LE ROCHER
Il chercha le jardin, la maison isolée, La grille d'où l'œil plonge en une sombre allée,
Le verger en talus.
Pâle, il marchait. Au bruit de son pas grave et sombre. Il voyait à chaque arbre, hélas ! se dresser l'ombre
Des jours qui ne sont plus.
Vicror Huco.
O sœur, tu revois donc le séjour fortuné Où—tant je l’aime aussi— je voudrais être né, Le séjour plein de paix et beau qui te vit naître, Où tu pourras aller aussi mourir, peut-être, Lorsque, le dos courbé sous le fardeau des ans Et m'ayant clos les yeux aux misères du temps, Tu chercheras le calme à ta longue vieillesse ; Où, parmi les objets aimés de ta jeunesse,
Tu peux aller dormir le suprême sommeil
Et saluer le jour de l’éternel réveil !
Ce séjour tant aimé de ma lointaine enfance,
Où je vécus heureux nonobstant l’indigence,
Où j'ai vu luire un jour le soleil du bonheur
Et qui garde une part si large dans mon cœur,
} Dis-lui que de Berthier un ami le salue ;
Le Que souvent de mon seuil je dirige ma vue,
A travers la distance et ses épais rideaux,
Vers le doux Saint-Philippe et ses riants coteaux, Et qu’alors un soupir tout saturé de flamme
AU LARGE
Vers les jours qu'il m'a vus s'élance de mon âme, Que je sens en mon cœur tout à coup entassé Avec ses chers émois revivre le passé.
Mais salue avant tout ces objets immuables
Dont le sauvage aspect, les traits inaltérables, Demeurent teis encor que je les ai connus,
Nos amis les rochers, ces blocs chauves et nus Qui de nos jeux sans doute ont gardé quelque trace
Sur leur front immobile et d'où rien ne s’efface ;
Celui surtout que ceint le limpide ruisseau,
La source aux flots si purs dont nous aimions tant l’eau, Où se meurt la maison aussi vieille que chère
Qui vit loin de nous deux trépasser notre mère,
Où je te vis d'abord—seize ans auparavant—
Endormie au berceau, souriante, et révant
Peut-être à mon retour, rose à peine fleurie,
Toi maintenant l'attrait, le Support de ma vie.
Foule encor ce rocher, caresse-le du Pié, En ouvenir des ans où, lutin à moitié, Sans soupçonner encor que la vie est amère,
Tu l'as tant parcouru conduite par un frère
Et deux sœurs envolés eux-mêmes dans les Cieux. De l'aube au crépuscule enivres-en tes yeux, Dis-lui cent fois le jour qu’il soit toujours le même, Ce bien-aimé témoin, ce théâtre suprême,
Cet instrument béni de nos félicités.
Ah ! ma sœur, je dis bien : ces chjets regrettés, Nous savons mieux que toi, nous que l’âge dépare, Comme ils font oublier que le pain s'est fait rare, Nonobstant l'estomac qui crie en s'affaissant,
Que l’aveugle avenir est toujours menaçant,
Et quels soucis cruels une femme s'apprête
Quand à l'autel... Ah ! sœur, permets que je m'arrête. Car en nous souvenant il faut ne point pleurer :
Quels que furent les soins qu'il a vus l'entourer, L'oisillon grandi tombe, ouvre l'aile, s'envole,
Et loin du nid un rien à jamais le console.
Au pied de ce rocher, sur le gazon, au nord,
Près d’une assise à pic et servant de renfort
Au massif principal, malgré sa taille plate,
Tu verras des cailloux dont l'apparence est mate Par moi-même assemblés, mais de longtemps épars : Trente-neuf ans ont fui depuis que mes remparts, Mes temples ajourés, mes châteaux sans toiture, Ont roulé sans retour sur l'épaisse verdure, Comme a roulé lui-même au creux des ans enfuis L'âge aimable et naïf qui les avait construits. Que dis-je ? Une autre main les refera peut-être, Et seul mon âge heureux ne doit jamais renaître.
