‹ Séparons-nousChapitre 3 sur 6 · LOI DU 18 GERMINAL AN X · texte numérisé non relu

LOI DU 18 GERMINAL AN X

« A rt. 4 du titre 1er

« Aucun concile national ou métropolitain, aucui synode diocésain, aucune assemblée délibérante (extrois mots étaient soulignés) n'aura lieu sans la per mission du gouvernement.

« Art. 20, titre II

« Les évêques ne pourront sortir de leurs diocèse qu'avec l'autorisation du premier consul. »

— Point de signatures, ni de commentaires, di l'abbé Langlet-Duf;esnoy. Il va de soi qu'avant d'êtr< envoyée à Rome, la dépêche a été luo par le préfV1 Balluchot lu:-même, et que M. le ministre en a conni

(1) Il est bon de garder le secret du roi.

e libellé par le téléphone. Cette protestation de déouemenl au Pape a choqué nos potentats et ils ont oulu montrer que la loi mettait au service d'un miistre deux petits articles draconiens : il pouvait iterdire aux «-vêques de s'assembler, même pour un ipas; de sortir de leur diocèse, même pour aller faire ne cure d'eau!

— Oui, dis-je, si je comprends bien, cela signifie : On vous a laissé faire cette fois parce que vous avez

putation de n'être pas en trop mauvais termes le ministère; mais, vous savez, ne recommencez as, Autrement!... »

Lorsque M. Langlet-Dufresnoy m'eut quitté, je •unis (liez l'abbé Saquet et lui rapportai ces propos.

— Ah! s'écria-t-il, toujours pittoresque et familier, - leur ont fait le coup des articles organiques! Jusu'ici, ils les ont laissé sommeiller. Jusqu'ici, on s'est

uté de menaces, de rappeler qu'ils existaient, ces

eux amours d'articles; qu'ils dormaient, mais qu'à

i première occasion, on allait les réveiller! Napoléon,

e-vous, n'était pas seulement un grand capitaine :

était aussi un pion de génie! La France ne représen-

pour lui, qu'un grand collège, et les évêques

ut a ses yeux, que des élèves tout comme

autres! Nos maîtres, qui sont républicains comme le

«rand Turc, ont hérité des goûts du petit Tondu,

ils n'ont pas les moyens. Il leur faut du temps

•ur tenir leur collège en parfaite soumission. Ils y

mlront avec du travail et de la bonne volonté. Un

Ifue ae pourra plus aller manger une tranche de

rosbeef chez l'un de ses collègues sans qu'on lui crie « Concile! » comme on dit : « Casse-cou! » Un évêqm ne pourra pas aller soigner sa gravelle à Contrexéville sans en demander l'autorisation au grand pion qui, si Monseigneur est bien sage, s'il a de bonnes notes, s'il donne de la satisfaction à ses maîtres, lui ai dera la permission de sortir. Et si l'évêque passe outre gare les « pensums »! On le mettra aux arrêts pour un an. Balluchot sera tout naturellement chargé, pour |< diocèse de Verney, de la surveillance de l'évêque. Vous le voyez montant la garde aux portes du palais épiscopal pour empêcher que l'évêque, mis en pénitence ne s'évade de son diocèse. Ce sera joli! Pour ce jour-là je réserve à Balluchot, devenu gendarme du Concordat, le plus beau couvercle de chaudron dont on ail jamais coiffé un délégué administratif de la République française!

Les élections étaient proches : M. Jean Gaudry eu sa crise de foi. Il se remit à avoir peur et à croire ei Dieu. Notre député s'empara très à propos d'urn phrase de son catéchisme qui était restée suspendu» dans sa mémoire : « Dieu est tout-puissant; riei n'arrive sans son ordre et sans sa permission ». Eh eh! il y avait de quoi trembler! Aussi, en ces jours d<

panses électorales, M. Gaudry ne se lassait-il pas de lemander à Dieu la permission d'être réélu. J'eus le ►onheur de le pincer en flagrant délit de dévotion. >j vous saviez, lecteur, quel plaisir c'est pour moi de onter ces choses!

L'église Saint-Laurent est la plus « historique » de /erney. Les « Bœdeker » rouges et les « Joanne » bleus iccordent quelque considération à cette relique du aoyen âge égarée par les siècles en un coin de la ville, troche la préfecture. C'est l'église de notre préfet; nais, M. Poussignol-Blismes se montre assez mauvais paroissien : il est représenté aux offices par sa femme, luv tienne déclarée, très assidue aux cérémonies. 'aime Saint-Laurent. La lumière qui passe à travers es ttroites verrières trouble à peine l'ombre de mysqui tombe de ses voûtes basses. En plein jour, >n prie là dans une demi-nuit. L'église est connue des onctionnaires de Verney qui veulent gagner le Paralis sans perdre le droit de travailler pour vivre; elle les (luit par sa discrétion. Chaque dimanche d'hiver, à a messe de six heures, on voit ces fils d'un peuple libre le glisser dans un des bas côtés de Saint-Laurent, 'œil inquiet, le pas furtif, la tête basse, le col du paris relevé pour mieux garder l'anonymat de leur . L'église Saint-Laurent est devenue une cataumbe à l'usage des employés du gouvernement. Pour chapper aux sévices des petits Dioclétiens de province, 10s fonctionnaires entrent là avant l'aube, regrettant pouvoir venir en pleine nuit, à l'heure des crimes, ntendre la messe. Comme le jour n'a point encore

