CHAPITRE VII
PHILOSOPHIE DE GŒTHE
Pour se faire une idée plus juste et plus complète du sentiment de la nature chez Goethe, il faudrait se poser la question qui résume toutes les autres, et se demander, comme nous l’avons fait longuement pour Homère et sommairement pour les poètes moindres, quelle fut l’idée de Dieu, la religion, ou si vous l’aimez mieux, la philosophie de Fauteur du Faust. Ce point de l’histoire littéraire mérite d’être curieusement étudié. Le nom de Gœthe marque une des grandes dates, une des grandes révolutions de la poésie, la plus grande, nous le croyons, depuis Homère, une sorte de reprise de possession par le monde extérieur, delà prépondérance sur l’esprit humain, un retour à l'idée de la divinité dans la nature, succédant au culte que l’homme s’est rendu à lui-même : mouvement que les sciences et la philosophie, la réflexion et la volonté suscitent de nos jours, comme l’instinct poétique, le tempérament de la race avait suscité chez les Grecs la première révolution. Quelle fut la religion de Gœthe? Voilà un gros problème, quoique tout le monde soit tenté de le résoudre d’un seul mot, le panthéisme. Nous n’essayerons pas d’étudier ici à fond et sous toutes ses
LA PHILOSOPHIE DE GOETHE
laces la philosophie si libre et si variée de ce grand esprit, ce que nous cherchons à déterminer ce n’est pas le système du savant et du penseur, mais la religion instinctive de l’artiste et du poète.
Lorsqu’il s’agit d’une intelligence aussi puissante et aussi réfléchie, aussi bien ordonnée, aussi harmonieuse et identique à elle-même dans toutes ses parties que celle de Goethe, il est diflicile d’isoler, ne fût-ce que pour un instant, le philosophe de l’artiste. Le caractère même du génie de Goethe est l’intime union de sa poésie et de sa doctrine, de sa pensée pure et des impressions si vives qu’il recueillait du monde extérieur. Il aspire constamment à rendre son idée sous des formes sensibles, et toutes les images qu’il tire des objets réels, lui apparaissent comme les formes vivantes d’une idée. Il s’est passé cependant, même pour le poëte de Faust , commentateur de Spinosa, auteur de la Théorie des couleurs et de la Métamorphose des plantes, ce qui se passe pour tous les poètes dont l’inspiration est doublée d’un peu de philosophie et de critique, et qui professent par réflexion et par choix tel système scientifique et religieux. Il existe, même pour des intelligences comme celle de Goethe, même au sein des opinions et des époques qui tendent le plus à identifier l’esprit et la matière, la nature et Lieu, il existe une loi inviolable qui contraint l’art et la philosophie à différer non pas seulement dans le langage et l’exposition des choses , mais dans la manière de les concevoir. D’où il arrive que, très- souvent, l’adepte fort sincère et fort convaincu d’une religion ou d’une philosophie, qui leur surbordonne sa critique raisonnée, ses jugements, ses actions même, et qui projette de leur subordonner sa poésie, échappe dans ses œuvres d’art
LA POÉSIE ALLEMANDE
ou* conséquences rigoureuses de ses doctrines et les contredit même quelquefois. Avant tout il s’agit, pour le poëte, de se placer sur le terrain le plus fécond du domaine de Fart. L’artiste ne peut faire dans des condL tions poétiques que ce qui est possible à la poésie. Il modifiera, s’il le faut, sa croyance religieuse, à son insu et de très-bonne foi, s’il y a un point dans cette croyance qui mette obstacle a la beauté poétique de ses créations, et contrarie la forme vivante qu’il a besoin de leur donner. En vainsonDieun’estpas susceptible d’une forme, il le forcera à s’incarner. Il aura les opinions les plus contraires à celles de la masse des hommes sur le monde invisible, sur la vie future, sur l’emploi et la légitimité des passions, mais contraint qu’il est de parler un langage compris de tous et d'agir fortement sur les imaginations, il emploiera de très-bonne foi des symboles, une mythologie, une langue qni contredisent plus ou moins sa philosophie. Il ne ment point alors, même à son propre esprit; car, en usant de ces symboles, il aura en eu* une certaine foi ; il adorera très-sincèrement ce qui est l’œuvre de son art et de ses mains ; il rentrera malgré lui, comme poëte, dans une mythologie à laquelle il voulait échapper comme penseur. Sa philosophie aura reçu une atteinte, elle finira par être modifiée en elle-même et le poëte aura corrigé l’incroyant. Au-dessus de la doctrine exposée dans sa critique, dans sa conversation, confessée même par des actes énergiques, il aura une idée supérieure, la véritable religion inavouée de son âme , celle qui ressort du plus profond de sa nature d’homme et de poëte, celle qui régit ses mouvements les plus spontanés et qui s’impose comme la nécessité même à toutes ses créations d’artiste. Presque
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toujours cette religion de sa poésie, celle dont il anime des figures vivantes, sera supérieure à la religion de sa critique, à celle dont il raisonne et qu’il exprime par des formules.
