‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 2)Chapitre 2 sur 43 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

DUPRAY DE LA MAHÉRIE, ÉDITBUU

14, RUB D'ENOHIEN, 14

Les drames qui viennent de se dérouler et que je voulais présenter avec un certain enchaînement m'ont forcé de suspendre ce qui est relatif à rhistoire de ma famille , et offre sans doute beaucoup moins d'intérêt pour le lecteur. Cependant, comme il me parait utile que cette

autobiographie sans précédent soit aussi com- III 1

plète que possible , on me permettra bien de revenir à quelques tableaux de mœurs intimes, à quelques détails certainement nouveaux sur rintérieur d'une de ces maisons d'exécuteur dont le passant s'écarte avec horreur , indignation et en fulminant mi anathème.

Le compte-rendu que je viens de donner du singulier procès qui se dénoua ou plutôt qui ne se dénoua pas devant le Parlement, était, du reste , un acheminement à ce retour vers les narrations du foyer domestique.

Je crois avoir tracé une image assez fidèle de Marthe Dubut, veuve de Charles Sanson II, et à qui Dieu accorda une longévité assez grande pour voir se multiplier autour d'elle les générations de cette race, que son initiative avait maintenue dans l'exercice d'un si terrible ministère et l'accomplissement de si cruels devoirs. Mais peut-être n'ai^-je pas fait suffisamment connaître Charles- Jean-Baptiste Sanson, son fils , qui fut à son tour la souche de cette nombreuse lignée que nous avons vue se répandre dans plusieurs villes de France pour y remplir un emploi qui sembldit être devenu

la prédestination de tous ceux qui portaient notre nom. Je laisserai néanmoins de côté MM. de Tours, de Provins, de Reims, etc., pour ne m' occuper que de Monsieur de Paris , chef de la famille et le plus important à tous égards de ces tristes fonctionnaires. La maison de Texécuteur de Paris a toujours eu un rang hors ligne parmi ceUes du môme genre ; c'était une sorte de métropole dont les exécuteurs de province se considéraient pour ainsi dire conune suffragants. Je ne parle pas seulement des occasions si fréquentes dans lesquelles nous étions appelés en différentes villes pour diriger une exécution, alors même que nous n'avions pas la douleur d'y procéder en personne; des avis et indications qui nous étaient à chaque instant demandés et de la correspondance suivie qu'il nous fallait entretenir à ce sujet; j'ajouterai encore que la plupart de nos confrères des départements nous envoyaient celui de leurs fils pour lequel ils se flattaient d'obtenir la survivance , avec prière de le recevoir comme aide pendant un certain temps afin de l'instruire dans notre sanglante

profession. Nous avons rarement refusé d*accéder à cette prière, et nous ouvrions les portes de notre maison comme celles d'une espèce de lycée à ces jeunes stagiaires qui s'asseyaient à notre table pendant toute la durée de leur pénible noviciat.

En se rappelant combien la famille de Charles- Jean-Baptiste Sanson était nombreuse , on peut se faire une idée du grand couvert qui se dressait à l'heure du repas dans la salle à manger de rhôtel de la rue des Poissonniers. Marthe Dubut disait le Bénédicité et les Grâces, et, si j'en crois les souvenirs que la tradition nous a transmis, bien que la table fût abondamment fournie, l'ordre le plus parfait et le maintien le plus convenable ne cessaient de régner parmi les convives.

Charles-Jean-Baptiste Sanson avait entièrement hérité des singulières idées et des bizarres sentiments de sa mère; tous deux imposaient considérablement à leurs propres enfants comme aux étrangers qui avaient trouvé sous leur toit une hospitalité presque paternelle. La vie de Charles- Jean-Baptiste était d'ailleurs fort ac-

tive, fort occupée, et laissait peu de place à ces distractions dans lesquelles les caractères les plus sombres et les plus taciturnes se détendent et permettent une certaine familiarité. Il s'adonnait avec passion aux études anatomiques que Sanson de Longval avait inaugurées, en tirait chaque jour de nouvelles inductions qu'il essayait de mettre à profit en étudiant simultanément la botanique et les propriétés des plantes sous les rapports hygiéniques et pharmaceutiques. Il est incontestablement celui de mes ancêtres qui a pousse le plus loin ces intéressants travaux. Le formulaire de recettes contre diverses maladies ou infirmités que nous avons toujours employé, et souvent avec succès, lorsqu'on venait réclamer nos soins, est presque entièrement écrit de sa main. Je le conserve ainsi que le firent mon père et mon aïeul, prêt, comme eux, à le consulter à l'appel de quiconque souffre, et heureux de pouvoir consacrer au soulagement et à la prolongation de l'existence de mes semblables, des secrets rapportés en quelque sorte de l'empire de la mort. Charles-Jean-Baptiste Sanson était toujours

levé de grand matin. Après une légère collation, il allait entendre une messe basse k Saint- Laurent et rentrait ensuite chez M, où il recevait journellement un certain nombre de malades qu'il traitait suivant leur état et leur fortune. Le riche payait chèrement, je dois Tavouer, mais le pauvre avait les soins et les remèdes gratuitement. Ces consultations menaient souvent jusqu'au dîner, qui avait lieu à une heure après-midi. Après le dîner on faisait un tour de promenade qui durait une heure environ dans le jardin; puis mon tisaïeul se retirait dans son laboratoire, où il préparait ses médicaments ou poursuivait ses études, selon les besoins du moment.

Lorsque le jour baissait, en attendant le souper qu'on ne servait qu'à huit heures, il allait s'asseoir et prendre le frais sur le seuil de sa porte, comme cela se fait encore souvent dans les petites villes et même dans les pauvres' quartiers de Paris. Il y essuyait bien quelques regards courroucés de ceux qui ne le connaissaient que par son emploi; mais il trouvait une ample compensation à ces témoignages de

dédain et d'animadversion dans les salutations et les hommages de cette foule de pauvres et de malades qui recevaient toujours dans sa maison une assistance charitable. Il n'était aucun de ces malheureux qui passât devant lui sans ôter respectueusement son chapeau et lui souhaiter le repos d'une bonne nuit. Cette gratitude de ceux qui souffraient, de ceux qui sont, dit-on, les privilégiés du Christ, le consolait du mépris des heureux de la terre.

On ne s'est jamais rendu compte du singulier phénomène psychologique qui a permis à beaucoup d'entre nous d'allier un emploi qui, pour moi, je l'avoue, m'a toujours pénétré d'une indicible horreur, à la pratique des plus belles et des plus solides vertus. J'en pourrais citer de nombreux exemples ; mais je me bornerai, quant à présent, à celui de l'exécuteur Gasnier, de Rennes , qui était dans tout le ressort de sa juridiction la providence des indigents et s'était acquis ime telle considération, que les membres du Parlement venaient, à la sortie des audiences, se promener dans le jardin de son habitation, ne dédaignaient point de le consulter dans des

affaires difficiles, et terminaient souvent ces visites, toutes amicales, par une partie de mail à laquelle ils le conviaient de prendre part. Je puis revendiquer ici pour ceux qui m'ont légué les cruelles fonctions que j'ai exercées, sinon des témoignages aussi flatteurs d'estime et de sympathie , du moins ime conduite qui les méritait. Les relations entre la magistrature et l'exécuteur ont toujours été moins directes à Paris qu'en province, et depuis la Révolution surtout, elles n'ont cessé de s'affaiblir. Il n'a donc jamais été donné aux membres du Parlement, et plus tard de la Cour de Paris, de connaître la valeur morale de cette famille, qui, au bas de l'échelle judiciaire , complétait leur action et se transmettait héréditairement un office dont notre législation pénale s'obstine à faire la dernière et la plus solennelle expression de la justice. Mais on peut interroger les souvenirs que tous les miens ont laissés autour des lieux qu'ils ont habités, et partout une voix unanime s'élèvera pour attester les vertus dont ils ont donné l'exemple et surtout cette charité inépuisable qui ne les ^^t jamais sourds à la

prière de l'affligé. Malgré la réprobation attachée à leurs fonctions, chaque fois qu'un d'entre eux a quitté cette terre, il ne s'est acheminé vers le lieu de l'éternel repos qu'accompagné d'un nombreux cortège : celui des infortunes qu'il avait secourues ou consolées. C'est un tableau pareil qui eût séché mes larmes, si cela eût été possible, lorsque j'ai eu la douleur moi-même de conduire mon pauvre père à sa dernière demeure. On se rappelle sans doute la lettre qui me fut écrite à cette occasion et que j'ai publiée dans le premier volume de ces Mémoires. Les termes si honorables dans lesquels l'auteur de cette lettre, un écrivain bien connu, me proposait de faire la biographie du défunt, sont une preuve que ma piété filiale n'exagère rien dans l'hommage que je rends à sa mémoire.