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paru lorsqu'ils sortent, ils éprouvent un soulagement à se dire que l'œil du gouvernement ne peut percer le mystère de la vieille église et les ténèbres du dehors. 11 y a, par là, un certain Balluchot, cordonnier d< état, dont l'échoppe donne sur l'étroite place qui précède l'église : il unit à sa profession de ressemelait] les fonctions de lampiste — autrement dit de bedeau — à la loge maçonnique et d'agent de renseignements au compte de l'Intérieur. Si un salarié de l'Etat était vu passant la porte de l'église, Balluchot ne serait pa* long à le mettre sous son couvercle de « délégué ». Aussi, les fonctionnaires de Verney le redoutent-ils à l'égal d'une catastrophe, autant pour le moins qu'un déficit dans leur caisse. Ah! qu'il fait bon vivre sous la truelle!

Saint-Laurent est mon église d'élection. Très fin quemment, il m'arrive d'y venir, vers les cinq heufei de l'après-midi, réciter mon bréviaire ou mon chapel< devant la statue miraculeuse de Notre-Dame de Com passion, vénérée dans la ville et le département toui entier pour les faveurs insignes qui furent obtenuepar son intercession. C'est un sanctuaire de pèleri nage très aimé des chrétiens du diocèse qui ont orm la chapelle de Notre-Dame d'ex-voto, cœurs d'or, pla ques de marbre, croix d'honneur. Il est assez rare qu'î l'heure où je m'y rends, je rencontre quelqu'un dan l'église. Je me heurte parfois à quelque vieille femmi presque accroupie sur la dalle, qui vient là fain doléances et offrir ses suppliques à la Mère de Dieu.

Un jour de la fin d'avril, agenouillé derrière un d<

iliers de l'église qui touche à la chapelle de Notre- )ame, je récitais le chapelet, lorsque j'entendis la orte de gauche s'ouvrir et un bruit de pas — des pas 'homme! — résonner sous les voûtes. « Un homme îi! me dis-je. Assurément, ce n'est pas un fonctionaire! Le malheureux serait, dès ce soir, proprement lis sous le couvercle par Balluchot délégué du gouernement ! » Les pas se rapprochaient. Caché derla colonne, je vis se mouvoir dans l'ombre la aute silhouette d'un homme dont je ne pus distinuer les traits. Il s'avançait. Arrivé à quelques mètres e la chapelle de Notre-Dame, il s'arrêta, se tourna à roite, à gauche, regarda derrière lui vers la grande orte comme pour scruter les ténèbres. Ces allures jspectes me donnèrent à penser. On parlait dans erney, depuis huit jours, des prouesses de quelues i iiiubrioleurs qui avaient liquidé deux villas et «juivoisé les troncs de l'église Saint-Sébastien. Le onsieur qui écoutait l'ombre à quelques pas de moi ait-il donc l'un des membres de la congrégation des lies, la seule autorisée aujourd'hui? Il ne m'était tint défendu de le croire et je comptais bien expulser ijréganiste, sans même demander un vote de la lamhrc ni l'avis du Conseil d'Etat. L'étrange visiir, après avoir montré encore quelque hésitation, it enfin un parti. D'un pas résolu, il franchit les elques mètres qui le séparaient de la chapelle de Dame de Compassion. Parvenu à la grille, il se ourna une dernière t'ois vers le fond de l'église uni pour en fouiller le mystère, puis, aprèi un signe

de croix furtif. tomba à deux genoux sur la dalle nue, Les voûtes retentirent du bruit que firent ses genoux en s'écrasant sur la pierre. Ah! que j'eusse voulu contempler la figure de ce pieux cambrioleur! J'avançai la tête derrière la colonne pour tenter de l'apercevoir. Je heurtai maladroitement du pied la chaise qui se trouvait devant moi : elle se plaignit doucement. D'un mouvement brusque, le cambrioleur releva la tête qu'il tenait baissée et regarda du côté d'où avait paru venir le bruit. A la lueur tremblotante de la lampe suspendue devant la Vierge, au-dessus du front du visiteur, j'aperçus un visage convulsé d'angoisse. J'eus une commotion. Il y avait là, à deux mètres de moi. un Apache de gouvernement, un de ceux qui cambri<> lent les consciences de fonctionnaires pour voir si or n'y trouve pas des bouts de prière, des restes de fo chrétienne, quelques regrets, quelques remords — h remords est un produit chrétien, donc suspect. J' venais de reconnaître M. Jean Gaudry, député de 1; première circonscription de Verney. Je compris tout notre représentant venait ici clandestinement, et ave toute la prudence désirable, demander à Dieu la pei mission d'être réélu. Jean faisait peine à voir. Il ter dait la tête vers cette colonne derrière laquelle il de vinait un danger, vers cette ombre mystérieuse, cett nuit où flambaient peut-être des yeux d'électeur. J craignis que, placé comme je l'étais, il ne m'aperçû et j'esquissai une évolution autour de la colonne. J tenais tant à assister, sans être vu, au colloque ( notre député avec Dieu! Je n'étais pas sans quelqt

