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CHAPITRE I

LE SENTIMENT DE LA NATURE DANS LA SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE EST-IL ENCORE CHRÉTIEN?

Rechercher quelle est aujourd’hui la façon de sentir et d’expliquer la nature, c’est se poser la question religieuse sous une des mille formes qu’elle peut revêtir, c’est se demander quel est le culte en vigueur chez les nations civilisées. Il semble que la réponse soit toute faite et qu’il suffise d’avoir prononcé le mot de Christianisme. On s’étonnera peut-être que ce nom sacré ne résolve pas à nos yeux le problème : mais ce n’est pas à son culte officiel qu’il faut juger de l’esprit religieux d’une société, pas même à ses professions de foi. Les sentiments d’un peuple, son intelligence elle-même peuvent être encore retenus dans les anciennes doctrines, attachés aux symboles traditionnels, quand l’homme leur

échappe déjà par les habitudes de la vie et par je ne sais quelles aspirations vers la nouveauté morale. Quand la science et l’industrie, la littérature et les arts pris dans leur ensemble démentent les professions de foi, n’est-on pas autorisé à juger d’après les faits et non d’après les paroles quelles sont les idées régnantes ou qui menacent de régner.

Sans doute, l’immense majorité des âmes simples et droites est toujours chrétienne, grâce à Dieu ; la société elle-même dans les grandes lignes de la politique avouée et de la morale publique rend hommage aux principes de l’Évangile. Mais peut-on méconnaître que par ses instincts les plus récents et les plus vivaces, par ses passions les plus générales, par ses travaux dans les sciences de la nature, dans l’industrie, dans les arts, dans tout ce qui prépare l’avenir matériel, dans tout ce qui crée pour l'homme l’impérieuse fatalité des précédents , l’Europe actuelle ne semble échapper aux dogmes chrétiens? Il y a encore une philosophie, une poésie chrétiennes ; le mouvement spiritualiste commencé par Chateaubriand n’est point épuisé ; mais existe-t-il de nos jours un art sérieusement chrétien? Et, d’ailleurs, est-ce dans l’art, dans la poésie, dans la philosophie proprement dite, que se manifeste avec toute sa puissance l’activi té présente de l’esprit humain ? N’est-ce pas surtout dans les études qui ont le monde extérieur pour objet, dans les sciences qui ont pour but des créations industrielles, une amélioration, un changement total dans les conditions matérielles de la vie? Cette science de la nature et toutes les applications qui en dérivent sontelles subordonnées à la métaphysique, à la cosmogonie de nos livres sacrés? Ne les dirait-on pas plutôt inspi-

rées par un instinct de réaction et de révolte? Les habitudes qui tendent à s’établir à la suite du progrès de ces sciences, les actes journaliers et les théories morales que supposent ces habitudes ne semblent-ils pas la plupart du temps une négation flagrante des maximes de l’ancien spiritualisme? Si la religion est chez tous les peuples, l’ensemble d’idées qui dirige la science du monde physique et moral, l’industrie, l’économie sociale et privée, la littérature et fart dans toutes leurs branches, sommès-nous bien sûrs d’être encore chrétiens ? et je ne parle pas ici de ce catholicisme à outrance, de cette religion défigurée par un esprit de secte plus étroit et plus violent que l’intolérance même du moyen âge, outragée par quelques hommes qui ont rendu à l’Église de si funestes services, je songe à l’Évangile lui-même, à cette éternelle source de vie morale admirée de ceuxlà meme qui affichent la prétention de trouver mieux.

La littérature et les arts fussent-ils chez nous unanimement chrétiens, ce n’est pas dans cette voie supérieure, ce n’est pas dans les travaux qui ont l’âme pour objet que notre siècle se précipite avec tant d'ardeur. L’œuvre des poêles, des moralistes, des critiques même et des historiens est chaque jour dépassée, effacée chez nous par la grandeur, par l’éclat des conquêtes scientifiques, par la popularité des créations industrielles. Les savants qui scrutent les lois du monde physique, les ouvriers de toute sorte qui transforment le matériel de la civilisation prennent évidemment le pas sur les artistes et les philosophes et entraînent à leur suite tout le mouvement de notre société. D'où provient l’impulsion à laquelle ils obéissent eux-mêmes ? ont-ils pour interroger, pour exploiter, pour dominer la nature, une idée

