LE DINER EST EN RUTARD
TOBY-CIIIEN J'ai faim. Qu'est-ce qu'on mange, ce soir?
KIKI-LA-DOUCETTE J'ai vu un poulet. Il a crié stupidement et saigné rouge dans la cuisine. C'était plus sale par terre qu'un pipi de chat, et même qu'un pipi de chien, pourtant on ne l'a pas fouetté. Mais Emilie l'a mis dans le feu, pour lui apprendre. J'ai un peu léché le sang...
TOBY-CHIEN, bâille.
Du poulet... Mes lèvres tremblent et se mouillent. Elle me dira : « A z'os, à z'os! » et me jettera la carcasse...
KIKI-LA-DOUCETTE Que tu parles mal ! Il dit : « A p'tit os, à tosl »
TOBY-CHIEN, surpris.
Mais... non, je t'assure, c'est bien: « A z'os » qu'Elle dit?...
88 SEPT DIAI.OGUJÎS DE BÊTES
KIKI-LA-DOUCETTE Lui parle mieux qu'Elle.
TOBY-CHIEN, incompétent.
Ah?... Dis-moi, les oiseaux, est-ce que ça a le g-oût du poulet?
KIKI-LA-DOUCETTE, dont les yeux brillent bleu soudain.
Non... C'est mieux. . . c'est vivant. On sent tout craquer sous les dents, et l'oiseau qui tressaille, et la plume chaude, et la petite cervelle exquise...
TOBY-CHIEN Oh! tu me dégoûtes! Toutes les petites bêtes, quand elles remuent, m'inquiètent, et d'ailleurs les oiseaux sont doux. . .
KIKI-LA-DOUCETTE, sec.
N'en crois rien, ils ne sont doux qu'à manger. Ce sont des êtres bruyants, infatués, stu-
LE DINER EST EN m TAnD
pides, uniquement comcsliljles... Tu connais les deux geais?
TOBY- CHIEN Pas très bien.
KIKI-LA-DOUCETTE Les deux geais du petit bois. Ceux-là... ils rient, poussent des « tiac » sardoniques quand je me promène, parce que je porte une sonnette au cou... J'ai beau tenir raide ma tête et poser mes pattes doucement, ma sonnette sonne, et les deux créatures s'esclaffent en haut du sapin . . , Que je les tienne un jour ! . . .
Il couche latéralement ses oreilles et lève le poil de son dos en arête de poisson.
TOBY.CHIEN, pensif.
Positivement, il y à des moments où je ne
te reconnais plus. On cause tranquillement, et
soudain tu te hérisses en rince-bouteilles. On
joue gentil, je te jappe au derrière des ahoua-
go SEPT DIALOGUES DE BÊTES
hoiia pour rire, et tout d'un coup, on ne sait pas pourquoi, peut-être parce que mon nez a frôlé cette toison qui bouffe en culotte de zouave, te voilà bête sauvage, crachant un souffle qui fume, et qui me charges comme un chien inconnu ! Est-ce que cela ne peut pas s'appeler un mauvais caractère?
KIKI-LA-DOUCETTE, mystérieux, les yeux presque fermés.
Non pas. Un caractère seulement. Un caractère de Chat. C'est en de tels moments irrités que je sens, à n'en pas douter, l'humiliante situation qui nous est faite, à moi et à tous ceux de ma race. Je me souviens d'un temps où des prêtres en longues tuniques de lin nous parlaient courbés et tentaient, timides, de comprendre notre parole chantée. Sache, chien, que nous n'avons pas changé! Peutêtre y a-t-il des jours oii je suis plus pareil à moi-même, où tout m'offense justement, un geste brusque, un rire grossier, le fracas d'une
LE DINER EST tN RETARD 9I
porte, ton odeur, rinconcevable audace que tu as de me toucher, de me cerner de bonds circulaires , . .
TOBY-CHIEN, patient, à part.
Il a sa crise. ,
KIKI-LA-DOUGETTE, tressaillant.
Tu as entendu ?
TOBY-CHIEN
Oui, la porte de la cuisine. Et celle de la salle à manger, à présent. Et le tiroir aux cuillères... Enfin, enfin, aaah! (Il bâille.) Je n'en puis plus. Mais où est-Elle? Le gravier ne crie pas; la nuit va venir.
