‹ Sentiments et souvenirs de Firmin Paris. 2. Sér.: Au largeChapitre 44 sur 46 · LA CLOCHE · texte numérisé non relu

LA CLOCHE

Objets inanimes, az'c::-z'ous donc une âme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?

Lamartine.

J'ai vu partir la cloche. On se disait :« Fini De s'unir à nos vœux, à nos deuils, à nos joies ! » J'ai découvert mon front à sa vue embruni : Le regret m'assaillait par plus de mille voies. « Les cloches, me disais-je, ont un cachet divin,

On ne les aime pas en vain :

Que leur voix nous remplisse ou de pl'eurs ou de flamme,

Sous leur manteau d'airain

Les cloches ont une âme. »

Les cloches ont une âme ! Allez le demander A ces pâles vieillards dont la tête blanchie Regarde goutte à goutte à leurs pieds se vider Le lit presque asséché du fleuve de l'a vie : Ils ont ferme lutté contre les jours amers.

Les blessures les ont couverts ; La douleur pour eux tous ne s'est point adoucie,

Et contre les revers

Leur âme s'est durcie ;

Allez le demander à ces robustes cœurs

Qui boivent sans relent le fiel de la souffrance. Oui des courroux du sort savent rester vainqueurs Sans que fléchisse en eux l'e nerf de l'endurance : Dieu les a créés forts et froids comme l'airain

Pour regarder dans le lointain Et pour y voir venir sans déchirante alarme,

D'un œil sec et serein,

L'infortune qui s'anne :

Puis à ceux dont le jour vient d'ouvrir le regard, Dont la voile abandonne à peine le rivage. Dont l'œil étincelant ne verra que plus tard S'étendre jusqu'au tiers ïa course de leur âge : Ils ignorent encor le cuisant des soupirs

Et n'ont foi que dans les plaisirs ; Ignorants de la vie. ils sont pleins de courage,

Tout pique leurs désirs

Et leur brille en mirage.

Ils ont vu de la cloche, eux. les pâles vieillards Dont le front enneigé s'incline vers la terre. Eux aussi, les enfants dont brillent les regards. Eux aussi, les cœurs forts contre la vie amère ; Ils ont vu de la cl'oche au chemin de l'exil, — Si noble et glorieux soit-il — Sans un fidèle ami qui suivit à la piste, Sur un chariot vil Le départ humble et triste.

Tous ont de prime abord saintement tressailli, Comme lorsque près d'eux le vol de la mort tombe ; Puis à l'œil de plus d'un une larme a jailli Comme à l'enfant qui pleure au rien qui lui surplombe. C'est que soudain ces forts d'un seul coup élancés

Ont remonté les jours passés :

La cloche qui partait fut mêlée à la trame

Où sont court espacés

Tant d'émois de leur âme !

Allez même évoquer la cendre de vos morts

Qu'au fond de leur tombeau soixante ans ont froidie.

Leur cendre ! Elle a frémi de même que vos forts,

Fétide dans sa bière et longtemps engourdie.

Car les morts comme nous ont encor du passé

L'n souvenir ineffacé :

Leur cendre a de l'amour, dans la tombe endormie,

Pour ce qui s'est haussé

Aux niveaux de leur vie.

La cloche qu'on aima soixante ans révolus, Qu'elle aime son exil en nouvelle patrie ! Que ferait-ell'e ici ? Son vieux beffroi n'est plus Et trois géantes sœurs l'auraient vite amoindrie. Mais moi, dont elle n'a ni chanté les amours, Ni célébré l'émoi d'une heure réjouie, Xi lamenté de tristes jours Ni fêté les entours Quand j'entrai dans la vie ?

Que d'ombre glaciale ou de chaudes splendeurs La voûte de mon ciel ou s'estompe ou s'éclaire, Je l'aime plus encor que ses géantes sœurs Avec leurs grandes voix où plane le mystère, Tant bien soit après tout qu'elles chantent l'amour,

D'un fils la bienvenue au jour, Les souris clairsemés de l'existence amère,

Ou l'adieu sans retour

Des aimés de la terre.

L'une est mon œuvre et porte un nom qui me fut cher, Dont le son me demeure un céleste dictame ; J'ai trois ans admiré son timbre large et clair, Quand il charme là-haut les perles de la gamme ; Douce et pure, sa voix est pleine d'ample essor ;

Elle vaut mille fois mon or ; Mais... c'est sa vieille sœur qui soutire ma flamme...

Ah ! je le sens encor,

Les cloches ont une âme.

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