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églises! De toute façon, son indemnité de neuf mille francs par an était en grand péril. Ce n'était pas pour noi un remords trop pointu que de me dire: « Chanoine 31ondot, ton député souffre par toi! » Non, je portais allègrement mon crime sur mes épaules. Je conmême que c'est délibérément, en parfaite connaissance de la situation électorale, que j'imposais à i. Gaudry la lourde obligation de laisser les curés n paix. Il faut être naïf, mais lorsqu'on ne peut pas lire autrement!
Dès les premiers jours qui suivirent notre rencontre
ans l'église Saint-Laurent, il apparut manifeste que
l. Jean Gaudry était gêné dans ses évolutions. Il
'osait publier d'autres affiches, d'autres proclama-
ons à ses électeurs : il eût fallu aborder pour la
•soudre blocardement — comment le faire sans égra-
gner au moins en passant les curés et leurs acolytes? —
grande, l'éternelle, l'unique question qui passionne
tarante millions de Français : la calotte! Aussi, notre
puté, qui se savait épié par moi, se tenait-il en un
uable silence. Il n'écrivait plus rien, ne signait plus
:i. ne donnait plus aucune réunion électorale. On
t pu croire que M. Jean Gaudry, renonçant tacite-
nt à son siège, s'abandonnait au destin. Il n'en était
n. M. Gaudry se souvint fort à propos qu'un con-
rdal réglait les rapports de l'Eglise et de l'Etat et
m alla trouver Monseigneur. L'entretien qu'eurent
semble l'évêque et le député me fut rapporté, le soir
par notre vicaire général, l'abbé Langlet-Du-
3noy,àqui Monseigneur ne demanda point le secret.
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— Monseigneur, dit M. Jean Gaudry, vous è\
la tête d'un des plus importants services du département. Je viens vous demander quelle attitude vovê voulez conseiller, ou plutôt imposer, aux fonctionnaires de votre administration?
Sans relever comme elle eût mérité de l'être l'insanité de telles paroles, Monseigneur crut devoir répondre:
— Monsieur le député, je leur dirai de voter selon leur conscience.
— Oh! oh! je me méfie! s'écria M. Gaudry. Vous savez, j'ai été du bâtiment! J'ai appris jadis, dans vos séminaires, ce qu'il faut entendre par la « conscience » et aussi la manière de s'en servir. M. le ministre de l'intérieur et moi nous ne sommes pas des bleus en théologie! Si vous laissez vos curés libres de voter selon ce que vous appelez leur « conscience », l'affaire est claire : ils marcheront, comme un seul homme, contre moi el pour le réactionnaire. La conscience! la con Vous pensez bien que si j'ai pris la peine de venir vous trouver, ce n'est point pour que vous me donniez de pareille eau bénite! C'est aulre chose que la République attend de vous, Monseigneur Pévêque de Verney!
— Et qu'attend-elle de moi, la République? demanda le prélat inquiet.
— Elle attend que vous nous aidiez à vaincn réaction dans le département! Vous êtes, Monseigneur, le chef d'un bataillon de fonctionnaires.
L'évêque fit un mouvement comme pour protester.
— Oui, je dis bien, reprit M. Gaudry, des foncti
naires! Le Concordat fait de vos curés des fonctionnaires de l'Etat! Vous êtes leur chef tout-puissant, leur roi absolu, si vous aimez mieux, leur Louis XIV. Ils sont votre bien, votre chose; ils sont à vous, puisqu'il dépend de vous, et de vous seul, de leur enlever ce que, sans doute, ils estiment de quelque prix : leur honneur de prêtre et leur morceau de pain qu'ils partagent souvent avec leur famille. Oui, par une ample sentence de vous, dont vous n'êtes point obligé lie donner les motifs, vous leur enlevez le droit d'exercer 68 fonctions de leur ordre. Vous voyez qu'autrefois, 'm séminaire, je n'ai pas perdu mon temps et que j 'ai bonne mémoire!. A la Chambre, mes collègues me •econnaissent une compétence théologique égale au noins à celle de M. le ministre de l'intérieur, qui pourant a poussé très loin ses études! Si vous frappez ainsi 'un de vos curés, Monseigneur, le pauvre homme est in prêtre interdit; c'est-à-dire un objet de réprobaîod pour ses confrères, pour les gens bien pensants, ■t un peu aussi pour les autres, qui du moins se défient, 6 disant que, puisque l'évêque a sévi, il devait avoir - raisons! Monseigneur, vous avez tous vos curés dans i main; sur un signe de vous ils iront où vous voudrez, t. >' ils résistent, vous avez le moyen de les contraindre! ous avez le choix entre les peines canoniques : vous armé! Et l'interdit ferendœ sententi&f Et latœ Uiœf Et ex informata constientiat que sais-je? vous êtes armé, vous dis-je! Vous pouvez tout! tilrc collègue Mgr Lepan, évoque de Glandève, le ivait bien! Il ne se gênait pas, lui, pour interdire les
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curés, les moines, les nonnes qui résistaient, ceux-ci à son bon plaisir, celles-là à ses bons plaisirs! Hardi, je t'interdis, je te suspends, je t'excommunie! Ah! en voilà un au moins qui savait se servir des armes canonique' Un bon républicain, donc! Un fameux républicain! Si on ne l'eût pas retenu, il vous aurait excommimn' tous ceux qui n'aimaient pas le Bloc! A votre place, il n'eût pas hésité : il fallait que ses curés votassent pour le candidat du ministère; autrement, gare à eux! Ah! si nous avions beaucoup d'évôques comme celuilà en France! Si vous lui ressembliez tous!
Cette évocation n'était pas du goût de Monseigneur et amena une moue sur ses lèvres (même parfumé des bonnes grâces du ministère, Mgr Lepan ne sentait pas bon).
— Et pourquoi ne mettriez-vous pas au service des idées républicaines votre formidable puissance, si absolue qu'elle n'a pas son égale au monde? Pourquoi ne porteriez-vous pas avant les élections une sentence d'interdit latee sententise contre les prêtres qui ne voteraient pas pour les candidats du gouvernement? Oui, comme cela, interdits ipso facto! Par le fait même qu'ils auraient voté pour la réaction, sans que vous ayiez à statuer sur chaque cas particulier et à juger individuellement chaque délinquant, — ce qui pourrait être fastidieux et gênant pour vous, — tou> curés nationalistes, antisémites, libéraux, seraient dépouillés du droit de dire la messe, de confesse.1. Ils y regarderaient à deux fois, avant le vote, je vous prie de le croire!
Il est pas mal d'évêques en France qui, si on leur eût tenu de pareils propos, se fussent levés de leur fauteuil et, prenant le Gaudry par les épaules, l'eussent poussé hors de la chambre. Mgr Martène était trop féru de « conciliation » pour rendre au député les honneurs qui lui étaient dus. L'évêque protesta doucement, prudemment : « M. Gaudry se méprenait sur l'étendue de son droit! S'il portait la sentence qu'on réclamait de lui, ce serait un odieux abus de pouvoir. »
— Mais vos curés sont des fonctionnaires de la République! répliqua M. Gaudry qui s'irritait de cette résistance pourtant bénigne. On ne peut admettre qu'ils bafouent le gouvernement qui les paye! Il y a un Concordat, que diable! Croyez-vous donc, Monseigneur, que si, depuis trente ans, nous le gardons, ce oncordat, en dépit des balivernes que nous contons k nos électeurs, croyez-vous que ce soit pour les beaux oux de N. S. P. le pape et pour ne point contrister îon cœur? Vous n'êtes pas, je l'espère, naïf à ce point! Vous gardons le Concordat parce qu'il nous donne irise sur vous et vos curés! Il nous permet de pénétrer, l'intervenir chez vous, — où autrement nous n'au- .ions rien à faire! — pour y surveiller vos gestes; il ait de nous, grâce à ces amours d'articles organiques,
•tt'1 passementerie dont ce roublard de Bonaparte a •ni. mente, après coup, la majesté trop diplomatique
son gré du Concordat, les gendarmes du clergé de ■tance! Si les évêques ou les curés regimbent et ne
eulent point aller où il nous plaît de les conduire, nous M privons de dessert, même de nourriture; nous les
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ligotons, nous leur mettons les menottes aux poigneté, les fers aux pieds! En doutez-vous, Monseigneur.' Eh bien! je vais vous en donner une preuve immédiate! Si, dans ma circonscription, les curés, au lieu de rester dans leur presbytère à lire leur bréviaire, se jetteil dans la bataille; si, par leur faute, je suis mis en écha : si, pour parler net, je ne suis pas réélu, eh bien! aucun des trois curés — vos amis! — dont vous avez présenté les noms pour les trois doyennés vacants, ne seront agréés du gouvernement! Je n'ai qu'un mot à dire, un signe à faire, et leurs noms seront écartés et s'en iront grossir la liste de ceux que nous excommunions, que nous frappons d'interdit, sans avoir, du reste, à vous en donner les motifs. C'est notre ex informata conscient iak nous! Vous prétendez que vous ne pouvez contraindre vos subordonnés à voter pour moi. Soit! Mais sachez que j'ai moyen de vous tenir et de vous obliger à intervenir! Ou vos curés se tairont, ou je vous lie, vous, leur évêque, dans les solides nœuds coulants que le Concordat met à ma disposition et à celle de mes frèn maçonnerie. Je refais le nœud et je serre! je s Vous serez bien obligé de crier grâce!
Le doux Gaudry, cet agneau nourri dans les pâturages d'Hiram, et qui, d'ordinaire ne savait que bêler : « A bas la calotte! » devenait tigre lorsqu'il s'agissait pour lui de la grande affaire, de la seule affaire qui comptât, de la réélection! Ce que fut la réponse de Monseigneur, l'abbé Langlet-Dufresnoy l'ignorait ou ne voulut point me le révéler; mais, quelques jours après la visite que lui fit M. Gaudry, Mgr l'évêque
adressa aux prêtres du diocèse une lettre circulaire où il invitait « MM. les curés, chanoines, vicaires, chapelains » à s'abstenir de manifestations politiques pour le vote, à donner leur confiance aux candidats qu'ils auraient choisis dans l'indépendance de leur âme, n'oubliant pas toutefois de se laisser guider dans leur choix par des instructions venues de haut, qui font un devoir aux catholiques de n'attenter ; point aux institutions établies. » A ces causes, Moniteur nous enjoignait de ne prendre que des candidats « fermement attachés aux principes républicains ». Notre député, on le voit, n'obtenait que l'apparence d'une médiocre satisfaction; notre évêque avait des révoltes de conscience. Aussi ne voulut-il point suivre M. Jean Gaudry jusqu'au bout de ses volontés; mais, pour ne point heurter de front ses désirs, pour « concilier », comme son tempérament l'y disposait, Monseigneur écrivit cette lettre amorphe et banale dont le seul mérite était de ne rien dire. M. Gaudry ne pouvait se tenir satisfait : il ne le fut pas. Le député précisa ses exigences.
Les élèves du grand séminaire avaient été congédiés deux ou trois semaines auparavant, à cause de plusieurs cas de scarlatine qui s'étaient déclarés dans la maison. M. Gaudry, à la piste de tout ce qui pouvait lui être de quelque secours, voulut tirer profit de cet incident. Cinquante séminaristes étaient électeurs. Notre député, ,à qui il ne me déplaît pas de reconnaître un certain Utir, pressentit que les séminaristes avaient pour lui tout le contraire de l'admiration. Il devina que ces
jeunes gens voteraient comme un seul curé pour le « libéral », ou même pour l'autre, «le pur», dans l'espoir de lui faire pièce, à lui Gaudry. Il signifia à Monseigneur son « désir » de voir les séminaristes rester chez eux jusqu'après les élections et ce, sous les menaces que l'on sait. L'évêque se soumettrait ou il verrait le Concordat transformé en nœud coulant le serrer plus vigoureusement et comprimer ses gestes : les trois prêtres présentés pour les trois doyennés ne seraient pas agréés du gouvernement qui, systématiquement, refuserait tous ceux que l'évêque lui désignerait. Monseigneur fléchit et ne rappela point ses clercs. Il avait peur du nœud coulant! M. Jean Gaudry donna à l'évêque un satisfecit. Les séminaristes, fils de familles pauvres pour la plupart, ne pourraient faire les frais d'un voyage pour venir voter contre lui, et l'un de ses concurrents perdait cinquante voix! C'est ainsi que le Vénérable de la loge de Verney comprenait et utilisait le Concordat!
Pourtant, il n'était pas sans inquiétude sur le résultat du scrutin, l'honorable M. Jean Gauury! Défense lui était faite de servir du prêtre à ses fidèles lorsqu'ils se réunissaient pour l'entendre sur ce qu'il appelait pompeusement son « programme ». Quoi leur donner? Hélas! ils n'aimaient pas autre chose! Du curé, il leur fallait du curé! C'est si bon! M. Gaudry songea alors à mettre à profit le zèle de ses neveux, cousins, clients. Il appela à son secours la tribu dont il était la providence, le patriarche et le fourrier. On vit les petits Gaudry quitter le lieu de leur prébende et s'éparpiller
dans les différentes communes de la circonscription. On entendit ces nourrissons de France crier un peu partout, à toutes le? réunions, qu'elles fussent données par le libéral ou par le socialiste : « A bas la calotte! » C'était leur manière à eux de faire connaître le programme politique du patron et de défendre sa candidature.
Mme Gaudry, on le pense, ne restait point bras croisés et bouche close au milieu de la bagarre électorale. Pour gagner la confiance de l'électeur et lui escamoter son vote, elle avait plus d'un tour dans son sac.
Dans les communes où la majorité était gaudriote, et où il ne s'agissait que de garder les positions conquises, Mme Gaudry jouait à la bienfaitrice laïque, visitant les écoles et les asiles, les mains chargées de sucreries et de pantins de deux sous, allant d'une maison à l'autre pour y débarbouiller de ses caresses les joues poisseuses des marmots. Et c'étaient des compliments, des flagorneries, des enthousiasmes : « Oh! il est superbe, le petit Pierre! Elle est ravissante, cette petite Françoise (Mme Gaudry avait eu soin, avant d'entrer dans la maison, de se faire donner le nom des 'iifants par l'instituteur ou l'institutrice). Aussi vrai que je vous le dis, c'est le plus bel enfant de lia commune! » Si la mère seule assistait à ces effusions, Mme Gaudry ne manquait point d'ajouter : « C'est incroyable comme bébé vous ressemble! C'est tout irotre portrait! » Si papa était là, le refrain variait :
Il n'y a pas à dire, déclarait-elle, bébé tient de vous
' nx; il aies yeux de sa mère, le nez et la bouche de son
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pèro. » Si la grand'mère était là, elle avait aussi son bouquet et s'entendait dire que bébé avait son menton ou tout au moins « un air de famille >>. Mme Gaudry évitait là de se poser en catholique pratiquante : cela n'eût pu que détacher l'électeur de M. Jean Gaudry. Elle ne se gênait même pas, si l'occasion s'offrait, d'envoyer quelques coups de griffes aux curés, aux moines, aux moinesses, histoire de bien prouver à ce parpaillot d'électeur qu'elle n'était pas sous le joug de Rome. Mme Rosita réservait ses démonstrations de piété aux communes renommées pour leur cléricalisme et inféodées au parti de la calotte. C'est là que Mme Gaudry apparaissait en chrétienne des anciens jours. C'est là qu'il fallait l'entendre vouer à l'exécration des peuples les « misérables » qui osaient chasser les « bonnes sœurs, ces saintes, ces filles du ciel »; qui ne craignaient pas de persécuter « ces braves gens de curés ». Et Mme Gaudry, pour montrer que son cléricalisme était de bonne marque et qu'elle ne craignait pas d' « afficher » ses principes, se rendait au presbytère pour y capter la confiance ou tout au moins la pitié de M. le curé. Elle ne manquait jamais de demander à visiter la maison et le jardin, et. tandis que le prêtre promenait d'une pièce à l'autre la femme son député, Mme Rosita admirait la propreté, le bon ordre des chambres, et parlait assez haut pour que la servante entendît de la cuisine; l'inspection finie, elle ne manquait jamais de complimenter la domestique et s'en faisait ainsi une alliée, presque une complice. Il ne s'agissait plus maintenant que de prendre M. 1(
curé par la gloriole du jardinier. Elle s'extasiait devant tout ce que semait, plantait, arrosait M. le curé; devant s fleurs, les légumes. On la voyait s'attendrir sur une planche de carottes ou un carré de choux. Et souvent, lorsqu'il le fallait, Mme Gaudry partait du presbytère, déclarant : « Oh! monsieur le curé, comme cela est bon, comme cela fait du bien à l'âme de vivre dans une loisse vraiment chrétienne, au milieu de tous ces braves gens qui, presque tous, aiment le bon Dieu et la bonne Sainte Vierge! J'emporterai d'ici comme un parfum du ciel! Tenez, monsieur le curé, cela me serre œur de quitter votre beau village! J'y reviendrai dimanche prochain assister aux offices, et cela pour mon édification, dans l'intérêt de mon âme! » Mine Gaudry venait le dimanche suivant, se montrait à la messe du matin, à la grand'messe et même à es où les fidèles pouvaient l'apercevoir qui ne quittait des yeux son livre que pour regarder le tabernacle et les statues de saints avec un air de supplication. Chose admirable : Mme Gaudry était peutêtre sincère en ces mouvements de si grande piété, durant les offices. Issue d'une race ardente, mobile et toujours un peu comédienne par tempérament, elle se prenait à son propre piège et ne savait plus au juste pourquoi elle priait avec tant d'ardeur, et si c'était pour tromper Dieu ou les électeurs ou pour se duper îUe-même. Par un privilège qu'elle devait à son heueux naturel, Mme Gaudry pouvait avoir à la fois des âacérités contradictoires. Elle assistait à la messe du natin, à la grand'messe et parfois même à vêpres.
Rien ne lui coûtait quand il s'agissait de conquérir pour son mari ce siège au Parlement, de préparer une él< tion d'où dépendaient la prospérité de la famille el son bonheur à elle! C'est que Mme Gaudry aimait Pa où il lui était donné de connaître les grandes dames du gouvernement, de se frotter au personnel de l'aristocratie républicaine! Elle ne se fût point consolée d'en être réduite à la vie sans gloire de la province. Aussi estimait-elle que Paris valait bien deux messes, même additionnées de vêpres.
Souvent aussi, Mme Gaudry s'en allait tenter desservants à domicile en leur offrant un petit morceau des royaumes de la terre. « Monsieur le cm disait-elle, si vous êtes bien gentil, si vous nous am< nez des voix, nous saurons vous récompenser! Nous ne sommes point des ingrats, croyez-le bien! On fi de vous un bon petit curé-doyen! J'irai trouver mon évêque — l'abbé Martène n'a rien à me refuser, c'esl moi qui l'ai fait nommer évêque! — et je lui dirai : a II faut que le curé de ... soit curé-doyen! » Il ne me refusera pas; mais si l'idée lui en venait, j'ai le moyen de le tenir! Nous refuserions tous les candidats qu'il nous présenterait pour des cures de canton : il se lasserait I premier! Ce n'est pas la première fois que nous faisons jouer cette ficelle; l'abbé Martène en sait quelque ch<< S'il est évêque aujourd'hui, c'est que nous en avonusé! Vous savez que Rome n'en voulait point, de M. Martène; elle le trouvait trop ceci, pas assez cela! Des bêtises! Le pape télégraphiait à son nonce, à Paris, des dépêches en latin que, naturellement, nous lisions
avant tout le monde! Tenez, je ne sais pas le latin, mais j'ai retenu le texte d'une dépêche qui nous a donné pas mal de tablature : Putas ne Hippolytum esse romanum aut gallicanum (1). Nous avons fait comprendre au pape que ce n'était pas sérieux, des histoires comme cela! Nous lui avons dit que s'il ne prenait pas l'abbé Martène, nous refuserions net tous les candidats qui lui plaisaient pour les autres sièges. Rome a fait la gri- \ mace, mais elle a avalé l'abbé Martène, et Rome ne pouvait pas faire autrement : il y a un Concordat!... Ainsi,
us voyez qu'on est armé, monsieur le curé! Si vous voulez être curé-doyen, inamovible! Inamovible ! C'est ça qui est tentant, hein? L'évêque ne peut plus vous déloger, même si vous ne lui plaisez pas!... Et puis, ajoutait Mme Gaudry penchant la tête sur l'épaule et regardant le curé du coin de l'œil, c'est si gentil une petite mozette de soie noire, avec un joli petit liséré violet. Tenez, ça vous irait comme un gant! Il me semble que je vous vois déjà!... »
Et tandis que ses yeux s'allumaient, que sa figure se
pavoisait aux couleurs de la joie, Mme Gaudry se
eculait de quelques pas comme pour mieux juger, à
istance, de l'effet produit par la mozette dont son
nagination parait M. le curé.
reconduite par le desservant jusqu'à sa voiture qui
ai :• muait devant la grille du presbytère, Mme Gau-
ry s'éloignait en faisant à M. le curé des petits saints
rotecteurs et promel Leurs : e Vous savez, si vous êtes
(I) A votre avis, Hippolyte est-il roma'.n? Ou gallican?
bien sage, vous aurez la jolie mozeite aux lis ns violets! »
Ainsi, le Concordat était à la disposition de Mme Gaudry! Elle pouvait y puiser à son aise, si elle voulait faire des cadeaux aux curés qui lui étaient agréable^ Eh bien! qu'ils le déchirent, s'ils l'osent, le Concordat! Ils ont plus à y perdre que nous! Et quand nous n'y gagnerions que de n'être plus exposés à la « protection » des matriarches! Et quand les évêques n'y gagneraient que de pouvoir lever haut la tête devant leurs prêtres, et leur dire : « J'ai le droit de vous parler en chef, en évêque! Je ne dois point ma mitre à quelque vieille clianoinesse de l'Eglise maçonnique! » Oui, qu'ils le déchirent, le Concordat; s'ils l'osent !
Mme Gaudry ne négligeait point non plus les moyens surnaturels et cherchait à intéresser le ciel au succès de Jean. Elle offrait à Dieu la protection de son mari en échange d'un appui. « Mon Dieu, disait-elle, faites qu'il soit élu et je vous promets d'essayer de le convertir et de vous le ramener. Vous savez, Seigneur, qu'il est des vôtres par le fond du cœur : s'il n'avait pas si peur de ses amis, de ses électeurs, si grand désir d'être ministre, il serait un de vos plus dévots serviteurs! Faites qu'il soit élu, Seigneur, et il défendra secrètement, mais adroitement, vos intérêts au Parlement! Il ne fera plus de peine à Notre Saint-Père le pape, votre vicaire sur la terre. Du reste, je serai là! » Mme Gaudry ne s'en prenait pas qu'à Dieu seul; elle intriguait auprès de tous les hôtes du ciel. La femme de notre député était en relations suivies avec plusieurs
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maints du Paradis, ceux qui sont réputés pour les secours
■xtraordinaires qu'ils nous accordent dans les moments
L'embarras. Elle leur promettait aussi son aide et sa
protection, mais à une condition : « Jean serait élu, ou
>ien alors!... » Pour disposer le ciel en sa faveur,
tfme Gaudry se répandait en aumônes : elle envoyait
vêtements aux « Petites Sœurs des pauvres », aux
•uvroirs, vidait ses poches dans les mains de toutes les
mendiantes qu'elle rencontrait. Qui donne aux pauvres
>rête à Dieu. Mme Gaudry, en accomplissant ses actes
le charité, prêtait à Dieu, mais à gros intérêts. Elle ne
inanquait jamais de stipuler le taux et l'échéance. « Je
•eux telle chose, à telle date.» S'il lui semblait que Dieu
ardait trop à s'acquitter, elle s'adressait aux saints,
88 priant de rappeler à Dieu ses engagements. Ainsi,
>our conquérir ce siège de molesquine où devait s'as-
eoir son époux, Mme Gaudry remuait le ciel, la terre,
t sans doute aussi les enfers. Je ne puis croire qu'elle
'ait pas cherché, par quelques pratiques de sorcellerie
h de magie noire, à mettre le diable de son côté! Il ne
ai pas beaucoup se faire prier, car il était le premier
itéressé au succès de Jean.
Pendant que sa femme faisait dans Verney la quête
rotes et ensemençait la circonscription de pro-
- et de bonnes paroles, M. Jean Gaudry vivait
ans l'an nenl que j*1 l'avais contraint
e prendre lors de noire rencontre dans ['église Saint-
aurent, sous menace d'une redoutable révélation, le i singulièrement dan- sercices de candidat.
électeurs fidèles appartenaient tous à la faction des
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anticalo tins . La situation était difficile. M. Jean Gaudry crut se tirer de là en tombant malade, tout comme un ministre qui a peur d'une interpellation. Il fit tenir les réunions par ses lieutenants qui, n'étaient point liés par le pacte. Il comprit tout qu'une grippe électorale, tout comme un rhume d< ministre, ne peut être éternelle. Déjà, certains ful'lemurmuraient, et les feuilles de la réaction insinuaient que M. Gaudry n'osait affronter ses électeurs pour leui rendre compte de son mandat. Il dut paraître et p;i Il le fit tout d'abord avec prudence et circonspection. Naviguant sur des eaux semées d'écueils, il louvoyait, tournait l'écueil — le curé! — et s'élançait vers d'au I res parages moins dangereux : la question des retrait ouvrières, l'impôt sur le revenu. On lui laissa exécuter ces manœuvres pendant une semaine, mais la patience des amis se lassa. Le journal du candidat socialiste enfonçait, chaque matin, une pointe, tous les jours plus aiguë, dans les chairs vives du député : « M. Gaudry était donc l'allié de Rome? Depuis qu'il avait marié son fils à la nièce d'un évêque, il se montrait l'enfant soumis de l'Eglise romaine. Il adorait ce qu'il avait brûlé. Sans doute, M. Gaudry n'attendait-il que d'être réélu pour aller se jeter contrit et repentant au.x pieds de Notre Saint-Père le pape. » Le candidat libéral proclamait dans ses réunions : « La victoire est à nous! Le parti de la délation a si peur de la raclée que nou* allons lui donner, qu'il a renoncé à son habituelle tactique : donner du curé à ses électeurs! Voyez un peu le citoyen Gaudry : quelle sagesse, quelle prudence,
j'allais dire quelle piété!...» M.Jean Gaudry souffrait. Il avait peur. Pour se faire pardonner par les purs sa tiédeur anticléricale, il se demandait anxieusement ce qu'il allait leur offrir. Evidemment, il se sentait de force à tout leur proposer, même la lune, même de l'argent, celui des autres; mais ce scélérat de Lebaigneur lui coupait l'herbe sous le pied, et allait, dans ses largesses, jusqu'aux confins de la chimère, et même beaucoup plus loin. A l'entendre, s'il était élu, il partageait la France, comme une galette, en un tas de petits morceaux dont il allait faire don à tous les exploités, les travailleurs (ce qui signifiait simplement : i à ceux qui voteront pour moi»). Le moyen de montrer m cœur plus généreux? M. Gaudry n'y pouvait songer! ^a France était déjà donnée, parcelle par parcellle, •t aussi les colonies. Que lui restait-il, à lui, pour faire es cadeaux? Ah! il était bien malheureux, notre Jean! )ans sa détresse, il se disait : « Il me faudrait du noueau, quelque chose à quoi n'a point pensé cet imbéile de Lebaigneur! » Enfin, il crut avoir trouvé, et, n jour, on l'entendit qui s'écriait à une réunion : « Le rolétaire, tout comme le riche, a droit au bien-être; ! dirai plus, au luxe! Je ne cesserai de mener le cornet, de faire entendre la clameur de ma conscience dignée que le jour où le paysan, l'ouvrier, le proléire auront sur leur table, non plus la fourchette et cuiller de fer, comme les prisonniers, comme les rçats, mais des couverts en bel et bonruolz! » Evimment, Lebaigneur n'avait pas songé à celle-là! Il •ut, du reste, pas à s'en repentir, ha' Journal de
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Verney, qui avai' l'honneur de représenter pour le parti gaudriot « la presse infâme », ne pouvait la tomber cette perle au ruisseau : pieusement, il I cueillit. On n'appelait plus M. Gaudry que « le didat du ruolz » et, insidieusement, on lui demandait, puisqu'il faisait tant que de s'occuper de vaisselle, s'il ne serait pas plus urgent pour un ministériel si soucieux de propreté et de luxe, d'échanger les casseroles du ministère de l'intérieur — « elles avaient si grand besoin d'être étamées, les pauvres!» — contre une batterie de cuisine en bel et bon ruolz! Ces flèches empoisonnées glissaient sur l'épiderme de M. Gaudry, mais il restait en face du redoutable problème : « Comment me faire élire sans mordre les curés?» Le curé! c'était là l'écueil qu'il rencontrait en tous ses discours. Un soir, comme notre député, pour éviter le récif, se réfugiait j pitamment en une question sûre, « le rachat des chemins de fer », des vociférations éclatèrent dans la salle, On s'indignait. Mais que diable! Il y avait encorcurés par le monde, et on avait faim!