Tout auprès est l’assise où je venaïs m'asseoir
Pour regarder venir la grande ombre du soir,
Lorsque, vers des lointains plus profonds et plus mornes L'horizon de mon cœur eut reculé ses bornes.
Ah ! là, que de pensers, indécis et brumeux,
Ont volé de mon sein vers les flcts écumeux
Que transporte en grondant le fleuve grandiose
Dont le divin Ovide eût fait l'apothéose !
Et combien, ces grands flots, je les ai contemplés, Aplanis par le calme ou par les vents gonflés,
De cet humble juchoir environné par l'ombre !
AU LARGE
J'en contemplais aussi plongés dans la pénombre Ces giboyeux points noirs, solitaires ilets
Dont l'onde essaye en vain d’inonder les sommets, Et qu'autrefois, la nuit, ont tant courus nos frères Pour lancer le trépas aux bécasses légères.
Parfois même, y révant l’insondable avenir
Qu'il me paraissait voir si lentement vénir,
Ma pauvre âme tentait d'en écarter la brume Dont le ciel me voilait la fréquente amertume.
L'avenir est venu, rapide, à pas géant.
Désormais englouti dans son gouffre béant,
Je m'en vais emporté de rivage en rivage,
Loin de tout ce qui fut cher à mon premier âge
En me brisant les mains à m’attacher aux bords D'où m'arrache le monstre aux farouches transports,
Où contre mon destin sa rage se déploie
Dès que mon cœur y sait goûter un peu de joie, Aussitôt que j'ai pu m'éprendre à leur amour ! Et de tout ce que j'aime arraché tour à tour,
Je n'ai pour aliment à mon cœur qui s'affame Que de vains souvenirs une géante trame.
Pourtant, je ne vis pas tout à fait sans gaîté.
Ah ! c'est que tu vois, sœur, la muse à mon côté : Appuyé sur ton cœur et la muse en délire,
A ma faible raison j'ai su garder l'empire
Et jeter aux échos les riantes chansons
Dont souvent tu parus savourer les façons.
Je fus jeune l'amant de l’adorable muse,
Qui m'opprime parfois et plus souvent m'amuse. Veux-tu savoir, Ô sœur, l'endroit où tant de jours
Nous allâmes tous deux soupirer nos amours ?
Monte une assise encor, du roc atteins la cime. Le travail en est court, sans fatigue, minime : Tu le peux en trois pas, car ce roc, tt le sais, Est d'une stature humble et d'un :acile accès.
Près d'un épais buisson de sorbier et de cèdre
Dont l'ombre eût consolé l’inconsolable Phèdre,
Tu verras un plateau qui penche à l'Orient.
C'est là. Quoique d'abord d’un aspect peu riant. Tu ne sauras jamais comme s’y plait la muse :
C'est là qu'elle est venue en désertant Vaucluse, Lorsque son cher Pétrarque au pied du triste ormeau A laissé choir son luth pour descendre au tombeau. Aussi, que de chansons, rieuses ou chagrines,
N'y voit-on pas errer sur ses lèvres divines Quand elle nous soumet au joug de son amour ! Je sais comme il est doux de lui faire la cour, D'implorer ses faveurs, sur ce rocher modeste Où j'ai tant recherché son approche céleste !
Des fils qu'elle a conçu sur ce roc écarté
Sais-tu le sort ? Un seul est à peine resté !
Tu l'as sans doute vu : c'est La Fin des Vacances. Si l'on te demandais de quels crimes immenses Ces enfants de mon cœur ont pu souiller ce iieu Pour être ainsi livrés au supplice du feu,
Dis que d'affreux tyrans feur interdisaient d’être, Qu'un pouvoir usurpé leur défendait de naître, Fussent-ils en naissant d'albâtre et de vermeil, Gracieux, purs et beaux autant que le soleil.
AU LARGE 155