‹ Séparons-nousChapitre 2 sur 6 · LIBRAIRIE PLON · texte numérisé non relu

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PLON-NOURRIT et Gie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

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Dans cette manière de préface, posée — on se demande pourquoi — au seuil de cette espèce de roman, je tends à discréditer par avance certaines critiques qu'il se peut que l'on m'adresse. Drôle de manœuvre. Est-elle habile? Il suffit qu'elle en ait l'air!

Le reproche d'ensemble, que nos messieurs des journaux adressent à l'universalité des auteurs, c'est de manquer de génie : celui-là, je le garde; il me revient. Les autres péchés qu'on m'attribuera, peut-être les ai-je commis : quand même, je voudrais me défendre contre certaine accusation.

On m'imputera sans doute à crime ce ton badin qu'il me convient de prendre le long de mes récits. Mes frères, je m'accuse d'être gai. Mon

style ne larmoie pas et on ne me voit point suppliant, à tout bout de page, le lecteur de m'ouvrir son gilet pour que je puisse, de mes pleurs, en laver la doublure. Je suis gai; que voulez-vous que j'y fasse! Même, je ne vous cacherai pas que je ne découvre aucune raison d'être aujourd'hui plus triste qu'hier. Chaque matin, le journal nous apporte pour un sou de joie : à lire les « nouvelles », on ne peut plus s'empêcher de rire. Le moyen, vraiment, de pleurer si l'on considère le spectacle que nous offre l'histoire contemporaine? Oui, sans doute, on va nous ligoter, nous bâillonner, nous affamer. Même, la séance est ouverte. On se fait la main pour le travail des prochaines années. Eh bien, l'avouerai-je? Rien au monde ne m'empêchera de trouver nos persécuteurs drôles! J'en sais parmi nous qui, voyant tant de haines rôder autour d'eux, tant de colères se lever sur notre passage, ne savent que s'écrier, tout transis : « Mon Dieu! mais qu'est-ce qu'ils vont nous faire? » Moi, loin de m'épouvanter, ils m'amusent. Allons, considérez nos maîtres, ceux qui veulent nous juguler ! Voilà des gaillards qui passent leur vie à nous traiter d'imposteurs, de « sorciers » et, dès que la maladie vient les troubler dans leurs chères besognes, dès que la Mort leur

fait passer sa carte, insistant pour être reçue, mendient l'absolution d'un prêtre! Ils ne partiraient pas tranquilles pour l'au-delà s'ils ne voyaient la main d'un « sorcier » se lever sur leur agonie! Quand je vous disais qu'ils sont amusants! Ils ne se demandent pas alors si le paradis est convenablement aménagé pour y recevoir un ministre, un député, un sénateur. Ils veulent y entrer, voilà tout! Aller voir le diable, c'est bon pour les électeurs! Ah! ils ne pensent point, en ce momentlà, à nous chiper nos neuf cents francs, c'est-à-dire notre morceau de pain! Ils souffrent bien trop, les pauvres! Et bien trop violente est la crise de foi que la peur leur a donnée! C'est que, chez nos messieurs, la piété s'annonce par un frisson : elle les prend aux entrailles. La crainte du Seigneur est pour eux le commencement de la colique. En vérité, je vous le dis, mes très chers frères, nos maîtres ont la frousse de Dieu! Et ils se confessent humblement. Ce n'était vraiment pas la peine d'annoncer, au déclin des banquets, en pleine chaleur communicative, qu'ils voulaient nous exterminer tous et rayer du catalogue des vivants la tribu des porte-soutanes! Ils n'oseraient pas! Et qui donc, avant le grand départ, nettoierait la conscience d'Augias? 11 n'y a encore que les

curés, voyez- vous! Aussi, pas de danger qu'ils détruisent l'espèce! Tout ministre, tout député, tout sénateur que l'on soit, on se sent, comme disait un de mes vicaires qui se piquait de littérature, « altéré de bonheur éternel. » Alors il est prudent de se garder un curé pour la soif! Allons, qui n'a pas son curé en réserve? Dépêchez-vous, messieurs nos maîtres!

Je raille, et j'ai peut-être tort : nous devons à ces gens-là un petit bout de notre considération : c'est qu'ils sont beaucoup plus riches que nous! Songez donc! Je leur connais, à presque tous, au moins une bonne paire de sincérités : l'une rapiécée et reprisée, dont ils font usage dans les temps de santé; l'autre à l'état de neuf, qu'ils gardent, soigneusement pliée dans leur armoire, à côté du drap qui doit être leur linceul : de celle-là, ils comptent se servir le jour de la grande colique. Nous ne sommes pas, nous, fournis de sincérités aussi bien que nos maîtres, et nous ne ferions pas mal de respecter des gens si cossus. C'est vrai, mais je ne puis. Les prendre au sérieux? Ils sont trop drôles!

Mes très chers frères, croyez-moi, c'est une chance pour des persécutés d'avoir des persécuteurs drôles. Se tordre de rire au plus fort du sup-

plice parce qu'on a un bourreau qui est amusant à force d'être ridicule, eh! eh! mais ce n'est pas donné à tout le monde! Nous ont-ils autrefois — sous les tyrans! — assez battu les oreilles avec leurs cantiques en l'honneur de la République qui devait, dès son avènement au trône de France, accoucher de trois beaux enfants, tous du sexe aimable : la Liberté, l'Egalité, la Fraternité! Dès que la République se fut installée dans les meubles de nos rois et de nos empereurs, la France attendit. On allait donc enfin les voir, ces fameux marmots qui n'avaient pas voulu naître du sang des Gapets (fort heureusement, le petit Corse les eût dévorés!) On publia que la République connaissait les premières douleurs de l'enfantement. « Elle souffre! Ah! comme elle souffre! Ah! la pauvre République!» pleuraient ses intimes. Trente-huit millions de cœurs compatissaient. Tous les Français, les curés les premiers, en avaient les larmes aux yeux. « Vous allez voir! Vous allez voir! nous criaient les intimes! La Liberté! l'Egalité! la Fraternité! Tout ça d'un coup! » On était prêt pour recevoir les beaux enfants : déjà leurs noms éclataient en lettres pompeuses au frontispice des monuments. La France haletait. L'univers retenait son souffle. Les rois lointains se soulevaient sur leur irône et

regardaient du côté de la France, curieux et un peu sceptiques, mais attendris tout de même. Et la République enfanta M. Trouillot.

La Liberté! l'Egalité! la Fraternité! nous ne les avons point vues. Nous attendons encore la venue de cette marmaille sacrée.

L'Histoire en rira longtemps.

Je la devance. J'entre dans la baraque où nos seigneurs font leurs cabrioles infatigablement jusqu'au jour où ils envoient quérir M. le curé pour qu'il les aide dans leur dernière pirouette. Pourtant, il ne suffit point de rire. Comme nos messieurs bafouent les choses vénérables, je siffle. Ma foi, je siffle de toutes mes forces! « Et de quel droit, me dira-t-on, troublez-vous la représentation, vous qui n'êtes rien, pas même la doublure de rien?» Je ne suis rien? Faites excuse! Je suis Blondot, contribuable. Je paye, donc je suis : je suis, donc je siffle.

Et je ris. Et je siffle. Et je signe :

L'abbé Blondot, Contribuable.

Après la naissance de mon fils bien-aimé, Un Vieux Célibataire, qui vint en ce monde l'an 1900, je me croyais débarrassé du mal d'écrire à tout jamais. Ah bien oui! Des souvenirs peuplent ma mémoire et y font un vacarme! Des « histoires arrivées » où je fus, là témoin, ici acteur, me courent par la tête, habillées de phrases; et voilà que je me remets à resecréter de la littérature. Une maladie bien amusante que la mienne! Pour qu'elle traîne en longueur et ne cède^pas, je me droguerais plutôt. C'est ainsi, du reste, que les habiles parmi nos médecins se comportent avec leurs meilleurs clients, ceux qu'il faut empêcher de guérir trop vite, à cause qu'ils sont riches.

Le bon lecteur qui a bien voulu me suivre au temps de ma première attaque de littérature serait capable de ne point me reconnaître aujourd'hui. J'étais, il y a trois ans, un prêtre de campagne que rien — pas même la maigreur ascétique — ne distinguait des

S SÉPAHONS-NOUS

quarante mille curés qui, le rabat sous le menton et le bréviaire au poing, montent la garde autour des quarante mille clochers de France. On me retrouve dans la peau d'une espèce de personnage. J'étais danl'ombre et on peut me voir aujourd'hui posé, à près en équilibre, sur le chandelier. Lecteur, vow avez cette fois affaire à M. le chanoine Blondot, chancelier de l'évêché de Verney, pour vous servir! Oui bien, c'est moi qui contresigne les lettres pastorales et mandements de Sa Grandeur. En carême, à la grand'messe de paroisse où se lisent d'ordinaire les lettres épiscopales, quand MM. les curés ont promené sur le front de leurs ouailles les métaphores désuètes et les périodes à traîne de Monseigneur, ils s'arrêtent tout essoufflés, puis reprennent, baissant le ton de la voix et se dépêchant comme il convient : « Par mandement de Monseigneur, Blondot, chanoine-chancelier. «Ainsi, ce nom de Blondot, qui n'a point, je le confesse, une tournure particulièrement héroïque, sonne à plusieurs milliers d'oreilles pieuses, plusieurs fois l'an. Gomment le curé desservant de Romenay (dix-huit cents âmes) s'est-il transformé en un chanoine-chancelier? Il faut que je conte ce prodige. Et que ce soit l'avant-garde de mes récits!

M. Thury, maire de Romenay, était mort depuis trois ans déjà (1), lorsque, le 3 mai 1900, Monseigneur me manda à l'évêché. J'accourus. A peine étais-je assis dans le fauteuil de velours vert délustré par le

(1) Voir : Un Vieux Célibataire.

frottement des robes noires, que l'évêque] me dit :

— Mon cher curé, vous savez quelle perte je viens de faire. Mon chancelier, l'excellent M. Guillaume, est mort.

— Je sais, Monseigneur. Un bien digne prêtre!

— M. Guillaume n'est plus, reprit l'évêque, et je lui dois désigner un successeur. Monsieur le curé, j'ai songé à vous pour le remplacer.

Je tressaillis, tout comme si j'eusse rencontré M. Pelletan au coin d'un bois :

— A moi! fis-je abasourdi. Mais, Monseigneur, j'aime ma paroisse! Je crois y faire quelque bien. Daignez me permettre de vous demander comme une grande faveur de me maintenir où vous m'avez mis.

— Non, non, fit l'évêque; je vous prends parce que j'ai besoin de vous.

— Alors, Monseigneur, c'est un ordre?

— Votre successeur à Romenay est un de vos anciens vicaires, M. l'abbé Bridois. Je ne pouvais, je pense, remettre votre œuvre en de meilleures mains.

— .C'est vrai, dis-je, mais...

— Mais quoi?

— Monseigneur, veuillez m'autoriser à vous dire que je ne suis point né pour la bureaucratie. J'ai horreur de la paperasse!

— De la paperasse! fit l'évêque avec une petite moue scandalisée. De la paperasse! Vous avez une façon de parler des archives de mon évêché!

— Je voulais dire, rectifiai-je, que je ne me reconnais pas une vocation d'archiviste. Le goût me manque.

i H':i»ARONS-NOUS

— Vous le prendrez!

Monseigneur inclina la tête sur l'épaule gauche et

me regardant avec une bienveillance un peu narquoise :

i — Je suis très surpris de votre résistance, dit-il. Chancelier!... Enfin, puisque vous faites le difficile, vous m'obligez à vous en dire plus long que je ne voudrais et que, peut-être, je ne devrais. Dans ma pensée, ce poste de chancelier n'est pour vous qu'un premier échelon. Vous monterez plus haut. M. l'abbé Martène, mon premier vicaire général, sera évêque tôt ou tard. Oui, il sera évêque. Primo, parce qu'il le mérite; secundo, parce qu'il le désire (ce disant, Monseigneur avait le sourire un peu énigmatique d'un prélat romain). Je rêve de faire de vous le successeur de M. Martène quand Dieu, exauçant enfin ses prières, aura chargé ses épaules du fardeau redoutable — onus jormidandum — de l'épiscopat... Ah! fit l'évêque comme se parlant à lui-même, la mitre est doublée de soie : c'est pour mieux cacher les épines! Enfin, M. Martène sera évêque, puisqu'il le désire!... Votre passage à la chancellerie, continua Monseigneur, vous aura initié aux labeurs de l'administration diocésaine, à la paperasse, comme vous dites non sans irrévérence. La transition vous sera douce. Qu'en pensez-vous, monsieur le chancelier?

— Si Monseigneur, répondis- je, a quelque souci de mon bonheur ici-bas, qu'il daigne me permettre de rester à Romenay. Avec l'agrément de Votre Grandeur, je refuserai ce poste de chancelier : primo, parce

que je ne le mérite pas; secundo parce que je ne le désire point; tertio... tertio... ter...

Monseigneur m'arrêta et le tertio me resta dans la gorge où il est encore.

— Vous ferez vos adieux à vos paroissiens dimanche, ordonna le prélat et, dans huit jours, vous entrerez en vos fonctions nouvelles.

— Mais, Monseigneur, m'écriai- je avec feu, rien ne me désigne à un pareil choix! Je ne suis point homme à vivre dans les dignités. Ma personne physique... comment m'exprimerai-je?... Monseigneur, mon âme habite une bâtisse assez lourde.

— Que voulez-vous dire? fit l'évêque me regardant fixement. Vous êtes dans un état de santé fort louable, je le reconnais. Depuis ma dernière visite à Romenay, vous n'avez pas maigri; je vous en fais mon compliment.

— Et c'est là, précisément, ce qui me navre, Monseigneur! Un gros homme comme moi dans votre cour épiscopale! Tout le diocèse, en apprenant cette nomination, va s'écrier que Monseigneur est myope! Il ne manque point, parmi mes confrères, de prêtres distingués... et minces.

— Ah çà! reprit l'évêque riant discrètement, croyezvous donc que j'aie pour habitude de cuber mes candidats quand je dois pourvoir à un poste et d'arrêter mon choix sur les plus gros volumes? Je ne vous croyais pas homme à considérer sérieusement de pareilles vanités... Tenez, ajouta-t-il après un court silence, toujours avec ce sourire de prélat romain qui m'in-

quiétait, je veux bien compatir à vos petites faiblesses. Vous êtes gros, dites-vous. Eh bien, je vous nomme chanoine honoraire!

J'offris à mon évêque la figure douloureuse de l'hommequi ne «saisit» pas et qui voudrait comprendre.

— Oui, oui, reprit Monseigneur, le costume de chanoine de ma cathédrale est gracieux et désirable — beaucoup de vos confrères le disent et à peu près tous le pensent. — Rassurez-vous. On ne verra plus cet embonpoint qui vous désespère. La mosette vous amincira. Monsieur le chanoine, que concluezvous?

— Je conclus que Monseigneur s'abuse sur mon mérite.

— Allons, allons, fit le prélat que mes discours commençaient sans doute à importuner, je vous ai choisi parce que vous avez été dans votre ministère paroissial un prêtre intelligent, laborieux, prudent, zélé, éloquent, — les échos de votre conférence avec le renégat Ragut sont venus jusqu'à moi. Je vous ai choisi parce que je vous ai jugé digne. Voilà tout. Eh bien, que m'objectez-vous?

— J'objecterai à Monseigneur qu'à la mode antique, il me couronne de fleurs avant de m'immoler.

— Ah! ah! je vous immole! fit en riant l'évêque. Je vous immole! Prenez garde, monsieur le chancelier! Vous m'en direz tant que vous finirez par me faire douter de votre modestie. J'ai blanchi sous la mitre, voyez-vous, et ce ne serait pas la première fois qu'un de mes prêtres ferait mine de dédaigner un poste que

secrètement il convoite. Ne me forcez point, je vous prie, de vous accuser...

— Eh bien, dis-je vivement, je vous ai promis obéissance, Monseigneur! Je serai chancelier, puisque vous l'exigez.

— Et chanoine, dit l'évêque élargissant son sourire.

— Et chanoine, dis-je, puisque aussi Sa Grandeur l'exige.

Je m'inclinai pour baiser l'anneau de Monseigneur qui me tendait la main et je sortis.

A la porte de l'évêché, le diable m'attendait pour me tenter. Il me souffla des pensées de folle présomption. Je me pris à me remémorer les paroles louangeuses que m'avait décernées mon évêque : « Vraiment, me dis-je, je suis mieux doué que je n'osais le croire. Monseigneur ne m'a-t-il pas répété que, s'il m'appelait auprès de lui dans sa ville épiscopale, c'est qu'il me connaissait pour un prêtre intelligent, éloquent? Eloquent! eh! eh! Dans une bouche épiscopale, ce compliment a son prix. En vérité, quand je parle du haut de la chaire, je ne puis pas ne pas m'attribuer une certaine abondance, une certaine vigueur, un certain feu. Un peu plus je me croirais orateur! Ce n'est peutêtre que l'occasion qui m'a manqué. Qui sait? » Tandis que ces pensées tourbillonnaient dans ma tête, je cheminais par les rues de la ville. Sans doute, ma joie intérieure resplendissait-elle sur mon visage car je reçus de droite et de gauche plus d'un salut. Coups de chapeau par-ci, inclinations de tête par-là : On allait même jusqu'au sourire. Pourquoi s'en éton-

ner? On salue toujours le bonheur qui passe. J'arrivai à hauteur du collège dans le moment que les élèves externes s'échappent de cette bâtisse et s'en vont chanter par la ville que leurs professeurs sont des cancres.' Deux adolescents, la tête aplatie sous une casquette à galon doré, se mirent à marcher devant moi. Ils ressemblaient à tous les collégiens du pays de France. A leur torse enfantin qu'emmaillottait un veston trop large, deux longues jambes étaient appendues, deux maigres fuseaux dont un pantalon trop étroit et trop court formait l'étui. Ces gamins se retournaient fréquemment et me regardaient en chuchotant. Que me voulaient-ils? Ma nouvelle dignité éclatait-elle sur mon visage? Admiraient-ils mon jeune prestige? Ou bien... Je voulus savoir et pressai le pas. J'entendis un court dialogue.

— Tu vois ce curé?

— Oui.

— Le professeur vient de nous dire que l'éloquence de la chaire est morte. Il ne faut pas compter sur ce gros-là pour la "ressusciter.

— Ça m'étonnerait joliment! Avec une pareille figure!

Les Romains, qui étaient psychologues à leurs moments perdus, plaçaient, dit-on, un esclave à côté du char du triomphateur pour lui rappeler en douceur qu'il était un homme. La Providence me fit la grâce de me dépêcher ces deux petits esclaves pour me ramener^ à la raison et à l'humilité. « Chanoine Blondot, murmurai-je, souviens-toi que tu n'es que poussière. »

Prestement, je descendis du char de triomphe et je me retrouvai sur mes jambes au niveau des simples contribuables.

Et voilà comment je fus changé en chanoine-chancelier!

J'avais pris possession de mon poste depuis un mois à peine, quand Mgr Lefrançois mourut, emporté en quelques jours par une pneumonie. C'était un évêque dans la force grandiose du mot; un gardien, un véritable capitaine des âmes. Et il était de son siècle; point du moyen âge, ni même du dix-septième! Prêtre de mansuétude, aimant la liberté pour ses idées et pour celles des autres aussi, il se consolait très aisément de n'être point né sous Grégoire VII. Pour son Eglise, il ne demandait que le droit commun. On lui fit voir plus d'une fois qu'on le trouvait bien exigeant. Ah! certes non, il n'avait point un cerveau d'inquisiteur! Il ne songeait point à faire révoquer une seconde fois l'édit de Nantes tout exprès pour contrarier M. le pasteur Reveillaud, ni à envoyer un escadron de dragons camper chez M. Henri Brisson pour distraire les antichambres de ce mélancolique maçon. Mgr Lefrançois avait l'âme fière de ces grands évêques des anciens jours qui organisaient la défense contre les barbares, devenaient les patrons et les princes de la cité; qui bâtissaient, bataillaient, bénissaient. Monseigneur portait haut sa crosse de pasteur et ne l'inclinait pas devant les puissants. Il savait que l'Esprit-Saint n'habite pas rue de Bellechasse et que, si les évêques veulent le consulter, ce n'est point à la direction des Cultes

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qu'ils le trouveront assis sur un rond de cuir. Quand Monseigneur s'endormit dans la paix du Dieu qu'il avait servi avec vaillance, ce ne fut pas un pieux fonctionnaire qui disparut et s'en alla prendre sa retraite dans l'autre monde. Les catholiques de France dirent : « Un évêque est mort. » Fut-il jamais plus belle oraison funèbre? Nous en avons, des prélats de cette race, mais le Concordat aux mains de la bande est devenu un instrument de torture qu'on applique aux évêques lorsqu'on veut qu'ils se taisent.

Quand ses prêtres eurent déposé Mgr Lefrançois dans le tombeau qu'il s'était choisi, au pied de l'autel de Saint Charles-Borromée, dans la basilique, ils s'en allèrent songeurs et répétant : « Qui va-t-on nous envoyer? Quel est l'évêque de demain? » Ce n'était point, de notre part, simple curiosité. Nous redoutions certains noms trop connus d'ambitieux trop assouplis. C'étaient entre nous des propos qui eussent étonné et même, je crois bien, scandalisé les chrétiens de la primitive Eglise :

— Vous ne savez pas ce qu'on dit?

— Non.

— Nous avons un évêque : c'est l'abbé Grizard, du diocèse de Comminges.

— L'abbé Grizard! Dieu nous préserve de lui! Mais, qu'y a-t-il donc en ce prêtre qui le désigne à la mitre?

— Mon cher, il est le candidat du député Bossire!

— Oui, mais l'abbé Painvert est le candidat de Mme Dormand, qui est la cousine de la femme du ministre de l'agriculture! Ses chances sont solides. Quand

les femmes se mêlent de quelque chose!... Nous aurons Mgr Painvert.

— A moins que ce ne soit l'abbé Normandin, vicaire général de Vence. On lui aurait, paraît-il, demandé de prendre certains engagements. Il aurait promis tout ce qu'on a voulu!

— Vous m'en direz tant!

Un bien singulier temps que le nôtre où de tels dialogues s'échangent entre prêtres! Evêque par la grâce du député Bossire! Cela pourtant est vrai! L'abbé Painvert patronné par la cousine de la femme du ministre de l'agriculture! Jolie recommandation pour qui doit succéder aux Douze! Oui, il en est ainsi! Des mains habituées à fourrager les dentelles, les soies ou autres fariboles, et à taper sur les morceaux d'os d'un piano, distribuent des crosses aux remplaçants des Apôtres! Qui jugerait les choses sur ces apparences pourrait croire que l'épiscopat français va tomber en quenouille!

Un beau matin, nous apprîmes que celui que nous cherchions bien loin était tout près de nous. Le Journal officiel annonçait la nomination de M. l'abbé Martène, vicaire général, à l'évêché de Verney. Il devenait ainsi prophète en son propre pays, évêque de son diocèse, ce qui dérogeait à une constante tradition suivie pour les nominations d'évêques. Les pressentiments, je pourrais dire les craintes de feu Mgr Lefrançois se réalisaient : l'abbé Martène voyait la mitre lui descendre sur la tête et le bâton d'or lui tomber dans la main. Il arrivait à l'épiscopat par un chemin qu'il suivait depuis longtemps, le chemin de la prudence.

M. l'abbé Martène était l'ami de M. Jean Gaudry, député radical et Vénérable de la loge la Solidarité de Verney, qui l'avait signalé à la « bienveillance » du gouvernement. Un grand prêtre des Loges, un évêque de la religion maçonnique élisant un évoque chrétien! Ce spectacle déconcertant n'étonna personne. Et pourtant... La Maçonnerie — elle ne s'en cache pas! — est l'anticatholicisme, quelque chose qui voudrait être une contre-Eglise. C'était tout comme si, au temps du premier Empire, les Français, la veille d'Iéna, eussent donné aux Prussiens mandat de désigner le général qui, le lendemain, devait conduire la bataille. Tenons pour assuré qu'ils n'eussent pas choisi Bonaparte.