Qu’on nous permette d’admirer ici, comme un des plus heureux privilèges de l’art, ce don qu’il a de contraindre le poète à se rapprocher, pour créer, des croyances communes et de la religion de sa race. C’est une merveilleuse sauvegarde pour la raison; car il y a beaucoup à parier que l’éternel sens commun de l’espèce humaine est plus voisin de la vraie philosophie, de la vraie réponse aux grandes questions sur Dieu et sur l’âme, que tel ou tel système de critique et de métaphysique transcendante. L’impossibilité de créer un art, une poésie vivante au sein de certains systèmes de philosophie est une preuve contre eux. Le premier caractère de la vérité c’est d’aider à la vie au lieu de la supprimer autour d’elle, comme font le scepticisme et la négation des idées nécessaires à l’homme.
C’est là une opinion que Goethe n’aurait pas repoussée, lui qui veut que la philosophie se tienne en communication perpétuelle avec le monde réel et les manifestations de la vie ; lui dont la poésie s’exprime toujours en des figures sensibles et animées. Il est certain aussi qu’il ne se défendrait pas de cette sorte de dédoublement de sa pensée, de cette diversité de croyance entre sa philosophie et sa poésie dont les traces sont faciles à saisir, et qui est si fréquente chez d’autres poètes. Goethe est, sans doute, un de ces génies qui sont nés armés de toutes pièces et dont la cuirasse n’a pas de défaut. IJ est semblable à lui-même dans toute l’étendue de son oeuvre et dans toute la durée de sa carrière. Mais il a subi la loi
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générale ; il a été forcé de mettre plus d’affirmation dans ses oeuvres d’art qu’il n’y en avait dans sa philosophie; il s’éloigne moins dans ses poëmes des croyances générales que ses prédilections philosophiques ne le feraient supposer.
L’influence cle Spinosa est la seule qu’il ait consenti à reconnaître; mais on peut voir dans le beau travail de M. Garo combien le poète a modifié les doctrines de YEthique. Cette grande imagination si pleine du sentiment de la nature, si profondément réaliste dans le sens élevé du mot, cet esprit qui ne consent pas à reconnaître la réalité de l’âme et celle de Dieu mises à part de la réalité du monde, échappe à l’idéalisme de Spinosa, qui est une négation de la réalité du monde, de la nature, une affirmation de l’unique et universelle substance. La divinité que ce philosophe place dans le pur abstrait, dans la substance absolument indéterminée, Goethe la voit dans la réalité sensible, dans la nature. Et, lorsque cessant de philosopher pour rectifier Spinosa et l’approprier à ses tendances personnelles , le poète entre en action après le penseur, il se fait dans ses idées, à son insu et par la force des choses un nouveau travail ; son panthéisme se modifie à son tour, et il accorde dans ses peintures à Dieu et à Famé plus de réalité qu’il ne consent à leur en reconnaître dans ses raisonnements.
Nous n’entreprendrons pas ici de recueillir, dans l’œuvre entière de Goethe, tous les traits qui nous paraissent conclure à des idées de Dieu et de l’âme plus voisines du spiritualisme. Arrêtons-nous quelque peu sur son poème évidemment le plus philosophique de tous, sur son Faust .
i . La Philosophie de Gœthe.
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Nous ne prétendons pas en pénétrer complètement le symbolisme, si obscur dans la seconde partie; nous sommes bien loin aussi de prendre à la lettre et comme une profession de foi la mise en scène du dénouement emprunte à la mystique chrétienne. Mais nous demandons s’il est possible d’expliquer toute cette dernière partie de l'œuvre autrement que par une adhésion du poète au dogme de l’immortalité.
« Goethe a sa théorie particulière de l’immortalité; mais c’est une immortalité tellement aristocratique que bien peu parmi les mortels peuvent en être les candidats sérieux. « Je ne doute pas de notre durée au delà de la vie, disait-il, car, dans la nature, une entéléchie (un être arrivé à la p-erfection) ne peut pas disparaître; mais nous ne sommes pas tous immortels de la même façon, et, pour se manifester dans l’avenir comme grande entéléchie, il faut en être déjà une ici bas. » Gela, en langage vulgaire, signifie « pour mériter de vivre dans l’avenir, il faut avoir déjà vécu dans ce monde, et l’on n’a pas vécu, si l’on n’a pas pensé. »
Si l’on quitte ses conversations et ses œuvres de science et de critique pour rentrer dans sa poésie, on voit ses idées se modifier et s’humaniser un peu, surtout à la fin de sa carrière. La seconde partie de Faust , terminée en 1831 , en est une preuve évidente. Les acteurs de son drame se rencontrent et se reconnaissent au delà du tombeau. Et ce n’est pas seulement la grande entéléchie du docteur Faust qui survit à cette dissolution du corps, mais aussi l’âme plus humble de la pécheresse nommée autrefois Gretchen ; c’est Marguerite qui vient recevoir son amant sur le seuil du paradis et l’introduire dans la pure lumière et le pur amour.
