V. Hugo
Ami cher à mes jours d'enfance — Oui n'eurent que toi pour azur, — Cher à mes jours d'adolescence
Et d'âg-e mûr.
Dont l'amour présent me dévore, Pour qui mes derniers jours encore Luiront d'un souveni'r si beau, Dont la mémoire indélébile Me suivra, qu'elle plus fragile,
Au noir tombeau,
Sois béni ! Sois béni, fidèle A qui j'ai pu livrer mon cœur Sans boire à la coupe cruelle
De la douleur, Toi, l'unique charme du monde Dont l'amertume qui m'inonde Ne m'a su reprocher l'amour.
Qui contre le feu de mon âme N'a mu la jalousie infâme
Pas même un jour ;
Toi pour qui le ciel favorable A fait naitre ces Ecureuils Dont sous ta semelle adorable
S'ornent les seuils, Et qui, du fond de ces retraites Où tu chantes et ne regrettes Rien qui fasse couler tes pleurs, Avec tant de soins me destines Et m'adresses les plus divines
D'entre les fleurs !
Ah ! c'est vainement qu'à la rose On décerne la royauté :
Elle se fane à peine éclose,
Avant l'été. Je le \^ux, sa riche parure Et son parfum doux sans mesure Symbolisent le jeinie amour :
On la voit comme lui s'épandre.
Et puis se faner sans attendre
La fin du jour ;
Comme lui l'aimable corolle En ouvrant large son trésor S'effeuille avant même qu'Eole
Ne souffle encor, Et comme lui la fleur pompeuse En cessant d'être radieuse Laisse mille aiguillons brûlants, Etemels foyers d'amertume Que le moindre abord nous allume
Et rend sanglants.
Mais vois la Pensée admi'rable Abreuver le cœur et les sens De son charme plus adorable
Que nos beaux ans, Près de sa couche parfumée Attirer la foule charmée Par ses si modestes appas.
Puis sous le pressoir inodore Sourire et conserver encoi-e
Ses mille éclats.
Une teinte pâle, incolore.
Des champs estampe encor le sein,
Le printemps n'ouvre pas encore
Son vert écriîi. Avant que la brise aux bocag-es N'ait exhalé sous les feuillages Ses timides et frais soupirs.
Et que l'homicide froidure N'ait sous la flottante ramure
F\n les zéphyrs.
Vois-la pour répandre son baume Percer la neige et les glaçons.
Nous enivrer de son arôme
Quand nous passons.
Pour orner son humble parterre Ouvrir sa corolle légère Et s'épanouir tout l'été.
Puis être enc(^r du pâle automne La seule et suprême couronne
Et la gaîté.
Avant de mourir, son calice Voit se lever de nombreux jours Et ne tombe pas sans délice
Et sans atours ; Au lieu de cruelles épines Il laisse d'autres fleurs divines, D'autres délicieuses sœurs.
Puis une abondante semence Dont prendront dès demain naissance
Mille fleurs.
Quiconque en nos séjours d'alarmes
Vit un regard qui l'enflamma,
Un cœur qui lui fut pleili de charmes,
Quiconque aima, Au cher aspect d'une Pensée Sent que son âme influencée Frémit soudain et s'attendrit, Son cœur s'emplit de souvenances.
Il palpite d'émois immenses.
Pleure ou sourit.
Et c'est un si tendre symbole
Que ton cœur m'envoie aujourd'hui
Pour charmer le feu (|ui m'afifole
Et mon ennui ; A moi qui sur tant die rivages Ai mis tant de chères images A l'autel saint du souvenir.
Pour qui rien désormais ne brillle.
Et pour qui tout enfin sourcillel
Dans l'avenir ;
A moi qui depuis trente année Ai tant d'absences à pleurer, Tant d'amitiés desséminées
A mémorer ; Oui. l'âme doucement ravie, Ai passé dix ans de ma vie A toi si puissamment uni.
Qui îe regrette, qui te pleure A chaque instant comme à chaque heure !
Ah ! sois béni !