Un dimanche de juin, Mgr Martène fut consacre dans la cathédrale de Verney. La cérémonie déroula devant la ville entière la splendeur des rites antiques où revit l'âme mystique des âges de foi. La foule, qui a perdu le sens des symboles, parut s'intéresser aux seules péripéties du sacre qui amusaient sa curiosité d'enfant. Elle sembla captivée quand Mgr Martène, marchant entre deux évêques mitres, s'en alla vers le prélat consécrateur, s'agenouilla et lui présenta pour offrande deux cierges allumés, deux pains dont l'un était doré, l'autre argenté, avec deux barils de même parure : « Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir dans ces deux petits tonneaux? — Qui est-ce qui mangera ces petits pains? » A contempler certaines physionomies, je vis que ces graves problèmes angoissaient plus d'une âme. Mme Gaudry, femme de notre député, resplendissait au tout premier rang des invités. A tout ins-

tant, elle braquait sur les assistants, sur les prêtres, un orgueilleux face-à-main. Assis dans ma stalle de chanoine, je me trouvais placé non loin d'elle. Quand, la cérémonie terminée, Mgr Martène, mitre en tête et conduit par deux évêques, s'en alla par l'église en bénissant le peuple, je pus entendre Mme Gaudry qui, se tournant vers ses voisines, disait, l'air triomphant : « Il est superbe, mon évêque! » Il y avait dans le ton de la voix comme l'affirmation d'un droit de patronage, de propriété. Manifestement, cette personne, que l'abbé Saquet avait dénommée « Notre-Dame de l'Avancement », regardait Mgr Martène un peu comme sa création. « Mon évêque! » Ne nous gênons pas, je vous prie, chère madame! J'appris ainsi — ce qui ne me surprit point — que Mme Gaudry avait coopéré à l'élection de notre évêque. Au cours de la cérémonie, je ne pouvais m'empêcher d'admirer le geste crâne, conquérant, avec lequel elle plaquait sur sa large figure le face-à-main d'écaillé et promenait son regard de l'autel où les évêques en mitre d'or consacraient le prêtre qu'elle avait « désigné » pour gouverner l'Eglise de Dieu, aux stalles du chœur où s'étageaient trois cents prêtres du diocèse : chanoines chenus, en camail et rochet de dentelle, la poitrine éclaboussée d'un large ruban rouge qui tenait une croix d'émail; curés-doyens en mozette de moire à liséré violet; moines blancs de Saint-Dominique, moines bruns de Saint-François, enfants de chœur habités en coquelicots, jardin diapré où. à côté des desservants trapus et sanguins dont la tête, une rose épanouie, se couronnait de la barrette à

quatre cornes, fleurissaient de menus vicaires encore en bouton et poussaient, tels des lis, les longs séminaristes exsangues, dont le torse plat s'était faufilé dans la gaine blanche du surplis. Mme Gaudry semblait contempler ce parterre avec quelque complaisance : eh! n'était-ce pas un peu son domaine? N'avait-elle pas choisi elle-même le jardinier, ce bon Mgr Martène? Evidemment, petits ou gros, blancs, rouges ou noirs, cette grosse dame nous protégeait tous. J'avais envie de me jeter à genoux à ses pieds et de lui dire : A b insidiis diaboli libéra nos (1). Le diable, je le connaissais bien. Dans ma pensée, il n'était autre que messire Jean Gaudry, député de Verney et mari de la dame!

Je suis bien obligé de reconnaître qu'en chantant, comme elle l'avait fait : « Il est superbe, monévêque! » cette délicieuse Mme Gaudry ne cédait pas aux sollicitations d'un candide orgueil. Mgr Martène ne semblait point trop accablé sous l'éminente gloire que venait de lui conférer l'imposition des mains. La splendeur des vêtements pontificaux n'écrasait pas sa haute taille que la mitre couronnait de prestige. Et pourtant notre impression intime, à nous prêtres, qui recevions sa première bénédiction, peut se traduire ainsi : « Mgr Martène n'a point figure d'évêque. » Il m'est parfois arrivé d'entendre dire, à propos de quelque curé de campagne : « Ce prêtre n'est pas à sa place; il a une tête d'évêque! » Je serais désolé de me brouiller avec le lecteur si son

(1) Des embûches du démon, délivrez-nous.

opinion ne s'accorde point avec la mienne, mais force m'est de confesser qu'il n'y a pas un moule spécial pour les têtes d'évêques. Nos pasteurs vont chercher leur tête là où nous trouvons la nôtre, dans la nuit du mystère — s'il faisait par là seulement demi-clair de lune, moi, j'en eusse assurément rapporté quelque chose d'un peu mieux réussi que la tête de l'abbé Blondot! — Non, non, rien ne désignait Mgr Martène pour l'épiscopat, pas même la figure! Il avait reçu de la nature une tête de bon fonctionnaire, régulière, placide, faite pour être portée sur des épaules de sous-chef de bureau. Si on eût voulu signaler l'idée maîtresse qui donnait l'individualité à cette physionomie, il eût fallu nommer la résignation. Tout en lui dénotait une disposition à obéir, à s'incliner. Le regard calme, bénin, condescendant était sans flamme, sans fierté. Ce n'était point l'œil d'un homme qui doit conduire, gouverner, défendre : un évêque est un défenseur; sa mitre est un casque de combat. Les moins prévenus eussent pu deviner qu'il manquait à ce prêtre un peu de cette vaillance d'âme qui donne à l'être physique je ne sais quelle noblesse. Son corps long, abandonné, fléchissant, décelait la tendance d'un caractère à courber devant l'adversaire, un goût singulier pour la soumission. Pour nous qui le connaissions, il n'était que trop manifeste que Mgr Martène n'avait point une âme d'évêque.

Fils d'un receveur de l'enregistrement, Mgr Martène semblait avoir hérité de son père la crainte du gouvernement, qui est pour tout bon fonction-

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naire le commencement et la fin de la sagesse. On eût dit que M. le receveur des domaines lui avait transmis, avec le sang, le respect, le culte de la sainte Administration. Dans cette famille bourgeoise où l'âme de notre évêque s'était formée, il avait vu honorer et pratiquer ces petites ruses, ces petites transactions, ces petites capitulations qui permettent aux fonctionnaires de tous les pays et de tous les temps d'endormir la vigilance tracassière du pouvoir. Il gardait de son éducation une timidité d'esprit qui le faisait pâlir à la seule idée de contrarier le ministre, quel qu'il fût. Lorsqu'il entra au séminaire, ses intentions, je n'en doute pas, étaient droites. Rêvait-il alors d'être un conquérant d'âmes, un apôtre? Je n'oserais l'affirmer. Fils d'une mère très chrétienne, il avait reçu d'elle le goût de la piété, de la vie ecclésiastique avec les devoirs qu'elle impose et le droit qu'elle confère à la considération des honnêtes gens. Gomme il était — ce qu'il fut toujours — de mœurs pures, il choisit, par un calcul un peu égoïste de bourgeois chrétien, la voie qu'il jugeait la plus facile pour sauver son âme, sans renoncer aux satisfactions terrestres, aux honneurs que sa vocation lui pouvait apporter par surcroît. On l'avait trop accoutumé dans sa famille à vénérer « l'avancement » pour que l'ambition de monter dans la hiérarchie ne vînt pas habiter son esprit. Dès qu'il fut vicaire, je gage qu'il songea à la mitre : il y voyait le couronnement normal d'une vie sacerdotale ordonnée et digne. L'abbé Martène était bien décidé, dès lors, à ne négliger aucun patronage qui pût lui être profi-

table. Il enveloppa sa vie de discrétion, presque de mystère, et, sans se poser en prêtre «ministériel», — il importait de ne point effaroucher Monseigneur, — il sut glisser entre tous les excès de zèle, se gagner la bienveillance des gens de la bande gouvernementale, ne point s'aliéner l'estime ombrageuse des croyants. Il flirtait avec la préfecture et ne déplaisait point aux châtelains du diocèse qui jamais ne lui firent grise mine; car, s'il omettait d'anathématiser « la gueuse », il se gardait comme d'une maladresse de la déclarer immortelle. Aussi évitait-il les discussions politiques, les débats doctrinaires où, dans le feu de la polémique, on s'abandonne parfois à des déclarations qui permettent de cataloguer un homme ou dans la série des « libéraux » ou dans celle des « intransigeants ». Et sait-on jamais l'idée qui régnera demain? Quand il parlait du haut de la chaire, il répandait dans son auditoire des phrases ouatées de circonspection : pas la moindre pieuse boutade qui eût pu chagriner la conscience ministérielle de M. le préfet. On ne connaissait point d'intime à l'abbé Martène. Un ami est souvent bien compromettant : il advint plus d'une fois qu'un prêtre vit la crosse fondre dans sa main, parce que ses amitiés n'exhalaient point une odeur agréable au gouvernement. L'abbé Martène ne l'ignorait pas : il évitait le piège de l'amitié. C'est ainsi, en cheminant par les voies de la prudence, qu'il parvint à l'épiscopat. Lorsqu'il connut sa nomination, il dit : « Mon pauvre père serait bien heureux s'il était encore de ce monde! » Toute une confession tenait dans ces paroles. Eh! oui,

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M. le receveur des domaines eût été fier de voir son fils gagner dans l'armée ecclésiastique le grade suprême. Un bel avancement, ma foi, et combien désiré! Ce que nous savons de saint Paul nous enjoint d'affirmer que l'apôtre se faisait une autre idée de l'épiscopat. On disait de l'abbé Martène : «C'est un bon prêtre », et il était juste qu'on portât de lui ce témoignage. Irréprochable dans sa vie, il avait gardé, au plus fort de sa fièvre ambitieuse, la foi et la piété qui, trente ans auparavant, le guidaient vers le séminaire. Ni la loi morale, ni la loi écrite n'interdisent à un prêtre de rêver crosse et mitre : l'abbé Martène désirait l'épiscopat en toute sérénité de conscience, un peu comme un honneur qui était dû à ses trente années de sacerdoce. Avant même que Mgr Lefrançois ne m'en fît confidence, je connaissais les aspirations de notre vicaire général dont jamais, pourtant, il n'avait fait l'aveu à personne. Je n'ignorais pas non plus que si, au voisinage de la cinquante-sixième année, l'abbé Martène ne voyait pas l'anneau d'améthyste briller à son doigt, c'est que ses désirs avaient été contrecarrés jusqu'alors par son évêque. Tant qu'il avait vécu, Mgr Lefrançois, redoutant de voir la houlette de pasteur tomber en des mains trop débiles, avait usé de ses relations en cour de Rome pour faire biffer Je nom de Mgr Martène de toutes les listes d' « épiscopables » chaque fois que ce nom y était inscrit, et il y était toujours. L'influence de l'évêque était morte avec lui. Quand l'abbé Martène fut proposé par le ministre pour l'évêché de Verney,

la nonciature tenta encore une fois de l'écarter. Rome avait quelque défiance de ce prêtre dont l'âme était si bien verrouillée que personne, pas même son évêque, n'en avait franchi le seuil. Le ministre tint bon. Il menaça, si on s'obstinait à évincer l'abbé Martène, d'écarter certains candidats proposés pour d'autres évêchés et qu'il savait agréables à Rome. Le Vatican se résigna après s'être enquis et assuré de la pureté de vie du candidat.

J'avais bien entendu Mme Gaudry s'écrier, en contemplant Mgr Martène : « Il est superbe, mon évêque! » mais ce ne fut pas pour moi une révélation. L'abbé Martène devait son élévation à la famille Gaudry, puissante sur le cœur des ministres. Je le savais et aucun prêtre du diocèse ne l'ignorait. Mais quelle attitude Monseigneur avait-il gardée au cours de cette intrigue qui venait de recevoir son couronnement? Avait-il sauvegardé sa dignité, son indépendance future? Qu'avait-il promis en échange de l'épiscopat? La vérité ne se montrait à nous qu'à travers un brouillard. Durant la semaine qui suivit la cérémonie du sacre, une nouvelle qui, déjà, flottait dans l'air depuis quelques jours, sous forme d' « on-dit », prit figure de certitude. Nous apprîmes le prochain mariage de Mlle Berthe Martène, nièce de Monseigneur, fille unique de son frère Charles, avec M. Georges Gaudry, fils de^notre député. Aussitôt, les brumes qui nous cachaient la vérité semblèrent se déchirer et les « dessous » de la nomination parurent émerger dans une clarté d'évidence. Notre député faisait offrir la mitre

à l'abbé Martène qui, de son côté, donnait à la famille Gaudry sa nièce ornée de cinq cent mille francs de dot. « Eh bien, non, me disais-je alors, un pareil marché est indigne d'un prêtre honnête! L'abbé Martène a une conscience! » J'eus bientôt la joie de découvrir que M. Charles Martène, frère de Monseigneur et père de Mlle Berthe, était percepteur de première classe à Champvieux et briguait une recette particulière. Veuf depuis deux ans, M. Charles se trouvait, par le bienfait d'une succession, nanti d'une fortune importante; mais, si ses rentes lui permettaient de rester homme libre, il avait une âme de fonctionnaire et le bât lui était doux à porter. M. Charles cherchait, depuis longtemps, à se placer sous le patronage de son député. Une seule chose lui semblait enviable : s'atteler à la charrette qui, à travers les ornières et les cahots de la politique, portait la fortune de M. Jean Gaudry. Celui-ci, de son côté, loin de repousser cette sympathie qui s'offrait, sut l'encourager. Il pensait que Mlle Berthe Martène, illustrée d'une dot de cinq cent mille francs, était la femme attendue pour son fils Georges, un gaillard qui donnait à son papa plus de tintouin que tous les suppôts conjurés de la réaction! Il voulut être bon prince. Il savait que le ministre des cultes proposait l'abbé Martène pour l'évêché de Verney. Aussi n'hésita-t-il pas à faire à M. Charles Martène de discrètes propositions : celui-ci recevrait enfin sa recette tant convoitée et, par surcroît, — le député voulait être magnifique, sachant qu'il ne lui en coûtait rien/ — le frère aîné, l'abbé

Hippolyte Martène, serait nommé à l'évêché de Verney. M. Jean Gaudry mettait à cela une toute petite condition : son fils Georges épouserait Berthe Martène. M. Charles agréa ces propositions avec une allégresse qui s'explique : n'allait-il pas, grâce à cette ingénieuse « combinaison », pouvoir accomplir sa destinée, c'est-<à-dire « avancer *>? Et sa fille qui devenait la bru d'un député influent! Et son frère l'abbé qui recevait lui aussi de l'avancement! Quelle aubaine pour la famille! M. Charles savait goûter les petites joies de la vanité satisfaite : de penser qu'il allait devenir le frère d'un évêqu*3, d'un chef des fonctionnaires de l'Eglise, cela enchantait son amour-propre. L'abbé Martène fut, par prudence, rigoureusement tenu à l'écart des négociations. On craignait une révolte de sa fierté, de sa dignité, et que sa conscience alarmée murmurât le « non licet. » Il n'ignorait pas que des négociations s'étaient ouvertes dont l'aboutissement pouvait être le mariage de sa nièce avec Georges Gaudry : il aima mieux tout ignorer. Il reçut sa nomination comme si elle lui était venue du ciel directement, comme si l'or de sa mitre n'eût pas été terni par le frôlement de certaines mains. Mgr Martène savait que Mme Gaudry avait sauvé sa candidature au moment où elle allait sombrer. Devant la résistance de Rome, le ministre fléchissait, quand Mme Gaudry s'était écriée : « Je veux que Georges soit le neveu d'un évêque! » Elle s'était précipitée chez l'Excellence qui distribue les mitres, et, présumant l'agrément de son mari, lui avait déclaré que « M. Gau-

dry et ses amis » retiraient leur confiance au ministère si Pabbé Martène était évincé. Le ministre, cU moins en moins las de faire les délices de la France s'entêta à soutenir le vicaire général de Verney Rome capitula. Mme Gaudry avait, semble-t-il, quel que droit d'appeler Mgr Martène « mon évêque » Evêque de Mme Gaudry! L'arbre du Concordat plant( en terre maçonnique donne de tels fruits! Ils soni amers. Puisque je le pense, pourquoi le tairais-je donc!

Cette famille Gaudry, il faut pourtant bien que y vous la présente! Elle joue un rôle de tout premie plan sur le théâtre de mon récit. C'est un album d< portraits que je dois ouvrir devant vous. Peut-être lecteur, trouverez-vous la séance un peu longue Patience. Rendez-moi le service de m'écouter san humeur : je vous revaudrai cela à la prochaine occa sion!

M. Jean Gaudry était député de la première cir conscription de Verney. Sa nuance dans l'arc-en-cie politique? Radical-socialiste et ministériel par con viction, par vocation, par destination. Sa profession avant qu'il exerçât le métier de député? Il n'étai ni médecin, ni vétérinaire, ni marchand de vins : j< ne puis vous dire plus clairement qu'il était avocat

Sa religion? La maçonnique! Il n'était point né dans cette confession. Même en sa jeunesse, il avait porté la soutane et la barrette du séminariste, avait reçu les ordres mineurs et, comme pris de peur, s'était arrêté en face du sous-diaconat. Le jour de sa tonsure, il avait pris solennellement Dieu pour son héritage, mais il avait depuis renoncé à la succession, à cause des dettes. En cette année où débutent mes récits, M. Gaudry était Vénérable de la loge la Solidarité de Verney. Le lecteur voudra bien me dispenser d'étaler mon étonnement en face de ce spectacle : un ancien séminariste Vénérable d'une loge! Tant de fois nous avons vu aussi bien, mieux même! Ne vivons-nous pas en un tejnps où plus d'un parmi nos maîtres fut candidat à la sainteté dans un séminaire ou un couvent avant de passer par l'auberge du pouvoir qui abrite tant de vagabonds d'odeur suspecte? Ne vivons-nous pas en un temps où, si l'on cherchait bien, l'on trouverait des vieilles soutanes dans les placards de plus d'un ministère? Aussi ne vous présenterai-je pas M. Gaudry comme un phénomène en son genre. Je veux signaler toutefois ce qui, à mon sens, lui créait une façon d'originalité. M. Gaudry avait porté le froc et n'arrivait point à s'en dépêtrer. « La soutane de l'abbé Nessus, » comme dit l'abbé Saquet, celui de mes confrères qui, en fait de jeux de mots,fpréfère la quantité à la qualité. Il avait gardé comme 'la nostalgie des gens et des choses d'église; il s'y intéressait malgré lui et ne se consolait point de ne pouvoir détester les curés autant qu'il l'eût jugé prudent et

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convenable à son état. Sans doute, à la Chambre, dans ses discours, ses articles de journaux, ses prospectus électoraux, il partait en guerre contre nous. Comme Vénérable de la loge de Verney, il nous excommuniait à tour de bras, au nom de la Raison, une divinité qui ne m'a pas l'air d'aimer la plaisanterie! Sans doute, il ne perdait jamais une occasion de tourmenter le curé; mais, persécuter les gens, c'est encore une manière de s'intéresser à eux et de prouver qu'on ne les oublie pas. A la Chambre, pendant la discussion du budget des cultes, il avait toujours un discours à placer; à la moindre interpellation sur les « menées cléricales », notre Gaudry bondissait, s'agitait, frétillait, clabaudait.«Les curés, mais c'était sa partie! » Il ne permettait à personne de s'occuper d'eux avant lui et autant que lui! Dans toutes ses proclamations électorales, il s'écriait : « Respectons la religion, mais écrasons le cléricalisme! » Cette formule, qu'il n'avait même pas inventée et avec laquelle M. Jean Gaudry trouvait moyen de se faire une rente annuelle de neuf mille francs par an, — sans compter les pourboires, — n'était dans sa bouche qu'une pantalonnade oratoire. Il n'y a pas de cléricalisme sans clergé. Tuer l'un, c'est assassiner l'autre. Or, jamais M. Gaudry n'eût permis qu'on exterminât la race des curés. Il nous aimait bien trop pour cela et nous lui étions bien trop utiles! C'eût été lui arracher le pain de la bouche que d'abîmer ses chers curés. Cette attraction étrange, invincible qui le portait vers nous, et que, sans doute, il ne s'avouait pas à lui-même, l'humiliait, mais moins assurément que

certaine autre disposition qu'il découvrait en son âme. M. Gaudry , aux j ours de sa j eunesse, avait eu la foi : il ne parvenait point à s'en guérir. Et, pourtant, quel meilleur remède que les pratiques de la religion maçonnique? Cette médication était inopérante chez M. Jean Gaudry. En certaines circonstances, la piété ressortait toujours. Il croyait en Dieu de temps en temps : 1° quand il avait peur; 2° quand ses affaires électorales ne marchaient pas. De santé précaire, il avait vu plus d'une fois la Mort à sa porte, prête à entrer. Le fossoyeur le guettait. Presque chaque hiver, une bronchite chronique menaçait de l'arracher à la tendresse de ses électeurs. M. Gaudry avait alors des crises de foi et il revenait, pour un temps, à la piété de sa jeunesse. C'est qu'instinctivement, et comme par une vocation naturelle, M. Gaudry était du côté du plus fort. Or, si, en ce monde, Dieu n'est pas à redouter, puisqu'il ne vote pas, les choses pourraient se passer autrement là-bas, où c'est Dieu qui est président du conseil et qui distribue les places. M. Gaudry avait été, au temps de sa pieuse enfance, assez imbu de catéchisme pour deviner que Dieu n'est pas aussi facile à piper que ces bons électeurs, race crédule et gobeuse s'il en fût. Aussi, durant ses maladies, notre député ne négligeaitil rien pour rentrer en grâce auprès de Celui que des avocats de province ont choisi pour adversaire. Deux fois M. Gaudry se confessa et reçut l'extrême-onction. Sa piété montait avec la fièvre et tombait avec elle. Une nuit, il eut quarante et un degrés et édifia par la ferveur d< son repentir le prêtre qu'il avait fait appeler.

La fièvre décrut et la piété s'en alla. Il reprit ses fonctions dans le clergé maçonnique, mais garda, au plus intime de lui-même, la foi de ses jeunes ans pour s'en servir dans l'occasion. « Le tout de l'homme, pensait Jean Gaudry, mon tout à moi, ce n'est pas de vivre en odeur de sainteté; non, c'est de mourir propre.» Aussi ne négligeait-il rien de ce qu'il regardait comme une « précaution ». S'il lui arrivait d'entrer dans une église — toujours en prenant grand soin de n'être pas vu, — il glissait un sou, quelquefois deux, dans le tronc de la confrérie la Bonne Mort. « Il faut mettre tous les atouts dans son jeu, » se disait-il. Et, pour s'en rafraîchir la mémoire, il répétait mentalement Y « acte de contrition » qu'il voulait réciter avant de sortir de ce monde pour être bien reçu là-haut.

C'est que, dans cette famille Gaudry, on était toujours candidat à quelque chose! Notre député restait candidat au Paradis. Pour lui, les imbéciles n'avaient pas droit au ciel : il n'y avait que les malins pour savoir le ravir. Aussi comptait-il bien escamoter une absolution in articulo mortis. « C'est si vite fait! » pensait notre Gaudry. Un acte de contrition : « Mon Dieu, j'ai un immense regret... » Et puis, s'il y a par là, toul près, un curé, cela ne gâte rien. Un petit signe d< croix, quelques paroles : Ego te absolvo... Une, deux, trois, emballé pour l'éternité! Puis, histoire de se désinfecter, arrêt forcé au Purgatoire où l'on se nettoie, 01 l'on se désinfecte. Puis, après un séjour plus ou moins long que les bonnes âmes par leurs prières, que ces bons curés par leurs messes, s'ingénient à abréger, oi

arrive frais et propre au débarcadère du Paradis où Dieu vous ouvre les bras. Pour peu que l'on soit malin, ce n'est pas plus difficile que cela, lorsqu'on est député du Bloc, d'attraper un bonheur éternel!

Ce qui, après la capture d'une dot de cinq cent mille francs, enchantait le plus notre député dans le mariage de son fils avec Mlle Martène était de songer que lesGaudry s'alliaient à une famille d'évêque. Il voyait là presque une sauvegarde personnelle, comme une garantie de salut. Damner un député, père du neveu d'un évêque, Dieu n'oserait pas! M. Gaudry s'assurait ainsi une place de tout repos dans l'au-delà et ne négligeait pas de travailler à son bonheur terrestre qui était de rester député jusqu'à son dernier souffle. Son rêve n'était point compliqué : avoir toute sa vie un permis de circulation gratuit sur le réseau français, et le Paradis à la fin du voyage : son ambition s'en tenait là. Pour garder le droit au permis, M. Jean Gaudry ne s'épargnait aucun labeur. Il poursuivait sa guerre au cléricalisme, harcelant les fonctionnaires de sa circonscription qui allaient à la messe, pris de la fringale des laïcisations, ensemençant de haine les cerveaux campagnards, mettant le suffrage universel en garde contre ce qu'il appelait les « balivernes des curés ». Je crois bien que, né malin, notre député riait en lui-même du bon tour qu'il allait jouer à ses électeurs roulés une fois de plus, et pour l'éternité! A penser que, du haut des béatitudes paradisiaques, il contemplerait le troupeau crédule des contribuables peinant sous la trique des mauvais bergers, tandis qu'il aurait,

lui, un siège do bienheureux inamovible, il goûtait d'avance une joie très pure à se savoir plus rusé qu'un simple électeur. On eût vraiment dit qu'il avait à cœur d'éloigner ses électeurs du Paradis, tant il mettait de zèle à discréditer ceux qui en détiennent les clefs. Un bonheur qui vous est commun avec trop de monde, n'est plus un bonheur. Les privilèges — surtout en démocratie — font toujours plaisir là où ils passent. On eût pu croire que M. Gaudry tentait, par tous les moyens, d'amoindrir le nombre des élus, afin de jouir mieux et plus commodément de son bonheur à lui. Et peut-être, après tout, ne tenait-il pas beaucoup à retrouver ses électeurs par delà la vie terrestre. Il leur avait tant menti en ce monde qu'il se les imaginait aisément transformés en accusateurs dans l'autre.