On l'interrompit :
— Non! non! A bas la calotte!
— Et le Concordat!
— Et les curés? Est-ce que vous allez continuer à le nourrir à ne rien faire?
— A" bas la calotte! Expliquez-vous!
On vit môme s'avancer vers la tribune l'un des assis tants que l'indignation transportait — ce n'était pa Balluchot, — mais un franc-maçon pratiquant, uj pur, un croyant. Sans autres cérémonies, il accus;
M. Jean Gaudry d'être vendu aux Assomptionnistes et aux Jésuites. Le député pâlit sous l'outrage et, par leur silence, les assistants semblaient s'associer à l'accusation; il rompit le pacte, et, dans une poussée violente d'éloquence :
« L'homme, s'écria-t-il, qui a mené contre toutes
les calottes une guerre sans merci; l'homme qui a voté
toutes les lois libératrices, les lois vengeresses : laïcisa-
sation des écoles, embrigadement des séminaristes, dis-
persion des congrégations de tout poil; l'homme qui,
^n refusant, chaque année, de voter des crédits pour le
budget des cultes, montre par là qu'il se refuse à nour-
ùr, à loger, à perpétuer les quarante mille ennemis de la
République! L'homme qui fut toujours le premier à
iénoncer l'alliance infâme des sabres et des goupillons,
'jui fut toujours prêt à se jeter dans la mêlée pour
léfendre le pouvoir civil contre les empiétements du
Hergé, cet homme-là a le droit de repousser du pied une
Ile accusation et de se dresser la tête haute devant
jon accusateur en lui disant : « Vous en avez menti! »
)ui, à bas la calotte! » Et M. Gaudry, emporté par l'élan
•n discours, écrasa de ses métaphores la faction
«naine. On eût cru entendre M. Jaurès à la tribune
e la Chambre ou M. Clemenceau dans son journal :
Les républicains, cria-t-il en terminant, ne respirc-
>n1 à l'aise que le jour où il ne restera pas en France
Qe seule calotte sur une seule tête! Mort à la calotte!
bas l'S calotins! »
A la bonne heure! Cette fois les électeurs retrouient leur Gaudry! Ils étaient venus là pour manger
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du curé : on leur en donnait. Que faut-il de plus pour être heureux à un électeur du Bloc? Les dernières phrases du discours furent saluées par un grognement d'allégresse. Ils étaient repus!
M. Gaudry avait ainsi sauvé son honneur de maçon, mais sa candidature restait en grand danger. Si cet abbé Blondot, maintenant que le pacte était rompu, allait révéler ce qu'il savait! Il en était bien capable! Rien que d'y penser, M. Gaudry sentait un frisson lui parcourir le corps. Je crois qu'il n'eût pas fallu beaucoup le prier pour qu'il vînt chant sous mes fenêtres, en s'accompagnant de la guitare :
Ne parle pas, Blondot, je t'en supplie.
Il ne parut pas, mais je pus constater le lendemain que M. Gaudry n'avait point la mine fière d'un preux qui vient de terrasser le monstre, « l'hydre du cléricalisme. » Nous vîmes notre député qui traversait la place de l'évêché. Il marchait lentement, la tête basse, les épaules rentrées ; semblait glacé, tout frissonnant :
— Considérez notre Jean, fit l'abbé Saquet; on dirait qu'il a peur qu'une tuile du temple ne lui tombe sur la tête!
Ce ne fut pas une tuile, maïs une toiture avec l' s cheminées qui, le jour suivant, dégringola avec frar sur le front chauve de M. Jean Gaudry. Une feui'l< libérale, VEcho de Verney, très lue dans la ville et h département, servait presque chaque jour, sous la rubrique « Gaudrioles », la relation pimentée^d'ironM
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et do malice do tous les faits et gestes du grand homme que le département avait vu naître. C'est dans ce journal, en tête du chapitre « Gaudrioles » que tout Verney lut avec une joyeuse stupeur la lettre suivante :
« Monsieur le directeur,
« Un devoir m'incombe, bien doux à mon coeur : c'est de rassurer les honnêtes gens. Je les vois autour de moi qui se demandent avec angoisse : « Que it seront les élections du mois de mai? Quel sort sera « celui de l'Eglise catholique en France, si tant de « candidats, dont nous ne connaissons que trop les tendances, triomphent, et demain gouvernent notre « pays? » Il y aurait, en effet, de quoi se lamenter et trembler si l'on ne savait pas comme moi le cas qu'il faut faire de tant de discours anticléricaux. La Providence, par une faveur insigne à laquelle je n'ose nger pour ne point mettre mon humilité à une trop dure épreuve, a permis que me fût révélé un grave secret que je me fais une loi de conscience de divulguer aujourd'hui. J'ai acquis la certitude, précieuse pour tous les honnêtes gens, que nos candidats valaient beaucoup mieux dans le privé que, par une modestie mal entendue, ils ne veulent paraître dans la vie publique. Les événements douloureux de ces dernières innées, qui ont alarmé et bouleversé les consciences, >nt dessillé les yeux à plus d'un de nos maîtres. Chez :hacun d'eux, il y a l'homme et le député : si l'homme 'st déjà catholique, le député le sera bientôt. Ce m'est ine très grande joie de pouvoir dire aux bons chrétiens
de la première circonscription de Verney qu'ils peuvent, sans remords, donner leur suffrage à M. Gaudry. Si le député tient encore, pour un temps qui ne saurait être long, à la secte maçonnique, comme le malheur u\ discours d'avant-hier ne l'indique que trop, j'allii nie que son âme est à nous. M. Gaudry est redevenu le lévite tendrement pieux qu'il était au temps de sa jeunesse, alors qu'il se préparait dans un séminaire à entrer dans la milice du Seigneur. Puisque l'homme est maintenant des nôtres, qui oserait soutenir que le député ne nous viendra pas? Une pareille scission entre l'homme public et l'homme privé ne peut durer longtemps : la soudure se fera après les élections. Chrétiens de la première circonscription de Verney, votez pour M. Jean Gaudry! De cœur, il est des nôtres, et vous le verrez bientôt, ouvertement converti à nos idées, se faire au Parlement le défenseur des causes qui nous sont chères. Pour que vous ne doutiez point de la véracité de mes paroles, je vous apporte en témoignage le fait suivant :
« Le 15 avril dernier, vers cinq heures de l'aprèsmidi, comme je me trouvais dans l'église Saint-Laurent de Verney occupée à épousseter des chaises, je vis M. Jean Gaudry, notre député, entrer dans la maison de Dieu, s'approcher de l'autel de Notre-Dame de Compassion, s'agenouiller et là, prosterné, le front humblement courbé, tenir avec Dieu et Notre-Dame un cohoque intime qui dura plus de dix minutes. Son front recueilli ses yeux baissés, ses lèvres qui remuaient sans cesse pour s'associer à la prière intérieure, et l'air de foi,
de confiance, d'abandon répandu sur son visage, tout on lui m'édifia, Je n'ai pas besoin de vous dire combien je fus touchée et consolée de voir ce tout-puissant député, un des maîtres de la France, en cette posture de pèlerin de Lourdes et priant avec toute la ferveur qui convient à une âme si pure. Allons, je vous le demande, chrétiens de Verney, ne devons-nous pas tout attendre d'un député si pieux? Il a fait, en si peu de temps, de si rapides progrès dans la pratique des vertus chrétiennes que, par un sentiment de modestie louable, — bien qu'à mon sens excessif, — M. Gaudry, pour aller à ses dévotions, a choisi l'heure où son ami M. Balluchot, le cordonnier de la place Saint-Laurent qui, de son échoppe, voit tous ceux qui entrent ou sortent de l'église, présidait une réunion électorale où précisément l'on défendait la candidature de notre cher député. Si même vous voulez sonder dans ses profondeurs l'humilité de M. Gaudry, demandez à l'estimable M. Balluchot (cordonnier, 2, place Saint- Laurent, Verney) si ce n'est pas notre député qui le supplia, et avec quelle instance, pour qu'il se rendît à l« réunion de cinq heures! Comme si M. Gaudry eût nougi d'être vu par l'un de ses frères accomplissant une bonne action. On reste confondu devant une telle
Jélicatesse de conscience, devant un tel excès d'humi-
îté.
« Oui, notre député nous est revenu! Peut-être
pielques bons chrétiens n'oseront-ils croire à tant uheur, et me demanderont-ils, avant de s'aban-
lonner à la joie, des preuves de ce que j'avance. Je
suis en mesure de les leur fournir. Qu'on ne me dise pas que j'ai été la dupe d'une ressemblance physique, d'une illusion ! Ceux qui auraient des doutes sur la véracité de mon récit peuvent s'adresser au journal VEcho de Verney, qui leur fournira les noms de trois personnes honorables qui ont vu, le 15 avril dernier, M. Gaudry sortant de l'église à cinq heures vingt du soir. Si l'on m'oppose des dénégations, je publierai moi-môme ces noms et je ferai appel aux souvenirs de l'estimable M. Balluchot qui se souviendra sans doute de l'insistance vraiment singulière que mit M. Gaudry à le prier de se rendre à la réunion électorale.
« La loueuse de chaises. »
Le lendemain matin, quand M. Gaudry reçut sur la tête cette avalanche de tuiles, cette toiture, il appela à son secours sa femme comme il était accoutumé de faire dans les moments difficiles. Rosita accourut et trouvant son mari effondré dans un fauteuil, presque inerte :
— Mais qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle anxieuse Silencieusement, Jean lui tendit VEcho de Verney
Elle parcourut avec précipitation et en trépignant la lettre de la loueuse de chaises.
— Mon pauvre ami, fit-elle, quand elle eut achev la lecture, je te l'ai souvent dit : tu n'es qu'un imbé cile! Oui, un imbécile!
Chez Mme Gaudry, le premier mouvement de l'ânu la portait à invectiver son mari, dès qu'elle voyai celui-ci en une posture dangereuse où son électio]
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paraissait compromise; puis, ainsi soulagée, elle lui demandait de s'expliquer, de se justifier si possible, et ui donnait alors des conseils qui ressemblaient à des ordres.
— Eh bien, demanda-t-elle, qu'est-ce qui s'est i? Oui ou non, t'es-tu fait pincer dans une église?
— Oui, dit Jean avec une voix d'accusé qui avoue.
— Et par qui?
— Par l'abbé Blondot.
— Celui de l'évêché?
— Oui!
— Il me le paiera! s'écria Mme Gaudry détournant sa colère de Jean pour la reporter sur moi. Mais de quoi se mêle-t-il ce gros-là? Il me le paiera!... Mais comment n'as-tu pas su le faire taire? poursuivit Mme Gaudry prise d'un nouvel accès d'indignation... Il fallait l'entortiller! Je ne puis pourtant pas te suivre jusque dans les églises, pour te dire comment te tirer jd'embarras! Tiens! Tu n'es bon qu'à faire un électeur!
Elle laissa là son mari affalé sous l'outrage; « bête (comme un électeur, » la dernière injure pour un député! Puis, elle se précipita dans les rues de la ville pour juger de l'effet produit par la lettre de la loueuse le chaises. Tous ceux qu'elle rencontrait avaient à la nain V Echo de Verney; dans les groupes qui s'étaient ormes sur la place des Mules, on commentait la lettre des rires qui sonnaient comme un glas aux treilles de Mme Gaudry. Indice dont la gravité ne lui • happa point : elle passa à côté des gens qui l'hono- Qt d'ordinaire de leurs révérences cérémonieuses,
et qui ne lui firent même pas cadeau d'un coup do chapeau de troisième classe! Comment, on ne la saluail plus, elle, la toute-puissante médiatrice des grâces, la dispensatrice des palmes et des places, Notre-Dame de l'Avancement! Mme Gaudry s'afïola, crut toul perdu. Elle aperçut le sieur Balluchot, cordonnier, lampiste de la loge et délégué administratif de la République française, qui tenait dans ses mains noires de poix le journal abominable, et qui s'en allait d'un groupe à l'autre en levant vers la nue des bras lourds d'indignation.
En passant, elle l'entendit qui proférait : — Nous sommes trahis! Nous sommes tra Gaudry est dans la calotte! Ah! je comprends maintenant pourquoi, l'autre jour, il m'envoyait à la réunion, malgré que j'avais trois paires de souliers à ressemeler pour la recette générale! Il ne voulait pas que je le visse entrer à l'église où il allait faire ses mômeries, comme un ratichon! Ah! ah! Gaudry est un cagot!
Au fond, ce qui navrait le plus le délégué, c'était de ne pouvoir dénoncer Jean Gaudry. Espionner était pour Balluchot une vocation, dénoncer était un besoin. Il se sentait porté par une pente naturelle de l'âme à la délation et il avait pris rang dans la batterie des mouchards nationaux bien avant qu'elle ne fût reconnue d'utilité publique. Dénoncer Jean Gaudry. il y avait, certes, bien songé! Mais, à qui? « Tout, se disait-il, est, pour l'instant, sens dessus dessous chez nous (c'est en ces termes qu'il parlait du ministère de l'intérieur). Le ministre a d'autres chats à fouettei
m'entendre : il faut qu'il nous fasse de bonnes élections. Et puis, qui sait si Gaudry ne sera pas, lemain, ministre à la place du patron actuel? » Aussi lovait -il prudent de se réserver et de traduire son adignation, non par des fiches — les écrits restent, — nais seulement par des discours publics que le vent importerait.
Entendant les propos du délégué, Mme Gaudry ,ut prise de rage, de désespoir. Elle tendit le poing
la direction de l'évêché — elle savait que je m'y rouvais, à pareille heure, dans les bureaux delachan- •'llerie.
— Canaille d'abbé Blondot! s'écria-t-elle. Je le uerai!
Ramassée en son embonpoint qu'aggravait encore sa ourte taille, toute ronde, toute rouge, enflammée, •rête à éclater au moindre choc, Mme Gaudry roulait ar les rues de la ville, faisant songer à l'une de ces ouïes de feu qui, les jours d'orage, promènent la )udre au-dessus des maisons. Au contact de chaque orsonne connue qu'elle rencontrait, elle faisait explo- 'Hi.
— Vous savez, disait-elle, c'est cet abbé Blondot ni a écrit l'article! Je le tuerai! Oui, je le tuerai!
Puis, elle reprenait sa course et allait éclater plus in,
— Vous savez, je le tuerai! Pan! pan! pan!
Et Mme Gaudry déchargeait dans l'espace un re- ►lver imaginaire. Elle voulait ma peau. Il lui fallait i a peau!
Vers les onze heures du matin, je reçus un mot d< la préfète, Mme Poussignol-Blismes, m'invitant à me tenir sur mes gardes. « Mme Gaudry a juré de vous assassiner, me disait-elle. Je ne veux bien voir là qu'une fanfaronnade de Marseillaise, mais, avec uik femme aussi impétueuse que Mme Gaudry, il est prudent d'être sur la défensive. On ne sait jamais jusqu'où peut l'entraîner son tempérament. »
— Bah! me dis-je, la balle qui doit me perfora n'est pas encore fondue!
Vers une heure de l'après-midi, comme je me levaide table à mon domicile, rue des Genovéfains, Pru dence vint m' annoncer :
— C'est la femme de ce ch'ti député qui voudrai vous voir! Elle est là, dans le salon, rouge comme ui coq et qu'elle roule ses gros yeux qui sont larges comim des œufs sur le plat! Ma parole, et qu'elle soufïle e qu'elle braille : « Je veux voir le chancelier! » Elle étai là qu'elle sautait sur ses pieds, qu'elle s'impatientait qu'elle gesticulait : « Faut pas vous tournebouler comm ça, que je lui ai dit; vous allez le voir, le chancelier! Vous savez, vous ne ferez pas mal, monsieur Blondot de tenir un pot d'eau tout prêt pour le lui jeter à la figur< si elle fait trop de simagrées : elle est dérangée, cett bonne femme-là! C'est l'orgueil, quoi! Parce qu'on es la femme d'un député! Quéque chose de propre q Gaudry!
Tandis que Prudence s'abandonnait ainsi à instinct qui la porte à encombrer les heures de ma vi de paroles intempestives, je considérai l'immensit
de mon infortune : Mme Gaudry venait m'assassiner à domicile! Je sentis comme un frisson me parcourir fie corps; mais je pensai qu'il ne serait pas digne d'un 'homme de reculer devant une femme, fût-elle chargée à mitraille, comme devait l'être Mme Gaudry. Je dis bravement :
— Eh bien, j'y vais!
— Vous savez, fit Prudence, un pot d'eau à la Igure! Il n'y a que ça pour les calmer quand elles sont ians cet état-là!
J'entrai au salon et j'aperçus Mme Gaudry debout
nt la cheminée' et qui me regardait. Mes yeux se
portèrent sur ses mains qui, sans doute, tenaient l'ins-
rument du crime : point de revolver! Mme Gaudry ne
)ortait qu'une innocente ombrelle. Gomme elle est de
ang ardent et, par sa mère, d'une race où l'on joue du
•oignard ou du stylet comme d'un éventail, je me
s. J'évitai de m'approcher et restai le dos appuyé
L la porte par laquelle j'étais entré, faisant ainsi face
Mme Gaudry, prêt à prévenir tous ses mouvements:
Qui sait, me dis-je, si elle n'a pas quelque poignard
aché sous son manteau? Une Italienne ! » Mme Gaudry,
ai peut -être ne comprenait rien à ma manœuvre,
larcha résolument vers moi... Elle vint à moi, droite,
accusatrice, me fixant de son grand œil noir qui
illuminait de lueurs tragiques :
— C'est vous qui êtes la loueuse de chaises! fit-elle. uitile de nier, je sais tout!
paroles étaient proférées du ton péremptoire ie prend unjuge d'instruction pour dire au candidat
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à la guillotine qui passe devant lui : « C'est vous qu avez assassiné la vieille femme! »
Je ne bronchai pas et me contentai de répondre . ce brusque interrogatoire par un sourire averti.
— Oui, c'est vous qui avez écrit la lettre infâme reprit Mme Gaudry... Eh bien, cela vous coûtera cher
Comme, à ce moment-là, Mme Gaudry passait 1 main droite sous son manteau, sans doute pour ; prendre son mouchoir, je crus qu'elle cherchait 1 poignard ou le revolver. J'eus comme un soubresau et je me raidis contre la porte, tout prêt à la désarmei
Elle comprit le sens de mon mouvement :
— Oh! fit-elle avec précipitation, je ne veux poin vous tuer! J'y ai renoncé. Je serais bien avancée, quan< vous seriez mort! Ce n'est pas cela qui ferait élire mo mari! Mais cela vous coûtera cher, tout de mêm( J'irai trouver mon évêque et il vous enverra en péni tence dans un couvent de moines!
— Oh! oh! fis- je avec un rire de défi, dans un cou vent de moines! Il n'y a plus de moines en Franc* Vous les avez tous expulsés : ainsi, vous vous ête coupé l'herbe sous le pied! Où diable allez-vous don faire mettre à l'avenir les curés dont vous aurez à vou plaindre?
— Vous riez, monsieur Blondot? fit Mme Gaudn sévère. Tenez, vous n'avez pas de cœur! Vous ôti impitoyable! Vous...
Brusquement, Mme Gaudry s'arrêta dans sa dialrib< La flamme de ses yeux sembla s'éteindre, sa figur contractée par la colère se détendit, ses traits s'adou
SKPARONS-NOUS 191
irent, et un sourire dolent, un sourire qui demandait xrâco, vint se poser sur ses lèvres :
— Monsieur Blondot, fit-elle d'une voix insinuante, air un ton d'aimable reproche, vous voulez donc nous aettre sur la paille?
Je compris toute l'imminence et la gravité du danger. loutre Mme Gaudry armée de revolvers et de stylets, ontre Mme Gaudry chargée à mitraille, je pouvais ne défendre; mais contre une Rosita implorante, qui enait m'envelopper de ses roueries, que pouvais-je? e me sentais trembler. Elle voulait bien me laisser t vie, mais elle venait m'arracher quelque concession, uelque capitulation dont saignerait ma conscience! e pris le ferme propos de résister au charme souverain u grand œil noir : « Je serai de roc, » me dis-je.
Comme je me tenais coi, Mme Gaudry reprit :
— Alors, monsieur Blondot, c'est bien vrai, vous vez juré de nous mettre sur la paille?
— Oh! madame, fis-je, avec un geste de protestaon, mes intentions ne sont pas si noires!
— Mais enfin, mon pauvre monsieur Blondot, t-elle d'une voix qui larmoyait, qu'est-ce que vous «liez que je fasse de mon mari, s'il est blackboulé?
rais en jolie posture, moi, avec sur les bras un ►mme qui ne serait même pas député! Quand on est la Chambre depuis vingt ans, on n'est plus bon à •n autre chose qu'à ce métier-là! Aller de temps en mps faire son petit tour à la Chambre, papoter avec
I' amis dans les couloirs, interrompre un orateur lonnaire qui dit des bêtises à la tribune, aller se
reposer à la buvette, revenir à la séance pour interrompre un autre orateur réactionnaire qui dit encore des bêtises à la même tribune, ou bien pour applaudir un ministre; puis buvette, puis ensuite séance; puis on revient à la maison où, en attendant le dîner, — qui chez nous est toujours prêt à l'heure! — on apostille des demandes pour des électeurs, — ça, c'est assez fatigant! — voilà le métier! Je vous assure que Jean est incapable d'en prendre un autre. Il est vieux maintenant. A son âge on a perdu l'habitude de travailler pour vivre. Que voulez-vous, depuis vingt ans qu'il est député! Si vous ne vous laissez pas fléchir, nous sommes perdus! Je n'ai plus, moi, qu'à cherchei des ménages à faire! Il n'y a pas de maisons de retrait* pour les députés blackboulés! Et pourtant cela rendrait de grands services! D'abord, la France lui devrait bien ça, à mon mari : il lui a rendu assez de services
— Vous dites? fis-je, en avançant l'oreille comm* si j'eusse mal entendu, l'air souriant, sceptique et narquois.
— Je dis la vérité! reprit-elle, vexée de me voir s incrédule.
Si Mme Gaudry se permettait assez souvent, lorsqu< sa tactique l'exigeait, de donner quelques égratignun au prestige de Jean son mari, elle ne souffrait pas qu'in autre qu'elle osât y toucher. C'était son droit d'épousi son privilège!
— Mon mari, dit-elle, est un député dévoué au: intérêts de sa circonscription, toujours prêt a défendr le morceau de pain du prolétaire contre les homicide
convoitises de capitalistes aux abois. Mon mari est un bon républicain, monsieur Blondot, toujours sur la brèche pour...
Mme Gaudry allait me réciter tous les prospectus électoraux de son mari qu'elle connaissait, sans doute pour les avoir rédigés! Je pris peur.
— Madame, fis-je, l'arrêtant d'un geste au milieu de son élan, je vous en prie! Tout ce que vous me dites là, je le connais : je l'ai lu dans les circulaires que M. votre époux m'adresse ainsi qu'à tous les électeurs. La question est ailleurs. Je ne puis absolument rien pour le bonheur de M. Gaudry et pour le vôtre! La lettre est écrite; tout Verney l'a lue. Toute la circonscription la connaît maintenant! Que voulez-vous donc que j'y fasse, madame Gaudry? Scripta marient, comme jious disons entre ecclésiastiques. Les écrits restent!
— Oh! monsieur Blondot, fit Mme Gaudry, il y turait un moyen de tout arranger! Je l'ai trouvé, :noi! Et c'est pourquoi je suis en ce moment devant
ous!
— Parlez, madame, l'abbé Blondot écoute.
— Eh bien, reprit Mme Gaudry sans aucun emarras, si vous écriviez au journal VEcho de Verney
lue ce n'est pas vrai, que c'est une invention pour vous
muser, une blague, « un bateau, » comme dit une
8 mes meilleures amies, la femme d'un ministre;
Qfl vous n'avez pas rencontré mon mari à l'église
nrit-Laurent; que vous avez raconté cela pour rire!
— Oh! madame, (is-je, repoussant d'un geste cette range proposition, ce rôle de farceur, de monteur
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de « bateaux », comme on dit chez vos amies des ministères, ne me séduit pas! N'insistez pas, je vous prie!
— C'est dommage, monsieur Blondot, reprit Mme Gaudry; si vous aviez voulu nous rendre ce ser on aurait su vous récompenser. Mon mari a le bras long, vous savez. Et quand Jean sera ministre!...
Mme Gaudry suspendit sa pensée. Ces mots :«Quan«! Jean sera ministre!... » revenaient comme un refraii au bout de toutes ses promesses électorales. « Quaw Jean sera ministre!... » Cette phrase qu'elle prononçai' les yeux au ciel, avec un geste de prophétesse, et qu'ell* n'achevait jamais pour laisser à l'électeur la j'oie d« la garnir de ses convoitises, ouvrait aux rega^ séduits du contribuable les perspectives enchantées, lu donnait comme une vue panoramique de la Terre pro mise. Quand Jean serait ministre, les bureaux de taba germeraient comme les blés du sol rajeuni de la vieill Gaule. Quand Jean serait ministre, comme les fillette qui s'en vont prendre une poupée à l'arbre de Noël, o n'aurait qu'à tendre la main pour cueillir les palme et les croix, ces petits joujoux si jolis et qui amusen tant les Français, peuple de grands enfants. Tout ) monde serait décoré de toutes espèces de chose- L'ouvrier aurait tous les jours son couvert mis à 1 table d'hôte du bonheur : l'humanité, qui avait conn l'âge de fer, l'âge d'or, connaîtrait enfin l'âge de ruol Et la France serait une grande ruche où toutes l< abeilles bourdonneraient la louange de leur reine I faisante, Mme Rosita Gaudry! Ah! oui, quand serait ministre!...
A mon sourire quelque peu sceptique, Mme Gaudry comprit que la vertu de cette phrase : « Et quand Jean sera ministre... «n'avait point opéré en moi. Il lui fallait signer. Elle me regarda, flatteuse, admirative :
— Quel bel évêque vous feriez, monsieur Blondot, s'écria-t-elle, avec votre taille, votre stature imposante, votre tête, votre figure, votre air! Un évêque de vitrail!
Et Mme Gaudry se recula d'un pas, pour mieux
uger de l'effet que je pouvais produire à distance.
Te compris qu'elle voulait essayer sur moi la manœuvre
(u'elle employait — sans grand succès, je dois le dire
- auprès de tous les curés de la circonscription.
Elle appelait cà son secours le Concordat!
— Oui, dit-elle, je vous ferais évêque, monieur Blondot!
— J'avais toujours cru, objectai-je, que c'était le ape qui faisait les évêques! Monsieur votre mari, qui >t tonsuré honoraire, aurait pu vous dire!
Mme Gaudry se redressa dans l'orgueil de sa puisince méconnue :
— C'est le pape, assurément, dit-elle, mais le pape it des évêques avec les messieurs que nous lui dési-
is! Nous fournissons le canevas sur lequel brode Saint-Père. Il ne peut pourtant pas connaître dans fond de l'âme les milliers et milliers de curés qui ut sur la lerro et savoir ceux qui méritent de l'avan-
ImeEi. Il faut bien que quelqu'un les lui signale! En ance, c'est nous qui en sommes chargés, et par le ncordat, s'il vous plaît! J<' dis « nous » parce qm\
106 SKI»AltONS-NOUS
bien sûr, je ne suis pas seule! Nous sommes plusieurs qui voulons bien nous occuper de la nomination dfli évêques, toutes dames qui touchons au gouvernement: femmes de ministres, de sénateurs, de députés, de dignitaires de la franc-maçonnerie; les autres dames, ça ne compte pas en République! Parfois, nous avons chacune notre candidat pour un poste. Alors, nous nous chamaillons bien un peu, mais on finit toujours par s'arranger. Ces dames sont assez accommodantes, mais moi je suis gentille avec elles! On fait, entre soi, des petits accords : « Pour cette fois, faites nommer le vôtre; la prochaine fois, vous m'aiderez à faire passer le mien! » Et d'autres combinaisons de cette espèce. Ah! nous savons nous débrouiller!
— Oui, dis-je, vous pratiquez la maxime : « Aidetoi, le diable t'aidera! »
Mme Gaudry me regarda, vexée.
— Laissez-moi donc tranquille avec votre diable! s'écria-t-elle. Les prêtres en ont toujours plein la bouche de leur diable, et c'est toujours pour en dire du mal! Qu'est-ce qu'il vous a fait, après tout? Au fond, il est bon garçon, le diable! Il rend des services. Il a le bras long!
— Naturellement, fis-je, puisqu'il est du Bloc!
— Nous disons au pape, poursuivit-elle : « Prenez celui-ci. » Presque toujours il le prend. S'il le refuse, alors nous nous entêtons!...
