‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 2)Chapitre 13 sur 43 · LB SAUF-CONDUIT · texte numérisé non relu

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de mon grand-père réprimait cet oubli, et la conversation reprenait aussitôt son cours en se portant sur d'autres sujets.

Les heures des repas étaient les mêmes que du temps de Jean-Baptiste Sanson; mais ma grand'mère réunissait en outre, deux fois par jour, toute la maison pour les prières du matin et pour celles du soir. Mon grand-père ne manquait aucune de ces pieuses réunions , et y assistait dans l'attitude du plus profond recueillement. Marie-Aime Jugier, agenouillée daxis la salle à manger sur un prie-dieu au-dessus duquel était appendu un grand christ d'i* voire, récitait à haute voix les prières, et Taaflistance lui faisait écho pour les paroles qui . doivent être dites en commun. Je puis d'autant mieux parler de ce touchant usage, ^u'il s'est toujours conservé dans ma famille, et que, ayant déjà atteint l'âge de dix-huit ans lorsque ma pauvre grand'mère est morte, je mé rappelle encore, aussi parfaitement que si c'était ^ d'hier, l'avoir vue, octogénaire, continuer à remplir ee saint devoir.

Pendant la tourmente révolutionnaire, mal**

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gré le danger de pareilles manifestations, elles ne furent pas interrompues. Les temples étaient fermés; mais quelques prêtres, cachés dans un réduit obscur, élevaient aussi vers Dieu leurs voix suppliantes. La France ne priait plus que par les lèvres des proscrits et des bourreaux.

Je n'ai point la prétention de récrire Thistoire de cette époque mémorable, qui a trouvé un grand nombre d'historiens plus éclairés et plus compétents. Je n'aurai à lui apporter mon grain de sable que lorsque cette histoire, malheureusement, viendra, pour ainsi dire, se résumer dans celle des sanglantes attributions de mon aieul.

Dans l'affaire de Jean Louschart, la nature môme de mon récit m'a conduit à donner un aperçu de la situation des esprits aux approches de cette convocation des États généraux dont devait jaillir la Révolution^ Mais il n'en est pas de même des événements considérables qui suivirent. Corome ils ne se rattachent par aucun lien à mon sujet, on me permettra de les passer sous silence. Ils sont, du reste, assez connus des lecteurs pour que je ne puisse en

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reparler sans afficher des prétentions pédantesques qne je suis bien loin d'avoir.

Charles-Henry Sanson avait suivi, avec cette puissance de méditation qu'on acquiert dans la retraite, tous les progrès de la Révolution : les luttes de la cour contre les Parlements ; le lilnle-Justice, les assemblées des notables, tous les expédients de la monarchie aux abois lui avaient clairement révélé le péril de la situation. La réunions des trois ordres en assemblée nationale ne lui laissa plus aucun doute que la so- (âété tout entière ne fût à la veille de se transformer.

Je laisserais peser un doute fâcheux sur sa mémoire, si j'omettais de dire ici qu'il avait adopté avec enthousiasme les idées nouvelles. Sur quelles âmes les théories de progrès et d'émancipation exerceraient-elles plus d'empire que sur celles des malheureux qui se croient victimes de l'oppression et des préjugés. Mais je dois ajouter que, malgré son admiration pour les principes de 1789 dans lesquels il pressentait bien Tévangile politique de l'avenir; malgré son dévouement au nouvel ordre d(j

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choses qui paraissait devoir en déeouLer, il n'en restait pas moins |)rofondément attaché à la monarchie et à la personne du roi dont les sentiments droits et les intentions honndtes, si clairement manifestés au commencement de son règne, avaient gagné bien des cœurs. D appartenait enfin à ce parti si nombreux qui bornait alors tous ses vœux à rétablissement d'une royauté constitutionnelle et se laissa malheureusement déborder par les fanatiques et les fauteurs d'anarchie.

Avant leur terrible rencontre sur Téchafaud, mon grand-père avait eu deux fois l'honneur d'approcher la personne de Louis XVI. La première : ce fut au commencement de cette même année 1789. La pénurie du Trésor avait encore suspendu depuis longtemps le payement des sommes dues à Charles-Henry Sanson qui, épuisé par les dépenses de la licitation de la succession paternelle, se trouvait aux prises avec de sérieuses difficultés et grevé de dettes considérables. Il représenta au roi cette situation fâcheuse dans un placet et quelques jours après fut mandé à Versailles. Louis XVI le reçut dans

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066 petits appartements et sa reotretini qna peu de temps. Les moindres détails de cette eiH Irevue sont restés gravés dans le soaveûir de mofn aïeul et il les a transmis à ses desoendants. '