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Le Dieu du penseur sera-t-il chez Goethe aussi différent du Dieu de l’artiste que sa théorie de l’immortalité diffère des idées qu’il a semées sur ce sujet dans un grand nombre de *ses poésies. « Ce qui semble constant dans la pensée de Goethe, nous dit l’historien de sa philosophie, c’est que Dieu est là seulement où est le mouvement actuel, la transformation, la vie, et qu’ai 1- Jeurs Dieu n’est qu’en puissance. » « La divinité est agissante dans ce qui vit, mais non dans ce qui est mort ; elle est dans tout ce qui naît et se transforme, mais non dans ce qui est né et déjà immobile. » La minéralogie n’a rien de divin, si on la compare aux sciences de l’organisme, parce qu’elle ne porte que sur des objets morts. Et reprenant à son compte cette parole de Diderot : « Si Dieu n’est pas encore, il sera peut-être,» Goethe s’écriait : « Pourquoi a-t-on pris de l’ombrage de cette parole? On conçoit très-bien l’existence des planètes que les monades supérieures ont abandonnées déjà, ou dans lesquelles les monades n’ont pas encore reçu le don de la parole. Il ne faut, par exemple, qu’une constellation qui ne se rencontre pas tous les jours, il est vrai, pour que Peau disparaisse et que la terre se sèche. De même qu’il y a des planètes d’hommes, il peut y avoir très-bien des planètes de poissons et des planètes d’oiseaux, où Dieu n’existera pas. L’homme est le premier entretien de la nature avec Dieu; mais je ne doute pas que sur d’autres planètes, cet entretien ne se fasse d'une manière bien plus haute, bien plus profonde, bien plus raisonnable. » Pour cette philosophie, Gœthe n’admet pas le nom de panthéisme et s’en défend comme d’une injure avec cette réponse : ce Je n’ai pas encore rencontré une personne sachant ce que ce mot signifie. » Il est plus sincère lors-
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qu’il écrit dans une lettre à Jacobi : « Quant à moi, je ne puis me contenter d’une seule façon de penser : comme artiste et comme poëte je suis polythéiste, comme naturaliste, au contraire, je suis panthéiste, et l’un aussi décidément que l’autre ; les choses du ciel et de la terre forment un ensemble si vaste que, pour l’embrasser, ce n’est pas trop de toutes les facultés de tous les êtres réunis. »
Cette phrase est une des plus précieuses que l’on puisse trouver dans Gœthe pour le commenter par lui-même. Il n’est pas de notre sujet de faire ressortir ce qu’il y a de caractéristique de cette vaste et orgueilleuse intelligence dans ces mots : « Quant à moi, je ne puis me contenter d’une seule façon de penser. » Mais nous nous empressons de saisir cet aveu qui distingue si nettement chez Goethe la religion du poëte et celle du savant : « Comme artiste et comme poëte, je suis polythéiste ; comme naturaliste, au contraire, je suis panthéiste. » La poésie et l’art, nous le répétons, ramènent forcément les croyances philosophiques aux idées qu’il est possible de revêtir d’une forme sensible, animée, et non pas d’une simple formule abstraite, aux idées que le sens commun peut admettre et dont l’intelligence n’est pas réservée à ceux-là seuls qui les ont conçues. C’est là un des grands bienfaits moraux de la poésie ; elle est condamnée par son essence même à se rapprocher de la religion et de la raison universelles; elle est plus rebelle’ à l’absurde que la scieuce. Le génie poétique de Gœtbe, ou seulement son instinct, sent bien qu’il n’y a pas d’art possible au sein du spinosisme ou du naturalisme absolu, ou de l’une quelconque de ces variétés du pan théisme qui n’admettent nulle part, ni chez Dieu, ni
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clans le monde, ni chez l’h^hme, de vraie et durable personnalité. Si aucun être dans la création, si Dieu luimême n’a pas d’existence actuelle et persistante, si rien n’est fait, si tout n’est qu’en train de se faire, comment voulez-vous que l’artiste saisisse un modèle à travers toutes ces choses qui sont en voie d’être, qui deviennent, mais qui ne sont pas ! L’artiste est contraint d’oublier de telles doctrines ; il abdique son panthéisme théorique et se place au sein d’une religion capable d’engendrer un art. Goethe se déclare donc polythéiste en poésie; il accepte des dieux supérieurs aux forces indéterminées de la nature, des dieux personnels et libres, parce qu’avant tout il est artiste et qu’il veut créer des figures vivantes et immortelles.