Ces réflexions trouvaient naturellement leur place à propos de Charles-Jean-Baptisle Sanson qui fut aussi particulièrement un homme de bien et de charité. Avant d'être atteint de la cruelle maladie qui devait l'affliger d'une vieillesse prématurée et lui faire chercher un i^efuge dans cette petite habitation de Brie-Comte-

Robert, qtd, depuis Sanson de Longval, n'avait cessé d'être la maison des champs de Messieurs de Paris, il avait mené avec une régularité édifiante cette vie active et utilement occupée dont j'ai plus haut tracé exactement remploi, rachetant ainsi par des œuvres do soulagement et de bienfaisance, les barbares exigences de son cruel métier.

C'est dans une de ces soirées passées patriarcalement sur le seuil de sa porte, qu'il lui arriva de recevoir une visite singulière. Il y avait une sorte de légende accréditée depuis longtemps et qu'on faisait revivre par intervalles pour nouer un drame de plus dans l'enceinte mystérieuse de cette maison du bourreau, que la réprobation publique a toujours vue à travers le prisme des préjugés. Cette légende rapportait que le maître des hautes-œuvTes , ayant trouvé im de ses fils convaincu d'un de ces crimes que la loi punit , aurait fait comparaître le coupable devant lui comme devant un juge, et enfin aurait lui-même mis à exécution sa propre sentence en donnant la mort à ce fils qu'il ne pouvait livrer à une

justice plus régulière sans souiller son nom d'une tache déshonorante.

La rigidité et Taustérité de Charles -Jean- Baptiste Sanson n'étaient pas moins connues que sa bienfaisance, et la haute opinion qu'on avait de lui sous le premier rapport pouvait contribuer à rendre vraisemblable cette belle fable sur un Brutus de l'échafaud renouvelant dans sa maison un des traits les plus héroïques du stoïcisme de l'antiquité.

Aussi cette histoire légendaire revint-elle de nouveau sur le tapis et prit-elle en quelques jours les proportions d'un bruit public avant de venir jusqu'aux oreilles de mon bisaïeul, qui avait, du reste, passé dans sa jeunesse pour la victime de ce drame de famille Cette seconde édition fit donc rapidement le tour de la ville et ne tarda point ensuite à courir les grands chemins jusqu'à Versailles. Peu s'en fallut que le roi Louis XV lui-même ne fit chercher ime mauvaise querelle à mon bisaïeul pour cet acte de justice souveraine dans lequel on avait fait abstraction de cette noble prérogative des rois très-

chrétiens qu'on appelait le droit de grâce. Heureusement, le Sardanapale du xvm^ siècle n'avait accepté le récit que sous bénéfice d'inventaire, ce qui fit que sa voluptueuse indolence n'en fut point troublée. Mais quelques grands seigneurs, et courtisans , beaucoup plus alléchés de drame que le monarque, eurent à cœur de savoir à quoi s'en tenir sur le sombre événement dont la maison du bourreau aurait été le théâtre.

C'est ainsi qu'un soir que Charles-Jean-Baptiste Sanson était modestement assis sur un des bancs de pierre placés de chaque côté de la grille de l'hôtel, il vit s'arrêter devant lui . un brillant équipage armorié, d'où descendit un personnage aux traits fortement accentués et vêtu d'un élégant costume de cour.

Ce personnage, sans daigner même soulever le chapeau à trois cornes galonné qui couvrait ses cheveux relevés en ailes de pigeon et saupoudrés d'un œil de poudre, s'avança en se dandinant vers mon bisaïeul et, l'interpellant à brûlepourpoint, lui demanda s'il était vrai qu'il eût mis à mort un de ses fils coupable de vol.

Charles-Jean-Baptiste haussa les épaiûes et se contenta de répondre :

— En vérité, mon gentilhomme, permettezmoi de vous le dire, la question est au moins saugrenue. Croyez-vous donc qu'un père, qui aurait été assez jaloux de son honneur pour répandre lui-même le sang de son fils afin d'éviter la honte et Tinfamie, serait ensuite assez insensé pour livrer un tel secret à la curiosité du premier oisif de cour qui viendrait l'interroger ?

Le visage de l'étranger se rembrunit :

— Sais-tu bien, maraud, à qui tu parles? reprit-il, je suis le comte de Charolais.

— Je suis très-honoré de faire la connaissance de votre Altesse, répondit mon bisaïeul. Au moins suis-je assuré qu'à son occasion, malgré la sévérité des lois qui punissent les attentats contre la personne des princes, je n'aurai jamais à exercer mon ministère ; car si j'ajoute à certains dires la même foi que votre Altesse prête à ceux qui me représentent comme l'assassin de mon fils, notre sire le Roi a promis de faire grâce de la vie à celui qui tuerait votre Altesse

comme elle a tué ua malheureux imiocent.

Le comte pâlit de rage.

— Je ne sais ce qui me tient, misérable, répliqua-t-il furieux, de châtier ton insolence en te plongeant mon épée dans le ventre. Maïs ce serait donner une apparence de confirmation à Tabsurde calonmie dont tu viens de te faire l'écho. Sache donc bien, quoique je ne veuille pas m'abaisser à me justifier devant toi, qui es un égorgeur à gages, que ce prétendu meurtre d'un couvreur que j'aurais commis est le plus insigne des mensonges; si un homme a, en effet, péri dans des circonstances comme celles qu'on rapporte, ce n'est point de ma main; c'est mon frère, le comte de Clermont, qui serait le coupable, si toutefois on peut donner ce nom à un homme privé de sa raison et ayant agi sans discernement.

L'histoire du comte de Charolais tirant sur un couvreur pour montrer son adresse et abattant ce pauvre artisan sur le toit où il vaquait à son périlleux travail était tellement répandue et populaire à l'époque, que mon bisaïeul ne

l'avait jamais révoquée en doute. Le roi n'avait,

à ce qu'il parsdt, amnistié le comte de ce meurtre qu'en Tavertissant qu'il ferait également grâce à celui qui l'assassinerait, si quelque parent ou ami de la victime de sa férocité s'avisait d'exercer contre lui d'aussi sanglantes représailles. Charles-Jean-Baptiste fut donc extrêmement surpris de voir le comte se défendre avec cette vivacité d'un crime qui lui était si généralement imputé, et qu'on l'accusait même de ne considérer que comme une bagatelle. L'explication toute nouvelle qu'il donnait en rejetant la faute sur son frère, que la conduite qu'il avait tenue au tombeau du diacre Paris et dans maintes autres circonstances faisait passer pour atteint d'une espèce d'insanité d'esprit, pouvait être vraie, et mon bisaïeul * se sentit de suite singulièrement ramené vers ce prince plus digne de pitié que de blâme, si réellement la voix publique le chargeait à tort d'un forfait dont il était innocent. Il s'excusa donc de l'impolitesse qu'il lui avait montrée d'abord, et, après avoir satisfait sa curiosité en lui montrant Charles-Henry Sanson qui jouait dans la cour, sans se douter de la façon tragique

dont on Tavait périr, il se permit de hasarder quelques questions à son tour sur Taffaire du couvreur. Le comte confirma amplement ce qu'il en avait dit déjà : c'était son frère, le comte de Clermont, abbé de Saint-Germaindes-Prés, qui, dans une espèce d'accès d'aliénation mentale , avait commis • ce meurtre , qu'on devait considérer comme un acte de démence. Quant à lui, il en était complètement innocent, et il invoqua même le témoignage d'un des serviteurs qui l'accompagnaient.