Le roi était debout dans Tembrasure d'une enlisée qui donnait sur îe parc; il tournait le dos à moitié et jetait de temps à autre un regardi qu'il s'efforçaitde rendre distrait, sur la terrasse. Charles-Henry Sanson, subissant le prestige de la majesté royale, n'ayait pas osé pénétrer bien avant dans cette grande pièce toute revêtue de dorures, de marbres rt de cristaux; il se tenait presque surleseml, de sorte qu'ils échaiiH gèrent les quelques paroles qu'ils se dirent à une grande distance l'un de l'autre^ bien que le bruit de leur voîk s'amortit encore sur les épais tapis. Certes, si un observateur eût mmaté à ce colloque et qu'il lui eût été demandé lequel de ces deux honmoes, à quatre ans de ^ pcNrterait une main meurtxière sur l'autre, il eût répondu sans, béfliter que ce serait le sou-^ verain puissant qu commandait à vingt-cinq millioiii de si^yets et qui, las ou méocmtent des

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dBoes de son boBXieau, se passerait un oaprice royal en lui âdsani subir la peine du talion et p^ir à son tour des supplices qu'il avait si longtemps infligés. Il devait en être bien au*trement, et ce n'est qu'un jeu ordinaire des révolutions de faire les bourreaux rois et de leur j«Cer en pftture toutes les grandeurs qui juaque-là avaient ébloui le monde.

Louis XVI portait ce soir-là un^abit de taffetas lilas, brodé d'or, sur lequel brillait la plaque du Saint-Esprit, une culotte courte, des bas de soie et des souliœs à boucles^ le cordon bleu et le cordon rouge de Saint-Louis traversaient son gilet de satin blanc, broché d'or, et formaient par hasard cet assemblage d couleurs qui devait être le signal de tant de calamités pour lui et ks siens. Un jabot de dentelle, en forme de rabat, pendait à sa cravate molle et lâxâiée qui laissait voir les muscles saillants de son cou. Le roi était d'une stature vigoureuse mais commune. Il n'avait de vraiment aristocratiqne que sa jambe nerveiœe et finement modelée. Ses cheveux poudrée et bondés formaient deux rouleaux sur les tempes et

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étaient rattachés sur la nuque par une queue comme celles que Ton portait alors.

— 'Vous avez adreseé une réclamation pour des sommes qui vous sont dues, dilril sans détour* ner la tète et sans regarder mon grand-père. J'ai ordonné que vos comptes fussent vérifiék et qu'on ne wîi aucun retard à en ordon- Bancér le payement; mais les cofires de TÉtat sont presque épuisés en ce moment, et vous réclamez, je crois, cent trente-six mille livres; ce qui est une somme aaiez considérable.

— Je remercie avec autant de reconnaissance que de respect Votre Majesté de sa bonté, répliqua Cbarles-Henry Sanson; mais je la supplie humblem:ent de vouloir bien me permettre de lui Mre observer que le clnffre de mes dettes s'est tellement accru que mes créanciers n'ont plus aucune patience et que ma liberté même m trouve menacée.

A ces mots, le roi se retourna et échangea un rapide r^ard avecmon akrul. L'attitude presque prosternée de œ dernier ne permettait guère de mettre en doute sa sincérité ni les sentiments qui ranimaient. Pourtant à la vue de

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son interlocuteur, Louis XVI ne put réprinier yâ tressaillement involontaire. Etait-ce pressentiment ou lliorreur que notre profession iospire? Cette dernière hypothèse me pandt la plus probable.

— : Attendez, dit-il, on va mettre ordre à cela.

Puis il agita une bonnette qui se trouvait à sa portée. Un gentilhomme parut :

— Monâeur de Villedeuil, lui dit le roi, veuillez faire quérir un sauf-«onduit et le remeplir aux noms que je vais vous dire.

Quand le papier fut arrivé, le roi qui avait une excellente mémoire, dicta lui-môme les noms de mon aïeul qu'il n'avait vus sans doute qu'au bas du placef .

Ce curieux sauf-conduit quA je possède en^ core est ainsi conçu :

Db PAft LB R€KÏ,

Sa Majesté Toulant donner am aiéiir diairiaa^Sfiiiry Sffison le. mojeA de vaquer à sea aflairea» lui a ae^ofidi 3%ip/-conduit de sa persoi^ne pendant trois mois^ pendaat lesquels Sa Majesté fait défense à ses créanciers d'exercer contre lui aucune contrainte; à toiu huissiers, sergents^ ou

autres de Tairèter ni inquiéter; et à tous concierges et geôliers des prisons de Ty recevoir, à peine de désobéissance, dMnterdiction de leurs charges et de tous dépens, dommages et intérêts; et si, au préjudice desditas déiensest U était emprisonnéf veut Sa^ Jif ajesté qu*i| soit sur-le-champ élargi; quoi faisant tous concieiges et geôliers en demeureront bien valablement quittes et déchargés. Veut aussi. Sa Majesté, que le présent sauf-conduit ne puisse avoir d*eflbt qa*apïèB avoir été signifié au bureau des gardes du eomme^ce.

Donné à Versaiïies, la dix-neuf avril mil sept cent quatrevingt-neuf.

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