GŒTHE ET SCHILLER. LE GUILLAUME TELL
L’inspiration de Schiller procède à l'inverse de celle de Gæthe ; elle va presque toujours du dedans au dehors, de l’émolion personnelle ou de l’idée générale à la conception poétique. C’est un poète subjectif pour employer leur langage. Aussi, malgré la délicatesse de ses impressions vis-à-vis du monde qui l’entoure, il n’a rien de particulier comme poète de la nature. Le genre dramatique, il est vrai, lui interdit le paysage ; mais relisez ses poésies lyriques et vous constaterez que nul des grands poètes de ce siècle n’a donné moins d’attention que Schiller à tout ce qui n’est pas le cœur humain, où l’histoire humaine en général. Celui de tous ses poèmes où le paysage tient le plus de place a traversé l’inspiration de Gæthe avant de prendre un corps dans la sienne. On sait aujourd’hui que le sujet de Guillaume Tell appartient à l’auteur de Faust , quoique Schiller ait oublié d’en faire mention. Il est possible d’ailleurs que cette admirable légende se soit emparée de ces deux, esprits avant qu’il y ait eu communication entre eux, et l’on va juger d’après la manière dont la conception s’est posée chez chacun d’eux de la différence essentielle de leurs
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génies. C’est la lecture d’un chroniqueur suisse qui inspire à Schiller son enthousiasme pour l’histoire de Guillaume Tell et la pensée d’en tirer un drame. Il écrivait à Kœrner, le 9 septembre \ 802, a qu’il avait trouvé dans ce vieux Tschudi une inspiration si loyale, si hérodotique, si homérique même, qu’il comptait beaucoup sur son secours pour se mettre en veine de poésie. » Écoutons maintenant l’auteur de Faust , non pas tant pour nous rappeler que : « ces grands paysans que Schiller à si magnifiquement reproduits , ces héroïques figures qu’il a fait revivre sur les sommets de l’Oberland, il ne les a pas trouvés seulement dans les naïfs récits de l’Hérodote des Alpes , il les a vus dans les souvenirs de Gœthe , il les a vus dessinés déjà et poétiquement transfigurés dans l’imagination de son ami1, » que pour noter la voie différente par laquelle a pénétré dans l’esprit de Gœthe la conception de Guillaume Tell. Ses lettres de l’année 1797 nous apprennent que « pendant son second voyage en Suisse l’idée d’un poëme de Guillaume Tell s’était vivement emparée de son esprit. » Trente ans plus tard, vingt-deux ans après la mort de Schiller, le 6 mai 1827, dans un entretien avec son secrétaire Eckermann, il revenait sur ce sujet et donnait ces curieuses explications que l’histoire littéraire doit recueillir.
« En 1797, je visitai de nouveau le lac des Quatre- Cantons; et cette nature si charmante, si magnifique, si grandiose, produisit encore sur moi une impression tellement vive que je ne pus résister à l’idée de peindre
i. Correspondance entre Gœthe et Schiller , par Saint-René Taillandier, t. II, p. 309.
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dans un poëme les beautés splendides et sans cesse renouvelées de ce paysage incomparable. Mais pour donner plus de charme, d’intérêt et de vie à ma peinture, il me sembla convenable d'animer cette terre si imposante avec des figures humaines dont la grandeur égalât la majesté des lieux. La légende de Guillaume Tell s’offrait naturellement à moi pour remplir ce vœu dans mon esprit. J'étais tout plein de ce beau sujet, et déjà, selon l'inspiration, je commençais à additionner mes hexamètres; j’apercevais le lac aux tranquilles clartés de la lune; j’illuminais les brouillards dans les profondeurs des montagnes; je voyais les eaux étinceler sous les rayons les plus doux du soleil matinal ; dans la forêt, dans la prairie, tout était vie et allégresse ; puis je représentais un orage, armé d’éclairs et de tonnerre, qui du sein des gorges sombres se précipitait sur le lac. Je peignais aussi le calme des nuits sereines et maintes rencontres familières sur les ponts et les passerelles. Je fis toutes ces confidences à Schiller, dans l’âme duquel mes paysages et mes figures se combinèrent pour former un drame. Or, comme entraîné par d’autres occupations, j’ajournais toujours l’accomplissement de mon dessein, je finis par lui abandonner mon sujet, et c’est là-dessus qu’il composa son admirable poëme. »
Ainsi c’est l’idée de peindre cette nature si charmante, si magnifique, si grandiose du lac des Quatre- Gantons qui a précédé dans l’esprit de Gœthe et engendré le sujet de Guillaume Tell . Les splendeurs du monde visible le conduisent à concevoir celles de l’âme. C’est pour donner plus d’intérêt et de vie à la peinture d’un incomparable paysage qu’il juge convenable de l’animer avec des figures humaines. L’objet qui l’émeut
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d’abord c’est le paysage lui-même, il en fait son héros principal. L’univers d’abord, la divinité répandue dans l’ensemble des choses, les beautés naïves, les forces nécessaires et irréfléchies qui se déploient au dehors de l’homme et au-dessus de sa liberté ; les personnages humains, les forces agissant avec conscience d’elles-mêmes ne viendront qu’après. Le poète ne perdra jamais de vue les glaciers des Alpes, et les forêts inaccessibles en face de Waller Furst, de Stauffacher et de Winkelried.