préconçue de son origine et de ses destinées en delà de nous? S’ils ne possèdent pas encore cette notion, ou transmise de plus haut, ou trouvée par leurs investigations propres, il est évident néanmoins que cette notion existe, qu’ils s’y conforment d’instinct sans la connaître clairement, qu’ils en préparent à leur insu la découverte et la formule. Dans leur dédain même de toute métaphysique ils affirment une métaphysique nouvelle ; ils tiennent pour résolues dans un certain sens les questions d’ordre religieux et moral qui se rattachent à l’existence de l’univers visible ; l’énoncé de cette solution n’est pas encore sur leurs lèvres , mais sa substance s’agite confusément dans leur esprit. Un groupe considérable de penseurs éloquents observe avec une attention passionnée, avec une soumission absolue ces résultats du travail de l’homme sur la nature. Ils essayent d’en tirer cette formule du monde invisible, cette métaphysique, cette religion pressenties, mais encore ignorées. Tous les esprits curieux, ardents, inquiets des grands problèmes et dévoyés dans leur foi les suivent et les encouragent. Peut-on dire, si optimiste que l’on soit et si muré dans sa croyance , que ces explorations audacieuses, que ces impétueuses reconnaissances du monde invisible à travers la nature soient poussées dans le sens de la cosmogonie biblique ou même du déisme cartésien? S’il est ainsi démontré qu’à la suite de la grande masse des travailleurs de l’ordre industriel , la foule des esprits actifs, investigateurs, enthousiastes, s’élance à la recherche d’une nouvelle explication de l’univers et tient ouvertement ou implicitement pour non avenue la Genèse des livres saints, ne sommes-nous pas autorisés à nous demander, en pleine Église chrétienne, quel

est aujourd’hui le sentiment de la nature, l’interprétation de l’univers, la science de l’invisible, en un mot, la tendance religieuse qui tend à prévaloir dans la société moderne ?

Une idée semble commune à tous ceux qui s’occupent aujourd’hui de la nature pour l’étudier, pour l’approprier à nos besoins , ou l’interpréter par les arts. Cette doctrine, répandue chez les savants et dans les diverses écoles de philosophie , c’est la négation de l’ordre surnaturel. Dans la grande multitude de ceux qui labourent le globe et même l'intelligence, il n’en est sans doute qu’un petit nombre qui a conscience de cette négation et un nombre plus restreint qui la formule ouvertement dans ses professions de foi. Est-il possible de nier que la foule agisse dans la science, dans l’industrie, dans l’économie pratique comme si c’était là sa religion ? L’école au sein de laquelle nous cherchons la formule du sentiment actuel de la nature est sans doute fort petite; il y a du moins très-peu de maîtres et de sincères confesseurs ; mais ses chefs sentent bien que si la théorie officielle les dément, la pratique générale leur donne un formidable appui. Ils sont fondés à espérer que, cette pratique aidant, la société passera des faits instinctifs à la doctrine raisonnée, et à force d’avoir pratiqué d’avance leurs maximes, voudra maximer sa pratique en adoptant officiellement leurs théories. Ce qu’il y a de certain c’est que dans les faits les plus apparents et dans les écoles les plus influentes en dehors de

l'Église chrétienne, la négation absolue (lu surnaturel est à l’ordre du jour.

Essayons de préciser cette doctrine en ce qui concerne la notion du monde extérieur. Nous ne la formulerons pas d’après telle école allemande ou française, antique ou récente, mais d’après ce qui nous semble commun à toutes les écoles qui nient la Providence chrétienne et le Dieu du spiritualisme.

Rien de réel et d’absolu, aucune vie, aucune substance n’existe en dehors et à plus forte raison au-dessus de la nature. L’univers éternel, engendré de lui-même, sans conscience et sans causes finales, se développe, sans volonté, suivant des lois nécessaires qu’il ignore et qui l'entraînent dans une évolution qui n’a pas de terme et pas d’autre but qu’elle-même. La nature ne renferme d’autre conscience que celle de l’homme et n’arrive à se connaître que par lui ; en lui seul elle se contemple, elle se juge, elle jouit d’une sorte de discernement et de liberté; en lui seul elle s’aime, elle s’adore, elle se propose un certain but de perfection réfléchie, un certain idéal d’existence de jour en jour supérieur. Ce qu’on nommait Dieu jusqu'à ce moment n’est rien autre chose qu’un point de vue de l’esprit humain; la Divinité n’existe pas en dehors de l’idée que nous en avons. Cette idée se perfectionne avec l’humanité elle-même en vertu de cette loi du progrès indéfini qui se trouve (on ne sait pourquoi) la loi essentielle de tout ce qui existe. Le bien, le beau, le vrai absolu, la perfection absolue, Dieu en un mot n’existe pas à tel ou tel moment de la durée, il est dans un perpétuel devenir. L’homme a la faculté de concevoir « un certain idéal né de sa propre conscience, de placer hors de lui cet idéal, de le mettre en regard de cette con-