KIKI-LA-DOUCETE, ironique.
Va la chercher.
TOBY-CHIEN Et Lui? D'ordinaire il s'inquiète, il demande:
« Où est-Elle? » Il gratte le papier. Il a dû boire toute l'eau violette du petit pot bourbeux. (Il étire avec soin toutes ses pattes, en commençant par celles de devant.) Ah ! je me sens vif et creux ! On va manger. Respire la fumée odorante qui glisse sous la porte! Jouons!
KIKI-LA-DOUCETTE Non.
TOBY-CHIEN Cours, je te poursuivrai sans te toucher.
KIKI-LA-DOUCETTE Non.
TOBY-CHIEN Pourquoi?
KIKI-LA-DOUCETTE Je n'ai pas envie.
TOBY-CHIEN Oh ! que tu es ennuyeux ! Regarde, je saute,
LB DINER EST EN RETARD qS
je m'encapuchoiine comme un petit cheval,je cherche à saisir ma queue coupée, je vire, vire... Dieux! la chambre tourne... Non, c'est fini.
KIKI-LA-DOUCETÏE Quel être insupportable I
TOBY-CHIEN Insupportable loi-même I Prends garde, je vais te charger, comme Elle fait quand Elle est gaie, et qu'Elle crie : « hà chat ! »
KIKI-LA-DOUCETTE, sans se lever encore, ou\Te toute grande, devant Toby qui tournoie, une patte griffue, tachée en dessous de rose et de noir comme une fleur épineuse.
Si tu osesl...
TOBY-CHIEN, délirant.
Oui, j'ose! Ilouah! Houali! hà chat, hà chat!
Kiki-la - Doucette , exa.sjcré.
g4 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
bondit, crache et se suspend au tapis de la table. Chute lente du tapis, écroulement de la lampe et des bibelots. Silence épouvanté. Les deux bêtes, aplaties sous un fauteuil, attendent le châtiment....
LUI, paraissant au seuil du cabinet de travail, son porte-plume dans la bouche, comme un mors.
Tonnerre de Dieu! Qu'est-ce qu'il j a
encore? Cette ménagerie de malheur a tout
chambardé ici. Où est Madame? Quelle boîte!
on ne peut jamais dîner à l'heure.... (etc.,
etc., etc.).
Les deux coupables, qui savent l'innocuité de telles foudres, demeurent plats comme deux pantoufles et se regardent en riant muettement à travers les franges du fauteuil. La porte du jardin s'ouvre.
Elle entre, son panier plein de mirabelles musquées , les mains poissées de leur sucre, les
Llî niNER EST UN HETARD q5
cheveux sur les yeux. Elle reste atterrée devant le désastre.
ELLE Oh! ils se sont encore battus! Dieu, quelles sales bètes ! (Sans conviction.) Je les donnerai, je les vendrai, je les tuerai...
Mais les deux bêtes, traînées sur le ventre en une humilité exagérée, rampent jusqu'à Elle et parlent à la fois.
KIKI-LA-DOUCETTE Vrrrr... Vrrrain. . . te voilà... il est bien tard... C'est Tobyquim'a charg-é...C'estlui qui a tout cassé... Je crois que l'inanition lui donnait le délire. Tu sens bon l'herbe et le crépuscule. Tu l'es assise surduserpolet. Viens... Dis à ton Maître, à Lui, qu'il m'emporte sur son épaule vers la viande qui sera trop cuite. Tu vas découper le poulet très vite, n'est-ce pas? Tu me garderas les peaux grillées? Si tu veux, je tendrai jusqu'au plat une patte
q6 sept dialogues de bêtss
en cuiller qui sait ramasser les plus menus débris et les porter à ma bouche, de ce geste humain qui vous fait tant rire, Lui et Toi. Viens...
TOBY-CHIEN Uiii... uiii... Te voilà! Enfin, enfin! Je m'ennuie tant sans toi! Tu m'as exilé, tu ne m'aimais plus... C'est la lampe qui est tombée toute seule. Viens... J'ai très faim. Mais je consentirai joyeusement à ne pas dîner, si tu veux m'emmener toujours, partout, même dans le crépuscule qui me rend triste, je te suivrai, heureux, mon nez fervent au ras de ta jupe courte...