— Oui, je sais, fis-je impatienté, vous avez fait ces confidences à tous les curés de la circonscription!
— Ah! ils vous ont raconté!... Mon Dieu, que c'est
bavard, des hommes! Oui, bon gré, mal gré, le pape vous aurait pris! Si vous aviez été bien poussé — et je m'en charge! — Rome vous aurait avalé, si gros que vous soyez! Tenez qu'est-ce qu'il serait sans moi, l'abbé Martène? Un méchant petit vicaire général de quatre sous! (Hélas! c'était vrai, sauf pour les quatre sous!) Tandis qu'il est évêque! De simple soldat, de lieutenant tout au plus, il est passé général, du jour au lendemain! Personne au-dessus de lui que le pape, — et il est si loin! — et que le ministre; mais les évêques savent le moyen de l'envoyer promener! Ils ont bien raison : pour ce qu'ils risquent!... Ah! c'est quelque chose que d'être évêque, monsieur Blondot! On vous appelle Monseigneur comme un Dauphin de France. « Sa Grandeur Monseigneur Blondot », eh! eh! cela sonne! On vous parle à la troisième personne comme aux nobles : Monseigneur veut-il? Sa Grandeur daignerait-elle? » ho a ses armes, tout comme un prince ou un duc, avec tel tours et des étoiles au milieu! On a un palais, un •arrosse, des chevaux, des laquais, une belle robe vioette avec une grande queue qui traîne, des gants iolets, un anneau avec une améthyste et tout plein le petits diamants autour, une croix d'or, un grand •âton d'or sur lequel on s'appuie lorsqu'on passe najestueusement dans les cathédrales en bénissant fl fronts prosternés (ce disant, Mme Gaudry, très rtve,se mil à marcher en se donnant L'air imposant I en distribuant des bénédictions à droite <ii à gauche). loi, je ne comprends pas, poursuivit-elle, que tous lires ne demandent pointa être évoques : c'est si
l'tS SÉPARONS-NOUS
beau! Oh! le superbe Monseigneur que vous feriez quand, les jours de fête, vous nous apparaîtriez tout couvert d'or, avec une mitre d'or sur la tête, de l'or à vos pieds, de l'or à vos mains. Monsieur Blondot, vous seriez tout en or! Tenez, il me semble que je vous vois!
Et Mme Gaudry me considérait; sa figure se dilatait de joie, ses yeux s'illuminaient d'extase. Elle ne « voyait » dans toute la pompe des habits pontificaux.
— Oh! monsieur Blondot, poursuivit-elle d'une voix de mendiante exercée, je vous en prie, je vous en conjure, mon cher bon monsieur Blondot, ne nous mettez pas sur la paille, laissez-vous faire évêqne! Tenez, je suis à vos pieds!
Ce n'était pas d'une vaine métaphore dont elle me menaçait là. Elle allait se jeter à deux genoux sur le parquet, tout comme une héroïne de tragédie classique qui veut toucher le cœur du roi et lui arracher une grâce. Je prévins son mouvement :
— Madame, dis-je, épargnez- moi de pareille manifestations! Si vous êtes fatiguée, veuillez voue asseoir, mais...
— Mon cher monsieur Blondot, répétait-elle l'accent de plus en plus quêteur, je vous en conjure laissez-vous faire évêque!
Tout en elle implorait : sa voix, son geste, ses yeu? sa bouche, son nez, son menton, jusqu'à l'énonn rose qui empanachait son chapeau et qui s'inclinai sur sa tige et se penchait suppliante vers moi. J
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là, sous les yeux, la statue vivante et parlante de la PHère!
— Je vous en conjure, répétait Mme Gaudry, mon cher monsieur Blondot, ne nous mettez pas sur la paille! Laissez-vous faire évêque!
Et, de sa main droite convulsée, Rosita tordait son poignet gauche tandis que ses yeux roulaient dans sa énormes, douloureux, éperdus. Mme Gaudry jouait avec un art consommé son rôle de tentatrice. 'Je résolus de lui faire comprendre qu'elle ne devait pas prolonger plus longtemps cette séance de comédie. Il était temps de prononcer mon vade rétro, Salarias (1).
— Madame, lui dis-je, si le diable en personne venait ici me proposer l'épiscopat avec une crosse l'une main et une mitre de l'autre, savez-vous bien se que je ferais?
— Je ne sais pas, moi!
— Eh bien, j'irais chercher de l'eau bénite et j'en ^])<Tgerais le tentateur!
— Alors, c'est vrai, fit Mme Gaudry, se croisant * bras sur la poitrine, l'air indigné, vous me prenez our le diable? C'est votre marotte!
— Non, dis-je, en éclatant de rire, puisque je ne ais pas chercher d'eau bénite!
— Méchant! méchant! ajouta-t-ellc en me regarnit et tandis qu'elle ponctuait chaque « méchant » ii ii hochement de tête.
Et, sans perdre de temps à recevoir mes civilités,
(1) « Retire-toi, Satan!»
!Oft SKPARONS-NOUS
elle courut vers la porte et disparut, me laissant abasourdi. Je ne savais, au juste, si je devais rire ou nundigner. Par tempérament, par habitude, je me décidai pour le premier parti : j'en vins à trouver Mme Gaudry très drôle et même passablement ridicule.
Mme Gaudry n'était pas femme à se résigner à la défaite, surtout lorsqu'il s'agissait de l'élection de son mari! Ah! mais elle ne voulait pas coucher sur la paille! Aussi, dès le lendemain du jour où parut l'article, la douleur lancinante des premières impressions s'étant calmée, elle résolut de « travailler » la ville. Une opinion tendait à s'installer dans l'esprit de beaucoup de gens, des amis, des frères : « Le citoyen Gaudry n'était qu'un polichinelle. Quelle idée d'aller en dévotion dans une église, d'aller faire le dévot sans être malade, sans être harcelé par la mort! » Oh! on lui passait très volontiers ses « frousses » et ses confessions précipitées et ses conversions répétées au moment de ses quarante degrés de fièvre, quand la mort s'annonçait et que le cher député semblait ne devoir pas retarder beaucoup son départ pour les vacances éternelles. Plus d'un « anticalotin », je dis des plus fervents, se disait à part soi : « Si j'étais près de mourir, il est probable que je ferais comme mon député. On enverrait chercher le curé! » Mais en pleine santé, aller réciter des patenôtres dans une église, comme une bonne femme de la congrégation, c'était de la faiblesse, de la lâcheté! « Pas de principes, notre député, gémissait-on dans le parti de l'anticalote. » Les malheureux ! Ils avaient mis vingt ans à s'en apercevoir! Electeurs!
SKPARONS-NOUS 201
Notre député est un polichinelle, » telle était l'opinion
que Mme Gaudry voyait avec terreur se propager :
il fallait au plus vite la déloger des cerveaux antica-
lotins. Elle s'y employa tout aussitôt avec un zèle
qu'attisait la peur d'un échec possible, vraisemblable.
Mme Gaudry adopta pour son usage une version
(nouvelle de « l'incident de l'église Saint-Laurent » et
la porta triomphalement chez les électeurs francs-
ons. « Mais oui, son mari avait été vu dans une
église, mais qu'y avait-il d'extraordinaire à cela?
L'église Saint-Laurent est classée comme monument
historique; c'est le joyau de Verney et, tous les ans,
de nombreux touristes viennent visiter le vieil édifice,
3e qui n'est pas pour déplaire aux hôteliers et com-
aerçants de la ville. » — Mme Gaudry appuyait sur
ette considération. — Or, Jean qui a toujours présent
\ l'esprit l'intérêt de ses électeurs, et qui est membre
oujours réélu de la commission des Beaux-Arts, était
illé visiter l'église dont certaines parties, comme
•hacun sait, ont besoin de réparations. M. Gaudry
■•■niait tout simplement juger par lui-même du dégât
•t savoir quelle somme il devait implorer de la com-
nission dont il était membre. Ainsi, même dans les
• glises, il travaillait pour ses électeurs.» Les citoyens
ne demandaient qu'à se laisser convaincre : « Aussi,
tous nous disions! » faisaient-ils et ils revenaient avec
ni confiance toute fraîche à Jean Gaudry. Il y avait
>ien l'estimable Balluchot, le cordonnier de la place
>aint-Laurent, qui semblait rebelle à la persuasion et
liait encore : « Nous sommes trahis! » mais Mme Gau-
dry, pour lui fermer la bouche, alla lui offrir une clientèle fructueuse : le ressemelage des souliers des lycée». Elle en avait parlé à l'économe, au concierge, et avait conclu avec eux une sorte de convention. L'estimable Balluchot se déclara convaincu, avec une précipitation qui étonna Mme Gaudry; elle était bien résolue, en cas de résistance, à lui proposer les palmes! « Ouf! fit-elle, en sortant de l'échoppe où Balluchot tirait le ligneul aux heures où ses fonctions officielles lui laissaient quelques loisirs. Encore un de muselé! Ah! il n'est pas commode à manier, ce gnafï! Il en prend des airs, maintenant! » C'est qu'en effet, depuis que la délation avait reçu droit de cité dans la République, depuis qu'investi des droits de délégué, le ressemeleur de la place Saint-Laurent était devenu une des roues du char de l'Etat, il se gonflait. Les fonctionnaires le saluaient, car sa sympathie valait pour eux vingt ans de services, et même un peu plus. L'équipe de sous-délégués obéissait à son commandement. Vous n'étiez bon citoyen, bon républicain, honnête homme, français, que si Balluchot vous en avait donné le certificat. Et pour l'obtenir, il fallait être bon citoyen, bon républicain, honnête homme, français au goût de Balluchot et de la manière qui lui était agréable! Mme Rosita avait en lui un rival de puissance; pis que cela, un supérieur, un maître. Balluchot régnait sur la ville de Verney. Trente mille habitants mijotaient sous son couvercle.
Aux « calotins » de Verney, Mme Gaudry réservait une version considérablement revisée : « Au fond, son
mari était l'homme le plus pieux qu'elle connût. (Ici, elle donnait la nomenclature de tous les exercices de dévotion de son mari), mais il était obligé de cacher n jeu pour ne pas effaroucher les électeurs, intraitables sur l'article cléricalisme. S'il restait député, lait tout simplement par dévouement à la bonne rause, pour empêcher un mauvais de passer, ce socialiste, par exemple, qui menaçait de tout chambarder, l'Eglise et les curés, s'il était élu! Aussi les catholiques connaissaient leur devoir! »
Toutes ces affirmations adroitement semées par la ville, dosées selon le goût des personnes, leur âge, leur condition, leurs idées, avaient en un jour retourné l'opinion. Le grand œil noir était allé de victoire en victoire, réchauffant les amitiés qui se glaçaient, ressuscitant des sympathies qui se laissaient mourir, amadouant les consciences, préparant les cœurs : le 'mensonge avait fait le reste. Je ne tardai pas à m'en •apercevoir. Comme je rentrais chez moi pour le dîner, je rencontrai Mme de Tessancourt, présidente, à Vérin y, de « l'Œuvre des églises pauvres ».
— Vous savez, monsieur Blondot, me dit cette KCellente personne, à qui son âge donne le privilège :ie conseiller tout le monde, même les prêtres, vous levriez peut-être ménager un peu plus M. Jean Gaudry! Je sors d'une réunion de « l'Œuvre des églises pauvres ». Nous nous sommes, en travaillant, naturellement tttretenues des événements politiques. Chacun sait [ne vous êtes l'auteur de la lettre signée « la loueuse le i haises ». Eh bien, toutes ces daines sont de mon
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avis : il importe de ménager M. Gaudry! De cœur, voyez vous, il est des nôtres. Un homme qui prie est bier près de la conversion! Il ne faudrait pas découragei d'aussi bonnes intentions, surtout en ce moment, oî l'on doit, à tout prix, évincer le socialiste qui ferait une guerre à mort à notre sainte religion! « Allons, pensai-je, le charme opère! » Quelques minutes après, en m'asseyant à ma tabl< pour le dîner, je songeais à l'étrange fascination qu'exer çait cette Mme Gaudry sur tous ceux qu'elle voulait vaincre, lorsque Prudence parut. Elle apportait un* soupière odoriférante. Tandis qu'elle la posait sur I; table, elle me dit, non sans une certaine gêne :
— M'est avis, monsieur Blondot, que vous devries être moins rufe (1) avec les Gaudry et ne pas leur chercher toute la journée des poux dans la tête, comme vou; faites! Après tout, c'est du bon monde!
Je regardai fixement ma gouvernante :
— Vous aussi! m'écriai-je. Prudence, vous êtes sou; le charme du grand œil noir. Ne me cachez rien : vou? avez vu Mme Gaudry?
Prudence resta un instant sans répondre, baissant la tête et lissant de son ongle l'ourlet de son tablier
— Eh bien oui! finit-elle par dire. Mme Gaudry esi revenue ici, après votre départ, pour me parler!
— A vous! Et qu'est-ce qu'elle attend de vous?
— Ma foi! ma foi! fit Prudence de plus en pi embarrassée, je ne sais pas comment m'y prendre!
(l)Rude.
— Enfin, qu'attend-elle de vous?
— Mme Gaudry, dit Prudence faisant effort sur elle-même, voudrait que je vous entortille!
— Elle voudrait que vous m'entortillassiez? Qu'est- >e que vous chantez là? dis-je, fronçant le sourcil, l'œil
ère.
— Que je vous fasse voter pour son mari et que vous intortilliez vos amis pour qu'ils votent pour M. Gaudry et que vos amis en entortillent d'autres qui en entortilleront d'autres... Enfin, je sais pas, moi... ce ju'on appelle les élections, quoi!
— Et qu'avez-vous répondu à Mme Gaudry?
— Je lui ai dit que je n'avais pas de pouvoir sur pus et que sûrement vous ne m'écouteriez pas!
— Et qu'a-t-elle répliqué?
— Ce qu'elle a répliqué? Elle a répliqué : « Madame Vudence, vous êtes une vieille bête! » Ah! dame! elle M franche!
— Et comment a-t-elle justifié cette appellation lutôt dure?
— Dame! reprit Prudence, elle m'a dit : « On voit ien que vous n'avez pas été mariée, vous! Vous ne tvez pas comment ça s'entortille, un homme! Quand i veut amener un homme à faire ce qu'il doit, c'estdire ce que vous avez décidé, on a toujours soin de i donner, à son repas, des plats de son goût, des pet»'s (batteries, — ils en raffolent! 11 n'y a rien à ire, voyez-vous, avec un estomac de mauvaise hu- BUr!
— Ah! je comprends, Prudence, pourquoi vous
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m'avez servi ce potage velouté que vous ne donnai que dans les dîners de première classe, et jamais pour moi tout seul!
— Et puis, poursuivit Prudence, Mme Gaudry m'a dit : « Quand un homme a l'estomac bien préparé, il est prêt à écouter tout ce qu'on lui racontera : on en fait ce qu'on veut, si l'on sait s'y prendre! Tenez, une supposition : vous voulez entortiller le chanoine Blondot, et le faire voter pour mon mari; vous lui glissez d'abord un petit mot, sans avoir l'air de rif-n : « Ce pauvre M. Gaudry; s'il n'était pas élu, il en « mourrait! Ce serait dommage : un si brave homme! » Et c'est tout pour l'instant. Puis, toujours sans avoir l'air de rien, on replace un autre petit mot, un moment après : « Paraîtrait que ce pauvre M. Gaudry aurait « pour concurrent une espèce d'anarchiste qui ne vaut « pas les quatre fers d'un chien! Il a abandonné sa femme, « envoyé ses enfants aux Enfants-trouvés. Du reste, il « doit partout et il bat sa mère. » Une fois le deuxième jalon bien planté, vous retournez à votre besogne. Le lendemain, vous y allez plus rondement, le terrain est préparé : « J'espère bien, monsieur Blondot, que vous « ne voterez pas pour cette canaille d'anarchiste, celui «qui doit partout et qui bat sa mère.» Si le patron fait la moue et a l'air de dire qu'on se mêle de ce qui ne vous regarde pas, alors on a recours au grand moyen, celui qui réussit toujours : on boude! On boude un jour, deux jours, trois jours. Pas une parole, mais une correction de croque-mort dans le service. Eh bien, croyez mon expérience, ma chère Prudence, il n'y a
pas un seul homme qui puisse résister à ça! Tous, ils aiment mieux faire nos volontés que d'avoir devant eux une tête de femme qui se rechigne! M. Blondot préférerait mille fois faire voter pour nous tous les icurés du diocèse que d'avoir pour horizon, pendant des journées, la figure d'une Prudence toute ravagée de mauvaise humeur, sans compter que — je puis bien Vous dire ça! — vous n'êtes pas déjà jolie à revendre, tan temps ordinaire, ma pauvre vieille! » Ah dame! elle >t franche!
— Je vous conseille d'essayer du silence, Prudence. Juand vous voudrez me corriger, infligez-moi trois ■ ours de bouderie, si vous en avez le courage. Le plus )uni, ce ne sera peut-être pas moi!
— Oh! dame, fit Prudence, ce serait dur! Mais peuttre que les personnes du grand monde!... Moi, je vous apporte ce que m'a dit Mme Gaudry, ou du moins
peu près, car elle en a un bagout! Et pas fière! Et onne! Et charitable! Et aussi dévote qu'un curé!
— Mais enfin, Prudence, lui dis-je, d'où vient cette onversion si subite? Hier encore vous traitiez Mme Gau- «ry de vieille comédienne, de danseuse. Vous ne laisiez jamais une occasion de la dénigrer, et voilà qu'aujurd'hui, brusquement, vous lui reconnaissez toutes ls vertus. C'est donc parce qu'elle est venue vous prier e m'entortiller?
— Non, dit la gouvernante. Mais il faut que je vous ise, ajouta-t-elle d'un ton de mystère, Mme Gaudry i I promis sa protection!
— Sa protection! Vous voulez donc être décorée?
208 SKPARONSNOUS
— Décorée! je ne sais seulement pas ce que c'est! Non, mais elle m'a promis de faire nommer facteur mon neveu qui revient du régiment; vous savez bien, le gros René, le garçon de ma sœur Louise. Mme Gaudry m'a dit que, si son mari était élu, le gros René serait facteur. C'est ça qui en serait une chance! Et puis, elle a ajouté, la dame, que quand son homme serait ministre, alors, alors, alors... Ça sera une vraie bénédiction jDOur le pays, quoi!
— Ah! oui, m'écriai-je, quand Jean sera mini- L'âge de ruolz!
Et, souriant à ces heureuses perspectives, Prudenc < s'en alla conter sa joie à ses casseroles qu'elle malmène un peu plus que de raison pour les réveiller de leui torpeur.
« Ainsi, me disais-je en achevant mon repas, voilî par quels procédés cette Marseillaise règne à Verne\ et gouverne la conscience des électeurs. Dans combier de ménages n'a-t-elle pas tenté d'avoir comme chei moi une associée, une complice! Etonnons-nous aprè cela de sa puissance sur l'opinion! »
Ces considérations avaient déjà déposé en mo quelque mauvaise humeur, lorsque, sur la fin du repas au fromage, Prudence revint de la cuisine et me dit suppliante, les mains jointes :
— N'est-ce pas, monsieur Blondot, que vous votere; pour M. Gaudry, pour que le fils à ma sœur soit facteur
Je la regardai. Prudence avait la pose, le g< presque les inflexions de voix de Mme Gaudry.
— Allons, fis-je impatienté, me levant et jetanl
brusquement ma serviette sur la table, c'est l'entortillage qui continue! J'en ai assez d'entendre chanter l« louanges de ce vieux* polichinelle! Qu'on ne me parle plus de lui!
Je laissai là Prudence, un plat dans les mains et que la stupeur clouait au parquet et j'entrai dans mon cabinet en faisant claquer la porte.
Installé dans mon fauteuil, j'établis le bilan électoral de la journée. « Hier, me dis-je,le candidat libéral triomphait, le socialiste exultait, le Gaudry se terrait, considérant les profondeurs de l'abîme où il allait bientôt rouler. Tout Verney s'amusait à ses dépens; pn le traitait de sauteur, d'escamoteur, de farceur, li'amuseur, de bateleur, et déjà on l'inscrivait au nartyrologe des députés blackboulés : il est maintenant • devenu notre grand homme, notre héros, notre sauveur! Le matin, la ville de Verney s'était réveillée jintigaudriote : le soir, elle se couchait gaudriote. Et 6 nie voyais avec une gouvernante frappée d'une ttaque de gaudriotisme subit, aigu! Elle avait passé iarmi nous, l'ambassadrice du Bloc, la porteuse de ourires et de promesses, la Petite Sœur des pauvres inctionnaires. La faction des calotins était encore ne fois vaincue. Rosita, pour accomplir ce prodige, 'avait demandé qu'un jour!
Il fallut plus de douze heures à Napoléon pour battre I \ii>tro-Russes à Austerlitz!
Mme Gaudry voulait bien me laisser la vie, et renonçait, pour un temps, à me faire évêque. Peut-être même m'avait-elle pardonné mon crime commis sous le pseudonyme enjuponné de « la loueuse de chaises ». La femme de notre député oubliait très vite les injures lorsqu'elle ne voyait aucun profit à les venger. Il en allait tout autrement dans sa famille. Travaillée par la rancune et la peur, la tribu gaudriote tramait contre moi de maçonniques complots. Pour me punir de mon forfait, on avait juré de me réduire à la mendicité. M. Jean Gaudry s'en vint trouver Mgr Martène et lui signifia qu'il eût « à se priver des services de son chancelier, l'abbé Blondot, prêtre factieux, de l'espèce la plus dangereuse ». L'évêque se récria :
— Mais, monsieur le député, savez-vous que, si je me sépare de M. Blondot, je m'expose à des mésaventures fort désagréables? Mes curés sont capables d( se soulever contre moi, de me refuser obéissance. Déjà mon goût pour la conciliation m'a rendu presque sus pect auprès de plusieurs d'entre eux. Eh bien, non cette fois, c'est impossible : je ne puis aller jusqu'oi vous voulez m'amener! Je ne puis déférer à votre désir Le sort qui fut fait à mes collègues, Mgr Lepan, d< Glandève, et Mgr Sudest, de Lescar, pourrait, au besoin
ic donner à réfléchir! Je sais bien que ces deux évêques rit vu se dresser contre eux certaines accusations 'un genre spécial qui, si elles étaient articulées contre îoi, ne trouveraient aucun crédit auprès de mes prêtres : s connaissent leur évêque! Il n'en est pas moins vrai ue s'ils refusaient, un beau jour, de se soumettre mon autorité comme étant celle d'un évêque indigne...
— Nous vous soutiendrions, Monseigneur, dit [. Gaudry. Le gouvernement...
— Oh! oh! fit Monseigneur avec un rire sceptique, si , gouvernement se mêlait de l'affaire, alors, je serais °rdu! Un gouvernement — le nôtre spécialement, i suis obligé de l'avouer — ne dispose d'aucun moyen
ur imposer à des prêtres le respect pour leur évêque! ns une pareille lutte, vous, le gouvernement, vous s désarmé! L'évêque, lui aussi, ne peut forcer l'esîe de ses prêtres : lui aussi est désarmé!
— Désarmé! ricana M. Gaudry. Désarmé! Non! non! vêques amis du ministère ne sont pas désarmés
1 pareil cas! Et si votre Mgr Sudest eût été un peu us malin, le jour où ses polissons de séminaristes ît refusé de marcher à l'ordination, il aurait requis troupe — puisque l'évêque était de nos amis, le inistre la lui eût prêtée de grand cœur! — et il aurait it empoigner ses récalcitrants par des soldats qui s tussent conduits un par un, baïonnette au canon, la cathédrale où l'évêque les aurait arrosés, tout à son se, de ses huiles et de ses prières! Si l'un de ces garne- Bnts eût fait mine de broncher et eût voulu s'esquiver, imcier — un officier, expurgé bien entendu, un « nou-
212 SEPARONS-iN'OUS
velle couche » : les autres eussent fait des embarras! — aurait levé son sabre! Ah! bien, les petits jeunes gem se seraient couchés sur la dalle, dans un fameux élan je vous assure! Deux baïonnettes et un sabre d'officiei républicain, c'est plus qu'il n'en faut pour ramener i la raison de jeunes soutanes révoltées! Oui, Monsei gneur, un évêque est fort s'il a pour lui le gouverna ment!
— Et s'il a contre lui la conscience de ses prùi dit l'évêque, qu'y pourra faire le gouvernement tout son appareil? La conscience, cela ne se mène pa> baïonnette au canon! La conscience, cela ne se condamne pas à l'amende, cela ne se met pas en prison
— La conscience! fit M. Gaudry, c'est un mot toui à fait clérical! Une de vos inventions, la conscience Nous laïciserons cela aussi!... Enfin, laissons ces bali vernes : oui ou non, Monseigneur, voulez-vous relègue) cet abbé Blondot dans quelque trou lointain? A dis tance, il sera peut-être plus inoffensif!
— Je regrette, monsieur le député, fit Monseigneur mais il m'est tout à fait impossible, pour l'instant de nommer M. Blondot à un autre poste!
« Impossible. » Ce mot tombait rarement des lèvre* de notre évêque, lorsqu'un individu quelconque affilit au gouvernement formulait devant lui ses désirs 01 lui manifestait ses exigences. Cette fois, Monseigneui paraissait décidé à la résistance. Jean Gaudry nVi revenait pas. On lui avait changé son évêque!
— C'est votre dernier mot, Monseigneur? demanda t-il-
SKPARONS-NOUS 213
— Oui, monsieur le député.
— Soit! fit sèchement M. Gaudry. Vous voulez faire e votre ami l'abbé Privet un chanoine titulaire. Vous > présentez au gouvernement pour qu'il soit nommé. h bien, vous ne l'aurez pas : je m'y oppose! Ne prémtez personne, du reste, pour aucun autre poste. ucun de vos candidats ne sera agréé : je m'y oppose! .a maîtrise de votre cathédrale touchait une subvenod du budget qui lui permettait de vivre sans deander l'aumône; cette subvention, elle ne l'aura
•lus : je m'y oppose! L'immeuble dont vous avez fait ire petit séminaire n'est pas, au point de vue de la fcriété, dans une situation bien définie. C'est une tienne caserne qui fut prêtée à l'évêque en un temps l'on n'y regardait pas de très près quand il s'agist d'être agréable aux princes de l'Eglise! Nous étuarons la question. En tout cas, nous ne resterons pas ins le doute : je m'y oppose! Vous avez dans votre se, à Verney même, des chapelles ouvertes au îblic et qui ne sont pas concordataires; elles seront rmées : je le veux! Vous avez des établissements consistes qui, sur un mot de moi, ne seraient pas rmés avant dix ans peut-être. Ce mot, je ne le ononcerai pas. Bien au contraire, j'agirai. Vos chers de où vous couvez si tendrement les futurs enneis de la République seront tous jetés bas : je le ux!
1 — Mais, monsieur le député, fit Monseigneur effaré, vous prie de considérer qu'il m'est tout à fait impos-
— Oui ou non, reprit M. Gaudry d'un ion bref, mi voyez-vous M. Blondot?
Monseigneur, tête baissée, méditait :
— Eh bien, non, dit-il après un silence. M. Blondo restera chancelier! Je ne puis pas...
— Alors, soit! dit M. Gaudry, usant d'une tactiqu< familière à sa femme et dont, sans doute, il avait apprii d'elle à se servir; je vous abandonne votre M. Blondot Gardez-le, mais à une condition!
— Laquelle? fit Monseigneur qui était allé jusqu'ai bout de son énergie et n'eût pas demandé mieux qu< de se laisser conduire tout doucement sur « le terraii de la conciliation » où il aimait tant à demeurer.
— Laquelle? dit M. Jean Gaudry. Eh bien, n'an nulez pas le mariage de Georges et de votre nièce! Vo curés ne se révolteront pas; ils ne sont pas juges de vo motifs! Vous n'aurez pas de raisons à leur donner C'est une affaire de conscience, comme vous savez s bien dire pour vous tirer d'embarras!
Monseigneur sursauta :
— Ah! mais, fit-il atterré, ce que vous me demande à est encore plus impossible! Ignorez-vous donc qu
c'est mon officiai, M. le vicaire général Langlet-Du fresnoy, qui est juge de la cause et qui doit prononce la sentence?
— Oh! oh! Monseigneur, fit le député narquoi.' vous ignorez que je suis un de vos diocésains les mieu éclairés sur les détours du droit canonique! Il n'y a la Chambre, dans le personnel laïc tout au moins, qu M. le ministre de l'intérieur qui peut rivaliser ave
>i:i>ARONS-NOUS 215
moi dans la partie : je crois vous l'avoir déjà dit! Eh bien, je n'ignore point que votre officiai et vous, vous De faites qu'un, canoniquement parlant! Vous êtes de droit juge de la validité d'un mariage. Votre officiai n'est que votre délégué, votre mandataire; il ne peut juger contre votre conviction et rien ne vous oblige d'adopter la sienne. C'est donc vous qui jugez la cause, non pas lui! Par conséquent, vous n'avez qu'à parler et
| il vous dira : Amen! Si le mariage de Georges est
: annulé, c'est que vous l'aurez voulu!
