CHAPITRE IV
gœthe. la poésie de la science
Voici l’homme qui parcourt en souverain toutes les spheres de la poésie. Il est banal à propos de Gœthe de prononcer le mot d’OIympien et de comparer le puissant écrivain a une sorte de Jupiter serein, majestueux, régnant à la fois sur tous les mondes de l’intelligence. C’est ainsi, pourtant, que nous sommes forcés de nous représenter l'auteur de Faust, comme poëte de la nature. Tous ceux qui sont saisis par la poésie du monde extérieur quelle que sou la force de leur esprit et de leur caractère risquent d’être dominés par ce sentiment. L’âme humaine, chaque fois qu’elle sort d’elle-même pour embrasser la création, s'expose à perdre dans ce rapprochement une partie de sa liberté. Gœthe possède à fond le sentiment poétique de la nature, mais il le domine, il en est maître, il en joue à son gré comme de tous les sujets qu .1 touche. Son génie est placé vis-à-vis du monde extérieur dans des conditions tout à fait nouvelles chez homme et surtout chez le poëte moderne. Gœthe n’a pas seulement d’instinct, comme tous les vrais poëtes, le don d entendre et de parler le langage des images, l’inuition des rapports du monde physique et du monde
moral; il a le don et le goût de la science proprement dite; il cherche à s’expliquer les lois propres de l’univers, à les ramener aux lois générales de l’être divin : il est, dans cet ordre de connaissances, un inventeur, un créateur comme en poésie. C’est un savant , mais qui mêle la poésie à la science comme la science à la poésie : il étudie, il observe, il a recours à l’expérience; mais avant tout, il pénètre dans la réalité par une sorte d’intuition ; il tire de sa notion générale de l’être, de sa philosophie, les découvertes qu'il fait des lois particulières de l'organisme des animaux et des plantes.
L’antique union de la poésie et de la science dans une sorle de sens universel de la création, caractère de la sagesse primitive et qui se montre chez les poètes, chez les patriarches, chez les voyants aux anciens jours de l’humanité, semble recommencer dans le génie de Goethe, avec les différences que comportent une époque d’instinct, un Age philosophique et un Age religieux. Mais ce qui fait l’originalité de ce grand esprit dans l'ère moderne, ce qui le rattache en même temps aux sages primitifs et ce qui nous le montre comme type de ce que le poète peut redevenir, c’est qu’en lui la science et la poésie ne sont pas séparées ; elles existent en vertu l’une de l’autre. Le savant et le poète ne forment pas deux hommes distincts qui se communiquent l’un à l’autre leurs découvertes ; Goethe est savant parce qu’il est poète; il est poète, de cette poésie qui lui est propre, parce qu’il est savant.
La gloire littéraire de Gœthe a tenu dans l’ombre, même en Allemagne, son génie de naturaliste ; et cependant les maîtres de la science l’ont mis au premier rang des interprètes de la nature. «C’est, dit Geoffroy Saint- Hilaire, une des plus hautes idées du siècle, en philoso-
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phie naturelle, que l’unité de composition organique ; elle est présentemment acquise au domaine de l’esprit humain, et l’honneur d’un succès aussi mémorable appartient à; Goethe, » Alexandre de Humboldt, dans son Cosmos , rend aussi, hommage au génie scientifique de Gœthe et dit, comme nous de lui, qu'il rappelle par son universalité le Sage des époques primitives : « Partout où le printemps fait éclore un bourgeon, la nature peut se glorifier d’exercer sur nos âmes une puissance enivrante. C’est surtout pour le sol de l’Allemagne que cette confiance est légitime. Où est le peuple méridional qui ne lui doive envier le grand maître de la poésie dont toutes les œuvres respirent un sentiment si profond de la nature : les souffrances du jeune Werther , aussi bien que les Souvenirs d'Italie , la Métamorphose des plantes et les Poésies mêlées ? Qui a plus éloquemment invité ses concitoyens à résoudre l’énigme sacrée de l’univers, à renouveler l’alliance qui, dans l’enfance de l’humanité, unissait, en vue d’une oeuvre commune, la philosophie, la physique et la poésie ? Qui a attiré plus puissamment vers cette contrée, sa patrie intellectuelle, où «le souffle léger du vent s’agite sous le ciel bleu, où le myrte demeure tranquille , où se dressent les hautes tiges du laurier? »
On ne pourrait se faire une juste idée du génie de Gœthe avant de connaître ses travaux scientifiques. En France même, nous sommes renseignés aujourd'hui sur cette part naguère inconnue de son monument. Une analyse1, ou plutôt une traduction suivie d’appréciations aussi ingénieuses que profondes , vient de rendre parmi
1 . Œuvres scientifiques de Gœthe , analysées et appréciées par U> Faivre, professeur à la Faculté des science-. Libr. Hachette,