ELLE, désarmée, et d'ailleurs indifiérente au cataclysme.
Regarde, comme ils sont jolis 1
ELLE EST MALADE
Pour Arinande de Poiignac.
ELLE EST MALADE
Une chambre à coucher, à la campagne. Un soleil d'automne à travers les stores baissés. Elle est étendue en robe de laine blanche sur une chaise-longue et paraît dormir. Kiki-la-Doucette fait sa toilette sur une étroite console; Toby-Chien veille, couché en sphinx sur le tapis, tout près d'EUe, attentif aux paroles de son maître qui quitte la chambre sur la pointe du pied.
LUI, sortant, très bas aux deux bêtes.
Chutl ne la réveillez pas. Soyez sages. Je vais écrire en bas.
(Il referme la porte sans bruit.)
TOBY-CHIEN, à KIKI-LA-DOUCETTE Qu'est-ce qu'il a dit?
Je ne sais pas. Des choses vag-ues. Des recommandations. Quelque chose comme :
restez là, au revoir .
TOBY-CHIEN
Il a dit (( Chut » , Je ne fais pas de bruit pourtant.
KIKI-LA-DOUCETTE, ironique.
Ils sont étonnants ! « Pas de bruit, » disentils, et là-dessus ils s'en vont d'un pas qu'un rat sourd entendrait de deux kilomètres .
TOBY-CHIEN Il y a du vrai. (Il contemple celle qui dort.) Sa figure est encore bien petite. Elle dort. Si tu descends de cette console, ne fais pas trop « pouf » exprès, en tombant.
KIKI-LA-DOUCETTE, pincé.
C'est toi qui vas m'apprendra à sauter, a
ELLE EST MALADE
présent? 0 donneur de conseils ! (Citant.) « L'excrément monte à cheval, et encore il s'y tient! »
TOBY-CHIEN Quoi?
KIKI-LA-DOUCETTE
Rien. C'est un proverbe oriental. Si je voulais, chien, troubler le silence de cette chambre, je saurais habilement choisir, pour m'y laver, une chaise mal calée, dont les pieds martèleraient régulièrement : « Tic-toc, tictoc, tic-toc » au rythme de ma langue . C'est un moyen que j'ai inventé pour me faire donner la liberté. «Tic-toc, tic-toc, » dit la chaise. Elle, qui lit ou écrit, s'agace vite et crie « Tais-toi, Kiki ». Fort de mon bon droit, je me lave innocemment. « Tic-toc, tic-toc. » Elle bondit affolée et m'ouvre grande la porte, que je tarde à franchir, d'un pas d'exilé. . . Dehors, je ris de me sentir supérieur à tous.
TOBY-CHIEN, qui n'a pas écouté, bâillant.
Quelle triste semaine, hein? On ne sait plus ce que c'est qu'une promenade. Depuis qu'Elle est tombée de son cheval, d'ailleurs, je n'ai pas mangé avec plaisir.
KIKI-LA-DOUCETTE
Mon Dieu, on peut aimer les gens et soigner son estomac.
TOBY-CHIEN, vivement.
Pas moi, pas moi ! Quand Elle est tombée de son cheval et qu'Elle a crié, j'ai senti craquer mon cœur.
KIKI-LA-DOUCETTE
Aussi, cela ne pouvait pas finir autrement. On ne monte pas sur un cheval. Personne ne monte sur un cheval ! Je ne vois autour de moi qu'extravagance. Le cheval par lui-même est déjà une effrayante monstruosité.
ELLE EST MAl.AIiE 1 03
TOBY-CHIEN, indigné.
Par exemple !
KIKI-LA-DOUCETTE, péremptoire.
Si. J'en ai étudié un de très près. . .
TOBY-CHIEN, à part.
Il me fait rire .
