LA PC K. SI E FRANÇAISE AU XIX^ SIÈCLE
Le roman moderne nous présente un de ces peintres exquis du spectacle des champs, un incomparable prosateur qui devient un grand poëte, dès qu’il s’agit de nous traduire par la parole quelqu’une des symphonies de l’univers visible. Quoique celle étude s’arrête aux artistes vivants sans y toucher, il en est quelquesuns , Lamartine et Yictor Hugo par exemple , si anciens dans la renommée, qu’on peut déjà'parler d’eux d'une façon tout impersonnelle et comme ferait la postérité. A ne juger qu’au point de vue du style et de l’art de peindre le talent si discutable en morale de l’auteur de Lélia , on ne saurait contester à George Sand celle gloire acquise et cette valeur durable qui permettent qu’on étudie dès à présent son œuvre avec une impartialité absolue.
En gardant toutes nos admirations et en faisant toutes nos réserves, omettons, ici, dans cet attrayant génie, tout ce qui n’estpas du sujet de cette étude. C’est bien réduire un domaine si riche et si varié, et, vis-à-vis d’un tel écrivain, on éprouve un certain remords de borner la critique à une sorte de monographie comme ferait un auteur de statistique ou de dictionnaire. Consolons-nous, cependant ; le triage que se permet notre rhétorique dans ces livres si pleins de vie et de passion, nous laisse intacte et dans toute sa fraîcheur la portion la plus indiscutable, la plus parfaite, peut-être, et la plus séduisante de ces poétiques romans. A prendre le paysage dans sa pleine liberté vis-à-vis des autres genres, et en môme temps dans ces conditions de goût et de justesse qui le subordonnent à la peinture de la vie humaine, George Sand est le premier paysagiste de notre temps et de toute la langue française.
GEORGE SAND
Du plus au moins parfait de ses livres, depuis ceux qui se contentent d’être d’admirables idylles, des histoires de cœur pleines de vie et de passion, jusqu à ceux qui visent au manifeste religieux et social, pas un qui ne renferme de merveilleuses pages descriptives, des tableaux achevés des divers sites qu a parcourus 1 artiste, et surtout de son bien-aimé Berry. Chaque imagination a une patrie qui n’est pas toujours celle du corps; le poète, le peintre sont nés souvent loin du berceau où l'enfant fut nourri ; plus souvent encore l’homme habite loin du pays que fréquente sa pensée. Georges Sand se trouve chez elle dans tous les paysages, depuis les îles Baléares, la Provence, la mer de Venise, jusqu’à la Germanie et à la Norwége ; mais c’est aux sites paternels, aux bords de l’Indre et de la Creuse, qu’elle revient le plus souvent. Elle peint le Berry avec un amour filial, comme tout à l’heure Brizeux peignait la Bretagne. Mais avec quelle variété, quelle liberté, quelle puissance ! comme l’artiste domine son sujet et quelles ressources il tire des thèmes les moins propres en apparence à la description poétique ! L’illustre romancier fait vibrer avec la même finesse et la même profondeur toutes les cordes du sentiment de la nature ; il parcourt tout le clavier du paysage, depuis le paysage lyrique où l’impression du monde extérieur se traduit dans une image, une métaphore, un mot pittoresque jeté à travers l’effusion morale, où d’autres fois le site lui-même prend une voix pour nous raconter les choses de l’invisible, jusqu’à ce paysage purement réaliste dont le mérite est dans la couleur toute seule ; depuis les nuits étoilées que contemple Lélia, jusqu’à la mare verdoyante sur laquelle vient à passer un rayon de soleil, jusqu’au carré de lé-
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gumes que cultive près d’une maisonnette en ruines quelqu’un de ces vieillards poètes chez qui semblent naître l’une de l’autre la sagesse et la pauvreté.
