LA MEILLE HORLOGE
Tant va la cruche à l'eau Qu'etifin elle se brise.
Vieux meuble délabré, relique sainte et chère
Qui depuis quarante ans me suis.
Prête à voir avec moi la moitié de la terre
Subir des hivers et des nuits.
Adieu ! \'ieux meuble aimé., désormais incapable
D'un service qui soit passable,
Demain tu passes au rancart !
J'ai longtemps craint cette heure. Enfin elle est venue,
Et, malgré la déconvenue.
Là-haut je te mets à l'écart !
Ah ! je devrais d'abord ciseler ton éloge
Dans une ode au sublime essor.
Et dire à l'univers que tu fus une horloge
Digne de plus que son poids d'or.
Mais qui vomirait me croire, humble caisse d'ébène
Mal jointe et dégrossie à peine
Par un manfeuvre maladroit, Qu'on affubla jadis d'une teinte banale
Et d'apparence plutôt sale,
La moins admirable qui soit ?
Car parmi nous, humains, sache-le. vieille amie,
On ne j^eut qu'être sans valeur Si la l>eauté du port au coin de la chimie
Xe relève encor la couleur :
On croirait mon génie à sa milHème esclandre,
On se pâmerait à m'entendre
Et l'on dirait que j'ai menti, Que, malgré mes serments aux larges envolées
Et leurs tirades ampoulées,
]Mon éloge n'est pas senti,
Ne crains pas, cependant, qu'un coupable scrupule
Me ravale au rang des ingrats, Et que soudain pour toi je devienne l'émule
De monstres qu'on ne nomme pas.
Non ! J'ai trop bien appris ce qu'est l'ingratitude
Pour que sa noire turpitude
Se glisse jamais dans mon cœur.
Et que jamais en moi l'on sente vivre une âme
Qu'un seul jour eût teinte finfâme
De son infernale bideur.
Je garderai sans fin la sainte souvenance
De tes services tant heureux, Dont j'aimai quarante ans l'immuable constance
Et les fruits si doux pour nous deux.
Je te verrai souvent au coin de l'oubliette.
L'air mélancolique, et muette.
Sans plus répondre à mon regard ....
Ah ! n'en va pas rougir : habite ma demeure
Sans désormais me dire l'heure,
Car elle est bien faite, ta part.
J'irai me souvenir à côté d'une amie
Oui fut fidèle si longtemps.
Oui prodigua son aide aux trois quarts de ma vie,
Jusqu'aux lourdeurs de si vieux ans.
J'v lui dirai les jours de joie et de déboire
Qu'elle a vus de ma pâle histoire,
Et puis les si nombreuses nuits Où me poignait au cœur quelque amère pensée
Et dont sa voix grêle et cassée
^M'entrecoupait les longs ennuis.
Je ne regrette aucun de ces temps variables.
Tant moins fut-il accidenté :
Qu'ils restent tous, ces jours saintement mémorables
Dans leur profonde éternité.
Ce qu'il faut à mon cœur, c'est ce qui llii rappelle
D'une façon douce et fidèle
Ce cjui ne doit plus revenir, C'est de suivre en amont le fleuve des années
Pour s'en refaire les journées.
C'est le culte du souvenir.
Bientôt, je le pressens, conseillère discrète
()ui me suivis en maint séjour.
L'heure en sera venue, au fond de la retraite
Je devrai descendre à mon tour.
Une lourdeur de mort s'empare de mon être,
Je décline, et demain, peut-être.
Je (le\rai passer à l'écart ; On me l'a dit d'ailleurs, je suis plein de ravage.
Les soucis, les travaux et l'âge
Me cfinduisent vite au rancart.
Je n*al)aiKlonnerai ma compag"ne si chère
Qu'en passant le seuil du tombeau ; Je lui dirai souvent ce qu'est la vie amère
Ht tout ce que j'y vis de beau.
Nous serons côte à côte, et sans désormais craindre,
Elle, un idiot (|ui veut peindre,
jNIoi. l'âme horrible des tyrans.
A sa\c)urer ensemble une paix assurée,
Une tranquillité sacrée
Au saint repos des vétérans.