KIKI-LA-DOUCETTE ... Le cheval du fermier qui pâturait dans le pré. Cette mouvante montagne, un mois durant, a empoisonné mes jours. Caché sous la haie, j'ai vu ses pieds pesants qui déforment le sol, j'ai respiré son odeur vulgaire, écouté son cri grinçant qui secoue l'air... Une fois qu'il mangeait les brindilles basses de la haie, un de ses yeux m'a miré tout entier, et j'ai fui!... De ce jour, ma haine fut si forte que j'espérai follement anéantir le monstre. « Je m'approcherai de lui, pensais-je,je me camperai fermement, et le désir de sa mort sera
si fort dans mes yeux qu'il mourra peut-être, ayant rencontré mon regard... »
TOBY-CHIEN, égayé.
Oui?
KIKI-LA-DOUCETTE, poursuivant.
Ainsi fis-je. Mais le cheval, que j'attendais frémissant, souffla seulement sur moi par les naseaux un long jet de vapeur bleuâtre, infecte, qui me renversa dans des convulsions atroces.
TOBY-CHIEN, qui se tord à l'intérieur.
Tu n'exagères pas ?
KIKI-LA-DOUCETTE, sérieux.
Jamais. Et c'est sur un cheval qu'EUe s'en va grimper, cramponnée à quatre ficelles, jambe de ci, jambe de là?... Etrange aberration I
ELI.K LSI MALADE
TOBY-CHIEN
Nous ne pensons pas de même, Chat. Pour moi, le cheval est, après l'homme, la beauté du monde.
KIKI-LA-DOUCETTE, vexé.
Et moi, alors?
TOBY-CHIEN, évasif et courtois.
Toi, tu es un Chat. Mais le cheval! Elle sur un cheval ! groupe admirable, si haut dans l'azur que je ne le contemple qu'en renversant mon cou d'apoplectique ! Le cheval lui prête sa vitesse. Elle peut enfin lutter avec moi à la course, lorsqu'un galop aveugle m'emporte. Parfois, je les précède, toutes oreilles flottantes, la langue en drapeau, et devant moi chemine l'ombre cornue du cheval. Si je la suis, une poussière odorante m'encense, cair chaud, bête moite, un peu de son parfum à Elle... La route file sous moi comme un ruban
I06 S-.I'T DIAIOGUF.S DE BÈTBS
qu'on tire, jalonnée d'œufs de crottin. 0 joie d'être si petit et si rapide dans une grande ombre galopante ! A la halte, je souffle comme un moteur entre les quatre jambes de mon ami, qui penche sur moi sa bouche enchaînée et m'arrose d'un ébrouement amical.
Evidemment, évidemment. Coursiers généreux, franchissant le mont et le val, et sous leurs fers le silex étincelle... Tu es le dernier des romantiques.
TOBY-CHIEN Je ne suis pas le dernier des romantiques, je suis un petit bull venu au monde un soir entre les quatre pieds d'une jument alezane, qui ne s'est pas couchée pendant toute la nuit, tant elle craignait d'écraser ma mère et ses nouveau-nés. Un petit bull, c'est presque un enfant de cheval, ça couche contre les flancs tièdes, dans la chaude litière mêlée de crot-
ELLR EST MALADS IO7
tin, ça boit dans les seaux de l'écurie, ça se lève au bruit des sabots et ça s'intéresse au lavage des voitures... Jusqu'au jour où Elle est venue me chercher, me choisir — moi, le plus beau, le plus caraard, le plus carré de la portée! — pour m'attacher à sa personne... (Soupirant.) Et voilà qu'EUe est couchée sans bouger. Je suis triste, car Elle a encore un petit linge autour de la cheville. Tu te souviens, quand il l'a ramassée dans ses bras? Il la tenait en l'air, Elle qui est si grande audessus de moi, comme un petit chien qu'on va noyer...
KIKI-LA-DOUCETTE, amer.
Je me souviens. J'étais en haut de l'escalier, irrité et curieux du tapage. Il est arrivé sur moi et m'a écarté du pied, ni plus ni moins qu'il eût fait d'un meuble gênant...
TOBY-CHIEN
... C'est pour ça que tu es resté trois jours
sans entrer dans cette chambre, sa chambre à Elle?
KIKI-LA-DOUCETTE, hésitant.
Pour cela... et pour autre chose.
TOBY-CHIEN Quelle chose?
KIKI-LA-DOUCETTE La fièvre.
TOBY-CHIEN, fanatique.
