‹ Sentiment de la nature chez les modernesChapitre 35 sur 57 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

XVIIIe SIÈCLE. KLOPSTOC K. WIELAND

En Allemagne qomme dans le reste de l’Europe, il faut remonter jusqu’à l’époque barbare et mythologique, ou descendre jusqu’à la poésie de la maturité, pour trouver du sentiment de la nature des manifestations qui méritent d’être étudiées, qui traduisent une situation franche de l’esprit en face monde extérieur. C’est qu’à ces deux moments de la vie des nations, comme aux deux extrémités d’une vie d’homme, la pensée religieuse, quelle que soit sa forme, fût-ce celle du doute, se mêle infailliblement aux émotions que ressent le coeur dn spectacle de l'univers et des perspectives qu’il nous ouvre sur l’infini. Les nations mûres et possédées de l’orgueil scientifique sont exposées, comme nous le voyons aujourd’hui, à se contenter du mot nature pour toute divinité, à placer le principe, la cause suffisante, l’explication de toute chose dans, la seule matière en l’identifiant avec l’esprit. Le monde sans Dieu de nos positivistes, c’est au fond, moins le culte et la poésie, c'est le Dieu-monde des vieilles religions orientales. Ce système constitue une sorte de panthéisme sénile aussi répugnant à la raison que le panthéisme enfantin du fétichiste nègre , et beaucoup moins séduisant pour

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l’imagination que le vaste panthéisme des brahmes ou les idolâtries helléniques.

Mais ce n’est pas nécessairement dans ces conditions hostiles à toute poésie que se produit dans l'âge philosophique le sentiment de la nature, chez les esprits mêmes qui cessent de la contempler à la lumière du spiritualisme chrétien. Dans cette liberté absolue des imaginations qui ont secoué le joug de l'autorité et répudié les secours de la foi, il y a place pour une infinité de points de vue divers. Les circonstances et le génie de chaque poète le guident plus ou moins heureusement, et chacun se fait une symbolique de la nature plus ou moins parfaite, plus ou moins conforme au sens moral et favorable à la beauté dans l’art. Le doute sincère, éloquent, tel qu’il se rencontre chez de grands poètes contemporains, n’exclut pas un certain sentiment religieux en face de l’univers. Il peut laisser subsister pleinement les facultés propres à l’artiste et le don de peindre avec de vives couleurs empruntées au spectacle de la création. L’ironie seule est meurtrière du sentiment poétique de la nature. Pour les railleurs la création est muette. Tout est sérieux et presque auguste dans la nature. La laideur, la monstruosité même , en dehors du monde humain , ne perdent pas tout caractère religieux. La nature sourit fréquemment, elle ne rit jamais. Elle est sereine, joyeuse; elle est gaie, si vousle voulez, jamais bouffonne. Quand l’homme est absent, fût-il remplacé par le singe, il n’y a ni moqueurs ni moqueries dans l’univers. Il existe des paysages laids, plats, horribles, insignifiants ; qui peut se vanter d’avoir vu un paysage comique ?

Le doute absolu, l’absence d’une philosophie précise, la croyance la plus erronée, tout cela peut se concilier,

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à divers degrés, avec le sentiment poétique de la nature. Mais les esprits moqueurs sont incapables de ce genre d’émotion, plus encore que de tous les autres. Notre nation française et notre littérature en fournissent la preuve. Nulle part le spectacle du monde, la poésie du paysage n’a moins occupé les écrivains jusqu’à l’heure de la révolution intellectuelle qui a suivi chez nous la révolution politique. Notre penchant inné à la raillerie, qui éclate avec tant de verve dès le moyen âge, dans les sirventes des troubadours et dans les fabliaux populaires, est la cause principale de ce remarquable prosaïsme de notre littérature, surtout de notre littérature classique. C’est surtout en ce qui touche la poésie de la nature que l'imagination française s’est éveillée tard et difficilement. Ce sentiment semble réservé chez nous aux esprits raffinés par la culture et par l’étude; rien de moins populaire en France que l’imagination appliquée aux grands spectacles de l’univers. Nos paysans les moins civilisés n’ont rien gardé sous ce rapport des instincts de l’homme primitif. Autant les peuples sauvages et barbares ont l’esprit ouvert à la beauté, à la terreur, à la grâce même des objets naturels qui les entourent, autant nos laboureurs sont fermés en général à ces poétiques impressions. Aux yeux de la multitude la nature n’est que la matière ; c’est un champ plus ou moins fécond, un domaine rude à cultiver, une sorte d’ennemi qu’il faut vaincre. On s’explique cette idée chez ceux qui ne communiquent avec le paysage que par le travail et qui n’ont pas de temps à donner à la contemplation. Les loisirs du sauvage comportent de longues rêveries; tout est laborieux et positif dans la vie de nos populations rustiques. Mais il y a aussi un peu-

