BOILY
En foulant leurs rives | mées, Remontons le cours des années, Tandis qu'un souvenir glacé, Comme l'astre adouci des ombres Éclaire encor de teintes sombres La scène vide du passé.
‘ LAMARTINE
Soulard ! chef-d'œuvre heureux des douces destinées, Aimable compagnon de mes jeunes années,
Pour qui jamais mon cœur n'eut un secret repli,
Et que vingt ans d'absence ont sans épargne empli D'un charme plus touchant et plus cher à mon âme, Sache en être certain, la surprise me pâme
Quand je relis les mots pleins de suave odeur
Que vient de m'eñfanter un élan de ton cœur.
Quoi ! farouche avocat de l'orgue et du solfège, Dont plus de quarante ans le rire sacrilège Fouetta ma muse en pleurs, c’est toi qui me requiers
D'aller sous les cyprès et d'écrire des vers !....
Ah ! puisqu'enfin je vois s'étendre la droitnre Jusqu'à ce noir recoin de ton goût qui s’épure, Que n'ai-je sous les doigts un luth aux cordes d'or ! Ou, du moins, pour un jour, que ne brülé-je encor Du feu que tu raillais en nos jeunes années !. Sainte-Anne avec ses bois aux fraiches matinées Redeviendrait soudain notre commun séjour.
Nous y serions encor consumés par l'amour
AU LARGE
Que l'immortel Bruno fit naitre dans nos âmes
Sans pouvoir en borner les délirantes flammes : L'autre nous-même, Blais, le docteur onctueux,
Y reviendrait railler nos propos et nos jeux
En partageant encor notre ombre solitaire ; L'inetfable Michaud, le Michaud légendaire, L'éternel bout-en-train, ÿ serait avec nous
Pour nous donner du rire à nous rendre un peu fous, Malgré les souvenirs vieillis à fendre l'âme
Dont nos cœurs renoueraient l'inépuisable trame,
Un autre cher encore y secouerait l'oubli, Le florissant, le fort et vertueux Boily, Celui-là méên ., hélas ! dont ta courte missive Me mande de pleurer la mort par trop hâtive,
Il est donc vrai, ce large et vigoureux géant
Qui m'eut sans peine mis dans son gosier béant, Qui m'eut entre ses doigts comme un frêle pygmée Réduit en chair menue et de forme innommée, S'il n'eüt plus que moi-même été paisible et doux, [ s'est aussi couché dans la tombe avant nous !
Un étrange soupçon me vient à sa pensée.
La mort ne cherche-t-elle en sa course insensée Qu'à soulever son vol, qu'à toucher les sommets, Comme plat la foudre avec ses grands reflets ? Peut-être serait-il, ce souffle qui renverse,
Un souffle dont le vol n'atteint et ne trâverse
Que des airs élevés où serait son autel...
Juste Dieu ! si j'étais malgré tout immortel !
Quoi qu'il en soit, la fin de ce fort, l’un des nôtres Et portant comme nous le mandat des apôtres,
Sans affoler mon cœur d’un infécond effroi,
L'a néanmoins rempli d’un douloureux émoi.
Aux cris inattendus faits par la renommée
Qui me l’apprit en pleurs et la voix animée,
J'ai d’abord répondu par un vaste soupir.
Puis j’ai senti monter les flots du souvenir,
L'uu par l’autre poussés, sans ordre, mais limpides. Ensuite, un noir brouillard devant mes yeux humides À voilé dans mes maïns le feuillet palpitant,
Et des larmes de feu mouillèrent un instant
La peau déjà ridée et mate de ma joue.
Une voix me disait : € La trame se dénoue
D'un fil chacun des jours que le ciel te fait voir. » Que j'en ai vu déjà parvenir à leur soir,
Des humaïîns bien connus, parmi ceux de mon âge Et parmi les aimés dont je baise l’image !...
Mais, ce n’est qu’un de plus, je m’entends affirmer, Dans ce nombre géant que tu ne peux nommer.
Oui, ce n’est qu’un de plus, croit-on que je l’ignore ? Mais sait-on qu’un de plus ajoute au mal encore ? Chaque feuille agrandit l'ombre de la forêt ;
C'est par des gouttes d’eau que l'océan est fait,
Bien qu’à nos yeux chacune ajoutée à l’immense, Océan ou forêt, ait une humble importance.
Quoi ! compter de la sorte un mort qui vous fut cher ! Ah ! regardez-y mieux, votre baume est amer.