JÉRÉMIE
Je me suis arrêté solitaire au rivage,
L'esprit pensif et soucieux ; Et, vers les flots divers élevant mon visage,
Je les suivis longtemps des yeux.
J'ai regardé longtemps leur trépas à la rive
Et leurs soulèvements lointains, Et je prêtai longtemps une oreille attentive
A leurs bruits, humbles ou hautains.
Et j'ai vu que les flots, avec leur front mobile,
Leurs élancements éternels, Les bruits divers que rend leur superbe stérile.
Sont pareils aux tristes mortels.
L,2i piiipart sent petits, perceptibles à peine
Et roulent sans clameur sur la mouvante plaine
Qui sans bruit leur donna l'e jour :
Loin de la grève encor d'autres les engloutissent. Ou sur le bord sans voix en silence ils périssent,
Puis sont oubliés tour à tour.
D'autres sont moins petits. On les voit par la fuite Des géants éviter l'effroyable poursuite
Et vivre au milieu du danger.
Mais tous l'un après l'autre au sable de la rive Expirent en jetant une note plaintive,
Un murmure court et léger.
Nul écho ne redit leur plainte humble et timide, Et leur trace après eux sur le rivage humide
Périt elle-même aussitôt :
Leur rapide mémoire à jamais se replie, Et l'oreille tendue à l'heure même oublie
Leur court et débile sanglot.
Il en surgit encor dont l'apparence étonne ;
Car. sans être plus grands, leur corps entier frissonne
Et lance de l'écume aux cieux :
Ils sont pleins de transports, même on dirait qu'ils tentent, Pour inspirer la peur aux humains qu'ils enchantent,
De produire un bruit furieux.
En s'en venant mourir au sable du rivage Ils agitent parfois un fétu qui surnage
Et qu'ils traînent en frémissant ; Mais on oublie aussi qu'ils ont incliné l'herbe Et l'on ne sait pourquoi ces flots pleins de superbe Ont brandi leur crête en passant.
Pêle-mêle à côté de ces vagues timides
Qui traversent sans bruit les campagnes liquides
Et de ces faibles orgueilleux.
Il naît des flots encor dont la masse est géante, Des monstres en courroux dont l'approche épouvante,
Qui troublent l'oreille et l'es yeux.
L'on croit qu'ils vont briser le rivage sonore Comme le marteau brise un cristal qu'on restaure
Par la main lourde d'un titan,- Puis renverser au loin la forêt séculaire En roulant devant eux quelque immense caïcaire
Dans leur vaste et superbe élan.
On les entend mugir à travers la distance ;
Leurs bruits, larges, confus, et gonflés d'arrogance,
Paraissent menacer les cieux.
Et quand dans leurs transports ils attaquent la plage. Ils font rendre aux échos une clameur sauvage,
Un accord ample, monstrueux.
Mais quand sur le rivage ont heurté ces colosses Avec leurs grandes voix et leurs rages féroces.
Le rivage n'a pas tremblé.
On a vu seulement leur tête renversée Prosterner dans sa chute une tige herbacée,
L^ne herbe qui n'a que branlé.
Jetés par ces transports du monstre qui déferle. Une épave, un débris, rarement une perle.
Grave parfois son souvenir ; Puis, avec le géant qui sur le bord s'effondre L'écho hurlant se tait, déjà prêt à répondre
A d'autres flots qu'il voit venir.
LA PENSEE (iJeur)
(Stances à M. l'abbé J.-B. Soulard)
Dis, crains-tu les filles de Grèce, Les pâles lys de Damahour ?