Le polythéisme de Goethe n’est-il qu’un paganisme de sa façon plus ou moins semblable à celui des Grecs ses maîtres et ses modèles dans l’art? Samythologie n’est-elle pas plus voisine des dogmes chrétiens que de la religion d’Homère? On pourrait le supposer sur son drame de Faust et particulièrement sur la seconde partie. Nous n’affirmons rien sur cette question. Mais un fait considérable ressort de l’aveu et de l’exemple du grand poète : c’est que le naturaliste passionné, le croyant à ces énergies inconscientes qui , dans leurs mille combinaisons fortuites, arrivent, sans le vouloir et sans le savoir à créer l’homme, lequel à son tour crée Dieu en le nomun an t, c’est que le penseur, qui qualifie lui-même sa science de panthéiste, est obligé de l’abdiquer quand il veut devenir artiste. Il reconnaît par-là qu’inspiré de cette étrange notion de l’univers qni constitue le panthéisme, le poète est incapable de créer dans les conditions de l’art et de la beauté vivante. Il est contraint de
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placer une mythologie, clés dieux personnels entre lui et cette idée, intraduisible dans l’art, d’uneforce universelle dépourvue de conscience et d’amour; sa poésie rétablit dans la création l’indispensable providence que sa philosophie en avait ôtée.
Contre le panthéisme et toutes les doctrines afférentes, contre le matérialisme, le positivisme et toutes les façons de nier Dieu et l’âme qui tendent aujourd’hui à se répandre, cette impuissance poétique reconnue par Gœthe est un argument considérable. Argument de poète, nous dira-t-on? Qu’on l’examine bien dans toute sa portée, et l’on verra si c’est un paradoxe d’artiste païen et non pas une objection sérieuse tirée des entrailles meme de la nature humaine. Tout ce qui contredit un des instincts, un des besoins éternels de l’intelligence, comme le besoin d’art et de poésie, risque très-fort d’être une erreur. Aussi Goethe accepte le nom de panthéisme pour sa philosophie; sa religion de savant s’adresse à la force inconsciente, indéterminée, impersonnelle, qui suscite l’univers. Mais quand il veut passer de la science à l’art, il est, de son aveu, obligé de s’inspirer d’une tout autre doctrine ; il imagine d’autres rapports entre la nature et son principe ; il se rapproche de l’idée de la providence,, d'une divinité libre et personnelle ; il voit dans l’univers autre chose que le développement fortuit et fatal d’une vie sans cause et sans but. Cependant , et c’est en cela qu’il mérite l’épithète de grand païen, il ne sépare jamais de la nature les divinités plus humaines qu’il veut bien reconnaître pour le besoin de sa poésie. Mais du moins son idée de la nature s’élève et se complète; il la doue de toutes les qualités d’un artiste, en considérant avec raison l’univers comme le modèle suprême de l’oeu-
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vre clart. On est bien près de reconnaître un Dieu, quand on admet dans la nature une beauté, un ordre, une harmonie dont les lois se retrouvent dans l’esprit humain et dont les procédés peuvent être librement imités par le poète. Quoi qu’il en soit, c’est toujours vers le monde extérieur que se tourne Goethe pour y chercher et ses dieux et les sources de sa poésie, a Étudiez la nature, dit-il sans cesseàEckermann, tout est là. Procédez toujours objectivement comme je l’ai fait moi -même. On ne mérite ni le nom de poète, ni celui de savant, tant qu’on n’exprime que des sentiments, des idées personnelles. Celui-là seul mérite ce litre qui sait s’assimiler le monde et le peindre, s’il est poète, ou le décrire, s’il est
savant. 1 » « Soyez certain que l’esprit humain
recule ou se dissout quand il cesse de s’occuper du monde extérieur.... Notre temps est un temps de décadence, ajoutait-il en pensant aux excès de l’esprit spéculatif et de la philosophie transcendantale qu’il n’aimait guères ; il se détourne de la réalité, il est de plus en plus subjectif ; dans tout effort sérieux, durable, scientifique, il y a un mouvement de l’âme vers le monde. Vous le constatez dans toutes les époques qui ont vraiment marché en avant par leurs œuvres; elles sont toutes tournées vers le monde extérieur. » « Pour moi, j’ai
toujours procédé objectivement. » Yoilà l’éloge suprême que Goethe aime à se décerner.
Gœthe est la plus haute expression poétique des tendances de notre siècle vers le monde extérieur et la philosophie de la nature. Nous ne dirons pas qu’il a contribué à accélérer ce mouvement, en France, surtout, où il
F Conversations avec Eckermann. Trad, de Delerot.