— Cliesneau, dit-il à un tout jeune homme qui se tenait respectueusement à l'écart, approche et dis à ce brave homme, quoiqu'il soit un mangeur de chair humaine, s'il n'est pas vrai que c'est mon frère l'abbé qui a tué le couvreur dans une des escapades de sa maudite folie.

Le jeune homme s'inclina en signe d'affirmation. Cet entretien, si aigrement commencé, se termina donc, comme on le voit, par de mutuelles confidences, je pourrais presque dire des épanchements. Mais ce qu'il y a de particulier, c'est qu'à partir de ce moment, le comte de

Charolais, malgré la distance qui les séparait, se lia presque avec mon bisaïeul et ne manqua jamais à lui rendre visite toutes les fois qu'il venait à Paris. 11 s'établit entre eux des relations de voisinage, car le comte habitait, pendant son séjour dansUa capitale, un hôtel situé rue des Poissonniers et par conséquent peu éloigné du nôtre. Il était donc très-rare qu'il passât quelques jours à Paris sans venir, en compagnie du fidèle Chesneau, rendre visite à Charles- Jean-Baptiste Sanson. Il eut même occasion de lui rendre service et le fit avec empressement. Depuis Tédit qui, sous la Régence, avait supprimé le droit de havage que nous percevions, en le remplaçant par. un traitement fixe de seize mille livres par an, Charles- Jean-Baptiste Sanson et son père avaient été fort inexactement payés de ce traitement ; les différentes caisses publiques se les renvoyaient et rembarras des finances ne contribuait pas peu à faire ajourner les réclamations légitimes de mes ancêtres. Il était dû un arriéré considérable. Charles Sanson II avait obtenu une audience du Régent, qui, frappé de la justice de

levé de grand matin. Après une légère collation, il allait entendre une messe basse à Saint- Laurent et rentrait ensuite chez lui, où il recevait journellement un certain nombre de malades qu'il traitait suivant leur état et leur fortune. Le riche payait chèrement, je dois Tavouer, mais le pauvre avait les soins et les remèdes gratuitement. Ces consultations menaient souvent jusqu'au dîner, qui avait lieu à une heure après-midi. Après le dîner on faisait un tour de promenade qui durait une heure environ dans le jardin; puis mon bisaïeul se retirait dans son laboratoire, où il préparait ses médicaments ou poursuivait ses études, selon les besoins du moment.

Lorsque le jour baissait, en attendant le souper qu'on ne servait qu'à huit heures, il allait s'asseoir et prendre le frais sur le seuil de sa porte, comme cela se fait encore souvent dans les petites villes et même dans les pauvres quartiers de Paris. Il y essuyait bien quelques regards courroucés de ceux qui ne le connaissaient que par son emploi; mais il trouvait une ample compensation à ces témoignages de

dédain et d'animadversion dans les salutations et les hommages^ de cette foule de pauvres et de malades qui recevaient toujours dans sa maison une assistance charitable. Il n'était aucun de ces malheureux qui passât devant lui sans ôter respectueusement son chapeau et lui souhaiter le repos d'une bonne nuit. Cette gratitude de ceux qui souffraient, de ceux qui sont, dit-on, les privilégiés du Christ, le consolait du mépris des heureux de la terre.

On ne s'est jamais rendu compte du singulier phénomène psychologique qui a permis à beaucoup d'entre nous d'allier un emploi qui, pour moi, je l'avoue, m'a toujours pénétré d'une indicible horreur, à la pratique des plus belles et des plus solides vertus. J'en pourrais citer de nombreux exemples ; mais je me bornerai, quant à présent, à celui de l'exécuteur Gasnier, de Rennes , qui était dans tout le ressort de sa juridiction la providence des indigents et s'était acquis une telle considération, que les membres du Parlement venaient, à la sortie des audiences, se promener dans le jardin de son habitation, ne dédaignaient point de le consulter dans des

levé de grand matin. Après une légère collation, il allait entendre nne messe basse à Saint- Laurent et rentrait ensuite chez lui, où il recevait journellement un certain nombre de malades qu'il traitait suivant leur état et leur fortune. Le riche payait chèrement, je dois Tavouer, mais le pauvre avait les soins et les remèdes gratuitement. Ces consultations menaient souvent jusqu'au dîner, qui avait lieu à une heure après-midi. Après le dîner on faisait un tour de promenade qui durait une heure environ dans le jardin; puis mon bisaïeul se retirait dans son laboratoire, où il préparait ses médicaments ou poursuivait ses études, selon les besoins du moment.

Lorsque le jour baissait, en attendant le souper qu'on ne servait qu'à huit heures, il allait s'asseoir et prendre le frais sur le seuil de sa porte, comme cela se fait encore souvent dans les petites villes et même dans les pauvres quartiers de Paris. Il y essuyait bien quelques regards courroucés de ceux qui ne le connaissaient que par son emploi; mais il trouvait une ample compensation à ces témoignages de

dédain et d'animadversion dans les salutations et les hommages de cette foule de pauvres et de malades qui recevaient toujours dans sa maison une assistance charitable. Il n'était aucun de ces malheureux qui passât devant lui sans ôter respectueusement son chapeau et lui souhaiter le repos d'une bonne nuit. Cette gratitude de ceux qui souffraient, de ceux qui sont, dit-on, les privilégiés du Christ, le consolait du mépris des heureux de la terre.

On ne s'est jamais rendu compte du singulier phénomène psychologique qui a permis à beaucoup d'entre nous d'allier un emploi qui, pour moi, je l'avoue, m'a toujours pénétré d'une indicible horreur, à la pratique des plus belles et des plus solides vertus. J'en pourrais citer de nombreux exemples ; mais je me bornerai, quant à présent, à celui de l'exécuteur Gasnier, de Rennes , qui était dans tout le ressort de sa juridiction la providence des indigents et s'était acquis une telle considération, que les membres du Parlement venaient, àla sortie des audiences, se promener dans le jardin de son habitation, ne dédaignaient point de le consulter dans des

levé de grand matin. Après une légère collation, il allait entendre nne messe basse à Saint- Laurent et rentraij; ensuite chez lui, où il recevait journellement un certain nombre de malades qu'il traitait suivant leur état et leur fortune. Le riche payait chèrement, je dois Tavouer, mais le pauvre avait les soins et les remèdes gratuitement. Ces consultations menaient souvent jusqu'au dîner, qui avait lieu à une heure après-midi. Après le dîner on faisait un tour de promenade qui durait une heure environ dans le jardin; puis mon bisaïeul se retirait dans son laboratoire, où il préparait ses médicaments ou poursuivait ses études, selon les besoins du moment.

Lorsque le jour baissait, en attendant le souper qu'on ne servait qu'à huit heures, il allait s'asseoir et prendre le frais sur le seuil de sa porte, comme cela se fait encore souvent dans les petites villes et même dans les pauvres quartiers de Paris. Il y essuyait bien quelques regards courroucés de ceux qui ne le connaissaient que par son emploi; mais il trouvait ime ample compensation à ces témoignages de

dédain et d'animadversion dans les salutations et les hommages de cette foule de pauvres et de malades qui recevaient toujours dans sa maison une assistance charitable. Il n'était aucun de ces malheureux qui passât devant lui sans ôter respectueusement son chapeau et lui souhaiter le repos d'une bonne nuit. Cette gratitude de ceux qui souffraient, de ceux qui sont, dii^on, les privilégiés du Christ, le consolait du mépris des heureux de la terre.