Schiller s’inspire de l’acte héroïque plutôt que du paysage sublime , et pour donner toute la place à l’homme il écrit un drame où Goethe rêvait une épopée. La poésie de Guillaume Tell rappelle sans doute en mille passages les sites merveilleux où le drame se déroule. Le poêle, cependant, donne plus à faire au peintre et au décorateur qu’il ne consent à faire lui-même pour représenter lès lieux. Les descriptions auraient embarrassé le dialogue et la marche des événements; il les relègue dans les indications de décors au commencement de chaque scène. L’impression produite par cette puissante nature ne se trahit pas chez les personnages par une surabondaùce de lyrisme pittoresque, comme il fût arrivé à certain moment sur notre théâtre romantique. Les acteurs sont aussi sobres d’effusions suscitées par le paysage que si le drame se passait dans un palais classique. La nature ne joue un rôle, et un rôle principal, que dans les premières scènes où il s’agissait de caractériser le magnifique pays où les faits vont s’accomplir. C’est comme une sorte d’exposition pittoresque qui précède l’exposition dramatique et prépare l’âme du spectateur à des sentiments dignes de ces lieux incom-
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parables. La musique y vient en aide, et la tragédie au début est comme une sorte de symphonie.
Le paysage de la Suisse, tout le monde extérieur au sein duquel doit se mouvoir le drame sont caractérisés dans ces deux scènes. Le théâtre est construit; l’action pourra désormais se développer sans que le poète s’attarde à décrire le terrain où elle se passe. Schiller n’avait vu les Alpes que par les yeux de Gœthe ; mais quelles vives communications, quel fertile échange de couleurs et de traits lumineux ont dû se faire entre deux imaginations de cet ordre ! Tel que Schiller nous apparaît avec son ardente contemplation de la conscience et l’intérêt passionné qui le pousse vers le domaine moral et les questions de liberté et de justice, avec sa sympathie pour tout ce qui est humain et sa puissance d’admiration et d’amitié, le tableau de la Suisse tracé de la main de Gœthe l’a peut-être ému plus profondément que le spectacle immédiat de ces sublimes montagnes. Il n’a pas éprouvé ces besoins de voyages et d’étude directe des objets naturels qui ont si fort enrichi l’intelligence de son savant émule. Gomme tout écrivain il voulait être exact dans ses tableaux, mais il savait suppléer aux études faites sur nature par ce sentiment puissant des analogies qui est l’essence même du génie poétique. Ainsi, pour écrire sa belle ballade du Plongeur, il avait fait des études particulières ; il avait lu quelques livres de pêche, mais il n’avait jamais vu la mer. Il s’était appliqué à peindre, en un petit nombre de vers et avec tous les procédés de l’harmonie imitative, le mouvement, le jet impétueux, le tourbillon des eaux du gouffre, et il avait merveilleusement réussi. « Savez-vous! lui écrivait un jour Gœthe, que cette peinture est d’une rare vérité?
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— Ilélas, répondit Schiller ; je l’ai faite en regardant les Ilots d’écume tombant des roues d’un moulin 1. »
Malgré ce besoin, commun à tous les vrais artistes, d’être matériellement exacts dans les descriptions et les images, malgré son sentiment délicat des harmonies extérieures, Schiller est uniquement un poëte de l’àme. La nature visible n’est pour lui qu’un accessoire et un auxiliaire. Sur ce point encore se marque la profonde différence qui sépare son génie de celui de Goethe. Nous n’avons pas à faire ici le parallèle si souvent essayé de ces deux grands esprits ; mais pour restreindre ce parallèle au seul point qui nous occupe,, ne pourrait-on pas dire que si le génie de Schiller est plus tendre, plus héroïque, plus sympathique, plus moral, c’est qu’il s’inspire avant tout du monde intérieur, de ce monde delà conscience où règne souverainement la liberté. A force d’aimer, d’étudier, d’adorer le monde extérieur et la vie universelle, Gœthe arrive souvent à transporter dans les faits humains la fatalité qui régit le monde matériel.
Ces deux incomparables génies représentent donc les deux faces de l’art et les deux esprits éternellement rivaux dans la poésie. Ils résument aussi dans leur harmonieuse opposition les caractères si complexes du génie allemand.