— Vous me permettrez de vous dire, monsieur le député, iit l'évêque, que, si vous mainteniez votre condition, vous commettriez un abus de pouvoir; ce serait un attentat à l'indépendance de ma conscience, un empiétement sur les droits spirituels des évêques!
— Oh! oh! ricana M. Jean Gaudry, les empiétements du civil sur le clergé! Chanson nouvelle, sur un vieil air! C'est un ultimatum que j'ai l'honneur de vous poser, Monseigneur : oui ou non, annulerez-vous le mariage? La solution dépend de vous seul!
L'évêque ne répondit pas et le silence tomba lourd sur les deux interlocuteurs.
— Alors, Monseigneur, fit tout à coup M. Gaudry se levant de son siège, c'est la guerre! Vous ne direz pas que je vous ai pris en traître!
— Je ferai mon devoir, fit simplement l'évêque.
— Votre devoir! riposta M. Jean Gaudry. Cela vous avancera beaucoup! Les journaux avancés du parti
al, vos intransigeants, vos radicaux, vous traitent DUS les jours de « capitulard», d'« évoque complaisant »,
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de «préfet violet», et ils vous préparent pour l'histoire lut ure une petite niche à côté de Cauchon, évêque àà Beauvais, celui qui condamna la Pucelle pour être agréable au gouvernement... anglais! Vous aurez toujours ces gens-là contre vous, car, vous le savez aussi bien que moi, ils ne désarment pas! Vous n'aurez plus l'appui du gouvernement, je m'en porte garant! Que vous restera-t-il?
Au lieu de répondre : « Mon pied pour vous prier de sortir! » comme il eût convenu, Monseigneur se tintsilencieux. Il suivait de très près les préceptes qu'il donnait à ses prêtres : « Ne provoquons, n'envenimons pas. L'Eglise et l'Etat sont unis l'un à l'autre par le lien du Concordat. Que jamais nous ne soyons la cause d'une discorde! Craignons les représailles! Concilions! » Conseils tout parfumés de sagesse! Pour mon compte, je les ai toujours, autant que le permet la fragilité humaine, mis en pratique. Je n'ignore point qu'il n'est pas dans notre vocation de faire la guerre; mais vraiment, dans la circonstance présente, était-ce bien le cas de redouter les représailles! Avoir un pied au bout de la jambe, et Jean Gaudry au bout du pied, un Jean Gaudry qui menace, qui fanfaronne, qui vous propose un marché vraiment trop parlementaire, et se tenir coi, parce qu'il y a un Concordat qui lie l'Eglise à l'Etat! Non, vraiment, ce n'est pas de la conciliation!
Le député partit en proférant :
— Eh bien, je vous ferai voir comment je m'appelle!
Ah! nui, il nous fit bien voir qu'il s'appelait Jean Sraudry! Il nous prouva surtout que, dans la tribu gaudriole, on attachait quelque intérêt à ce procès en mnulation! On savait que si Pofficialitc déclarait le piariage nul, non existant, Berthe Martène, alors déga- :»'•»• de tous scrupules, n'aurait rien de plus pressé que lie demander aux tribunaux de rompre le lien civil. lt alors Georges Gaudry n'aurait plus aucun droit d'administrateur sur la fortune présente et à venir des lartène. C'était là un malheur qu'il fallait empêcher tout prix. Pour se venger, et surtout dans le perfide spoir qu'il intimiderait la conscience de l'évêque, lOtre député organisa un « scandale » dans le diocèse v.'i la collaboration du gouvernement et d'un prêtre ii»' des habitudes invétérées d'ivrognerie dénonçaient i la sympathie de la loge. Ce fut laid, et, bien que le • nullement de cette farce n'ait eu rien de tragique, je e veux point vous cacher mon écœurement. Pour- ;ant, pour vous retracer cet acte du vaudeville élecral qui se jouait dans l'arrondissement, je ne me rois point obligé de ponctuer d'une larme chaque ;gne de mon récit.
Lidoire est, dans le département, une des citadelles h gaudriotisme. C'est, en plus, un séminaire d'homles politiques et de femmes d'Etat. On ne trouve là im des Richelieu en sabots, des Catherine de Médicis ni portent dans leurs jupes des odeurs d'étable. Les us de cette commune sont renommés dans tout le •parlement pour la férocité de leur anticléricalisme. a vue (rime soutane produit sur eux le même effet
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qu'une guenille rouge sur les taureaux. Au point de vue ecclésiastique, Lidoire est une de ces par" pénitence où les évêques envoient les prêtres qu'ils iu.j considèrent point comme la parure de leur clergé ceux de leurs curés qui ont une censure prête à leui tomber sur la tête. L'abbé Cerbot, desservant de Lidoire, était de cette farine. Depuis quelques anné< déjà, il se vantait de n'aimer que Dieu et le vin. On le laissa dire, mais bientôt le vin fut l'unique objet ck son culte. Un dimanche, à la grand'messe, l'abk Cerbot, à peu près ivre, tomba de la chaire, comme un aérolithe, sur la tête des fidèles qui, remis de leui frayeur, crièrent au scandale — c'était leur droit — et s'en furent conter la chose à Monseigneur — c'était leur devoir. L'abbé Cerbot fut interdit et un autn curé nommé à sa place. L'évêque, de plus, avait donnt au prêtre ivrogne un petit traitement : une cure dt sobriété de trois mois au grand séminaire. Celui-c s'était soumis à la sentence. Il allait quitter Lidoire lorsque les Gaudry vinrent à connaître les faits. 0 chenapan de Georges, qui, de connivence avec son père cherchait quel tour de franc-maçon il jouerait bien i l'évêque, comprit aussitôt le parti qu'il pourrait tire de la situation. Il se fit renseigner sur l'état d'âme di prêtre interdit et apprit que ce malheureux, dqnt h volonté s'était peu à peu désagrégée dans le vin, étai à la merci d'une proposition qui lui donnerait le moyens de contenter son vice chéri.
Aussitôt, un plan de guerre s'élabora dans la tête d< Georges Gaudry. Il fallait amener ce prêtre à se révol
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ter contre l'autorité de l'évoque, et le soutenir ensuite dans sa rébellion. Quel copieux scandale ce serait dont on se pourlécherait à la loge! Un prêtre ivrogne, interdit, faisant la nique à son évêque, refusant de quitter sa cure, s'y collant comme certains mollusques à leur rocher : quelle avoine pour les gaudriots! Et de quel cœur le ministre soutiendrait ce prêtre réfrac taire! Quelle jubilation chez M. Poussignol-Blismes, : fier de montrer à ceux qui pouvaient encore l'ignorer qu'un préfet doit à son ministre la soumission du idavre. Après enquête, la situation parut se présenter comme tout à fait favorable, et on jugea que l'occasion était belle de monter un magnifique scandale. Les conseillers municipaux de Lidoire possédaient l'une au moins des qualités de l'homme d'Etat : le sens pratique. Ils avaient élu comme maire M. Retournet, le plus riche propriétaire de l'endroit, dans l'astucieuse pensée que celui-ci, pour les remercier de l'honneur qu'on lui faisait, n'hésiterait pas à payer de ses deniers la construction d'un abreuvoir et d'un lavoir publics. M. Retournet se laissa élire, puis, une fois maire, refusa les subsides, et, pour donner de l'air à ses convictions intimes, ouvrit son âme toute grande et se proclama hautement antigaudriot. Les conseillers crièrent à la trahison, mais lorsqu'un maire est tiré, il faut le boire. M. Retournet fut trouvé amer, surtout lorsque, publiquement, il refusa de donner la main à l'abbé Cerbot, qui, élevé récemment à l'indignité de prêtre interdit, s'attirait par là même les sympathies des gaudriots et se laissait accaparer par eux. Soutenus
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e1 stimulés par les habitants de Lidoire qui ne pouvaient pardonner au maire sa défection, les conseillers résolurent de jouer à M. Retournet des toun d'Apaches. Il ne leur fut que trop facile de gagner Cerbot à leur parti. « Restez avec nous, lui dirent-ils; on vous défendra, vous nourrira, vous abreuvera. Le maire enragera. Vous savez qu'il voudrait vous voir loin d'ici et qu'il est pour Pévêque contre vous et contre nous! Restez notre curé! On n'en veut pas d'autre! » — « Il y a du bon, » fit en se frottant les mains M. Jean Gaudry, lorsqu'on lui eut fait l'exposé de la situation; du même coup j'atteins l'évêque et cet imbécile de maire qui s'est mis à me faire de l'opposition, qui réclame un autre curé! Un autre curé! On lui en fera chauffer un! Il faut défendre Cerbot et le garder ft Lidoire, malgré l'évêque et malgré le maire! »
Georges Gaudry se rendit à Lidoire et eut une entrevue avec l'abbé Cerbot : « Restez à Lidoire, lui dit-il, dans votre presbytère; vous serez curé malgré l'évêque. Le conseil municipal et tous les habitants sont pour vous. Tenez bon; le gouvernement vous soutient : qu'avez-vous à craindre? Vous direz la messe dimanche dans votre église et vous verrez que le nombre de vos fidèles s'accroîtra. Au besoin, moi, j'y viendrais avec mes amis! » Le curé eut l'impudeur d'accepter ce pacte dégradant. Le dimanche, il chanta la grand'messe solennellement. Les conseillers municipaux assistèrent en corps à l'office, puis, la messe finie, suivirent le curé au cabaret où l'abbé Cerbot alla faire son action de grâces! Honte!
Les feuilles gaudriotes de Verney ricanaient : VEclaireur raconta le lendemain cet exploit sacrilège d'un prêtre ivrogne, et bafoua de son mieux l'autorité du « citoyen Hippolyte », évêque de Verney. Enhardis par le succès, ils ne voyaient plus aucune raison de mettre une sourdine à leurs espoirs maçonniques : « Ce qui se passait à Lidoire était le noyau d'un schisme et on allait bientôt voir l'exemple suivi par d'autres communes. »
Mgr Martène, en apprenant ces faits, fut alarmé et perplexe. Que devait-il faire? Il avait chargé le desservant d'une paroisse voisine, en attendant l'arrivée du nouveau curé, d'aller dire la messe le dimanche à Lidoire. Celui-ci s'y était rendu, mais il n'avait pu pénétrer dans l'église gardée par la bande des amis de ,Jean Gaudry. Il avait dû rebrousser chemin sous les huées de la foule qui ne voulait pas que son ivrogne de Cerbot fût troublé dans sa digestion. Le nouveau curé levait être installé le dimanche suivant. Monseigneur «doutait des incidents. Il savait le conseil municipal obstiné dans sa haine contre le maire et toute la 'l'iilation très résolue à défendre, par tous les moyens, le curé selon son cœur, l'ivrogne, et d'empêcher le touveau desservant, nommé par l'évêque, de prendre • ssion de sa cure. Monseigneur s'adressa au préfet, t. le Concordat à la main, le pria de lui prêter aide et ecours. « Il avait nommé un nouveau desservant à idoire. Ce prêtre ne pouvait occuper son poste. Il '•mandait qu'on envoyât a Lidoire une brigade e gendarmerie pour que tous obstacles qui B'oppo-
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seraient à l'installation du nouveau curé fussent écartés. » M. le préfet consulta aussitôt M. Jean Gaudry (nul n'ignore que le député ministériel de l'arrondissement c'est la conscience du préfet). La réponse de M. Jean Gaudry ne pouvait être douteuse : « Ah çà, s'écria-t-il, est-ce qu'il aurait perdu la tête, le seigneur évêque de Verney? Recours au bras séculier, ni plus ni moins! C'est passé de mode, ces façons-là! Vraiment, lorsque je me donnais tant de mal pour faire nommer M. Martène à Verney, je le croyais plus malin!» Pandore métamorphosé en bras séculier! Qu'auraient dit les très chers frères? Quelle levée de truelles! Le préfet obéit à la direction de sa « conscience ». Il signifia à l'évêque que « le gouvernement ne disposait d'aucun moyen légal pour contraindre les habitants de Lidoire à recevoir un curé qui ne leur agréerait pas et à se séparer de celui qui leur était sympathique ». (Si sœur Antoine, cuisinière de la préfecture, connut cette réponse, elle dut infliger à M. Poussignol-Blismes quelque doux châtiment : rôti brûlé, entremets manqué, amère décoction de chicorée servie sous le pseudonyme de café.) Monseigneur cherchait obstinément à cette lamentable affaire la solution qui se dérobait.
Les gens de Lidoire semblaient de moins en moine disposés à se séparer de leur Cerbot. Georges Gaudn y avait établi son quartier général et il « travaillai! la population », pour parler l'argot des politiciens. L( fils de notre député s'éfait mis en tête de faire 01 schisme autour de l'abbé Cerbot. Oui bien, lecteur, ui schisme! Riez, si bon vous semble, mais écoutez-moi
iait, de notre part, trop de candeur que de nous
lusionner. Le coup de folie de leurs grands ancêtres
e 91, qui, par leur constitution civile du clergé, firent
;es évoques et des prêtres catholiques des employés
1 la régie ecclésiastique, des espèces de rats de cave
!lus ou moins tonsurés, hante les rêves de nos maçons.
lis voudraient bien recommencer et reprendre la ten-
ilive avortée. Un clergé laïc, ils l'accepteraient
■)ut de même à côté du leur, celui des loges, le vrai!
ils ne mettent pas plus de hâte à se défaire du Con-
; irdat, c'est qu'interprété par eux, pratiqué par eux,
li pacte qui leur permet de choisir les évêques, d'agréer
u de refuser les curés-doyens, de nous mettre au pain
îc lorsque nous ne sommes pas sages leur paraît être
n instrument parfait d'asservissement et le plus
)lide bâillon que l'on puisse mettre à quatre-vingts
/êques et à quarante mille prêtres! Si le Vatican les
issait faire, quand ils auraient placé dans chaque
iocèse un évêque selon leur cœur, un bon commis de
i régie des cultes, avec promesse d'avancement s'il
ait bien noté par la loge, ils culbuteraient le Concor-
at et proclameraient que Rome n'existe plus. Le
BTgé verrait alors se dissoudre ce qui pourrait lui
«ter de prestige. Et le tour serait joué! Et la France
tiendrait la fdle aînée de l'Eglise maçonnique, leur
vr! Je ne dis pas, entendez-le bien, que Georges
sodry eut la vision très nette de ce grandiose résultat
itrevu et cherché par les supérieurs de la Congréga-
"ii. mais tout en faisant une niche à l'évêque, il n'eût
i- été la-lie -de donner un exemple que d'autres, à
son avis, pouvaient suivre : « 11 est toujours bon, pensait-il, de montrer aux curés qui voudraient faire leui Cerbot que le gouvernement est avec eux et qu'ils ont des paroissiens prêts à les suivre! Qui sait si l'idée d'un schisme, d'une séparation d'avec Rome ne germerail pas alors dans la tête de quelque frocard ambitieux mieux outillé intellectuellement que Cerbot, plus bravi et pas enclin à l'ivrognerie? » Georges Gaudry, danses articles de journaux, dans ses harangues, lai entendre que d'autres curés n'attendaient qu'unoccasion, qu'un signe pour lever le goupillon de le révolte. Cette calomnie portait bien l'estampille de h loge! Quel schisme avec un vide-bouteilles pour Luther Monseigneur voulait à tout prix que cessât cette bouffonnerie scandaleuse où son autorité était bafoué< où, en la personne d'un prêtre indigne, le caractère sacerdotal était livré aux dérisions des loges. Un matin, il me manda et me dit : « J'ai nommé, vous k savez, le vicaire de Saint-Romain, M. Raisinat, à la cure de Lidoire en remplacement de M. Cerbot, convaincu d'ivrognerie, interdit et réfractaire. C'est à une mission de sacrifice et de dévouement, où les tribulations ne lui manqueront pas, que j'envoie ce jeuiu prêtre que sa santé seule a empêché de partir poui évangéliser les nègres d'Afrique. Il a fait ses études théologiques au séminaire des Pères Blancs, à Alger; ses supérieurs, le voyant de santé si débile, n'onl point voulu l'autoriser à partir. Hélas! ajouta Monseigneur, avec un soupir, j'ai bien peur qu'il ne tarde pas beaucoup à regretter les nègres d'Afrique! Pousse,
vous savez par qui, l'abbé Cerbot refuse de quitter la paroisse. Il faut que demain M. Raisinat célèbre la grand'messe dans l'église de Lidoire! Le doyen de Palissy, d'où dépend Lidoire, est fort malade et ne peut s'y rendre. C'est vous que je charge de procéder, en mon nom, à l'installation de M. Raisinat.
— Mais, Monseigneur...
— Je sais, je sais, reprit l'évêque. C'est un pénible • devoir que je vous impose, mais vous êtes parfois
homme d'initiative. Vous avez, parmi vos confrères, la . réputation d'un homme de ressources qui sait se tirer habilement et gaiement des situations difficiles.
— Monseigneur est trop bon.
— Vous saurez venir à bout des résistances des habitants; vous les prendrez par la raison; vous leur
•parlerez en public, individuellement, comme vous le jugerez à propos. Vous payerez d'audace si vous esti- . mez la tactique meilleure. Je ne vous trace donc pas lia ligne de conduite que vous devrez suivre. Vous ,agirez selon les circonstances. Quel service vous me .rendriez, monsieur le chancelier, si vous me délivriez de ce gros souci, si vous faisiez cesser ce scandale!
— Eli bien, Monseigneur, j'essaierai!
— Ma voiture, reprit l'évêque, est à votre disposition lour vous conduire demain matin. Vous voudrez bien •révenir mon cocher et lui dire de se tenir prêt à l'heure |ue vous lui indiquerez. Vous prendre/ en roule 1. Raisinat qui doit passer la nuit au presbytère de 'alissy. Je vous exhorte même à emmener avec vous
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l'un de vos confrères, celui qu'il vous conviendra de choisir.
Je réfléchis un court instant.
— L'abbé Saquet? demandai-je.
Monseigneur sourit.
— Ah! oui, fit-il, vous craignez l'ennui! Vous voulez vous munir de calembours pour la route!
— L'abbé Saquet, dis-je, porte bonheur. Il fait peur aux gens tristes qui sont souvent de méchantes gens. Mon confrère sera sans doute le seul agrément du voyage. Je vous demande en grâce de me le donner, Monseigneur. Pour moi, le calembour est un jeu d'ordre inférieur. Je le place, dans la hiérarchie des arts, un peu au-dessous de la manille. Mais, lorsqu'on va à un devoir pénible, il est doux et récréatif d'entendre un ami jouer de cet instrument.
— Eh bien, soit, dit Monseigneur, toujours souriant, prenez avec vous votre confrère et ses calembours!
J'allai aussitôt prévenir l'abbé Saquet qui ne songea pas un instant à se dérober.
Le trajet de Verney à Lidoire, en passant par le chef-lieu de canton Palissy. est de trois lieues environ. Il était huit heures lorsque, le lendemain matin, nous nous assîmes, M. Saquet et moi, sur les coussins de la voiture épiscopale. Nous partions pour cette expédition armés seulement de bonne humeur, de notre bréviaire et d'un parapluie de cotonnade bleuo que l'abbé Saquet serrait tendrement sur son cœur (c'est pour lui un ami de vingt ans). Comme nous prévoyions, lui et moi, une journée très accidentée,
ous passâmes le temps de la route jusqu'à Palissy à
>citer notre office. Lorsque nous arrivâmes au chef-
?u de canton, je trouvai, nous attendant dans la
)iir du presbytère, le nouveau curé de Lidoire, celui-là
ême que je devais présenter aux populations. C'était
1 grand jeune prêtre de vingt-cinq ans, mais à qui on
i eût donné dix-huit, qui portait sur un torse long
fluet une tête d'enfant de chœur, doux, craintif.
— Pauvre jeune homme, dit l'abbé Saquet, ils vont
manger tout cru! Si jeune! Quel malheur! Je com-
ends tout maintenant. Monseigneur, pour calmer
i anthropophages de Lidoire, leur envoie, en échange
leur ivrogne, le plus joli, le plus rose, le plus tendre
ses abbés. Prenons garde, mon cher; nous sommes
•iux hommes solides : s'ils aiment mieux le manger
ut, ils vont nous faire tourner la broche!
•M. Raisinat, tout ému, s'assit en face de nous.
ibbé Saquet le considérait silencieusement, tandis
<:e la voiture roulait sur la route de Lidoire dont
las étions séparés par trois kilomètres.
— Heureux monsieur Raisinat! faisait l'abbé Sa-
Ge que vos paroissiens vont se régaler! C'est de
dont on pourra dire, dans l'article nécrologique
1 la Semaine religieuse — je me charge de le rédi-
2 dès demain! — que vous avez fait les « délices de I re troupeau »!
•I. Raisinat n'avait point le cœur à goûter l'arôme
tte petite plaisanterie.
- Ces pauvres gens! fit-il. Je les aime déjà! • |Ui fond, je crois qu'il n'était guère rassuré sur le
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genre d'accueil qui lui serait fait en sa pat
Bientôt le clocher de Lidoire apparut sur la gauch derrière un rideau de platanes. Nous n'étions plus qu un kilomètre du village, et déjà les premières maisc se montraient sur notre droite. A ce moment, no aperçûmes quatre tout jeunes gens qui de la cha surveillaient la route, appuyés sur le guidon de le bicyclette. Dès qu'ils nous virent, ils remontèrent leur machine et s'enfuirent à toute vitesse dan> direction du village.
— Nous sommes signalés, fit l'abbé Saquet. I gens de Lidoire vont préparer le feu. 0 confie ajouta-t-il, s'adressant au jeune prêtre, dans un qui d'heure vous reposerez en paix dans l'estomac de \ paroissiens!
Les joues de M. Raisinat laissèrent tomber quelqwunes de leurs roses.
Bientôt nous entrions dans l'unique rue du villa; que bordaient des petites maisons basses entound'un jardin et d'un verger. Pas une fenêtre d'ouvr personne sur les portes. Partout les volets étaient cl
— Quelle est cette énigme? demandai-je. \ roissiens se cachent, monsieur Raisinat! Leur auri' vous déjà prêté de l'argent à tous?
— Je n'y comprends rien, dit le jeune prêtre.
— Ils sont à l'apéritif! insinua l'abbé Saquet. B;! plus tôt ils auront faim, plus tôt vous recevrez la ronne du martyre!
Le mystère ne tarda pas à s'éclaircir. Nous vins'avancer vers notre voiture, et avec l'évidente intc
ion de nous parler, un homme de cinquante ans eniron, habillé en « moitié de monsieur », comme dit 'rudence, l'œil intelligent et malicieux. Le cocher
i les chevaux :
1 — Je suis le maire de Lidoire, nous dit cet homme fi s'approchant de nous. La manifestation qui se préure...
— Quelle manifestation? demanda M. Raisinat avec ■ l'angoisse dans la voix.
! — Mais, monsieur, ignorez-vous donc, reprit le
aire, que tous mes administrés, tant hommes que
mmes, sont en révolte? Ils sont là, sur la place de
•glise, prêts à défendre leur curé ivrogne et à empê-
her un autre prêtre d'arriver! Je vous dis que la
anifestation est dirigée contre moi encore plus que
ntre vous! J'ai eu le malheur — dont je me console! —
déplaire à mes conseillers municipaux qui ne peuvent
? pardonner le crime qu'ils ont commis en me pre-
nt pour maire, faute d'autre. J'ai, depuis, singuliè-
nent aggravé mon forfait en me montrant plus que
de à l'égard de M. Jean Gaudry, notre député.
n'ai rien négligé, je l'avoue, pour empêcher sa
lection lors du dernier renouvellement de la Cham-
'. Or, mes conseillers sont tous gaudriots et cher-
« nt à me faire expier mon sacrilège; songez, messieurs,
c;î j'ai osé faire un pied de nez à l'idole, au dieu
( udry ! Comme, dès le début, j'ai fermé ma porte
«abbé Cerbot, tout le conseil municipal, toute la
c nmune, qui est gaudriote, se solidarisent avec lui :
(i s'attache an curé parce qu'on sait que j'aspire à
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le voir partir. On cherche à me lasser, à m'écœura on m'espionne, on me dénonce; on veut m'obliger démissionner, ce que je ne ferai pas, me mît-on ui « délégué » sous la gorge! La préfecture qui, naturel lement, soutient M. Gaudry, favorise plus ou moin franchement l'opposition qui m'est faite, et vous allf assister à l'un des épisodes de la lutte qui ne sera peut être pas le moins curieux. Tenez pour certain que le gens de Lidoire sont bien décidés à empêcher, par tou les moyens, M. Raisinat de prendre possession de s cure et de son église. Ils sont attroupés sur la plaer sous les ordres du fils Gaudry qui commande la ma nœuvre et a son quartier général chez Prichot, auber giste, et bedeau de l'église. Vous tombez donc, mes sieurs, en pleine affaire politique!
— Plus de doute, dit l'abbé Saquet, ils vont nou manger tous! C'est M. Raisinat qui fera le des sert!
J'invitai M. le maire à monter dans notre voiture; i agréa la proposition et s'assit à côté de moi.
Il n'avait point l'âme à la gaieté, M. Raisinat! I apercevait une foule massée sur la place de l'église et, au premier rang, les pompiers armés d'une lance tout prêts à nous asperger.
— Les gredins! s'écria l'abbé Saquet, ils nou: reçoivent comme un incendie! C'est, en vérité, nou: faire trop d'honneur! Je proteste!
I ne rumeur confuse montait de la foule où n« u pouvions apercevoir des figures qui grimaçaient, d« bouches qui ricanaient.
— Les gens de la tribu sont en palabre! s'écria L'abbé Saquet. Ils délibèrent s'ils mangeront M. Raisinat cru, saignant ou cuit à point!
— Que faut-il faire? demanda le cocher perplexe.
— Avancez! lui criai-je. Vers l'église!
Général d'occasion, je jetai le coup d'œil du tacticien sur cette place où trois prêtres armés d'un seul parapluie devaient livrer bataille à une tribu de quatre
nts gaudriots : au fond, l'église avec son toit en pigeonnier; sur la droite, le presbytère à demi caché par un mur en pierres sèches; à gauche, la mairie dont ;le cabaret du bedeau, le sieur Prichot, ne semblait être qu'une annexe. C'était de là évidemment que devait partir l'attaque! Napoléon, à ma place, eût peutêtre donné là une répétition d'Austerlitz! Moi, je confierais les pompiers avec quelque terreur.
Comme nous approchions des premiers rangs, une voix rauque cria :
— Allez-vous-en! A bas la calotte!
— A bas la calotte! répondirent d'autres voix. Prodige! Cette peuplade sauvage parlait franc-
.maçon!
— On voit que ces anthropophages ont appris la angue dans les discours de M. Combes, dit l'abbé
oaquet, tandis que M. Raisinat murmurait une prière,
l'acte de contrition, » sans doute. Le pauvre jeune
>rêtre pouvait se demander si l'heure de faire les délices
le son troupeau n'était point venue. Une inspiration
|ae vint.
— Arrêtez! criai-je au cocher.
L'abbé Cerbot avait été, pendant trois ans, curé de Rigny, une paroisse toute voisine de la mienne, de Champvieux. J'avais, en ce temps-là, connu sa mère, une brave paysanne en coiffe noire et dont le sourire avenant m'avait souvent accueilli au seuil du presbytère de Rigny. Je comptais m'autoriser de ces souvenirs pour ramener à la surface de cette âme de prêtre submergée par le vin quelques regrets, quelques remords salutaires. C'était là toute ma tactique. Le difficile pour moi était de parvenir jusqu'à l'abbé Cerbot qui ne semblait point pressé de se faire voir. Résolument, je marchai dans la direction du presbytère. A ma grande surprise, personne ne se présenta pour me barrer la route. Je traversai des groupes d'hommes et de femmes qui me regardaient d'un œil hostile, mais personne ne m'interpella. Je compris, aux réflexions qui s'échangeaient, que la venue de l'évêque avait été annoncée : on attendait Monseigneur. C'était pour l'empêcher d'entrer à l'église que tout le village s'était mis en ordre de bataille. On m'avait vu descendre de la grande voiture à deux chevaux : je ne pouvais être que l'évêque! Des réflexions éclataient autour de moi:
— Je te dis que c'est l'évêque!
— Avec ça! Un évêque, c'est pas si gros! J'en ai déjà vu, des évêques! C'est toujours maigre!
— Il y en a des gros et des maigres.
— Pour sûr que c'est l'évêque! Il a une voiture à deux chevaux.
— Il va pour enjôler le curé Cerbot!
