VIRGILE
Jeune, à tous nos yeux fort et plein de chaude sève, Quand s'est levé le jour cet érable était beau ; Comme un flot qu’il balance au sable de la grève, Le zéphire en charmait jusqu'au moindre rameau.
Naguère il était beau même au choc des orages, Même au souffle emporté qu’exhale l'ouragan ;
I1 mélait son murmure à leurs clameurs sauvages Et semblait se jouer dans leur féroce élan.
Et ce soir, cependant, l'érable en apparence
Si rempli de santé, si prospère, si beau,
Sans signe avant-coureur de moindre décadence, J1 est là de son long couché sur le préau !
Et le choc orageux qui nous l’a de la sorte Tout à coup renversé ne semblait pas fatal, Et sa tige élégante apparemment si forte
A cent fois triomphé d’un assaut plus brutal !
Ah ! c'est qu'on l’a cru fort d'une santé puissante Quand déjà le bel arbre avait la mort au cœur, Mort dont l’œuvre sans frein et sans cesse latente Prenait de jour en jour une plus large ampleur.
Voyez cette piqüre à travers son écorce Faite à son tendre aubier par quelque dard menu ; À peine perceptible, on ne sait quelle force
A produit ce point noir tout à l'heure inconnu.
La pluie a pénétré par l’étroite blessure
A pas cachés et lents jusqu'au centre du bois Où jamais n'a passé sur l'âcre moisissure Un rayon de soleil qui la séchât parfois.
Circonscrit par l'aubier peut-être vingt années, Le mal insidieux dans l’ombre s'est accru, Et, poussant librement ses occultes menées, Dans l'épaisseur du bois il a partout couru.
Pour donner au bel arbre une sève abondante Et de riches rameaux son aubier a suffi.
Mais il ne pouvait plus sous sa fronde brillante
D'un orage comnum seutenir le défi.
Il est tombé... Qui sait combien de mortels tombent De la sorte piqués par un dard inconnu ?
Ils souffrent en secret, puis enfin ils succombent Sans que de leur souffrance on n'ait jamais rien su