‹ Sentiments et souvenirs de Firmin Paris. 2. Sér.: Au largeChapitre 28 sur 46 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

Savez-vous ce qui la chagrine.

L'enfant au triste regard ?

Avant que demain n'illumine Le bleu firmament elle part.

Oui. Mais l'adieu qui fend son âme

Et la pâme Sans mesure, le savez-vous ?

Ah ! ce qui comble de tristesse

La pauvresse, Croyez-m'en, \-ous l'ignorez tous.

Car ce qui' fait son amertume Et déchire a\ant tout son cœur.

L'amer regret qui la consume Et rend sublime sa douleur,

Ce n'est pas de quitter l'asile

Si tranquille Où six de ses frais dix-sept ans Ont à flots répandu le rire

En délire Sur les pas de son vert printemps.

Ni le cher réduit où le somme Plein des rêves les plus heureux A six ans fait couler le baume Sur son cœur parfois douloureux,

Où les moelleuses rêveries

Si chéries De son âge aimable et naïf Ont tant de fois bercé son âme

Dont la flamme Ig-nore tout émoi craintif ;

Ce n'est pas de quitter ce temple Dont ses pieds ont usé le seuil, Dont le beffroi léger contemple Les alentours avec orgueil,

Où sa prière en doux murmure,

Simple et pure Comme son cœur si jeune encor, Fit chaque jour six ans bruire

Et reluire Son aile de saphir et d'or.

Elle aime pourtant ces demeures Où son cœur charma les amours, Où sa présence ornait les heures, .

Où sa main semait les atours !

Elle adhère à ces lieux agrestes

Et modestes Comme la mouche adhère au miel, Comme adhère l'onde plaintive

A la rive.

Comme- l'astre du jour au ciel.

Et son ciel où l'aube est si belle En plongeant son front dans l'azur, Où le soir sourit et ruisselle D'un carmin si frais et si pur !

Et sa cour, où six ans éprise

De la brise Et de mille ébats enfantins.

Elle vint traire un lait aimable,

Délectable Et blanc comme ses blanches mains !

Et ses coteaux au front aride Mais d'où le lointain est si beau, Son petit fleuve au flot limpide, Et ses bois où chante l'écho !

Ses guérets féconds, ses prairies

Si fleuries Où la fraise abonde et sourit, Sa lande où la framboise ardente.

Odorante, S'étale au soleil et mûrit !

I lO SENTIMENTS ET SOUVENIRS

Et son jardin vaste et fertile Que ses mains ont tant cultivé, Qu'a tant foulé son pas agile, Où sa jeune âme a tant rêvé,

Où des fruits nombreux, agréables,

Adorables, Sont venus combler ses désirs, Où tant de fleurs étincelantes

Et riantes Ont tant parfumé ses loisirs !

Et son belvédère où croît l'ombre De peupliers jeunes et forts Dans le feuillage épais et sombre Forme de si riches décors !

Et son étang dont le zéphire

Oui soupire Fait palpiter les petits flots.

Où. penchant son regard d'ébène,

La bourgène Mire ses flexibles rameaux !

Et ses compagnes pétillantes De ris. de jeunesse et d'amour, Aux voix douces et caressantes, A l'ceil profond comme le jour,

Oui. dans les heures assombries

Ou fleuries, Lui donnèrent six ans la main, Qui, six ans avec elle aimèrent

Et traitèrent D'amour en langage enfantin !

Ah ! tous ces objets dans son âme

Ont versé des flots de douceur,

Et. pour éterniser sa flamme.

Sont comme un cachet sur son cœur ;

Et sous Tafïreux vent qui se lève

Et l'enlève Pour jamais à leurs heureux bords, L'amertume lourde entassée

Et glacée Donne à son âme mille morts.

Mais il est pour la fille aimante Un regret plus amer encor, L^n chagrin plus noir la tourmente.

Elle quitte un plus cher trésor.

Ah ! plaignez le mal qui la mine

Et la ruine.

Et ne raillez pas sa douleur, Car ces maux qui nous évertuent

Et nous tuent, Ce sont les mystères du cœur.

Quiconque au soleil de la vie Vient respirer sa part de Tair, Qu'il soit ou non digne d"'envie, Doit boire à ce calice amer :

Il a de ces profonds mystères

Noirs cratères Dont il est lui-même étonné, Il s'éprend d'amours improbables,

Incroyables, Dont il demeure empoisonné.

D'ailleurs, l'enfant sans artifice En aimant ne se trompe pas :

Elle était belle sa génisse, Belle, pleine de vrais appas !

Un seul été l'avait grandie.

Enhardie, Autant que deux ans tout entiers.

Et sa hanche souple, soyeuse

Et nerveuse Secondaient ses grands airs altiers.

Ce naïf, simple et pur délice Etait l'ouvrage de ses mains, Car la beauté de sa génisse Lui coûta des soins surhumains.

De longues heures ennuyeuses,

Souffreteuses, A l'exhorter, à la prier D'agréer la sollicitude

Et l'étude Qu'elle daignait lui dédier.

Son courage à votre pensée D'ombres sera toujours couvert.

Car pour la génisse insensée La pauvre fille a tout souffert,

[ours de glace et vents en furie,

Ombre et pluie, Tempêtes et soleils brûlants.

Dédains et refus peremptoires,

Humeurs noires, Absences de flamme et d'élans.

Mais enfin d'une ample victoire L'héroïne a fixé l'essor ; Son œuvre est devenu sa gloire.

L'ancre de son cœur, son trésor ;

Car enfin l'aissant le caprice,

La génisse A pleuré ses longues erreurs ; De plus, un bien charme, éprend l'âme

Et l'enflamme Selon qu'il coûta de labeurs.

Page 1