LE DINER EST EN RETAKO
KIKI-LA-DOUCETTE
Des boules jaunes qui pleuvent sur les oreilles? Je sais. Tu l'as donc vue? Elle t'a grondé, je parie... Qu'est-ce que tu as fait encore?
TOBY-CHIEN, gêné, détournant sa figure plîssée de crapaud sj'mpathique.
Elle m'a dit de retourner au salon, parce que... parce que je mangeais aussi des mirabelles.
KIKI-LA-DOUCETTE
C'est bien fait ! Tu as des goûts ig-nobles, — des goûts d'homme.
TOBY-CHIEN, froissé.
Dis donc, je ne mange pas du poisson gâté, moi!
KIKI-LA-DOUCETTE Tu lèches des choses plus dégoûtantes.
TOBY-CHIEN Quoi, par exemple?
KIKI-LA-DOUCETTE Des choses... sur la route... pouah l
TOBY-CHIEN Je comprends. Ça s'appelle des « sales ».
KIKI-LA-DOUGETTE Tu dois te tromper.
TOBY-CHIEN
Non. Quand j'en flaire un, un superbe et bien roulé, un sans défaut. Elle se précipite, l'ombrelle en l'air, et crie: « Sale! »
KIKI-LA-DOUCETTE Tu n'as pas honte?
TOBY-CHIEN Pourquoi? Ces fleurs de la route plaisent à
LE DINER EST EN HETARD "^-j
mon nez subtil, à ma langue gourmande. Ce que je ne comprendrai jamais, c'est ton épilepsie joyeuse sur les grenouilles mortes ou sur cette herbe, tu sais...
KIKI-LA-DOUCETTE La valériane.
TOBY-CHIEN
Peut-être bien... Une herbe, c'est pour purger.
KIKI-LA-DOUCETTE
Je n'ai pas, comme toi, que des pensées excrémentielles. La valériane... tu ne peux pas comprendre... Je l'ai vue. Elle, pour avoir vidé une flûte de vin fétide qui saute dangereusement, rire et délirer comme je fais sur la valériane... La grenouille morte, si morte qu'elle semble un maroquin sec en forme de grenouille, c'est le sachet imprégné d'un musc
yS SEPT DIALOGUES DE BÈlES
rare, dont je voudrais embaumer ma fourrure...
TOBY-CHIEN
Tu parles bien... Mais Elle te gronde et dit qu'après tu sens mauvais, et Lui aussi,
KIKI-LA-DOUCETTE
Ce ne sont que des Deux-Pattes, l'un et l'autre. Tu les imites, pauvre être, et te diminues d'autant. Tu te tiens debout sur tes pieds de derrière, tu portes un manteau lorsqu'il pleut, tu maniées — fi! — des mirabelles et ces grosses boules vertes que laissent choir parfois les mains malveillantes des arbres, quand je passe dessous...
TOBY-CHIEN Des pommes.
KIKI-LA-DOUCETTE Probablement. Elle les cueille et te les lance
LE DINER EST EN RETARD ^g
dans l'allée, en criant : « Pomme, Toby, Pomme ! » Et tu te rues avec des manières indécentes de fou, la lang-ue et les yeux en deliors, jusqu'à perdre haleine...
TOBY-CHIEN, renfrogné, le museau sur ses pattes. Chacun prend son plaisir où il le trouve.
KIKI-LA-DOUCETTE, bâillant, montre ses dents CD aiguilles, le velours rose et sec de son palais.
J'ai faim. Le dîner est sûrement en retard. Si tu allais la chercher?
TOBY-CHIEN
Je n'ose pas. Elle m'a défendu de venir. Elle est là-bas au fond de la combe, avec un grand panier. La rosée tombe et mouille ses pieds, et le soleil s'en va. Mais tu sais comme Elle est: Elle s'assied dans le mouillé, reg"arde en avant d'Elle comme si Elle dormait; ou bien se couche à plat ventre, siffle, et suit une fourmi dans l'herbe; ou arrache une poignée
8o SEPT DIALOGUES DE BÊTES
de serpolet et la respire; ou appelle les mésanges et les geais, qui ne viennent jamais d'ailleurs. Elle porte un arrosoir lourd, qu'Elle verse, en mille fils d'argent glacé qui me donnent le frisson, sur les roses ou dans le creux de ces petites auges de pierre au fond du bois. Tout de suite je m'y penche, pour voir la tête du bull bringé venir à ma rencontre, et pour y boire l'image des feuilles, mais Elle me tire en arrière par mon collier : « Toby, c'est l'eau des oiseaux ! » Elle ouvre son couteau et vide des noisettes, cinquante noisettes, cent noisettes, — et oublie l'heure. Cela n'en finit pas.
KIKI-LA-DOUCETTE, narquois.
Et toi, pendant ce temps-là?
TOBY-CHIEN Moi... Eh bien! je l'attends.
KIKI-LA-DOUCETTE Je t'admire !