nous les œuvres scientifiques de Gœthe aussi populaires que ses œuvres poétiques. En dehors de ces poèmes immortels où la nature est pénétrée avec le cœur et mise en œuvre avec les facultés d’un artiste, Gœthe rêvait une poésie directement et scientifiquement explicative de la nature. Dès l'année 1799, il avait conçu le plan d’un poème auquel il a songé toute sa vie. Il voulait écrire une sorte de cosmogonie et d’épopée didactique sur la vie et ses diverses modifications. Il écrit à Kuebel : « Je n’ai pas encore abandonné la pensée d’un grand poëme sur la nature. Il me semble que je ne puis faire un meilleur emploi du temps et des forces que j’ai sacrifiés à ces études, qu’en les mettant à profit pour la composition d’un poëme : sans doute la pensée d’une œuvre de celle importance effraye, mais on doit songer à quels résultats peut conduire la persévérance. »
Les mêmes préoccupations reparaissent dans une lettre adressée à un autre de ses amis :
« Je me suis rendu dans mon jardin de Stern pour observer, à l’aide d’un télescope , le changement de la lune. Je veux mieux connaître un hôte du ciel que depuis longtemps j’aime et j’admire. En tout ceci , mes motifs secrets ont été la composition d’un poëme sur la nature ; l’idée en est au fond de mon âme. »
Gœthe essaya à diverses reprises de réaliser cette pensée. En 1803, il compose son poëme sur la durée dans le changement; en 1806, il écrit des aphorismes sur le galvanisme; en 1810, il essaye, sur les conseils de Schiller, de traduire en vers son Traité des couleurs : on retrouve des fragments d’un poëme sur la chasse dans le roman de Wilhem Meister.
Gœthe, envisagé comme poëte savant , commence une
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époque et veut être étudié comme on pourrait le faire d’Homère lui-même. Malgré la solidité et l’éclat des pages de poésie scientifique qu’il a laissées, on se pose cette question : la poésie peut-elle redevenir un moyen d’enseignement direct des sciences de la nature et des arts de toutes sortes, comme elle l’a été dans l'enfance des sciences et des sociétés? En un mot, la poésie didaclique est-elle aujourd’hui une forme légitime, une forme possible , une véritable poésie ? Conslatons d’abord qu’entre les chefs-d’œuvre primitifs el les beaux vers de Gœtbe, entre les poèmes enseignants des époques religieuses, certains livres de la Bible, les antiques poésies de l’Inde et de la Grèce, et les livres forcément trèsméthodiques et très-prosaïques où l’on vulgarise la science compliquée de nos jours, le genre didactique n’a rien produit qui lui mérite un grand empressement de la part des poètes et des lecteurs. Cela est vrai, surtout, pour les temps modernes , depuis que la science est sortie de la voie des hypothèses et du domaine de l’imagination, depuis qu’elle est en possession de méthodes sûres et qu’elle connaît sa voie légitime.
On va nous objecter deux merveilles : les Géorgiques , de Virgile, et le de Rerum Natura , de Lucrèce. Retranchez de ces beaux poèmes les épisodes, les descriptions, les réflexions morales, tout ce qui est de pur sentiment; réduisez-les à la partie didactique, à ce qu’ils expriment des sciences de la nature : qu’y trouvez-vous? une science absolument fausse, ou du moins très-insuffisante et incomplète, une poésie qui ne se fait accepter des lecteurs les plus lettrés que par son mélange avec les parties qui n’ont rien de didactique, ou par des mérites de forme, de style, de difficultés vaincues qui n’ont rien
de commun avec la science. Aujourd'hui que les sciences de la nature, poussées si avant, ont besoin d’une langue exacte et rigoureuse, quels tours de force seront nécesnaires pour les démontrer au vulgaire dans la langue et dans les conditions de la poésie? Car nouhlions pas qu’une des premières lois de la poésie, c’est d’être accessible, ne disons pas au vulgaire, mais aux ignorants. Faire passer la science elle-même dans la poésie, la science telle quelle est déjà et telle que ses progrès incessants la développent chaque jour, il y faudrait un miracle ! Et malgré les nobles pages que Gœthe nous a laissées en ce genre , le miracle ne nous semble pas accompli. Ces splendides morceaux, si exempts qu'ils puissent être d'erreurs scientifiques, ne constituent rien d’enseignant, de didactique; évidemment ce n’est pas à ces beaux vers qu’on s'adressera pour connaître la botanique ou la zoologie, n’importe laquelle des sciences de la nature. Ils peuvent nous faire aimer ces sciences, y disposer notre esprit, nous inspirer un vif enthousiasme pour les beautés de la créat ion : c'est là le fait de la poésie elle-même, fût-elle parfaitement ignorante. Mais s’il s’agit de nous expliquer, de nous démontrer, de nous enseigner véritablement, la poésie doit s’effacer; ce n’est pas elle qui peut parler le langage rigoureux de la chimie et de l’optique, fût-ce par la voix de Gœthe.