M. Jean Gaudry souffrait aussi d'accès de foi, si une catastrophe le menaçait, si ses affaires électorales se dérangeaient. Quand l'histoire du Panama creva sur la France comme un abcès trop mûr, M. Gaudry retrouva, pour prier le Dieu des chrétiens, les élans de sa douzième année. C'est qu'alors la nef qui portait la fortune de M. Jean était dans une mauvaise passe. La tempête soufflait sur le Parlement : il y avait, dans les ténèbres des couloirs, des pleurs et des grincements de dents. Le nom de notre député brillait d'un éclat tempéré, sur la liste des« chéquards », à côté de noms plus illustres d'escrocs plus éminents. Un individu qui exerçait dans les couloirs de la Chambre la profession très lucrative de courtier en consciences avait écrit en i égard du nom de notre député, sur son carnet qui fut

saisi : « M. Jean Gaudry, prix moyen. » En vérité, notre représentant chéqua-t-il? Je crois bien que, né modeste, il ne voulut pas rester honnête, pour ne point se faire remarquer. Et puis, la tentation dut être si forte, pour notre Jean, d'échanger un bulletin de vote qui ne lui coûtait rien contre un bon petit chèque! Une lutte à soutenir contre soi-même est toujours un peu fatigante; aussi M. Gaudry estimait-il que le meilleur moyen de se débarrasser d'une tentation, c'était encore d'y succomber. En tout cas, un non-lieu vint bientôt le lessiver. Restait, malgré tout, une certaine odeur, et, aux élections qui suivirent le nettoyage, notre Jean craignait fort que l'odorat de ses « commettants » ne s'en offensât. Aussi, en ces jours d'angoisse, suppliaitil le Dieu qui tient dans sa main le cœur des électeurs de lui être secourable. « Dieu des urnes, venez à mon secours! » criait-il. Comme notre Jean connaissait la maxime : « Aide-toi, le ciel t'aidera, » il ne négligeait pas les moyens anciens et toujours nouveaux qui séduisent l'électeur. Il jetait à pleines mains dans la gueule du suffrage universel, ce fauve qui doit nous dévorer tous, et les palmes, et les croix, et les ordres du poireau, et les bureaux de tabac, et les nominations de cantonnier, et des cornettes de sœurs, et des frocs de moines, et des goupillons de curés, le tout convenablement arrosé de mensonges. C'est avec cette grosse nourriture, avec cette pâtée, que ça s'apprivoise un suffrage universel! M. Jean Gaudry fut réélu. Je crains fort qu'il n'ait oublié de remercier Dieu de son succès. Sa dévotion était celle de quelques matelots qui ne

prient que pendant la tempête. Sa crise de foi passée, M. Gaudry se rouvrit aux grands espoirs. Son père, un brave homme de cultivateur, ferme dans ses convictions catholiques et que révoltait le cynisme pratique de son fils, n'avait-il pas déclaré, lorsque celui-ci était venu lui apprendre son élection de député radical-socialiste :« Jean, tu ne seras jamais qu'un propre à rien! » Aussi, notre Gaudry ne voulait-il pas faire mentir la prophétie paternelle et rêvait-il obstinément de devenir ministre. Il se disait, avec une apparence de logique, que, n'étant propre à rien, il était bon à tout.

La plus belle parure de la vie de M. Jean Gaudry, c'était assurément Mme Jean Gaudry, née Rosita Marcinac. Il l'avait, disait-on, épousée par amour. Je veux être pendu si c'est vrai! Jean Gaudry victime d'amour! Mais alors, on nous l'aurait changé! Tel que je le connaissais, il n'avait point pour habitude d'offrir l'hospitalité de son âme à un sentiment désintéressé comme est l'amour, mais bien, au contraire, de n'y accueillir que des passions lucratives : la haine, par exemple, qui dans une démocratie menée par des jacobins est d'un si bon rapport (et encore, le malheureux enrageait-il de ne point haïr le curé autant qu'il l'eût fallu)! En ce temps-là, il y a quelque trente ans, Rosita fleurissait, avec quelle grâce, je m'en doute un peu, parmi les orangers ses frères et les roses ses sœurs, au bord de la mer bleue, à Nice en Provence. C'est là qu'un beau matin, notre Jean^vint la cueillir, de Verney où il avocassait. Ce n'était pas l'amour qui le conduisait en Provence. Rosita était riche, ou, du moins,

Jean le croyait : l'odeur de la dot, voilà ce qui l'avait nis en appétit de mariage. La jeune fille avait pour jère un Marseillais qui vendait de l'huile d'olive, pour mère une Italienne. Le ménage aimait la parade, l'os- :»ntation, quelque peu la pose; qualités qu'on retrouvait embellies dans leur fils Jacques, camarade de Lan Gaudry à l'Ecole de droit à Paris. Le jeune Mar- >;inac avait séduit, par sa jactance, son étalage de faux uxe, le fils du père Gaudry, qu'aux vacances il invita à un séjour dans sa famille. Jean vint, plusieurs années de suite, de plus en plus flatté d'être si bien accueilli dans cette famille cossue qui avait villa au bord de la mer, plantations d'oliviers. Jean Gaudry sut plaire à Rosita. Bientôt le jeune avocat eut le cœur pris. Il tomba amoureux de la dot quand il en connut le chiffre. Il lit sa demande. On l'agréa avec un empressement qui étonnait Jean lui-même, mais qu'il s'expliqua quelque temps après. Au cours du voyage de noces, où l'on visitait les hôtels d'Italie, une lettre de France vint le surprendre parmi les rosiers de Bellagio, au bord du lac enchanté. On lui annonçait la faillite de son beau-père, c'est-à-dire la ruine, c'est-à-dire l'effondrement de sa propre fortune : cette dot dont il était si éperdument épris, Jean Gaudry n'avait encore pu l'étreindre. Marcinac père, le jour du contrat, avait bien stipulé deux cent mille francs sur l'acte, mais il n'avait versé que des promesses, tout comme un candidat aux élections législatives. La dot envolée, Rosita lui restait qui, à elle seule, valait une fortune, et même un peu mieux. C'était une femme avisée, d'un

sens pr;ii ique très exercé, et qui, pour juger celui qu'elle avait choisi, fit preuve d'une étonnante sagacit « Jean, se dit-elle, je le connais. A quoi est-il bon? Que diable pourrait-on bien faire de lui? Il est plus rusé qu'intelligent, plus bavard qu'éloquent, plus menteur que brave, un peu farceur, un peu fainéant. Il ferait un député hors ligne. Je ne vois qu'un moyen de l'utiliser, c'est de le faire entrer à la Chambre. » Mme Gaudry choisit elle-même les convictions qui devaient être à l'avenir celles de son mari : elle lui fournit toute préparée l'opinion qu'il aurait à défendre, sa vie durant : « Mon gros, lui dit-elle, tu seras ministériel. Du reste, c'est à la mode! » Elle dirigea les votes de son époux et sut lui faire porter sa confiance du rose Méline au pourpre Brisson, au « sang de bœuf » Combes; si bien que notre Jean nous apparut un beau matin déguisé en loup anticlérical et il se mit à hurler avec ses frères : « A bas la calotte! » Prodige! L'arrondissement de Verney fut anticlérical quand on apprit que M. Gaudry l'était devenu. En France, les députés prennent l'opinion de leurs électeurs, à moins que ce ne soient les électeurs qui s'approprient celles de leurs députés. Echange de bons procédés qui s'appelle le « suffrage universel! «Sachez donc qu'en l'année où s'ouvre mon récit, M. Jean Gaudry ne parlait rien moins que d'exterminer la race des moines et des moinesses et de réduire tous les curés de France à se faire, pour vivre, voleurs de grand chemin. Pour M. Gaudry, la France se divisait en quatre-vingt-six départements, qu'il partageait en deux compartiments : les « républi-

oains » d'un côté; de l'autre : « la Congrégation.» Ainsi. moi, j'étais la Congrégation. Prudence, ma cuisinière, c'était la Congrégation. Vous-même, lecteur, si M. Gaudry vous eût surpris conduisant votre femme à la messe, il eût dit vous désignant : « Voilà la Congrégation! » La Congrégation, c'était quiconque ne se fournissait pas de philosophie à la Loge, le seul comptoir où se débite « la pensée libre » (par privilège de l'Etat).

El n'allez pas cpoire que Mme Gaudry fût une « libérée », une libre-penseuse pratiquante! Oh non! Rarement elle manquait la messe. Elle eût mieux aimé, je crois, se brouiller avec la femme d'un ministre que de manger gras le vendredi saint. Si quelqu'un s'étonnait devant elle de voir son mari si échauffé poutre le catholicisme, elle se contentait de dire, en manière d'excuse : « Que voulez-vous? il faut bien faire bouillir la marmite! Ce n'est pas toujours drôle, allez, le métier de député! Ces messieurs sont bien obligés d'être anticléricaux, les pauvres! Autrement, on les remercierait, et ce ne serait pas long! L'électeur aime ça, l'anticléricalisme, ou, du moins, on lui fait croire qu'il l'aime. Il faut bien qu'on lui en donne! Pensezvous que Jean ne préférerait pas laisser les curés tranquilles? » Philosophie du temps présent ! Précieux aveu! H nous ouvre une petite lucarne sur le cerveau de nos maîtres : nous découvrons par là plus d'une i curiosité ».

Mme Gaudry avait de la religion une conception

/ singulière que, sans doute, elle tenait de sa mère

l'Italienne et que son mari eût été mal venu à lui

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reprocher. Gomme notre Jean, elle retrouvait Diei aux heures difficiles et priait avec acharnement dans les moments de peur. Dans cette famille, on avait bien vraiment des coliques de piété. Pendant l'orage, Mme Gaudry connaissait des terreurs indicibles et ses transes tournaient en prières. Elle allumait alors, devant une statue de la Vierge, toutes les bougies de la maison. Une nuit, — c'était un 13 juillet, — comme, en l'absence de son mari, elle villégiaturait dans la maison de campagne des Gaudry, à Nanvignes, tout près de Verney, un orage obstiné promena l'épouvante sur le village pendant six heures. La femme de notre député alluma les bougies devant la Madone; mais, la stéarine vint à manquer. Ce diable d'orage tenait bon et refusait d'aller plus loin. A demi folle de peur, Mme Gaudry saisit les lampions préparés pour les illuminations du lendemain, 14 juillet, les posa tout allumés devant la statue, puis se prosterna, les mains sur les yeux, pour ne pas voir les éclairs. Elle se fatigua de conjurer le ciel plus vite que l'orage de gronder. Elle s'endormit à genoux, tandis que les lampions verts et jaunes agonisaient. L'aurore surprit Mme Gaudry, le front appuyé contre le marbre d'une commode, un bras passé autour du cou, pareille à un grand, oiseau qui, pour mourir, replie la tête sous son aile. La femme de chambre trouva sa maîtresse en cette posture et publia le fait par la ville.

Mme Gaudry honorait de sa confiance les saints du Paradis : elle portait ses prières de l'un à l'autre; quittait, en le boudant, celui-ci qui ne l'écoutait plus

revenait aimable à celui-là que, déjà, elle avait abaniné, après un insuccès. A Rosita, le Paradis apparaissait comme un parlement supérieur, beaucoup plus distingué que l'autre, celui de son époux. Les saints étaient des députés, de ceux qu'on appelle « très influents », et qui avaient pour fonctions de recevoir e1 de faire aboutir les pétitions des innombrables électeurs épars sur cette terre. A rencontre des gens du coin du quai qui promettent tout et ne tiennent rien (Rosita ne l'ignorait pas), les députés du ciel devaient toujours aider leurs clients à se tirer d'embarras ; « Autrement, pensait-elle, à quoi bon s*fltdresser si haut? » Si elle n'obtenait pas ce qu'elle demandait, Mme Gaudry boudait. Lorsque M. Waldeck- Rousseau démissionna, alors que tant de convoitises rôdaient autour du pouvoir. M. Jean Gaudry n'obtint pas un bon numéro à la loterie des portefeuilles. Rosita s'en prit à ut \ntoine de Padoue qu'elle avail chargé spécialement de cette affaire. Elle lui retira sa confiance et le mil <'ii quarantaine. Ce pauvre Jean, pas même mi- >tre de l'agriculture! Ces choses-là ne se pardonnent

La religion cohabitait en elle avec la superstition. Mme Gaudry avait la terreur de certains nombres : le chiffre 13 lui donnait la fièvre. Ce n'est pas elle, assurément, qui fût partie en voyage un vendredi : elle

loutait bien trop un tamponnement, ou un déraillement, ou une syncope en cours de route. « Vendredi, mauvais jour, » disait-elle. Jamais elle n'acceptait une invitation à diner sans s'enquérir du nombre des con-

vives : s'ils allaient être treize, par hasard! L'un d'entre eux mourrait sûrement au cours de l'année et — saiton jamais? — la fatalité du nombre 13 pourrait fort bien s'appesantir sur elle! Il advint pourtant qu'à un dîner chez des amis, un convive inespéré étant survenu, Mme Gaudry constata avec stupeur qu'on était treize autour de la table. C'était comme si la Mort en personne se fût assise au milieu d'eux! Son appétit en fut troublé et, dès ce jour, son esprit connut de vives alarmes. Qui des treize allait mourir avant la fin de l'année? Heureusement pour Mme Rosita, il y avait, parmi les convives, un poitrinaire déjà fort com-'t promis. Mme Gaudry le surveilla, alla plus d'une fois prendre de ses nouvelles, tenta même de savoir du médecin si le malade n'allait pas bientôt quitter le monde où l'on tousse. En novembre, le poitrinaire s'évada précipitamment de la vie et Mme Gaudry récupéra sa sérénité. Plus de danger pour elle et les siens : la fatalité avait sa victime. Pour Mme Rosita, le nombre 13 était comme une nuée d'orage qui s'en va plus loin lorsqu'elle a lancé la foudre sur un arbre ou un sommet. Le poitrinaire avait reçu la décharge : on était sauvé!

Mme Gaudry, on le voit, n'avait point à en remontrer à son ma^i pour sa manière d'entendre la religion. Loin de songer à se blâmer, à se railler, les deux époux, mieux avisés, cherchaient au contraire à se concerter pour amoindrir le plus possible les risques de leur âme au moment de la grande séparation. Ils avaient conclu entre eux une convention, un pacte : lorsque l'un

d'eux tomberait malade, en danger grave du moins, l'autre, en toute hâte, enverrait chercher le prêtre. C'était une assurance mutuelle contre l'enfer qu'avaient formée les époux Gaudry. Et, confiants, rassurés, ils cheminaient par les routes de ce monde avec, au cœur, l'espoir de se retrouver là-haut, heureux pour toujours après avoir au préalable tiré de cette vie terrestre tous les agréments qu'elle peut donner. Aussi, pourquoi « se tracasser? » comme disait familièrement Mme Gaudry; leurs « précautions » n'étaient-elles pas prix

Je serais inconsolable si, sous couleur de vous faire le portrait de Mme Gaudry, je défigurais la femme de notre député et ne vous donnais d'elle qu'une caricature. Il s'en fallait qu'elle fût ridicule en tout temps; il s'en fallait encore plus qu'elle fût odieuse à tous! Non, vous n'eussiez trouvé dans Verney personne pour la détester, pas même moi, je vous assure! Mme Gaudry s'en allait par la ville semant autour d'elle los sourires, les compliments embaumés, ces petites flatteries sucrées dont se régale notre vanité, ces paroles vaines qui ne sont pas autre chose que le mensonge mis à la portée des gens habiles ou bien éduqués. On avait recours à l'intercession de Mme Gaudry pour une « bon no placo », une faveur, des décorations variées. Elle ne rebutait personne et donnait à tous une promesse enrichie de paroles louangeuses. Après avoir « fait » son mari, l'avoir tiré par le bout du oez jusqu'au parlement, elle l'y maintenait solidement boulonné à son siège do député : « Mais qu'est-

oe que j'en ferais, puisqu'il n'est bon qu'à ça? » ne si lassait-elle pas de penser. Plus d'un, parmi les électeurs, votait pour notre Gaudry parce qu'il était le mari de sa femme : « Rosita est une ensorceleuse, » disait d'elle son époux. « Quel bon garçon, cette Mme Gaudry! » disait-on de tous côtés. Attirante, exubé rante, envahissante, habile à cacher les artifices d'un rouerie très féminine sous ce bon garçonnisme d'apparat, elle escamotait votre sympathie : on était soûl le charme, avant même qu'on eût songé à se défendre. Ce n'était pas pour rien que Rosita avait pour père un Marseillais, pour mère une Italienne, la fille d'une race où l'on porte, pour ainsi dire, son âme au dehors comme un prospectus que tout le monde peut lire. Elle avait le cœur œcuménique et conviait la ville entière, l'arrondissement, le département à entrer dans l'intimité de sa famille, à entendre ses confid< fleuries le plus souvent de jolis mensonges. Les adversaires politiques de son mari environnaient Mme Gaudry d'une admiration qu'ils gardaient secrète et n'osaient s'avouer à eux-mêmes. On se plaisait à saluer en elle l'épouse irréprochable, la mère incomparablement zélée qui avait su conduire ses fils vors de tranquilles pâturages du budget, la cuisinière éminente qui ne craignait pas de révéler ses plus précieuses « recettes » aux dames de la réaction.

A cette belle médaille, il y avait un envers : Mme Gaudry se courrouçait facilement. On se garait autour d'elle, quand Mme Rosita faisait explosion. Avec ceux qui refusaient de se laisser ensorceler, elle devenait

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promptement impérieuse, étant du bois dont on eût fait une colonelle d'amazones — d'un régiment qui ne sortirait pas en temps d'orage! Ses ressentiments étaient toujours plus ardents que tenaces. Mme Gaudry ne se couchait jamais avec sa colère pour train.

Quelques critiques partaient bien aussi, d'ici, de là, à son adresse. Ma vieille domestique, qui a de l'aigreur contre les puissants du jour, recueillait ces reproches et en faisait une botte.

— D'abord, déclarait Prudence, cette bonne femme-là porte la culotte dans son ménage, et ça ne convient pas! Un homme, c'est un homme. Une femme, c'est une femme. Et puis, elle veut se frotter au grand monde : ça ne convient pas non plus pour la femme d'un homme qui n'aime point les curés et qui veut prendre l'argent des gens riches. Et puis, elle est drôlement fagotée; elle a des robes trop voyantes, elle a des chapeaux de danseuse. Ça ne convient pas non plus à une dame qui e?t grand'mère et qui aurait des cheveux blancs, si elle ne les passait pas à la peinture! Trop de falbalas, trop de prétentions pour la femme d'un méchant petit député à neuf mille francs! Toujours de la soie, le matin, à midi, le soir, et sans doute bien la nuit aussi! Elle mange et elle dort dans la soie, cette femme-là! Tenez, Mme Gaudry elle est comme le renard!

— Que voulez-vous dire, Prudence? demandai-je.

— Eli bien, oui, reprit-elle, elle est comme le renard : l.t peau vaut mieux que la bête!

io BËPÀRONS-NOUS

— Prudence, je vous rappelle à la charité. Mme Gaudry est votre prochain!

— Mon prochain! faisait Prudence indignée, une femme qui va au marché avec des robes de faille! Mon prochain! Pas plus tard qu'hier qu'elle emportait des navets et une tranche de citrouille dans un cabas de satin!

Tout n'était pas calomnie dans les dires de Prudence. Manifestement, Mme Gaudry, par la prépondérance qu'elle se donnait dans la famille et au dehors, étouffait le prestige — bien fluet il est vrai — de son mari. Manifestement aussi, elle recherchait les relations qui charmaient sa vanité, se montrait obséquieuse avec les familles riches de la ville et quémandait les occasions de se rencontrer avec des dames titrées dont le mari tenait château dans le département. Mme Gaudry avait eu de ce côté quelques déboires dont le souvenir lui cuisait, mais elle ne se décourageait pas. De toutes les joies que lui apportait, d'un seul coup, le mariage de son iils avec la nièce de Mgr Marlène l'une surtout la transportait : « Nous allons, disait-elle, devenir les parents d'un évêquc; les nobles, qui .^ont lous des dévots, n'auront plus le droit de nous faire la moue! »

Prudence incriminait aussi les robes de Mme Gaudry : je suis incompétent à les juger. Le lecteur doit s'en tenir au témoignage de ma cuisinière. Pour les chapeaux, je confesse, moi béotien, que, par leurs dimensions inespérées, ils étaient pour moi un étonnement et une récréation. L'engin que Mme Gaudry se posait d'ordinaire surja tête était une façon de vé-

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anda qui abritait un visage aux contours réguliers, — 1 ne dut pas être sans charme au soir de l'Empire, — ine miniature de véranda sous laquelle brillait un diable d'œil noir qui, tantôt avait la douceur d'une caresse, tantôt lançait de la llamme. Ali! cet œil de Mme Gaudry! Il était sa puissance, sa force, sa chevelure de Samson! Par lui, elle asservissait les âmes; par lui. die gagnait des batailles. Se posait-il sur un électeur, celui-là était conquis, était perdu; le voulût-il, il ne pouvait plus détester Mme Gaudry. La haine ne vivait pas à l'ombre du grand œil noir. Je ne crois pas Itre indiscret en ajoutant que Mme Gaudry était chargée d'embonpoint, plus, sans doute, que ne l'eût voulu la rigueur d'une sévère esthétique; mais, de taille haute, de bonne charpente, elle portait vaillamment, et même avec grâce, le poids de la chair.

L'époux de Mme Rosita était chef d'une tribu pullulante et vorace de petits Gaudry qui se nourrissaien' de notre substance. Si l'on eût voulu faire le dénombrem ni de tous les Gaudry, fils, ou neveux, OU cousins de notre député que sustentait l'argent de l'impôt, un eût atteint un chiffre stupéfiant. M. Jean était le grand aumônier de la famille, le détenteur de la feuille des bénéfices : on le vénérait comme le pale1 de l'avancement. M. Gaudry avait J engendré cinq iils, qu'avant même leur majorité il s'était Ompressé d'offrir à la France, avec prière de les nourrir, dé les loger, et, si possible, de les blanchir. Deux d'entre eux reposaient en des sous-préfectures, un troisième s'adonnait à de vagues besognes dans un ministère,

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un autre — le futur mari de Berthe Martène — folâtrait d'une sinécure à l'autre, sans prendre racine nulle part. Le petit dernier, qui mordait à sa seizième année, était boursier du lycée. Tous les fils Gaudry portaient au revers de leur habit le ruban violet, hormis pourtant le potache : on attendait pour le décorer qu'il fût sorti du collège.

Il y avait aussi une grande fille, Lucienne Gaudry, à qui l'on venait de constituer en dot un monsieur minus habens, mais de bon rapport, un garçon assez balourd qu'on avait nommé sous-préfet le lendemain du mariage. Nourrisson de France, lui aussi! Gela devait arriver. Pensez donc! Ce gendre aussi riche qu'indolent n'avait pas encore jusque-là tété au budget. On l'eût regardé comme une sorte de monstre dans la famille Gaudry. On ne tarda pas à vous nommer mon gaillard « chevalier du Mérite agricole », afin de le hausser dans la considération de sa femme et de donner à ce gros garçon l'air d'un homme du inonde.

Les petits Gaudry marchaient résolus à l'avenir, laissant quelque peu en arrière papa Gaudry qui, après avoir été radical tout court, se disait radicalsocialiste, pour désobliger le moins de monde possible. Eux se proclamaient socialistes internationalistes et s'en allaient criant : « La patrie, qu'est-ce que c'est que ça? » Ils étaient pourtant bien patriotes à leur façon. Les Gaudry tenaient pour cette idée que là où on est bien payé, là où est la caisse, là est la patrie. Si l'un d'eux eût levé le pied et filé sur Bruxelles, avec dans ses poches l'argent des autres, il eût pu

dire comme je ne sais qui : « J'emporte ma patrie à melle de mes souliers. » Ils aimaient la France comme une profitable nourrice. Ces effrontés nourris- Bons tétaient au budget, et ne voulaient point être rassasiés. Dans leurs administrations diverses, dès qu'un poste venait à vaquer qui leur semblait désirable, les Gaudry entraient en convoitise. Un cri que les nourrices connaissent bien — le cri de la faim — * partait de la tribu : « A moi! » vagissaient-ils. Ils se fouiraient partout, mais leurs prédilections allaient à certains postes dont le nom sonnait bien à leurs oreilles de bourgeois socialistes. Ils recherchaient les places qui semblaient leur promettre un droit d'inspection, de contrôle, de paresse supérieure : « Inspecteur de ceci! Contrôleur de cela! » Ces titres les séduisaient entre tous. Quand fut créé le poste d'inspecteur du travail, on vit les Gaudry se remuer : fils, neveux, cousins voulaient surveiller le travail des autres. Ins- •ur du travail! Quelle place à prendre, à garder Niu tout pour les temps futurs où l'on doit voir les Rothschild, en vareuse bleue et une pioche sur l'épaule. embrigadés dans une équipe fourbue de fonctionnaires terrassiers! Un monsieur qui ne travaille pas, qui ecte! Ce rêve enchantait les petits Gaudry. On dut leur expliquer que le poste ne répondait point du tout à la conception qu'ils s'en étaient faite. Un neveu Gaudry n^ souffrit point qu'on le consolât; il menaça dépasser avec tni^ ses principes à la réaction. Pour l'apaiser, l'oncle dut le faire nommer, quelque part, contrôleur de quelque ehose. Le gaillard accepta

en pensant à la devise de la famille : a Ne rien faire et laisser dire. » Ah! qu'il connaissait dune bien ceux de sa tribu, notre député! Il savait qu'avec un « traitement », on calmait tous leurs déboires. Ces petits Gaudry étaient pour la plupart des jeunes gens rangés, pingres môme, qui ne dissipaient point leur substance, mais, au contraire, gardaient leur avoir, l'adminis- I raient bourgeoisement et cherchaient par tous les moyens à arrondir leur lot. Lorsqu'on s'étonnait devant eux de voir d'aussi déterminés socialistes si conservateurs de leur bien, et qu'on leur demandait pourquoi ils ne le partageaient pas entre les miséreux, les prolétaires qu'ils se vantaient de vouloir doter avec l'argent des riches, nos Gaudry se scandalisaient : « Mais... mais..., disaient-ils, d'une voix suffoquée, nous attendons que les autres soient disposés à en faire autant! » Ils savaient bien que les « autres » no commenceraient jamais! Malins comme des huissiers, ces petits Gaudry!