On ne s'est jamais rendu compte du singulier phénomène psychologique qui a permis à beaucoup d'entre nous d'allier un emploi qui, pourmoi, je l'avoue, m'atoujours pénétré d'une indicible horreur, à la pratique des plus belles et des plus solides vertus. J'en pourrais citer de nombreux exemples ; mais je me bornerai, quant à présent, à celui de l'exécuteur Gasnier, de Rennes , qui était dans tout le ressort de sa juridiction la providence des iudigents et s'était acquis une telle considération, que les membres du Parlement venaient, à la sortie des audiences, se promener dans le jardin de son habitation, ne dédaignaient poiut de le consulter dans des

fois sous le toit de mon grand-père, il y voulut absolument justifier sa présence par un travail utile. Longtemps on résista à son désir en exigeant qu'il ne s'occupât de rien que de cette fabrication d'armes qui avait é^ l'étude et la passion de toute sa vie ; mais quand ce pauvre vieillard eut gratifié ses nouveaux hôtes de trophées et de panoplies à rendre les anciens jaloux, il fut impossible de l'empêcher de mettre, la main à la hideuse machine qui venait de remplacer tous les instruments de supplice. On le vit plusieurs fois , à l'époque de la Terreur, gourmander les aides sur leur négligence et vouloir veiller par lui-même à ce que le couperet, auquel on faisait faire tant de besogne , fût bien tenu en état, et pût glisser librement dans les rainures.

— Quand tant de braves gens périssent sur l'échafaud, disait-il en hochant la tête, n'allez pas vous aviser de les faire souffrir. Tuez-les, mordieu! puisqu'on vous y force, mais ne les massacrez pas. Ce serait de la besogne de septembriseur.

J'étais si jeune lorsque le pauvre Chesneau

mourut, que je n'ai conservé de lui qu'un souvenir confus. Tout ce que je me rappelle, c'est que c'était un petit vieillard alerte, toujours gai, qui me balançait très-agréablement à une escarpolette attachée aux deux plus grands arbres de notre jardin, et qui me fit présent, au premier janvier 1803, d'un charmant petit fusil sur la platine duquel il avait gravé : Chesneau à son petit ami M. Henry.

Ce digne homme s'éteignit doucement dans l'année qui suivit le cadeau qu'il m'avait fait. Je ne sentis point alors tout ce qu'il y avait d'enseignements dans cette destinée commencée à l'ombre du trône et terminée si près de l'échafaud; mais depuis, j'ai bien souvent pensé à Chesneau et, les yeux fixés sur son petit fusil, je me suis demandé s'il serait possible de trouver une personnification plus fatidique des bouleversements révolutionnaires que cette existence qui débute par des hospitalités royales pour finir par celle du bourreau.

L'ABBË GOMART

Après les anecdotes qui forment le sujet du chapitre précédent et que je n'ai pas cru dépourvues d'intérêt, je reviens à Jean-Baptiste Sanson et à l'intérieur de sa maison. J'ai parlé du comte de Charolais, de Chesneau ; il me reste à faire connaître un troisième personnage qui n'avait pas craint de former aussi avec mon

bisaïeul une liaison si intime et si durable qu'elle s'étendit aussi à mon grand-père et ne finit qu'avec la vie de celui qui l'avait formée. Ce persoimage est dom Ange-Modeste Gomart, de l'ordre des Récollets, abbé de Pilous.

A la fin du règne de Louis XIV et sous la . Régence, il n'y avait guère que des^docteurs en Sorbonne, comme je crois l'avoir déjà dit, qui accompagnassent les condamnés au supplice; mais, sous Louis XV et Louis XVI, on se relâcha de cette habitude et on prit indistinctement dans les différents ordres religieux les ecclésiastiques qu'on supposa les plus propres à cette mission de suprême charité. Le vénérable père Gomart, par sa douceur évangélique, sa piété et l'onction de sa parole, se trouva tout naturellement désigné et ce fut lui en effet qui, pendant la plus grande partie du temps que mon bisaïeul et mon grand-père exercèrent, vint faire entendre au milieu de leurs exécutions, la puissante voix de la religion. Kul ne s'est acquitté , à ce qu'il paraît , d'une manière plus digne et plus efficace de cette noble tâche. La physionomie de ce saint religieux

respirait la bonté, son éloquence était douce et persuasive, et souvent il lui arriva de toucher les cœurs les plus endurcis.

Il n'avait certes rien moins fallu qu'un sentiment profond du devoir pour déterminer le P. Gomart à accepter un ministère qu'il n'accomplissait qu'au prix d'un héroïque effort sur lui-même. Souvent ses forces étaient près de trahir son courage, dans ces lentes et cruelles exécutions où il devait se tenir près du patient pour essuyer la sueur que d'horribles souffrg,nces faisaient monter à son front, et rafraîchir ses lèvres brûlantes de quelques gouttes d'eau. C'est toujours ce qui se présentait lorsqu'il s'agissait de cet abominable supplice de la roue que les arrêts du Parlement n'ordonnaient que trop fréquemment. Mon bisaïeul et mon grandpère s'apercevaient alors des angoisses du pauvre religieux et lui venaient en aide pour l'empêcher de défaillir. Un jour, ils le ramenèrent dans un désordre tel, qu'il lui était impossible de regagner la maison de son ordre et qu'il dut prendre un repos de quelques heures dans notre logis.

Touché des soins aflfectueux qu'il y reçut, le bon Gomart surmonta l'horreur que lui avait peut-être secrètement inspirée la profession de ses hôtes ; il se confondit en témoignages de gratitude et prit, à partir de ce jour, en véritable affection ceux qui partageaient avec lui de si pénibles devoirs. Il venait souvent chez mon grand-père et finit par accepter, pour le vendredi de chaque semaine, un modeste dîner qu'il voulait bien honorer et sanctifier de sa présence. Il avait lui-même choisi ce jour parce que c'était im jour maigre et qu'il serait plus assuré comme cela de n'être point exposé à enfreindre les règles de son ordre. Le fait est que le pauvre homme était d'une sobriété exemplaire et qu'oïl avait, à ce qu'il paraît, tontes les peines du monde à lui faire prendre autre chose que des œufs.

Pourtant on assurait que le P. Gomart avait eu une jeunesse très-orageuse et que la placidité de sa physionomie cachait une âme qui avait été fortement éprouvée par les passions. Il n'avait pris l'habit religieux qu'après avoir subi de ces chagrins qui désenchantent

de la vie^t noient le cœur dans une tristesse incurable. Sa mélancolie habituelle semblait confirmer toutes ces suppositions et lui donnait les apparences d'un Bancé, moins l'austérité qui était chez lui tempérée par la bonhomie.

Malgré leurs fréquents rapports avec l'abbé Gomart, mon père et mon aïeul n'ont jamais bien su à quoi s'en tenir sur les antécédents de ce religieux avant qu'il embrassât la vie monastique. Ils inclinaient pourtant beaucoup à croire qu'on exagérait singulièrement le romande sa jeunesse en lui prêtant des aventures si dramatiques car, malgré son air de réserve, il était assez communicatif , et quelques autres confidences qu'il leur fit ne leur permettaient guère de croire qu'il eût été aussi muet sur son passé, s'il y avait trouvé des sujets d'épanchement.

Ainsi il lui arrivait souvent dans ces réunions du vendredi, où ma famille était si heureuse de le posséder, de manifester les inquiétudes que lui causait une jeune nièce qu'il avait à Paris et dont les inclinations légères et

dissipées étaient pour M un contianel sujet d'alarmes.

— C'est Tenfant du péché, disait-il en hochant la tète. Je crains bien qu'elle ne porte la faute de sa naissance.

