LES FEUILLES MORTES
Toutes les routes sont couvertes de feuilles mortes.
Staël.
Le frcnt plein de pâleur et couronné d'ennui. Octobre va bientôt laisser choir devant lui
Le sceptre de l'année :
Le rameau presque nu se relève sans fruit Et la feuille en pleurant se détache, erre et fuit
Au vent abandonnée.
Que j'en ai vu tomber, lentes comme un soupir ; Que j'en ai vu pleuvoir dans la tourmente et fuir,
De pauvres feuilles mortes !
Que j'en ai vu coucher, des soleils endeuillés, Des jours pâles qu'Octobre avait appareillés
De ces tristes escortes !
Que j'en ai vu déjà, des arbres effeuillés. Des rameaux amaigris, chauves et dépouillés
De leur douce harmonie.
Depuis le chêne fort qui grandit sur les monts Jusqu'aux faibles humains que de froids aquilons
Glacent toute la vie !
Car nous sommes aussi des arbres que le cieJ A plantés pêle-mêle en ce monde cruel
Et que sa. main féconde ; Et nos feuilles, à nous, sont ceux que nous aimons Epoux, frères, amis, anges en cheveux blonds
Dont Famour surabonde.
Le souffle de la mort s'élève en mugissant, Sans merci les arrache au rameau gémissant,
Les pousse vers la tombe ; Et Tarbre, désormais effeuillé sans retour, Est triste et décharné jusqu'à ce qu'à son tour
Il se dessèche et tombe.
Et ceux que le destin a poussés loin de nous Avant que dans la mort leur être soit dissous !
(En sais-je l'afifreux nombre ?) . . . Eux-mêmeis ont laissé l'arbre triste et noirci ; Car, quoique pleins de vie, ils sont, pour nous, aussi
Entrés dans la mort sombre.
SON XO^I
Mel ori meo.
S. Bernard.
O ^larie, on m'a dit an sortir du berceau
Que ton pouvoir géant de Tenfance au tombeau
Aux humains fut toujours propice. Et que ton nom lui-même, ici-bas comme au ciel, Fait, en passant, couler sur les lèvres un miel
Qui remplit l'âme de délice.
Et. comme tout mortel, d'ineffables désirs, D'une soif effrénée et sans fin des plaisirs
En naissant devenu l'esclave, Pour enivrer mon cœur de plus divins émois. Je commençai dès lors d'accoutumer ma voix
A prononcer ton nom suave.
Et les sons imparfaits que ma langue arpégea Dans ces débuts naïfs me remplirent déjà
D'une aimable et touchante ivresse ; Et longtemps en mon cœur mes novices efforts Prolongèrent ainsi les célestes transports
Ou la vague et chère tristesse.
Ainsi mes jours d'enfance, ainsi mes jeunes ans Ont passé tour à tour sans découragements
Aai souffle amer de l'indigence.
Et mon âge a mûri glacé comme l'hiver. Ballotté par les chocs du même souffle amer,
]Mais sans céder à leur puissance.
Puis un jour--ô jour grand parmi mes plus grands jours !- Pour charmer mes ennuis en chantant mes amours
Dieu m'offrit de toucher la lyre.
Je lui hs rendre un hymne où se mêla ton nom, Et sous le charme pur du mélodieux son
Je sentis mon âme en délire.
Dès lors je te choisis pour reine de mes chants : En dépit des jaloux, en dépit des méchants,
Je me consacrai ton poète.
Et. ne voulant cjue toi pour muse et pour amours, Je vouai sans délai la somme de mes jours
Comme toi-même à la retraite.
Je n'y rencontre pas ces plaisirs des mondains A qui sont réservés les tristes lendemains,
Dont la jouissance consume ; Mais mes chastes plaisirs, avec l'aspect moins doux, M'enivrent cependant sans honte, sans dégoûts,
Et sans attente d'amertume.
Et les hymnes d'amour au vol large et pieux. Et les soupirs ailés, et les chants gracieux.
De ma lyre naissent sans nombre ; Et. tels qu'au fond des cieux le jour brise la nuit. Ces cantiques divers dans mon âme ont pour fruit
De briser l'empire de l'ombre.
.\h ! vainement deux fois l'incendie effréné A ilans ses tourbillons au vol désordonné
Englouti mes strophes aimées.
Je veux chanter encor, tel que chante l'oiseau Dont le vautour a mis les petits au tombeau
Du sein d<^ leurs douces ramées.
Et si toujours le ciel au vent de la douleur M'abandonne et secOue ainsi que le cribleur
Qui vanne sa récolte impure, Je chanterai du moins en parant de ton nom Ma plaintive élégie ou ma vive chanson
Pour trouver douce la torture.