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s’est produit sous de tout autres influences que la sienne ; mais il est certain que l’irrésistible sirène vers laquelle Goethe se sentait si fort appelé, entraîne aujourd’hui pêlemêle les savants, les artistes, même les naturalistes contemporains. Il est à croire que sa haute raison serait quelque peu effrayée de cet empressement universel des poètes et des penseurs à déserter le monde de la conscience et des vérités antérieures à l’observation externe pour se précipiter dans l’étude et l’adoration exclusive du monde sensible. S’il constatait autour de lui quelques symptômes de décadence, il n’en accuserait pas les excès de V esprit spéculatif et de la philosophie transcendantale . Ce jugement de Goethe s’applique à un temps déjà bien éloigné de nous: il était fondé, 'peut-être, à l’égard de ses prédécesseurs et des contemporains de sa jeunesse; Userait fort injuste vis-à-vis des générations qui lui ont succédé. De combien n’a-t-on pas dépassé la juste mesure dans ce culte du monde extérieur que recommandait si énergiquement le poète ? Après Descartes et le dix-septième siècle, après Boileau, Voltaire et leurs disciples en Allemagne et en France, il fallait certainement revenir à la nature e \ procéder objectivement , si l’on voulait que la poésie ressuscitât. Respectons cette sentence de Goethe : «On ne mérite ni le nom de poète ni celui de savant, tant qu’on n’exprime que des sentiments, que des idées personnelles. Celui-là seul mérite ce titre qui sait s’assimiler le monde et le peindre s’il est poète, ou le décrire s’il est savant.» Ne faut-il pas adoucir un peu cependant ce que cette maxime a de trop absolu. N’est-il pas des poètes, et de très-grands, qui n’ont fait que se raconter eux-mêmes et qu’exprimer des sentiments personnels? En des sphères très-opposées, Racine et Biron ne sont-ils pas tous deux
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des poëtes inspirés surtout de leur propre cœur et purement subjectifs? Le poëte qui exprime des sentiments personnels a du moins pour lui la sincérité du témoignage. Une âme racontée par elle-même n’est-elle d’auc in prix en poésie? Le poëte qui ne prétend peindre que les objets extérieurs, qu'un monde absolument indépendant de sa conscience, risque fort de mentir et de nous tromper, si sa clairvoyance fléchit un seul instant. Regardons autour de nous : quelle vérité expressive et parlant à l’esprit possèdent cette foule de peintures qui ne visent qu’à la reproduction du monde extérieur et dont l'exactitude matérielle est incontestable?
Mais cet arrêt contre les poëtes de la conscience n’est pas la seule assertion excessive de l’illustre adorateur de la nature. Yoici un jugement plus contestable encore et que l’histoire tout entière nous semble démentir : « Soyez certain que l’esprit humain recule ou se dissout quand il cesse de s’occuper du monde extérieur. » S’il s’agit ici d’un oubli absolu de la nature et de l’observation du monde réel, comme chez les Grecs et les Latins du Bas Empire, comme chez nous à certaine époque du moyen âge et de notre poésie de salon et de cour, nous adhérons pleinement à l’idée de Gœthe. Mais s’il s’agit de ces époques où l’homme se préfère à l’univers, où l’esprit apprend à dominer les séductions du monde visible et reporte son attention sur lui-même, ou le nosce te ipsum devient la loi essentielle de la sagesse, où l'homme se prend pour centre, pour objet et pour commune mesure de toutes les choses de la création, l’affirmation du poëte est souverainement inexacte et dangereuse en des temps comme le notre. Les époques où l’âme se préfère à la nature, où l’homme aspire
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à se diviniser lui-même ou à se sanctifier en cherchant dans la conscience ses dieux, ses lois morales et politiques, les principes d’un art dont les proportions humaines sont la règle, les éléments mathématiques et rationnels des sciences qui observent la nature, ces époques sont les plus fécondes de la civilisation; toutes les grandes dates de l'histoire leur appartiennent.