Seul de la tribu, Georges, le fiancé de Berthe Martène, se singularisait par son désintéressement, mais d'une certaine manière. Au contraire de ses frères et cousins, Georges savait se montrer prodigue, surtout du bien d'autrui. Il avait l'avantage de compter plusieurs créanciers dans ses relations. Etre à la tête de dett^ qu'on ne peut payer, c'est, en quelque façon, se montrer désintéressé... au moins de l'argent du prochain. Les bourgeois de Verney infligeaient à Georges Gaudry une épithète qu'il avait à cœur de justifier : « C'est un mange-tout, » disaient-ils. Avec un pareil qualificatif,

qui dénonce quelque chose comme une infirmité, il ne fait pas bon se présenter dans les familles où mûrissent dots appétissantes.

Georges n'était, à bien prendre, qu'un vagabond distingué. Il avait fait des cures de repos dans les bureaux de divers ministères, avait séjourné en Amérique comme attaché de consulat, s'était égaré quelque temps en un conseil de préfecture du Midi : il ne se trouvait bien que là où il n'était pas. Enfin, las d'être un des chemineaux du Bloc, le jeune Gaudry résolut de travailler pour vivre : il s'inscrivit au barreau de Verney, qu'il illustra par son silence (le silence, i h»'/, un avocat, est une forme originale et précieuse du talent).

Pour tous les Gaudry, Georges était une manière d'énigme. Comment! il avait passé par tant de postes sans s'agriffer nulle part! On le pendait au sein, et il a»' pouvait seulement pas téter tranquille ce nourrissonlà! « C'est trop fort, par exemple, disaient ces goulus de petits Gaudry qui se scandalisaient. A quoi cela lui sert-il donc d'être un bon républicain! » Et clandestinement ils murmuraienl : « Autant être réactionnaire, alors, >i cela ne rapporte rien d'aimer le gouvernement! Aussi se défiait-on de Georges comme d'un Qt qui va mal tourner et qui finira par vous emprunt «i cent sous. On raillait cet insouciant. Volont iers, on le tenait à l'éca? t, ce qui rompait le bon accord dans la famille. A certains jours, pourtant, tous les

Gaudry se i» liaient à l'unisson. On n'avait qu'à

leur titrer un troc, à leur dire : « Mords-le! kss! kss! i

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pour qu'aussitôt l'un vit tuut s'arranger et ces amours d'enfants s'entendre comme députés en foire. Le clan se retrouvait avec Georges pour mordiller cette pauv soutane. On entendait : « A bas la calotte! » C'étaie les petits Gaudry qui demandaient de l'avancemen et notre Georges clabaudait avec eux, bien que do sa nature il ne lut pas méchant, mais parce qu'il y avait là, devant lui, un méchant froc qui l'excitait! Dès que s'ouvrait un scandale politique, tel l'abcès du Panama, c'était comme un mot d'ordre, chez les Gaudry, d'accuser les curés d'abominations diverses. Ils contaient : « Depuis dix ans, tant de prêtres, tant de moines, tant d'ignorantins ont été condamnés par des cours d'assises pour des crimes innomables. Voyez un peu ce que sont ces gens-là! Des brigands, pour le moins. » On voulait ainsi distraire la badauderie pu-' blique, l'arracher aux exploits des flibustiers nationaux et des ministres de potence. Les Gaudry rafl sonnaient ainsi : « Il y a de la buue à recevoir : ceÊ se sent! Si ce jet de fange, qui doit éclaboussa la face auguste de Marianne et aplatir le nez de quelques ministres, rencontre un froc sur son passage, il s'arrêtera et, comme il faut toujours que quelqu'un l'attrape, ce sont les curés qui auront le paquet. A quoi servirait une soutane, sinon à empêcher le gouvernement de se salir? » C'était, dans la tribu gaudriole, une habitude, une manie, un don de nature de voir dans le clergé le garde-crotte du char de l'Etat.

SK PARONS-NOUS

Dans ma vie déjà longue, — cinquante-six ans aux jrocbaines cerises, — j'en ai vu plus d'un de ces mariages étranges, paradoxaux. Oui, j'ai vu de douces eunes Mlles, dans le clair matin de leur beauté, passer < mis le joug de quelque butor pour qui la femme n'est [u'un animal un peu plus joli qu'un autre, et qui sait )leurer. J'ai vu d'agréables jeunes hommes, qui poraient en eux un rêve de tendresse et de bonheur ntime, s'unir à de petites poupées dont l'âme s'éva- )orait au dehors comme un flacon de parfum touours ouvert. J'ai vu des gens se marier parce qu'ils ;'ennuy aient, d'autres parce qu'ils songeaient à îayer enfin leur tailleur; d'autres pour faire comme ,out le monde! J'ai vu la Misère, sous l'accoutreaenl de quelque splendide décavé, conduire triom- • lialtment au lit nuptial un sac d'écus habillé en eune fille. J'ai vu des#mariages qui m'ont fait rire, l'autres qui m'auraient fait pleurer si j'eusse été le ou l'ami d'un des époux ; mais jamais, non, jamais, je ne sentis en moi une telle révolte du bon sens, de 'honnêteté, de la justice qu'à l'annonce du mariage !•• Berthe M;irtène et de Georges Gaudry! Berthe ''pousor ce garnement, ce châtiment! Lorsqu'il m'arri-

Ht 'I»' penser à l'énormité de ce sacrilège, je sursautais de colère, de honte!

iS SEPARONS-NOUS

C'est qu'elle n'était point pour moi une quelconque jeune fille, Berthe Martène! De sa naissance à l'écli sion de sa vingtième année, je l'avais suivie. Ses peS sées n'étaient point pour moi comme un de ces livra à fermoir secret, dont la clef est perdue. Je les connaissais parce qu'il m'avait été donné d'y lire. On dit qu'il est deux types de jeunes filles : les unes du mode ancien, les autres du genre nouveau. Je serais bien empêcbé de dire auquel de ces deux groupes appartenait Bertht J'ose affirmer toutefois que la nièce do Monseigneur n'était point une de ces petites âmes « modern-style ,.. meublée de petits vices de pacotille et de quelques bibelots de vertus. Elle était en parfaite santé morale. considérait la vie avec gravité, mais sans mélancolie, ne se montrait point compliquée et ne se donnait aucun mal pour paraître autre qu'elle n'était : naturellement bonne, douce et tendre. Agréable à voir? Vous voudriez bien le savoir! Jolie? Je crois que oui, et, pour l'affirmer, voici de quoi je fais état : plus d'une fois, j'entendis dames et demoise^es dire, en parlant de la nièce de l'abbé Martène : « Berthe ne serait pas trop mal, si... » Le « si » importait peu — il y a toujours un « si » sur les lèvres des dames qui donn nt un < n>quis physique de leur meilleure amie! — Cette phrase, dans une bouche féminine, est un aveu. Que je vous donne le détail de sa beauté, n'y comptez pas! Quand vous connaîtrez qu'elle était de taille moyenne, blonde, avec des yeux bleus, vous en saurez aussi long que moi! Ce dont je puis vous assurer, c'est qu'elle avait dans le regard, dans la physionomie, les gestei,

|a voix, dans toule sa personne enfin, cet inexprimable charme qui s'appelle la grâce, « plus belle encore que la beauté, » comme dit je ne sais plus qui.

J'avais connu sa mère, morte en 1896; bien souvent, je me complaisais à admirer la ressemblance morale entre la mère et la fille.

M. Charles Martène tenait la perception de Champvieux, à deux lieues de Romenay, mon ancienne paroisse. Presque chaque semaine, Mme Martène et sa fille venaient me visiter en mon presbytère. Dès qu'elles paraissaient devant la grille, Prudence se précipitait - ma chambre : « Les v'ià ! » s'écriait-elle. « Les v'ià! » Je comprenais. C'était une heure de joie qui (n'arrivait! Moralement, elles étaient si pareilles que la parole de l'une n'était, semblait-il, que l'écho de la pensée de l'autre. Cette ressemblance d'âmes avait comme son reflet sur la figure des deux femmes : on devinait qu'à vingt ans, Mme Martène devait avoir « Tair » de sa fille, un air de mansuétude, de résignation. Hélas! oui, de résignation! Toute sa vie, Mme Martène avait été la compagne patiente de son mari. Jamais elle n'avait opposé ses goûts à ceux de son maître. Sa vie n'avait été qu'un acte d'obéissance. Cette tendance de nature, je dirais cette vocation à se soumettre, je crus la reconnaître chez sa fille, lorsque j'appris le mariage de Berthe avec Georges Gau- <lrv. Comment eussé-je pu expliquer ce qui me paraissait alors incompréhensible? Je me disais : « Berthe, c'est manifeste, se sacrifie à l'avancement de la famill ■ Martène. Le père obtient sa recette, l'oncle

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prêtre sa mitre, et elle, la pauvre chère enfant, reçoii un cadeau que bien des jeunes filles trouvent dans leur corbeille de mariage, au milieu des fanfreluches et des babioles : le martyre! Elle n'a pas l'audace, la bravoure, ou plutôt la puissance de résister à son père qui lui dit, sans même soupçonner l'odieux d'un tel ordre : « Tu épouseras Georges Gaudry. » Elle s'est soumise, comme toujours; mais jamais âme féminine s'offrit-elle à plus grande douleur? Jamais cœur de jeune fille souffrit-il pareil affront?

« Sans doute, pensais-je, elle est chrétienne : elle eût pu trouver dans l'âpro joie du sacrifice la force d'oublier qu'elle renonçait au bonheur pour toujours; mais, cette paix dans le sacrifice vaillamment accepté, Berthe Martène a-t-elle le droit de la connaître? » Ma réponse à ma propre interrogation était négative. C'est que je n'ignorais rien du cœur de cette jeune fille. Berthe Martène aimait — comme savait aimer cette nature de tendresse — Raymond Langlet-Dufresnoy. Gomment cet amour était-il né? On me pardonnera de ne point le dire dans le détail intime. Un abbé Blondot est inhabile à faire de la dentelle psychologique, à démêler ces écheveaux de soie subtile que sont les choses du cœur. — M. Bourget devrait bien me prêter son talent : je le lui rendrais! — Aussi, serai-je, sur ce chapitre, beaucoup plus bref qu'il ne faudrait en cette espèce d'histoire, dont le seul prestige est de conter des choses « arrivées ».

Raymond était fils de l'abbé Langlet-Dufresnoy, notre vicaire général. «Fils d'un vicaire général? d'un

e? Que me contez-vous là? » vous écriez-vous. )\i oui, fils d'un vicaire général! Avant de recevoir imposition des mains qui le faisait prêtre, l'abbé ,anglet-Dufresnoy avait été marié.

Le mariage fut pour cet homme le noviciat du saceroce. Un vrai roman que cette vocation et que je tiens signaler comme un cas des plus rares dans le clergé atholique! Si l'on écoutait les racontars de plus d'un armi nos romanciers, ceux-là seuls iraient au saceroce qui auraient connu de grands déchirements, 'inexprimables désespoirs d'amour. A les entendre, un îminaire ne serait qu'un sanatorium pour cœurs risés : la religion serait chargée de recoller les moraux. Je suis bien fâché de contredire messieurs du )inan, mais la vérité m'oblige à dire que, le plus souent, nous apportons au séminaire un cœur tout neuf, itact comme pouvait l'être, avant la fameuse fissure, vase dont M. Sully-Prud'homme a célébré le malenr. Au contraire de la plupart d'entre nous, l'abbé anglet-Dufresnoy avait connu cette grande tribution du cœur qu'est la mort d'une épouse aimée. - douze ans de mariage pendant lesquels il put Dire que le bonheur était devenu l'hôte familier de sa laison, la mort, dont les allures sont parfois plus [uivoques ei plus perfides, avait fait une brusque ruption dans celle existence jusque-là si heureuse qu'ennoblissait la réciproj|ue affection des deux ►oux : Mme Langlet-Dufresnoy entrait dans le gviw\d ystère, à peine âgée de trente ans, laissant à son an un (ils, alors toul enfant.

M. Langlet-Dufresnoy courba le front sous le coup qui le frappait, et, lorsqu'il releva la tête, ce fut pour regarder du côté du ciel : au lieu de se révolter, il s'agenouilla. Trois ans après, il était ordonné prêtre, par Mgr Lefrançois, dans la cathédrale de Verney.

« Je voudrais que notre fils te ressemblât. » Telles avaient été les dernières paroi, que Mme Langlet-DH fresnoy, en mourant, avait adressées h son mari. Si elle eûl vécu, elle eût pu voir sa suprême ambition réalisée. Certes, Raymond, qui entrait dans sa vingt-sixième année au moment où s'ouvre ce récit, n'était pas ce que j'appellerais une « copie » de son père. Même physiquement, les deux hommes étaient très dissemblables.

Assez court sur jambes, l'abbé Langlet-Dufresnoy, qui venait d'avoir cinquante-cinq ans, se défendait mal contre les premières atteintes d'un ennemi redoutable, — même aux ecclésiastiques, — l'embonpoint. Des yeux pleins de mansuétude donnaient à sa physionomie un air de douceur et de bonté. Sa démarche, calme, mesurée, était d'un sage qui a su ordonner sa vie et peut, sans précipitation, faire face à tous ses devoirs. Son fds Raymond, au contraire, était un grand garçon de haute taille, d'allure décidée, impétueuse même. Dans la ville, on donnail à ce jeune homme Pépithète un peu défraîchie de« distingué ». Il la méritait. M. Raymond Langlet-Dufresnoy était «distingué». Je ne saurais, pour ma part, vous faire de Raymond, en style de permis de chasse, un de ces portraits où excellent nos modernes romanciers. Vous serez bien avancé, lecteur, quand vous saurez que le fds de notre

ieaire général avait « le nez droit, le visage ovale, les •mi y bleus, le menton rond » (j'ai lu cela sur le « livret mlividuel » du jeune lieutenant), les moustaches riondes relevées aux pointes comme il convenait, et ne le tout réalisait un ensemble assez harmonieux. Je ois me borner et ne pas m' arrêter plus que de raiun à ceux de mes personnages vers qui m'attire une ympathie résolue : l'abbé Langlet, Berthe, Raymond îais qui, dans mon récit, ont un rôle pour ainsi dii

• indique.

Moralement, le père et le fils n'étaient pas non plus

areils l'un à l'autre : quelques coins de leur âme

vaient des aspects si différents! Raymond avait plus

e fougue dans l'esprit, moins de douceur, peut-être,

son père, plus d'énergie combative; c'est par le

oeur qu'ils se ressemblaient. Chez l'un et chez l'autre,

était le même besoin d'aimer, de se sentir aimé; la

lême tendance à faire, dans leur vie, une place à la

Qdn 9se. G rtes, notre vicaire général était prêtre par

»ute son âme. Ce beau titre d'« homme de Dieu », que

->n donne parfois aux prêtres, il le réalisait en sa per-

mne : dans son ministère, il ne se dirigeait que par

es motifs surnaturels; mais le sacerdoce, en élevant

îs affections, n'avait point tué l'homme en lui.

.'abbé Langlet- Dufresnoy n'avait pas fermé son

eur au souvenir de celle qui avait été la joie de sa vie.

1»' salon de notre vieaire général, on remarquait

n grand portrait de femme, à figure pensive, signé

"un peintre renommé, et devanl lequel des fleurs se

tuaient, renouvelées presque chaque jour par

S4 SKPARONS-NOUS

l'abbé Langlet lui-même. Ce même portrait reproduit par la photographie, on le retrouvait dans un cadre d'ébène sur le bureau de travail de l'abbé Langl<t- Dufresnoy, qui vivait ainsi en constante intimité de cœur avec la morte. Le jour de son ordination pour recevoir l'imposition des mains, le lendemain pour célébrer sa première messe, il avait voulu revêtir une aube dont la dentelle avait été brodée par Mme Langlet-Dufresnoy. Il associait ainsi l'image de l'absent»' à tous les actes de sa vie de prêtre : elle était restée pour lui la confidente, « l'amie » dans le beau sens du mot. La mort n'était qu'une séparation provisoire; un voyage entrepris par l'un des époux, parti le premier pour préparer la maison : ils allaient se retrouver un jour, bientôt peut-être; ils s'attendaient.

Raymond, lui aussi, ne respirait à l'aise que dans une atmosphère de tendresse. Il avait vécu, depuis sa vingtième année, avec au cœur l'espoir tenace qu'il serait un jour le mari de Berthe Martène, et voilà que. brusquement, ce beau rêve, qui avait été l'enchantement de sa jeunesse, s'évanouissait pour faire place à l'affreuse réalité : Berthe épousait Georges Gaudry! Ce garnement, Raymond ne le connaissait que trop. Pendant ses congés qu'il passait à Verney, chez son père, il avait pu constater en quelle estime y était tenu le fils de notre député. Il avait pu se convaincre que toutes les « histoires » qu'on mettait au compte du jeune Gaudry n'étaient malheureusement pas de simples commérages. Comme moi, plus que moi, il eût voulu pouvoir crier au sacrilège, lorsqu'il avi

avait

sKPARONS-NOUS 5b

appris la nouvelle de l'invraisemblable mariage. Depuis cette époque, le pauvre garçon n'avait point revu celle qu'il avait jusqu'alors considérée comme sa liancée. C'est là le titre que son cœur lui décernait et qui était, tacitement au moins, agréé par Berthe. L'abbé Langlet-Dufresnoy avait une propriété sur la commune de Saint-Bonnet, où chaque année il allait passer quelques semaines. Saint-Bonnet ne se trouvait qu'à quelques kilomètres de Champvieux OÙ M. Martène père offrait aux regards ravis des contribuables l'image du parfait fonctionnaire. Les deux jeunes gens s'étaient rencontrés chez des amis... et puis, et puis, ce fut l'éternel roman que les gens de lot ires, ceux du moins qui ne se piquent point de nous donner des études d'histoire naturelle, nous content toute la journée, mais que je suis bien inhabile pour ma part à retracer. On se parle d'abord avec les yeux, I n i i s on en vient aux discrets aveux. On aime, on s'adore, on jure de s'épouser : les choses doivent se passer ainsi depuis le commencement des temps et il en sera sans doute ainsi jusqu'au jour, que nos romanciers férus d'histoire naturelle évoquent dans leurs livres, où l'humanité se verra transformée en une grande fiable où la procédure de l'amour sera très simpliûée.Ce que souffrit Raymond quand le mariage fut un fait accompli, on le devine. Cet être de tendresse, pour qui vivre c'était aimer, croyait avoir perdu tout droit au bonheur. Et quel raffinement dans la souffrance de savoir la destinée de Berthe rivée à celle d'un Gaudry, cet homme qu'il méprisait ! Le malheu-

reux garçon avait perdu sa gaieté, l'entrain de la jeunesse, le goût de vivre. Lorsqu'il quittait sa garnisoi pour venir à Verney, il m'apportait ses tristesses. Soi père se soumettait humblement à la volonté de Dieu et lui montrait le salut et la paix dans la résignation; Georges ne voulait pas être consolé. « Mais pourquoi s'est-elle soumise? s'écriait-il. Elle ne peut pas aimer Georges Gaudry : elle ne peut que le haïr. Que s'est-il passé? Je me crois sous la puissance d'un cauchemar. Je n'y comprends rien! rien! C'est affreux! »

Et le malheureux enfant se prenait la tête dans les mains, se mettait à sangloter.

Hélas! je ne pouvais que lui répondre par un silence qui était un aveu : moi non plus je n'y comprenais rien! Ma psychologie était en déroute.

M. Jean Gaudry, quand il préparait l'avènement de l'abbé Martène, aimait à redire : « Cette fois, il nous faut un évêque à nous! » Evidemment, notre député n'était pas encore servi à souhait : il y avait dans l'âme de notre évêque une barrière avec cet écriteau : « Non licet » et qu'il était interdit à M. Gaudry lui-même de franchir sans se heurter à une conscience, mais nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que Mgr Lcfrançois n'était plus. Dès les premières semaines

!" son printemps épiscopal, Mgr Martèno voulut que la conciliation fleurît en chaque paroisse et embaumât huit le diocèse. Il conciliait, conciliait, conciliait. Certains, parmi mes confrères, no se gênaient pas pour dire que notre évêque avait sur la « conciliation » des

vraiment personnelles; que, pour lui, « concilier » tétait fléchir devant les forts. La vérité m'oblige à dire qu'il eut de grandes condescendances. Mgr Martène n'avait rien tant à cœur que d'éviter les « conflits » avec les autorités. Il ne savait rien au monde de plus lésirable que la paix : il eût sacrifié à cette idée les

cents prêtres de son diocèse. Tous les changements, toutes les nominations qu'il signait répanlaient dans le diocèse une odeur de conciliation. Le un- df Marizy, dont la verve trop souvent batailleuse l' rangeait je ne sais quelle combinaison électorale de lotre député, fut transplanté en une autre paroisse. o avertissement eûl suffi pour refréner les écarts de cèle de ce prêtre trop combatif. Si Mgr Lefrançois nt été encore parmi nous, il eût fait venir le curé de \4arizy et l'eût renvoyé à son presbytère avec une seoonce. Le curé de Saint-Flavien reçut ordre d'aller ftître les deux cent cinquante ouailles de la commune le Flagny, à l'autre bout du diocèse; on le vit qui )assait sur la grande route pour gagner le lieu de son •xil. Avec une mine d'enterrement, une figure « famille In défunt », il accompagnait la charrette transportant on mobilier de poète, ses pauvres bouquins, sa table ►oiteuse, sa demi-douzaine de chaises que je mets au léfi de montrer leurs quatre pieds! A 1»> considérer sui-

58 SKPARONS-NOUS

vant ainsi le convoi de ses meubles et de sesillusioi on était tenté d'entonner le« Libéra ». Le malheureux était en guerre avec l'instituteur de Saint-Flavien, commis électoral de M. Jean Gaudry. Monseigneur avait concilié. L'abbé Pasquet fut enlevé à sa florissante paroisse de Doncieux pour devenir curé de Poisy, un village païen où, lorsqu'il monte en chaire, le dimanche, dans son église nue et à peu près vide, le malheureux peut, en guise de consolation, se comparer au pélican dans le désert. Mgr Martène conciliait toujours. Il ne trompait pas nos prévisions : il se montrait tel sous la mitre que nous l'avions connu autrefois! Plus d'une fois, il nous arriva de penser : « Monseigneur devrait bien lire la vie d'Ambroise de Milan et de Thomas Becket de Gantorbéry! »

Mgr Martène n'avait point le loisir de méditer la vie de ces grands personnages. Il devait faire face au labeur de l'administration épiscopale et s'absorber en certains soucis qui lui venaient de sa famille. Le mariage de sa nièce avec le jeune Gaudry répondait à l'attente de tous : il n'était point heureux. Le fils de notre député n'avait même point attendu, pour redevenir l'homme que nous avions tous connu, que furent révolues les semaines officiellement consacrées au bonheur; dès le premier mois de son union, il commença à reprendre sa vie d'autrefois. Des rumeurs arrivaient jusqu'à mon bureau de la chancellerie : malheureusement, il ne m'était point permis de les traiter de commérages. Ceux qui me contaient les frasques du Gaudry n'étaient que trop bien renseignés. Depuis longtemps.

je suivais ce ménage. Je voyais Berthe Martène songeuse, préoccupée. Elle me fuyait. On eût vraiment dit que cette pauvre jeune femme, depuis son mariage, H»' me connaissait plus! Je l'avais saluée plusieurs fois dans la rue; je l'avais aperçue aux offices à la cathédrale; son air de souffrance, de tristesse m'avait frappé. Et ! - bruits couraient » toujours, comme les renards il»' Samson qui avaient le feu au dos. On sait ce qu'il faut entendre par là, en province : des « bruits qui courent! » Cela signifie qu'un dogme est en voie de formation. Personne ne s'offre pour les arrêter, les bruits : au contraire. Ce ne sont d'abord que des : «A ce qu'il parait, ma chère! » — « On raconte que... » — ( ui m'a dit chez Mme Une Telle. «Bientôt le ton débutât if a cessé. L'évolution est accomplie. Le «bruit » s'est fait dogme : il faut y croire si l'on ne veut pas être traité d'hérétique, je veux dire de fou. Une fois déplus, les choses se passèrent ainsi. Des « à ce qu'il paraît, ma « hère », on en vint promptement aux affirmations 1< is plus véhémentes, que les faits ne confirmaient que krop. Il fut avéré que le fils Gaudry courait la pretantaine, comme avant son mariage. Hélas! il n'était plus permis d'en douter! Il y avait par la ville une fille de joie, « chanteuse » à l'Alcazar de Verney. Cette créature, affublée d'un nom inattendu, vivait du tribut qu'elle prélevait sur les rentes de quelques bourgeois imbéciles. Une demi-douzaine d'oisifs, fils de famille, qui représentaient à Verney la jeunesse dorée, ne craignaient pas, comm<' on disait en ville, de « s'afficher » cette fille dont, par orgueil de fortune, ils l'ai-

saient monter la surenchère. Georges Gaudry eut le

front de vouloir accaparer la (lame et de la disputer aux damoiseaux de la haute oisiveté. Il n'y eut bientôt plus dans Verney d'autre thème de conversation. « Les débordements du fils Gaudry », tel était le sujet de tous les entretiens. Depuis les salons officiels de la préfecture jusqu'aux « live o'clock » que se donnaient entre elles, chaque semaine, les dames de VŒuvre des églises pauvres, on commentait les frasques du fils de notre député; on glosait, on amplifiait comme il convient; on goûtait, dans toute sa saveur, la joie d'un copieux scandale. On s'adressait même à Mme Jean Gaudry, qu'on savait bavarde comme un journal, pour avoir des « renseignements »; mais Rosita s'emmitouflait de silence. Elle ne pouvait laisser supposer un instant que ce mariage, son œuvre à elle et sur lequel elle avait placé à bons intérêts tous ses espoirs de mère, allait mal tourner. « Il n'y a rien, répétait -elle. Que voulez-vous? ces enfants ne sont pas encore habitués au caractère l'un de l'autre. Ils sont si jeunes, si jeunes! Ils se feront, ils se connaîtront mieux et alors ils s'adoreront! » Pour Mme Rosita, la lune de miel était tout simplement remise à un peu plus tard. C'est tout ce qu'on put obtenir d'elle. Ceux qui connaissaient Berthe Martène et les autres aussi prenaient en pitié cette pauvre femme si malheureuse, si délaissée. Je n'étais pas un des derniers à compatir, comme bien on pense. Berthe Martène n'était point pour moi l'« étrangère », à qui l'on fait l'aumône d'une chiche commisération. J'adoptais ses souiïrances>

j'eusse voulu l'arracher à ses tortures. Hélas! on eût dit que Berthe refusait, le secours de ma vieille amitié! Quand je la rencontrais dans la rue, elle détournait le regard comme si elle eût lu un reproche dans mes yeux. Un reproche, pauvre enfant! Peut-on faire un crime à quelqu'un de s'être sacrifié, d'avoir accepté le martyre! Car, je ne pouvais en douter, Flerthe Martène, en prenant pour époux ce polisson de Georges Gaudry, acceptait délibérément le martyre. Manifestement, un secret pesait sur cette âme. Je n'en pouvais douter. Quelles mystérieuses et néfastes influences avaient agi sur sa volonté pour amener cette jeune fille à un « oui » d'où devaient dater pour elle les inexprimables soufîranees? A cette question que je me posais souvent, je ne pouvais donner aucune réponse, mais j'avais peur de comprendre, peur d'affronter la vérité!