science d’où il le tira et de l’adorer en le personnifiant dans une existence unique capable d’unir en elle toutes les perfections qu’il peut rêver. » Dieu n’est rien déplus que cet idéal pour les plus religieux et les plus moraux de la nouvelle école. C’est-à-dire qu’il n’y a pas dans le inonde d’intelligence, de liberté, de puissance réfléchie supérieures à celles de l'homme, qu’en dehors de l’homme il n’existe que cette force fatale, inconsciente, qui constitue l’univers; et enfin, par une conséquence nécessaire, que nulle vie dans cet univers ne saurait exister indépendamment de ce vaste corps des choses, c’est-à-dire de la matière ; que la distinction de la matière et de l’esprit ne peut être admise ; que, dans l’homme lui-même, il est impossible de distinguer, de séparer nettement ce qui est d’une âme et ce qui est d’un corps formé des éléments communs à toute la création ; que ces mots d’esprit et de matière n’ont plus de sens dans leur opposition l’un à l’autre ; que l’esprit n'est qu’une des phases de la matière, sa fleur, pour ainsi dire, dans le développement indéfini de la vie universelle.

D’après ce système, c’est l’homme lui-même qui remplace au sein de la création ce Dieu qui n’existe pas au dehors de notre esprit; c’est l’humanité qui représente la direction, qui possède la suprématie, on ose presque dire le gouvernement de la nature. De progrès en progrès, la science ne doit-elle pas transformer l'univers? Étrange divinité incapable de créer un grain de sable ! En attendant qu’il ait dompté la nature, l’homme n’en est pas moins le seul être proposé à notre adoration par les nouveaux penseurs. La morale est le respect, en d’autres termes, le culte qu’il se doit à lui-même. Ce culte varie nécessairement au gré de chaque divinité qui se

4o4 DES TENDANCES ACTUELLES DE L’ESPRIT HUMAIN.

l’adresse : autant d’individus, autant de morales. Doctrine accommodante et conséquence directe de la nouvelle métaphysique. Dites après cela que la morale est indépendante du dogme !

Cette philosophie ne semhle-t-elle pas au premier abord tout ce qui a été tenté de plus audacieux en faveur de l’orgueil humain? On pourrait croire qu’elle subordonne à l’homme la nature entière, plus complètement qu’aucune philosophie, aucune religion ne l’avaient fait jusqu’ici; fut-il jamais en apparence d'anthropomorphisme aussi absolu? Les anciennes religions, le paganisme hellénique, le christianisme lui-même, selon votre dire, attribuaient à Dieu la forme humaine ; vous faites mieux, vous attribuez à l’homme tout seul la forme et l’essence divines. Je ne sais si vous vous en glorifiez, mais il est certain qu’on vous en accuse. Moi je vous accuse au contraire d’avoir découronné l’homme, comme il ne le fut jamais, de sa grandeur, de sa beauté morale, de tout ce qu’il a de commun avec la Divinité. Tous ne faites rien de plus que de continuer, en les amoindrissant, les vieilles religions de la nature. Jamais l’homme ne m’est apparu plus petit, plus écrasé qu’en face de votre univers sans Dieu. Il est le jouet des lois aveugles, inconscientes, fatales, des lois sans providence, sans bonté, sans justice, qui meuvent la nature. Son libre arbitre, que je vous défie de prouver si vous ôtez celui de Dieu, ne peut lui servir qu’à produire en lui comme vertu suprême le fatalisme, la résignation au néant. Sa personne, un moment détachée de la vie universelle pour la connaître et se connaître elle-même, s’évanouit bientôt au sein de l’aveugle nature, qui, seule éternelle, subsiste, végète et se développe à l’infini sans jamais sentir son

existence. Voilà ce que devient la divinité de rhomme substituée à celle de Dieu. Après avoir eu, dans une vie éphémère, la conscience de sa faiblesse, de sa petitesse démesurée en face de l’univers qui l’enveloppe, l’ame de ce dieu s’éteint dans ce corps immense qui ne lui a jamais obéi, dans cette matière insoumise et toute-puissante, berceau et tombe d’une intelligence et d’une volonté passagères qu’elle a produites et qu’elle absorbe sans les avoir jamais connues.

Telle est la notion de l’homme et celle de la nature que la philosophie nouvelle cherche à faire prévaloir, et cette philosophie n’est en cela que l’écho de la science proprement dite. La physique de notre temps a précédé cette métaphysique, si elle ne l’a pas engendrée. Chaque dogme religieux porte avec lui sa science naturelle , aussi bien que sa morale. Tantôt c’est le dogme qui produit la physique, tantôt la physique produit le dogme. Depuis longtemps chez nous, depuis le dix-huitième siècle, la science des faits naturels a pris le pas sur la spéculation philosophique ; c’est déjà un acte de prépondérance du monde extérieur sur le monde moral. La manière dont la physique a procédé jusqu’ici, sa méthode et ses conclusions, sont toutes au détriment de l’âme humaine et de l’idée religieuse ; elles tendent à introniser la fatalité dans le monde au lieu de la providence, à déifier la matière; elles amoindrissent l’homme devant la nature avec la prétention -de conquérir pour lui sur les choses une puissance illimitée dans ses progrès.

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