— Dame! s'il a du vin à lui porter!
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— Il pourrait bien nous jouer le tour!
— Oh! y a M. Georges qu'est là qui veille! Avec a qu'il va le laisser enlever!
Je pénétrai dans le presbytère et me trouvai en présence de l'abbé Cerbot, un être de quarante ans, iiiais vieux déjà, et las, l'œil mort sous les paupières semblantes, lamentable image du prêtre déchu qui ,ie se souvient même plus qu'il est homme. J'eus
liielque peine à le reconnaître. Le malheureux ne
n'attendait pas et ma présence était pour lui comme ,m remords. Il pleura lorsque je lui parlai de sa mère. . e lui montrai l'indignité de sa conduite et à quels
redins il servait de drapeau. Cerbot parut me com-
rendre.
— C'est vrai, fit-il, baissant la tête, je suis un mauvais prêtre!
Ah! certes, ce n'était point un Luther que j'avais ■vant moi; pas même un Loyson! Ce prêtre affublé 'une loque verte, qui autrefois sans doute avait été (ne soutane, ne rêvait point de répondre aux ambions grandioses du gaudriotisme, de se faire l'embryon 'un schisme national ou même départemental! Ses réoccupations n'avaient point cette envergure : chez i prêtre dégradé, la soif seule était grande.
— Suivez-moi, fis-je d'un ton d'autorité; venez -ec nous!
— Non, dit-il tristement; je suis leur prisonnier, ur chose. Si vous croyez qu'ils me laisseraient partir! h! je suis très malheureux!
Ce fut en vain que j'essayai, en évoquant les sou-
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venirs do notre confraternité d'autrefois, par l'exposé trop véridique, hélas! de la situation humiliée où noua mettait sa résistance, par des appels à sa conscience, à son honneur de prêtre, à son honnêteté, de ranimer cette volonté qui s'abandonnait. Je ne pus tirer de lui que cette réponse :
— Je suis très malheureux!
— Au moins, lui dis-je, promettez-moi de ne point aller à l'église, ce matin. Vous laisserez votre successeur célébrer la messe?
— Je vous le promets, dit-il faiblement.
Je dus me contenter de ce serment d'ivrogne et je laissai là ce débris d'homme en qui j'avais honte de reconnaître un prêtre de Jésus-Christ.
J'allai retrouver mes confrères qui, avec M. Retournet, s'étaient tenus cachés derrière la voiture épiscopale.
De l'auberge où il s'était installé, Georges Gaudry avait suivi tous mes mouvements. Il crut la situation sinon perdue, du moins compromise, s'il n'intervenait. Peut-ô>tre le curé Gerbot allait-il se rendre? Le fils Gaudry parut sur le perron de l'auberge.
— Citoyens, cria-t-il, vous avez enfin un curé républicain. On veut vous l'ôter : défendez-le! Il n'y avait jusqu'à présent que celui-là de propre dans le département; vous l'avez, gardez-le! L'évêque vous envoie un marchand de paradis qui vient vous abêtir (pauvre M. Raisinat, il trouvait la besogne faite!), qui rêve, le sais, de ramener la dîme, de vous prendre le meilleur de vos récoltes et de vous forcer à venir à la messe sous
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peine de crever de faim! Défendez-vous, citoyens! Gardez le curé Cerbot! Celui-là, vous pouvez être sûrs de lui. Nous en ferons quelque chose, si vous voulez m'aider! Il est interdit par l'évêque : voilà qui est bon! Il n'est plus en communion avec Notre Saint-Père le pape! Voilà qui est encore mieux! Est-ce que vous croyez, par exemple, que votre curé n'est pas aussi bon qu'un autre, parce qu'il n'est pas, lui curé français, le sujet obéissant, le lèche-pieds du pape, un Italien! Citoyens de Lidoire, fils de la Révolution, vous qui dans ce département marchez à l'avant-garde du progrès, qui êtes pour l'émancipation de la pensée humaine, l'affranchissement des consciences, allez-vous supporter plus longtemps un pareil affront : votre curé soumis à un Italien? Vous êtes des hommes libres, que diable, et non pas des esclaves : séparez-vous de Rome! Ayez un curé à vous, un curé de chez vous, un curé pour vous! Choisissez-le vous-mêmes : c'est votre droit. Vos ancêtres de quatre-vingt-treize vous approuveraient, eux qui prenaient eux-mêmes leurs curés parmi les frocards patriotes — il y en avait pas mal, en ce temps-là! — et qui se souciaient de l'agrément du Saint-Père le pape comme de leur premier bonnet phrygien! L'occasion est belle de prouver que vous 'êtes dignes de votre réputation. Bientôt, d'autres curés du département auront suivi l'exemple du citoyen Cerbot. Vous aurez la gloire d'avoir été les premiers à secouer le joug abêtissant et on dira partout : < C'est Lidoire qui a commencé. Ah! en voilà de bons républicains! Ah! ils n'ont pas été longs, ceux-là, à
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envoyer promener la prêtraille romaine!» Si vous voulez vous offrir le luxe d'un curé, c'est bien le moins que vous le choisissiez à votre goût et dans vos idées! Au reste, citoyens, la leçon méritée que vous donnerez aux ratichons ne sera qu'un avant-goût de ce qui les attend! Ils aiment les concordats ! Eh bien, nous leur en réservons un de notre façon! Le temps n'est pas éloigné où le gouvernement embrigadera les curés dans le bataillon de ses fonctionnaires et où tous ils marcheront comme de bons petits pioupious sous les ordres du général en chef, le ministre des cultes ou de ce que l'on voudra! Et si l'idée venait à messieurs du goupillon de nous en raconter de trop fortes, comme, par exemple, l'infaillibilité du pape, alors le gouvernement leur dirait : « Halte-là! on ne vous paie pas pour nous raconter de pareilles sornettes! Taisez-vous ou l'on vous envoie à la salle de police! » Allons, citoyens, en soutenant votre curé, c'est votre liberté, votre conscience, votre honneur que vous défendez! A bas la calotte! Vive le curé Cerbot!
Les gens de Lidoire avaient écouté bouche bée et comme médusés la harangue du polisson. « Ah! qui parle ben, monsieur Georges! » pensaient-ils. Quand fut clos ce vase d'ineptie, une clameur où glapissaient les voix de femmes retentit : « Vive le curé Cerbot! A bas la calotte! »
Toute la peuplade vibrait à l'unisson. Mes deux confrères, le maire et moi, nous nous avançâmes bravement sur la place, dans la direction de l'église. A vingt mètres de la foule, nous nous arrêtâmes pour nous
concerter. Cette tribu de gaudriots et de gaudriotes n'avait point aspect engageant. Ils étaient là quatre cents qui vociféraient : « A bas la calotte! » qui nous regardaient avec un rire hébété. Nous laisseraient-ils passer pour nous rendre à l'église? Il nous était permis l'en douter!
— J'aimais mieux l'Afrique avec ses nègres, fit If. Raisinat tout pâle. Pourquoi ne m'a-t-on point laissé partir?
— Patience, jeune confrère, dit l'abbé Saquet; vous êtes trop pressé. C'est sans doute qu'ils vous trouvent trop maigre! On regarde à la dépense : ils n'osent pas faire les frais d'un feu de bois! Allez prendre pension pendant trois mois à la table d'un député socialiste et revenez à Lidoire. Vous verrez si cette fois vos amours de brebis feront les dégoûtées!
— Comment percer cette muraille humaine? fit le maire désignant cette cohue de blouses bleues où la coiffe blanche des femmes mettait une note claire.
— Moi, déclarai-je, j'ai envie de m'avancer, mon chapeau à la main et de faire la quête pour une bonne (nivre : « Pour les pauvres députés blackboulés, s'il vous plaît! » Vous les verriez filer. C'est un moyen presque toujours efficace lorsqu'on veut disperser un attroupement.
— Moi, dit l'abbé Saquet, si j'avais eommeSamson une mâchoire d'âne à ma dît^ôsajpn, j$ la leur je1 lerais bien pour ramener au calme cfes Pîrlistins. Mais, ces gaillards-là m'accuseraient d'être un détrousseur de
cimetières et de jouer aux boules avec le crâne de leur grand-père !
Au tout premier rang de la foule, j'observai un gaudriot et une gaudriote qui me parurent singulièrement excités contre nous. Ils nous invectivaient à pleine voix. A tout instant, la femme, du revers de sa manche, s'essuyait la bouche mouillée de salive.
— Vous avez là, monsieur le maire, dis-je, deux administrés qui me paraissent nous en vouloir terriblement. Je déclare, pour mon compte, que je n'y suis pour rien : il n'est pas à ma connaissance que je leur aie rendu un service!
— Oh! fit le maire, c'est la présence de M. Raisinat qui les gêne! Vous voyez cet affreux bonhomme à mine louche : c'est notre bedeau. Il est, déplus, aubergiste. Il vend du vin au curé Cerbot : vous comprenez quel intérêt il a de garder son meilleur client! M. Raisinat représente pour lui la ruine!
— Et celle-là? demandai-je, montrant la femme dont la voix ne cessait de nous envoyer des injures.
— C'est Gertrude, la domestique du curé Cerbot, dit le maire. Elle défend son salaire.
— Eh bien, repris-je, on ne dira point qu'elle se sera donné tant de mal pour nous, sans recevoir une petite récompense. Elle aura son pourboire. C'est de tradition chez les curés.
Je marchai droit vers Gertrude, tenant très ostensiblement à la main une pièce d'un franc que j'avais prise dans ma poche. Il y eut comme un remous dans la foule. On ne s'attendait pas à ma brusque irruption.
1s étaient là quatre cents qui se disposaient à repouser héroïquement l'attaque d'un curé.
— Halte-là! crièrent des voix sur un ton peu amène. J'élevai au-dessus de ma tête la pièce de monnaie
•our bien leur montrer mes intentions pacifiques, mais ans doute les gaudriots eussent-ils pu dire :
Timeo « clericos » et dona ferentes (1).
Mon geste fut accueilli par de vigoureux « A bas la alotte! Cachez-vous! » Je ne crus pas devoir écouter ■urs ordres. Je pus m'approcher de Gertrude :
— Tenez, lui dis-je, voilà pour vos peines! Et je lui tendis ma pièce d'un franc.
La vieille femme qui, dans un geste tout spontané qui décriait de longues habitudes de domesticité, vait allongé le bras, me regardait ébahie, assez penaude, nant la pièce blanche au milieu de sa main.
— Oh! monsieur le curé, finit-elle par murmurer, liait pas vous déranger!
Un peu plus, elle m'aurait dit ce qu'elle répétait ne fois qu'un curé lui remettait un pourboire - un repas au presbytère : « Oh! monsieur, c'est ! »
— Prenez toujours, lui dis-je, vous l'avez bien gn<
i trop le respect de l'exactitude historique, trop goût du petit fait documentaire qui révèle un état une. pour omettre <!>' dire que la vieille Gertrude
1) Je crains les eu rés, même lorsqu'ils apportent uVs cadeaux.
240 SKPARONS-NOUS
garda la pièce de vingt sous. Tandis que j'allais rejoin dre mes confrères, je reçus dans le dos, en guise d( flèches empoisonnées, d'énergiques « A bas la calot I* Décidément, c'était le chant de guerre de la tribu!
— Que faire? que faire? répétait M. Raisinat.
— Pauvre confrère, disait l'abbé Saquet, je ne vou; vois pas blanc avec vos nègres de Lidoire!
— Eh bien, déclarai-je tout à coup, je vais les haran guer! Je répondrai à Gaudry fils!
— Vous savez donc leur langue? fit l'abbé Sa quet.
Tandis que M. le maire, prudent, et qui connais ses administrés, allait se mettre à l'abri de la voituri épiscopale, je me plaçai en avant de mes confrères. J< fis signe de la main aux gens de Lidoire que j'implo rais leur silence et désirais leur parler. J'allais ouvn, la bouche, lorsque, sur un geste de Georges Gaudry les pompiers s'agitèrent et un puissant jet d'eau adroi tement dirigé vint s'écraser sur ma figure, claquan comme une paire de soufflets. Un instant, je pus nu croire ministre et que je venais de recevoir en pleii visage la main d'un député. Mes confrères s'étaienf rapprochés de moi : nous nous tenions droits et fier; sous l'averse qui continuait.
— Ma foi, j'ouvre mon bouclier! dit l'abbé Sa<| Et triomphalement il déploya au-dessus de nos I
son parapluie de cotonnade bleue, un grand vélum s large qu'il eût pu abriter à la fois Georges Gaudry e\ tous ses créanciers.
Alors, ce fut dans la tribu un concert de beugle-
ments, d'aboiements, de hennissements où dominaient, par instants, les notes criardes des voix de femmes.
— Dieu soit loué! s'écria l'abbé Saquet dont l'eau n'éteignait point la verve. Noé a vidé son arche, les animaux sont en liberté : c'est la fin du déluge!
Hélas! le confrère s'abusait : il pleuvait toujours.
Les pompiers de Lidoire pompaient supérieurement. il De plus en plus, je pouvais croire qu'il y avait dans
l'air des mains indignées de parlementaires; je contijlnuais à recevoir à travers la figure de vraies gifles de
ministre.
— Allons, m'écriai-je, à l'église! Suivez-moi! Je me plaçai seul en avant de mes confrères, que
e laissai sous le parapluie sur lequel l'eau tombait m averse. Hélas! mes intentions avaient été comprises )ar Georges Gaudry. Nous n'avions pas fait trois pas [u'il criait du perron de l'auberge où il se tenait :
— Gardez l'église! Qu'ils n'entrent pas! Tonte la tribu ne fit qu'une masse qui se rua vers la
orte de l'église avec des ricanements de défi. Seuls îs pompiers restaient à leur poste, acharnés à la îanœuvre. L'averse redoublait de violence. C'était oi qu'on visait; c'était à moi qu'on s'en prenait mu ne au plus gros et partant comme au plus dangew\. Aveuglé, ébloui, prenant l'eau par la bouche, nez, les oreilles; cinglé, tapoté par le jet qui s'abatit sur moi et déferlail sur mes confrères, je ne pouplus faire un pas. La peuplade, tout entière agglofée maintenant sous l<i porche de l'église, était prise me convulsion de rire; je pouvais par instants aper-
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cevoir, à travers la nappe d'eau qui coulait sans répit devant mes yeux, quatre cent s H l 'es, hommes et femmes, qui se tordaient dans une crise de joie épileptique.
— Mon pauvre monsieur Raisinat, finis-je par déclarer, nous sommes vaincus! Si vous voulez qu'on vous installe aujourd'hui, allez prier Monseigneur qu'il vous envoie un scaphandrier! On ne lutte pas contre le déluge. Fuyons.
— Fuyons, dit l'abbé Saquet. A la fin, monsieur Raisinat, votre maman pourrait vous gronder!
— Oh! oui, partons, fit le jeune prêtre d'une voix résolue... Et dire que l'on m'a empêché d'aller chez les nègres à cause de ma santé! gémit-il en secouant sa soutane alourdie.
Poursuivis par la trombe d'eau qui maintenant nous souffletait la nuque, nous tourmentait le dos, nous fouettait les jambes; harcelés par les huées victorieuses de la peuplade, nous arrivâmes vers la voiture de Monseigneur. Le maire et le cocher s'abritaient sous la capote où sans doute ils commentaient, à leur façon, le vers de Lucrèce : Suave mari magno... « Il est doux de voir son prochain se mouiller lorsqu'on est à couvert. »
L'averse avait cessé sur un ordre de Georges Gaudry. Le maire nous serra la main et prit congé de nous en s'apitoyant généreusement sur nos malheurs.
Le cocher remonta sur le siège; nous prîmes plac< prestementdans la voiture. Et salués par quelques « à bas la calotte! vive Gerbot! » nous quittâmes cette terre où fleurissent hommes, femmes d'Etat, et las
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plus habiles pompiers que j'aie connus de ma vie. ;Dès que la voiture fut en marche et que nous pûmes nous contempler entre nous, l'abbé Saquet et moi, nous téclatâmes de rire. Quel tableau ! On eût pu croire que nous revenions d'un naufrage : nous avions vraiment l'aspect de trois épaves. Nos soutanes pleuraient tomme des gouttières en temps de pluie. Nous grelotions. Le pauvre M. Raisinat était lamentable à voir. 5 1 soutane collait à son torse étriqué, à ses longues et naigres jambes : il nous représentait assez bien un fin pquelette habillé d'une pièce de drap noir mouillé. îVplati sur sa tête de blond séraphin, son chapeau de entre dégorgeait comme une gargouille de cathédrale )ar l'orage. Entendant l'eau qui ruisselait de tous ôtés, qui tombait en cascade de nos chapeaux sur nos outanes puis sur nos souliers, tandis que le parapluie le l'abbé Saquet fournissait à lui seul plusieurs rivières; onsidérant le fond de la voiture épiscopale recouvert 'un tapis, et qui se transformait à vue d'œil en maréage, M. Raisinat eut une inquiétude :
— Nous abîmons la voiture de Monseigneur! fit-il 'une voix d'angoisse.
— Rassurez-vous, monsieur Raisinat, fit l'abbé aquot paternel, je dirai que ce sont vos larmes!
— Oh! mes nègres! mes nègres d'Afrique! répétait le ■unp prêtre.
Il songeait à cet accueil qui venait de lui être fait I ar ses paroissiens et ne voulait point être consolé.
— Allons, dis-je, abbé Saquet, jouez-nous du calent* >ur pour nous réchauffer.
Le confrère n'avait nul besoin de mon invitation. Son instrument est toujours accordé. Jusqu'à Palissv, il modula coq-à-1'âne et jeux de mots. M. Raisinal et moi, nous nous mîmes bientôt à éternuer.
— Allons, bon! fis-je, rhume de cerveau! Dire que la préfecture s'est émue, que les pompiers de Lidoirc onl été mobilisés, que le fils mirobolant de l'illustre Gaudry a donné de sa vilaine personne et y est allé di charabia, que toute la commune est sur pied depuis deux heures du matin (c'était vrai, on redoutait notre venue nocturne), et tout cela pour aboutir à quoi? A donner un coryza à trois curés!
— Moi, je n'ai rien! fit l'abbé Saquet triomphai! I.
— Alors, dis-je, c'est que le calembour préserve comme la flanelle!
— C'est égal, quel retour! Qu'il fait froid! dit M. Raisinat qu'aucune boutade de notre confrère ne parvenait à ranimer et qui, de plus en plus pâle dans son suaire de plus en plus collant, s'amincissait jusqu'à tourner au fantôme.
S'il n'eût pas éternué si souvent, nous eussions pu le prendre pour un revenant qui serait sorti d'une mare.
— C'est la retraite de Russie, dis-je; nous ressemblons à des débris de la vieille garde!
A ces mots, l'abbé Saquet eut un soubresaut, connu'1 si un courant lui eût passé par le corps, et une flamme vive s'alluma dans ses yeux : ce sont là les signes auxquels nous connaissons que notre confrère renonçant à ses airs de flûte, va lancer quelque calembour explosif.
\ voir l'extraordinaire lueur qui embrasait l'œil de L'abbé Saquet, je présumai : « Ce sera terrible! » Et ce fut terrible!
— Oui bien! s'écria l'abbé Saquet, c'est la retraite de Russie! Chanoine Blondot, vous pourrez écrire dans vos mémoires cette phrase qui sera le plus beau jour de votre vie : « Pendant notre retraite de Rus-
. nous attrapâmes un rhume de Cerbot en passant l'abbé Raisinat (la Bérézina) dans la voiture de Mgr l'évêque! »
Cette décharge ne parvint pas à réchauffer les esprits -de M. Raisinat, que les jets d'eau de ses paroissiens lavaient glacés.
— Je ne comprends pas! fit-il, toujours frissonnant. Tandis que l'abbé Saquet se reposait dans la satis-
action du calembour accompli, M. Raisinat méditait. Tout à coup, il se frappa le front :
— Ah! oui, la Bérézina, l'abbé Raisinat! J'ai trouvé! Et, rougissant d'avoir été si long à saisir, en sa sub-
ilité, ce calembour d'almanach, il cacha sa honte dans
me série d'éternuements à répétition : « Atchoum!
Uchoum! (1). »
(1) Un rhume de cerveau peut vous mener loin! Le doux I. Raisinat est aujourd'hui chez les nègres du lac Tanganika. riomphe de Mgr Kneipp! Les douches prolongées des gens de Idoire semblèrent avoir réveillé dans l'organisme débile du jeune des énergies latentes : sa santé s'affermit. Il obtint de Monigneur l'autorisation de rentrer chez les Pères Blancs du car-
nal Lavigerie. Edifié maintenant sur le compte des gaudriots * France, M. Raisinat voulait évangéliser de vrais nègres, des .^gres noirs. Ses supérieurs l'ont envoyé, voilà trois mois, aux 'issions du centre de l'Afrique : il y a par là des nègres d'un
En rentrant à Verney, j'appris une nouvelle qui prenait pour mes amis, et partant pour moi, les pi portions d'une catastrophe. L'abbé Langlet-Dufresnavait rendu sa sentence dans le procès en annulation de mariage intenté par Berthe Martène. La sentence était brève comme un arrêt de mort : Constat de matrimonio (1). Le mariage était déclaré valide. Pour notre officiai, le vice de consentement qui rend le mariage invalide n'était point manifeste. Certes, pas un instant il ne nous vint à l'esprit que l'abbé Langlet-Dufnsnov avait cédé à des sollicitations autres que celles de sa conscience. Les menaces et les promesses de Mme Gaudry n'étaient pas pour avoir prise sur un homme de cet te trempe, sur une âme d'une telle hauteur morale qu'aucun soupçon ne pouvait l'atteindre; mais mes craint ne s'étaient que trop réalisées. Ses scrupules avaient quelque peu — à mon avis du moins — obnubilé en lui la claire vision des choses. Notre vicaire général s'était défié de lui-même, de sa grande affection pour son fils, de son désir de le voir heureux. Craignant de se laisser prendre, malgré lui, à l'attrait de son rêve le plus intime, il s'était, pour ainsi dire, raidi dans loyauté. Chez lui, le prêtre avait tué le père, et il avait rendu la sentence qui condamnait son fils à souffrir et qui rejetait Berthe Martène dans ses tourments. Non constat de nullitate in casu. Il y avait dans la senten*
ébène admirable, M. Raisinat était ravi. J'attends, non sans impatience, la relation qu'il m'a promise de son arrivée là-bas et de l'accueil qui lui fut fait. Nous comparerons. (1) Il est constant qu'il y a mariage.
ie l' officiai cet attendu qui en révélait le sens :« At tendu qu'il n'y a eu ni menaces ni mal grave pouvant engendrer dans l'âme de Mlle Berthe Martène une crainte t «'lie que sa volonté ait été privée de la liberté néces^ saire pour contracter validement mariage. » Tel n'était point mon avis, et le jour même, comme c'était son droit, Berthe Martène faisait, sur mon conseil formel, . appel de cette sentence devant la congrégation du Concile, à Rome. Je mis d'autant plus d'insistance à la diriger dans cette voie que je connaissais les paroles qu'avait prononcées Mme Gaudry en apprenant l'issue du procès : « Ah!... s'était-elle écriée, je m'y attendais! Ils ont eu peur! »
Berthe Martène s'était réfugiée chez son père qui daignait enfin ouvrir les yeux à l'aveuglante évidence et . qui, semblait-il, commençait à se rendre quelque compte 'de l'inqualifiable abus d'autorité qu'il avait commis à d'égard de sa fille. Il l'avait accueillie avec une bonté jûù la jeune femme eût pu voir un signe de repentir, lune demande de grâce. Généreuse et incapable de igarder en son cœur un ressentiment, elle n'adressa .jamais aucun reproche à son père. Il semblait, au contraire, par la tendresse dont elle l'entourait, qu'elle voulut lui rendre moins poignant le sentiment de sa -ponsabilité, de son crime! M. Charles Martène s'atendait, contre toute vraisemblance, à voir, un jour »u l'autre, sa fille accorder son pardon à Georges Gau- Iry. Le père de Berthe voulait croire à des dissentiments éphémères, et s'obstinait à espérer qu'un jour, •ientôt peu' -être, les deux époux se réuniraient. Le
pauvre homme no pouvait renoncer à sa chère ambition, à L'avancement! Sans doute, il aimait sa fille; mais qu'on y songe, il (Hait fonctionnaire par vocatio» (s'il l'eût été, comme tant d'autres, par nécessité, il eût peut-être détesté son licol et senti où le bât le blessait). Il y avait conflit en son âme entre ses deux afîectisa fille et sa place.
Je m'étais vu dans l'obligation de faire connaître, par télégramme, la teneur de la sentence à Raymond Langlet-Dufresnoy. Aussitôt, le jeune homme accourut. Il entra chez son père. Silencieusement, les deux hommes s'embrassèrent et Raymond s'aperçut que père avait des larmes dans les yeux. Pas un instant, Georges ne songea à se révolter. Pas un instant, l'abbé Langlet-Dufresnoy ne chercha à s'excuser, à s'expliquer. Ils ne firent aucune allusion au procès. Ces deux nobles cœurs n'avaient point besoin de phrases pour se parler et se comprendre.
M. Jean Gaudry fut élu et je ne le rencontrai plus rôdant par les églises pour demander à Dieu l'aumône d'un siège à la Chambre. Mme Gaudry, la peur pas s'empressa d'oublier les engagements qu'elle avait pris : « S'il est élu, Seigneur, Jean ne contrislera plus le cœur de Notre Saint-Père le pape, votre vicaire! »
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Mme Gaudry avait en tête de bien autres soucis! Empêcher son mari de contrister le cœur du Saint-Père «I ait à cent lieues de ses préoccupations actuelles. Le procès en nullité de mariage avait été porté en appel devant la congrégation du Concile à Rome, qui a dans sa compétence les causes de cette nature. Mme Gaudry qui avait, une première fois, chanté victoire après la sentence de l'officialité, et s'était écriée : « Ils ont peur de nous! Ils savaient bien ce qui leur pendrait au nez s'ils avaient annulé ce mariage! » se sentait peu rassurée. Peut-être les cardinaux ignoraient-ils ce qui les attendait, s'ils ne jugeaient pas dans un sens qui fût agréable à Mme Gaudry. Peut-être aussi étaient-ils us à ne point s'émouvoir des menaces de Rosita, s'ils la connaissaient. Elle s'était renseignée sur la composition de la congrégation du Concile, qu'elle savait formée de cardinaux juges, de « consulteurs » qui rédigent an rapport, mais n'ont pas voix délibérative, puis enfin des membres du studio, assemblée qui réunit de jeunes icclésiastiques docteurs en droit et fait une étude préliminaire des causes soumises à la congrégation. Mme Gaudry avait peu de considération tant pour les îonsulteurs que pour les jeunes ecclésiastiques : ils ne rendraient pas la sentence, donc on n'avait pas jjrand « service » à attendre d'eux. Aussi étaient-ils . [levant Mme Gaudry à peu près comme s'ils n'étaient «s! A la rigueur, on aurait pu leur proposer les palmes. Unie Gaudry ne fut pas sans y songer, mais elle se dit : Hali! de la camelote pour des Romains! » De la cameote! Eh! pas tant que cela! Les palmes sont encore
KO si; PARONS-NO US
tenues en quelque estime par les concierges de la ville de Rome; ces pauvres femmes sont excusables : elle* ne savent pas! (Comme article d'exportation, l'indusi du ruban violet peut être encouragée.) Les cardinaux étaient les vrais maîtres de la sentence : « Comment pourrait-on bien arriver jusqu'à ces gens-là? » pensai! Mme Gaudry. Elle n'avait point pour principe d'abandonner une cause qui l'intéressait à la conscience des juges. La conscience! elle se défiait de ce mot-là! Jean, pendant la crise du Panama, alors que, chaque matin, les méchants journaux criaient : Tu quoque, Gaudry! « loi aussi, Gaudry, tu as touché! » avait vraiment trop souvent fait appel au témoignage de sa conscience qui... que... dont... « Ma conscience d'honnête homme! Ma conscience de bon républicain! » Mme Gaudry, depuis ce temps-là, inclinait à croire qu'une chose dont son mari parlait si souvent et avec de si grands gestes ne devait pas exister. Lorsque, en effet, Jean se mettait à frapper sur ce qu'il appelait «sa conscience, » Rosit. i trouvait que cela sonnait creux. Par habitude, par tempérament, par instinct, Mme Gaudry se sentait portée à l'intrigue et regardait comme parfaitement honnête une pression exercée sur le juge, à condition pourtant qu'elle fût profitable. Le succès, pour elle, créait la moralité de l'acte : la chance était une vertu. Elle eût considéré comme un surhomme, c'est-à-dire comme un monstre, le juge qui eût assis sa conviction sur le strapontin de motifs désintéressés. Pour amolli les âmes qui, à son avis, offraient trop d'- consi>tance, Mme Gaudry avait à sa disposition deux m
Àodes : la menace et la promesse. Elle usait de l'une
ou de l'autre, souvent même employait simultanément
les deux méthodes. Avec les tribunaux romains, elle
n'avait pas l'embarras du choix. Proposer au pape et
aux cardinaux l'avancement lui parut osé : elle dut donc
renoncer à ce moyen de persuasion. Restait l'autre pro-
: la menace. La méthode d'intimidation lui parut
applicable : n'était-elle pas, au reste, la seule employée
par le gouvernement à l'égard de Rome, depuis que
Croquemitaine s'était, un beau matin, réveillé ministre
des cultes? Aussi, Mme Gaudry n'hésita pas. Elle se
rendit à la Nonciature de Paris, déclina ses qualités à
un valet : « Mme Gaudry, femme de M. Gaudry, député
de la première circonscription de Verney, désire parler à
l'ambassadeur du Saint-Siège pour affaire très urgente. »
Elle n'attendit pas longtemps. Le laquais l'introduisit
dans une grande pièce aux tentures de velours vert où
ifle fut reçue par un ecclésiastique en soutane et ca-
Tiail violets et qui portait sur sa poitrine la croix d'or
s êques : c'était le nonce, Mgr Fraticelli. Mme Gau-
li y. en entrant dans la pièce, fit de la tête un salut où
I y avait quelque réserve (elle n'oublia pas qu'elle
menait pour menacer), puis elle récita « : Mme Gaudry,
emme de M. Jean Gaudry, député de la première
'irconscription de Verney. » Le nonce s'inclina, et,
ans mot dire, désigna de la main un fauteuil de velours
» ri à Mme Gaudry, qui aussitôt alla s'y asseoir.