Ce fut la vérité qui vint me trouver.

Un jour, je vis pénétrer dans mon bureau de la chancellerie Mme Georges Gaudry.

— Je sors de chez mon oncle, me dit-elle, et c'est lui qui m'envoie à vous!

J'invitai Mme Georges Gaudry à s'asseoir :

— Monsieur Blondot, nie dit-elle, je suis 1res malheureuse!

Silencieusement, elle pleura, la figure dans ses mains.

Je ne savais trop quelle attitude prendre. Que

dire a une femme qui souffre une telle douleur? Lui

nter des consolations comme on lui offrirait des

dragées dans une bonbonnière? C'eût été lui faire

injure!

J'attendis que cette crise de larmes fût passée :

— Eh bien, mon enfant, lui dis-je, puisque Mouseigneur vous envoie à moi, parlez.

Mme Georges Gaudry faisait de visibles efforts pour revenir au calme, mais l'émotion la serrait à la gorge. Elle ne pouvait parler que par sanglots. Pour lui rendre moins douloureuse la confession de ses malheurs, qu'évidemment elle m'apportait, je crus pouvoir lui poser une question qui ouvrait la voie à tous les aveux :

— Ma pauvre enfant, lui dis-je, pourquoi avez-voul accepté ce mariage?

Gomme frappée au cœur par cette interrogation, pourtant si bienveillante, si affectueuse, elle me regarda avec des yeux de reproche :

— Alors, vous aussi, monsieur Blondot, dit-elle d'une voix qui avait subitement retrouvé son énergie, vous aussi vous doutez de moi à ce point? Vous aussi, vous avez pu croire que c'était librement que j'avais pris pour époux le fils de M. Jean Gaudry? Il me semblait pourtant que vous me connaissiez assez pour ne point m'accuser d'une pareille lâcheté! Ah! monsieur Blondol si ma pauvre mère eût été de ce monde, ce crime m se fût pas commis!

— Mais, madame, dis-je, assurément, je me doi tais bien que vous n'aviez pas accepté ce maria^ avec enthousiasme; mais je crus que vous vous éti< résignée, comme tant d'autres, par égard pour h volontés d'un père!

— Monsieur Blondot, s'écria la jeune femme, s'ai

iant un peu, je ne veux pas que vous me croyiez ipable d'avoir pris librement pour mari M. Georges audry! Avant de l'avoir jamais vu, je le méprisais ir sa imputation. Je ne pouvais donc pas consentir l'épouser. Ce n'est pas mon mari, c'est un étranger oui- moi, c'est pis, c'est un ennemi! Il me représente n «rime!

— Mais, je ne comprends pas, dis-je. On ne vous pas conduite de force à la mairie et à l'église. Vous

\ vz bien prononcé le « oui » qui manifestait extérieusmenl votre consentement?

— Jamais, reprit Bertbe avec une extrême vivacité, i n'ai donné mon consentement, jamais! jamais! Ah! ous n»1 pouvez connaître, monsieur Blondot, ce que ai souffert! Vous savez dans quels sentiments ma auvre mère m'a élevée?

Je lis de la tête un signe aiïîrmatif.

— Ma mère, reprit Mme Gaudry, m'enseigna que autorité de mon père sur moi était comme une émanaon. une prolongation de la puissance de Dieu. Jamais D n'a laissé arriver à mon esprit cette idée que je pouaifl résister à un ordre, à un désir de mon père. Et «mais je n'ai résisté... pour mon malheur! Et que pouais-je répondre, élevée comme je l'ai été, timide et rible de caractère comme je suis, lorsque mon ère me déclara : « Tu épouseras M. Georges Gau-

Eh bien, le croirez-vous? Moi, une jeune fille, ma appui, sans conseil, sans grande fermeté dans >s actes ordinaires de la vie, je me suis tout d'abord ivoltée! El révoltée contre qui? Contre mon père!

SÉPAR01IS-H01 -

Oui, je me suis révoltée! Le mariage qu'on rue pi sait allait si directement contre mes sentiments intimes, contre mon cœur — vous ^avez ce que j'entends par la, et il me déplairait d'iii-i>ter! — il choquait si bien tout ce qu'il peut y avoir en moi de délica de pudeur. d'honnêteté: il me parafait si odieux qu* j'ai répondu à m«m père : Non, je n'épouserai janiafe M. Georges Gaudi . ' Ces! alors que commença poui moi un martyre sans nom. un martyre de toutes 1^ heures, auquel je r-rus échapper en déclarant à mot père : « J'irai à l'église, tel jour, à telle heure; vous m') marierez à M. Georges Gaudry. mais, moi, je ne le regar derai jamais comme mon mari! Il ne sera jamais moi mari! Sachez que je méprise un homme a— -z vil z eupici isez criminel pour épouser une jeun» fille malgré elle! Oui, malgré moi! Il le sait et s'obs tine à me demander en mariage! Il se juge lui-même le le méprise el il ne l'ignore pas! »

— Et qu'a répondu monsieur votre père?

— Mon père a répondu : « Tu épouseras George j Gaudry... i Monsieur Blondot, poursuivit Berthe après une panse de quelques secondes, il me répugn d'accuser mon père. Vous le connaissez aussi bien qu moi! J'aime mieux vous laisser le soin d'apprécier., i silencieusement! Je vous conte simplement les faits qt ont précédé mon mariage. Ils sont assez navrant pour que je n'en rende pas le rérit plus douloureu encore en y mêlant des plaintes et des récrimination contre celui que je devrais respecter le plus au mon< Je vous ai dit que je m'étais révoltée. Eh bien, on

51 1 ABONS-N

iraita en révoltée! Je fus séquestrée, oui, littéralement séquestrée! Je ne vis plu:? personne. Mes lettres furent interceptées. Il me fut interdit d'en écrire.

— Pas même à Mgr l'évêque votre oncle?

— Pas même à mon oncle! On ne me laissa pas communiquer une seule foi> avec lui! Comme il avait inaoncé sa visite à Champvieux, on me la

[ii'il devait venir. Un jour, on me dit que la cuisinière m'emmènerait passer l'après-midi au hameau

ranchamp. où elle irait voir ses enfant-, pi.'l enthousiasme j'acceptai, vous le comprend] le crus qu'on me prenait enfin en pitié, qu'un voulait tdoucir un peu l'extrême rigueur où 1 on me tenait — j'étais emprisonnée depuis trois semaines! — Je fus ùentôt désabusée. Ce n'était là qu'une manœuvre : r> soir, en rentrant, j'appris que mon oncle était venu! hi m'avait éloignée pour qu'il me fût impossible de ne confier à lui. et je le sais, j en suis sûre, il m'eût auvée, car il est piètre, il est honnête, il a de l'affeci»>n pour moi! Jamais il n'eût accepte la mitre qui tait la rançon de mon bonheur. Je ne sais s'il se doute it* la vérité aujourd'hui, mais je n'ai jamais eu le cœur e la lui faire connaître : il serait trop malheureux' .. t vraiment, c'est assez de moi à souffrir!

— Ht à moi. demandai-je, est-ce qu'on tous inter* it de m'en i

— A vous! fit avec précipitation Berthe, mais à OUI surtout! C'est vous surtout qu'on redoutait.

— Avec raison, fis -je. Si j'avais connu ce qui st t. si même un simple rayon de la vérité eût

filtré jusqu'à moi, vous ne seriez pas aujourd'hui si malheureuse! J'aurais prévenu votre oncle, à n< deux, nous aurions agi... ou du moins je l'eusse forcé d'agir!

— Je le" sais,rdit Berthe. J'ai voulu vous écrire, mais j'étais surveillée de si près que pas un de mes actes ne pouvait passer inaperçu! C'est une façon de parler quand je vous dis que je n'avais le droit de voir personne. On me permettait de recevoir des visites, mais celles de personnes choisies avec un soin très intéressé. Mme Gaudry, d'abord — ma future belle-mère! — Je n'ai pas besoin de vous dire dans quelles dispositions elle venait à moi; c'était pour me vanter les qualités de cœur et d'esprit de son fils, son bel avenir! C'était pour étaler devant moi les exploits et les ambitions politiques de son mari les gloires de sa famille à elle, des Marcinac! Elli venait à moi pour faire, avec la complicité de celu que je ne veux pas nommer, le siège de ma volonté pour vaincre ce qu'elle appelait « mes petits caprices J d'enfant », pour me dompter enfin! Lorsqu'elle partait elle me laissait toujours un peu plus lasse, plus faible mais aussi plus écœurée, et, intérieurement plus ré ] voltée. C'étaient les frères, les cousins de M. George! Gaudry — mes futurs parents ! — qui venaient eu: | aussi pour me convertir. Il y avait, vous le savez, ; la maison, deux domestiques : une cuisinière, un gouvernante. La cuisinière fut changée : on la soupçon nait de complaisance à mon endroit ; elle m'avai connue jeune, elle m'aimait. Je lui rendais son affec

ion. Elle était dangereuse, on la pria de s'en aller.

Hivernante — je n'ai pas à vous la décrire, \ a connaissez! — on pouvait compter sur elle. Ceux jiii désiraient le mariage (Berthe sembla hésitante -ii prononçant ces mots) savaient en qui ils plaçaient eur confiance : la gouvernante ne la trahit point. îette femme — avec l'approbation, au moins tacite, le mon père, hélas! — entreprit de me réduire. Elle organisa autour de moi la surveillance, l'espionnage; II-- ne laissait arriver auprès de moi que les peronnes complices. Elle me terrorisait. J'avais à supporte d'elle les - ènes les plus odieuses, et même, je le i-, la honte au front, des mauvais traitements!... .»■ lendemain même du jour où avait eu lieu la denande en mariage, vers dix: heures du soir, j'étais ans ma chambre, quand cette femme Poirier entra t ni'1 dit : « Demain, vous irez avec Monsieur f ne visite à la sœur de votre fiancé, Mme Larive. »

vivement, je répondis :« Mais, ce n'est pas du tout ion fiancé, je ne le considère pas comme tel : et je 'irai pas voir Mme Larive! — Vous irez! — Non, je 'irai pas! — Vous irez! — Non, non, je n'irai pas!» lors, cette femme d'un naturel violent, dans un accès

olère indescriptible, me secoua d'abord vigouusement, et deux fois me donna un soufflet. Je criai.

[usinière qui montait à la mansarde pour se couina- '-t avait, de l'escalier, entendu la discussion, alra dans la chambre. « Virginie, lui ordonnai-jt-, llrz dire ;i mon père3 qui est dans son bureau, que

femme n'a pas craint de me souffleter. » La cui-

68 SKPARONS-NOUS

sinière sortit et, deux minutes après, mon père parut. Honteuse, rouge encore de l'outrage reçu, je dis à mon père : « Voilà où vous en êtes, mon père! Vous me laissez battre par cette femme! «Impassible, mon père me répondit d'une voix rude: «Tu n'as que ce que tu mérites. Une fille qui résiste ainsi à la volonté de son père! Tu refuses un mariage qui serait pour toi la for tune, le bonheur, pour ton père l'avancement certain Tu ne mérites aucune pitié. Une autre fois, c'est moi même qui me chargerai de la correction! »

— Pauvre enfant! Pauvre enfant! dis-je.

Et cette phrase, la seule que j'osais prononcer, y la répétais comme le refrain d une complainte.

Je laissai parler Mine Gaudry. Manifestement, ell goûtait comme un soulagement à confesser ses souf frances.

— Et ce ne fut pas la seule scène douloureuse reprit-elle, s'animant de plus en plus. Un jour, o m'apporta des boucles d'oreilles en diamant, don d M. Georges Gaudry : « J'espère que tu vas le remercier! me dit mon père. Je m'y suis obstinément refusé) Alors, mon père m'accabla de reproches, de parole blessantes. Une autre fois, ce fut des fleurs : je refus; de les recevoir, et dis à la domestique de les emporte Je ne crois pas avoir à me reprocher un seul instar de faiblesse dans lequel mon père aurait pu voir ur ébauche de consentement de ma part; au contrair plus le temps s'écoulait, plus ma résistance était ferm plus ce mariage me répugnait, me semblait odieu

— Mais, crus-je pouvoir demander, quelle a et

SÉl'ARONS-NOUS 69

endant tout le temps des négociations, l'attitude e M. Georges Gaudry?

— Jamais, poursuivit Berthe, jamais, depuis le jur de la demande jusqu'à celui du mariage, il ne n'a été permis de le voir seul, même un instant! Quand I arrivait le soir pour le diner, mon père l'attendait iu salon. Je me contentais de ne jamais parler lors- [u'il était là. Comme on savait que, si je la trouvais, q ne laisserais point échapper une occasion de lui lire mes sentiments, on ne me quittait jamais. J'afectai envers M. Gaudry une attitude indifférente, uême dédaigneuse. « M. Gaudry devrait comprendre,)) ne disais-je. J'ai acquis plus tard la certitude qu'alors

avait compris! Je l'en eusse méprisé davantage, si

eût été possible!

— Mais enfin pendant les derniers jours qui ont <lé le mariage, n'avez-vous pas essayé d'une suprême résistance? Pour la signature du contrat, par jcemple? A la mairie? A 1 église?

— On m'a fait signer un papier qu'on appelait tapier d'affaires, je n'y attachais pour ma part aucune mportance. J'ai appris depuis que je livrais tout sim- >lenient ma fortune à cet homme!

— Mais enfin, à la cérémonie, avez-vous donné un éritable consentement? L'occasion était solennelle, inique pour exprimer votre aversion. Quel était l'état

otre volonté? A quoi croyiez-vous et vouliez-vous •us engager?

— J'affirme, me dit résolument Berthe, que je i ai donné, pendant la cérémonie, aucun consente-

70 Si; l'A H ON S- NO US

r<js

meni à ce mariage. Je n'ai point prononcé le « oui pus sans doute alors quelque mouvement des lèv ou de la tête que le prêtre interpréta comme un consentement. Il poursuivit la cérémonie sans me demander de manifester plus expressément ma volonté. Je n'ai pas osé dire « non », pour éviter un scandale et des représailles. Hélas! j'aurais dû le faire! Le martyre que je subissais chez mon père n'était rien à côté de celui qui m'attendait. Ah! c'est affreux! C'est affreux!

Et la pauvre Berthe se mit à sangloter.

— Et vous avez fait à Monseigneur ce récit? demuiidai-je.

— Oui, fit-elle essuyant ses larmes. Il sait tout... ou plutôt, il n'ignore rien maintenant de la pression exercée sur moi pour me contraindre à épouser M. Georges Gaudry. Je suis allée lui déclarer que la vie commune avec cet homme, après tout ce qui s'est passé depuis la comédie du mariage, était pour jamais impossible. Je lui ai dit : « Mon oncle, que dois-je faire? » Il m'a répondu, après une assez longue réflexion: « Allez trouver l'abbé Blondot, exposez-lui toutes vos tortures avant et après le mariage, demandez-lu conseil et faites ce qu'il vous dira. » Et je suis venue..

— Ma chère enfant, la confiance que Monseigneui place eu moi m'honore. Je n'ai pas besoin de vous dirt que vous pouvez compter sur moi, absolument. J'a un conseil à vous donner, mais vous me permettre; de ne point vous le faire connaître aujourd'hui. J'a mon projet d'où sortira, pour vous je l'espère, le sal

>KPARONS-NOUS 71

niais je dois le mûrir dans l'étude et la méditation. Je ne veux point, pour aujourd'hui, vous imposer la souffrance de prolonger plus longtemps le récit de vos tortures. Je sais ce qu'il m'importait de connaître. J'agirai, comptez sur moi.

! 3 yeux de Berthe s'illuminèrent d'une lueur de joie.

- Oh! monsieur lilondot, que vous êtes bon! l'écria-t-elle. Oh! oui, sauvez-moi; faites-le pour moi, pour ma mère! Sauvez-moi!

Elle s'était levée et se dirigeait vers la porte.

— Mon oncle, me dit-elle, me conseille de retourner ihez mon père. C'est pour moi un grand, un très grand sacrifice; mais cette abominable femme est partie. Et que voulez- vous que je devienne? Où voulez-vous [Ufl j'aille? Mon père a reconnu ses torts : il m'a lemandé de lui pardonner. A-t-il enfin reconnu son srreur? Je l'espère!

— Allez, mon enfant, lui dis-je; je travaillerai à •u> sauver. Ayez coniiance, espérez!

-t sur cette parole qu'elle me quitta un peu

renée.

Lorsque Berthe Martène fut partie, je me mis à néditer sur l'entretien que je venais d'avoir avec elle. I ae vérité qui, déjà, m'était apparue au cours de ces êvélations, sortit plus vigoureuse de cel examen : le oariage entre Berthe et Georges Gaudry n'existait

(On comprend maintenant le sens et la portée

rtaines questions en apparence indiscrètes que • posai à la jeune femme.) Je découvrais un vice

manifeste du coiLsentement. Cette enfant, faibh timide, tremblante et soumise devant son père; privée pendant des semaines, de toutes caresses; torturée bafouée, frappée par une subalterne; circonvenue p< son entourage; séparée de tous ceux qui pouvaient guider, la défendre; cette jeune fille de dix-huit ans qui, jusqu'au jour de son mariage, proteste qu'elle ne veut point pour mari de l'homme qu'on tente de lui imposer; qui affirme qu'elle déteste et méprise cet homme, qu'il ne sera jamais «son mari »; cette nature douce qui se révolte, qui aime mieux endurer les mauvais traitements d'une domestique plutôt que de se laisser arracher une parole qui pourrait ressembler a un acquiescement; cette jeune fille n'a pas librement contracté mariage! Où il n'y a pas de consentement, il ne peut y avoir union; c'est le bon sens, c'est l'évidence. Je voyais là tous les éléments d'un procès en annulation de mariage. Quand, par une réflexion plus soutenue, je me fus affermi dans mon idée première; quand ce ne fut plus pour moi une impression, mais une opinion, je me pris à songer à ce pauvre Raymond Langlet-Dufresnoy. Lui aussi était une victime de la cupidité des Gaudry et des visées ambitieuses de M. Charles Martène, frère de Monseigneur. Le nom du lieutenant n'avait pas été prononcé au cours de l'entretien que je venais d'avoir avec Berth>j, mais le souvenir du jeune homme était présent entre elle et moi : l'un et l'autre nous le savions. C'est à lui qu'elle pensait lorsqu'elle m'avouait : « Le mariage qu'on me proposait allait si directement contre mes

entiments intimes. » Ce fut tout : pas d'autre allusion cet amour qui avait été l'enchantement de sa jeuîesse et qui, je le savais, vivait toujours en elle. Elle îe prononça pas le nom de celui qu'elle aimait et je •oinpris toute la délicatesse de ce silence. Lorsque, à a lin de notre entretien, je vis la figure de la jeune femme s'éclairer soudainement de joie à mes paroles: Ayez confiance, espérez, » sans doute songeait-elle à Raymond. Pouvait-elle donc se regarder liée par un jontrat où sa volonté n'avait point eu de part? Dans a loyauté de son âme, cela lui paraissait impossible, nj uste. Ce devait être aussi la pensée intime de son »ii< 1.'. Mgr Martène. Berthe lui avait exposé les innomables manœuvres employées pour la conduire jusqu'au mariage. L'évêque n'avait pas pu ne pas se lire comme moi : « C'est un cas d'annulation! » Mais Monseigneur n'avait point voulu prendre la décision lui-même pour plusieurs raisons dont la plus déterminante était peut-être celle-ci : évêque du diocèse, i , par le ministère de son officiai, seul juge de la validité d'un mariage, il ne voulait point être, pour ainsi • lire, juge et partie. 11 désirait que le conseil à sa nièce vint d'un autre que lui. Et puis, pusillanime par tenir perament, redoutant par-dessus tout les complications, les « affaires », il ne voyait pas sans appréhension s'engager un procès où se trouvait intéressée la grande famille politique du département, celle des Gaudry! Ceux-ci se fussent aisément accommodés d'une séparation Ho fait entre Rorthe Martène et Georges Gaudry. Cette situation, qu'ils egardaieni comme la seule

se,

acceptable, avait pour eux l'avantage de laisser à Georges Gaudry l'administration des biens de Berthe Martène : et le fils de notre député aimait la dot de sa femme. Les Gaudry, qui connaissaient les sentiment religieux de Berthe, savaient qu'elle ne se résoudrai jamais à demander le divorce prohibé par l'Eglise, avant que le lien ne fût rompu par l'Eglise elle-même. Ils se reposaient sur cette idée comme sur une certitude pour vivre sans inquiétudes. Mais si ce lien était déclaré nul, inexistant, rien ne s'opposait plus à cv que Berthe demandât aux tribunaux civils le divorce qu'ils lui accorderaient sûrement, ce polisson de Georges semblant collectionner à plaisir les « cas » qui permettraient aux juges de le prononcer contre lui. Les Gaudry n'avaient point envisagé cette solution qui leur serait assurément très amère. Monseigneur redoutait les représailles qu'ils ne pourraient manquer d'exercer contre lui s'ils apprenaient que c'était révoque lui-même qui avait guidé Berthe vers l'annulation. Aussi Monseigneur m'adressait-il sa nièce pour que j'attirasse à moi toute la responsabilité de la grave décision qui s'imposait et qu'il savait bien que je prendrais. J'étais résolu, pour ma part, à ne pas me dérober, me souciant des bonnes grâces des Gaudry comme des fiches du sieur Balluchot, notre « délégué administratif! »

Quand je me fus ancré dans ma résolution, je sentis le besoin d'avoir un aide, un confident. Je songeai tout naturellement à Raymond Langlet-Dufresnoy et l'idée me vint aussitôt de faire à ce jeune homme cadeau

J'un magnifique espoir. Je lui télégraphiai : « Venez. » Le lendemain matin, il parut à mon bureau de la chancellerie, botté, éperonné, sanglé dans son dolman bleu de chasseur, son grand sabre de cavalier pendu au côté.

— Eh bien, quoi? s'écria-t-il, jetant ses gants sur ma table. Qu'y-a-t-il?

Sommairement, mais vigoureusement, je lui fis part révélations que j'avais reçues la veille. J'en vins, pour conclure, à laisser pressentir que je regardais le mariage religieux de Berthe et de Georges Gaudry connue inexistant, et, par conséquent, son annulation comme posssible, probable, certaine.

— Mais alors, demanda-t-il, les yeux fixes, la voix liante, si le mariage est annulé?...

11 n'acheva pas, mais sa pâleur, son trouble me disaient qu'il avait entrevu les conséquences d'une annulation; elles lui semblaient si heureuses, si ines- -, qu'il n'osait y croire. Le pays du bonheur venait de lui apparaître, là-bas, dans la brume : il le considérait en tremblant.

— Mais serait-ce possible? fit-il, après un silence, Vous ne vous trompez pas, c'est bien vrai?

- mots lurent dits d'un ton plus assuré, plus calme. C'était comme si un grand coup de vent eût déchiré lu brume, comme si le pays enchanté qu'un

m1 auparavant il désespérait de connaître jamais Q€ l <ut plus effrayé par son lointain. Je craignis d'avoir manqué de prudence dans mes affirmations, d'avoir

il trop grande devant lui la porte des beaux espoirs.

shl'ARONS-NOUS

— C'est simplement mon opinion que je vous donne. Je ne suis pas juge de la question : il faudrait tout d'abord, pour la résoudre, s'entourer de preuves et de témoignages que je n'ai pas à ma disposition. Ce n'est que mon opinion, je vous le répète : je crois — j'appuyai sur ce mot — que dans le cas actuel, le droit ecclésiastique autorise l'annulation du mariage. Je puis me tromper. Mon avis n'est rien : celui des théologiens et des canonistes a plus grand poids. Je voudrais bien les consulter.

— Où sont-ils, ces gens, que j'aille les voir? demanda avec empressement le jeune homme.