SÉPAROXS-NOUS 11

oquiétude. M. Gaudry avançait la tête à se donner le orticolis, tournait un œil à droite, l'autre à gauche. A oui instant, je m'attendais à être pris. Je m'aminîissais autant qu'il m'était possible : je m'aplatissais outre la pierre, cherchant à me confondre avec la lionne. Je n'ai jamais tant reg/etté de n'être pas nvisible, comme la liberté sous la République, ou de le pouvoir pas gravir jusqu'au chapiteau de la colonne huit faire là mon petit stylite. Enfin, je respirai. Notre léputé, n'entendant plus aucun bruit, n'apercevant *ien de suspect dans l'ombre qui l'environnait, sembla «trouver le calme. Il refit un signe de croix moins hiche que le premier, et de nouveau, baissant la tête, ixa les yeux sur la carpette bleue qui couvre les marbes de l'autel. Il priait. De sa bouche s'échappait :omme un petit sifflement, ce murmure des lèvres jue connaissent bien ceux qui fréquentent les églises. randis que M. Jean répandait ainsi son âme de canlidat aux pieds de Notre-Dame, je contemplai longuement ce front de législateur, dégarni de cheveux t qui resplendissait sous la douce lueur de la lampe; oble front qu'habitent de si beaux projets pour écrasement de la faction romaine! Tout en récitant l'I'ines lèvres sa prière, M. Gaudry, de sa main roite, faisait tourner sur son poing gauche fermé i chapeau melon dont il se coiffe d'ordinaire : son tiitude était celle des gens qui se préparent à vous mprunter vingt sous et se sentent embarrassés. Il <iit le mendiant du Bloc qui venait demander à Dieu aumône d'un bon petit siège dans la grande bâtisse

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où l'on dit qu'ils sont si heureux! Tandis que le Vénérable de la loge de Verney, déserteur de ses autels. se tenait ainsi prosterné devant notre Dieu, j'eus une inspiration : « Il ne me convient pas, pensai-je, qu'un représentant de la France, un des seigneurs du jour.

— qui sait peut-être un futur ministre; tout arrivi !

— reste là à s'écorcher les genoux contre les dalles rugueuses d'une église. Je veux témoigner mes égards à l'éminente dignité de M. Gaudry en offrant à genoux un prie- Dieu aussi bien rembourré que sible. » Le moyen de mettre à exécution mon projet charitable, je n'avais pas à le chercher bien loin, Mme Poussignol-Blismes, la préfète, paroissienne fervente, a là, tout près de la chapelle de Notre-Dame, sa chaise et son prie-Dieu marqués à son nom par une petite plaque de cuivre. Justement, le prie-Dieu de Mme la préfète était devant moi — je le connaissais pour m'être souvent agenouillé sur son coussin de velours rouge. Je le saisis par l'accoudoir et, le portant à bout de bras, me dirigeai vers M. Jean Gaudry toujours prosterné. Entendant marcher à côté de lui, il redressa vivement la tête et m'aperçut. Aussitôt, il fut debout et me regarda blême de surprise :

— Monsieur le député, dis-je, la bouche fleurie d'un sourire, j'ai pitié de vos genoux! Voici un prie-Dieu. Prenez-le sans remords : c'est celui de Mme la préfète!

M. le député tourna vers moi des yeux dont l'inquiétude immobilisait la prunelle et ses lèvfl se mirent à remuer comme pour moudre des paroles qui ne venaient pas. Il devait avoir cet air-là quand

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B juge d'instruction lui décocha cette question : « Vous tes sur la liste : c'est donc que vous avez chèque? »

— Alors, monsieur Blondot, fit-il après un instant le silence, vous étiez là à m'espionner?

— Vous espionner, monsieur Gaudry, m'écriai-je ur le ton d'une joyeuse indignation, jamais de la ne! Le Grand-Orient de France me poursuivrait en contrefaçon. J'étais ici, par la grâce de Dieu, à réciter non chapelet : je priais pour que la cause de la liberté riomphe aux élections prochaines. Vous êtes venu

i vraisemblablement pour adresser à Dieu la même «rière, avec des nuances, bien entendu! Qui de nous

ux peut accuser l'autre d'espionnage? Lorsqu'on eut espionner un député ministériel, ce n'est pas 'ordinaire dans les églises qu'on va se cacher. Et ois, nous sommes si mal organisés dans notre parti! ous le savez bien. Nous n'avons pas des délégués artout, comme votre ministre; nous ne faisons pas la usine avec les mêmes ustensiles que vous!... Monsieur

député, poursuivis-je d'un ton plus grave, voulez-

me permettre de vous offrir toutes mes excuses.

jsqu'ici, j'avais douté de vos sentiments de religion...