Igr Fraticelli lui-même prit place à son bureau, puis
squissa un geste onctueux et bienveillant, qui signi-
ait : « Je vous écoute. » Impétueusement, Mme Gau-
l>52 SKPARONS-NOUS
dry se jeta on son sujel : « Ou bien ces messieurs de la congrégation <lu Concile n'annuleraicnl pas le mariage de son fils avec Berthe Martène, la nièce de Mgr Martène, évoque de Verney, ou bien alors elle userait de son influence personnelle auprès du gouvernement, aussi et surtout de l'influence énorme — elle arrondissait la bouche en prononçant ce mot, comme pour lui donner plus d'envergure : énooorme! — de son mari à la Chambre pour que Jean Gaudry n'arrêtât pas le président du conseil, ses amis de la majorité dans leurs mauvais desseins anticléricaux. » Mgr Fraticelli écouta Mme Gaudry sans l'interrompre. Lorsqu'elle eut dévidé son discours, elle attendit une réponse qui ne vint pas. Le nonce souriait en la regardant : Mme Gaudry crut s'apercevoir qu'il avait dans l'œil une petite flamme d'ironie :
— Monsieur le nonce, dit-elle, je serais heureuse d'avoir votre opinion.... •
Les lèvres du nonce restèrent closes et comme scellées par le sourire qui s'y obstinait.
Mme Rosita Gaudry, née Marcinac, sentit une bouffée de colère lui monter au cerveau :
— Alors, monsieur le nonce, fit-elle, je vais me retirer.
Toujours souriant, Mgr Fraticelli ne répondit point.
— Monsieur le nonce, réitéra-t-elle, rouge de honte, et s'agitant sur son fauteuil, je vais me retirer.
Comme figé en son sourire de diplomate, Mgr Frai celli ne daignait point parler.
Mme Gaudry se leva de son siège :
— Alors, je vais me retirer, répéta- t-elle une troisième fois, espérant toujours que les lèvres du nonce se descelleraient. Il eut une petite inclinaison de tête qui dovait s'interpréter ainsi : « Madame, je ne m'y oppose pas ! »
Accompagnée par Mgr Fraticelli, Mme Gaudry se dirigea vers la porte :
— Madame... fit-il, s'inclinant très profondément.
— Monsieur... dit Mme Gaudry, répondant par un salut très sec à la révérence de Monseigneur.
Elle quitta la pièce sans oser se retourner, se croyant poursuivie par le regard d'ironie du nonce. Il n'avait prononcé qu'une parole, mais il s'était montré si prodigue de sourires!
Rosita sentait la colère gronder en elle : « C'est trop fort, par exemple! » répétait-elle. Rencontrant dans le WStibule un laquais à figure olivâtre, Mme Gaudry fit explosion :
— Vous pourrez dire de ma part à votre maître, ria-t-elle d'une voix qui grinçait, vous pourrez dire i votre patron que je lui garde un chien de ma chienne! Tôt ou tard, il sera cardinal. Lorsqu'il se présentera aux élections pour être pape, nous ferons mettre des bâtons lans ses roues par notre ambassadeur! Votre patron 'ie sera jamais pape, mon garçon! C'est moi qui vous B dis! »
Le laquais ne connaissait de la langue française que ■se mots, et encore fallait-il qu'on les lui servit a italienne pour qu'il en entrevit la signification. Voyant •vant lui cette femme qui paraissait si lâchée, qui
articulait d'un ion aigre des mots qui n'avaient point de sens pour lui, qui roulait dans une face empourprée deux grands yeux noirs, se mit à sourire, et fit signe qu'il n'y comprenait rien de rien.
— Ah bien! c'est fort, par exemple! s'écriaMme Gaudry. Ils ne sont pas bavards, dans cette maison-là! Pas moyen de leur arracher une parole! Ils ne me feront jamais croire qu'ils sont Italiens!
Et elle descendit l'escalier en élevant au-dessus <i tête des poings crispés de dépit : « C'est sûr, se dit-elle, une fois dans la rue, je suis battue, bien battue! Que faire avec un muet? Pas même moyen de se chamailler! C'est égal, la menace que je lui ai envoyée par le domestique donnera à réfléchir au nonce; car enfin son larbin fait la bête! Il a compris ce que je lui ai dit! C'est làdessus que je compte! » Mme Rosita était de très bonne foi. Pour elle, l'homme ayant été créé et mis au monde pour gagner n'importe comment, n'importe où, n'importe quel avancement, tout prêtre voulait être cardinal, tout cardinal voulait être pape, comme tout contribuable rêvait d'être député, tout député d'être ministre, tout ministre d'être président de la République.
Mme Rosita rentrait à peine de son expédition contre la conscience des cardinaux romains, lorsqu'une nouvelle stupéfiante éclata dans la ville : « M. Jean Gaudry venait de donner sa démission de Vénérable de la loge de Verney! » Pourquoi notre Jean renonçai il ainsi volontairement aux bénéfices de la canonisation maçonnique? On ne le sut jamais bien dans le monde
troïane. L'opinion qui tendait à prévaloir chez nous ûit celle-ci : « Jean Gaudry, avec l'aide toute-puissante Je Rosita, avait pu piper les électeurs de la circonsaription; mais depuis sa dernière crise de foi, depuis |ifun prêtre l'avait surpris en posture de « calotin » lans l'église Saint-Laurent, il était suspect à plus d'un ïanc-maçon croyant et pratiquant. Avec un pareil
rable au sommet de la loge la Solidarité de Verney, >n pouvait redouter plus d'une mésaventure. Le citoyen }audry semblait vieilli, fatigué, usé, miné par la bronchite, enfin candidat à la mort. Le repos éternel de la ombe, c'était la seule sinécure que notre Jean n'eût >as ambitionnée. Il ne pouvait tarder beaucoup à pritter le monde des votants. Et l'on connaissait ses frousses » profondes. Dès qu'il se sentirait un peu plus naïade, les coliques de piété le prendraient, et vite ! lui faudrait un curé!
1 Et le Vénérable de la loge serait bien capable de îourir réconcilié, repentant, abjurant ses erreurs, Bniant lâchement ses frères en Hiram! Ah! on le con-
iit! Comme il était homme à vendre remplacei-'iit de sa conscience pour obtenir un fauteuil de éputé, on le savait capable de trahir son sacerdoce laçi 'unique pour gagner un siège au Paradis. Ce n'était Bfl la première fois que pareille abomination se perpéait à la confusion de l'Eglise maçonnique. Un exemple :^cent n'autorisait-il pas toutes les craintes? L'année
dente, un député aussi fervent maçon que notre ittdry, avait joué à ses très chers frères le mauvais 'iir de les désavouer publiquement à son lit de mort,
Il avait écrit et signé une lettre de rétractation soleil nelle, de regrets, de repentir, que le curé de la pai avait lue au prône le dimanche suivant, pour la plugrande joie de toute la calotte. Il ne fallait pas qui pareil scandale se renouvelât! Le Vénérable de la log mourant en grâce avec l'Eglise romaine! Ah! le calotins en feraient des gorges chaudes! Il importai que fût épargné à la Solidarité de Verney cet alîront Pour cela, il était prudent que M. Jean Gaudry rede vînt simple maçon : la conversion in fine, si elle se pro duisait, serait d'un exemple moins désastreux! 11 y ei avait déjà de trop parmi les frères qui, à la mort, apos tasiaient la Maçonnerie! Notre député sembla admet 1 1 ces raisons qu'on lui laissa deviner plutôt qu'on ne h lui exposa. Comme, depuis son élection, il se sentai souffrant, il renonça aux honneurs du sacerdoce maçon nique. Il y eut une as emblée où notre Jean fut solen nellement décanonisé et remis au rang de simple fidèle On élut à sa place M. Armand Renart, un des saint de l'Ordre maçonnique qui le vénérait comme un relique. Permettez, je vous prie, qu'en passant, j vous le présente. Nous retrouverons bientôt ce Renar sur notre route, la truelle en main!
M. Armand Renart, qui avait dépassé soixante-di: ans, exerçait à Verney la profession de « Victime di Deux-Décembre ». Je le connaissais, ce Vénérable, ori ginaire comme moi de Saint- Hilaire, un village di département. Bien souvent, j'avais entendu mon pén me conter qu'au temps de sa prime jeunesse, il avai fait office d'enfant de chœur avec Armand Renaît
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2nsemble, ils avaient, clandestinement, vidé quelques >urettes de vin dans la sacristie, et plus d'une fois uborné le bedeau pour obtenir de lui des suppléments le pain bénit. Même, jusqu'à l'âge de. dix-huit ans, il lirait continué à fréquenter très assidûment l'église. Il le faisait pas le difficile lorsqu'il s'agissait de servir a messe ou de chanter au lutrin. Le vieux curé de >aint-Hilaire aimait ce jeune homme si pieux dont il ongeait même à aiguiller la vie vers le sacerdoce. ]'est alors que, brusquement, Armand Renart se conertit à la religion maçonnique. Spectacle devenu banal lu doux pays de France! On ne quitte un culte que iour, sans transition, s'agréger à un autre! Le prêtre atholique qui défroque se hâte d' « enfroquer » ail- >urs. Sans même laisser ses cheveux croître pour ouvrir la tonsure, il s'en va, les mains encore humides e notre eau bénite, « ratichonner » à la loge ou chez î protestant. Le pauvre homme, au demeurant, n'a lit que changer de calotte. Un Français qui abandonne religion de sa mère n'a rien de plus pressé que de mrir au temple des maçons pour y adorer je ne sais ioi ou qui. (Si c'est un dieu qu'ils invoquent là dedans, doit être joliment ministériel!) Les loges sont peujées d'anciens enfants de chœur, d'anciens congrénistcs delà Vierge, de prêtres réfraclaiivs, de séminales détonsurés qui ont troqué leur surplis contre un Mier de maçon. Et ces gens-là nous chantent qu'ils iu "iu quittés pour s' « affranchir », se « libérer»! Je
Ïiu écoute! Peuple d'enfai d'une messe à servir!
Ïiu écoute! Peuple d'enfants de chœur toujours en <
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Le citoyen Renart qui, pour s'affranchir, était passé d'une sacristie dans l'autre, s'adonna à la pratique des vertus maçonniques : la principale, on sait cela, c'est « la haine des tyrans ». Il s'y montra supérieur, à tel point qu'au Deux-Décembre il menaça d'empaler le curé qui se disait bonapartiste, ameuta sur la place quelques garnements, manifesta quelques velléités de les entraîner à l'assaut de la préfecture, pilla une boutique de boulanger (toujours en haine du tyran), si bien qu'il se fit coffrer par la gendarmerie et envoyer je ne sais où, en Afrique. Il en revint quelques années après et s'établit « martyr de la tyrannie », jusqu'au jour où notre République l'installa, pour le reste de ses jours, « Victime du Deux- Décembre. » Il était chevalier de la Légion d'honneur, enrichi des palmes, orné du poireau. (Lorsque, chaque année, M. Renart s'en allait faire sa cure à Vichy, il ne portait aucune décoration, mais c'était dans l'astucieuse pensée de se faire remarquer. M. Renart était le seul représentant de la race française, la plus enrubannée du monde, qui osât se montrer en cette ville d'eausans le moindre petit boutdf ficelle rouge ou violette à la boutonnière de son habit.]
Lorsque, aux fêtes de la préfecture, M. Armand Renart apparaissait adorné des insignes de ses dignités minuscules croix d'honneur, de l'Instruction et di mérite agricole, étalées en bon ordre sur sa poitrin il pouvait assez bien figurer une victime qui marcherai au sacrifice. Il n'attendait, pour s'offrir en holocau^ e que la venue du tyran, vous savez bien, celui que d< méchants citoyens espèrent, qui aura un grand sabn
ît dira simplement : « C'est moi! » M. Armand Renart n'était point, pour sa part, trop pressé de le voir paraître. Il continuait à rester martyr et, en paisible révolutionnaire retiré des affaires, il vivait bourgeoisement de ses blessures. Saluons ici cette noble victime; nous la reverrons bientôt.
M. Jean Gaudry était, depuis trois semaines déjà, descendu au rang de simple maçon, lorsque, subitement, il tomba malade. Le médecin diagnostiqua aussitôt une pneumonie, qui, vu l'état d'aiïaiblissemiMil physique de notre député, permettait d'envisager les plus redoutables complications. Les coliques de pété le prirent aussitôt et il demanda un prêtre.
— Qu'on aille chercher l'abbé Blondot! dit M nio Gaudry.
Je n'étais pas à mon bureau de la chancellerie orsque le domestique des Gaudry vint me prévenir.
était précisément le jeudi après midi, jour où l'on n'accorde, tout comme à un collégien, trois heures de /acances. On dut m'envoyer chercher chez mon ami, e curé de Saint-Laurent, où j'étais allé passer mon rongé. Entre le départ du domestique qui venait me
Ihercher et le moment où je fus enfin prévenu, ne heure s'écoula. C'est dire avec quelle hâte je me endis chez M. Gaudry lorsque je sus qu'on m'y ♦ tendait, que j'avais une âme à sauver! La famille Gaudry habitait presque hors la ville, ans l'avenue Saint-Sauveur, une grande maison m> -I yle mais qu'un caprice louable de Madame avait lapée de chèvrefeuille et de lierre. J'arrivais devant
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la grille qui enclôt le jardin lorsque je vis sortir le domestique.
— Monsieur le curé, dit-il, on m'envoie vous dire qu'il est inutile de vous déranger : monsieur va mieux.
— Mais raison de plus pour que je le voie, puisqu'il m'a fait demander!
— Ce n'est pas monsieur qui vous a envoyé chercher, fit Jacques, c'est madame!
— Qu'importe! Gela prouve que M. Gaudry ne s'y opposait pas!
Jacques haussa la tête en signe de doute.
— Peut-être, fit-il. En tout cas, il va mieux. La fièvre a baissé. Le médecin y est encore.
— Alors, je ne dois pas entrer? Puis-je insister? Voulez-vous annoncer à M. Gaudry et à Mme Gaudry que j'attends là, dans la rue, que je demande si l'on veut bien me recevoir, malgré le mieux. Allez, mon ami; je ne partirai que lorsque vous serez venu m'apporter le réponse.
Pendant que Jacques était allé s'acquitter de sa mission, je regardai, de l'endroit où j'étais, les fenêtres du premier étage. Je savais que la chambre du député se trouvait sur la gauche, à la deuxième fenêtre. Je songeai que là un homme se débattait contre la mort, et marchandait à Dieu un reste de vie. Tout à coup, je vis se soulever le rideau de la fenêtre que je savais être celle de la chambre de M. Gaudry et une figure que je connaissais bien m'apparut. M. Armand Renaît, le nouveau Vénérable de la loge la Solidarité, de Verney, le successeur dans le pontificat de M. Jean Gaudry, était
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là, qui me narguait du regard. Je compris tout. On se déliait de la constance de Jean Gaudry devant la mort. La loge veillait pour prévenir ou tout au moins pour couvrir du silence une défaillance probable d'un frère. C'était bien, autour d'une agonie, la lutte des deux Eglises :1a nôtre, celle qui apporte aux mourants l'espoir de revivre par la vertu des pardons éternels; la leur, qui lui dit : « Tu vas mourir. Il n'y a plus rien! » Et n'était-ce pas un spectacle évocateur de pensées que celui-là : un prêtre catholique attendant, les pieds dans la boue, hors la grille d'une maison, le bon vouloir d'un pontife des loges pour prononcer sur un mourant lèa paroles qui purifient? N'était-ce pas l'image de ce qu'il nous est donné de voir tous les jours? L'Eglise catholique en France n'attend-elle pas, hors la maison, hors le droit commun que l'Eglise maçonnique, juchée à tous les étages du pouvoir, lui ait donné l'autorisation de remplir sa mission? Ces pensées me hantaient, lorsque Jacques revint :
— On me prie, monsieur, fit-il, de vous dire qu'il y a du mieux et que vous pouvez vous retirer!
— Eh bien, dis-je, voudrez-vous bien déclarer, de lia part, à M. Gaudry, que je suis à sa disposition, le our comme la nuit? Vous préviendrez aussi Mme Gaulry.
— Oui, monsieur, dit Jacques.
Avant de m'éloigner, je jetai un coup d'œil vers la énôtre où le Vénérable m'était apparu Une main reteîait encore le rideau et M. Renart me regardait touours, sentinelle narquoise.
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Je m'éloignai, tristement impressionné.
Vers les huit heures du soir, comme je me levais di table, Prudence vint me dire que Jacques, le dôme» tique de la famille Gaudry, m'attendait dans le couloir. Je m'y rendis aussitôt.
— Monsieur, me dit le domestique, on vous envoie chercher. M. Gaudry est au plus mal.
Je pris mon chapeau et accompagnai Jacques. Tandis que nous marchions à toute allure, le domestique me fit le récit sommaire de ce qui s'était passé, après mon départ, dans la famille Gaudry.
— M. Armand Renart, dit-il, a passé l'après-midi à la maison, causant avec M. Gaudry. Vers les sept heures, mon maître se trouvant un peu fatigué dit qu'il voulait reposer et qu'on le laissât seul. M. Armand Renart se retira au salon. M. Gaudry, vous le savez, souffre depuis fort longtemps d'une maladie de cœur. Le médecin, lorsqu'il est venu cet après-midi, avait même dit, après avoir ausculté M. Gaudry : « Je crains des complications de ce côté! » Aussi, Mme Gaudry, qui soigne son mari avec un dévouement admirable, entra-t-elle, vers sept heures et demie, dans la chambre du malade. M. Gaudry avait des suffocations; il étouffait, demandait de l'air. Sa figure s'était congestionnée et il y avait comme un râle dans sa gorge. « Un prêtre! » dit M. Gaudry d'une voix haletante. Alors, j'ai couru vous chercher, tandis que la cuisinière allait prévenir le médecin.
Tandis que Jacques me contait ces tristes incidents, nous étions arrivés dans l'avenue Saint-Sauveur, et
bientôt je pénétrai dans la maison Gaudry. A peine y étais- je entré que je rencontrai, descendant l'escalier, un prêtre à longue barbe grise. C'était un ancien capucin, originaire de Verney, que la récente loi contre les (ongrégations avait chassé de son couvent et qui, sans domicile, s'était réfugié dans sa famille.
— M. Gaudry est mort, me dit-il d'une voix grave. J'ai eu le bonheur de pouvoir lui donner l'absolution quelques minutes avant qu'il ne rendît le dernier soupir. Je crois même qu'il avait gardé sa connaissance, car il a paru s'associer aux paroles de repentir et de foi que je prononçais. J'habite la maison voisine, qui est celle de mon frère. On est venu me chercher il y a un quart d'heure, et j'eus la consolation de pouvoir arriver à temps!
Silencieusement, je serrai la main du religieux expulsé, et, précédé de Jacques, je montai l'escalier. iVous entendions des gémissements, des cris de doueur. La mort venait de passer là. Le domestique m'inroduisit dans une pièce. Presque aussitôt, la porte 'ouvrit et je vis entrer M. Armand Renart, Vénérable le la loge.
— Monsieur, dit-il, M. Gaudry est mort. On me prie e vous dire que vous pouvez vous retirer.
— On, qui?
— La famille!
— Mais, qui?
— M. Georges Gaudry, dit-il. Les autres membres e la famille n'ont pu encore être prévenus. Je joindrai ia prière à celle de Georges. Comme Vénérable de la
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loge de Verney, j'ai quelque droit de veiller à ce que les prêtres ne viennent pas accaparer ce cadavre!
— Mais vous, monsieur, qui êtes prêtre de la loge, de quel droit?...
— Du droit que me donnait mon amitié pour M. Gaudry!
— Mais il a demandé le prêtre avant de mourir, il s'est confessé...
M. Armand Renart sursauta :
— Vous le savez déjà! C'est extraordinaire comme, dans votre monde, les nouvelles se propagent vite!
— Oh! je viens de rencontrer le prêtre que Mme Gaudry a fait appeler parce que je n'arrivais pas assez vite! Ne vous étonnez pas, après cela, de la rapidité de nos moyens d'information!
— S'il n'eût tenu qu'à moi, ce prêtre, ni vous ni un autre, ne seriez venus! J'ai lutté pour empêcher ce scandale. Mme Gaudry a ordonné. Je me suis incliné.
— Mais, que faites-vous de la liberté de conscience, monsieur? M. Gaudry avait demandé le prêtre...
— On doit défendre un mourant contre l'affaiblissement fatal de l'esprit à l'heure de l'agonie, contre ses terreurs. C'était mon droit, c'était mon rôle!
— Non, monsieur, lui dis-je, ce n'était pas votre droit! Monsieur Armand Renart, poursuivis-je, avec un accent auquel l'indignation donnait plus de vigueur, prenez garde qu'on ne vous inflige la peine du talion! A votre âge, monsieur, il n'est pas défendu à un homme, fût-il franc-maçon, de se souvenir qu'il n'est point éternel! Prenez garde qu'on empêche le prêtre d'ar-
river jusqu'à vous, lorsque, à votre lit de mort, vous le demanderez! Car, vous aussi, vous le demanderez! Vous avez été des nôtres. Vous avez eu la foi : elle a mis sur vous son empreinte indélébile. Tous vos sacrements maçonniques ne l'effaceront pas. Vous pourrez me faire appeler, moi ou un autre. Nous accourrons. Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir!
— Monsieur, je ne permettrai pas... dit M. Renart, qui avait pâli.
Il allait achever sa phrase, mais une porte s'ouvrit et Mme Gaudry, affolée, les yeux hors de l'orbite, les traits contractés par l'épouvantable tragédie de la mort qui venait de se passer sous ses yeux, entra dans la salon.
— Monsieur Blondot, me dit-elle, avec un accent d'inexprimable angoisse, je vous en supplie, dites-moi qu'il est sauvé!
Plus d'une fois, il m'était arrivé de me défier des gestes et des intonations de Mme Gaudry. Trop souvent, j'avais surpris chez elle une âme de femme habile qui jouait les sentiments qu'elle n'avait pas. Cette fois, cette pensée ne m'effleura même pas. Sa voix, ses paroles avaient le son de la sincérité. Et la mort qui Tenait d'entrer dans cette maison donnait à ces paroles une gravité dramatique. Comme, dans mon trouble, je ne répondais pas, elle dit de nouveau :
— Monsieur Blondot, de grâce, assurez-moi qu'il est sauvé!
— Madame, fis-je, les miséricordes de Dieu sont intimes.
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Comme M. Armand Renart se retirait, elle éclata en sanglots. Je lui adressai des paroles de consolation, des exhortations au courage. La tête dans ses mains, elle pleurait, le corps secoué d'un tremblement.
— C'est affreux! C'est affreux! murmurait-elle. Puis, quand sa crise de larmes se fut calmée, elle me
dit d'une voix qui sanglotait :
— Monsieur Blondot, ce doute me torture! Mon pauvre Jean! Il m'avait bien fait promettre d'envoyer chercher le prêtre dès que je le croirais en danger de mort! J'ai trop tardé!... Ces gens-là m'en ont empêchée, dit-elle en désignant de la main la chambre où venait d'entrer M. Renart. Ils m'ont forcée d'attendre! Ils ne voulaient pas que Jean se confessât. J'ai envoyé chercher un prêtre, malgré eux. Ce pauvre Jean! (chaque fois qu'elle prononçait ce mot, ses sanglots redoublaient), ce pauvre Jean m'avait bien fait promettre... Nous avions pris l'un avec l'autre un engagement. Je promettais, moi, d'envoyer chercher un prêtre si c'était lui qui tombait malade le premier. Et il prenait avec moi le même engagement. Ai-je tenu ma parole? Il agonisait quand le prêtre est venu! S'est-il repenti? Est-il sauvé?... Mon Dieu, que c'est affreux!
Et Mme Gaudry se tordait les mains de désespoir. J'étais ému. Epouse irréprochable, cette femme avait aimé son mari d'une affection sincère, mais impérieuse; elle avait, par ambition, guidé ce caractère faible dans la voie malfaisante où la mort étaitvenuelesurprendre. Croyante dévoyée, elle aussi, elle sentait peser sur elle une responsabilité redoutable. Elle était coupable,
mais elle souffrait; elle m'appartenait. Tout ce que la charité chrétienne, le respect de la souffrance, la foi en la miséricorde de Dieu purent m'inspirer, je le lui dis. A ma voix, la paix semblait descendre dans cette âme. Elle se releva.
— Oh! merci! dit-elle avec effusion. Ces gens-là ne savent pas me dire ces choses! Ils ne parlent que de l'effet produit sur les libres-penseurs! Je suis seule. Seule! C'est affreux. Mon pauvre Jean!
Et, de nouveau, ce furent des sanglots. Je lui dis
encore quelques paroles de réconfort et je la quittai.
'. Je voulais entrer dans la chambre où venait de mourir
jM. Gaudry pour y réciter les prières des morts, mais
Jacques se tenait devant la porte.
— Monsieur, me dit-il, j'ai ordre de ne laisser entrer personne.
Je n'insistai pas. J'avais compris La loge avait posté là le valet pour me défendre d'aller prier auprès ie celui qui avait été notre ennemi. L'Eglise maçonîique me disputait un cadavre.
Je sortis immensément triste et j'allai à l'église
)i'i«T pour notre ennemi. Je n'eusse pas été digne d'être
>rêtre, ni même chrétien, si je n'eusse pas souhaité —
l)h! de toute ma foi! — que Dieu eût fait miséricorde à
A. Jean Gaudry.
L'enterrement de M. Jean Gaudry fut purement
ivil. La volonté de sa femme ne prévalut point sur
1 11-' de la loge. Le préfet représentait le gouver-
lement à cette cérémonie où l'Eglise maçonnique
éploya la pompe de ses rites. (En punition de cet
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exploit, M. Poussignol-Blismes eut à son dîner un mauvais polage et fut privé de dessert de par la volonté de sœur Antoine, sa cuisinière.) Au bord de la fosse où l'on venait de descendre le corps de M. Jean Gaudry, M. Armand Renart, au nom de son Eglise, fit un prône où il insulta notre Dieu et nia la vie future. Et plus d'un frère, en revenant du cimetière, pensait : « Pourvu que nous ayons la même chance que Gaudry et qu'un curé vienne nous voir, lorsque notre heure sera venue! »
Oui, pourvu que... La maçonnerie est une religion pour gens bien portants et qui veulent des places!
