‹ Sentiments et souvenirs de Firmin Paris [microforme]Chapitre 41 sur 51 · OSSIAN · texte numérisé non relu

OSSIAN

Vous vous êtes peut-être assis sur le rivage Quand le jour s'est aux champs éteint avec le bruit, Sans dessein égaré sur la grève sauvage, Entouré de désert, de silence et de nuit.

* * * Alors, de leurs cités profondes Vous avez entendu les ondes Parfois rendre un léger soupir En s’éparpillant sur la plage Que, sans agiter le feuillage, Un beau soir venait d'assoupir, Qui même frémissait encore Sous sa large mante incolore D'un dernier souffle de zéphyr.

Et ce bruit pourtant sans merveille A d'abord rempli votre oreille D'un délice presque divin :

Vous avez oublié le reste,

Tant vous avez trouvé céleste

La voix du nocturne refrain,

Vous l'accusiez lente à renaître

Et vous eussiez choisi peut-être

De ji’entendre chanter sans fin.

AU LARGE

Mais, agrandi par le silence, Fasciné par l’abime immense,

Noyé dans l'ombre et le désert, Votre cœur — sans rien vous en dire Et pour chercher à se suffire— S'est plus profondément ouvert :

Sa grandeur s’est faite sublime, Large, immense comme l'abime

Où le vaste horizon se perd,

Vous avez vu soudain des mondes, Innombrables comme les ondes

Qui venaient mourir à vos pieds, Surgir à votre souvenance,

Qui du même être dès l'enfance

Ont fait avec vous les moitiés, Des mondes, caducs ou durables Qui sont pour vous inoubliables Et ne sont jamais oubliés.

C'est le toit—palais ou chaumière, Avec ou sans fleuve ou rivière, Avec ou sans ombrages verts— Qui vous a vu de la famille Goûter en cœur qui les gaspille Les bonheurs si purs et si chers, Qui sourit à votre naissance

Et palpita de votre enfance

Sans lui compter de jours amers.

La mort a de son aile sombre Etendu déjà bien de l'ombre

Sur ce lieu, si petit qu'il soit ;

Le temps a délié la gerbe

Que vous y vites poindre en herbe Et l'a jetée en maint endroit ; Vous allez peut-être vous-même Érrant loin de ce bien suprême, Vous-même frappé de son doigt.

Qu'importe pourtant ? A cette heure Vous avez revu la demeure

Avec ses généreux émois,

Les tendresses de votre mère, L'indulgence de votre père,

La sœur dont vous fûtes le choix,

Et, qui sait ? plus encor peut-être, Le toujours adorable ancêtre Avec ses fabuleux exploits ;

Vous y croyiez entendre encore Son vieux rire resté sonore,

Ses complaintes et ses récits ; C'est lui qui dirigeait la danse, Formait vos pas à la cadence

De ses thèmes les mieux choisis ; Il souriait à vos caprices

Et soignait comme avec délices Jusju'au moindre de vos soucis.

AU LARGE

Puis c'était la vieille montagne, Puis la riche ou pauvre campagne Que foulèrent vos jeunes pas,

Que vous avez tant parcourues

Et si joyeusement battues

De vos inlassables ébats,

Au milieu de la troupe aimée

Que l'enfance vous a formée,

Où depuis fauche le trépas.

Ah ! les amis de votre enfance !

Et ceux de votre adolescence !

Ils étaient là devant vos veux :

Sans plus voir d'absence éternelle, Ni de mort encor plus cruelle, Vous étiez ce soir avec eux, Ensemble nageant dans le rêve, Bouffis de jeunesse et de sève, Enlacés de vos anciens nœuds.

’ Puis vous voyiez paraître ensemble Des jours auxquels rien ne ressemble Dans l'empire humain du bonheur :

Une caresse méritée, Une victoire remportée Devant l'apôtre du Seigneur, Le grand jour de la Table-Sainte Où vous avez porté sans feinte L'innocence du cœur.

Parfois s'amoindrissait la scène :

Vous trempiez un vieux pan de laine Dans l'onde claire du ruisseau, Vous cueilliez la baie odorante, Ou bien vous glissiez sur la pente De la ravine ou du coteau ; Vous étiez encor moins superbe, Car vous suiviez jusqu’au brin d'herbe Que vous jetiez au fil de l'eau.

Mais la scène, grande ou petite, Toujours d’ineffable mérite A votre œil prompt à se charmer, Toujours répandait sur votre âme Un doux, un céleste dictame Qui toujours sût la faire aimer, Et devant vous passaient les heures Pleines de gracieux leurres Que vous ne saviez réprimer. De la sorte entouré de noire solitude, Vous avez presque atteint le terme de la nuit, Sans plus laisser de cours à la sollicitude, Sans plus vous souvenir du monde et de son bruit Et comme allait poindre l'aurore, Ces choses, et d’autres encore, Vous avaient ravi tour à tour ; Puis, quand l’onde s’est retirée De votre grève préférée En la baisant avec amour,

Vous revintes l’âme oppressée

A la douloureuse pensée . Que toutes ont fui sans retour.

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