— Mon cher ami, dis-je, moins d'emportement! \a\ plupart d'entre ces doctes personnages sont allés se reposer de leurs labeurs dans l'autre monde. Il serait malaisé d'aller les consulter là, mais leurs œuvres restent. Elles sont là-haut, dans la bibliothèque de

'évêché.

— Allons-y! Allons-y! fit Raymond. Je le veux! Je n'eus pas la force de résister à cette prière plutôt

impérieuse. Nous gravîmes, Raymond et moi, l'escalier de pierre à rampe de fer forgé qui conduit au premier étage du palais. Le lieutenant pénétra à ma suite dans une vaste pièce dont des rangées de volumes couvraient les murs.

— C'est là, dis-je, désignant du doigt dans les rayons du haut, qui touchaient presque au plafond, de gros volumes, les uns reliés, les autres brochés.

Le lieutenant monta sur un escabeau qui se trouvait là, et se jeta impétueusement à l'assaut de la biblio-

thèquc épiscopale. Il saccagea tous les rangs pour en arriver aux volumes que je lui signalais, puis, les prenant dans ses bras, vint les déposer sur la table. Ils formaient là une pile imposante : saint Thomas, saint Alphonse de Liguori, Bouvier, Billuart, Gury, Vinrent, Sanchez, Craisson, Reifïinstuel. Je les ouvris par ordre do modernité et je cherchai aussitôt les chapitres qui nous intéressaient. Le lieutenant, accoudé sur la table, suivait avec une visible anxiété les péripéties «le cette perquisition théologique. Un moment, j'eus besoin d'un coupe-papier pour séparer les feuillets d'un livre. Raymond, qui trépignait d'impatience de me voir arrêté par un obstacle de cette valeur, tira du fourreau son grand sabre à la lame claire et pointue, et, l'abaissant au rôle de coupe-papier, se mit à en trancher les feuillets du livre, puis le plaça dans le volume pour en marquer une page. C'était vraiment un spectacle à faire hurler tous les loups du Bloc et à jeter l'émoi dans la batterie de cuisine du ministère de l'intérieur que de voir ce prêtre et ce soldat — oh! le sabre et le goupillon! — poussant ensemble une pointe dans les fourrés du droit canonique! Bientôt, je tombai en arrêt devant un texte :

Me tus reverentialis gravis, naturalis, et a causa libéra ad extorquendum cohsensum directe incussns irritât matrimonium.

Je traduisis à l'usage du lieutenant :

La crainte révérentielle, grave, provenant d'une cause naturelle, libre et qui agit pour extorquer un consentement, rend le mariage nul. »

— De qui es1 cela? demanda- t-il, tandis que

figure s'illuminait de joie.

— D'un monsieur Reiffinstuel, canoniste distingi

— Oh! le brave homme! Le brave homme! s'éci Raymond.

Et, comme un enfant, un collégien dont on vient lever la punition, il se mit à gambader dans la salle bousculant les chaises, frappant du pied, tournant sur lui-même, sautant tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre et répétant à grande voix : «Oh! le brave homme! Le brave homme que ce Reifî... Riffins... Je ne pi pas dire son nom, mais s'il était là je l'embrasserais!

J'eus grand'peine à me retenir d'éclater de rire. J' parvins pourtant, mais je résolus de ne point prolonge plus que de raison ce voyage d'explorations théologiques. Ces exercices-là ne sont point faits pour les amoureux.

— Raymond, lui dis-je, d'un ton que je m'efforçais de rendre sévère, je vous chasse! Que diriez-vous à Monseigneur si, attiré par le vacarme d'enfer que vous nous faites, il entrait ici et vous trouvait dansant le rigodon dans sa bibliothèque, au milieu des Pères, des Docteurs, des Canonistes, des Théologiens?

— Ce que je lui dirais? fit le lieutenant. Ce que je lui dirais? Mais que Reiffinstuel est un brave homme et vous aussi! Et moi aussi! Et Monseigneur aussi! Tout le monde est un brave homme, aujourd'hui!

— Partez, partez, dis-je. Vous en savez assez. Comptez sur moi!... Allons, mon enfant, espérez,

joutai-jc en lui tendant les deux mains. Nous la sau-

pons. Espérez!

Raymond nie quitta d'un pas allègre qui avait tou- >urs quelque intention de gambader. J'entendis un mit d'éperons qui sonnaient sur la mosaïque du vesbule, puis, presque aussitôt, le fracas d'un sabre qui • m tait en cadence les marches du grand escalier de et troublait le silence d'église du vieux palais piscopal.

Il en est qui disent : « Voyez un peu les curés : vieux, c'est démodé, ça sent le mort! » Ce serait ien vrai, tout de même, que nous retarderions! Dire, ièt res machinistes que nous sommes, que nous n'avons îulement pas su compliquer les rouages dans nos trianaux! Car, on le sait, nous avons nos tribunaux à OUfl que nous appelons les « ofïicialités » (oui, nous 70ns ce toupet!), et qui prononcent sur les causes siastiques, sur la validité d'un mariage, par temple. Eh bien, le croirait-on? Nous pratiquons, dos ofïicialités, une procédure qui date de bien viint les diligences et n'a sans doute guère varié 'puis Charlemagne. C'est presque la procédure du bêne de \ incennes, quand saint Louis tenait audience lane la forêt : elle est tellement simple que si, d'aven-

80 SK|»ARUNS-NOUS

turc, un avocat civil s'égare là dedans, il se sent comme dépaysé : pour qu'il pût comprendre plus aisément, il voudrait que les choses, dans nos tribunaux, fussent un peu plus embrouillées, moins naïvement moyenâgeuses : ce qui n'est pas compliqué n'est pas moderne, TTn juge dont le rôle consiste simplement à reeherchei si, oui ou non, le motif allégué est bien fondé, un greffier qui transcrit les dépositions des témoins, un avocal officiel qu'on dénomme defensor sacri vinculi (1), ui autre avocat pour la partie qui demande l'annulation c'est tout. Avec cet appareil, les oflicialités trouven moyen de juger les causes qui leur sont soumises. I à faire pitié! Et quels orignaux que ces avocaN ei soutane! Ils ne parlent pas! Ils plaident par des écrit: qu'ils communiquent à l'official. Vraiment, c'est i donner envie à tous les juges des tribunaux civils d< venir siéger chez nous, pour se changer d'air, se repose le tympan et voir de près cette merveille qu'ils regret tent si souvent de ne point connaître : des avocats qu plaident en silence! Rien dans cette procédure qu soit bien émouvant; mais la cause que Berthe Martèn portait devant l'officialité de Verney se présentait < des conditions si singulières qu'elles en devenaien impressionnantes. L'official qui préside au procr n'est que le délégué, le « remplaçant » de l'évêque, s bien qu'en définitive c'est le prélat qui juge par l'espri de son vicaire et qui prononce la sentence par sa bov che! Or, l'évêque, dans le procès en nullité qu'intentai

(1) Défenseur du lien sacré du mariage.

Berthe Gaudry sur mes conseils, c'était son oncle, Mgr Martène! L'évêque se trouvait ainsi placé dans une situation extraordinairement délicate. Il le comprit et déclara qu'il voulait tout ignorer du procès, que ce que l'ofïicial jugerait serait bien jugé. Or, l'ofïicial du diocèse de Verney n'était autre que M. l'abbé Langlet- Dufresnoy, vicaire général et père de Raymond! On conçoit quelles durent être les pensées de l'abbé Langlet lorsqu'on lui annonça qu'il serait juge de la validité du mariage entre Berthe Martène et Georges Gaudry. Le prêtre n'ignorait rien des sentiments intimes m fils Raymond. Notre vicaire général savait que le jeune homme aimait Berthe, qu'il avait souffert en mprenant l'union de la jeune fille avec Georges Gau- Iry, qu'il souffrait toujours, et ne se résignerait jamais. ■7abbé Langlet-Dufresnoy pouvait, d'un mot, faire le bonheur de ce fils, toute sa tendresse : il ne dépendait j[ue de lui, de lui seul, ou de rendre à Raymond le droit ! ai mer Berthe en déclarant le mariage nul, ou bien, >ar une sentence contraire, de le condamner pour tou- ■urs à la vie sans joie des cœurs sans espoir. Quel • rame se passa dans la conscience de cet homme, à la prêtre, père et juge? Il n'est que trop facile de le îiviv dans sa poignante intensité. Pour moi, qui connais notre vicaire général, je n'eus pas un instant ■ doute : l'abbé Langlet-Dufresnoy sacrifierait son n sa conscience lui en faisait une loi. L'issue du •nilit entre le prêtre et le père m'était, par avance, ■iinue : le prêtre seul jugerait. Même, je n'étais pas n s souffrir une sorte d'angoisse en songeant que cet

homme (rime 1res grande délicatesse d'âme céderait peut-être à des scrupules, serait enclin à se défier de lui-même, à s'exagérer l'importance des raisons alléguées par le défenseur du lien pour que le mariag' déclaré validement conclu : aussi eussé-je préféi autre juge, aussi impartial, mais moins timoré. J< lo dire à l'honneur de Raymond : pas un instanl le jeune homme n'osa établir un espoir sur ce fait qm père allait être le maître de sa vie. Pas uno fois, il n. lui vint à la pensée qu'il pouvait adresser à son pèro une parole où celui-ci pût voir une prière, un souhait. un désir, ce qui l'eût blessé comme une injure, un manque de respect. Jamais un mot du procès no fui prononcé entre eux deux : ce fut comme un a< tacite Os deux âmes étaient faites pour se compron dre : elles n'étaient pas pour rien de même race.

Berthe Martène avait bien voulu me confier h charge de défendre sa cause devant l'ofïicial. J'accep tai sans hésiter, bien que je dusse trouver devant m< comme défenseur officiel du lien matrimonial un advei saire qui valait qu'on le redoutât, l'abbé Barran, u prêtre dont la rude figure, que deux petits yeux gri illuminaient d'esprit et qu'ennoblissaient des chi veux blancs, apparaîtra en plus d'une page de mi récits. Tenez, lecteur, puisque l'occasion s'offre à mo il faut que je vous le présente.

L'abbé Barran, chanoine prébende, était né doi mais nourri, depuis sa jeunesse, d'âpres lectures, il a"; laissé se former en lui comme une seconde nature, tempérament batailleur, et qui ne savait pas transigt

même dans les questions libres que l'autorité religieuse à la discussion des esprits. A tout instant, des indignations puissantes s'engouffraient dans cette fane débonnaire et y portaient la tempête. Il ne parlait i le rien moins que d'excommunier en bloc quelques fractions du genre humain pour punir les peuples chrétiens de leur tiédeur ou de leur hostilité à l'Eglise. Quand il rappelait les frasques anticléricales de nos gouvernants, il prêchait les mesures extrêmes : « Ah! si j'étais évêque, disait-il, les choses ne se passeraient dnsi! J'imiterais les évoques d'Allemagne qui, lutrefois, pendant la guerre du sacerdoce et de l'Empire, jetaient l'interdit sur leur diocèse! Alors, plus de s, plus d'enterrements, plus de cloches; le silence, a mort! Ah! si nos évêques de France suivaient ces grands exemples, vous les verriez revenir à nous les )arpaillots, penauds et repentants, nous jurant qu'ils ne l'ont pas fait exprès, qu'ils ne recommenceront plus. Et patati et patata». Et ils nous demanderaient de dire la messe et de resonner nos cloches! » Mais, l'abbé Barran n'était pas évêque, et, en dépit - excommunications chroniques, il n'avait pas lérité du cerveau de Torquemada. Il mettait orame une sorte de coquetterie à paraître insensible, eus, pour sa plus grande confusion, il avait un cœur t ue parvenait point à le faire taire. L'abbé Barran ahilail dans Tune des plus étroites rues du vieux erney une maison de poète, qui se cachait pudiquei» m parmi les arbres et dont le lierre, la clématite et aires plantes grimpantes faisaient le siège. Il vivait

84 Si; PARONS -NO US

là dans la familiarité do ses livres, de deux chats, d'u demi-douzaine de pigeons, et sous le gouvernement sa sœur, Mlle Françoise, une vieille fille d'un dévou ment despotique à qui le chanoine semblait avoir l'ait vœu de soumission. Les pauvres connaissaient bien la petite maison de la rue des Vignes : à certains jours, le jeudi matin, une équipede mendiantes et de loqueteus* venait occuper la villa : l'abbé Barran, de ces mômes mains qui, à l'en croire, eussent, avec tant de joie, passé aux mécréants la chemise de soufre, leur dis tribuait le pain, l'argent, et même parfois ses bas et ses gilets de flanelle; puis, remonté dans son bureau, ses pantoufles aux pieds, il lisait son journal et si — ce qui arrivait chaque jour — il se heurtait à quelque récit qui choquât ses doctrines, il partait en guerre contre son siècle à la tête d'un escadron d'anathèmes. Tel était l'adversaire que j'allais trouver devant moi, au tribunal de Poffici alité. Il était redoutable. La cause se présentait à lui comme une bataille à gagner contre un de ses plus grands ennemis : le latitudinarisme (1). Il était assez enclin à croire, et ne se gênait pas pour dire, que tout chrétien qui intentait un procès en nullité de mariage ambitionnait une seule chose : s'évader adroitement d'une union qui avait cesssé de lui plaire. Aussi devais-je attendre de lui une offensive intrépide. Ardent, rompu à toutes les tactiques, sacrifiant toute considération de pitié à son implacable dialec tique, à l'inflexible rigueur du droit, il épouvantait la

(1) Tendance à interpréter la loi dans un sens trop large.

SKPARONS-NOUS 85

conscience du juge. Parfois, lorsque je songeais au chanoine Barran,je me prenais à douter du triomphe de ootre cause.

Elle aussi, Mme Gaudry, se préoccupait du procès. Quand e'ie apprit que Berthe Martènc demandait l'annulation de son mariage, elle s'irrita, puis, cédant aux suggestions de la sagesse, se calma bientôt pour

i miner la manœuvre à suivre. Dès qu'elle sut que l'abbé Langlet-Dufresnoy était juge de la cause, elle couru! «liez notre vicaire général. Celui-ci la laissa parler, pus répondit qu'il jugerait « selon sa conscience ». Ce n'était vraiment pas la peine de venir jusqu'à l'évêché pour conquérir pareil butin! Mme Gaudry fut dû le pressentir.

Rosita n'était point femme à renoncer à la lutte. C'était bien, en effet, à un vrai combat qu'elle allait : ne passait-elle pas sa vie à se battre contre des consciences? Lorsqu'elle eut obtenu de noire vicaire général cette réponse qu'elle pouvait à bon droit considérer comme un échec, elle se dit : « J'irai trouver mon évêque! Celui-là n'a rien à me refuser! » Et puis, on peul toujours lui offrir un archevêché! Pour ce que cela ni'1 coûte! »

Une heure après. Notre-Dame de l'Avancement ipparaissail à Mgr Martène :

— Monseigneur, dit Mme Gaudry, il ne dépend que >us seul d'éviter à l'Eglise romaine et à la France

ouvantables malheurs!

— El lesquels? demanda vivement Monseigneur.

— Nous savez, reprit-elle, si mon mari est puissant

dans son département, et je puis dire dans le pays tout entier; vous n'ignorez certainement pas quelle est sa position à la Chambre des députés. Jean est l'un de nos hommes politiques les plus influents; c'est un chef de groupe, comme ils disent, et ses amis politiques le consultent toujours avant d'émettre leur vote. Aussi est-il plus puissant que les ministres, dont le portefeuille dépend de Jean! Mon mari peut tout sur les ministres. Nous les tenons puisque c'est nous qui les dégommons lorsqu'ils font mal leur service!

— Je le sais, dit l'évêque condescendant.

— Eh b en, poursuivit Mme Gaudry, si vous ne voulez pas pousser mon mari aux mesures extrêmes, si vous ne voulez pas l'exaspérer contre l'Eglise catholique, il faut vous opposer — mais là, vous savez, franchement! énergiquement! — à ce que votre subordonné casse le mariage de mon fils avec votre nièce!

— M. Langlet-Dufresnoy jugera selon sa conscience! déclara Monseigneur.

— Oui, oui, je sais, fit Mme Gaudry. Il me l'a dit! Il jugera selon sa conscience, c'est entendu; mais comme la conscience d'un inférieur c'est la volonté de son supérieur...

• — Vous me permettrez de vous faire observer, madame, fit Monseigneur, que, s'il en est ainsi ailleurs, il en est aulrement dans le clergé!

— Ce n'est pas possible! fit très sérieusement Mme Gaudry.

Evidemment, elle était de bonne foi. Maîtress souYLTaini! du libre arbitre du son mari, habituée

« charmer » le vouloir d'autrui pour le diriger selon lésirs, portée par instinct, par tempérament, à v..;r en tout homme un être qui voulait de l'avancement, elle n'avait point coutume de se heurter à cet obstacle : la conscience! On lui eût difficilement enlevé de l'esprit que c'était une invention des curés.

— Monseigneur, reprit-elle, si je vous tiens ce lan- . c'est que, voyez-vous, j'ai mes raisons, croyez-

le bien! Vous avez beaucoup à perdre en vous aliénant

la considération de M. Gaudry; vous avez tout à gagner

i vous attirer sa reconnaissance. Vous nous connaissez!

Vous savez si nous sommes gens à marchander les

ioups de main à nos amis. Vous n'ignorez pas que,

i vous êtes évêque, nous y sommes, mon mari et moi,

'«•ni' quelque chose, pour beaucoup! Ah! nous en avons

ii de la tablature! Pour ma part, je puis me vanter

le m'être démenée! Je n'aurais certainement pas fait

■lu- si vous eussiez été mon fils! Un matin, j'ai attendu

heures dans l'antichambre du ministre. Un utre jour que votre candidature semblait à l'eau, ai dépensé quinze francs soixante-quinze centimes e fiacres pour arriver à la repêcher. Et votre candiature a été sauvée! Sans moi, vous seriez toujours icaire général! Vous me devez bien un petit dédom-

l'iil de mes peines! Sans compter que, lorsqu'il question de vous faire archevêque...

— Oh! madame, dit-il, je vous prie de croire que...

— Ta, ta! ta .ta! interrompit avec vivacitéMmeGau- Naturellement, c'est là des choses qu'on ne dit m Be contente de les penser! Voua ne pouvez pour

tant pas prétendre, Monseigneur, que vous n'avez p ambitionné la mitre! Vous en rêviez, et je compren cela. Cela ne vous a pas empêché, dans votre premi mandement, de déclarer que le bon Dieu vous ace blait sous une charge beaucoup trop lourde. « Il a plu à la divine Providence, nos très chers frères, d'imposer à nos faibles épaules un fardeau redoutable aux anges eux-mêmes, onus formidandum angelis. » Voi voyez, j'ai retenu la phrase, et même le latin, moi qui ne le comprends pas! Ce n'est pas la peine de voua défendre. Vous voulez être archevêque, et c'est tout naturel! Un si bel avancement! Eh bien, Monseigneur, rien ne m'est plus facile que de vous faire nommer quand cela vous plaira! Vous avez le pied dans l'étrier. Rome, cette fois, ne fera pas des manières, comme la première fois. Vous êtes évêque; qu'est-ce que cela pourra bien faire à Rome que vous soyez archevêque Rome accepte presque toujours les archevêques qu'on lui propose. Le tout, c'est d'être proposé — et je m'en charge! — Là, nous sommes les maîtres! Le gouvernement propose les abbés ou les évêques qui lui plaisent et qui sont ses amis. Oh! je sais bien que souvent, il lui en a cuit d'avoir mis sa confiance en eux Il y en a — et beaucoup trop! — de ces messieurs qui une fois évêques, ont levé leur crosse et ont osé en frap per le gouvernement! Mais, cette abomination se pro duira de moins en moins. Le gouvernement va prendn ses précautions. Jean me disait hier soir qu'il y avai un service de police spécialement chargé de surveille le choix des évêques et qui fonctionnait dans les log

SKPARONS-NOUS 89

Monseigneur releva vivement la tête. Cette mainmise de l'Eglise maçonnique sur l'Eglise de France le révoltait, il dut cacher sa réprobation :

— Ce que vous me dites là est bien extraordinaire! fit-il. De quel droit la franc-maçonnerie, l'ennemie déclarée du catholicisme?...

— De quel droit? fit Mme Gaudry, mais du droit du plus fort, parbleu! Un gouvernement, avant de nommer ses fonctionnaires — et vous êtes des fonctionnaires! — a le droit, le devoir de faire ses enquf3b>s sur leurs sentiments politiques ou autres. Or, la francmaçonnerie, vous ne l'ignorez pas, qui tient toute la France, qui a des adeptes dans toutes les villes, on pourait dire presque dans tous les villages, a sa police admirablement organisée! Eh bien, le gouvernement

it de cette police-là, beaucoup plus discrète et plus sûre que l'autre! Avant de proposer un prêtre pour un évêché, on demande son avis à la loge de la ville, où le prêtre exerce son ministère, où par conséquent il est connu, où il est facile de se renseigner. Les députés, Monseigneur, ont tout intérêt à n'avoir point oomme évêque, dans le département où sont leurs électeurs, un évêque trop réactionnaire, qui mène ses

- à la bataille et serait tout le temps à déblatérer contre la maçonnerie. Lorsqu'un député maçon — vous Bavez s'ils sont nombreux! — apprend qu'un prêtre eai proposé pour l'évêché de son département, il écrit à l'un de ses frères de la loge établie dans la ville où ce prêtre exerce ses fonctions, et dame, il se renseigne! Si l'abbé ne présente p;is les garanties voulues, rem-

90 SKPARONS-NOUS

barré impi-to-ya-ble-ment! Le député arrête la nomination. Tout cela, pour vous dire, Monseigneur, qu( si vous voulez nous rendre le service que nous voi demandons, vous aurez votre récompense! 11 y a en moment-ci des archevêchés vacants. Précisémenl nous sommes intimes avec le ministère actuel. Troi femmes de ministres sont mes bonnes amies; elles sauront bien faire marcher leurs rnaris. Pour les mini très, ils sont à nous : ils ont besoin du vote de Jean et de celui de ses amis. Si vous êtes gentil, Monseigneur, on vous proposera. Le gouvernement fera son enquête et, naturellement, comme c'est Jean qui est Vénérable de la loge, il vous donnera une bonne note. Vous serez nommé !

Si timoré que fût Monseigneur, si temporisateur, si conciliateur, il ne pouvait honnêtement laisser cette femme révéler cette honte. Il eut une révolte :

— Madame, fit-il avec quelque énergie, je me regarderais comme outragé gravement par ces propos, si vous aviez Fin... l'indiscrétion de les prolonger. Je ne parlerai point à M. Langlet-Dufresnoy, que j'institue juge de la validité du mariage de ma nièce et de votre fils. Il connaîtra la cause, recevra les témoignages, lira les plaidoiries des avocats et pourra rendre une sentence en toute équité. Je me regarderais comme un évêque indigne si j'osais prêter une orei'le complaisante aux... propositions que vous venez de me faire!

Mme Gaudry, avouons-le, eût mérité une correction plus sévère; mais si feutrée que fût la leçon de précautions oratoires, elle en comprit le sens.

— Eh bien, tant pis pour vous, Monseigneur, fit-elle en Be levant, puisque vous ne voulez pas être archevêque! Vous pourriez vous en repentir, un jour, bientôt peut-être!

Lorsqu'elle quitta l'évêque, elle songeait : « Au

fond il aura peur et n'osera pas juger contre nous! »

L'intimidation, chez Mme Gaudry, comme méthode

.'•uvernement des consciences, venait après celle

promesses, la meilleure et qu'elle pratiquait avec

une giande maîtrise.

procès dura près de deux mois. (Je n'assistais aux séances, mais toutes les dépositions des témoins, consignées par le greffier, me furent communi- [uées.) Berthe Martène comparut devant l'official et ni lit le récit très émouvant que le lecteur connaît léjà. Luis, ce furent les témoins, en tôtc desquels aarchai! Mme Gaudry. Elle vint crânement, et comme e juge lui demandait de dire si, à son avis, le mariage • • Berthe et de son fils avait été « librement accepté » >ar la jeune femme :

— Oh! pour cela, oui! fit-elle.

— Qu'entendez-vous par là, Mlle Berthe Martène end le contraire?

— Ah! par exemple! Mais il est clair comme le jour que e mariage a été libre! Entendons-nous : libre! Aucun lariage n'est libre. On épouse celui qu'on vous fait pouser. \ [ne jeune fille aime celui qu'on lui dit d'ainmr. '"ni' peu qu'on s'y prenne adroitement, on vient à "Ht de tous les mariages. Quand il s'agit de contrac-

r un mariage, qu'on suit homme uu femme, un subit

toujours l'influence de quelqu'un. Mais, à ce compU là, je ne me serais pas mariée librement! Papa me poussait à une union avec M. Gaudry — et je ne lui en yen pas, à papa! — M. Gaudry lui-môme ne se serait pj marié librement. Vous-même, monsieur...

Mme Gaudry, se souvenant alors qu'elle parlait à prêtre, n'acheva pas sa phrase, et, sans émoi, se jeta en d'autres considérations.

