LE CHICOT
Je pense à Ceux qui ne sont plus.
LAMARTINE
C'est un cèdre rompu,
Sans écorce, et noirci par le temps et la flamme ; Et nos pères l'ont vu, Le vieux tronc chauve et nu,
Au milieu du vallon de loin attrister l'âme.
Ce vieillard affaisé, Que de fois il a vu naître et mourir les âges :
Dix siècles ont passé Sur son front convulsé, Enlaidi, déformé, sans sève et sans feuilllage !
Pourtant il naquit beau Sur son délicieux et fertile rivage, En inclinant sur l’eau Du limpide ruisseau Le trésors gracieux de son naissant ombrage.
Environné de rois,
D'amis, de protecteurs à la vaste puissance, Il a vu, sans abois Et sans cruels effrois,
Un océan de force abreuver son enfance.
Si d'arides désirs | Ont parfois torturé sa vivace racine, | L'haleine des zéphirs A charmé ses soupirs Et défendu son corps d'une lente ruine.
Ia crû, l'arbrisseau,
En méprisant les vents, en défiant l'orage, Et, de simple rameau, De fréle baliveau,
I s'est fait le support du plus géant feuillage.
Et ses nombreux étés,
Qu'ils ont à son calice épanché sans alarmes De riantes beautés, D'ineffables gaités,
De jours que les zéphirs ont saturés de charmes !
Et ses nombreux hivers, Qu'ils ont ombré de fois sa robuste jeunesse ! Que de chagrins amers Et de larges revers N'ont-ils pas épandus sur sa verte vieillesse !
Car, devenu géant, Neuf longs siècles et plus le livrèrent en butte A la rage du vent
A l'orage béant
Prêt à vomir la foudre et consommer sa chûte.
AU LARGE
Plus de cent fois, c'oit-on,
La foudre meurtrière a dû frapper son faite, Et sous l'âcre aquilon Au fond du vert vallon
Mille fois il a dû geindre et courber la tête,
Mais du funeste autan,
Et de l'orage en flamme, et de l'affreux cyclone, Et du noir ouragan Il a bravé l'élan
Sans voir pâlir l'éclat de sa noble couronne.
Même il l'aimait, le fort,
Ce soufile plein de feu qui gonfle la tourmente. Car l'ouragan qui tord En comblant tout de mort
Remplissait de beauté sa ramure flottante.
Un jour pourtant, ce fort, Il a vu l'arbre cher dont la source féconde Le sema sur ce bord Pour y braver la mort Descendre de vieillesse au fil de sa chère onde.
Ensuite sont partis Ceux dont il a goûté le salutaire ombrage, Et puis, grands et petits, Ceux qui furent ses fils Et tous ceux qui faisaient son paisible entourage.
Ils ont fui tour à tour Sous la hache, le temps ou le ciel en colère : De son heureux séjour
Ils ont fui sans retour, Et l'arbre est devenu ce débris solitaire.