M. Jean Gaudry me regarda fixement :

— Vous raillez, n'est-ce pas? fit-il. C'est votre oit... Allons, continua-t-il, jouons franc jeu, mon- ■ur Blondot! Il ne me convient pas de vous décrire l;it de mon âme en ces fiévreuses journées de bail" électorale. Je suis venu dans cette église parce

fil m'a plu d'y venir.

— I - sont ouvertes à tous. C'est le refuge

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des esprits inquiets, des cœurs qui tremblent, partant des candidats à la députation. Ce qui m'étonne, de ne pas vous rencontrer plus souvent dans les églises sombres. Mais Mme Gaudry, qui est si dévouée, vous remplace sans doute!

M. Gaudry ne prêtait nulle attention à mes paroi»il semblait poursuivre un entretien intérieur.

— Je suis pris, dit-il. J'aurais mauvaise grâ< nier. Vous m'avez vu.

Je fis un geste violemment aiïirmatif.

— Je le sais, dit-il, si vous parlez, je suis perdu! C'en est fait de mon élection. Je ne serai plus député. Je suis donc à votre merci... Eh bien, monsieur Blondot, qu'exigez-vous en échange de votre sili Parlez, je vous prie.

Je fus, un court instant, abasourdi par cette ; position inespérée :

— Mais, si je comprends bien, fis-je après un silei c'est un pacte que vous m'offrez?

— Un pacte, oui, une convention; un concordat si vous aimez mieux!

— Un concordat! Oh! de grâce, pas ce mot-là! J vous connais. Vous ne cessez de nous répéter que 1 Concordat entre Rome et l'Etat français, bien qu'a» cepté et signé par les deux parties, n'est pas une coi vention comme une autre; que l'un des contractant le plus fort, a le droit de rompre sans l'agrément i l'autre. Avec ce système-là, vous pourriez vous défît' monsieur Gaudry. Un autre terme m'irait miein ne vous le cache pas!

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— Soit! fit M. Gaudry avec un geste d'impatience. L'heure n'est pas aux ironies. Allons au fait. Qu'exigezvous de moi?

La question me prenait au dépourvu. Je n'avais pas le loisir d'étudier longuement les termes de mon contrat. Il me fallut brusquer mes réflexions.

— Monsieur le député, dis-je, je vous promets le silence, à la condition suivante : au cours de votre campagne électorale, qui est à peine commencée, vous laisserez les curés tranquilles.

— Que voulez-vous dire, monsieur Blondot? demanda M. Gaudry dont la figure s'assombrit.

— Je veux dire que vous ne les traiterez pas de sorciers.

M. Gaudry acquiesça d'un signe de tête.

— Vous ne les appellerez pas les ennemis du peuple. • abord, ce n'est pas vrai.

— Ce n'est pas vrai! Allons, allons, monsieur Blonlot, lit le député de sa voix « bon enfant », entre nous, »t-ce que c'est là une raison? Ce n'est pas vrai! Eh!

si en campagne nous étions tenus de ne servir à tos électeurs que des vérités, que leur donnerions-nous? 'ii est candidat ou on ne l'est pas. Le métier n'est léjà pas si rose! Si maintenant il nous était interdit le raconter des sornettes, j'aime autant y renoncer. tae voulez-vous? Mes électeurs veulent du curé, je •ur en donne!

i — Eh bien, repris-je, vous ne leur en donnerez pas! >u reste, ils doivent être rassasiés, vos électeurs!

je h sais combien d'années que vous leur servez

la même pitance. Pourquoi donc toujours vous <n prendre au clergé catholique, au parti romain, comme vous dites? Il en est d'autres, de clergés, le maçonnique, par exemple!

— Oh! celui-là, fit M. Gaudry, avec un sourire qui s'efforçait d'être malin, celui-là n'est pas salarié par l'Etat!

— Je crois bien! Tout votre clergé est au pouvoir, dans les Chambres, dans les ministères, dans les fonctions les mieux rétribuées. Le cumul des traitements est interdit... Donc, vous n'imputerez pas à crime aux curés d'aujourd'hui la Saint-Barthélémy! J'ai comme une idée qu'ils n'étaient pas encore nés en ce temj

— Passe pour la Saint-Barthélémy! dit M. Gaudry.

— Ni l'emprisonnement de Galilée. La terre a fait joliment de tours depuis cet accident-là! Et puis, vous avez bien sur la conscience, vous messieurs les jacobins, un certain Lavoisier, pour le moins aussi savant que Galilée, et que vous avez un peu taquiné, il me semble.

— Passe encore pour Galilée, consentit M. Gaudry.

— Vous ne parlerez pas de l'alliance du sabre et du goupillon!

— Ah! diable! Ah! diable! C'est grave, fit le député. Vous m'enlevez mon atout. Comment voulez-vous que je joue?

— Ce n'est pas à moi à vous l'indiquer. Promettezvous de laisser au magasin d'accessoires cet épouvantail à électeurs qu'on appelle « l'alliance du sabre et du goupillon »?

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— J'essaierai, j'essaierai, dit sans trop d'assurance M. Gaudry.

— Promettez-vous?