Le jour où M. Gaudry fut conduit au cimetière, une préoccupation hantait tous les esprits : « Qui sera député de Verney? Qui succédera à M. Gaudry? » Un nom fut lancé qu'on accueillit d'abord avec scepticisme : celui de Georges Gaudry. « Ce n'est pas possible, » entendait-on de tous les côtés. Dès le lendemain, le refrain avait changé : « Après tout, pourquoi pas? » Eh, oui! pourquoi pas Georges Gaudry? On hérite de son père un nom, quelquefois une fortune, assez souvent des rhumatismes; pourquoi pas d'une « place » à la Chambre à neuf mille francs l'an? Cette considération, les membres du comité radical-socialiste, qui s'étaient réunis d'urgence le lendemain des funérailles, la trouvèrent sans doute judicieuse, car ils décrétèrent que Georges Gaudry serait candidat au siège vacant. Le fils de notre feu député accepta avec un fougueux empressement le cadeau qui lui était échu : déjà il se voyait député, légiférant, interpellant,
interrompant, roulant par les provinces, en wagon de première classe, aux frais de la nation, lorsque des rangs mêmes du parti gaudriot s'éleva une compétition redoutable qui vint troubler ces beaux espoirs. Pris d'un subit accès d'ambition sénile, M. Armand Renart, la Victime du Deux-Décembre, le Vénérable de la loge, voulait être député. A l'entendre, la « place » lui revenait de droit. N'était-il pas le plus grand martyr de la tyrannie qui se pût rencontrer dans tout l'arrondissement, dans tout le département, qui sait, dans toute la France? N'était-il pas le grand Estropié du Deux-Décembre? Il affirmait son désir, son droit, avec cette âpreté têtue que mettent certains vieillards à poursuivre le réalisation de leurs caprices. Les volontés de M. Armand Renart n'étaient pas de celles qu'on pouvait dédaigner. Vénérable de la loge de Verney, 1 disposait de la conscience de ses frères et il ne ferait lucune difficulté pour s'approprier leur bulletin de vote. Peut-être quelques-uns des maçons, par égard pour ja mémoire de feu Gaudry, voteraient-ils pour leur rère Georges, mais alors ce serait la division dans le )arti : la sainte Eglise maçonnique serait déchirée •(>ar le schisme, pour la plus grande joie de la faction (omaine. Il fallait, à tout prix, éviter ce scandale. )cs réunions se tinrent à la préfecture, où vinrent onfabuler les membres du comité radical-socialiste, tacherchail une compensation à offrir à M. Armand lenarl m échange de ^m désistement. ()n songea ml d'abord à enrubanner un peu plus la noble victime tais on dut renoncer à ce moyen-là : les décorations
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françaises, le grand martyr les avait toutes. On ne pouvait pourtant pas lui offrir la médaille de sauvetage! Un frère trouva une solution : le Vénérable Renart serait sénateur, dès qu'une vacance se produirait pour l'un des trois sièges du département. « C'est une idée! » dirent les frères, et on courut chez le citoyen Renart pour lui faire cette honnête proposition... Le Vénérable, avant de se déclarer satisfait, fit son enquête. L'un des sénateurs du département semblait à la veille de céder son siège pour une concession perpétuelle au cimetière : une affection du cœur le tenait alité depuis trois mois. M. Armand Renart se défiait. Il connaiss;iil ses frères et craignait qu'ils ne vendissent la place d'un sénateur trop longtemps avant qu'il ne mourût. Il s'assura que le malade ne s'attarderait pas trop longtemps en ce monde et il agréa la proposition. Ainsi, M. Georges Gaudry serait député et M. Armand Renart daignait consentir à n'être que sénateur. Cette place, pour dire vrai, convenait à son âge qui était celui où un vieillard de soixante-douze ans peut se choisir une tombe, dans une nécropole nationale; à son talent, qui était d'aimer pacifiquement tous les ministères; à sa vocation, qui était de se reposer toujours, et, victime heureuse, vétéran du martyre, de soigner ses décorations comme d'autres dorlotent leurs blessures. Il y avait bien aussi les électeurs qui avaient apparemment quelque droit de faire leur choix; mais, de leur opinion, on n'avait cure. Le peuple souverain, lorsqu'on sai'le prendre, est tout à fait bon garçon. Il agrée d'ordinaire ce qu'on lui offre, sans faire d'embarras. « Voici
Renart, voici Gaudry, » lui dirait-on. Il prendrait Renart et Gaudry. Les frères ne doutaient point de la complaisance des bons électeurs. Pourtant, une surprise était toujours à redouter, et, quand il considérait la situation, Georges Gaudry ne pouvait se défendre contre une certaine mélancolie.
Lorsqu'il supputait ses chances de succès, qu'il trouvait, malgré tout, incomparables, il comptait sur de tout-puissant appui de sa mère; ce n'était pas en ; vain que Georges la choisissait pour auxiliaire. « Ma mère, voilà mon meilleur atout,» déclarait-il. Mme Gaudry avait pleuré son mari avec une énergie très sincère, mais trop violente pour être éternelle. S'enfermer à tout jamais dans ses regrets, comme en une tombe, à l'exemple de plus d'une veuve; se désintéresser de tout M qui n'est point le souvenir du cher disparu n'était point le fait de cette nature, à qui l'inaction faisait aussi peur que la mort. Une grande douleur passait sur Mme Gaudry comme un orage; la sérénité lui revenait avec le goût de vivre. Rien de durable ne s'inscrivait sur le sable mouvant de cette âme où l'impression du moment effaçait la trace du passé et envahissait tout. Notre feu député, M. Jean Gaudry, au cours de sa vie conjugale, n'avait jamais été que le mari de la «ne, le prince consort. Pendant trente ans, Mme Gauliy avait porté, dans le ménage, la souveraineté : pas me seule fois les bretelles ne cassèrent. Elle n'entenlail pas renoncer au pouvoir qu'elle aimait pour luiaême, pour l'honneur e\ les profits. Veuve, elle aspiail à la régence. Manipuler les consciences pour les
assouplir, administrer les convictions politiques d'autrui pour en toucher si possible le revenu, mener une intrigue qui tournât à son bénéfice où à celui des siens. avoir une influence, être quelqu'un : pour elle, c'était vivre.
Dès qu'elle apprit que son Georges allait briguer l'honneur de succéder à son père, elle reporta sur son fils ses sollicitudes d'ambitieuse, jamais lasse de courir au succès, aux honneurs, aux profits. Elle déclara : « Georges succédera à son père, » et elle entra résolument en campagne. La peur d'un échec la stimulait. Deux concurrents avaient surgi. Lesquels, on le devine! Le « libéral » et l'autre, l'éternel Lebaigneur, cet original qui, au risque de contrarier toutes les idées reçues, osait se dire socialiste encore qu'il fût sans gloire et sans argent! Le malheureux convoitait un siège à la Chambre de toute l'ardeur de sa faim : « 11 faut lui faire offrir une perception ou une sous-préfecture, déclara Mme Gaudry, à moins qu'il ne préfère entrer dans la police. — On verra après le scrutin, » réponditil prudemment aux propositions qui lui étaient faites. C'est qu'il ne désespérait pas du tout d'arriver au Parlement, le citoyen Lebaigneur! Il n'avait pu triompher du père enraciné depuis plus de vingt ans dans la confiance des électeurs, mais le fils Gaudry lui paraissait plus facile à abattre. « Il manque de prestige, disait-il, et puis je m'en vais ameuter contre lui touli; la bande anticléricale en parlant du « nonon évêque » : « Citoyens, c'est le neveu de Monseigneur qui brigue «l'honneur dereprésenterlalibre-pensée auParlement!»
D'un coup, le citoyen Lebaigneur avait trouvé son cheval de bataille, ce qu'il appelait moins poétiquement « sa plate-forme ». « Neveu de Monseigneur! Neveu de Monseigneur! » Il entendait que ce refrain retentît partout, dans toute la circonscription, aux oreilles de son concurrent.
Georges Gaudry ne pouvait nier la réalité. Il était jbel et bien le neveu de Mgr Martène, et, encore que Lebaigneur lui fit auprès des électeurs un crime de ce titre, il ne désirait point en être délivré : au contraire. Avec l'âge, notre Georges devenait pratique, comme sa imère, comme ses cousins. Il savait qu'au doux pays de France, celui qui fait métier de candidat doit savoir Sacrifier à ses électeurs ses convictions, son temps et ;on argent. De bourse personnelle, Georges Gaudry l'en avait pas, mais il restait administrateur de la 'lot de sa femme. Par une incurie regrettable contre laquelle je m'étais élevé en vain, Berthe Martène Vavait point voulu, en attendant mieux, demander i séparation de biens d'avec son mari. « Ce que je veux, îe répondit-elle, ce n'est pas mon argent, c'est ma berté. » Son père, qui eût dû la diriger vers cette solu- <on, craignait trop de s'aliéner définitivement la condération, et, j'ai la tristesse de le dire, l'appui des audry, pour pousser sa fille dans cette voie. Désin- ;,ressée au delà de toute vraisemblance, dédaigneuse î tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à une î^stion d'argent, Berthe Martène se fût méprisée 'e-même si elle eût demandé à son mari de lui faire mettre les revenus de sa dot. Aussi, pour payer ses
factures d'imprimerie, pour arroser de gros vin bleu la conscience de ses électeurs, pour solder tous ses frais, Georges Gaudry puisait à pleines mains dans cette caisse dont il était, de par la loi, l'administrateur. Mme Gaudry n'était point femme à détourner son fils de ces agissements. Elle ne désespérait pas du tout de voir Berthe Martène revenir auprès de son mari et reprendre avec lui la vie commune. « Sans doute, disait-elle, Georges a eu quelques petits torts, mais quel est le mari qui n'en a pas? » — « Quelques petits torts! » cet euphémisme teinté d'amour maternel était vraiment une trouvaille!... Chez Mme Gaudry, les ressentiments n'avaient jamais de lendemain : elle mesurait à son âme l'âme si haute et si fière de Berthe Martène. « Cette petite, disait-elle, est partie dans un coup de tête, pour des bêtises; elle nous reviendra. Quand elle saura que Georges est député, je ne lui donne pas huit jours avant que la paix ne soit faite. Femme de député! Eh! cela lui donnera à réfléchir! Et, alors, ils rattraperont le temps perdu, ils s'entendront, ils s'aimeront! » Pour Mme Gaudry, on le voit, la lune de miel était remise après les élections. Ce n'est pas que souvent elle n'eût des inquiétudes. Si Rome annulait le mariage! Berthe Martène, libre alors de tout lien de conscience, ne serait pas longue à demander le divorce et Mme Gaudry ne pouvait pas ne pas savoir que les juges, fussent-ils « bons républicains » au sens étroit qu'elle donnait à ces mots, le lui accorderaient aussitôt, tant avaient été publics les dévergondages de Georges, et tant seraient formels les
témoignages qui leur en apporteraient la preuve. — Mon garçon, répétait-elle à son fils, si ces cardinaux cassent le mariage, je ne te vois pas blanc! Cette petite mauvaise tête de Berthe, que les idées religieuses ont retenue jusqu'à présent, divorcera, c'est certain. Alors, tu seras obligé de rendre la dot! Te vois-tu député avec vingt-cinq francs par jour pour tout potage! Vingt-cinq francs, qu'est-ce que c'est que ça pour vivre à Paris et tenir un rang convenable! Je sais bien qu'on ja les petits suppléments; mais ne compte pas trop làiessus! Le métier se gâte, maintenant, tu sais! C'est 'a mode, maintenant, d'être ministériel, à la Chambre! [1 y en a trop qui en demandent, des suppléments, surout à l'époque du terme! Le ministre ne sait plus qui entendre : ils sont trop et ils en veulent trop! Ah! ma •oi, c'est dur la vie à Paris, quand on a des femmes 'omme les leurs! Ces dames ne veulent plus de confecion; il leur faut des robes signées, comme à des duhesses! Les petits suppléments du ministre sont dépensés avant que d'être versés! Et puis, il y a les arriérés • e frais d'élection; il y a les aumônes aux électeurs îfluents, les timbres pour répondre qu'on a vu le îinistre et qu'on surveille l'affaire — ça chiffre, tu lis : au moins vingt lettres par jour! — Mon cher, si s mariage est annulé, pour toi, c'est la misère! Tu 'as qu'une chose à faire : écris à Berthe pour lui delander pardon; dis-lui bien que tu ne recommenceras as! Du reste, je te donnerai le modèle. Ces lettres-là, i me connaît!
— Je veux bien, dit Georges sans trop d'assurance.
Il recopia pourtant la lettre repentante et implorante que sa mère avait rédigée et l'envoya à sa femme. Le surlendemain, la lettre lui revenait, sans un mot. Il comprit que son repentir n'était point agréé. Mme Gaudry s'écria :
— Maintenant, le salut ne peut nous venir que de Rome!
Moi aussi, mais pour des raisons toutes différentes, je me disais : « Le salut ne peut nous venir que de Rome! » et, de mois en mois, ma confiance dans le jugement définitif s'affermissait. Le procès suivait son cours normal devant la Congrégation du Concile. J'avais à Rome un ami très intime, qui me renseignait et me permettait d'approvisionner de courage Berthe Martène et Raymond Langlet-Dufresnoy. Je savais, par mon correspondant, que les jeunes docteurs du studio avaient étudié le dossier de l'affaire où ils groupaient, discutaient les preuves pour ou contre, et ils avaient soumis au président des conclusions qui tendaient à l'annulation du mariage. Sans doute, ces conclusions, rien ne nous permettait de dire que la Congrégation du Concile allait les adopter, mais c'était de bon augure. L'affaire était aux mains des consulteurs qui devaient rédiger un rapport où seraient résumés les principes théoriques sur lesquels devaient porter la sentence. Mon ami m'écrivait : « Ayez confiance dans la prudence, la largeur d'esprit des canonistes romains. » Et j'avais confiance. Lorsque Raymond Langlet-Dufresnoy, qui vivait en anxiété perpétuelle, avait un jour de congé, il venait le passer à Verncy;
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bs premières paroles qu'il m'adressait, c'était : « Eh bien, avez-vous des nouvelles de Rome? » Je ne pouvais que lui répéter : « On me dit d'avoir confiance, espérez! » Quand Berthe Martène quittait la triste maison de son père et venait àVerney pour y chercher, elle aussi, du courage, elle descendait à la chancellerie dès qu'elle avait vu son oncle. A elle aussi, je ne savais que redire : « Ayons confiance, nous vaincrons! » Ni chez moi, ni ailleurs, les deux jeunes gens ne s'étaient revus. Depuis deux ans, ils ne s'étaient point parlé, mais leurs pensées se rencontraient sur le chemin de Rome. !Rome! c'était pour eux, le salut, la liberté, le bonheur! Berthe Martène, au plus fort de son angoisse, ne pouvait demander du réconfort à son oncle. Lui-même vivait en pleine inquiétude. Mgr Martène était un évêque pour temps de paix : il redoutait la bataille. Depuis qu'un nouveau ministère ravageait les congrégations religieuses, la conscience de Monseigneur Vaffolait : quelle attitude devait-il prendre? Accepter, Sans rien dire, les faits accomplis? Mais presque tous \ êques de France avaient élevé la voix. Protester? Mais Monseigneur ne voulait point faire de peine iu gouvernement! Un matin, il reçut une lettre déjà •ignée par plus de soixante évêques, qui adressaient m Parlement de fermes remontrances et tâchaient le mettre à nos députés le nez dans leur besogne, respectueusement. Qu'allait faire Monseigneur? Tout le our, il fut perplexe. Signerait-il? Oui, mais quel chariii il ferait à M. le directeur des cultes! S'abstiendrait- ? Mais déjà plus de soixante évêques avaient donné
leur nom : d'autres suivraient cet exemple. Il se trouverait seul peut-être à côté de Mgr Lepan, qui avait des raisons personnelles de ne point contrarier le gouvernement. Oui, mais que le voisinage de cet évêque était donc dangereux! On ferait des assimilations, des rapprochements douloureux bien qu'injustifiés. Et le clergé du diocèse, comment jugerait-il cette attitude de son évêque, presque isolé dans la soumission? Anxieux, Mgr Martène tergiversait, ballotté d'une résolution à l'autre, ne sachant à quel parti s'arrêter. Cette lutte qu'il soutenait le fatigua sans doute. Il devait présider une séance littéraire au petit séminaire. Il fit dire qu'on ne l'attendît pas, qu'il était souffrant, et, se retirant dans sa chambre, il se coucha.
On ne m'enlèvera pas de l'idée que saint Paul, en pareil cas, n'eût pas songé à se mettre au lit.
Le lendemain, Monseigneur signait d'une main un peu tremblante la lettre de protestation.
Une nouvelle aux allures suspectes se mit à rôder par la ville. « Des ministres allaient venir! » Quels ministres? Et pourquoi ces gens-là accablaient-ils Verney de la faveur inespérée de leur présence? On ne savait. Se défier n'était que prudence. Tant de fois nous avions été dupes de pareilles nouvelles qui étaient restées à i'état d'« on-dit », de « paraît-il »! D'« Excellence », nous n'en avions point vue! Presque tous les
fonctionnaires de la ville gardaient au cœur l'espoir obstiné d'une descente de ministres. Oh! ce n'était pas pour le plaisir rococo de contempler la quelconque figure d'un membre du gouvernement! Aux jours d'aujourd'hui, un ministre qui vous serait servi avec son seul prestige pour garniture serait un plat médiocre, et même, j'oserais dire assez peu ragoûtant, truffé qu'il est, la plupart du temps, des plus noires idées maçonniques; mais comme toujours il vous arrive entouré de quelques aunes de rubans, rouges, violets, verts, qu'on est prié de se partager, il y a là de quoi faire venir l'eau à la bouche d'un directeur des contributions ou d'un agent voyer chef. Aussi, ce fut allégresse chez les gens dont le produit de l'impôt fournit le pot-au-feu, lorsque la grande nouvelle eût reçu l'estampille officielle : le préfet avait parlé. Le contrôleur des contributions indirectes se promenait par la ville, l'œil fixé à la boutonnière de son veston : il la voyait fleurir. Nous apprîmes que ce n'était pas toute une équipe de ministres que Verney allait recevoir, comme tout d'abord on nous l'avait annoncé, mais seulement l'homme de l'intérieur et des cultes. Il avait promis. Que venait-il faire à Verney ce vieillard? On -Vu doutait. Georges Gaudry réclamait un « coup de main » pour étayer sa candidature chancelante. Il fallait, pour assurer le succès, que cette main fût emmanchée au bras du gouvernement. Un ministre — et de l'intérieur, s'il vous plaît! — qui plante là le Parlement, les confidences de ses délégués, pour venir ■Te : « Ce petit jeune homme, fils de mon grand ami
Gaudry est mon candidat bien-aimé. Prenez-le. Il sera parmi vous mon commis, celui qui distribuera en mon nom les bureaux de tabac et les postes tant convoités de facteur rural et de cantonnier national, » c'est là un spectacle qui impressionne toujours le peuple de France. Le petit Gaudry le savait bien et M. Poussignol-Blismes, notre préfet, ne l'ignorait pas. Il fallait pourtant couvrir d'un prétexte honnête la venue de M. le ministre de l'intérieur et des cultes. La préfecture s'y employa diligemment. Le maire fut mandé. C'était un homme d'esprit de qui on se défiait pour sa tiédeur ministérielle. Le préfet voulut le prendre par la ruse.
— Monsieur le maire, dit-il, je vous annonce la prochaine visite de M. le ministre de l'intérieur.
— C'est un grand honneur pour vous, monsieur le préfet, fit le maire, avec un sourire assaisonné de malice.
— Pour nous tous, rectifia le préfet. Pour le département, la ville; pour vous, monsieur le maire! M. le ministre de l'intérieur nous fait donc la très grande faveur de venir nous apporter ses encouragements et ses conseils. Nous pourrions, je crois, profiter de la présence de M. le ministre parmi nous pour inaugurer quelque monument, quelque édifice public. Depuis que vous administrez la ville deVerney avec une maîtrise que tous — même vos adversaires — se plaisent à vous reconnaître, auriez-vous fait pour le compte de la ville quelques constructions?
La vérité éblouit l'entendement du maire : le ministre venait à Verney en réalité pour retaper le prestige du
sÉi'ARONS-NOi • aai
fils Gaudry, niais on cherchait comme prétexte un monument à inaugurer. Restait à le trouver ce monument. Pour cela, on comptait sur M. le maire, qui voudrait bien prêter une des bâtisses de la ville pour qu'on l'arrosât d'éloquence officielle. « Notre premier magistrat, » — comme disent certaines gazettes de Verney, — n'entendait pas se prêter à cette petite comédie.
— Je ne vois guère que les abattoirs, fit-il.
— Vous n'y pensez pas! s'exclama le préfet blessé au plus intime de sa foi ministérielle. Inviter M. le président du conseil à inaugurer un immeuble où l'on tue des... des animaux!... Vous n'avez rien d'autre à nous proposer?
— Mon Dieu, je ne vois pas, dit le maire. Nous avons bien bâti tout récemment des vespasiennes, sur un modèle tout à fait nouveau! Nous avons même acheté un brevet d'Amérique! Peut-être que...
Le préfet sursauta devant l'énormité du sacrilège. Il avait fini par comprendre que M. le maire s'amusait à déposer ses ironies au bas du piédestal qui portait la statue triomphante de M. le ministre — un des plus grands saints de l'ordre maçonnique, statufié et canode son vivant.
— Eh bien, fit-il sèchement, monsieur le maire, nous nous passerons de vous! M. le président du conseil viendra à Verney malgré vous!
— Il sera le bienvenu, fit le maire toujours narquois. Je vous quitte, monsieur le préfet. D'ici le jour de la grande cérémonie, vous n'avez que le temps bien juste de tout préparer, l'enthousiasme, le banquet et de
SEPÀR0NS-N01
mettre vos petites casseroles dans les grand
Quelques jours après, on connut la combinaison qui venait de pousser comme un champignon dans les cerveaux ministériels de Verney. Il avait été décidé « en haut lieu » qu'on inaugurerait l'école normale des filles, bâtie depuis tantôt vingt ans; mais on devait débarbouiller la façade, restaurer sommairement un hangar dans la cour : le prétexte était trouvé! Le ministre allait venir. L'enthousiasme fut commandé pour ce jour-là et la ville reçut ordre d'être dans la joie. Mgr l'évêque avait sa place marquée dans le défilé des « fonctionnaires » qui devaient offrir au ministre l'encens des compliments officiels. Sa Grandeur ne pouvait songer à se récuser, le Concordat étant toujours vivant. Pour être franc, je dois avouer que Monseigneur n'avait nulle intention de se dérober devant ce « devoir ». Pour les mortels comme moi, qui n'attendons ni palmes ni bureau de tabac et qui n'avons pas de gendre à pousser dans les finances, un ministre n'est qu'un commis de la nation : il nous coûte trop cher à nourrir pour qu'il nous soit permis de lui vouer une considération supérieurement distinguée. Pour Mgr l'évêque, épris de la hiérarchie, dévot de sainte Bureaucratie, fils et frère de fonctionnai] un ministre est un objet quasiment sacré, celui qui commande, celui qui parle, celui qui nomme, celui qui signe, l'Himalaya de cette chaîne de montagnes, de collines et de monticules qui, de tous côtés, borne la vue du contribuable et qui s'appelle d'un nom formidable : l'Administration ! L'évêque de Verney
devait, puisque nous sommes en Concordat, offrir aux ministres en déplacement les fleurs de sa littérature nouées, en guise de faveur, avec quelques métaphores protocolaires. Assurément, c'était là pour un évoque catholique une cérémonie peu réjouissante, disons le mot : une « corvée ».
Le ministère de l'intérieur et des cultes était tenu, cette année-là, par un de nos anciens confrères qui avait mal tourné. Cet abbé, qui avait mis sa soutane à l'envers, appartenait à l'église maçonnique et, ni plus ni moins que feu Gaudry, il était de la secte des « défroqués », renommée entre toutes les autres pour la férocité de ses doctrines et l'ardeur de son anticléricalisme. Il avait été longtemps enfermé dans une robe : il s'en était évadé, non pour se laïciser, mais pour s'agréger à la Congrégation maçonnique qui commençait à devenir très à la mode et où entraient des fils de famille qui faisaient vœu d'être un jour députés, ministres ou fonctionnaires. Depuis plus d'un an, il régnait sur quarante millions d'êtres libres. La France fut autrefois, quand la guillotine projetait sa grande ombre sur tout le pays, administrée par des civils qui se décernaient le titre de sans-culottes. Elle est maintenant gouvernée par les sans-soutanes. Vous verrez que nous finirons par les Apaches qui auront à cœur, je l'espère, une fois logés dans les appartements des rois, de se faire appeler
i ns-chemises », en souvenir du temps où ils couchaient sous les ponts! Nous aurons le ministère des « couchetout-nus ».
Lorsque la nouvelle de la venue à Verney de M. le
minisire de l'intérieur et des cultes fui officiellement annoncée, Monseigneur nous manda en son cabinet, l'abbé Saquet, le chanoine Barran et moi. « Messieurs, nous dit-il, M. le ministre de l'intérieur sera à Verney dimanche prochain. Il est de mon devoir d'aller lui rendre visite à la préfecture. Je vous ai choisis tous les trois pour m'accompagner :
— Moi!
— Moi!
— Moi!
L'exclamation partit des trois bouches à la fois. Nous nous attendions si peu à cet excès d'honneur!
— Monseigneur, dis-je le premier, je suis à vos ordres...
L'abbé Saquet n'avait point dit mot et je l'attendais. Il avait été condisciple de Monseigneur au grand séminaire et s'autorisait de ce souvenir pour ne point chasser le naturel lorsqu'il parlait à l'évêque, ce qui semblait ne point toujours déplaire à Sa Grandeur. Comme nous le disions entre nous : l'abbé Saquet avait un « induit (1) » qui l'autorisait à commettre des calembours, et même à prendre le ton de la facétie devant son évêque. Après une minute de réflexion, l'abbé Saquet nous révéla sa pensée intime, à sa façon, qui n'était pas celle de tout le monde.
— Monseigneur, demanda-t-il, très grave, pour paraître devant M. le ministre des cultes, devrons-nous garder le costume ecclésiastique?
(1) Une permission, un privilège.
— Qu'est-ce que vous me dites là? fit Monseigneur, inquiet. Costume de cérémonie, soutane, manteau romain, gants noirs. Un ministre de l'intérieur et des cultes! Si vous devez garder le costume ecclésiastique? En voilà une question!
— C'est que, fit l'abbé Saquet sans se déconcerter, M. le ministre n'aime guère voir ses anciens confrères, ceux du moins qui ont gardé leur soutane! Cela l'impressionne, cet homme, de voir un froc! On dit qu'il regrette de nous avoir quittés, et comme feu M. Gaudry, il nous tourmente parce qu'il ne peut pas nous oublier. En conscience, avons-nous le droit de contrarier cet homme?...
— Allons, fit Monseigneur, haussant les épaules, vous serez toujours le même, monsieur Saquet!
L'abbé Barran n'avait rien dit. Il restait là, renfrogné, le front barré d'un pli d'ennui. Evidemment, il était prêt à obéir à Monseigneur, mais la pénitence était dure!
— On croirait vraiment, monsieur le chanoine, fisje, que vous allez voir Satan! Rassurez-vous. Ce n'est pas le diable, mais un ministre!
— Ce n'est pas le diable! objecta l'abbé Saquet. Eu êtes-vous bien sûr? Le diable, lorsqu'il devient vieux, se fait ministre!
L'abbé Barran ne répliqua point et, jusqu'au soir, il resta cloîtré dans le silence : « Il prépare ses exorcismes! » dit l'abbé Saquet.
Notre ancien confrère arriva en gare de Verney un soir, à la nuit tombante et fut reçu au débarcadère
28fi SÉPARONS-NOUS
par le préfet, le fils Gaudry et une bande de fonctionnaires, au milieu desquels le délégué Balluchot. Il devait traverser la ville en voiture découverte pour se rendre à la préfecture où il coucherait. M. le préfet avait suivi le conseil du maire et mis les petites casseroles dans les grandes. Aussi, M. le ministre fut-il reçu comme la pluie après la sécheresse : on l'acclama. Sur son passage, cent bouches qui s'ouvraient comme des soupiraux de caves où tous les robinets couleraient lui envoyèrent à la figure ce cri du cœur : « A bas la calotte! » Le cruel Balluchot soutenait le zèle des sousdélégués et, comme transfiguré, M. le ministre buvait avidement toute cette joie. Dans le landau préfectoral, M. Poussignol-Blismes s'étalait à côté du ministre : le citoyen Armand Renart, Vénérable de la loge, et un frère s'étaient assis en face du gouvernement. L'Eglise maçonnique, qui avait pris sous sa tutelle l'Excellence et sa séquelle, était représentée là par un de ses pontifes et un fidèle notoire.
— Croyez-vous, me dit l'abbé Saquet, présent comme moi à ce spectacle, que l'ancien confrère n'a pas mieux fait de quitter sa soutane pour se trouver avec du pareil monde? C'est beaucoup plus convenable!
Le lendemain, vers une heure de l'après-midi, nous prenions place avec Monseigneur dans la voiture épiscopale. La cérémonie des présentations officielles devait s'accomplir à la préfecture. Tous les quatre, nous étions silencieux. Monseigneur repassait sans doute dans sa mémoire le discours qu'il devait offrir à M. le ministre et ne pouvait, sans doute, se défendre
d'être ému en songeant qu'il allait voir le gouvernement face à face! L'abbé Saquet méditait peut-être quelque calembour assassin qu'il allait planter entre les deux épaules du ministre, quand celui-ci passerait à sa portée! L'abbé Barran et moi, nous nous regardions tristement. En montant en voiture, le chanoine m'avait dit à voix basse :
— Abbé Blondot, savez-vous de qui nous avons l'air tous les quatre en ce moment?