Connaissez-vous dans l’histoire une heure plus éclatante que l’avénement du génie grec? Gœthe, lui-même, doit une partie de sa valeur à l’étude de cette merveilleuse période. Et qu'est-ce que le monde hellénique , après le monde oriental, si ce n’est une victoire de l’âme humaine sur la nature? Ce n’est pas seulement la société asiatique le régime des castes, la polygamie, la théocratie, les royautés absolues qui ont succombé dans ces immortelles batailles de Marathon, de Salamine et de Platée, les plus saintes journées de la vertu guerrière : c’est la formidable sirène qui a été terrassée, c’est le sphinx du monde extérieur, c’est la nature mère de toutes les idolâtries et de toutes les servitudes qui ont senti le bras victorieux de l’homme et les atteintes vengeresses de la liberté. L’esprit humain était-iî en voie de reculer ou de se dissoudre quand il allait produire la poésie de Sophocle, la science de Socrate, l’art de Phidias, et consacrer cette petite république d’Athènes qui tient autant de place dans l’histoire de la pensée que tout le reste du monde. Le paganisme de Gœthe remontait-il donc jusqu’aux idolâtries orientales? Si peu chrétien qu’il fût dans le sens orthodoxe, ce grand esprit ne pouvait méconnaître les immenses bienfaits de l’Évangile et la supériorité de la civilisation chrétienne. A tout le moins, il n’aurait pas osé prétendre que l’esprit humain a reculé
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prêt à se dissoudre en embrassant la foi des Apôtres. Or qu’est-ce que le Christianisme vis-à-vis du monde extérieur, si ce n’est un acte de mépris autrement absolu que l’antropomorphisme grec, une victoire de la conscience sur la nature, qui devait pour de longs siècles détourner l’attention de l’homme de l’univers pour la concentrer tout entière sur les phénomènes de la vie morale !
Venons à des temps plus rapprochés de nous, à l’histoire intellectuelle de l’Europe depuis le moyen âge. La peinture et les arts plastiques n’ont-ils pas subi une décadence aussitôt après l’invasion du naturalisme, dans la voie où Michel-Ange et les Vénitiens les avaient lancés? Notre littérature française du dix-septième siècle, quelle que soit la sévérité des critiques allemandes et de Goethe lui-même à son sujet, n’en est pas moins un des plus grands faits de l’Europe moderne, et l’œuvre la plus brillante de notre nation jusqu’à ce jour la plus influente de l’Occident. Or le caractère le plus frappant de tous les grands esprits du dix-septième siècle, c’est d’avoir poussé jusqu’à l’excès l’oubli du monde extérieur. Descartes donne au siècle son point de départ philosophique dans un fait de conscience absolument indépendant de toute action de la nature. Je pense, donc je suis , et je n’ai besoin de rien que de ma propre pensée pour arriver à connaître l’infini, à mesurer, à dominer à posséder l’univers. Corneille appuie ce dogme héroïque de la plus saine, de la plus héroïque des poésies. Et tout ce chœur d’hommes incomparables qui gravitent autour de Descartes réussit à fonder sur la seule raison, sur la seule étude de la conscience un des monuments les plus solides et les plus majestueux de tous les âges. Nous savons ce qui manque à la poésie du
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dix-septième siècle, si l’on se place pour la juger au point de vue de Goethe ou des réalistes contemporains. Cette littérature aura ses éclipses chaque fois que les splendeurs de la création matérielle effaceront à nos yeux les merveilles du monde moral, et que les appétits effrénés, les curiosités malsaines, l’idolâtrie de la nature se placeront entre l’homme et sa conscience. Mais chaque fois que fatigué des orgies de l’imagination, des abus de la sensualité et du mysticisme, de l’orgueil désordonné des sciences physiques, des puériles tentatives de l’alambic et du scalpel pour constituer une religion, l’homme voudra se reposer dans le calme d'nne raison sereine, dans le sentiment de sa vraie force et de sa vraie noblesse, en face des perspectives infinies que la conscience morale nous dévoile, l’esprit humain prendra pour guides vers la lumière du beau, la France de Descartes et de Corneille, comme l’Italie de Virgile et de Cicéron, comme la Grèce de Platon et de Sophocle.
L’erreur que nous combattons, couverte du grand nom de Goethe, a pour elle les irrésistibles tendances de notre époque. On place partout le progrès dans le culte perfectionné du monde extérieur, dans une communion plus intime de lame et de la nature. La science, l’art, la morale sont lancés dans cette voie. Le naturalisme nous déborde aussi bien que la démocratie et l’un poussant l’autre. La démocratie c’est le naturalisme en politique; elle a ses droits, sans doute, et ses droits sont sacrés à la condition d’être subordonnés comme ceux de la nature aux droits supérieurs de la raison. Nous sentons aussi bien que personne que la logique est pour longtemps impuissante devant les faits, qu’aucune action humaine n’est capable de faire obstacle au mouvement qui
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nous entraîne; que la liberté morale a chancelé de nos jours sur tous les points devant la force matérielle, et qu'on ne discute pas avec la force. Aussi bien ce n’est pas à l’esprit de notre temps, c'est au génie de Goethe que nous adressons ces respectueuses remontrances. Autour de pareilles intelligences il naît une lumière du sein des erreurs elles- mêmes, quand on heurte résolûment ces erreurs. Le naturalisme de Goethe est d’un tout autre ordre que celui delà société présente; mais le vertige qui pousse les âmes à tout demander au monde extérieur semblera peut-être justifié par les conseils et l'éminente raison du poète. Nous cherchons à montrer que celte haute sagesse à fléchi sur un point. Quels arguments n’aurait-il pas puisé lui -même contre son principe trop absolu et ses tendances naturalistes, qu'il savait d’ailleurs si bien équilibrer avec les exigences de l'idéal, dans le spectacle que donnent aujourd’hui les arts, sans parler des mœurs, pour s’être aveuglément précipités dans une voie que ses doctrines autorisent? Représentez-vous Gœthe l’Olympien en face des tableaux de M. Courbet, de l’esthétique de Proudhon, de nos romans, drames et poèmes réalistes et de la société du second empire? S’il voyait là, comme c’est certain, les symptômes d’une dissolution ou d’un mouvement rétrograde, il jugerait aussi que ce n’est pas pour avoir cessé de nous occuper du monde extérieur et par les excès cle 1 esprit spéculatif de la philosophie transcendantale que nous avons encouru d’aussi lugubres misères.