11 y eut un silence. M. Gaudry méditait dans l'angoisse.

— Promettez-vous? réitérai-je plus énergiquement.

— Eh bien oui, je promets! fît le député avec un soupir de résignation.

— « Le gouvernement des curés, » encore une machine de guerre que vous mettrez au rancart! Vous ne donnerez pas non plus la chair de poule à vos électeurs en leur parlant des « empiétements du

ré »!

— Oh! alors, je suis perdu! fit M. Gaudry avec un grand geste de découragement. Et que voulez-vous donc que je leur dise, mon pauvre monsieur Blondot? Mettez-vous à ma place!

— Merci bien!

— Mais j'aime mieux abandonner toute candidature, poursuivit-il d'un ton navré. Allons, monrieur Blondot, vous n'allez pas me réduire à la misère, l'ai cinq enfants!

— Oh! vous les avez donnés à la République! C'est me -i bonne mère!

— Mais moi! Mais moi, monsieur Blondot! A mon danger de position! Chercher une autre profession.

'A laquelle? Je suis vieux, fatigué, j'ai des rhumaames, une bronchite... Non, non, monsieur Blondot, •»us n'exigerez pas cela de moi! Ce serait m'enlever e pain de la bouche! Ce serait vouloir ma mort!

Sa voix larmoyait presque. Il allait pleurer. Allaisje me laisser attendrir? Je n'en eus même pas la tentation. Je ne suis pas assez électeur dans l'âme pour me laisser prendre à des larmes de candidat.

— Je serais désolé, monsieur Gaudry, repris-je, si un jour vous veniez à manquer de pain... Je vous donnerais plutôt la moitié du mien... à moins que d'ici là vous ne me l'ayez supprimé tout à fait. En conscience je ne puis déférer à votre désir!

— Alors, fit-il, vous ne me laissez pas les « em tements du clergé »?

— Je ne puis, monsieur le député.

— Eh bien, coupons la poire en deux!

— Comme Salomon?

— Oui, comme Salomon! Gardez le gouvernement des curés et laissez-moi les empiétements du clergé.

— Impossible, monsieur Gaudry! Les curés n'empiètent pas! Je n'empiète pas. Nous n'empiétons pas. Je ne puis vous autoriser à le dire. Ce n'est pas vrai!

M. Gaudry releva la tête et, laissant tomber sur moi un regard apitoyé :

— Pauvre monsieur Blondot! fit-il : « Ce n'est pas vrai! » Je vous répète que ce n'est pas là une raison de temps électoral! Tenez, vous ne serez jamais un homme politique! Vous n'avez pas d'esprit politique pour un sou!

— Vous en avez, vous, pour vingt-cinq francs par jour!

— J'y pense! fit M. Gaudry insinuant et gracieux, si je vous offrais une menue faveur en échange du

Si: PARONS-NOUS 139

service que vous me rendriez? Vous savez : je ne suis pas en trop mauvais termes avec le ministre.

— Vous me diriez le contraire que je ne vous croirais pas : votre fidélité à tous les ministres, c'est là une vertu que personne ne songe à vous contester!

— Des railleries! reprit M. Gaudry. Ah! que voilà bien les réactionnaires! Pas des hommes politiques : des railleurs! Qu'ils raillent, pourvu qu'ils payent. Et

il ils payent bien!... Je vous disais, monsieur Blondot, que je ne suis pas trop mal avec le ministre, celui qui donne ces petites machines qui sont encore assez recherchées!... Et si nous vous attachions là un petit bout de ruban violet, couleur robe d'évêque? poursuivit-il, en me plantant familièrement son doigt en pleine poitrine, pour désigner une des boutonnières de ma soutane... Allons, voulez-vous les palmes, monsieur Blondot, en échange des « empiétements du clergé » ?

— Les palmes! m'écriai-je; mais vous n'y pensez monsieur le député! On m'accuserait de vous

avoir prêté de l'argent!

— Allons, un peu d'indulgence, monsieur Blondot, fit M. Gaudry qui redevint grave... Je vois qu'on ne peut vous gagner. Je le regrette. Enfin!... C'est entendu, n'est- 1 e pas? Vous garderez le silence, et moi... et moi...

— Vous, monsieur le député, vous ne toucherez iux curés, pas plus que si demain ils allaient être

ministres, à tour de rôle. Si vous les attaquiez, les électeurs de la première circonscription de Verney ,('iis prendraienl encore pour leur représentant à la Chambre. Vussi, n'y touchez pas : c'est un conseil

d'ennemi que je vous donne, mais c'est de tout cœur!

— Me voilà dans de jolis draps, fit M. Gaudry, baissant la tête et comme se parlant à lui-même. Ces curés qui me rendaient tant de services, dans les mauvais moments, lorsque je devais rendre compte de mon mandat ou développer mon programme m candidat ! On m'enlève mes curés ! Des gens qui m'étaient si utiles que s'ils n'existaient pas il aurait fallu les inventer! Pour calmer les électeurs qui veulent se fâcher, rien ne vaut une bonne dose de curé, administrée au bon moment. Quand je les vois devant moi, un jour de réunion électorale, l'œil en feu, la bouche courroucée, braillant à pleine gorge : « Et l'impôt sur le revenu? Et la caisse des retraites? Et patati.' Et patata? «vite je leur jette un curé. Aussitôt, ils s'apaisent. Des moutons, monsieur Blondot! Mais indiquezmoi donc un moyen de venir à bout des citoyens qui ont mauvais caractère? Pour calmer les rages d'électeur, le curé est irremplaçable : c'est comme la quinine pour la fièvre!

