LA CLOCHE
Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? LAMARTINE,
J'ai vu partir la cloche. On se disait : Fini
De s'unir à nos vœux, à nos deuils, à nos joies ! »
J'ai découvert mon front à sa vue embruni :
Le regret m'assaillait par plus de mille voies.
<Les cloches, me disais-je, ont un cachet divin, On ne les aime pas en vain ;
Que leur voix nous remplisse ou de pleurs ou de flamme, Sous leur manteau d’airain Les cloches ont une âme. »
Les cloches ont une âme ! Allez le demander A ces pâles vieillards dont la tête blanchie Regarde goutte à goutte à leurs pieds se vider Le lit presque asséché du fleuve de a vie :
Ils ont ferme lutté contre les jours amers, Les blessures les ont couverts ; La douleur pour eux tous ne s’est point adoucie, Et contre les revers Leur âme s’est durcie ;
AU LARGE
Allez le demander à ces robustes cœurs Qui boivent sans relent le fiel de la souffrance, Qui des courroux du sort savent rester vainqueurs Sans que fléchisse en eux le nerf de l'endurance : Dieu les a créés forts et froids comme l'airain Pour regarder dans le lointain Et pour y voir venir sans déchirante alarme, D'un œil sec et serein, L'infortune qui s'arme :
Puis à ceux dont le jour vient d'ouvrir je regard, Dont la voile abandonne à peine le rivage,
Dont l'œil étincelant ne verra que plus tard S'étendre jusqu'au tiers fa course de leur âge : Ils ignorent encor le cuisant des soupirs
Et n'ont foi que dans les plaisirs :
Ignorants de la vie, ils sont pleins de courage,
Tout pique leurs désirs
Et leur brille en mirage.
Ils ont vu de la cloche, eux, les pâles vieillards Dont le front enneigé s'incline vers la terre. Eux aussi, les enfants dont brillent les regards, Eux aussi, les cœurs forts contre la vie amère ÿ Ils ont vu de la cloche au chemin de l'exil,
—Si noble et glorieux soit-il— Sans un fidèle ami qui suivit à la piste,
Sur un chariot vil
Le départ humble et triste.
LE AROUND. AEr
Tous ont de prime abord saintement tressailli, Comme lorsque près d'eux le vol de la mort tombe ; Puis à l'œil de plus d'un une larme a jailli Comme à l'enfant qui pleure au rien qui lui surplombe. C'est que soudain ces forts d'un seul coup élancés
Ont remonté les jours passés :
La cloche qui partait fut mélée à la trame
Où sont court espacés
Tant d'émois de leur âme !
Allez même évoquer la cendre de vos morts
Qu'au fond de leur tombeau soixante ans ont froidie. Leur cendre ! Elle a frémi de même que vos forts, Fétide dans sa bière et longtemps engourdie.
Car les morts comme nous ont encor du passé
Un souvenir ineffacé :
Leur cendre a de l'amour, dans la tombe endormie, Pour ce qui s'est haussé Aux niveaux de leur vie.
La cloche qu'on aima soixante ans révolus, Qu'elle aime son exil en nouvelle patrie !
Que ferait-elle ici ? Son vieux beffroi n'est plus Et trois géantes sœurs l’auraient vite amoindrie. Mais moi, dont elle n’a ni chanté les amours, Ni célébré l’'émoi d'une heure réjouie,
Ni lamenté de tristes jours
Ni fêté les entours
Quand j'entrai dans la vie ?
Que d'ombre glaciale ou de chaudes splendeurs La voûte de mon ciel ou s'estompe ou s'éclaire, Je l'aime plus encor que ses géantes sœurs Avec leurs grandes voix où plane le mystère, Tant bien soit après tout qu'elles chantent l'amour, D'un fils la bienvenue au jour, Les souris clairsemés de l'existence amère, Ou l'adieu sans retour Des aimés de la terre.
L'une est mon œuvre et porte un nom qui me fut cher, Dont le son me demeure un céleste dictame ;
J'ai trois ans admiré son timbre large et clair,
Quand il charme là-haut les perles de la gamme : Douce et pure, sa voix est pleine d’ample essor :
Elle vaut mille fois mon or ;
Mais... c'est sa vieille sœur qui soutire ma flamme... Ah ! je le sens encor, Les cloches ont une âme.
LE SOUVENIR DE SAINTE-ANNE Ubi amor, ibi patria.
O Sainte-Anne ! jadis, quand je quittais en larmes Tes bocages bénis et ton seuil plein de paix
Pour m'aheurter partout où la vie est sans charmes, A travers les sanglots de cœur je te disais :
« Sainte-Anne, sois heureux, Sainte-Anne sois prospère,
Que ta grandeur atteigne aux limites du temps ! Que d'innombrables fils, inépuisable mère, Pour l'ornement du monde élargissent tes flancs !»