Mais il ne faut pas sur quelques propositions dogmatiques, si tranchantes qu’elles soient, s’exagérer le naturalisme poétique de l’auteur de Faust. Tout poète, fûtil aussi un savant et un penseur comme Gœthe, écrit sa
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véritable profession de foi dans sa poésie. C’est dans ses œuvres vivantes et non pas sur ses formules abstraites qu’il faut juger sa théorie. Avec un génie aussi merveilleusement complet que celui de Goethe et dont l’harmonie des facultés les plus diverses est le principal caractère, il faut considérer l’ensemble pour bien comprendre le détail. Ce conseil de Goethe de se tourner toujours vers le monde extérieur est parfaitement juste, non en lui-même, mais dans la mesure où ce grand artiste l’a suivi. Voyez Goethe dans les genres littéraires qui prêtent le plus à l’invasion du monde extérieur, à la peinture de paysage, dans les poèmes lyriques où la description tient chez nous tant de place, depuis Lamartine et Victor Hugo? Quelle admirable sobriété de détails pittoresques! Le charme et le sujet du tableau sont-ils jamais empruntés au monde extérieur tout seul? L’homme n’est-il pas toujours le centre, le héros et la plupart du temps l’unique sujet de ces bas-reliefs et de ces camées dignes du ciseau des Grecs? Pour tout ce qui concerne le style et l’ordonnance, l’art proprement dit, les poésies lyriques de Goethe sont ce qui a été fait dans les temps modernes de plus semblable à la poésie grecque. Dans ces petites pièces, lieds, épigrammes, c’est une perfection de contour, un relief, une simplicité et une élégance supérieures môme à Anacréon et à l’Anthologie. Dans les plus longs de ces poèmes, élégies, poésies diverses, quelle étonnante brièveté, si nous les comparons aux interminables effusions de nos lyriques français et aux décorations rustiques à travers lesquelles ces longues confessions s’évaporent? Goethe, par le choix de ses sujets, même dans le genre lyrique, par la manière dont il les compose, par son style et son exécution tout en-
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tière, se montre perpétuellement le contraire d’un poète descriptif et d’un peintre de paysage. Il a dit lui-même dans ses conversations avec Eckermann une parole qui juge cette question et qui éclaire singulièrement cette manière de se tourner vers le monde extérieur. «Je n’ai jamais étudié la nature pour en tirer parti comme poète ; mais comme je m’étais exercé dans ma jeunesse à dessiner le paysage, et que, plus tard, mes études d’histoire naturelle avaient accoutumé mon esprit à l’observation constante et précise des phénomènes de la nature, peu à peu j’ai appris la nature par cœur jusque dans les plus petits détails, si bien qu’elle est à mon service dès que j’en ai besoin comme poète et qu’il ne m’arrive guère de pécher contre la vérité i. » Quelle est la conclusion à tirer de ceci pour déterminer la poétique de Gœthe? C’est que jamais le monde extérieur n’a été pour lui l’objet de la poésie; il se tourne vers la nature, il la contemple, il l’étudie, non pas même pour en tirer directement parti comme poète, mais pour ravoir à son service. C’est-à-dire qu’il est en vain spinosiste ou panthéiste, qu’il considère en vain le monde visible comme l’unique foyer de l’être et de la vie; il est contraint par son génie de poète à procéder comme un spiritualiste pur, à reléguer la nature au second plan, à la considérer comme une servante, indispensable il est vrai, mais servante. Ces injonctions réitérées aux savants, aux philosophes, aux poètes, de s’inspirer toujours du monde extérieur, si on les commente par les œuvres mêmes de Gœthe, n’aboutissent donc qu’à cette vérité de l’esthétique éter-
i. Conversations de Gœthe recueillies par Eckermann, traduction Deîerot, t. Ier, p. 305.