Mais le domaine propre de George Sand, son habitude et sa perfection, ne se trouvent ni dans le paysage religieux à la façon de Lamartine, ni dans le paysage des simples coloristes qui trouvent bon à peindre tout ce qui fournit des accords imprévus, et tirent du moindre effet de lumière un motif muet pour l’âme, mais plein de séduction pour le regard. C’est la région moyenne, celle où la peinture de paysage se meut dans toute son indépendance, que fréquente le plus volontiers l’auteur de Valentine , de la Mare au Diable, de Jean de la Roche ; à égale distance des genres à qui le monde extérieur ne fournit qu un fond de tableaux vaguement esquissé, et de cette peinture où le détail matériel est traité avec tant d’amour qu’il suffit à l’intérêt en l’absence de toute composition et de toute idée. Tous ses tableaux de la nature nous attirent par eux-mêmes; presque tous, cependant, sont animés par une situation morale. Ils ont le mérite de l’absolue ressemblance, de l’exacte vérité, sans prétendre nous émouvoir par la seule puissance du relief et de la couleur. On rencontre presque toujours l’action romanesque, le groupe, le personnage, dans ces lieux si bien décrits ; mais fussent-ils complètement solitaires, ils auraient encore leurs accents, leur signification, leur poésie humaine. On aimerait à s’y promener seul, à y rêver, non pas seulement parce qu’ils sont disposés à souhait pour le plaisir des yeux, mais aussi parce qu’on sent qu’une émotion y naîtrait, que le cœur y vivrait de la vie poétique. On ne peut les apercevoir sans se diriger vers eux d’instinct et sans parti pris,
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comme on va sans réflexion, dans la nature elle-même, vers un site qui vous plaît. Tout est si frais, si bien éclairé, si pareil à l’œuvre de Dieu. On respire, en lisant ces pages, l’air savoureux qui circule à travers les arbres; on entend l’eau sur les cailloux et le vent dans les branches : on sent la tiédeur ou le froid de l’atmosphère, et tout ce je ne sais quoi d’attrayant pour le corps et de sympathique à l’esprit qui s’exhale de la campagne elle-même aux plus beaux jours de l’année.
Un des rares mérites de ces ravissants tableaux, c’est la sobriété, l’exquise proportion de l’ensemble et du détail. Pas de poète qui ne se laisse entraîner à quelque longueur quand il a trouvé un motif qui lui plaît, un air qui est dans sa voix. Malgré son goût pour les champs et la conscience de sa supériorité dans le paysage, George Sand ne s’oublie jamais dans ces descriptions sans fin si communes à l’heure qu'il est. Le paysage n’a que sa juste place dans ses livres consacrés au récit d’une action, à la peinture d’un caractère. Le roman reste un roman et non pas une géographie, quand tel autre livre de notre temps, qui a la prétention d’être une étude de mœurs, n’est que l’inventaire d’un magasin de bric-à-brac.
C’est là chez nous, depuis bien des années, l’écueil de la description, qu’elle s’applique au paysage, aux monuments, aux objets de l’histoire naturelle ou de l’histoire civile, à l’œuvre de Dieu ou à l’œuvre de l’homme. Ce qui est du domaine des sens et de la matière tend à prévaloir sur ce qui relève du seul esprit. Le réalisme n’est pas autre chose que cette souveraineté de la sensation audacieusement proclamée.
Ot* le réalisme est l’extrême conséquence d’une révolution légitime dans son principe, celle qui admet le
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sentiment du monde extérieur en partage avec la pure intelligence et le cœur humain dans les conceptions littéraires et dans le style.
Ainsi qu’il est arrivé dans la politique, l’élément admis comme nécessaire à la condition de rester subordonné, est entré peu à peu en révolte avec la prétention à’ être tout comme pour se venger du temps où il n’était rien. Les éléments les plus divers et en apparence les plus contraires ont leur place et leur action dans une société et dans une littérature bien ordonnées; mais il faut que la hiérarchie soit maintenue et l’obéissance imposée à ce qui doit obéir. Que l’égalité absolue se fasse, qu’elle existe un seul jour,' s’il est possible, et vous aurez demain la pire des tyrannies, la prépondérance de ce qui est inférieur, la domination de l’esclave sur le maître, de la chair sur l’esprit.