A quoi se réduit donc, même après les exemples que l’illustre poète nous a donnés, le rôle de la poésie dans ja science de la nature, si ce n’est à son éternelle mission de nous inspirer l’amour des choses, sans nous en donner toujours une notion précise? Le vrai but de la poésie, l’enthousiasme, le sentiment de l’idéal, n’implique pas nécessairement i ette précision du langage qui est indis-
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pensable à la connaissance scientifique des objets. Répétons-le donc, en face de Goethe : le plus grand dans la poésie de la nature n’est pas toujours le plus savant. Si Goethe est à nos yeux un incomparable poète comme interprète des magnificences de la création, c’est indépendamment de ses poésies scientifiques et de son savoir acquis dans les choses de l’univers matériel. Sa science complète sa grandeur personnelle ; elle est de moitié avec son génie dans la production de quelques poëmes, de ceux qui sont et resteront les moins populaires; elle est pour très-peu dans sa poésie proprement dite, aux endroits mêmes où il se montre grand poète de la nature. Il aurait pu écrire Werther , Hermann et Dorothée, l’histoire de Mignon, Faust lui-même, sans la Métamorphose des plantes et le Traité des couleurs . La science a rejeté ses théories sur l’optique, et la poésie gardera éternellement ses tableaux.
Les grandes questions qu’il faut se poser à l’occasion d’un poète et des rapports de son esprit avec la nature n’ont donc rien à démêler avec la science proprement dite. A-t-il connu, a-t-il ignoré la minéralogie et la botanique? ce sont là des circonstances très-secondaires, même au point de vue du sentiment poétique appliqué au monde extérieur.
Placés aux points les plus extrêmes de la connaissance scientifique, le génie d’Homère et celui de Goethe doivent être jugés d’après les mêmes principes, et l’on doit y chercher les mêmes éléments pour déterminer la part que possède chacun dans le sentiment de la nature. Ce qui les distinguera souverainement comme poètes de la nature, ce n’est pas leur chimie, leur physique, leur géologie, c’est leur religion, leur morale, j’entends ici
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par morale leur sensibilité et leurs idées sur les passions, et, enfin, leur style. Nous nous demanderons pour Gœthe , comme pour Homère , quels sont ses dieux ? comment il a compris la vie dans la nature; quel est son système de description, de comparaisons, d’images; comment il a senti la forme , cette splendeur de la vie et de l’idée dans la création? C’est le sentiment des rapports du monde moral et du monde visible qui importe à la poésie plus que la connaissance des lois physiques. Il suffit au poète de lire sur la physionomie de la nature, d’entendre le langage qui nous traduit ce qui s'y cache d’intelligence et d’amour; il a droit d’ignorer sa structure matérielle et ses lois mécaniques. La poésie, en un mot, est l'expression de la vie morale, comme la science est l’exposition de la vie organique.