L'abbé Langlet-Dufresnoy crut devoir arrêter dans son cours ce flot qui roulait des mots. Il procéda à l'interrogatoire de M. Charles Martène, le père de Berthe. Celui-ci confessa sa faute, — il eût dû dire : son erime, — mais faiblement. « Il avait peut-être dépassé la limite de l'autorité paternelle, pour faire pression sur la volonté de sa fille, mais il estimait que, néanmoins, le consentement de Berthe avait été libre. » — « Sundoute, disait-il, j'ai fait de mon mieux pour que Berthe épousât M. Georges Gaudry. De bonne foi, je croyais que le mariage serait heureux : je voyais là le bonheur pour ma fille : je me suis trompé. Je le regrette! Maije ne crois vraiment pas que Berthe puisse prétendre qu'elle ait cédé à la violence. On ne l'a point poil de force à l'église et à la mairie. » Le pauvre horamr aimait sa fille, mais il aimait aussi l'avancement. Il savait que, si le lien religieux était rompu, Berthe Martène, qui verrait ainsi tomber le seul obstacle qui se dressât devant sa conscience de chrétienne, n'hésiterait pas un seul instant à demander le divorce. Et, alors, qu'eslqui rattacherait M. le receveur aux tout-puissants Gaudry! Il y avait lutte dans son cœur entre ces deu.\

amours, sa lillo et sa place. Je ne me demandai pas lequel des deux allait terrasser l'autre; j'aimai mieux ne point me poser la question. Puis, ce furent d'autres témoins, domestiques, amis, dont les uns confirmèrent les révélations de Berthe Martène, dont les autres semblaient, au contraire, les infirmer. M. Jean Gaudry et -un fils furent cités; mais ils étaient à Paris à ce moment-là. Ils ne daignèrent point répondre à la convocation, ni même s'excuser. La gouvernante disparue n'avait pu être retrouvée : on avait seulement quelques ndices qui permettaient de la croire réfugiée à Nice. Le moment vint où le terrible chanoine Barran, defenwr vinculi dans la cause, dut rédiger ses animadver-

s (1), autrement dit son réquisitoire. Il connaisait ma plaidoirie, qui lui avait été communiquée, selon 'usage. Avec sa fougue coutumière, il se rua sur mes irguments. « Vous n'êtes pas ici, monsieur le juge, jour examiner la moralité du nommé Georges Gaudry.

tous les honnêtes gens, je proclame que c'est le lernier des hommes, après son père! Vous êtes ici pour onstater l'absence du consentement. Or, le consentent! i fxiste! Berthe Martène pouvait toujours se efuser à devenir la femme du sieur Gaudry. Elle n'a .1- été conduite de force à l'autel. C'est à regret, mais brement, qu'elle y est allée! Aucun acte de violence rave venant de celui qui avait autorité sur elle, ucune menace digne d'être pris»* en considération 'ont pu engendrer dans l'âme de Berthe Martène une

observations.

crainte telle que sa volonté ait été privée de la libe nécessaire pour contracter validement mariage. 11 n'y a pas de circonstances qui aient imposé cette union d'une manière inéluctable. Eh! sans doute, Berthe Martène eût préféré un autre mari! Mais c'est de l'histoire banale, cela! C'est l'histoire de presque tous ]ps mariages. Quelle ost la jpuno fille qui épouse le prince Charmant do ses rêves? Elle l'attend bien un an, deux ans, quelquefois plus; mais elle ge lasse de monter, chaque matin, à sa tour, pour dire In bienvenue à celui qui doit venir... et qui ne vient jamais! On fait alors taire son imagination et on écoute les conseils d'une personne austère, mais avisée, qui s'appelle la raison. C'est ce qu'a fait prudemment Berthe Martène. Aussi, c'est en parfaite sérénité et avec la plus grande certitude que j'attends de votre sagesse et de votre équité la juste sentence qui doit réduire à néant la prétention mal fondée de la demanderesse. Ce serait vraiment par trop simple, simple au point d'en être scandaleux! On s'était marié sans se connaître, on se démarierait parce qu'on se connaît trop! Quand une union ne donne pas aux époux la part de bonheur, à laquelle chacun des conjointveut avoir droit, on cherche un moyen honnête pour sortir d'une situation inextricable. On veut s'évadei de ce mariage devenu un bagne conjugal, rompre ce lier qui est, peu à peu, devenu la chaîne du forçat! Vouj ne pouvez, monsieur le juge, autoriser par votre sen tence un pareil calcul, si légitime qu'il puisse paraîtra à l'hurïfeune nature! L'instruction Austriaca (p. 6

SKPARONS-NOUS RS

'dit. romaine 1883) nous dit qu'alors, après avoir vainement cherché parmi les empêchements dirimants fini qui pourrait permettre au juge d'annuler le ma- . on s;' rejette sur le prétexte de la crainte et de [a violence morale. Comme il s'agit d'un acte intime dont la preuve est fort difficile, — l'adhésion d'une volonté, un consentement, un fait purement psychologique! — on escompte le doute, les ténèbres de la jause, l'habileté de l'avocat (le chanoine m'offrait m passant, cette fleur). Eh bien, c'est une cause de se genre qui es1 soumise aujourd'hui à votre jugement. \}»[telé, monsieur le juge, à statuer sur un cas de 7 et metu (1), vous avez exigé la preuve des allégaions de la demande. On ne vous l'a pas apportée! I- requiers, monsieur l'official, de votre conscience i de votre justice la seule sentence que vous puis- >i*'z porter : Non constat de nullitate in casa (2) !

Lorsque ce réquisitoire m'eut été communiqué, 'abbé Barran vint me trouver :

— J'ai parlé selon ma conscience. J'ai fait mon levoir, déclara-t-il.

— Je vous en rends témoignage, dis-je.

— Mais vous ne sauriez croire, reprit-il, combien rais heureux si M. l'official jugeait contre moi!

I»' voudrais, pour tout au monde, avoir tort, et que pauvre femme fût pour toujours délivrée de son benapan de mari. Quel vaurien!

(1) De la crainte et de la violence.

(2) Il est constant qu'il n'y a pas lieu de prononcer la nullité lu mariage.

96 S Kl» A H ON S -.NO US

Ce furent pour Berthe Martène, pour Raymond, pour moi, des jours d'angoisse. Quelle serait la sentence? Rendrait-elle à Berthe sa liberté? Ou bien, la malheureuse jeune femme, encore une fois déçue, cœur à tout jamais désenchanté, pour toujours condamnée à souffrir, reprendrait-elle l'âpre chemin de son calvaire? Raymond passait par des alternative de joie extrême et d'abattement inconsidéré. Il sentait sa pensée prise d'un trouble étrange s'il songeait que le juge d'un procès où tout son cœur, où toute sa vie étaient en cause, que le maître de son bonheur, c'était l'abbé Langlet-Dufresnoy, son père. Moimême je laissais l'inquiétude me gagner. Sans doute j'avais foi en l' excellence de notre cause, en la valeur des témoignages qui attestaient l'évidente pression exercée sur la volonté de Berthe Martène, — ces témoignages restaient debout, en dépit des coups du chanoine Barran pour les abattre, — mais des appréhensions venaient couvrir mon espoir : Georges Gaudi y qui seul pouvait éclaircir un point du procès, délicat et capital, resté obscur, n'était pas venu. La citation n'avait pu atteindre l'ancienne gouvernante des Martène, qui eût pu, en un mouvement de sincérité toujours possible, apporter quelque révélation victorieuse. Des doutes pouvaient rester dans l'esprit de l'abbé Langlet-Dufresnoy qui, loyal jusqu'au scrupule, pourrait craindre, en annulant le mariage, de céder aux sollicitations à peine conscientes de sa tendresse pour Raymond.

La sentence qui fut rendue n'était point pour anéan-

SK PARONS-NOUS 97

r toutes mes craintes, ni pour désespérer Berthe et aymond. L'abbé Langlet-Dufresnoy prononça cette >ule phrase : Dilata est. Fiat nova inquisitio (1). insi, il ordonnait un complément d'information, ne enquête rigoureuse. Sa conscience demandait lus de lumière. Ainsi, Berthe et Raymond retrouvent le droit de croire encore au bonheur. Et moi, ni 1rs aimais, je pouvais espérer encore les voir heuux un jour!

\[(>ii-.'igneur me fit appeler :

— Monsieur le chancelier, me dit-il, six de nos igneurs les évêques me font l'honneur de se réunir main, en mon palais. Nous voulons délibérer et iter aux résolutions à prendre en face des redoutes «'ventualités que prévoient les catholiques de ance. Nous tiendrons séance dans le grand salon, m bureau étant trop exigu. Vous voudrez bien Huer (les ordres pour que tout soit prêt à deux heures 'après-midi : une grande table, sept fauteuils. Je us demanderais aussi, pendant que nous serons einblés, de ne point quitter les bureaux de la chanl"iir. Il sp peu! que nous ayons besoin d'un docuftl, 'l'un ouvrage : je m'adresserai alors à votre (igeance pour nous les procurer. ^

) Le jiitfpment est remis à plus tard : qu'on fasse une nou- ' enquête.

— Monseigneur, dis-je «mi m'inclinant, il sera (ni! selon voire désir.

J'avais eu vent de cette réunion. Monseigneui s'était-il ouvert de ce projet à quelqu'un de ses familiers? Je l'ignore, mais la nouvelle avait filtré. On chotait entre confrères que plusieurs prélats fran de ceux que certaines feuilles dénomment « évêques ministériels », allaient se réunir à Verney. Pourquoi cette ébauche de concile? Ceux qui savent toul — i y en a dans le clergé, comme ailleurs — nous disaient que ces évêques voulaient se concerter pour adoptei une attitude uniforme en présence d'une situation qui dans chaque diocèse de France, sollicitait la vigilanci des évêques, depuis quelques années : la question de prêtres démocrates et des « séminaristes sociaux Le soir même du jour où Monseigneur m'avait an nonce la venue des six évêques, j'appris d'un ami bie informé que tel devait être, en effet, la question l'ordre du jour. Le problème était grave.

Depuis quelques années, les évêques voyaient ven à eux de jeunes prêtres, curés, vicaires, qui loi disaient : « Monseigneur, nous sommes des ouv inutiles. Partout nous sommes haïs, méprisés, suspfi tés. Nous confessons quelques bonnes âmes, noi baptisons, nous enterrons, nous préparons à la pr mière communion des enfants qui, passé douze an ne reviennent plus à l'église; nous prêchons le dimancl devant des fidèles de moins en moins nombreux, dé convaincus des vérités que nous leur enseignons pui qu'ils vont à la messe. La masse,Ua grande masse no

échappe! On nous quille. On ne nous persécute pas, — être persécuté, c'est se sentir vivre, — on nous ignore. La bourgeoisie semble se rapprocher de nous, par conviction, peut-être aussi par peur de ce que Mra demain, peut-être dans l'espoir que notre doctrine sera un rempart qu'on pourra un jour opposer aux convoitises des foules. Mais le peuple! Le peuple nous fuit, le peuple nous traite en ennemis! Et c'est pour lui que nous nous sommes faits prêtres! Nous n'acceptons point sa défiance : son dédain nous blesse comme une injure. Nous voulons aller au peuple, l'Evangile à la main. Nous voulons que le peuple vienne à nous! Où va-t-il, aujourd'hui, sous nos yeux? A ceux qui lui promettent le pain au meilleur marché possible, et se larguent d'amoindrir la somme de ses souffrances physiques. Faut-il donc nous résigneràlui prêcher toujours la résignation? De la résignation, il n'en veut plus! Et ihandonne aux déclamateurs, aux exploiteurs, à ceux qui le flattent et ne l'aiment pas! Nous voudrions lui prouver que l'Evangile est le Code de Dieu, c'està-dire de la parfaite justice. Nous voudrions lui donner (SB «pie les autres lui promettent : le bonheur "même terrestre. Nous voudrions lui apprendre à être heureux même «mi ce monde. Ce qu'ont fait <I<'^ prêtres allemand, anglais," belges, américains, pourquoi ne le ferions-nous pas? » Les évèques ne pouvaient découd'aussi bonnes intentions. Ils exhortaient leurs i lire les encycliques de Léon XI 11 sur la [uestion sociale, les prévenaient contre I«'s excès de -!•• et leur conseillaient la prudence dans l'action.

Les prélats ne laissaient pas d'être quelque peu quiets de l'extraordinaire fougue avec laquelle leur jeune clergé se donnait à l'idée nouvelle et courait à l'apostolat rajeuni. Le catholicisme social n'en était plus au temps des vagues aspirations. 11 avait sa d< tiine, son programme, ses méthodes, ses chefs, fidèles, ses journaux; il avait aus>i ses adversaii c'était un parti et qui cherchait à se recruter d adeptes dans les séminaires. Plusieurs petites feuilles hebdomadaires ou mensuelles apportaient aux jeui clercs les idées, les programmes d'action des orateurs, dis publicistes démocrates chrétiens. C'était une sorte de propagande clandestine qui s'exerçait dans les séminaires à l'insu de l'évêque et. bien souvent, des dii teurs. Comme à une situation nouvelle, il faut un mot nouveau, les jeunes gens affiliés au parti s'appelèrent « séminaristes sociaux ». Ils correspondirent avec les chefs du mouvement, envoyèrent des articles aux journaux, firent du prosélytisme autour d'eux. Séminaristes sociaux et prêtres démocrates semblaient fai assez bon marché de ce qu'ils appelaient « la routine », c'est-à-dire des vieilles méthodes d'apostolat; et ils ne ménageaient point leurs critiques aux prêtre- de l'autre génération qui ne semblaient pas comprendre la fécondité de l'idée nouvelle et paraissaient peu disposés à s'y associer. Dans le diocèse de Verney, beaucoup de prêtres suivaient avec sympathie effort mais, comme toute innovation a ses réactionnaires, il y eut parmi nous des prêtres qui s'érigèrent en contradicteurs, en opposants. Selon eux, le callio-

li> isme social, tel du moins que l'entendaient les jeunes démocrates, était une déformation et comme une contrefaçon du christianisme; à les entendre, ce mouvement ne tendait à rien moins qu'à « matérialiser » la religion, à transformer l'Eglise en une association de consommateurs.

Les discussions, les controverses entre « jeunes » et « vieux », qui agitaient les assemblées ecclésiastiques •uix conférences décanales, avaient leur répercussion jusque dans les bureaux de la chancellerie épiscopale. Eh! oui, une fo's la semaine, le jeudi, à partir de quatre heures, je recevais des amis. C'était pour moi jour de congé. Je voyais accourir l'abbé Saquet, pro-

ur d'histoire au petit séminaire, adversaire résolu de toute mélancolie, un des pères du calembour moderne et dont la verve toujours jaillissante arrosait de joie 1rs plus arides controverses; l'abbé Privât, uumôiner du lycée, archéologue et numismate et qu« l'abbé Saquet avait nommé « aumônier en chef des mines du diocèse »; l'abbé Henriquet, aumônier de la \ imitation, mystique et doux, et qui répandait autour de lui une discrète odeur de sainteté. L'abbé Henriquet tait 1res assidu à nies jeudis, et on pouvait se deman-

[uel attrait singulier conviait cet aumônier de .idines à venir à la chancellerie se nourrir

obours et coq-. de l'abbé Saquet. Peut--.

Henriquet goûtait-il un fin plaisirà se laisser hon-

aent scandaliser par J s joyeuses improvisations

ertains de ses confrères que l'humour entraînai! i-> hors des sentiers ou poussent les Hjuco des

dOi> SKI'AHli.NS-.NOUS

saints (1). Lorsque l'abbé Saquot tirait de sa bonbonnière quelque jeu de mots ou trop gros, ou amer, ou un peu trop poivré, M. l'aumônier fermait les yeux, esquissait avec les lèvres une petite grimace, allongeait le cou, comme pour favoriser la déglutition : la pilule de l'abbé Saquet était passée! D'autres prêtres curés du diocèse, vicaires de la \ille, professeurs del séminaires, aumôniers, venaient à mes réunions. Toujours invitée, la politique ne se dérobait jamais. Nous ne faisions qu'un cœur et qu'une langue pour honnir le ministère. Dire du mal du gouvernemeflj était notre plus cher délice. Nous abordions toutes M questions et beaucoup d'autres encore. On colportait des potins de presbytère ou de sacristie. On papolait sur certains problèmes théologiques à qui les attaque! de nos adversaires donnent un badigeon d'actualité : aussi l'abbé Saquet, appelait-il mon jeudi « le concile chez la portière ». La paix habitait parmi nous jusqu'au moment où l'abbé Barran et l'abbé Seigneurie pénétraienl dans les bureaux de la chancellerie. Ces deux confrères apportaient la guerre dans les plis de leur soutane. Le chanoine Barran, que le 1< cteur a déjà encontre, qui avait été, comme « défenseur du lien ■■, mon adversaire devant l'ollicialité, était l'un des plu^ a nés détracteurs des doctrines du parti démocrate chrétien, le railleur impitoyable des chefs de ce mouvement. La force de combattre, il la demandait à la Vérité française et aux ouvrages de M. l'abbé Maignen,

(1; C'était le titre d'un ouvrage de l'abbe Henriquet.

e « tombeur » de l'américanisme. L'abbé Seigneurin, •ecrétaire particulier de Monseigneur, était un démocrate ardent et pratiquant. 11 ne se contentait pas Le dire : « Allons au peuple! » 11 y allait. 11 dirigeait lui patronage d'apprentis dans un faubourg de Verorganisait des réunions du soir pour les ouvriers, recherchait toutes les occasions de se mettre ■a contact avec le peuple, d'élargir son apostolat. Il avivait sa ferveur démocratique à la lecture de la Justice sociale, de l'abbé Naudet; du Peuple fran- •ais, de l'abbé Garnier; des livres de l'abbé Gayraud;

'était abonné à la Quinzaine, de M. Fonsegrive, au Sillon, de M. Sangnier. Il avait foi en la doctrine du

atholicisme social et s'en faisait l'apôtre auprès de 1U us.

Lorsque l'abbé Barran, qui attendait l'ennemi en

ourbissant ce qu'il appelait ses « arguments », voyait

ntrer dans notre salle de réunion l'abbé Seigneurin,

chanoine regardai! 1»' jeune prêtre d'un œil de défi,

tssiiùl armé de sarcasmes, fonçait sur lui. intré-

kiemenl.

— Ali! voilà notre socialeux! s'écriait-il. Alors, moni>Mir le secrétaire, vous trouvez que la doctrine de ame immortelle a fait son temps? Dan, votre secte, ii ne s'occupe plus de l'âme : c'est passe de mode!

OUB êtes pour la doctrine du ventre immortel!

— Nous sommes pour la justice, donc nous sommes iens! répliquait l'abbé Seigneurin qui s'attendait taque mais que les ironies du chanoine semblaient

lui SKPARONS-NOUS

est celle de tous les jeunes prêtres, de tous les séminaristes, de tous ceux qui...

:; — Eh! je m'occupe bien des opinions de cette marmaille en soutane! interrompait l'abbé Barran.

La lutte était engagée : nous n'avions plus qu'à marquer les coups.

— Eh! oui, reprenait le chanoine qui, en parlant, s'enivrait de paradoxes et d'hyperboles, vous voulez donner au peuple le bonheur en ce monde, c'est-à-din bonne table, bon gite et des tas d'agréments, el au nom de l'Evangile! C'est l'Eglise que vous charge/ du soin d'organiser son bien-être matériel et de veillei au garde-manger du prolétaire. Gomme si l'Eglisi avait été instituée pour des estomacs! Nous, autrefois nous avions la candeur de nous occuper de l'âme nous disions au peuple d'être vertueux, résigné tient, el nous lui parlions du ciel. Nous avez changi tout cela! Vous nous apportez une nouvelle religion la religion alimentaire! Votre seul dogme, c'est 1 bifteck! Nous autres, nous disions aux chrétiens « Faites pénitence! » Changé aussi! Vous dites à vo chrétiens : « Faites-vous un ventre! Engraissez-vous mes très chers frères! » Ce serait à croire vraiment qn Dieu, lorsque nous sortons de ce monde, doit nou peser sur la bascule et qu'il ne peut choisir ses él que parmi les cent kilos!

L'abbé Seigneurin, les lèvres serrées, mangeait i colère : il savait qu'à interrompre l'abbé Barran ava la fin de sa diatribe, il s'exposait à se voir véhément» ment rappeler au respect et aux convenances.

SEPARONS-NOUS iOo

— C'est une caricature du catholicisme social que vous nous donnez là! répondait l'abbé Seigneurin, d'une voix qui tremblait. Nous voulons que le peuple mange à sa faim, c'est vrai! Eh! ne savons-nous pas qu'un estomac creux n'a point d'oreilles, même et surtout pour entendre l'Evangile! Dire à ces gens qui n'ont pas de quoi manger, se nourrir, se loger; qui travaillent douze heures par jour à l'atelier, à l'usine, dans la mine : « Faites pénitence! » c'est en vérité d'une belle ironie! Nous savons qu'un homme qui a faim, qui ! mal nourri, mal logé, qui voit autour de lui les siens souffrir de misère, n'a dans le cœur que la haine de Dieu et de ses frères. S'occuper de le rendre matériel- It-ment plus heureux, c'est le disposer, par là même, à mieux comprendre les vérités éternelles; à être plus vertueux, plus tempérant, plus respectueux de la loi sociale; à être meilleur enfin, c'est-à-dire à être chrétien! Mentalement, j'applaudissais à la réplique de l'abbé teurin, qui bravait aussi vaillamment les sarcasdu chanoine. Et puis, faut-il le dire? Ils sont de plus en plus rares les prêtres qui voudraient se résigner a vivre loin de leur siècle, dans le mystère des églises; qui n'aspirent pas à répandre autour d'eux la vertu i-1 du catholicisme. Lorsque les curés de France eront plus les salariés de l'Eglise maçonnique; i'ils ne seront plus « fonctionnaires » de l'Etat, qu'ils auront le droit de sortir de leurs sacristies pour prendre rang de citoyens libres, l'Eglise catholique, avec son clergé discipliné de quarante mille prêtres, me' Force iociale qui :>uuru se faire respecter ut

106 SEPAKONS-NOUS

avec laquelle il faudra compter. Mes confrères, qui assistaient au duel, étaient sans doute visités par lea mêmes espoirs. Ils se taisaient aussi pour ne point, par la contradiction, tarauder le chanoine et exposer l'abbé Seigneurin aux coups de sa verve acharnée.

— Nous sommes la vérité, déclarait l'abbé Barran. Nous pouvons attendre : la vérité est éternelle!

— Oui, nous sommes la vérité, disait l'abbé Seigneurin, que la lutte excitait; oui, mais le peuple ne le sait pas! 11 ne nous connaît pas, il nous ignore! Bientôt, il ne nous haïra même plus : on ne hait pas ce qu'on croit mort! Nous voulons qu'il sache que nous existons! Nous voulons vivre! Et votre rêve serait de nous réduire au rôle de pourvoyeurs d'eau bénite, de rats de sacristie!

— Dites donc plus simplement, faisait l'abbé Barran qui ne sortait point de ses sarcasmes, que vous voulez remplacer le catéchisme par un livre sur l'art de se nourrir, de se vêtir, de se loger à bon marché, avec un appendice sur les meilleures recel les culinaires! Religion alimentaire!

î'iqué par les railleries du chanoine, l'abbé Seigneurin sautait parfois hors des barrières du bon goût, et, un jour, nous Pentendimes s'écrier :

— Monsieur le chanoine, vous êtes un Tertullien conservé dans du vinaigre!

— Ah! oui, fit l'abbé Barran, un cornichon, n'est-ce pas! Ah voilà bien le respect démocratique des jeunes d'aujourd'hui pour les vieillards!... J'aime mieux être un cornichon qu'un hérétique, monsieur, continua le

SKPAROi\S-NOUS 407

•hanoinc dont la voix montait au diapason de la colère. nms êtes pourri d'hérésies. Je compte au inoins six lérésies expressément condamnées dans vos paroles, /ous sentez le roussi à plein nez, citoyen! Il y a quelques s, <>n vous eût mis la chemise soufrée, tandis que, oaintenant, nous avons des évoques qui souffrent... Cet abominable calembour qui, certes, n'était point herché et qui emplit de joie l'âme de l'abbé Saquet, ut la vertu de nous dérider. Nous nous mimes à rire. s chanoine Barraii crut qu'on se moquait. Sa figure 'embrasa :

— Puisqu'il en est ainsi, s'écria- t-il; puisque mes onfrères, mes amis m'abandonnent pour passer à la

d'un petit abbé démocrasseux; puisque je ne suis

u'iiii vieux Tertullien au vinaigre, qu'un cornichon,

me retire! Que le citoyen Seigneurin vous conver-

sse donc a sa religion alimentaire! Bonsoir!

L'abbé Barran se précipita vers la porte en profé-

inl avec une emphase narquoise.

- Faites-vous un ventre, mes chers frères! Faitesous un ventre : c'est la grâce que je vous souhaite! El il nous laissa îoul ahuris de cil esclandre. Le li ndemain matin, dès l'aube, nous vîmes entrer M-u un chanoine Barran apaisé et confus, qui mail nous demander pardon du « scandale » de la eille. Il ne voulait point dire sa messe avant de nous humblement confessé sa faute : il était tombé un le péché de colère.

— Je soi> de chez l'abbé Seigneurin, mais dit-il; je u ai donne le baiser de paix. O gamin-là s'esl mis à

pleurer lorsqu'il a vu que je lui faisais des excuses, moi aussi, j'ai pleuré! Nous avons pleuré comme deux imbéciles!

Huit jours après, à la réunion de la chancellerie, la lutte reprenait entre les deux prêtres. L'abb» gneurin était encore une fois traité d'hérétique i voyait, encore une fois, menacé de la chemise de soufre ! Même, dans la semaine, le chanoine Barran avail fait des progrès en cruauté :

Ah! s'écria-t-il, si j'eusse été la, avec quel bunheur j'aurais moi-même mis le feu à la chemise!