Sa fièvre sent encore meilleur que la santé des autres.
KIKI-LA-DOUCETTE, haussant les épaules.
Et on viendra parler du flair des chiens! Les certitudes des Deux-Pattes reposent sur des fables enfantines. Tu sais bien que la fièvre...
ELLE EST MALADE lOQ
TOBY-CniEN, bas.
Oui. Ça fait peur.
KIKI-LA-DOUCETTE, bas.
Ça fait peur, froid sur le dos, dégoût dans les narines, inquiétude partout. Au seuil d'une chambre où il y a la fièvre, on s'arrête, on cherche quelqu'un, on craintce qui est caché... Elle était couchée, seule et brûlante, et je l'ai regardée longtemps, prêt à fuir, en me disant: « Qui donc est avec elle sous les rideaux? Oui l'oppresse et la tourmente, et la fait gémir endormie? »
TOBY-CHIEN, effrayé rétrospectivement.
Mais il ny avait personne, dis ?
KIKI-LA-DOUGETTE
Personne, sauf Lui, qui, penché, écoutait
son sommeil. Lui plus intelligent que tous les
Deux-Pattes de la terre, obscurément averti
d'une présence invisible, Lui, — et la Fièvre,
Je l'ai contemplé, dominant ma répug-nance. J'étais mélancolique et jaloux. Faut-il qu'il l'aime, pensais-je, pour l'approcher et la défendre, pour l'embrasser, toute imprégnée du mauvais charme 1 Me prendrait-il contre son cœur, moi, si...
TOBY-CHIEN, impérieux.
Chut!
KIKI-LA.DOUCETTE Quoi?
TOBY-CHIEN
Elle a bougé.
KIKI-LA-DOUCETTE Non.
TOBY-CHIEN, attentif, la regardant.
Non... Elle n'a pas bougé, mais sa pensée a remué. Je l'ai sentie. Continue,
ELLE EST MALADE
KIKI-LA-DOUCETTE, qui s'est ressaisi.
Je ne sais plus de quoi nous parlions.
TOBY-CHIEN Delà...
KIKI-LA-DOUCETTE, vivement.
Assez. Ne l'évoque plus. La Fièvre, c'est le commencement de ce qu'on ne nomme pas
TOBY-CHIEN, frissonnant.
Oh ! oui. Je n'aime aucune bête immobile, tu sais de quelle immobilité je veux parler. ..
KIKI-LA-DOUCETTE, riant cruellement.
Moi non plus. Je ne puis manger que des oiseaux vivants, ou des souris très petites dont j'avale le cri...
TOBY-CHIEN
Pourquoi t'amuses-tu à me faire peur? Je n'ai jamais bien compris chez toi celte vanité
qui consiste à exagérer une cruauté très réelle... Tu me nommes le dernier des romantiques, ne serais-tu pas le premier des sadiques?
0 chien empoisonné de littérature, un éternel malentendu nous sépare. « Je suis un petit bull, » répondais-tu, avec la sincérité obtuse qui me désarme. A mon tour, laissemoi te dire : « Je suis un Chat. » Ce nom seul me dispense... Une haine est en moi contre la soufFrance, la laideur, — une détestation impérieuse de ce qui choque ma vue ou simplement mon bon sens. Animé d'une juste colère, je me suis rué sur le chat du concierge qui traînait en criant une patte blessée... Jusqu'à ce qu'il se tût, j'ai...
TOBY-CHIEN, suppliant.
Ne me le dis pas !
ELI.E EST MALADE Il3
KIKI-LA-DOUCETTE, s'échauffant.
Ah! comprends donc enfin! Si le récit affaibli de ce que j'ai fait te bouleverse, comprends donc que j'ai voulu supprimer du monde, anéantir, en cette béte ensanglantée, l'image même, l'image menaçante de mon inévitable mort...
Ils se taisent un long moment.
KIKI-LA-DOUCETTE, frissonnant du dos.