Chez les poètes qui l’ont introduit parmi nous, dans Chateaubriand, dans Lamartine, le sentiment de la création avec tout ce qui en dérive, paysages, description des objets, couleur du style, abondance des images, tout ce qui est matériel en un mot et simplement décoratif ne joue qu'un rôle secondaire. La pensée reste sur le premier plan, l’intelligence règne et domine comme elle doit dominer dans l’homme sur les impressions venues du dehors. Mais les yeux et les oreilles du poète se sont ouverts aux charmes de la Sirène et à sa voix enivrante ; peu à peu il se laisse entraîner vers elle. Le monde extérieur, l’aspect matériel des choses, l’élément matériel du style commencent à prévaloir à la suite de Victor Hugo dans l’école qu’on a appelée romantique. L’exagération a fait son chemin avec cette impitoyable logique française qui réussit à transformer une vérité en erreur
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à force de Ja vouloir exclusive et d’en pousser l’application jusqu’à ses plus extrêmes conséquences; comme si l’absolu pouvait passer du domaine des idées dans le domaine pratique. Nous avons ainsi fait pour l’égalité politique. Le romantisme proclamait l’égalité de la sensation et de l’idée dans l’âme humaine, de la couleur et du dessin dans le style écrit et dans la peinture, de l’accompagnement et de la mélodie dans la musique, de la rime et de la raison dans la poésie. C’était condamner infailliblement da raison à succomber sous la rime, l’idée à s'évanouir sous l’image exubérante. Quand le mérite du tableau est tout entier dans la couleur, peu à peu les peintures délicates font place aux trivialités et l’on descend vers les ordures. Nous l’avons vu et nous ne sommes pas au bout de ce mouvement démagogique.
Mais ne sortons pas de la stricte littérature, quoique les mêmes vérités morales s’appliquent à la politique et à l’art. Le sentiment de la nature, comme tout ce qui nous vient par les sens, comme tout ce qui est d’origine inférieure, a besoin d’être sévèrement réglé dans le monde où nous vivons; la matière est par essence plus envahissante que l’esprit. C’est l’esprit qui a besoin du secours d’en haut dans l’homme moral, de l’appui des institutions dans la société. Tenons pour assuré que désormais dans les arts, le talent de la couleur, du détail de la description, ce qui vient des sens pour y retourner, l’observation minutieuse et le procédé technique feront J&ar chemin tout seuls. Sera-ce pour le plus grand bien de la poésie véritable, pour la manifestation d’un idéal de plus en plus élevé? Rencontrera-t-on la vraie beauté en poursuivant la réalité à tout prix? L’idéal veut être cherché pour lui-même, comme le royaume des cieux ; à
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ceux qui l’auront saisi ou même entrevu, le reste sera donné par surcroît. Ayez dans le cœur une haute pensée morale, dans l’imagination un noble type de l’être humain ; croyez fermement à ses sublimes destinées ; soyez ému d’une sainte émotion, d’un enthousiasme sincère, l'ardente couleur ne vous manquera pas pour les peindre. A peine sera-t-il nécessaire d’avoir jeté les yeux sur l’enveloppe matérielle des choses. Sentez fortement la présence d’un Dieu dans tout ce qui vous entoure; voyez d’abord au delà de ce monde et dans l’invisible ; traitez la matière comme une vaine apparence, comme un néant, dès qu’elle est isolée de l’esprit ; et vous aurez le secret de ce qui vivifie la matière et vous la ferez vivre dans vos peintures, et vous saurez voir et décrire le monde visible avec la clairvoyance et la vérité suprême, et vous sentirez, vous exprimerez, dans ses plus délicates merveilles, cette immense nature, étroite image de l’infinité du Créateur.
DU
DANS LES ARTS ET LA POÉSIE MODERNES