Aussi ce qu’on appelle, à propos de Gœthe et d’une manière générale, la poésie de la science, est une chose tout à fait distincte de la poésie de la nature. Abordons plus franchement la question : existe-t-il une poésie de la science? est-il une poésie qui puisse s’abstenir du sentiment, se séparer du cœur et vivre de l’exactitude rigoureuse que la science exige ; une poésie qui émane de la connaissance directe des choses, de l’idée pure et séparée de toute émotion? On peut se livrer à propos de la législation, des mathématiques, de la chimie, à de hautes méditations poétiques ; mais sera-ce^de la science? Des poèmes semblables, même exécutés par Gœthe, pourront-ils servir à l’enseignement, à la vulgarisation sérieuse d’une théorie scientifique? Nous en doutons, malgré les belles pages de l’auteur de Faust que nous venons d’indiquer. Si donc cette poésie de la science est encore dans l’enfance, ét si elle ne compté parmi ses
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interprètes que de rares savants, comme Haller etGœthe, ce n’est pas seulement à cause de la rare puissance de génie qu'elle suppose : ne serait-ce pas qu’elle est impossible à concilier avec le style scientifique? La science démontre ; la poésie, émeut, persuade, instruit par le cœur.
Quelle science semble plus à portée de la poésie que la botanique? Je comprends qu’un poëte en insinue le goût, la passion même à ses lecteurs; mais, quant à l’enseigner aussi bien que le plus vulgaire manuel, j’y mets au défi Goethe lui-même. La poésie didactique, puisque c’est ainsi qu’on la nomme, reste donc, malgré quelques rares éclairs, un genre bâtard, dangereux, à peu près impossible. En réalité, elle n’a jamais fait de la science, de la science exacte, appréciable, comme la demande l’esprit moderne. A-t-elle fait de la vraie poésie? quelquefois, peut-être : à mesure qu’elle s’éloignait de la science pour entrer dans l’imagination, dans la rêverie, dans la p.ensée morale ou la prière ; et surtout quand elle sortait en plein de son rôle enseignant par quelque épisode de l’histoire du cœur humain.
Il n’a jamais paru, jusqu’à ce jour, de génie plus capable que celui de Gœthe d’opérer cette fusion de la science et de la poésie. C’est le plus incomparable artiste, l’imagination la plus puissante de notre époque, l’homme qui a le plus excellé à donner aux idées abstraites une forme vivante, à incarner une pensée dans une image, de façon à la douer de l’existence réelle. Ce fut aussi, de l’avis des savants eux-mêmes, un très-grand esprit scientifique; il a fait plus que savoir, il a découvert. A-t-il réussi à incorporer la science dans la poésie et la poésie dans la science? il l’a tenté évidemment. On trouve dans Faust de la géologie, de l’optique, de la chimie. Wilhem
Meister fourmille de discussions et de démonstrations scientifiques. Dans \%s Affinités électives , la science ne joue pas seulement un rôle accessoire , comme dans les autres romans de Gœthe ; c’est elle qui inspire l’œuvre tout entière , meme dans sa partie dramatique et morale. Le poète semble avoir voulu démontrer que les sympathies et les affections se combinent d’une âme à l’autre, s’agrègent ou se désagrègent, suivant des lois pareilles aux lois chimiques et susceptibles comme elles d’une analyse positive. C’est là, comme on le voit, une conception toute fataliste, et qui supprime d’une façon absolue la liberté morale. La question morale étant réservée, le roman malgré sa bizarerrie réussit à nous intéresser, mais seulement lorsque la chimie disparaît pour faire place au drame et à la simple exposition des sentiments. Qu’il y ait, d’ici et de là, dans Wilhem Meister comme dans les Affinités électives , quelques pages renfermant un véritable enseignement scientifique; que l’on puisse encadrer dans un roman ou dans un poeme une e *cellente dissertation sur la minéralogie ou la botanique, cela n’est pas douteux : mais prétendre que 1 intérêt scientifique et l’intérêt romanesque peuvent se fondre l’un dans l’autre, que la poésie et la science peuvent se verser à l’esprit dans une même liqueur, comme l’eau et le sucre, c’est une opinion que nous ne saurions adopter, môme après les tentatives de Gœthe. Il est évident pour nous que, dans cette étrange production des Affinités électives , si la poésie et le roman ne gâtent pas la science, puisque la vérité scientifique est incorruptible de sa nature, la science gâte, entrave, alourdit et torture le roman, de façon à le rendre fort peu accessible, tranchons le mot, fort ennuyeux pour la masse des lecteurs.
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Revenons à la poésie de Goethe, à ses œuvres plus simples, pour appécier chez lui le poète de la nature dans le poëte du cœur humain. Werther , Hermann et Dorothée , ses drames, ses incomparables poésies lyriques, voilà qui démontre en lui le sentiment poétique de la nature à une aussi haute, à une plus haute puissance que ses poèmes mélangés de théories savantes et compliqués d’intentions didactiques.