— Le moyen!... Mais si vous leur racontiez des histoires arrivées! Tenez, faites-leur donc l'historique de vos opinions politiques; dites-leur donc vos évolutions, vos révolutions; comment vous aimez M. Combes du même cœur que vous avez aimé M. Méline! Je vous assure que vous les intéresserez!

— Bah! fit M. Gaudry qui sentit l'ironie dont j'avais poivré mes paroles, mais qui pourtant ne crut pas devoir faire la grimace, si je leur disais la vérité à mes électeurs, ils ne me croiraient pas! Ils pensent

trop de bien de moi pour ajouter foi à ce que je pourrais leur conter. Ils m'accuseraient alors de « chaleur communicative » et d'avoir bu l'absinthe à la Marine et le chambertin à la Guerre! Non, voyez-vous, rien ne pourra remplacer mes petits curés... Alors, poursuivit-il, convenu, juré, signé? Vous me promettez le iilence : le pacte tient debout?

— Beaucoup mieux que vos électeurs, le soir du >crutin!

— Encore des railleries! fit-il! Ah! vous êtes bien factionnaire! Gela vous amuse, vous! Moi pas. Enfin, e me rattraperai sur le bourgeois. Gare à lui! Il l'avalera l'impôt sur le revenu! Il l'avalera la caisse des retraites! Et les grandes Compagnies! Gare à elles! On

9 forcera bien à rendre gorge. Oui, ces citadelles

Iù s'est embusqué le capitalisme aux abois... M. Gaudry, monté sur son nouveau cheval de balille, pouvait m'entraîner trop loin et lutter contre "p de moulins à vent. Je me permis de l'interrompre.

— Monsieur Gaudry, demandai-je, c'est signé?

— Oui, c^est signé, répondit-il. N'oubliez pas nos >n veinions, monsieur Blondot!

M. Gaudry mit un doigt sur sa bouche, pour me pp 1er qu'aux termes de notre traité, je lui devais Bilence. Il ébaucha une vague révérence et s'éloigna. c'était pas encore arrivé vers la porte de l'église l'il revint sur ses pas.

— Enfin, dit-il, s'approchant de moi, c'est donc ri vrai que vous ne voulez pas? Bien vrai, vous

me laisserez pas les « empiétements du clergé »?

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Allons, qu'est-ce que cela peut bien vous faire, puisque je vous dis que je n'y crois pas?

— Non licet{l), monsieur Gaudry!

— Non licetf s'écria le député avec un geste d'impatience. Vous êtes intraitable, tenez! Lorsqu'on vous entend, on s'explique que votre parti ait pu commHtrr cette abomination qui s'appelle la Saint-Barthélémy!

— Prenez garde, monsieur le député! La Saint- Barthélémy, sujet défendu!

— On m'avait pourtant dit que vous étiez un brave homme!

— De la flatterie; monsieur Gaudry! Gardez-la pour vos électeurs fidèles. Moi, je vote contre vous!

— Je m'en doutais; mais cette fois, du moins, a] m'avoir imposé des conditions aussi dures, après m'avoir fait promettre de ne point toucher à vos confrères, ni aux curés, ni aux vicaires, ni à tout le tremblement, puisque vous me forcez à mener unecampagn* électorale de réactionnaire, vous ne me refuserez pak votre voix, c'est bien le moins?

Narquoisement, je regardai M. Gaudry. Je ni pouvais pas ne pas admirer ce tempérament de dépu!» par destination. En tout temps, en tout lieu, il restai « candidat » et ne savait point résister à la tentation d* racoler une voix, fût-ce celle d'un curé. Un bulleti) de vote n'a pas d'odeur,

— Monsieur Gaudry, lui dis-je, je voterai selon m conscience, et pour le candidat le plus libéral, c'e

(1) Non licet : cela n'est pas permis.

lire pour celui de tous qui me paraîtra le plus vraiment épublicain.

Il ne me demanda pas de clarifier ma pensée, que, lélibérément, je laissais un peu trouble.

M. Gaudry avait hâte de sortir de l'église; il marliait tout en parlant et se dirigeait vers la porte. Je n'étais vu ainsi forcé de lui faire conduite. Comme il irait à lui la porte capitonnée qui s'ouvre sur le parvis le l'église, je lui dis sur le ton de la sympathie :

— Mais ne craignez-vous pas, monsieur le député, l'être vu sortant d'ici par M. le délégué du ministre 'le l'intérieur, le cordonnier Balluchot, bedeau de la loge de Verney? C'est un de vos amis, un de vos frères , n religion. Si vous étiez vu, vous, le Vénérable, que liraient vos frères vénérants? Je regrette bien de ne pas )Ouvoir vous prêter un froc et un chapeau de curé : >ersonne ne vous aurait reconnu, et ça vous aurait ajeuni! C'est si bon ces souvenirs de nos belles années!

