‹ Sentiment de la nature chez les modernesChapitre 10 sur 57 · LA POÉSIE FRANÇAISE AU XVII® SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE FRANÇAISE AU XVII® SIÈCLE

boles révélateurs d’un monde invisible; les accidents du paysage, les êtres divers dont il est peuplé, ne lui apparaissent pas comme les images transparentes d’une même pensée, comme les manifestations d'une même vie. Dans les harmonies de la création, il ne perçoit guère mieux que les anciens les notes sympathiques qui forment des accords avec les voix de notre cœur. En adoptant la mythologie grecque pour machine poétique, il s’interdisait de chercher dans la nature une autre vie que celle que les Grecs lui avaient donnée, et d'établir entre elle et notre âme un échange d'émotions plus pénétrantes. Pour les Grecs, du moins, les dieux euxmêmes personnifiaient, sous une forme humaine, les rapports de la nature et de l’humanité. Les personnages de leur mythologie, si mélangée que fût leur origine de métaphysique et d’histoire, étaient par-dessus tout des dieux cosmiques, les incarnations des forces de l’univers. La nature dans leurs poëmes, était donc suffisamment animée et parlante, lorsqu’ils la montraient traversée par leurs dieux. Dans les imitations modernes, les divinités de la mythologie grecque ne peuvent plus être ainsi l’expression de la vie, la parole du monde extérieur à l’homme. Il en résulte que , dans ces copies, la nature peinte avec les couleurs antiques est pour nous insensible et muette. Le poète aurait besoin, pour l’animer, d’ajouter quelques traits d’un autre ordre de symbolisme et d’autres interprétations ; et ces traits, qui seraient des anachronismes, rompraient l’harmonie et l’ordonnance de sa composition. Fénelon n’a donc enrichi le paysage grec d’aucun détail qui parlât d’une façon plus vive à l’imagination moderne; il n’a pas cherché à tirer des voix de la nature un sens

plus profond, des oracles plus sympathiques que ceux: que les Grecs lui faisaient rendre par la Louche de leurs dieux:. La nature reste à ses yeux comme une simple décoration du drame que l’homme y joue. Le poëte en lui ne la regarde jamais à travers les yeux du mystique.

Aussi, dans son poëme, comme dans ceux des anciens, le paysage n’a jamais une valeur et une beauté indépendantes de la présence et de l’action de l’homme. L’auteur laisse rarement entrevoir un site inculte et désert ; les grandeurs sauvages de la création lui sont fermées ; à peine en a-t-il aperçu l’entrée dans un horizon lointain. Il ne s’arrête avec complaisance, à la suite des Grecs, que dans les campagnes qui attestent le travail et la domination de l’homme. La nature leur plaît surtout dans sa servitude vis-à-vis de l’homme-s roi : son utilité pour nous-mêmes les frappe davantage que sa beauté propre; ils l’apprécient plus souvent par sa richesse que par sa vraie poésie.

Mais, néanmoins, à défaut d’un caractère, d’une physionomie qui nous émeuve et nous transporte, quel art merveilleux , quel style, quelle ordonnance dans leurs tableaux ! quelle haute raison et quelle science en ont distribué tous les plans! Gomme la nature s’y retrouve, sinon avec sa vie puissante et ses écarts sublimes , du moins avec sa sagesse et ses grâces régulières 1 Yoyez cette description de la campagne de Tyr : « Ce pays est au pied du Liban , dont le « sommet fend les nues et va toucher les astres; une « glace éternelle couvre son front; des fleuves pleins de ce neige tombent comme des torrents des pointes des « rochers qui environnent sa tête. Au-dessous on voit « une vaste forêt de cèdres antiques, qui paraissent

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t( aussi vieux que la terre où ils sont plantés, et qui « portent leurs branches épaisses jusque vers les nues. « Cette forêt a sous ses pieds de gras pâturages dans la « pente de la montagne; c’est là qu’on voit errer les « taureaux qui mugissent; les brebis qui bêlent, avec « leurs tendres agneaux bondissant sur l’herbe; là « coulent mille ruisseaux d’une eau claire. Enfin on « voit au-dessous de ces pâturages le pied de la mon- « tagne qui est comme un jardin : le printemps et « l’automne y régnent ensemble pour y joindre les « fleurs et les fruits. Jamais ni le souffle empesté du « Midi qui sèche et qui brûle tout, ni le rigoureux « aquilon n’ont osé effacer les vives couleurs qui ornent « ce jardin. »

Dans ce tableau, où les zones diverses de la nature se succèdent avec tant de vérité, depuis les neiges éternelles des sommets jusqu’à la mer, les zones cultivées, utiles, humaines pour ainsi dire, ont la plus large place; le poète nous montre la montagne et le désert, mais il n’y pénètre pas ; il semble ignorer qu’ils sont peuplés de l'infini.

Ce paysage est tout à fait dans le procédé, sinon dans la chaude lumière et la couleur plus vive des poètes grecs. S’il tient de la touche secondaire et du génie moderne, c’est qu’il a moins de relief sur les premiers plans, mais de plus vastes lointains. Les retouches que le pinceau moderne fait subir en maint autre passage à la peinture d’Homère sont moins heureuses encore. En taillant par exemple la grotte de Calypso en voûte pleine de racailles et de coquilles, Fénelon descend d’Homère à Scudéri. Mais ce faux goût est rare chez lui, et si dans les descriptions son art reste inférieur à l’art grec,

il égale et rappelle souvent les nobles paysages historiques du Poussin.

Dans tout ce qu’il imite des Grecs, et parfois il ne fait que les traduire, Fénelon manque rarement d’ajouter quelques traits qui portent leur date et qui ne sont pas plus heureux que les rocailles dont il orne la grotte de Calypso. Quelques-uns du moins reproduisent autre chose que le faux pittoresque de l’architecture et des arts du temps et trahissent l’âme moderne sous les noms antiques des personnages. Ainsi, dans un morceau qui appartient essentiellement au sentiment de la nature, car il exprime l’union sympathique de l’âme avec des lieux longtemps habités, dans les adieux de Philoctète à l’île de Lemnos, traduit presque entièrement de Sophocle, l’écrivain français en effaçant les couleurs les plus franches, les contours les plus vigoureux du poëte grec, ajoute une parole qui n’est pas seulement moderne et du temps de Fénelon lui-même, mais qui nous porte plus d’un siècle en avant, au delà de Bernardin de Saint-Pierre et en plein Chateaubriand. Sophocle avait dit : « Et vous, douces fontaines quej’avais cru ne « quitter jamais, je vais vous quitter aussi. » Yoici le mot du Philoctète français : cc Adieu, douces fontaines, « qui me fûtes si amères . » Sans juger ici du goût de cette antithèse, il est certain que ce retour mélancolique appartient tout à fait à l’âme moderne et au sentiment moderne de la nature. Mais ces traits sont rares dans Fénelon; la plupart du temps il reste, devant la nature, comme les Grecs, dans le sentiment purement descriptif. Il peint comme eux avec sobriété et précision; mais sa peinture témoigne ! hélas, d’une manière bien irrécusable de la différence des deux soleils et de

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