Nous pourrions longuement encore, à travers cette grande littérature germanique, poursuivre l’histoire du sentiment de la nature. Nulle part plus qu’en Allemagne n’abondent les œuvres qu’il a inspirées. Mais ce livre n’a pas la prétention d’être une revue complète de toutes les
1. Les Poésies lyriques de Schiller , traduites par X. Marmier,
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littératures. Nous n’étudions les faits que pour en exprimer le sens général et en tirer une doctrine ; pour cela les faits essentiels nous suffisent. Gœthe et Schiller sont jusqu’à ce jour les faits essentiels de la poésie allemande.
Quelle qu’ait été la fortune de ces deux maîtres auprès des générations qui les ont suivis et les fluctuations de leur popularité, il est évident, en face de l’Allemagne, on pourrait dire en face de l’Europe actuelle, que c’est Gœthe qui a vaincu. Il a vaincu fort au delà de ce que sa haute raison aurait souhaité. Lorsqu’il recommandait de s’éloigner de Y esprit spéculatif et de la poésie subjective, de peindre, avant tout le monde, la vie universelle plutôt que la personnalité, lorsqu’il prétendait que V esprit humain recule et se dissout dès quil cesse de s'occuper du monde extérieur , il concevait entre la peinture de famé et celle de l’univers ce juste équilibre, cette harmonieuse proportion qu’il a observés luimême en toute chose. Je ne doute pas que le matérialisme absolu , l’extrême naturalisme, si vous aimez mieux ce mot, ne lui eût inspiré une aversion égale à celle qu’il portait aux excès de l'esprit spéculatif et de la philosophie transcendentale.
Or l’Allemagne d’aujourd’hui, cette Allemagne que nous étions accoutumés à nous représenter comme la terre classique de l’idéalisme, du mysticisme, du spiritualisme raffiné, a poussé aussi loin que personne l’excès du naturalisme dans la poésie, dans les doctrines et dans la pratique. La réhabilitation de la chair y a été aussi énergiquement proclamée qu’en France. L’âme a cessé d’y opprimer la nature, et le droit d’y dominer le fait. Le culte du monde extérieur y éclate comme chez nous dans la philosophie, dans les arts, dans la poli-
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tique. Ce n’est pas la domination de la Prusse qui fera rentrer le génie allemand dans les voies du spiritualisme.
Un fait immense nous frappe dans l’Europe actuelle, apparent dans toutes les branches du développement de l’esprit et de la société, mais plus éclatant peut-être dans l’ordre de la poésie : c’est l’abolition des diversités locales, des génies nationaux au profit d’une sorte d’unité intellectuelle. A l’heure qu’il est, on ne saurait noter la moindre différence dans la manière de sentir et de peindre le monde extérieur chez les diverses nations du monde civilisé; il n’existe plus sur ce point comme sur les autres que la diversité des génies individuels. Fut-il jamais une poésie pins absolument privée du sentiment de la nature que notre poésie française des dixseptième et dix-huitième siècle? Aujourd’hui les poètes et les artistes français ont égalé les plus riches dans la conception et dans l’expression de ce sentiment. La même surabondance d’impressions tirées du monde extérieur se manifeste partout. En tout pays la nature, selon le vœu de Goethe, est l’objet de prédilection des artistes, des poètes et des savants. Dans toutes les littératures, comme dans toutes les sociétés européennes, la cause de l’âme et celle de la liberté le cèdent aux faits extérieurs et le monde libre au monde fatal.
Deux situations de l’esprit absolument contraires auront donc produit dans l’Europe moderne, à quelques siècles de distance, deux faits semblables. Au moyen âge la domination du spiritualisme chrétien enfante, avec l’unité religieuse, une véritable unité littéraire. La théologie, la philosophie, la science et l’histoire sont écrites dans la même langue, la langue latine, et dans le même
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sentiment d’un bout à l’autre du monde catholique. La poésie chevaleresque vit sur le même fond commun chez tous les peuples; elle est écrite surtout en français, et empruntée partout à la tradition française. Dans notre siècle l’étude prédominante du monde extérieur, le goût, on peut dire l’adoration de la nature et de la matière, amènent d’abord l’unité industrielle et scientifique dans une société préoccupée avant tout de créer la richesse et d’en jouir, et, enfin, cette sorte d’unité morale qui peut naître d’un matérialisme commun à tous. Il en résulte dans la littérature, dans les œuvres de l’imagination une grande uniformité, surtout quand ces œuvres comportent une intervention particulière du sentiment de la nature. Le théâtre, le roman gardent encore une physionomie locale, quand ils ne sont pas défigurés par l’imitation française. La poésie lyrique, c’est-à-dire tout ce qu’il y avait eu jusqu’ici de plus individuel et de plus local, porte aujourd’hui d’un bout à l’autre du monde civilisé un même caractère, le naturalisme. En quoi diffèrent sous ce rapport l’Allemagne de Goethe, d’TJhland, de Lenan, etc., et le pays de Corneille et de Yoltaire devenu celui de Lamartine, de Yictor Hugo et de tant d’autres poètes dominés comme eux à divers degrés par le sentiment de la nature?
DU
DANS LES ARTS ET LA POÉSIE MODERNES