— Oh! fit M. Gaudry avec un sourire finaud, j'avais i le danger! Le délégué du ministre, comme vous

appelez, bon réactionnaire que vous êtes, est en lieu

mi! Mon cordonnier favori préside, en ce moment, une

éunion électorale où des amis à moi défendent mon

.■amme et combattent le bon combat anticlérical!

Je n'eus pas le temps de féliciter M. Gaudry de sa

rudence. Déjà il avait fui. Je le vis qui s'éloignait, les

paules basses, qui s'engonçait dans son pardessus

"iit il avait eu soin de relever le col, tout comme un

►netionnaire français se rendant à lamesse; qui prome-

ait autour de la petite place Saint-Laurent des yeux

mangés d'inquiétude, transi, apeuré, penaud commi un vieux renard de la loge qu'un curé vient de prendre le nez dans le bénitier.

Je ne tardai pas à apprendre que M. Jean Gamin était gêné aux entournures dans l'engagement que je lui avais fait endosser, camisole de force que j'avais mise à notre député pour qu'il ne blessât pas ces bon* curés par ses gestes de détresse, en ses momeni crise anticléricale. A la séance de la loge qui suivi! notre rencontre, il chercha à justifier par avance l'altitude qu'il comptait garder pendant toute la période électorale. Il dit à ses très chers frères qu'on devait continuer la guerre à l'irréconciliable ennemi le curé, mais qu'il fallait, dans les batailles qui allaient se livrer, user d'une tactique habile et prudente, surtout éviter les provocations inutiles. Il fut d'avis de manœuvrer sourdement contre la redoutable calotte : « Cachons notre jeu, mes frères! »

— Et pourquoi? demanda le cruel Balluchot, le bedeau de l'endroit, qui rêvait, lui, de nous transpercer tous de son alêne. Les curés sont aussi venimeux qu'il y a quatre ans!

— Sans doute, reprit le Vénérable, mais j'ai vu le ministre!

— Ah! s'il a vu le ministre! murmurèrent les fré

— Oui, reprit M. Jean Gaudry, j'ai vu le ministre de l'intérieur et des cultes, un de nos frères, comme vous savez — du reste, sans nous vanter, s'il n'étaii pas maçon, il aurait pu se fouiller pour devenir ministre! — Eh bien, notre ministre conseille une cer-

taine discrétion, une certaine modération dans la lutte — modération tout apparente, bien entendu! — S'il parle ainsi, c'est qu'il a ses raisons! — Evidemment! Evidemment! chantèrent les frères. Le cruel Balluchot lui-même poussa une sorte de grognement qu'on pouvait interpréter comme une approbation.

« Mais enfin, monsieur Blondot, me direz-vous, teur, qui donc vous a si bien renseigné? Les curés auraient-ils à leur tour des « délégués » auprès des loges?» Malheureusement non! Si l'on venait nous conter qui se dit, ce qui se voit, ce qui se boit là dedans, et nous décrire par le menu une cérémonie de l'Eglise maçonnique : le prône du frère Vénérable, les mômeries des frères vénérants, avec leur air, leur voix, leurs emblèmes mystiques qui leur battent la poitrine et emplissent d'un fracas de chaudronnerie le bastringue . les curés de France ne s'ennuieraient pas! Les évêpour ramener leurs prêtres à une tristesse convelablë, se verraient contraints d'envoyer dans chaque iresbytèrele portrait et les œuvres complètes de M. Henri on. Non, hélas! nous n'avons pas de délégués après des loges! Pour «rétamer », nous attendons ministres! Il n'est pourtant pas défendu aux d'avoir des amis dans les alentours du camp tnemi : c'était mon cas. Mes renseignements, je les - ;i la charité de Mme Poussignol-Blismes, femme • notre préfet. Ah! que la voilà bien, la Congrégation!

oui, la voilà!

Vorney jouissait, cette année-là, d'un préfet d'une

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espèce fort commune : tous les individus qui, tour à tour, devenaient ministres, M. Poussignol-Blismes les aimait et les servait avec une soumission qui ne se lassait point. Un temps fut où les ministères s'abattaient sur nous comme une épidémie et s'en allaient de même : à peine avions-nous pu connaître les noms de ces gens-là, déjà ils n'étaient plus. M. Poussignol- Blismes, à cette époque de notre histoire, changea t d'âme comme de caleçon et se voyait contraint, au déclin de chaque ministère, de liquider, pour le renoi vêler presque complètement, le stock de ses idées politiques, et il ouvrait l'hôtellerie de sa conscience à des convictions voyageuses. On ne devait pas demander à voir ses principes : ils étaient toujours sortis. Depu > que d'autres moeurs semblaient vouloir s'acclimater chez nous, depuis que les ministères s'accrochaient à la France comme la misère au pauvre monde, M. Poussignol-Blismes donnait du repos à ses convictions et leur interdisait les déplacements : « Oh! k bon ministère, pensait-il, qui me donne le temps dt garder mes principes pour les engraisser! » Il était ministériel comme son ministre. Ancien élève d'ur. collège ecclésiastique, où il avait été président d» la congrégation de la Sainte Vierge, il cherchait à se faire pardonner son origine par des intempérances de zèle anticlérical. M. Poussignol-Blismes était devenu l'un des bedeaux de la loge (il exerçail ses fonctions sous les ordres du frère Balluchot, lam piste et premier bedeau de l'endroit). Notre préfel ne pouvait donc rien ignorer de ce qui se disait à h

