LE RETOUR DES CORNEILLES
Les Corneilles augurent bien Par temps.
Montaigne
C'est donc vous. Corneilles bruyantes,
Joyeux oiseaux, Noires et fétides amantes
De nos coteaux !
Oui, c'est bien votre aile légère Que regardent noircir nos yeux
Au fond des cieux Oii vous paraissez vous complaire A fouetter des jeunes zéphyrs
Les doux soupirs.
Ah ! votre retour, ô Corneilles,
Essaims crieurs, Charme nos yeux et nos oreilles.
Ravit nos cœurs ; Chers oiseaux que la joie enflamme En revoyant enfin nos bords
Aux blancs décors.
Votre aspect enivre notre âme Des transports les plus généreux,
Les plus heureux.
8o SENTIMENTS ET SOUVENIRS
Si notre folle accoutumance
A si longtemps Taxé vos ébats de nuisance
Parmi nos champs ; Si nos hameaux vous ont proscrites.
S'ils vous ont prodigué les ris
Et le mépris, S'ils ont rélégué vos mérites Dans l'abîme au profond repli
De l'oubli :
Si. pleins d'une haine mortelle,
Il fut des jours Où nos coups cherchèrent votre aile
Aux noirs contours.
Et s'il fut tant de fois des heures Que. redoutant même les champs
D'hommes méchants.
Vous ayez dû fuir nos demeures Où. pour surprendre votre sort
Veillie la mort ;
C'est qu'une aveugle inquiétude
Remplit nos cœurs De gigantesque ingratitude
Et de noirceurs.
Et les jours ont pa^é sans nombre Depuis que nos cœurs et nos mains,
Méchants et vains, Sur vos pas ourdissent dans l'ombre Leurs complots meurtriers, cruels
Et criminels.
AU IvARGE Si
Et d'innombrables ans, peut-être, •
Viendront encor Puiser au sein du néant l'être
Et prendre essor, Avant qu'à l'horizon se lève La tardive aurore du jour
Où notre amour Doit briser dans nos mains le glaive Qu'à l'envi dirigent vers vous
Xos sots courroux !
Pourtant, de ces tribus ailées
Dont l'univers A peuplé ses monts, ses vallées
Et ses déserts ; Parmi celles dont nos, parages Admirent le vol élégant,
Rapide ou lent.
Parmi celles dont nos rivages Adorent les reflets divers
Et les concerts ;
Nulle autant que vous n'est fidèle
A nous charmer.
Et d'une ardeur toujours nouvellle
A nous aimer.
Ne fait sourire sur nos plages Autant les grâces de l'été
Et la gaîté.
A nos plaines, à nos bocages Ne redit sa plainte ou ses chants
Aussi longtemps.
82 SagBlPfïMENTS ET SOUVENIRS
A peine du frilenx automne
Le spectre affreux St lève dans l'ombre et frissonne
Au front des cieux, Que ces chantres aux beaux plumages, Au ^■ol souple, large élancé
Ou cadencé. Ont déjà quitté nos rivages Pour des rivages moins ombreux
Et plus heureux.
Vous, noirs rebuts de la nature,
Humbles oiseaux.
Vous attendez que la froidure
De ses cristaux Remplace les feuilles jaunies Que va semer par le vallon
L'âpre aquilon Pour chanter vos rauques nénies Et laisser nos bord's attristés
Et dévastés.
Mais alors. Corneilles fidèles
A vos retours, Fuyez ! fuyez à tire-d'ailes
Nos froids séjours.
Car de jours plus aft'reux encore Ces jours sont le prélude amer :
C'est notre hiver, Notre hiver dont l'omlire dévore.
Qui s'avance a\ec ses fureurs
Et ses horreurs.
Déjà ses funestes haleines
Avec fracas Couvrent le sein mat de nos plaines
D'épais frimas ; Bientôt en géantes montagnes Le blanc météore ondulé
Amoncelé Vous jeterait sur nos campagnes Un voile plus horrible à l'œil
Que le cercueil.
Vous verriez la nuit, l'ennui sombre,
La pâle faim, De mille maux glissant dans l'ombre
L'horrible essaim; Vous les verriez régner en maîtres Sur nos labeurs, sur nos loisirs
Gros de soupirs, Et partout frapper sur les êtres A qui Dieu jeta notre sort
Un sceau de mort.
Que feriez-vous. pauvres Corneilles,
Sur nos guérets, Dans nos hameaux aux longues veilles
Et nos forêts ?
Qu'y feriez-vous, quand le génie S'v meurt lui-même étiolé,
Anihilé.
Quand, tel que la feuille jaunie.
Sous le givre il tombe affaissé,
Pâle et o-lacé ?
Ah ! quand s'en vont les jours terribles
Et revenez, Assez d'objets tristes, horribles.
Désordonnés, Gisent encor sur nos rivages, Sur nos montagnes, nos grands flots
Et nos coteaux.
Pour tenir loin de nos bocages Nos beaux oiseaux à gorge d'or
Longtemps encor.
Vous revenez, pourtant, sans craindre
Xos froides nuits.
Et vous partagez sans vous plaindre
Xos longs ennuis ; Et, sans ressources, sans retraites, Vous nous éga5'ez par vos chanlts
Ces jours méchants ! . . .
Oui, vous, ô Corneilles, vous êtes Nos compagnes, et sans rivaux
Nos vrais oiseaux.
Ah ! soyez donc les bienvenues.
Et qu'cà nos yeux Votre aile noircisse les nues
Au fond des cieux !
Qu'elle environne nos demeures De ses trépidements narquois
Comme autrefois ; Nous l'avons de si longues heures Pleins d'amertume regretté
Et souhaité !
Mais errons-nouSj noires amies.
Des jours d'airain, Des rigueurs que vous avez fuies
Est-ce la fin?
Oui ! vous en êtes les présages, Car vos retours tant espérés.
Tant désirés.
Vos retours si chers à nos plages, Au milieu même des frimas
Ne mentent pas.