— De quatre collégiens qui sont mandés chez le régent, le chef des pions, et qui ont peur d'être battus!
— Des prêtres conduits par leur évêque, qui s'en vont faire des salamalecs à l'un des délégués du grand maître des maçons! J'ai honte, abbé Blondot!
— Que voulez-vous, monsieur le chanoine : c'est l'alliance! C'est le Concordat! L'Eglise est alliée à l'Etat : il faut qu'elle lui fasse ses politesses!
— Oui, mais l'Etat est franc-maçon! dit l'abbé Barran.
— Alors, ou bien changeons l'Etat, ou bien...
— Je sais ce que vous allez dire, interrompit l'abbé Barran. La thèse est formelle : « L'Etat et l'Eglise doivent être unis! » Seriez-vous donc un de ces affreux libéraux?...
— Je n'en sais rien : je suis prêtre et Français! Un huissier nous introduisit dans un des salons de
la préfecture. Il était peuplé de fonctionnaires. C'était
bien à son titre de « fonctionnaire » que Monseigneur
devait l'honneur d'être admis dans le cortège. Tous
messieurs étaient debout, sur deux rangs; le ministre,
qui achevait de déjeuner, ne s'était point encore monti é. Pour se rendre au grand salon où il recevrait les délégations, le ministre traverserait leurs rangs. Ils étaient émus, troublés, inquiets. Il allait passer, Lui! Il était l'Attendu, le Désiré, l'Emmanuel, le... Ministre! Oui, « le ministre en personne! » comme dit en son dialecte spécial le journal de la préfecture. Le ministre allait passer! Ils auraient peut-être un regard de Lui, peutêtre un sourire, tombé par hasard de sa lèvre, et que ces bons serviteurs se baisseraient pour ramasser en tremblant. Le ministre allait passer! A cette pensée ils sentaient courir sur leur échine un frisson de terreur, de respect, d'amour. Oui,d'amour! Car ils l'aimaient comme le père de toute joie, l'idole sacrée, le Bouddha du rond-de-cuirisme, l'Avancement divinisé! L'Avancement allait passer « en personne » et des croix d'honneur plein les mains! Une porte s'ouvrit. Il parut. Comme on voit dans la forêt un grand coup de vent courber les arbres, tels des brins d'herbe, tous les torses s'inclinèrent, se voûtèrent : ce fut un demi-prosternement. Le ministre n'aperçut qu'une houle de dos d'où émergeaient un évêque violet et trois ecclésiastiques noirs, dont la tête moins flexible semblait braver le grand souffle de terreur, de respect et d'amour! Napoléon, quand il visitait ses régiments, décorait ses soldats en leur plantant une croix en pleine poitrine. L'ancien confrère, lui, mégalomane et qui jalouse le renom de Bonaparte, n'aurait pu récompenser ses serviteurs qu'en leur accrochant ses croix au milieu du dos. Il craignit sans doute de se tromper : un dos, ça n'a pas de nom!
Il n'avait pas des croix pour tout le monde! Lorsqu'il fut devant nous, il eut un froncement de sourcils : « Mais cette soutane me poursuivra donc partout! Ce froc sera donc l'obsession de ma vie!... » devait-il penser. Il nous jeta un regard sans tendresse.
— Vous savez, murmura à mon oreille l'abbé Saquet, lorsque le ministre fut entré dans le salon, il ne peut pas nous pardonner de n'avoir point défroqué comme lui : nous l'incommodons!
— Et comment le trouvez-vous? demandai-je à l'abbé Barran.
— Cet homme, fit l'abbé Barran, a le nez de Calvin, l'œil d'un portier de séminaire, la bouche haineuse d'un de ses délégués administratifs, le cerveau d'un Taxil déconverti, et dans toute sa personne la majesté d'un vieux Loyson mal détonsuré qui garderait sous le déguisement laïc je ne sais quel air de bedeau perverti.
— S'il était resté chez nous, repris-je, on aurait peut-être fait quelque chose de lui! Avec du travail, de la bonne conduite, delà tenue et un peu de protection — celle de la mère Gaudry, par exemple! — il serait peutêtre curé de première classe à l'heure qu'il est, peutrire même professeur de troisième au petit séminaire! C'est dommage pour lui qu'il ait si mal tourné!
— Vous n'y êtes pas, mon cher, fit l'abbé Saquet. Le ministère des paroisses non plus que le professorat nCusscnt point été son fait! Sa vocation, sa vraie vocation n'était pas là! Aumônier d'une maison d'aliénés, de l'asile départemental des fous, par
exemple! Tout le désignait pour ce poste de confiance : ses aptitudes naturelles et acquises, ses habitudes intellectuelles, ses procédés d'insinuation, la nature de ses talents. Il eût fait merveille là dedans. Le directeur de l'asile l'eût envoyé quérir pour calmer ses agités. Il n'y a pas à dire : l'ancien confrère a la manière! Voyez à la Chambre comme il sait les prendre pour les calmer! Rien que de se montrer!...
Les propos plaisants de l'abbé Saquet ne parvenaient point à nous égayer l'âme. Nous étions là, muets, songeant aux choses qu'on aime mieux ne pas dire.
Le tour vint pour notre évêque d'aller porter les fleurs concordataires au vicaire de l'Eglise maçonnique.
D'une voix faite pour crier au feu, l'huissier annonça:
— Monsieur l'évêque de Verney!
Nous marchions derrière Monseigneur qui, lentement, s'avançait vers le ministre. En le voyant s'approcher, le vieillard rejeta brusquement en arrière la tête que d'ordinaire il porte inclinée (craignait-il donc qu'on aperçût sur son crâne un reste de tonsure?), puis il attendit l'hommage de l'Eglise vassale à l'Eglise suzeraine :
Monseigneur dit :
« Monsieur le ministre,
« Je vous présente une délégation des prêtres de mon diocèse. Profondément attachés aux institutions républicaines, respectueux du pouvoir civil, dévoués à leur mission, s'inspirant dans tous les actes de leur
ministère de la maxime évangélique : « Rendez à « César ce qui est à César et à Dieu ce qui « est à Dieu, » l'évêque et les prêtres du diocèse de Verney vous assurent de leur respect. Ils vous affirment par ma bouche qu'ils n'ont rien tant à cœur que de vivre en parfaite concorde avec tous leurs concitoyens. Ils contribueront de toute l'ardeur de leur âme à ramener et à maintenir la paix des esprits, cette paix qui est le gage de notre prospérité! Laissezmoi vous donner l'assurance, monsieur le ministre, que lorsque qu'il s agit de la grandeur de la France, notre cœur bat à l'unisson du vôtre! »
Son Excellence reçut sans broncher ce coup d'encensoir. Pendant le discours, pas un muscle de sa face ne décela sa pensée intime : nous ne devions pas tarder à la connaître. D'une voix froide qui, à certains moments, prenait des inflexions coupantes comme s'il eût voulu tailler à vif dans les chairs de ses anciens confrères, il dit :
« Monsieur l'évêque.
« Je vous remercie des sentiments que vous venez d'exprimer. Il me convient d'autant mieux de vous en féliciter que votre attitude contraste, de la façon la plus heureuse, avec celle de plusieurs de vos collègues, véritables évêques de guerre civile, dont tous les actes [Semblent appeler les représailles. Pouvons-nous tolérer ique des fonctionnaires de la République, comme sont les évoques, se révoltent contre leur chef hiérarchique, 'le ministre des cultes? Si les évoques veulent la guerre,
ils l'auront! Le gouvernement de la République saura bien, dans la mêlée, reconnaître les siens, et ce n'est point parmi ceux qui vont prendre le mot d'ordre au delà des monts qu'il ira les chercher, mais parmi les évêques qui sont Français avant d'être Romains. Nous sommes assurés, monsieur l'évêque, de vous trouver au nombre de ces derniers! »
Monseigneur poussa jusqu'à l'héroïsme l'esprit de conciliation. Il ne s'enfuit point avant que M. le ministre des cultes n'eût mené à bout sa petite harangue. Eh bien, le châtiment était trop dur! Prêtre pieux, de vie pure, notre évêque ne méritait point de recevoir cet opprobre, ces compliments qui l'insultaient, cette eau bénite de loge! Que dites-vous de ce ministre qui insinue violemment à un évêque français qu'on compte sur lui pour le jour du schisme? C'était le coup de pied du franc-maçon. Tandis que le front bas, les épaules humiliées, nous quittions le salon préfectoral, nous dûmes boire une dernière avanie, la plus amère. Il nous fallut affronter l'œil narquois et amusé des frères de la Sainte-Truelle qui, conduits par le Vent rable Armand Renart, venaient en groupe de pèlerins faire leurs dévotions au ministre et le remercier de la protection dont il honorait leur Eglise, de l'aide qu'il donnait à la maçonnerie, devenue, grâce à lui, religion d'Etat! Comprirent-ils à notre attitude que l'entrevue avait tourné à notre confusion? Le ministre leur avaitil donné, à eux ses frères en religion, la primeur de sa harangue? Je ne sais, mais je compris à leur regard, à leur sourire qu'ils n'ignoraient pas que le clergé rival
venait d'être humilié et bafoué : « Ah! les curés ont leur paquet! C'est bien fait! Pourquoi sont-ils venus? » Oui, pourquoi étions-nous là? Quand donc finira cette alliance qui permet à un ministre des loges d'insulter nos évêques; qui nous oblige à venir humblement, cérémonieusement, officiellement apporter des verges pour nous faire battre?
Monseigneur, qui sentait sur sa joue la brûlure du soufflet, déclara qu'il rentrerait seul à l'évêché. Il voulait méditer en silence la dure leçon.
Nous avions, l'abbé Saquet et moi, placé entre nous deux le chanoine et nous cheminions silencieux par les rues de la ville. Il nous semblait que nous revenions du convoi d'un ami, notre âme portait le deuil de sa dernière illusion : nous n'avions, nous prêtres, nous catholiques, rien à espérer des gens au pouvoir; rien, pas même la pitié! La justice nous ne l'attendions pas d'eux! Nous avions la candeur de compter sur la pitié qu'on doit aux vaincus. Cette pitié, ils nous la refusaient! Dans notre défaite, ils nous poursuivaient de la plus implacable des haines, la haine religieuse. En nous vilipendant, ils travaillaient à la gloire de leur Eglise. L'abbé Saquet avait perdu sa faconde et son humour. Il voyait son Eglise asservie à une secte, bafouée, ridiculisée; le goût de la joie lui était passé. Il nous quitta pour rentrer au petit séminaire.
L'abbé Barran, le front chargé de nuages, les lèvres tremblantes de colère, marchait sans rien voir.
— Eh bien, monsieur le chanoine, demandai-jc, la conclusion?
— La conclusion! bougonna-t-il entre ses dents, c'est que j'ai honte, j'ai honte immensément!
Il y eut un nouveau silence, douloureux.
— Que n'avons-nous un évêque! m'écriai- je. Mais voilà; ce sont les Japonais qui nomment les généraux russes! Ce n'est pas nous qui choisissons nos évoques, ce n'est pas Rome. Ce sont les prêtres de l'Acacia, les pontifes du Pélican blanc qui nomment les évêques du Christ! Il serait temps de rompre une alliance...
— Et la thèse! la thèse! interrompit vivement l'abbé Barran. Il est bon, il est juste, il est désirable que l'Eglise et l'Etat vivent unis : c'est la thèse; elle est inattaquable! Les deux sociétés, l'Eglise et l'Etat, se doivent un mutuel appui. L'Eglise soutient l'Etat, l'Etat soutient l'Eglise...
— Oui, dis-je, comme la corde soutient le pendu! Aujourd'hui, j'entends!... Car, croyez-le bien, quoique vous m'ayez toujours traité de libéral, et qu'en punition de mon erreur, vous m'ayez assez souvent excommunié, je ne suis pas aussi éloigné que vous pourriez le croire de m'entendre avec vous! L'union entre les deux sociétés est l'idéal, je désire comme vous la voir réalisée. Il est infiniment souhaitable que la puissance temporelle et la puissance spirituelle s'associent pour le bien commun. C'est leur intérêt à l'une et à l'autre. Croyez que si un jour nous avons une République qui ait l'esprit républicain, qui ait le goût de la liberté, de l'honnêteté et de la justice, elle sera la première à nous proposer la paix, l'union, et nous ne les lui refuserons pas si seulement elle nous offre la liberté dans
le droit commun; — point de privilèges : nous avons payé trop cher ceux d'autrefois! Mais prétendre qu'en France, au commencement du vingtième siècle, l'Eglise catholique romaine est unie à un état laïque, c'est se prêter à une jolie confusion de mots et d'idées! L'Etat, chez nous, est une Eglise. L'Etat et la francmaçonnerie ne sont qu'une même institution sous deux noms différents. Le sceptre de Marianne c'est un goupillon de loge maçonnique. Le Concordat ne lie plus, comme autrefois, une Eglise à un Etat, mais une Eglise, la nôtre, à une autre Eglise, la leur! Etonnezvous après cela de l'âpreté de leurs haines : haines de religion, monsieur le chanoine, les plus aveugles, les plus farouches de toutes! Etonnez-vous de la rage qu'ils mettent à vous combattre! Ils luttent pour la suprématie de leur Eglise. C'est une domination religieuse qu'ils veulent imposer sur les ruines d'une autre. Non, nous ne sommes pas en Etat laïque! Nous sommes gouvernés par une Eglise qui a ses dogmes, ses mystères, ses initiations, ses symboles, ses emblèmes, ses temples, sa liturgie, ses rites, ses cérémonies, ses pontifes, ses ministres de l'ordre inférieur, qui excommunie, lance l'anathème, enseigne, tient des conciles, et qui, par l'accession de ses fidèles au pouvoir, est devenue l'Etat, le gouvernement! Et sachant cela, nous nous étonnons encore d'être chassés, chassés de la constitution, chassés de la République, chassés du droit commun! Et c'est un droit, monsieur le chanoine, de se défendre, lorsqu'on vous attaque! La suprême habileté du clergé franc-maron a été de nous faire la guerre en nous enle-
vant le droit de nous défendre! Ils sont, eux, toujours à tirer sur nous, et si nous faisons mine de nous avancer pour repousser l'attaque, ils nous jettent le Concordat dans les jambes pour nous arrêter et les voilà qui nous crient : « Prenez garde, il va éclater! Que ceux qui tiennent àleur peau, c'est-à-dire à leurs neuf cents francs; prennent garde! » Eh bien, qu'il éclate! Faisons-nous libres!
— Faisons-nous libres! c'est bientôt dit, s'écria l'abbé Barran; mais, dénoncer le Concordat, c'est aller à une aventure. La France est catholique! Les Français, en immense majorité, sont catholiques, au moins par le baptême. Le moins que nous puissions demander, c'est de garder nos positions.
— Nos positions! m'écriai-je, sont-elles donc si avantageuses? Trouvez-vous donc, monsieur le chanoine, que le catholicisme en France soit si prospère que nous ne puissions rien désirer de mieux que de le voir se maintenir dans ses positions actuelles? Les femmes croient et pratiquent en majorité. Mais les hommes! Les hommes! Combien y en a-t-il en France qui se disent ouvertement catholiques, et surtout qui le prouvent par leur vie?
— Mais, fit l'abbé Barran, croyez-vous que l'Eglise une fois affranchie de la tutelle de l'Etat francmaçon?...
— Oui, je crois qu'alors beaucoup d'hommes nous reviendront! Les hommes, monsieur le chanoine, ceux du moins qui méritent ce nom, vont, par instinct, par orgueil, si vous aimez mieux, à l'idée qui, se sentant
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forte, sait affirmer sa force en se passant de la tutelle et des aumônes du gouvernement; à l'idée qui sait se faire respecter; à l'idée qui ne craint rien, pas même la pauvreté, pas même la misère; à l'idée qui n'a pas peur! Or, en France, les évêques, dans l'état d'asservissement où les maintient le Concordat, les évêques ont peur et ils sont forcés d'avoir peur! En France, le contribuable a peur du délégué, le garde champêtre a peur du maire, le maire a peur du sous-préfet, le sous-préfet a peur du préfet, le préfet a peur du ministre, le ministre a peur du député, le député a peur de l'électeur; et nos évêques, s'ils ne veulent pas créer de conflits, s'ils ne veulent pas qu'on les accuse, qu'on les menace, doivent avoir peur de faire peur à tous ces gens qui ont peur et qui tous se lèvent pour dire : « Prenez garde, le Concordat va vous partir dans les jambes! » Et nos évêques ne se défendent pas, pour ne pas rompre l'alliance! Lorsque les hommes voient cela, ils se disent, à tort sans doute, qu'une idée qui accepte ainsi la tutelle de l'Eglise maçonnique ne doit pas être sûre d'elle-même, sûre de sa force! Et ils nous tournent le dos. Beaucoup ne vont nulle part, mais ils ne sont plus chez nous! A quoi donc nous servirait-il de garder nos basiliques, nos églises, nos chapelles, nos presbytères, si nous venons à perdre les âmes? Nos évêques auront-ils le cœur en joie, lorsque, dans la majesté vide des cathédrales, ils jetteront leur bénédiction sur le crâne glacé de quelques vieillards et sur les épaules transies d'un *quarteron de femmes pieu^ Si la Maçonnerie n'a pas encore dénoncé l'alliance, si
elle en parle toujours et semble ne se résoudre qu'à regret à l'accomplir, c'est que, croyez-le bien, elle sait que plus se prolonge notre servitude, plus décline l'idée qu'ils rêvent de voir abattue, morte. Elle s'y résignera peut-être sous la pression des violents, mais elle eût bien voulu attendre que l'Eglise catholique en France fût devenue une grande secte qui se recruterait parmi les femmes honnêtes et les vieux messieurs désenchantés!
Tout en poursuivant cette controverse qui, par le silence obstiné du chanoine, triste et méditatif, avait tourné au monologue, nous étions arrivés jusqu'au palais épiscopal. Comme nous passions devant la loge du concierge, on me remit une dépêche de Rome qui m'annonçait que le mariage de Berthe Martène avec Georges Gaudry était déclaré nul par la congrégation du Concile :
— Voyez-vous, abbé Blondot, me dit le chanoine lorsqu'il eut parcouru la dépêche, laissés à nos seules lumières, nous ne sommes que des aveugles qui voulons en conduire d'autres, et quoi d'étonnant que nous fassions la culbute dans le fossé, je veux dire dans l'erreur? J'y suis tombé, j'ai fait la culbute. A fait aussi la culbute le plus pieux des hommes, le meilleur des prêtres, un saint, notre vicaire général, l'abbé Langlet- Dufresnoy. Il a déclaré valide un mariage qui n'existait pas. Heureusement, Rome ouvrait l'œil!
— Et le bon! dis-je. Quelle joie c'est pour moi! Le petit Raymond Langlet-Dufresnoy pourra donc enfin épouser Berthe Martène! Les tribunaux ne sau-
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raient faire les difficiles pour briser le lien civil, pour prononcer le divorce! Pauvre Raymond, il a assez souffert!
— Il a souffert, vous dites? fit l'abbé Barran d'un ton qu'il s'efforçait de rendre le plus âpre possible, mais où perçait, malgré lui, une joie secrète (le dénouement du procès l'enchantait). Et pourquoi souiïre-t-il donc?
— Mais, parce qu'il aime!
L'abbé Barran haussa les épaules, longuement :
— Amoureux! fit-il goguenard, en voilà une raison, par exemple, pour souffrir! Quel drôle de monde, abbé Blondot, que les gens de notre siècle! Dire qu'ils ont l'air d'attacher de l'importance à ce joujou-là : l'amour! Avant l'histoire du petit Raymond, je ne croyais pas qu'on pût prendre au sérieux cette babiolelà : l'amour! L'amour, mais je m'étais toujours imaginé que c'était un prétexte que les femmes inventaient lorsqu'elles avaient envie de se marier! C'est un sexe tellement baroque!... Je le disais encore hier soir à ma
ur! Qu'on leur laisse leur joli joujou : l'amour! Qu'elles s'amusent avec cela, si le cœur leur en dit! Elles n'ont point le cerveau outillé pour les spéculations philosophiques, elles n'ont point le goût de la controverse; elles ne sauraient même pas vous construire un syllogisme selon la bonne méthode, la vraie, l,i scolastique! I! faul pourtant bien qu'elles passent leur temps à quelque chose! Qu'elles s'occupent à cette frivolité qu'on appelle l'amour! Bah! je n'y vois pas grand inconvénient. Autant cela, après tout, que de
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faire de la dentelle au crochet! Mais des hommes, des hommes, notre sexe, abbé Blondot! Gela me dépasse! Quand on a l'honneur d'être homme, partant de pouvoir lire et comprendre saint Thomas, Bossuet, Balmès, les œuvres du cardinal Pie, les discours de l'évêque de Tulle, les conférences du P. Monsabré; pitié! pitié! pitié! Comme si on ne pouvait pas faire son salut et trouver le chemin du ciel sans avoir une femme pendue à son bras. Sans compter que ce doit être un bagage joliment encombrant pour faire le voyage d'ici-bas! Ça n'a rien à dire, et ça cause tout le temps! Voyez ma sœur!... Enfin, si vous voulez m'en croire, abbé Blondot, nous passerons par la poste.
— Très volontiers, monsieur le chanoine. J'enverrai une dépêche à Berthe Martène!
— Tiens! fit-il, vous avez la même idée que moi! Partageons à nous deux la besogne, si vous le voulez bien.
— Dites le plaisir, monsieur le chanoine.
— Le plaisir! mais qu'est-ce que vous me chantez là, abbé Blondot? (Le chanoine ne voulait pour rien au monde avoir l'air de faire une chose qui lui fût agréable.) Vous télégraphierez à Mme Berthe et moi au jeune Raymond!
— Entendu!
C'est d'un pas triomphant que je me rendis au bureau de poste accompagné du chanoine Barran. C'est avec allégresse que je télégraphiai à Berthe Martène : « Mariage annulé par Rome : êtes libre! »
Le chanoine Barran se devait à lui-même de ne
point imiter ce style trépidant qui tire à l'économie. L'originalité gothique de son esprit, son goût pour la langue latine l'inspirèrent. Il écrivit :
Annuntio tibi, Raymunde, gaudium magnum : Bcrtham tuam, si velis, nunc potes amare, quam recens sententia Congregationis liberavit. Roma locuta est, causa finita est, Deo gratias!
Ambrosius Barran, presbyter, Dejensor sacri vinculi (1).
L'abbé Barran remit la feuille à l'employé :
Curieux, ahuri, il regarda ce contribuable magnifique qui s'offrait pour trente-huit sous de latin, et parut se demander quel pouvait bien être ce titre, Dejensor sacri vinculi, inconnu de l'administration. Le chanoine paya la somme qu'on lui demandait.
— C'est égal, fit-il, refermant avec lenteur son porte-monnaie, j'ai comme une idée que cette nouvelle fera plaisir à ce gàmin-là ... L'amour! ajouta- 1 -il avec un sourire, et comme se parlant à lui-môme, drôle de genre de folie! Après tout, tout le monde ne peut connaître le bonheur du célibat! Il faut bien qu'il y en ait qui se dévouent!...
Le chanoine et moi nous quittâmes le bureau de poste. Comme nous entrions dans la rue de la Coutel-
(1) Raymond, je vous annonce une grande joie. Vous pouvez ■limer maintenant votre Berthe chérie à qui la récente sentence de la congrégation vient de rendre la liberté! Rome a parlé, la cause est finie. Dieu soit loué!
Ambroise Barran, prêtre,
Défenseur du lien sacré.
lerie, nous aperçûmes, marchant vers nous dans un nuage de crêpe noir, Mme veuve Gaudry.
— Monsieur le chanoine, dîs-je, voilà la faiseuse d'évêques! Prenez garde à vous. Elle va vous proposer la mitre!
— Qu'elle essaie! fit le chanoine, bourru! Je pourrais du moins lui prouver que, si j'étais évêque, je saurais donner la Confirmation. Elle recevrait un de ces soufflets! (Rassurez-vous, lecteur chevaleresque, la gifle de l'abbé Barran fût toujours restée à l'état d'intention.) Lorsque Mme Gaudry fut parvenue jusque vers nous, elle daigna s'arrêter. Je n'eus rien de plus pressé que de lui apprendre la nouvelle : le mariage de Berthe Martène et de son fils était annulé par Rome.
Mme Gaudry sursauta. A travers son long voile de crêpe qui lui recouvrait la figure et descendait jusqu'au genoux, je vis ses yeux flamber; sa figure s'embrasa. L'abbé Barran et moi connûmes que le danger était grand. Mme Gaudry allait faire explosion. Elle sut pourtant se contenir.
— C'est abominable, dit-elle. Traiter ainsi des gens comme nous! Des honnêtes gens! Mais Rome ne se doute pas du mal que nous pouvons lui faire! Nous nous vengerons, croyez-le bien! Nous sommes une famille républicaine et puissante! Rome devrait avoir des égards pour nous! Nous trouverons bien, avec le Concordat, moyen de les punir, vos cardinaux, et le pape aussi! Tenez, je vais justement à la préfecture faire visite à l'ami de mon pauvre Jean, le ministre.
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Ce n'est pas moi qui arrêterai son bras prêt à vous frapper. Ah! il va vous mater, celui-là! S'ils l'ont fait ministre des cultes, ce n'est pas pour autre chose, du reste. Ils auraient bien voulu de mon pauvre mari qui connaissait cette partie-là comme pas un; mais voilà, Jean était trop bon; on se défiait de lui toujours si prêt à se laisser apitoyer, et de moi aussi qui ai toujours protégé les prêtres...! On m'en remercie bien aujourd'hui! Ils n'ont pas de cœur, à Rome! Ah! vous avez trouvé votre maître, messieurs les curés! Le ministre n'aura pas beaucoup de mal à se donner pour se brouiller avec Rome. Il n'aura qu'à lui proposer, pour les évêchés, des abbés si peu sûrs — à votre point de vue, bien entendu, et à celui du pape, — que Rome ne consentira jamais à les admettre. Et le ministre qui, lorsqu'il le veut, est têtu comme un... comme un... Je lui tendis le mot :
— Comme un franc-maçon, dis-je.
— Si vous voulez, reprit-elle. Le ministre n'en démordra pas et ne présentera pas d'autres candidats. Alors, ce sera la brouille. Et nous aurons sur vous au moins l'avantage de pouvoir dire : « C'est Rome qui a commencé. » Alors, malheur à vous! Je le sais, mon fils me l'a dit : on se prépare, dans les loges, à vous fricasser, moines, évêques, curés, à une sauce...
— Qu'ils fricassent, dis-je; ce ne sont toujours pas les casseroles qui leur manqueront.
Mme Gaudry me lança un regard courroucé :
— Oui, riez aujourd'hui, M. Blondot, reprit-elle; vous pleurerez demain! Ils vous tiennent, et croyez-
moi, moi qui les connais, ils ne vous lâcheront pas. Vous allez voir! Vous allez voir, messieurs les curés!
Elle fit quelques pas pour nous quitter, puis, se retournant vers nous, elle répéta avec un geste de menace et d'ironie :
— Vous allez voir! Vous allez voir!
Et, remuant la bouche comme pour mâcher sa colère, elle poursuivit sa route vers le ministre, vers la vengeance!
Songeurs, nous la regardions s'éloigner. Sous les tartarinades exaspérées de cette Marseillaise, se cachaient de formidables réalités. Elle était pour nous, cette femme, la personnification ridicule, mais impressionnante, de cette congrégation de la Sainte-Truelle où sont venus s'embusquer tous les détrousseurs de la conscience française; qui nous attend, nous prêtres, au coin des lois, pour nous voler notre liberté d'homme, et l'honneur qui vaut plus que la vie; de cette société d'espionnage et de ténèbres qui organise contre nous la conspiration de toutes les haines antinationales et antisociales; qui, à grands coups de calomnie, tente de faire dans nos églises, autour de nous, cette solitude qu'ils appelleront la paix; qui, le Concordat sous la gorge, veut nous imposer le dégradant tribut du silence, la soumission du cadavre! Cette femme en habits de deuil, qui marchait devant nous, c'était la prophétesse des loges, l'annonciatrice des prochaines catastrophes, c'était Demain!
Sans doute l'esprit de l'abbé Barran s'était-il, comme le mien, arrêté à ces évidences. Il se tourna
vers moi, une flamme de colère et d'énergie dans les yeux, puis, d'une voix ferme :
— Oh! oui, dit-il, depuis assez de temps l'Eglise de France est la vassale de l'Eglise maçonnique! Affranchissons-nous! Oh! oui, séparons-nous!
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