oge. Lorsque M. le préfet ne pouvait se rendre aux offices, un fil téléphonique, qui reliait la préfecture au »MiipIe, lui permettait de ne rien perdre des prônes ! de recevoir, tout vibrants d'actualité, les renseignements du « délégué ». A table, devant sa femme, il \ ait parlé au secrétaire général du discours prononcé i veille par M. Jean Gaudry. Mme Poussignol-Blismes, ! ue je rencontrai le soir même sur la place de l'évêché, e crut pas trahir un secret d'état en m'annonçant une ouvelle dont, pensait-elle, tout prêtre avait le droi+ 'être heureux. « La guerre au clergé allait devenir loins ardente. » Je ne pouvais que m'en réjouir avec >tte excellente femme. Ah! c'est qu'elle n'était pas du Bloc » Mme Poussignol-Blismes! Chrétienne de race, tujours prête à défendre sa foi, elle ne se gênait pas mr dire tout haut, devant son mari, devant les trèsfrères, en quelle estime elle tenait les gens de lecte. Elle jouait même au gouvernement que présentait son mari de ces jolis tours de femme, fins gracieux comme une dentelle, que je ne pouvais pas admirer. Lorsque les religieuses de la « Sainteîfance », très populaires à Verney, furent expulsées de ir couvent, Mme Poussignol-Blismes saccagea les jari is de la préfecture pour faire de mignons bouquets • lie n'osa point porter elle-même, mais que des mains yi nplices jetèrent dans la voiture qui emmenait les igieuses à la gare. Elle fit mieux encore. Elle reîstitua la congrégation dissoute, et cela à la barbe irouwrnement! Elle prit, l'une comme femme de i i ubre, l'autre comme cuisinière, deux religieuses

sécularisées qu'elle connaissait depuis longtemps, sœur Joséphine et sœur Antoine : elle leur livra l'administration de sa maison. Mme Poussignol avait installé un oratoire secret dans l'une des pièces les plufl retirées de la préfecture : elle conviait quelques dames de la ville, membres de diverses confréries et sur la discrétion de qui elle pouvait compter, à y venir prier. Les deux religieuses sécularisées revêtaient le costume de leur ordre, les pieuses dames de la ville ceignaient le cordon de saint François, ou de saint Dominique ou de sainte Philomène, et toutes, d'un seul cœur, demandaient à Dieu de permettre que le ministère fût culbuté. Des scènes de ce genre n'évoquaientelles pas le souvenir de ces assemblées clandestines qu'au temps des empereurs, des chrétiennes de Rome tenaient dans le palais des Césars? C'est ainsi que Mme Poussignol-Blismes avait réorganisé danl'immeuble de la préfecture une congrégation expulsée par son mari et s'en établissait présidente au nez du gouvernement. C'est ainsi que notre préfet ne mangeait que des mets diligemment préparés par des mains congréganistes; qu'il couchait dans un lit que, chaque matin, sœur Joséphine, devenue femme de chambre préfectorale, aspergeait d'eau bénite, sans doute pour l'exorciser. Sœur Antoine, l'expulsée que Mme Poe signol-Blismes avait déléguée à la direction des casa rôles de la préfecture, — pas à celles qui dépendent du ministère de l'intérieur, — avait, malgré ses soixante ans, l'âme en tout temps fleurie de joie. Elle me tenait d'agréables propos.

— Le jour, me disait-elle, où M. le préfet est bien sage, c'est-à-dire où il ne procède à aucune expulsion, où il ne prononce aucunes mauvaises paroles, je soigne le menu, et je lui fais quelque joli dessert, de ceux que je préparais autrefois quand Mgr l'évêque déjeunait au couvent — vous savez, nous nous entendons aux petites douceurs! Il y a un certain entremets que nous appelons « pommes à la chanoinesse », dont M. le préfet se montre particulièrement friand.

— Pommes à la chanoinesse! m'écriai-je; c'est bien clérical! Si Balluchot savait!

— J'ai grand souci de la santé de M. le préfet, continuait sœur Antoine. D'abord, il est bien gentil, je vous assure : il fait maigre tous les vendredis, pour ne pas .contrarier sa femme. Et je vous assure qu'il n'est pas méchant! Il pourrait être honnête homme tout comme dm autre, s'il n'était pas préfet. Et puis, je veux être ligréable à Madame, qui est si bonne et qui est une si prave chrétienne. Je lui entretiens de mon mieux son

nari en santé! M. le préfet est nerveux de tempérament.

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