La claustration ne nous vaut rien... J'irais volontiers, sous le doux soleil sans force, « faire la bayadère w parmi le gravier sec et les feuilles comme des pommes frites. Dehors tout est jaune ! Mes yeux verts deviendront jaunes à force de mirer le soleil roux et les futaies enflammées. Je ne veux plus penser qu'à tout ce qui est jaune et joyeux, au froid et bel automne, à l'aube rouge dont la couleur reste aux feuilles des cerisiers... Viens ! éprouvons la vigueur de nos pattes, sentons
11^ SEPT DIALOGUES Di: HÈlLS
jusqu'au fond de nous-mêmes notre jeunesse encore neuve... Peut-être que la mort ne viendra jamais?...
Il saute sans aucun bruit au bas de la console.
TOBY-CHIEN, l'arrêtant.
Que vas-tu faire?
KIKI-LA-DOUCETTE
Gratter à la porte et entonner l'Hymne du séquestré.
TOBY-CHIEN, désignant celle qui dort.
Et la réveiller sans doute ?
KIKI-LA-DOUGETTE, embêté.
Je chanterai à demi-voix.
TOBY-CHIEN
Et tu gratteras à demi-ongles? Reste tranquille, 11 l'a- ordonné en partant.
KLLE EST MALADE Il5
KIKI-LA-DOUCETTE, hautain .
M'ordonne-t-il? Il me prie. C'est la seule
raison que j'aie de lui obéir, d'ailleurs.
Il se rasseoit, en apparence résigné et bâille longuement.
TOBY-CHIEN, bâillant.
Tu me fais bâiller.
Non, mais tu t'ennuies. (Tentateur.) Tu penses à la liberté... Une poule a pu s'échapper du poulailler, quelle chasse...
TOBY-CHIEN Tu crois?
KIKI-LA-DOUCETTE
Je dis : peut-être. Le terrier du lapin, as-tu fini de l'explorer ?
TOBY-CHIEN, agité.
Non... il est si profond! Je l'ai creusé
Il6 SEPT DIALOGUES DE BÈTES
hier, à m'y ensevelir... La terre collait àmoii museau avec des poils de la bête...
KIKI-LA-DOUCETTE, de plus en plus méphistophélique.
Tu finiras cela demain... ou un autre jour.
TOBY-CHIEN, triste.
Pourquoi pas Tan prochain?
KIKI-LA-DOUCETTE
Qu'est-ce que tu as ? Ta lèvre noire et vernie pend d'une aune, et tes yeux de crapaud miroitent de larmes ... Tu pleures ?
TOBY-CHIEN, reniflant.
Non...
KIKI-LA-DOUCETTE
Console-toi, sensible cœur. Tu retrouveras tes plaisirs et tes amis. En ce moment même la chienne du fermier croque des os dans la cuisine, pour tromper l'attente où tu la laisses, sans doute.
BLLE EST MALADE II7
TOBY-CHIEN, atterré.
La chienne... oh !
KIKI-LA-DOUCETTE
D'ailleurs elle n'est pas seule, le danois du garde lui tient compagnie.
TOBY-CHÎEN, révolté.
Ça n'est pas vrai.
KIKI-LA-DOUCETTE Vas-y voir.
TOBY-CHIEN, après un bond vers la porte. Non, ça ferait du bruit.
KIKI-LA-DOUCETTE
C'est juste.
Silence morne. Toby-Chien se couche en turban et ferme les yeux parce qu'il a envie de pleurer. Son souffle court sanglote tout bas.
Il8 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
KIKI-LA-DOUCETTE, comme distrait, en mélopée presque insaisissable.
La chienne... la petite chienne... les os, la petite chienne... le lapin, le terrier... le danois, la petite chienne... les os du gigot, le poil du lapin...
TOBY-CHIEN, supporte d'abord héroïquement son supplice, puis ses nerfs le trahissent et il hurle, tête levée, la longue plainte du chien abandonné.
Hôôôôôôôl...
KIKI-LA-DOUCETTE, du haut de sa console. Tais-toi donc !
TOBY-CHIEN Hôôôôôôô!! ÔÔÔÔ...ÔÔI
KIKI-LA-DOUCETTE, à part Ça y est.
Et pendant qu'EIle s'éveille égarée, encore prisonnière de
ELLR EST MALAOê HQ
ges fèves, le Chat éconle patiemîïîent s'approcher, dans l'eacalier, la liberté pour lui, le châtimeat ppur l'autre.