LE SOUVENIR DE SAINTE-ANNE
Ubi awor, ibi patria,
O Sainte-Anne ! jadis, quand, je quittais en larmes Tes bocages bénis et ton iseuil' plein de paix Pour m'ahenrter partout où la vie est sans charmes, A travers les sanglots de cœur je te disais :
« Sainte-Anne, sois heureux. Sainte- Anne sois prospère, Que ta grandeur atteigne aux limites du temps ! Que d'innombrables fils, inépuisable mère. Pour l'ornement du monde élargissent tes flancs ! »
Ce jour me «semble hier. Et pourtant la vieillesse M'a dans son lourd glacier déjà presque englouti : Mon élan, dont jadis tu vantas la souplesse, N'a plus que le ressort d'un courage amorti.
Ah ! c'est qu'en la quittant, ta paix dnuce et profonde, Je n'ai trouvé partout que l'immense désert Où, chaque jour en butte à l'ouragan qui gronde, Désormais sans abri, j'ai partout bien souffert.
Que de fois dans ces jours sur le bord de la voie
J'ai tâché de m'asseoir écrasé par l'ennui,
Pour reporter mon cœur à l'ineffable joie
Des jours clairs et sereins qui dans tes murs m'ont lui !
Mais alors, sans faillir, la tourmente inhumaine Redouble de fureur et me fouette plus fort ; Et je vais derechef, haletant, hors d'haleine. Oii m'entraîne au hasard son funeste transport.
De la sorte emporté, sans te chanter encore.
Je n'en redis pas moins mon couplet des adieux,
Et je vais, pantelant de l'aurore à l'aurore.
Avec tes traits empreints dans mon cœur et mes yeux ;
Puis le song-e, encor plein des erreurs les plus belles. Me ramène souvent sous ton dôme élancé Pour m'y refaire au vif des scènes sur lesquelles Un demi-siècle aura tout à l'heure passé.
Cependant, si je dois geindre encore à la tâche, Nourri de tes trésors dix ans amoncelés, A tout soin dans ce jour pour toi je fais relâche, Je jubile avec toi, car mes vœux sont comblés :
Un snng plus généreux à gonflé tes artères Et sa chaleur t'a fait les traits étincelants, La gloire t'est venue avec les jours prospères Et voilà que tes fils ont élargi tes flancs.
Lorsque nous nous fanons au souflîe amer de l'âge.
Sainte- Anne. toi. tu rajeunis.
Tu prends des horizons plus épurés d'orage.
Plus brillants et plus infinis ;
Plus claire dans tes cieux s'allume ton étoile Et tes vents ont moins de sanglots.
Plus large chaque jour tu déferles ta voile Et vogues sur des plus grands flots.
Aussi, plus je les vois et plus je les compare A mon Sainte-Anne d'autrefois,
]\ioins je les reconnais, ton dôme qui m'effare, Tes cours, tes salles et tes bois.
Pourtant, dans sa simple noblesse, Il était plein de gentillesse, Ce Sainte-Anne que ma vieillesse Aime encor d'un géant amour !
Il charmait puissamment la vue.
Avec sa champêtre avenue, Ses bosquets voisins de la nue Et son pittoresque alentour, On aimait son port grandiose Dans son aérienne pose De colosse qui se repose Assis au sommet d'une tour ;
On cherchait sa flèche hautaine Au milieu de l'ombre lointaine Dont s'enveloppe encor la plaine Quand l'aulne commence à blanchir ; Et quand sa coupole d'albâtre Avec son vert amphithéâtre
Sombrait sous le voile noirâtre Du soir qui finit de rougir, Sa robuste et noble stature Teintée en silhouette pure, De son océan de verdure On aimait à la voir surgir.
Oui n'a vanté ses grands bocages Où mille oiseaux aux gais ramages, Divers de mœurs et de plumages, Viennent perler leurs gammes d'or ; Où. telle que dans son empire, La douce haleine du zéphire Murnuire et vaguement soupire Tout le jour et la nuit encor ; Où le souffle ardent des tempêtes Parfois, en y courbant les têtes.
En y tordant rameaux et faîtes, Déchaîne son bruyant essor ?
Et ces troupes disciplinées
D'enfants aux voix enlutinées
Où je fus mêlé dix années
A fouler ses bois et ses cours !. . . .
Ah ! là. c'est un sombre nuage :
De tout mon nombreux entourage
Pas un n'eut l'heureux apanage
De voir chez toi mûrir ses jours !
Jetés à di\'erse distance
Par la discrète Providence
Où la mort pire que l'absence.
Tous, nous t'avons fui pour toujours
Pourtant, sous les larges ramures
De tes bosquets aux grands murmures
Et ton toit si gai de cambrures
Le charme ne se dément pas :
^Meurtris par les rudes journées
Ou las d'espérances fanées
De nos chères jeunes années
Nous y trouvons encor l'appas,
Et ce sont des frères encore
Dont le sourire se colore
D'un suave rayon d'aurore
Qu'y rencontrent toujours nos pas.
C'est bien ! En tes retraites chères Vois naître encor des jours prospères Avec ces autres fils, nos frères Par la destinée et le cœur.