Cette jeune ôlle qui s'appelait Marie-Jeanne Rançon de Vaubernier avait été élevée au couvent de Sainte- Anne par les soins apparents de son parrain, Billard du Moncean, mais en réalité par la protection du digne abbé qui avait quelques raisons de ne pas laisser apercevoir trop clairement, dans un certain monde ^ la sollicitude qu'elle lui inspirait. L'éducation avait mal germé dans cette tête vive et folle, et n'avait fait qn'y développer des aspirations bien contraires à l'esprit de la sainte retraite où on Favait placée. Aussi ne put-elle point y rester; et, pour satisfaire à ses goûts mondains, on essaya de la mettre en apprentissage chez une célèbre modiste, nommée Labille. Ce fut sa perte; dans cette maison, où affluaient tous les jours les élégantes de la cour et de la ville^ sa coquetterie prit un essor immodéré et ne lui laissa plus jour et nuit que la pensée de suivre

la trace de si brillants modèles. La beauté de Jeanne était remarquable et lui présageait les plus grands succès si elle parvenait à se montrer sur im théâtre digne de ses charmes. Elle ne tendit plus qu'à cela. Malheureusement depuis la chute de la première femme, c'est rarement l'occasion de pécher qui manque à ces pauvres créatures faites de grâce et de faiblesse. Le vieux serpent de la Genèse, tapi sous les fleurs, leur murmure incessamment à l'oreille son perfide langage et enroule autour d'elles ses anneaux venimeux et glacés. Il en fut de même pour Jeanne. La tentation se produisit et se multiplia sous toutes les formes. Ce fut d'abord une de ces matrones infâmes qui chassent aux jeunes filles, comme on chasse aux alouettes et prennent leur inexpérience dans le piège d'un miroir qui brille; ime courtisane émérite, du nom de la Gourdan, s'empara de l'imagination de Jeanne et y jeta les premières semences du vice; des roués et des séducteurs, comme on mettait alors sa gloire à l'être, achevèrent cette œuvre de corruption, et la

malheureuse enfant roula de bras en bras sans m 3

même éprouver au sein de cette honte lo sentiment de son abjection.

Mon bisaïeul put suivre sur le visage, de plus en plus attristé de Tabbé Gomart, les progrès de cette décadence morale. Ce dernier ne s'expliquait point ouvertement sur les désordres de sa nièce ; mais il parlait d'elle avec une amertume toujours croissante et en déplorant le don de cette fatale beauté qui la conduisait à sa perte.

Mon grand-père, Charles-Henry Sanson, était alors dans toute la fougue de la jeunesse et des passions. Son imagination s'enflamma aux récits du religieux , et il brûla de connaître cette jeune fîUe si belle et exposée à de si grands périls. Il se mêle toujours quelque chose de , noble et d'héroïque aux premiers mouvements d'un cœur qui s'éveille et un secret désir, un vague espoir de ramener cette âme égarée dans le sentier du devoir, de la rendre docile à la voix de ce vieil oncle qui semblait lui porter la tendresse d'un père, se confondait dans la pensée de Charles-Henry Sanson avec une fiévreuse impatience de connaître cette beauté dont

Gomart s'était peut-être trop complaisamment arrêté à faire le tableau.

Par quelques mots échappé? imprudemment au religieux, Charles-Henry avait appris que la jeune fille habitait rue du Bac, et il avait même retenu le numéro de la maison. A partir de ce moment, il se mit donc en sentinelle et guetta toutes les personnes qui sortaient de cette maison jusqu'à ce qu'il en eût aperçu une qui repondît à l'image qu'il s'était faite de la nièce de l'abbé Gomart. Son attente ne fut pas de longue durée. Dès le premier jour de cette observation, il vit dans l'après-diner sortir une jeune fille dont la fraîcheur éblouissanté, les yeux d'azur, les lèvres de corail, les dents de nacre et l'épaisse chevelure d'un admirable blond-cendré , faisaient une Vénus moderne douée d'une grâce et d'un enjouement que le ciseau de la statuaire n'avait pu donner à celle de l'antiquité. Cette jeime fille était accompagnée d'une suivante avec laquelle elle paraissait causer malicieusement, car la conversation était interrompue de temps à autre par ces éclats de rire frais et sonores dont la

jeuu-esse piirait seule avoir le secret. Toutes deu\ se pendirent au jardin des Tuileries , où mon OTind-père les suivit, en laissant entre elles et lui une distance qui lui permit de ne pas les perdre de vue sans s'exposer à trop attirer leur attention.

Cette précaution n'eut pas tout le succès qu'il en espérait, car il paraît que la jeune fille et sa suivante , habituées sans doute à se voir Tobjet du même manège, n'eurent pas plutôt fait trois à quatre tours dans les allées du jardin, qu'elles s'aperçurent très -bien qu'elles étaient suivies. Loin de paraître s'en offenser, elles tournèrent à plusieurs reprises la tête en lançant du côté de leur mystérieux compagnon des regards plus provoquants que courroucés.

Charles-Henry Sanson était, comme je l'ai déjà dit, un beau cavalier, toujours vêtu avec élégance et distinction, portant l'épée et le chapeau galonné avec une aisance qui sentait son parfait gentilhomme ; c'est sans doute à cet extérieur favorable qu'il dut de ne pas effrayer davantage mademoiselle Jeanne et sa compagne. Il se résigna donc à les suivre sans plus

de mystère tout le temps qu'elles se promenèrent aux Tuileries et hors du jardin, jusqu'à ce qu'il les eût vues rentrer chez elles.

Le lendemain il recommença comme de plus belle , mais sans les aborder non plus que la veille , ce qui n'avançait guère la conversion qu'il s'était proposé d'essayer. 11 venait de les voir disparaître par la petite porte de leur maison, rue du Bac, et restait là planté sur le pavé, le nez en l'air, plongé dans de tristes réflexions sur le néant de l'éloquence humaine et la difficulté des œuvres de salut, lorsqu'il lui sembla que les rideaux d'une croisée du premier étage étaient légèrement soulevés et que la charmante tête de mademoiselle Jeanne se montrait curieusement derrière la vitre. Cette apparition ne le fit point broncher, et il chercha au contraire à exprimer par son regard combien il désirait que ce colloque muet eût un terme et que des signes on passât aux paroles. Soit que cet appel eût été compris , soit que la jeune personne désirât simplement savoir à quoi s'en tenir sur le but de cet énigmatique poursuivant, au moment où Charles -Henry Sanson avait

encore les yeux fixés sur la fenêtre pour voir s'il n'apercevrait pas de nouveau Jeanne, il se sentit doucement tirer par le bras et vit la suivante qui lui faisait une profonde révérence.

— Monsieur le chevalier, dit-elle en lui donnant un titre à sa façon, ma maîtresse, mademoiselle Lançon, croit avoir remarqué que depuis deux jours vous vous attachez à ses pas comme si vous la connaissiez et aviez quelque chose à lui communiquer; elle m'envoie vers vous pour vous demander de la tirer d'incerti tude à cet égard et de vouloir bien lui faire dire ce que vous désirez d'elle.

Mon grand-père fut toujours d'im caractère assez résolu; il ne se soucia pas de reculer, et répondit sans hésitation :

— Il est vrai que je souhaite ardemment de pouvoir entretenir un instant votre maltresse; mais n'ayant pas l'honneur d'en être connu, je n'osais lui soumettre ma requête.

— Mademoiselle n'est pas invisible, reprit d'un ton important la suivante , elle est seule et libre de recevoir qui bon lui semble. Sous

quel nom annoncerai-je le cavalier qui sollicite la faveur de lui parler?

— Mon nom ne fait rien à Tafifaire, car, je le répète, n'ayant point Thonneur d'être connu de votre maîtresse, il ne lui apprendra rien. Cependant, comme je n'ai aucune raison de le cacher, annoncez le chevalier de Longval.

Cette qualification, qui donnait gain de cause à la perspicacité de la soubrette, lui parut fort agréable, car elle partit comme une flèche et revint de même, en annonçant avec le plus aimable sourire que Mademoiselle attendait Monsieur le chevalier.