Ce n'était pas dans la seule ville de Verney que de pareilles discussions passionnaient les réunions ecclésiastiques. Dans chaque diocèse, j'oserais dire dans chaque presbytère, la doctrine de la démocratie chrétienne soulevait de l'enthousiasme ou provoquait des contradictions. Le jeune clergé presque tout entier se ralliait aux méthodes nouvelles d'apostolat. Les curés se voyaient donner pour vicaires des prêtres de vingttrois ans qui se disaient « socialistes », « américanistes », se sentaient enclins à voir dans leur curé un retardataire enlizé dans les vieilles routines et le considéraient un peu comme un obstacle. Les curés allaient trouvei l'évêque et versaient à ses pieds leurs doléances : « Ct n'était plus comme de leur temps : les vicaires, i tenant, faisaient la leçon a leur curé et voulaient h diriger. » Les évoques étaient perplexes. Devar sévir? Déjà, certains de leurs collègues avait pris parti ils avaient, par d'énergiques mesures, tenté d'éteindn le zèle démocratique, trop biûlaul à leur jn <l

S I. l'A RONS-NOUS 109

séminaristes sociaux » : les publications de propagande clandestine avaient été prohibées. Les six évolues qui se réunissaient à Verney et venaient se joindre \ Mgr Martène, incertains, peut-être, s'ils devaient >lâmer ou encourager leurs prêtres et leurs séminaistes affiliés au parti de la démocratie chrétienne, roulaient mettre en commun leurs réflexions pour idopter, de concert, une résolution uniforme et qui ût sage.

Le malin du jour où ils devaient arriver, Mgr Mar-

ène me remit les noms des six évêques dont il atten-

lail la venue : Sa Grandeur voulait que je leur fisse

►réparer des chambres à l'évêché et que pour le repas

h Boir, une place leur fût marquée à table selon leur

ge el leur rang dans la hiérarchie. Dès que j'eus la

isle en mains, la curiosité me prit d'aller consulter

n ouvrage documentaire, paru quelques années aupa-

avanl ef qui avait publié, sur la plupart des évêques

rançais, le dossier secret de la direction des cultes. Je

i en revue les noms des six évêques qui devaient

ous arriver. Ils étaient suivis des noms et qualités de

urs « parrains » ou « marraines », de ceux ou celles qui

g avait signalés à la « bienveillance » du gouvernement

t ainsi on avaient fait cadeau à l'Eglise de France.

r6fl prélats al tendus étaient Mgr Gaude, évoque

\Lr<le (parrains, M. ..., ancien ministre, franc-maçon,

I sénateur, protestant); Mgr Compagnon, évêque

êCouserans (parrain, M. ..., député, membre du conseil e l'ordre du Grand-Orient); Mgr Michot, évêque de iea (parrain, M. ..., israélite; marraine, Mme..., femme

11 il S B PARONS-NO US

. toua

d'un ministre); Mgr Vareilles, archevêque do minges (parrains, deux sénateurs, trois députés, francs-maçons; marraine, Mme ..., femme d'un haut personnage de la République); Mgr Jérômin, évêqui de Vabres (parrain, M. ..., journaliste, bon répuWi cain (1); Mgr Grenois, archevêque de Senez (marraines : Mmes ..., femmes de député, de sénateur, de ministre — il y en avait quatre!). Les révélations que contenait le livre n'avaient point été démenties : je n'avais aucune raison d'en mettre en doute l'authenticité. Li vérité, du reste, était, pour une fois, si vraisemblable Devant le nom de chaque évêque, une colonne d'observations était placée. Mgr Martène et les six évêque! avaient de très bonnes notes du gouvernement . Oi lisait : « Un des prélats sur lesquels le gouverne m»n peut s'appuyer avec le plus de confiance. — Arendudréels services au gouvernement pendant les élections mérite avancement. — Le gouvernement peut avoi en lui pleine et entière confiance, etc. »

Pour les autres évêques de France, le refrain n"> pas le même, je le reconnais.

Tandis que, selon le désir de Monseigneur, je fai disposer dans le grand salon une table et six cli j'eus une inspiration : « Si je suggérais aux sept ques qui vont se réunir autour de cette table la pi d'être des héros! » Je ne résistai pas à cette sollicita tion intérieure. Je pris dans mon bréviaire une pieua image représentant saint Thomas Becket, arche

(1) Traduction : ministériel

SEPARONS-NOUS lit

vêque de Cantorbéry, massacré snr les marches de l'autel parce qu'il n'avait point voulu obtempérer aux caprices d'un Combes couronné. Je glissai l'image dans un cadre de bois sculpté et je la plaçai au beau milieu de la table sur laquelle j'avais fait disposer un grand tapis vert. « De cette façon, pensaije, saint Thomas Becket présidera aux délibérations • vêques. Son imago les obsédera : posée où elle est, ils ne pourront pas ne pas la voir! » Le lecteur, qui < ommence à me connaître, ne m'accusera pas, je ire, d'avoir assaisonné mes intentions d'une once de molice : « De voir cette image pourra leur donner dea idées! » Voilà tout ce que je me disais bien simplement.

Je voulais que saint Thomas Becket ne passât pas

inaperçu : j'eus satisfaction. Lorsque les sept prélats

entrèrent au salon, leurs regards s'arrêtèrent sur la

table et furent attirés par le cadre de bois sculpté. Ils

s'approchèrent, se penchèrent pour mieux voir.

Mgr Vareilles, archevêque de Comminges, qui est très

myope, mit son binocle et considéra assez longuement

l'image. Je restai au salon jusqu'au moment où les pré-

Ittfl s'assirent; il ne m'eût pas déplu d'entendre l'un

d'entre eux féliciter notre évêque. Nos Seigneurs ne

firent aucune réflexion, mais plus d'un, j'en suis sûr,

s'étonna au dedans de lui-même de voir que saint

Thomas de Cantorbéry fût le saint préféré de Mgr Mar-

tône.

La délibération devait être longue : du moins j»' lf

amais. Aussi, j'avais convoqué l'abbé Saquel el

11i> SKPAR0NS-N0U8

le chanoine Barran dans mon bureau de la chancellerie, pour (jue ces deux confrères m'aidassent de leur plume, dans un travail d'écritures fort fastidieux. Il étaient bien trop charitables, l'un et l'autre, pour se dérober à mon invitation. Je priai l'abbé Seigneurin. secrétaire de Monseigneur, de ne point venir. Je ne voulais pas mettre en présence le parti démocrate ei l'école adverse, et provoquer leur conflit à quelqu pas de la pièce où sept évêques s'étaient réunis précisément pour savoir auquel des deux ils devaient donner leurs encouragements.

Comme préface à notre travail de scribes, nous noua permîmes l'agrément d'un entretien tout d'actualité. Une petite jaserie sur le concile d'évêques qui tenait tout près de nous était, semble-t-il, de rigueur

— Vous avez vu nos évêques? demanda l'abbé Saquet.

— Oui, répondîmes-nous, le chanoine Barran cl moi.

— Et votre impression? fit l'abbé Saquet.

— Bonne, dis-je.

— Meilleure que je n'aurais cru, ajouta le chanoine. Ces évêques sont-ils donc aussi « ministériels » que d'aucuns le prétendent? Moi, je veux en douter!

— Ce sont, repris-je, tous des prêtres irréprochables dans leur vie privée, et la calomnie ne peut mordre sur eux. N'est-ce pas un cardinal romain qui appela Mgr Lepan, cet évêque qui a eu des malheurs : « un... chardon au milieu des lis? » Notre évêque, Mgr Mai tène, si peu brave devant un ministre ou un préfet.

-il pas notre modèle à tous pour la régularité, la

ôété de sa vie? Nous pouvons tenir pour certain qu'il

l'a pas manqué une seule fois à sa méditation le matin,

t sa visite au Saint-Sacrement le soir, à son rosaire.

mis ces évoques, qu'on dit ministériels, ont les meil-

►ures intentions cl veulent le bien; ils le veulent d'une

ertaine manière, par la conciliation à outrance; ils

dans cet ordre d'idée, jusqu'aux confins d'une

oumission vraiment un peu trop humble; ils laisse-

aient vraiment croire qu'ils ont peur, ou bien qu'ils

l 'mandent une petite faveur, de l'avancement par

remple. Assurément, ce ne sont pas des évêques

omplaisants. Et lorsqu'on songe à leur origine, lors-

u'on sait que les sept évêques qui délibèrent tout

le nous ont été offerts à l'Eglise, celui-ci par un

taçon, celui-là par un israélite, cet autre par une

ame de l'aristocratie du Bloc, on est tenté de s'éton-

■r. Pourquoi, présentés par de tels parrains ou mar-

- sont-ils des hommes respectables par leurs rlus et leur orthodoxie? Pourquoi n'avons-nous pas

- évêques comme l'espèce en fleurit, il y a cent ls, qui prêtaient tous les serments qu'on voulait à

les constitutions plus ou moins civiles qu'on jir présentait à signer, de ces évêques parmi lesquels Hil.cn Ier, lorsqu'il avait besoin d'une solution reuse pour un cas de conscience, choisissait ses ilogiens?

- Ah! mais, Rome ouvre l'œil! fit le chanoine i l'explication du mystère!

- Oui, m'écriai-je, l\<»me ouvre l'œil, et voilà ce

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qui gêne le plus nos maîtres du jour; et ils n'auront pas de paix qu'ils n'aient mis un bandeau sur cet œil qui, d'une fenêtre du Vatican, inspecte l'Eglise de France! Rappelez-vous ces querelles d'Allemand que notre ministre chercha au Saint-Siège pour la question du Nobis nominavit et pour la discussion des listes de candidats. Le rêve obstiné de nos gouvernants, c'est celuici : être seuls maîtres du choix des évoques! Ce droit de contrôle du Vatican leur paraît excessif et dangereux... pour eux-mêmes. Ils veulent que Rome accept< sans discussion leurs candidats. Il ne faudrait pour tant pas être trop naïfs et croire que s'ils ont mainteni si longtemps l'état de chose actuel, — bien qu'ils par lent toujours de tout culbuter, — ce soit dans notr< intérêt à nous et pour le plus grand bien de l'Eglis catholique, apostolique et romaine. Soyons bien con vaincus que nos maîtres ne garderont le Concordat qu s'ils voient dans le traité un moyen de réaliser le rêv qui les hante : avoir des évêques de leur main. Ce qu' adviendrait alors, on s'en doute. Tenez, j'ai là sur m table un volume du Père Lacordaire. L'édifiant spt tacle qu'il nous serait donné de contempler, le grc dominicain nous l'a prédit.

J'ouvris le livre et je lus :

« A mesure que vous vous éteindrez, — Lacordai parlait aux évêques de France, — ils placeront sur v sièges des hommes honorés de leur confiance, dont présence décimera vos rangs, sans détruire enoo l'unité. Un reste de pudeur s'effacera plus tard de leu actes; et l'ambition conclura sous terre des mareb

SKPARONS-NOUS «15

lOrribles. Un épiscopat qui sortira d'eux est un épisopaf jugé. Qu'il le veuille ou non, il sera traître à la •eligion. Jouet nécessaire des mille changements qui ransporteront le pouvoir de main en main, il marjuera dans vos rangs toutes les nuances ministérielles >t anticatholiques que les majorités vont adorer tour i tour comme leur ouvrage. D accord en un seul point, es évêques nouveaux plieront leur clergé à une sounission tremblante devant les caprices les plus insensés l'un ministre ou d'un préfet, et, dans cette Babel, la angue de la servilité est la seule qui ne variera janais. »

— Ce sera joli! fit 1 abbé Saquet.

— Et ce ne sera là qu'une étape! repris-je. Un piscopat complaisant, c'est bon à prendre, bon à •arder! Un clergé national, schismatique, c'est encore dieux! Le schisme ,une Eglise nationale, administrée ar l'Etat : voilà le carrefour où aboutissent tous les êves plus ou moins tortueux de nos maîtres!

— Mais un schisme est impossible aujourd'hui! a l'abbé Saquet. Les évêques n'y souscriraient

limais, et, le voulussent-ils, ils ne seraient pas suivis!

— Et c'est bien ce qui navre nos maîtres, repris-je. ant que Rome aura le droit de contrôler les listes i piscopables, de mettre son veto à certaines profilions, %d' écarter certains noms trop suspects, tout an d'un schisme leur paraît irréalisable. Il leur faut \ coudées franches, et qu'ils puissent choisir à leur

les hommes bien à eux! Nous n'en sommes pas là. ■ voudraient y venir en bouchant la petite fenêtre du

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Vatican, par laquelle le pape a vue sur l'Eglise France!

— Oh! lit l'abbé Saquet, bien qu'ils soient maçc-ii qu'ils aient une truelle, la petite fenêtre ne sera point bouchée il»1 sitôt! Le mortier ne prendrait pa-!

Mes deux confrères et moi, mis en appétit de travail par ce bavardage, nous nous jetâmes avec une belle ardeur sur les écritures. L'abbé Barran s'était assicôté de moi; l'abbé Saquet, à une petite table pla< devant la fenêtre qui donne sur la place de l'évêchéb Pendant plus d'une heure, on n'entendit, dans le bureau de la chancellerie, que la plainte de nos plumes qui s'écorchaient le bec à courir sur l'épiderme d'un papier rugueux. L'abbé Saquet, qui depuis quelqi. minutes paraissait distrait, préoccupé, et regardait fixement devant lui, posa tout à coup son porte-plui; se précipita à la fenêtre, et, soulevant le rideau de guipure :

— Mais, c'est lui! s'écria-t-il. Je croyais me tromper! Pas du tout, c'est bien lui!

— Qui ça? demandâmes-nous, l'abbé Barran et moi, en allant rejoindre l'abbé Saquet vers la fenêtre.

— Mais, regardez donc! Tout simplement le cruel Balluchot, cordonnier, lampiste à la loge maçonniq et délégué de M. le ministre de l'intérieur!

Devant la grille de l'évêché, un homme de soixante ans environ, vêtu d'une sorte de bourgeron noir rapiéc» et d'un pantalon miteux, déambulait avec lenteur un œil à droite et l'autre à gauche, surveillant la port» du palais épiscopal.

— Qu'est-ce qu'il fait là? demanda l'abbé Barran.

— Ce qu'il fait là? dis-je; mais il est en mission administrative, tout simplement! Balluchot est là pour renseigner M. le ministre de l'intérieur et des cultes sur les gestes des évêques réunis ici! N'avezvous donc pas lu ce matin, dans le journal de la prélecture, VEelaireur de Verney, qu'une nuée d'évêques allait s'abattre sur la ville? Le rédacteur se demandait pourquoi ces hommes violets se réunissaient et il insinuait que si les évêques voulaient se concerter pour faire acte d'opposition au gouvernement, pour protester contre les lois sur les congrégations, comme le brait en courait, le gouvernement n'oubliait pas que Ile Concordat, avec ses articles organiques, lui donnait

!•• moyen de rappeler à l'ordre les évêques factieux.

— Alors, dit l'abbé Saquct, Balluchot est là pour tâcher de savoir combien de temps les évêques reste- ■ont au palais épiscopal; pour signaler ceux qui entre-

. qui sortiront! Enfin, il espionne!

— Je me suis aussi laissé dire, fit l'abbé Barran, juc les sept évêques voulaient signer une lettre de irolestation contre la loi sur les congrégations. Le gouvernement a eu vent de la chose et, pour les empê- :her de parler, on veut leur mettre un bœuf sur la angue!

— Monsieur le chanoine, dit l'abbé Saquet, dési- :i.ui! du doigt le cruel Balluchot qui, l'œil aux aguets, ontinuait à se promener sur la place devant nos enêtres, vous appelez M. le délégué un bœuf? Dites

i moins un bœuf à la casserole!

118 SKPARONS-NOUS

Chez l'abbé Saquet, le calembour engendre l'idée, et l'idée, bien souvent, engendre l'acte qui tourne souvent à l'espièglerie de collège. Ce fut ce qui advint :

— M. le délégué va prendre froid! fit-il. Il a oublié son chapeau!

L'abbé Saquet se précipita dans le couloir. Nous le vîmes qui courait dans la direction des cuisines de l'évêché. Il nous revint deux minutes après portant triomphalement un couvercle de casserole, une grande lune de cuivre rouge à laquelle s'adaptait une queue de fer battu.

— Une casquette de délégué administratif! s'écriat-il. Je vais faire cadeau de celle-là au citoyen Balluchot qui s'évapore à l'air libre !

L'abbé Saquet ouvrit la fenêtre, lança le couvercle de casserole dans les jambes de M. le délégué qui, à ce moment-là, nous tournait le dos. Prestement il referma la fenêtre. Le couvercle rebondit sur les pavés de la place avec un grand fracas de chaudronnerie. Epouvantés, des chiens qui musaient non loin de là s'enfuirent en aboyant. Balluchot, recevant sur les talons une casquette de délégué qu'il n'attendait point, s'était retourné brusquement du côté de la fenêtre, puis il regarda fixement le couvercle à ses pieds, et se mit à hocher la tête :

— Il trouve que sa casquette n'est pas assez galonnée pour son grade! dit l'abbé Saquet.

— Peut-être ne comprend-il pas, dis-je. Songez qu'il ne lit que les journaux voués au ministre et les pauvres hères qui écrivaillent là dedans, mangeant au

même râtelier que Balluchot, ne renseignent point leurs lecteurs sur la valeur symbolique des couvercles de casserole; Balluchot ne sait pas!

— Eh bien, fit l'abbé Saquet, je vole à son secours! Il entr'ouvrit la fenêtre et sur un ton de protecteur

à protégé, il dit, gracieux, compatissant :

— Couvrez- vous, je vous en prie, monsieur le délégué, couvrez-vous!

Balluchot avait brusquement relevé la tête et avait :pu apercevoir l'abbé Saquet avant que celui-ci n'eût refermé la fenêtre. Cette fois, il comprenait! Les ratichons cherchaient à lui faire des misères! Il se redressa fièrement et tourna vers la fenêtre des yeux qui nous défiaient, où brillait une flamme d'orgueil. Il ne douta pas un seul instant que ce fussent les évêques euxmêmes qui lui avaient jeté dans les jambes la casquette •n grade. Des évêques qui s'en prenaient à lui, Balluchot! Décidément, on était quelqu'un lorsque M. Iiï ministre vous choisissait pour « délégué » : cette ée l'éleva très haut dans sa propre estime. Sans Joute, mieux eût valu encore être « délégué » du ministre de la marine : cela eût augmenté la considéraiion ot le crédit de Balluchot auprès des marchands ['apéritifs et des limonadiers; mais c'était bien quelque lins.> d'être employé de l'Intérieur. Par le temps qui rourt, on est délégué de ce qu'on peut!

Balluchot, abandonnant comme à regret le couvercle

|le casserole, alla se réfugier sous le porche de la cathé-

Iwde d'où aucun de ceux qui sortaient du palais épis-

I ne pouvait lui échapper. D'une fenêtre de

120 SKPARONS-NOUS

l'évêché, nous pouvions apercevoir le délégué administratif qui, immobile, les bras derrière le dos, le buste jeté en avant, le cou tendu pour mieux inspecter la place, ressemblait à une gargouille descendue des hauteur- <!< la cathédrale et qui n'attendait qu'un orage pous cracher de l'eau sur les passants.

Lorsque fut pris ce quart d'heure de récréation que nous devions à la générosité de l'abbé Saquet, nous nous remîmes au travail; mais je n'avais pas tracé trois lignes que le valet de chambre de Monseigneur venait me dire :

— Monseigneur vous prie de vous rendre auprès de lui.

Je me précipitai. Quand j'entrai au salon, tous les évêques étaient debout et s'apprêtaient à quitter la pièce. La délibération était terminée. Une discussion assez vive, que ma présence n'interrompit point, paraissait engagée.

— Il n'est pas possible, disait Monseigneur, de soutenir que les évêques constitutionnels fussent de bonne foi! Ils étaient bel et bien schismatiques et ne pouvaient pas l'ignorer!

— C'est de toute évidence! firent plusieurs prélats.

— Et ce qu'il y a de plus étonnant, dit Mgr Grenois, c'est que quelques-uns de ces intrus étaient d'assez braves gens. Quel pouvait bien être leur état d'âme?

— Les uns, fit Mgr Gaude, acceptaient le schisme comme provisoire, s'imaginant qu'ils avaient pour mission de conserver, par une Eglise nationale d'attente, la tradition religieuse durant une crise; les autres pré-

endaicnt travailler à la paix des consciences; que saise? Je crois que pas un évoque français n'oserait, à 'heure qu'il est, se donner à lui-même de pareilles xnises. Un schisme est impossible.

— Ah! précisément! fit Mgr Martène, qui depuis un astant déjà m'apercevait devant lui prêt à prendre ses irdres, je vous ai mandé, monsieur Blondot, pour vous

de me rendre un service. Ne pourriez-vous pas rouver dans ma bibliothèque et nous apporter le nude a Revue des Deux Mondes qui contient l'aricle de M. Brunetière : Aurons-nous un schisme?

— Rien n'est plus facile, Monseigneur, répondis-je. e sais en quel endroit de la bibiliothèque est placé ce luméro de la revue.

>ortis du salon, et, tandis que je montais à la biliothèque, une idée me vint : « Puisque Nos seigneurs, :ie dis-je, sont sur le chapitre des évêques de la Révoilion, qu'ils n'ont pas l'air de porter dans leur cœur, i je provoquais une petite manifestation sur le nom un des plus fameux, histoire de savoir au juste ce uils pensent de lui? » Aussitôt pensé, aussitôt décidé. In outre du numéro de la revue, je rapportai de la ibliothèque un petit volume que je connaissais. En titrant au salon, je m'avançai vers les prélats et je dis :

— Messeigneurs, j'ai eu l'honneur, il y a quelques limites, d'assister à votre entretien sur les évêques de

l! solution. J'ai découvert dans la bibliothèque un

ocumenl qui nous ouvre un jour sur leur âme et nous

ermet peut-être de leur accorder les circonstance;

liantes. Daignerez- vous me permettre de le lire?

122 SKPARONS-NOUS

— Lisez, lisez, firent-ils tous à la fois. J'ouvris le volume.

— C'est, dis-je, le fragment d'une lettre pasU qu'un de ces prélats adressait à son clergé pour expliquer son adhésion très enthousiaste à la constitution civile du clergé.

— Nous vous écoutons, monsieur le chancelier, fit Mgr Martène.

Je lus :

« Non seulement, messieurs, vous verrez qu'il importe essentiellement au maintien ou plutôt au retour de cette paix désirable, dont nous ne devons pas perdre de vue que nous sommes les ministres, mais vous verrez que la constitution civile ne renferme rien qui doive alarmer la conscience la plus craintive; que les décrets qui règlent cette constitution ont séparé avec un soin religieux ce qui appartient au dogme de ce qui lui est complètement étranger... »

— Il ne manquait pas de toupet, celui-là! fit Mgr Vareilles, au milieu des rires discrets des autrrs prélats.

« Que ces décrets, fis-je, poursuivant ma lecture, ne sont, sur presque tous les points, qu'un retour respectable aux lois les plus pures de l'Eglise, que le temps et les passions humaines avaient si étrangement altérées. » Voilà, Messeigneurs, une explication!

— Et de qui est ce factum? demanda Mgr Mari- Le titre du livre sous les yeux, je lus :

« Lettre pastorale de Mgr Elie de Talleyrand-J gord, évêque d'Autun! »

Le grand pied bot, l'un des plus illustres gredins de histoire, le plus glorieux farceur qui ait jamais déshooré la mitre, était apparu. Un silence lourd des penées qu'en se montrant le spectre avait évoquées, appesantit sur les prélats. Mgr Vareilles, le premier, xprima son haut-le-cœur :

— Pouah! fit-il avec une moue éloquente.

— Il avait l'âme d'une fille publique! dit un des its.

— Il a su faire fructifier les trente deniers de Judas! ijouta Mgr de Vence.

Alors, ce fut un écharpement, un écartèlement, un iétinement. Lorsque Mgr Elie de Talleyrand-Périord, évoque d'Autun, sortit du milieu des évoques our remonter dans l'histoire, à côté de son ami Judas, > fameux bas de soie dont Napoléon nous a révélé le intenu s'étaient vidés sur le parquet. Les évêques enfuirent :

— Pouah! pouah! répétait Mgr Vareilles.

« Eh bien, pensai-je, en allant retrouver mes deux

►nfrères, si l'Eglise maçonnique compte, pour per-

Jtrer le schisme, sur les évêques qu'on qualifie, à

►H ou à raison, de «ministériels», c'est qu'elle ne les

nnait pas bien! Tant que la petite fenêtre du Vatican,

îr où le pape a vue sur l'Eglise de France, restera ou-

srte, la maçonnerie devra renoncer à son rêve. Je

l'ion qu'elle s'en doute. Aussi, ne nous étonnons

[uelle ait mobilisé toutes ses truelles pour murer

petite fenêtre! »

Boir même, l'abbé Langlet-Dufresnoy, notre

vicaire général, vint me visiter. Connaissait-il les i lutions prises de concert par les sept évêques? Peutêtre, mais il est de ceux qui ont pris pour guide, dans la vie, ce texte des Ecritures : Sacramentum régis abscondere bonum est (1). Il crut pouvoir me contei un incident dont il venait d'être le témoin. Les évêq au sortir du salon, rédigèrent une dépêche signée de chacun d'eux, par laquelle ils envoyaient au pape l'hommage de leur absolue soumission et protestaient de leui dévouement à la Chaire de Pierre. Deux heures a] à la fin du repas que Mgr Martène offrait à ses collèi le délégué Balluchot remit au concierge de l'évêch( un pli de la préfecture. Notre évêque l'ouvrit et lut

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