LB DINEU F.ST EN RETAflD 8l
TOBY-CHIEN
Quelquefois, accroupie, acharnée, Elle gratte la terre, peine, sue, etje m'anime tout autour, dans la joie d'une besogne utile qui m'est si familière. Mais son odorat faible la trompe; Elle fouit de faux terriers où je ne sens ni la taupe, ni la musaraigne aux pattes rosées. Oui m'expliquera le peu de fermeté de ses desseins? Voilà qu'Elle tombe sur son derrière, brandissant une herbe à racine chevelue, et s'écrie : « Je la tiens, la rosse ! » Je me couche dans le mouillé, etje tremble. Ou je pousse mon nez — Elle dit mon groin — contre la terre, pour y reconnaître des odeurs compliquées... Sais-tu seulement, toi, démêler trois, quatre odeurs embrouillées, tressées, fondues : une de taupe, une autre de lièvre qui a passé vite, une autre d'oiseau qui s'est couché...
KIKI-LA-DOUCETTE
Oui, je le puis. Mon nez sait tout. Il est petit, rég-ulier, large entre mes deux yeux, délicat au bout chamois de mes narines; le frôler d'une herbe, l'ombre de la fumée le chatouillent jusqu'à l'éternuement. Il ne s'emploie pas à démêler l'odeur des taupes enchevêtrée à celle des... lièvres, dis-tu? Mais je puis rester pendant des minutes à enivrer mon nez — Elle dit : « son si joli nez en velours decoton » — d'une trace de chatte contre les buis... Mon nez est charmant. Il n'y a point de jour, depuis que mes yeux sont ouverts, où l'on ne m'ait dit sur mon nez quelque vérité flatteuse. Le tien... C'est une trude grenue. Et quelle mobilité ridicule l'agite I Au moment même où je te parle...
TOBY-CHIEN J'ai faim. On n'entend pas les assiettes.
LE DlVEn EST EN nETAUI)
KIKI-LA-DOUCILTTI^
.. Ta truffe se promène sur ton visage et plisse d'un pli de plus ce museau mal équarri...
TOBY-CHIEN
Elle dit : « son museau carré; sa truffe plissée » si tendrement I
KIKI-LA-DOUCETTE ... Et tu ne songes qu'à la nourriture.
TOBY-CHIEN
Et toi, c'est ton estomac vide qui grog^ne et se plaint et me querelle.
KIKI-LA-DOUCETTB Mon estomac est charmant.
TOBY CHIEN Mais non, c'est ton nez, tu l'as déjà dit.
84 SEPT DIALOGUES DK BÉTKS
KIKI LA-DOUCETTE
Mon estomac aussi. Il n'y en a pas de plus gourmet, de plus fantasque, de plus solide et délicat ensemble. Il dig-ère des arêtes de sole, des esquilles d'os de poulet, mais la viande suspecte le retourne, — c'est à la lettre.
TOBY-CHIEN
A la lettre en effet. Tu as l'indigestion mouvementée.
KIKI-LA-DOUCETTE
Oui, toute la maison s'en émeut. C'est qu'aux premières affres de la nausée une grande détresse s'empare de moi, car la terre mollit sous mes pas. Les yeux dilatés, j'avale précipitamment une salive abondante et salée, tan dis que m'échappent d'involontaires cris de ventriloque... Et puis voici que mes flancs boulent, autant et mieux que ceux de la chatte en gésine, et puis...
I,E DlNEh ESI PN KI.TARD
TOBY-CHIEN, dégoûté.
Si ça t'est égal, tu me raconteras le reste après dîner.
KIKI-LA-DOUCETTE J'ai faim. Où est-Il, Lui?
TOBY-CHIEN Là. Dans son cabinet. Il gratte le papier.
KIKI-LA-DOUCETTE
Oui, comme toujours. C'est un jeu. Les Deux-Pattes s'amusent aux mêmes choses, indéfiniment. J'ai souvent essayé, comme Lui, de gratter finement le papier. Mais c'est un plaisir qui dure peu, et je préfère le journal déchiqueté en lambeaux nombreux, qui bruissent et volent. D'ailleurs, il y a sur sa table, à Lui, un petit pot dont je ne flaire pas sans horreur l'eau violette et bourbeuse, depuis qu'une curiosité assez inconsidérée me conduisit à y tremper la patte. Cette patte que
tu vois, — aristocratique et forte, barbue, entre les doig-ts, d'un poil inutile qui proclame la pureté de ma race, — cette patte garda huit jours une souillure bleuâtre, et ne perdit que lentement la dégradante odeur de lame d'acier rongé de jus acide...
TOBY- CHIEN Cela sert à quoi, ce petit pot?
KIKI-LA-DOUCETTE Il y boit, sans doute.
Silence.
TOBY-CHIEN
Elle ne revient pas. Pourvu qu'Elle ne se soit pas perdue, comme moi un jour dans la
rue, à Paris !
KIKI-LA.DOUCETTE
J'ai faim.