Le moment décisif était arrivé. Charles-Henry Sanson monta, non sans une vive émotion, les marches de l'escalier, et fut introduit dans ime chambre où le jour ne pénétrait que tamisé par des rideaux qui en adoucissaient l'éclat ; l'air y était imprégné de parfums voluptueux; quelques imitations de Watteau , de Boucher, de Lancret et de Nattoire décoraient le trumeau de la cheminée et les dessus de portes. Mademoiselle Jeanne était coquettement posée sur un de ces petits meubles auxquels on donnait le

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nom précieux de 'bonheur du jour, et qui étaient alors fort à la mode. A l'aspect de mon grand-père, elle lui fit un petit sourire passablement familier, et l'invita, du geste, à s'asseoir sur un meuble qui ne le cédait nullement en confortable à celui qu'elle occupait elle-même.

— Veuillez, monsieur le chevalier, dit -elle après qu'il se fut assis, me dire ce qui me procure l'heur de votre visite?

C'était précisément le difficile. Mon pauvre grand-père se trouvait dans le même embarras que maître Petit-Jean; ce qu'il savait le moins, c'était son commencement. Comment dire, en effet, à cette jolie pécheresse qui lui montrait dans son sourire trente-deux dents à croquer toutes les pommes du Paradis terrestre, qu'il était venu là pour l'arracher des griffes de Satan et la remettre dans le chemin du salut. Il était lui-même bien jeune pour cet office d'ange gardien et de convertisseur, et il faut l'avouer, les pensées qui lui traversaient l'esprit en contemplant mademoiselle Jeanne auraient mieux fait les affaires de l'enfer que celles du ciel.

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Néanmoiiis il fallait en finir. Aussi se résolut-il de brusquer tous les préliminaires et d'aborder de front la difficulté, quitte à s'avouer bien vite vaincu s'il rencontrait de la résistance.

— Mademoiselle, dit-il en poussant un gros soupir, vous connaissez M. l'abbé Gomart?

A ce nom , la jeune fille se leva tout d'une pièce. Son visage si rose et si espiègle se couvrit d'une pâleur subite ; un éclair de colère passa dans son regard , et d'une voix dont elle cherchait en vain à cacher le tremblement :

— Qu'est-ce à dire. Monsieur. A quel titre venez- vous me parler de M. l'abbé Gomart? Êtes-vous donc un espion qu'il a mis sur mes pas. Je vous plains si, à votre âge, vous faites déjà un pareil métier pour prendre part aux persécutions exercées contre une femme.

— Ah ! Mademoiselle , fit d'un ton piteux mon grand -père, cruellement affligé de ce soupçon, pourriez -vous le croire! Je connais,

il est vrai, M. l'abbé Gomart, mais ma démarche est toute spontanée. C'est parce que je l'ai souvent entendu parler de vous comme d'une nièce

qu'il affectionne tendrement et que des méchants conduisent à sa perte , que je me suis mis en tête de vous découvrir, de parvenir jusqu'à vous et de me jeter à vos pieds pour vous conjurer de rentrer en vous-même, d'écouter la voix de ce digne prêtre qui vous parle avec la double autorité de TÉglise et de la famille, et qui ne désire , lui , que votre bonheur en ce monde et votre félicité étemelle dans l'autre.

Et en parlant ainsi , Charles-Henry Sanson avait joint l'action à la parole et était tombé aux pieds de Jeanne. Au commencement de cette harangue, et surtout en entendant parler de la tendresse de l'abbé Gomart pour elle, la jeune fille avait paru émue et une larme était venue mouiller sa paupière, mais à la conclusion en forme de sermon de ce beau discours, elle partit du plus bel éclat de rire qui ait jamais résonné aux oreilles d'un prédicateur fourvoyé, et, se retournant vers la soubrette cachée sous une tapisserie à demi-soulevée, et qui avait suivi du coin de l'œil toute cette scène :

— Quel nigaud que ce garçon-là, dit-elle sans plus de façons.

Je laisse à juger de Tembarras et de la stupéfaction de Charles-Henry Sanson en voyant le pauvre succès de son éloquence. Il serait peut-être resté longtemps dans cette posture ridicule sans la décision de son caractère, qui lui fit de suite juger nettement la situation. Il prit son parti en brave, se releva, épousseta ses genoux, et convaincu désormais qu'il avait affaire à une petite personne avec laquelle il perdrait son catéchisme, il abandonna tout espoir de réussir dans une entreprise qui menaçait de tourner plutôt à sa propre damnation qu'au salut de sa pénitente.

— Vous avez, dit-il, pardieu, bien raison. Je suis un grand nigaud de m'être mis tout cela en tête sur les doléances de Tabbé Gomart. Laissons donc le digne homme se lamenter à son aise, et convenons que la vie est douce. Je ne l'ai jamais vue si rose qu'à travers voè rideaux.

Ce fut au tour de Jeanne de reculer :

— Monsieur, dit-elle, je vous prie de parler avec plus de réserve de M. l'abbé Gomart. Si sa morale devient ridicule en passant par la

bouche d'un jeune étourdi, sachez qu'elle est respectable dans la sienne, où l'âge et le caractère dont il est revêtu ne peuvent que la légitimer. N'oubliez pas, d'ailleurs, que vous parlez d'une personne de ma famille et qui a droit à tout mon respect.

Le reproche toucha Charles-Henry Sanson, car il était mérité; il se sentit intérieurement quelque remords d'avoir traité si légèrement son vieil ami.

— Mademoiselle, reprit-il, je vous assure que nul ne vénère plus que moi M. Gomart, mais les idées que j'avais apportées en entrant ici se trouvent tellement bouleversées que je ne sais plus où j'en suis. J'ai à la fois envie de rire et de pleurer. Je suis heureux de vous voir si jeune, si gaie et si belle, et cela me met la joie dans l'âme; puis je songe à tout ce que j'ai entendu dire à votre respectable oncle et mon cœur se serre d'ime tristesse inexprimable.

— Je vous suis très-reconnaissante de tous ces chaud et froid , répondit malicieusement la jeune fille; mais comme notre connaissance n'est que de très-fralche date et que mon oncle

ne m'a jamais parlé de ses relations avec une maison du nom sous lequel vous vous êtes présenté chez moi, vous voudrez bien me permettre de rompre ici ce bel entretien et d'ajourner à une meilleure occasion la suite de nos rapports.

— Ah I mademoiselle Lançon, ne me traitez pas ainsi, s'exclama douloureusement mon aïeul. Sans doute ma démarche était ridicule, mais elle partait d'un grand fonds d'estime et d'attachement pour votre oncle, et d'un sentiment inexplicable que j'éprouvais pour vous avant de vous connaître. Ai-je besoin de vous dire combien ce sentiment a grandi depuis que je vous ai vue et l'empire absolu qu'il exerce maintenant sur moi. Ne me repoussez pas! Laissez-moi être votre ami ! Qui sait si un jour mon dévouement ne sera pas à même de vous être utile.

— Là, dit encore en riant la jeune fille, je le prenais pour un espion de mon oncle ; le voilà qui va me proposer d'être le mien.

Soit que la pensée d'être, en effet, tenue ainsi au courant des résolutions de sa famille à son égard la flattât secrètement, soit que la can-

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deur et la bonne foi de mon aïeul eussent touché le cœur très-sensible de Jeanne, toujours est-il qu'elle ne réconduisit pas tout à fait comme elle en avait d'abord montré Tintention, elle lui permit de revenir et prit en amitié ce pauvre soupirant qui avait débuté près d'elle d'une si singuUère façon.

A partir de ce moment, Charles-Henry Sanson vit souvent Jeanne Vaubemier. Si ce livre cherchait l'intérêt dans le scandale, je pourrais insinuer qu'il partagea les bonnes grâces, dont à l'époque la jeune fille ne se montrait que trop prodigue ; mais je ne puis dire que ce que je sais, et mon grand-père ne nous a jamais parlé de cette amie de sa jeunesse, qui fut plus tard la comtesse du Barry, qu'avec attendrissement et respect. Il ne se défendait point de l'avoir aimée et d'avoir éprouvé une ardente passion pour cette beauté piquante qui devait un jour réveiller les sens éteints d'un roi blasé ; mais il ne donna jamais à entendre que cet amour eût été payé de retour. Je n'en ferai donc point, dans ces confessions de ma famille, le Jean- Jacques Rousseau d'une de Warens destinée à

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la couche royale, malgré Topposition saisissante qiii résulterait du contraste de pareilles amours, à Taurore d'une existence ballottée entre le trône et Téchafaud. On ne hasarde rien sur la mémoire des morts.

