CHAPITRE II
A côté de la muse de Racine, celle de Fénelon semble nous promettre, entre toutes, quelques-unes des fraîches fleurs de la poésie de la nature. Lorsqu’il emprunte la lyre païenne pour continuer Y Odyssée , l’harmonieux disciple de Virgile et d’Homère ne cesse pas d’être l'héritier des anciens mystiques du christianisme en même temps que le précurseur des utopistes modernes. Par le génie mystique il aurait pu plonger, plus avant que tout autre à son époque, dans cet océan de poésie qui déborde de la contemplation de l’univers. Le mysticisme et le naturalisme sont presque toujours doublés l'un de l’autre ; nous les trouvons souvent réunis dans les esprits qui cherchent une explication absolue de la vie universelle. Que le mysticisme se préoccupe de l’esprit ou de la nature, le besoin d’arriver à l’identité de substance le conduit à des théories qui risquent d’exagérer dans l’art et dans la morale l’action de tout ce qui est extérieur à l'homme. Un spiritualisme excessif, en niant la matière, est forcé
LA POÉSIE FRANÇAISE AU XVIIe SIÈCLE.
de voir dans les phénomènes de l’univers l’œuvre, la présence, la volonté, la parole incessante de Dieu. Aux yeux du panthéisme , Dieu n’est autre chose que cette substance même de l’univers avec laquelle nous communiquons par notre propre vie et par tous nos organes. Dans les deux systèmes, toutes les formes de la nature apparaissent comme symboliques, comme révélatrices du sentiment et de l’idée, et c’est là ce qui constitue le seul mode poétique de concevoir la nature. Sans remonter jusqu’aux mystiques de l’Inde et à ceux d’Alexandrie, les mystiques du moyen âge, saint François d’Assise, par exemple, et les poètes des légendes, nous sont une preuve des richesses que le sentiment poétique de la nature emprunte soit du panthéisme, soit du spiritualisme chrétien. Le quiétisme de Fénelon se rattache à tout ce que le génie mystique a produit de plus subtil. Ce mysticisme de l’auteur des Lettres spirituelles semble nous promettre dans le poëte du Télémaque un peintre plus pénétré que tous ceux de son temps des qualités qui font la vie du paysage et qui nous révèlent, par une harmonie plus pénétrante, les affinités de l’âme et de la création. Mais le mystique docteur de l’amour pur échappe dans son poëme aux traditions du moyen âge, aux formes de la pensée chrétienne. Il revêt tout le costume du paganisme et se fait presque un ancien quand il écrit ce poëme. Le Télémaque est peut-être, comme on l’a dit, quant aux doctrines, le premier de nos romans philosophiques et l’utopie d’un esprit ouvert aux chimères, mais il reste par le style, et tout ce qui tient de l’imagination et de l’art, un des livres les plus adorables de la langue française.
Nous n’avons pas à juger ici le Télémaque comme
exposition d’idées politiques et morales. Des mille questions littéraires qu’il soulève, une seule rentre dans notre sujet. On a dit que Fénelon, moraliste chrétien, s’était mis à la gêne dans une fable païenne, et qu’en même temps l'esprit moderne éteignait en lui la vivacité des couleurs homériques. Fénelon ne cherche pas à se montrer, par la fidélité du costume, le contemporain d’Homère ou celui de Virgile ; comme calque de l’antiquité, nous avons, dans notre langue même, des dessins plus fidèles que le Télémaque. Mais Fénelon se rattache aux anciens par des affinités plus intimes que l’exactitude de la couleur locale païenne; il ne les copie pas, mais il peint par le même procédé qu’eux. La loi de son art est la même ; il est leur disciple et leur émule en tout ce qui concerne la proportion, le style et l’ordonnance. S’il manque à ses descriptions le relief et la chaude lumière que le soleil de Grèce donne aux vers d’Homère, elles sont dessinées d’un contour aussi sobre, aussi pur, aussi harmonieux. Il ne peint d’une façon si semblable à celle des anciens que parce qu’il a vu comme eux. Poète et contemplant la nature un Virgile à la main, il n’est plus ni mystique, ni rêveur, ni moderne. Le sentiment qu’il éprouve en face de la création ne diffère que bien peu de celui des Grecs ; l’imagination du poëte est restée chez lui si indépendante de l’esprit du théologien et de l’âme rêveuse, inquiète et profonde de l’homme moderne, que son regard, comme celui des anciens, ne va guère plus loin que les formes de la nature, et qu’il ne demande rien de plus aux horizons que le plaisir des yeux.
Fénelon, pas plus que les poètes grecs, ne considère le monde extérieur comme un vaste ensemble de sym-