Ce jour me semble hier. Et pourtant la vieillesse M'a dans son lourd glacier déjà presque englouti : Mon élan, dont jadis tu vantas la souplesse, N'a plus que le ressort d’un courage amorti.
Ah ! c'est qu'en la quittant, ta paix douce et profonde, Je n'ai trouvé partout que l'immense désert
Où, chaque jour en butte à l'ouragan qui g'onde, Désormais sans abri, j'ai partout bien souffert.
Que de fois dans ces jours sur le bord de la voie
J'ai tâché de m'asseoir écrasé par l'ennui,
Pour reporter mon cœur à l’ineffable joie
Des jours clairs et sereins qui dans tes murs m'ont lui !
AU LARGE
Mais alors, sans faillir, la tourmente inhumaine Redouble de fureur et me fouette plus fort :
Et je vais derechef, haletant, hors d'haleine, Où m'entraîne au hasard son funeste transport.
De la sorte emporté, sans te chanter encore,
Je n'en redis pas moins mon couplet des adieux,
Ft je vais, pantelant de l'aurore à l'aurore,
Avec tes traits empreints dans mon cœur et mes yeux ;
Puis le songe, encor plein des erreurs les plus belles, Me ramène souvent sous ton dôme élancé
Pour m’y refaire au vif des scènes sur lesquelles Un demi-siècle aura tout à l’heure passé.
Cependant, si je dois geindre encore à la tâche, Nourri de tes trésors dix ans amoncelés,
A tout soin dans ce jour pour toi je fais relâche, Je jubile avec toi, car mes vœux sont comblés :
Un sang plus généreux à gonflé tes artères Et sa chaleur t'a fait les traits étincelants, La gloire t'est venue avec les jours prospères Et voilà que tes fils ont élargi tes flancs.
Lorsque nous nous fanons au souffle amer de l'âge, Sainte-Anne, toi, tu rajeunis,
Tu prends des horizons plus épurés d'orage, Plus brillants et plus infinis ;
Plus claire dans tes cieux s'allume ton étoile Et tes vents ont moins de sanglots, Plus large chaque jour tu déferles ta voile Et vogues sur des plus grands flots.
Aussi, plus je les vois et plus je les compare A mon Sainte-Anne d'autrefois, Moins je les reconnais, ton dôme qui m'effare,
Tes cours, tes salles et tes bois.
Pourtant, dans sa simple noblesse, Il était plein de gentillesse,
Ce Sainte-Anne que ma vieillesse Aime encor d'un géant amour !
I charmait puissamanent la vue, Avec sa champêtre avenue,
Ses bosquets voisins de la nue
Et son pittoresque alentour,
On aimait son port grandiose Dans son aérienne pose
De colosse qui se repose
Assis au sommet d'une tour ;
On cherchait sa flèche hautaine Au milieu de l'ombre lointaine Dont s’enveloppe encor la plaine Quand l’aube commence à blanchir ; Et quand sa coupole d’albâtre
Avec son vert amphithéâtre
AU LARGE
Sombrait sous le voile noirâtre Du soir qui finit de rougir, Sa robuste e: noble stature Teintée en silhouette pure, De son océan de verdure On aimait à la voir surgir.
Qui n'a vanté ses grands bocages Où mille oiseaux aux gais ramages, Divers de mœurs et de plumages, Viennent perle: leurs gammes d'or ; Où, telle que dans son empire, La douce haleine du zéphire Murmure et vaguement soupire Tout le jour et la nuit encor ;
Où le souffle ardent des tempêtes Parfois, en y courbant les têtes, En y tordant rameaux et faites, Déchaine son bruyant essor ?
Et ces troupes disciplinées D'enfants aux voix enlutinées
Où je fus mêlé dix années
A fouler ses bois et ses cours !....
Ah ! là, c'est un sombre nuage :
De tout mon nombreux entourage Pas un n'eut l’heureux apanage De voir chez toi mürir ses jours !
Jetés à diverse distance
Par la discrète Providence
Où la mort pire que l'absence, Tous, nous t'avons fui pour toujours !
Pou:tant, sous les larges ramures De tes bosquets aux grands murmures Et ton toit si gai de cambrures
Le charme ne se dément pas :
Meurtris par les rudes journées Ou las d'espérances fanées
De nos chères jeunes années Nous y trouvons encor l'appas,
Et ce sont des frères encore
Dont le sourire se colore
D'un suave rayon d’aurore
Qu'y rencontrent toujours nos pas.
C'est bien ! En tes retraites chères Vois naître encor des jours pospères Avec ces autres fils, nos frères
Par la destinée et le cœur.
Qu'ils fassent logpgtemps la couronne Dont le vif éclat t'environne
D'un prestige dont l’on s'étonne
Et te pousse vers la grandeur ;
Que par eux la gloire t'inonde
De sa cla:té pure et féconde,
Et qu'à seul te nommer le monde
Ait l'image de la splendeur !