C^tte réserve n'est malheureusement pas commune à tout le monde, car les relations de Charles-Henry Sanson avec madame du Barry ont été commentées et travesties, de la manière la plus invraisemblable, par les fabricants de Mémoires apocryphes et les collectionneurs d'anecdotes. Ceux-ci ont fait de mon aïeul un jeune homme mystérieux et fatal, attaché aux pas de Jeanne Vaubernier pour lui prédire à la fois sa grandeur et sa chute , et mêler à ces solennels avertissements je ne sais quelle demande de grâce à lui accorder lorsqu'elle serait reine de France. Ils le font apparaître deux fois dans des circonstances mémorables de la vie de la comtesse, pour lui tenir ce langage sybillin et, enfin, lui annoncer que la troisième fois qu'elle le reverra, c'est qu'elle sera au moment de paraître devant Dieu. Cette troisième rencontre a lieu, en effet, sur l'échafaud où la

malheureuse femme reconnaît l'oracle qui l'avait poursuivie de ses prophétiques révélations.

Je ne crois pas devoir anticiper sur ce que j'aurai à dire de Tépreuve terrible qui était réservée à mon grand-père, lorsque la Révolution lui jeta en proie Tamie de sa jeunesse; mais je ne pouvais laisser échapper Toccasion de démentir ici la fable absurde que je viens de rapporter et qui a cependant trouvé asile jusque dans un recueil des causes célèbres ordinairement plus exact : celui de Saint-Edme. L'invraisemblance de ce tissu de fictions suffit, du reste, pour en montrer la fausseté, et je ne sache pas qu'aucun des miens ait jamais revendiqué le don de lire dans l'avenir.

Les relations de Charles-Henry Sanson avec Jeanne Vaubemier furent telles que je les ai racontées, et quant à la prédiction qu'il lui aurait faite, voici sans doute la circonstance qui en a fait naître l'idée. Par ime bizarre coïncidence , la favorite de Louis XV, que ses ennemis représentent comme une des causes, mais qui fut au moins spectatrice et ^âctime de la chute de la monarchie française , était née à

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Vaucouleups, dans ce petit village dont Téternelle gloire sera d'avoir donné le jour à Jeanne d'Arc, rhéroïque pucelle qui couronna son roi et délivra son pays. La légèreté de son esprit, de son caractère et de ses mœurs n'empêchait pas mademoiselle Vaubemier d'être extrêmement flère de ce rapport avec l'héroïne du XV® siècle, et bien que, malgré sa vie édifiante et son martyre, Jeanne d'Arc n'ait pas été mise au rang des saintes, elle ne laissait pas que d'invoquer souvent son nom et de la revendiquer comme sa patronne.

Un jour qu'elle employait devant Charles- Henry Sanson cette locution accoutumée, et qu'à propos de je ne sais plus quoi, elle s'écriait comme d'habitude : Par sainte Jeanne d'Arc, ma patronne I

— Ah ! Jeanne , lui dit doucement mon grand-père, qui jouissait près d'elle d'une certaine familiarité ; vous ne lui ressemblez guère, et si jamais le ciel vous plaçait en face d'un autre Charles VII, ce ne serait point le rôle de Jeanne d'Arc que vous rempliriez : ce serait

plutôt celui d'Agnès SoreL

Parole prophétique, en eflfet , et qu'un avenir, plus prochain que tous les deux ne le pensaient, devait bientôt réaliser.

Jeanne était fille d'une couturière, nommée Bécu et dite Cantigny, qui avait épousé plus tard un commis aux barrières, appelé Rançon de Vaubernier, à la charge par ce dernier de reconnaître Tenfant comme étant à lui ; mais cela n'a jamais fait le moindre doute qu'il n'en était point le père. Nous avons eu par la suite les plus fortes raisons de penser que ce titre appartenait au contraire au pauvre abbé Gomart, qui ne pouvait le prendre hautement à cause de la robe dont il était revêtu; cette paternité clandestine serait le seul motif d'admettre les prétendus désordres de sa jeunesse.

Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il portait à celle qu'il appelait sa nièce, toute la tendresse d'un père. Pendant longtemps il en parla avec une émotion qui trahissait la vivacité de cette affection, que, du reste, il ne cherchait point à cacher. C'était le moment où Charles-Heniy Sanson s'était épris lui-même d'une ardente passion pour cette ravissante créature, douée

de tant de charmes et de séduction ; qu'on juge donc de Témotion qu'il devait éprouver, lorsque le vendredi soir il entendait Gomart parler de Jeanne, lui qui souvent Tavait vue dans la journée et avait attisé, dans une contemplation de quelques heures, la flamme de Tamour qui le dévorait. Il aspirait les paroles du vieillard, brûlait à chaque instant de trahir son secret ; mais une considération le retenait. Pour mademoiselle Lançon, car la fille putative de Rançon de Vaubemier, avait cru devoir, pour mieux se cacher de sa famille, changer la première lettre de son nom , l'exécuteur de Paris s'était bien gardé de dépouiller son prudent incognito. Il était donc toujours le chevalier de Longval, un jeune gentilhomme d'assez bonne mine, et qui pouvait, sans danger d'être découvert, se prétendre l'ami de l'abbé Gomart, car il savait que l'oncle et la nièce, ou plutôt le père et la fille, ne se voyaient point. Soulever un coin du voile de ce mystère, c'était s'exposer à le déchirer tout à fait , et c'est ce que Charles-Henry Sanson ne voulait point risquer, car il était entièrement sous la fasci-

nation de sa liaison avec cette délicieuse fille, Jeanne n'était pas seulement idéalement belle ; elle avait un je ne sais quoi de naturel et d'enjoué qui captivait au dernier degré. C'était le germe des grâces félines qui devaient en faire plus tard la Roxelane du Soliman français.

Je n'ai point la prétention de refaire ici la biographie de cette femme célèbre ; ce sera assez pour moi d'avoir plus loin à en écrire le dernier chapitre. Je ne la suivrai donc ni dans les petites-maisons de la Gourdan, ni dans ses intrigues avec Nicolas Mathon, avec le commis de Marine Duval, avec le beau coiffeur Lanet, qui fut peut-être celui qui l'aima le plus sincèrement, ni chez la veuve du fermier-général Lagarde dont elle séduisit les deux fils, ni chez madame Duquesnoy où, pour échapper aux recherches de ceux qui voulaient la sauver, elle se cacha encore sous le nom de Lange, jusqu'à ce qu'elle y rencontrât le comte Jean duBarry, misérable qm, après l'avoir traînée dans la fange de la débauche, osa la jeter toute souillée dans les bras d'un amant couronné.

Il y avait déjà longtemps, lorsque ceci arriva.

que Charles-Henry Sanson avait perdu Jeanne Vaubemier de vue. Cîe roman de ses premières amours était resté sans dénouement, et ce ne sont pas les moindres trésors de notre cœur que le souvenir de ces illusions de la jeunesse dont les réalités de la vie n'ont pas eu le temps de détruire le prestige. Amours inachevées ! bonheurs entrevus et restés dans le vague domaine des rêves, combien vous remportez sur les biens fugitifs qu'il nous a été donné de voir de près et de posséder.

Depuis longtemps aussi, Tabbé Gomart était devenu muet sur sa fille. Il avait fini par se résigner à Vidée de la savoir perdue pour lui. C'est en vain qu'à l'aide de noms d'emprunt elle avait cherché à lui dissimuler sa vie de désordre ; il avait su tout ou presque tout ; quand elle parvint enfin à cette situation équivoque où la honte trouve des adulateurs et le déshonneur des courtisans, qu'elle prit place parmi les reines de la main gauche, elle se souvint de son père et espéra vaguement que, comme tant de consciences abjectes qui l'entouraient, il transigerait avec la fortune.