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chant de race dans ce dédain pour le spectacle de l’univers. Nos gens de loisir et nos gens de lettres ont mis des siècles à s’élever jusqu’au sentiment des beautés de la création. Avant Rousseau, Chateaubriand et nos lyriques modernes, le jardin d’Horace formait tout le paysage des lettrés; l'idée de boire joyeusement à l’ombre sous des arbres entourés de fleurs avec une couronne de myrtes et de roses, était la seule pensée qu'inspirait à nas poètes le merveilleux aspect de la création. Champ de travail et de combat pour les uns, champ de loisir et de plaisir pour les autres, voilà ce qu’était la nature pour nos pères ; aucun d’eux n y voyait le vaste champ de l’imagination, une abondante source de sérieuse poésie.

Tant qu’a duré en Allemagne l’influence de notre littérature, entre les temps de la réforme et le siècle de Goethe , la grande imagination , la poésie ont sommeillé, et le sentiment de la nature inhérent à la race germanique n’a porté que des fruits rares et peu éclatants.

Quelle imagination plus vive, plus colorée, plus charmante que celle de Wieland? Les minnesingers n’ont pas plus de variété et d’abondance; Ariostè, lui-méme, n’a pas plus d’élégance et de finesse que son poëme d 'Obéron. Les comparaisons saisissantes, les images fortes et gracieuses se pressent dans son stylé. Évidemment, il comprend la langue des formes et des couleurs; il sait la parier comme aucun de ses contemporains n’est capable de le faire, dans notre France du dix-huitième siècle. Mais s il a de plus qu’eux tous le pinceau de 1 artiste et la fantaisie du poète, il veut avoir de l’esprit comme eux, de l’enjouement, de l’ironie, de l’esprit à la façon de Voltaire qui règne alors sur toute 1 -Europe; il est à la recherche de la fine plaisanterie française; et

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s’il conserve une sensibilité vraie tout en essayant d être moqueur, le sérieux de son intelligence se porte tout entier sur les choses du cœur, sur les intérêts humains, sur la société ; il ne saurait s’en détourner pour s attacher à la contemplation de la nature. Son style seul le constitue poète en face de tous ces prosateurs, mais non pas l’objet de sa pensée. La nature, qui n existe pas pour eux, ne reste pas inaperçue de Wieland; si elle ne lui offre pas une occasion de hautes pensées et d’émotions religieuses, elle lui fournit du moins un trésor d’images fermé à Voltaire qu’il admire avec tant de ferveur et qu’il essaye en vain d’imiter.

Dans un esprit tout différent et pleinement conforme aux instincts de la race germanique, l’auteur de la Messiade ne pouvait pas donner plus d’attention au monde extérieur. Les grands sujets qu’il a traités lui interdisaient ce vif coloris par lequel Wieland se rattache au sentiment de la nature. Klopstock est tout le contraire d’un Français du dix-septième siècle ; il réagit contre les importations d’outre-Rhin : c’est un admirateur passionné de cette Muse anglaise qui a trouvé son originalité et sa voie avant sa sœur, la Muse allemande ; c’est un poète croyant et chrétien formé par la lecture de Milton. Mais en passant du monde biblique à celui de l’Évangile, il s’est fait son domaine dans le pur esprit; il a pénétré plus avant dans la conscience, dans le cœur humain ; il ferme les yeux à ce qui se voit, il n’a rien à faire du terrestre Éden. Toute la part de son drame qui n’a pas pour théâtre le rocher nu et sanglant du Calvaire, s’accomplit dans l’immatériel, dans le sein même du Dieu invisible. Il est le poète de la rédemption et de la grâce, ne l’interrogeons pas sur la nature.

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