‹ Sentiments et souvenirs de Firmin Paris. 2. Sér.: Au largeChapitre 4 sur 46 · LA MEILLE HORLOGE · texte numérisé non relu

LA MEILLE HORLOGE

Tant va la cruche à l'eau Qu'etifin elle se brise.

Vieux meuble délabré, relique sainte et chère

Qui depuis quarante ans me suis.

Prête à voir avec moi la moitié de la terre

Subir des hivers et des nuits.

Adieu ! \'ieux meuble aimé., désormais incapable

D'un service qui soit passable,

Demain tu passes au rancart !

J'ai longtemps craint cette heure. Enfin elle est venue,

Et, malgré la déconvenue.

Là-haut je te mets à l'écart !

Ah ! je devrais d'abord ciseler ton éloge

Dans une ode au sublime essor.

Et dire à l'univers que tu fus une horloge

Digne de plus que son poids d'or.

Mais qui vomirait me croire, humble caisse d'ébène

Mal jointe et dégrossie à peine

Par un manfeuvre maladroit, Qu'on affubla jadis d'une teinte banale

Et d'apparence plutôt sale,

La moins admirable qui soit ?

Car parmi nous, humains, sache-le. vieille amie,

On ne j^eut qu'être sans valeur Si la l>eauté du port au coin de la chimie

Xe relève encor la couleur :

On croirait mon génie à sa milHème esclandre,

On se pâmerait à m'entendre

Et l'on dirait que j'ai menti, Que, malgré mes serments aux larges envolées

Et leurs tirades ampoulées,

]Mon éloge n'est pas senti,

Ne crains pas, cependant, qu'un coupable scrupule

Me ravale au rang des ingrats, Et que soudain pour toi je devienne l'émule

De monstres qu'on ne nomme pas.

Non ! J'ai trop bien appris ce qu'est l'ingratitude

Pour que sa noire turpitude

Se glisse jamais dans mon cœur.

Et que jamais en moi l'on sente vivre une âme

Qu'un seul jour eût teinte finfâme

De son infernale bideur.

Je garderai sans fin la sainte souvenance

De tes services tant heureux, Dont j'aimai quarante ans l'immuable constance

Et les fruits si doux pour nous deux.

Je te verrai souvent au coin de l'oubliette.

L'air mélancolique, et muette.

Sans plus répondre à mon regard ....

Ah ! n'en va pas rougir : habite ma demeure

Sans désormais me dire l'heure,

Car elle est bien faite, ta part.

J'irai me souvenir à côté d'une amie

Oui fut fidèle si longtemps.

Oui prodigua son aide aux trois quarts de ma vie,

Jusqu'aux lourdeurs de si vieux ans.

J'v lui dirai les jours de joie et de déboire

Qu'elle a vus de ma pâle histoire,

Et puis les si nombreuses nuits Où me poignait au cœur quelque amère pensée

Et dont sa voix grêle et cassée

^M'entrecoupait les longs ennuis.

Je ne regrette aucun de ces temps variables.

Tant moins fut-il accidenté :

Qu'ils restent tous, ces jours saintement mémorables

Dans leur profonde éternité.

Ce qu'il faut à mon cœur, c'est ce qui llii rappelle

D'une façon douce et fidèle

Ce cjui ne doit plus revenir, C'est de suivre en amont le fleuve des années

Pour s'en refaire les journées.

C'est le culte du souvenir.

Bientôt, je le pressens, conseillère discrète

()ui me suivis en maint séjour.

L'heure en sera venue, au fond de la retraite

Je devrai descendre à mon tour.

Une lourdeur de mort s'empare de mon être,

Je décline, et demain, peut-être.

Je (le\rai passer à l'écart ; On me l'a dit d'ailleurs, je suis plein de ravage.

Les soucis, les travaux et l'âge

Me cfinduisent vite au rancart.

Je n*al)aiKlonnerai ma compag"ne si chère

Qu'en passant le seuil du tombeau ; Je lui dirai souvent ce qu'est la vie amère

Ht tout ce que j'y vis de beau.

Nous serons côte à côte, et sans désormais craindre,

Elle, un idiot (|ui veut peindre,

jNIoi. l'âme horrible des tyrans.

A sa\c)urer ensemble une paix assurée,

Une tranquillité sacrée

Au saint repos des vétérans.

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