AU LARGE ——————
Moi ! J'irai mon chemin encore Avec ton souvenir vif et suave au cœur
Comme un naissant reflet d’aurore :
Les fils heureux de ta splendeur Auront vu devant moi la carrière se clore Que le vieux souvenir sera plein de verdeur.
Qu'ils l’écoutent, le soir, sur l'aile Que fait battre le vent sans attendre l'été Parmi ta verdure éternelle :
Ton bois sombre en sera hanté Avec ton toit, tes cours, ta montagne si belle Et tout ce que chez toi mon cœur aura chanté.
Mais, l'ombre furtive et légère, Elle aura cependant ses lieux les plus aimés Et sa retraite la plus chère, Ceux qui, parmi les plus charmés, M'ont fait mieux oublier que la vie est amère Et m'ont fait luire au cœur des jours plus parfumés.
Sur un des verdoyants étages Dont se coupe le flanc de tes brillants coteaux, Au centre de tes grands bocages, Il est un solitaire enclos Où tremble tout le jour l'ombre d’épais feuillages Au moindre des soupirs qui touchent leurs rameaux.
Jadis, avec d’autres moi-mêmes,
J'y fis longtemps germer, prospérer et fleurir, Les plantes aux plus doux emblèmes— Si les fleurs ont dù se flétrir,
L'idéal a bravé les épreuves suprêmes :
Je me le sens au cœur, ilu'y sais pas mourir.
Au fond, un berceau de verdure,
Où se humait le frais dans les souffles du vent, Cambrait son agreste membrure— Sous son toit j'ai causé souvent :
J'y parlais d'avenir, et mon âmè était sûre
Que l’aveugle avenir n’a rien de décevant !
L'enclos est devenu l'asile Où les tiens dormiront le sommeil de la mort, Au repos d'un effort utile :
Ils vivent bercés dans le port, Et sans craindre qu’un jour la mort ne les exile De ce qu'ils ont aimé d'un amour saint et fort !
Les mêmes clartés de l'aurore, Les mêmes chauds soleils, les mêmes vents du soir, Se lèveront sur eux encore ; Le même ombrage épais et noir Leur viendra chaque jour du même sycomore Estomper ce gazon devenu leur dortoir !
Mais, leur cendre au fond de la bière, Saura-t-elle qu'ici rien ne s’est arrêté
Dans l’universelle carrière,
Et, de la sombre cité, Aura-t-elle souci qu’au-dessus de sa pierre Sous le regard de Dieu le monde ait palpité ?
AU LARGE 181
Ah ! la mort n’est pas si cruelle :
De nous les trepassés gardent le souvenir, Et la tombe est une tutelle.
Pourquoi saurait-elle ternir Un seul instant l'éclat de la joie éternelle, Plus les yeux du présent que ceux de l'avenir ? Oui, quand sous tes gais campaniles L'airain fait résonner l’accent qu'ont tant connu Leurs jeunes oreilles dociles, Il leur est encor bienvenu, Et, sous la froide pierre, à leurs os immobiles Il imprime pourtant un transport ingénu.
Ce qui ravit leur cendre chère,
C’est tantôt, dès l'aurore ou sur le long du jour, Ton cri d'appel à la prière, Alors qu'elle sent tour à tour
Lui venir les regrets d'une amitié de frère
Et les vœux retrempés dans l'espoir et l'amour ; Et tantôt c'est la voix heureuse
Qui de l'austère étude enchaîne le devoir Et marque une autre heure charmeuse, Alors qu'on s'arme de vouloir
Et qu'on lutte en champ clos sans bataille haïneuse,
Alors que le bonheur vient avec le savoir.
Tes morts, rendus à la jeunesse
Quand ils ont dépouillé le lourd masque du corps. Et sa génante petitesse, Ils aiment ces jeunes efforts,
Cette lice brûlante et féconde en prouesse
Où peut-être jadis ils furent les plus forts.
S'ils aiment ta jeune vaillance, Ils se plaisent de même à bénir tes succès,
A les appeler par avance :
A pas timides et discr:.s, Leur fantôme léger te parcourt en silence Et contemple souvent chacun ‘. ts progrès.
Ah ! quelque vent qui les emporte, Heureux ceux de tes fils que joindra l'avenir A leur sainte et douce cohorte !
Heureux déjà qui voit venir, Avec au fond du cœur cet espoir qui conforte, Les ombres de la nuit qui ne doit pas finir !
Frères, vous dormirez ensemble
Votre somme de mort sous vos bosquets ombreux, Si beaux que rien ne leur ressemble, Entourés des mondes nombreux
Que vous avez aimés, dont la paix vous rassemble
Dans le repos sans fin ! Ah ! vous êtes heureux !
C'est dans votre enceinte discrète Que mon vieux souvenir établira surtout
Le centre cher de sa retraite :
Il y reviendra de partout, Quelle que soit la tombe où le trépas me jette, Et sans souci d'un corps que la terre dissout.