Qu'ils fassent longtemps la couronne Dont le vif éclat t'environne D'un prestige dont l'on s'étonne Et te pousse vers la grandeur ; Que par eux la gloire t'inonde De sa clarté pure et féconde, Et qu'à seul te nommer le monde Ait l'image de la splendeur !
Moi ! J'irai mon chemin encore Avec ton souvenir vif et suave au cœur
Comme un naissant reflet d'aurore :
Les fils heureux de ta splendieur Auront vu devant moi la carrière se clore Que le vieux souvenir sera plein de verdeur.
Qu'ils l'écoutent, le soir, sur l'aile Que fait battre le vent sans attendre l'été
Parmi ta verdure éternelle :
Ton bois sombre en sera hanté Avec ton toit, tes cours, ta montaçne si belle Et tout ce que chez toi mon cœur aura chanté.
Mais, l'ombre furtive et légère, Elle aura cependant ses lieux les plus aimés Et sa retraite la plus chère.
Ceux qui, parmi les plus charmés.
M'ont fait mieux oublier que la vie est amère Et m'ont fait luire au cœur des jours plus parfumés.
Sur un des verdoyants étages Dont se coupe le flanc de tes brillants coteaux,
Au centre de tes grands bocages.
Il est un solitaire enclos Où tremble tout le jour l'ombre d'épais feuillages Au moindre des soupirs qui touchent leurs rameaux.
l8o SÏINTIMENTS ET SOUVENIRS
Jadis, avec d'autres moi-mêmes, J'y fis longtemps germer, prospérer et fleurir,
Les plantes aux plus doux emblèmes —
Si les fleurs ont àû se flétrir^ L'idéal a bravé les épreuves suprêmes : Je me le sens au cœur, il n'y sais pas mourir-
Au fond, un berceau de verdure.
Où se humait le frais dans les souffles du vent. Cambrait son agreste membrure — Sous son toit j'ai causé souvent :
J'y parlais d'avenir, et mon âme était siàre Que l'aveugle avenir n'a rien de décevant !
L'enclos est devenu l'asile Où les tiens dormiront le sommeil de la mort,
Au repos d'un eftort utile :
Ils vivent bercés dans le port.
Et sans craindre qu'un jour la mort ne les exile De ce qu'ils ont aimé d'un amour saint et fort !
Les mêmes clartés de l'aurore.
Les mêmes chauds soleils, les mêmes vents du soir,
Se lèveront sur eux encore ;
Le même ombrage épais et noir Leur viendra chaque jour du même sycomore Estomper ce gazon devenu leur dortoir !
Mais, leur cendre au fond de la bière, Saura-t-elle qu'ici rien ne s'est arrêté
Dans l'universelle carrière,
Et, de la sombre cité.
Aura-t-ell'e souci qu'au-dessus de sa pierre Sous le regard de Dieu le monde ait palpité ?
Au large: i8i
Ah ! la mort n'est pas si cruelle :
De nous les trépassés gardent le souvenir,
Et la tombe est une tutelle.
Pourquoi saurait-elle ternir Un seul instant l"éclat de la joie éternelle. Plus les yeux du présent que ceux de l'avenir ?
Oui, quand sous tes gais campaniles L'airain fait résonner l'accent qu'ont tant connu
Leurs jeunes oreilles dociles,
Il leur est encor bienvenu.
Et, sous la froide pierre, à leurs os immobiles Il imprime pourtant un transport ingénu.
Ce qui ravit l'eur cendre chère, C'est tantôt, dès l'aurore ou sur le long du jour.
Ton cri d'appel à la prière.
Alors qu'elle sent tour à tour Lui venir les regrets d'une amitié de frère Et les vœux retrempés dans l'espoir et l'amour ;
Et tantôt c'est la voix heureuse Qui de l'austère étude enchaîne le devoir
Et marque une autre heure charmeuse,
Alors qu'on s'arme de vouloir Et qu'on lutte en champ clos sans bataille haineuse, Alors que le bonheur vient avec le savoir.
Tes morts, rendus à la jeunesse Quand ils ont dépouillé le lourd masque du corps.
Et sa gênante petitesse.
Ils aiment ces jeunes efforts, Cette lice brûrante et féconde en prouesse Où peut-être jadis ils furent les plus forts.
S'ils aiment ta jeune vaillance, Ils se plaisent de même à bénir tes succès,
A les appeler par avance :
A pas timides et discrets, Leur fantôme léger te parcourt en silence Et contemple souvent chacun de tes progrès.
Ah ! quelque vent qui les emporte, Heureux ceux de tes fils que joindra l'avenir
A leur sainte et douce cohorte !
Heureux déjà c[ui voit venir.
Avec au fond du cœur cet espoir qui conforte, Les ombres de la nuit qui ne doit pas finir !
Frères, vous dormirez ensemble Votre somme de mort sous vos bosquets ombreux, Si beaiLx que rien ne leur ressemble.
Entourés des mondes nombreux Que vous avez aimés, dont la paix vous rassemble Dans le repos sans fin ! Ah ! vous êtes heureux !
C'est dans votre enceinte discrète Que mon vieux souvenir établira surtout
Le centre cher de sa retraite :
Il y reviendra de partout.
Quelle que soit l'a tombe où le trépas me jette, Et sans souci d'un corps que la terre dissout.