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nelle : l’art n’est pas une collection de formules abstraites, mais de figures vivantes. Le poëte n’exprime pas l’idée à la façon du géomètre, il l’incarne dans un objet réel, dans un type animé qui parle à la sensibilité du spectateur aussi bien qu’à son intelligence ; le poëte a toujours la nature à son service , mais il ne s’asservit jamais à la nature. Yoilà ce qu’a fait Gœthe. Et ce n’est pas là du naturalisme comme celui qui a prévalu chez nous. C’est la doctrine que professent les spiritualistes les plus absolus, si peu qu’ils soient poëtes. Tous les poëmes de Gœthe, môme ceux où le paysage tient le plus de place, témoignent de cette subordination dans laquelle il retient toujours le monde extérieur autour de la figure de l'homme, la couleur vis-à-vis du dessin et l’image vis-à-vis de la pensée. La peinture des sites n’est jamais pour lui qu’une occasion de mieux faire ressortir un sentiment, d’encadrer avec élégance un petit drame, car Gœthe est par-dessus tout poëte dramatique. La plupart de ses pièces du genre lyrique renferment une action, même les plus courtes. On a peine à trouver chez lui deux ou trois tableaux de paysage dont l’accident principal ne soit pas une figure humaine. La nature n’est le plus souvent qu’un accessoire, un rapide accompagnement de la mélodie intérieure. Youlez-vous savoir comment Gœthe suit dans sa manière habituelle de peindre le paysage les conseils du maître qu’il évoque et qu’il nous recommande à tous, lisez le délicieux petit poëme qui porte ce titre révélateur : U Amour peintre de paysage.
Tant que la figure humaine belle, animée, agissante n’apparaît pas dans le tableau, le plus difficile est à faire , c’est-à-dire l’essentiel et la raison d’être de la
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peinture. L’iclée de peindre la décoration toute seule sans un acteur est tout à fait contraire au génie de Goethe.
. Nous voilà mieux éclairés sur ce qu’il entend par la nature comme objet de l’étude assidue de l’artiste, sur ce qu’est pour lui ce monde extérieur dont l’esprit humain doit s’occuper sans cesse sous peine de reculer et de se dissoudre. Goethe comprend évidemment dans le monde extérieur, les actions, tous les phénomènes apparents de la vie, l’humanité en mouvement, c’est-à-dire l’histoire tout entière. Il ne prétend pas conseiller au poète la contemplation des faits naturels isolés des fails humains ; et dès lors qu’il subordonne le paysage aux actions, au sentiment des personnages qu’il y place, c’est le monde tout entier de la forme qu’il subordonne à celui de l’idée ; et ce naturaliste si absolu reconnaît la prédominance de lame sur la nature.
Ramené ainsi à la pratique de l’art, le panthéisme de Goethe s’évanouit ou se transforme singulièrement. Dès qu’on en appelle du philosophe au poète, les croyances nécessaires, l’éternel sens commun reprennent leurs droits. Si l’on interprète sa poétique comme on doit le faire, c’est-à-dire d’après les œuvres de l’artiste plus encore que d'après ses théories, on arrive à des principes tout opposés à ceux du naturalisme. En vérité, l’art de Gœthe est le même que celui des Grecs. Entre tous les modernes, il est celui dont la méthode est la plus semblable à celle de la muse hellénique. G’est-à-dire qu’audessus de la nature contemplée avec amour , étudiée dans tous ses détails, apprise par cœur, il a un modèle dans l’invisible, il procède avant tout de l’idéal. La grande œuvre du génie grec, sa gloire impérissable, ce
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n’est pas d’avoir mieux vu et plus adoré la nature, c’est d’avoir eu le premier la notion et le culte de l’idéal.
Mais il est certain que si le modèle idéal nécessaire à l’artiste réside comme les vérités nécessaires à l’homme, comme les principes de la raison, en dehors et au-dessus de la nature, c’est-à-dire dans la conscience, ce n’est qu’à la suite de l’observation externe, à l’occasion des sens et de la nature, que l’idée s'éveille dans l’esprit humain. Tel est Tordre que suit l’inspiration de Gœthe ; et c’est en ce sens, merveilleusement conforme aux lois premières du développement de Famé, que sa conception est naturaliste. C’est presque toujours à la vue d’un fait réel qu’il en découvre l’idée poétique. On trouve une preuve curieuse de cette habitude intellectuelle du grand artiste dans l’histoire d’une des plus belles œuvres de la muse allemande, le drame de Guillaume Tell. Ce merveilleux poëme nous olïre une heureuse transition pour passer de Gœthe à Schiller. Car il est né du contact de ces deux génies pendant cette carrière d’amitié que la mort seule interrompit, et qui fournit à l’histoire littéraire un de ses plus nobles et de ses plus touchants épisodes.