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De grands personnages furent chargés de voir Tabhé Gomart et de le sonder; on lui offrit des ricliesses, des dignités ecclésiastiques ; on fit miroiter devant ses yeux la crosse et la mitre, peut-être le chapeau de cardinal. Le vieux récollet demeura inexorable ; il ne voulut rien accepter, pas même des charités pour ses bonnes œuvres, de cette source impure ; il resta jusqu'à la fin de sa vie dans sa pieuse retraite, ie la qmttant que pour rempL les devoirs de son saint ministère et venir s'asseoir une fois par semaine à la table de celui qu'on appelait le bourreau.

C'est au mois de janvier 1754 que Charles- Jean-Baptiste Sanson fut atteint de la maladie qui ne devait plus lui permettre de remplir ses pénibles fonctions. Son fils aîné, Charles- Henry, déjà âgé de quinze ans, grand et robuste pour cet âge , se trouvait par cela même en état de le remplacer avec le concours de

\deux aides tout dévoués à la maison. Mais c'était, en quelque sorte, pour la seconde fois que l'écliafaud tombait en minorité et passait en des mains qu'on pouvait taxer d'inexpérimentées ; il n'en fallait pas davantage pour nous faire disputer cet apanage de famille et donner l'éveil aux convoitises qui nous l'enviaient.

Dès que la maladie de mon bisaïeul fut connue, et bien que, grâce à son fils, le service n'eût point souffert d'interruption, sans qu'il eût été besoin de recourir à aucune assistance étrangère, la place d'exécuteur à Paris n'en fut pas moins l'objet d'une foule de sollicitations et d'intrigues de toutes sortes.

Il semble que Dieu n'eût accordé une si longue vie à Marthe Dubut , que pour veiller fidèlement sur la transmission de ce sanglant héritage. Ce fut encore elle qui mit à profit ses vieilles relations avec la magistrature pour assurer au petit-fils l'emploi du père et de l'aïeul. Lorsqu'elle fut obligée d'avouer l'extrême jeunesse de Charles-Henry Sanson au procureur-général, celui-ci émit le doute, fa-

cile à comprendre, qu'un adolescent de quinze ans à peine pût suffire aux exigences d'un pareil métier.

— Eassurez-vous , monsieur le procureurgénéral, répondit hardiment cette singulière femme , il est grand et fort , et si vous voulez bien me permettre de vous le présenter demain, vous verrez qu'il marque bien plus que son âge et ne ferait point mauvaise figure dans la voie que lui ont tracée ses pères.

— Amenez-le, fit le magistrat qui, au fond, ne demandait pas mieux que de voir se perpétuer dans la môme famille une pareille judicature.

Le lendemain, Marthe Dubut revint triomphante avec mon grand-père, dont la constitution vigoureuse et la gravité précoce satisfirent complètement le procureur- général, à qui il suffit d'un coup-d'œil pour les remarquer. Toutefois ce magistrat ne voulant rien terminer définitivement sur cet examen un peu sommaire , il se borna à autoriser Charles-Henry Sanson à remplacer provisoirement son père , ajournant à plus tard de l'investir légalement

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de la survivance de Toffice. Il en fut de ce provisoire comme de tout ce qui porte ce nom : il dura vingt-quatre ans , et ce ne fut qu'à la mort de Jean-Baptiste , qui eut lieu au mois d'août 1778, que mon aïeul obtint la délivrance des lettres de provision qui le nommaient exécuteur en remplacement de son père , lequel n'exerçait plus déjà depuis 1754.

Au moment où Charles-Henry Sanson et sa grand'mère entraient dans le cabinet du procureur-général, ils se croisèrent avec deux hommes qui en sortaient. L'un était déjà presque un vieillard , mais l'autre était dans toute la force de l'âge. Ils paraissaient se retirer précipitamment, mais pas assez cependant pour qu'à travers la porte qui était restée entr'ouverte, on n'entendit la voix du procureurgénéral disant à un exempt de police qui sortait derrière eux :

— Accompagnez ces hommes à leur hôtel, et, si dans deux heures ils n'ont pas quitté Paris, faites-les conduire à la prison du Châtelet.

En passant devant Marthe Dubut, les deux hommes parurent embarrassés; mais celle-ci,

qui avait d'abord tressailli en les apercevant, se remit de suite et leur lança nn regard méprisant.

— Mon enfant, dit-elle à son petit-fils, voici de mauvais parents que vous ne connaissiez point. Il sont venus ici pour vous enlever Théritage *de votre père. M'est avis qu'ils ont été mal reçus. Lorsque vous les reverrez un jour et que je ne serai plus là, souvenez-vous de ce qu'ils voulaient vous faire.

En effet, ces deux hommes, le père et le fils, exécuteurs dans une ville de province, nous étaient alliés par suite de cet éternel croisement des familles d'exécuteurs entre elles, et instruits de la maladie, de mon bisaïeul, ils étaient accourus à Paris pour solliciter sa place. Afin d'assurer le succès de cette intrigue , ils avaient cru ne pouvoir mieux faire que d'offrir à M. le procureur-général une somme de viagtquatre mille livres s'il leur faisait obtenir la charge. On a vu avec quel mépris ce magistrat repoussa leur tentative de corruption. Ils partirent l'oreille basse, mais fort heureux d'en être quittes à si bon marché.

On me pennettra de taire le nom de ces deux compétiteurs désappointés, en raison du lien de parenté qui nous unissait et par ménagement pour leurs descendants qui portent encore ce nom. Pourtant la même chose m'est arrivée à moi, pendant mes sept années d'exercice en chef. Dès qu'on commença à se douter que je ne me donnerais guère la peine de défendre des fonctions qu'on me savait antipathiques et pour lesquelles je n'avais point d'héritier; c'est inouï ce qui s'ourdit de machinations ténébreuses pour me supplanter ou au moins s'assurer ma succession. Si de pareils détails n'étaient au-dessous du lecteur et de moi, je pourrais raconter ici cette curieuse histoire qui montrerait quelque chose de plus étonnant encore que la résignation avec laquelle nous nous soumettions à nos tristes emplois , ce sont les ambitions de ceux quinous les enviaient. Je crois qu'il serait difficile de trouver nulle part des types plus avilis de l'abjection humaine.

Mais écartons ce triste sujet et revenons à Charles-Henry Sanson, succédant de fait à son père, en attendant qu'au bout de vingt-quatre

ans de cette substitution effective, il lui succède de droit. Il semble que cette circonstance ait été pour Marthe Dubut Toccasion d'entonner son cantique de saint Siméon; car elle mourut peu de temps après, certaine d'avoir élevé une nombreuse postérité pour le gouvernement de Téchafaud. Depuis quelque temps elle s'affaiblissait de plus en plus et passait les journées entières dans un grand fauteuil à oreilles, où elle travaillait à un interminable tricot, jusqu'à ce qu'elle tombât dans ime sorte de somnolence dont il fallait invariablement la tirer aux heures des repas. Elle se levait alors et, malgré la débilité de son grand âge, s'obstinait à vouloir rouler elle-même, avec le seul concours de Madeleine Tronson, sa bru, le fauteuil sur lequel mon bisaïeul Jean- Baptiste était aussi cloué par la paralysie. Heureusement le salon où ils se tenaient tout le jour était contigu avec la salle à manger, et la brièveté du trajet permettait à Marthe de prendre, sans trop de peine, ce soin maternel qu'elle considérait comme un devoir.

Sa mort modifia sensiblement les habitudes

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de la maison. Jean-Baptiste Sanson, autant pour fuir les lieux qui lui rappelaient trop cruellement le souvenir de sa mère qu'il avait adorée, que pour essayer si Tair de la campagne n'apporterait pas quelque soulagement dans la triste situation de sa santé, prit la résolution d'aller se fixer avec sa femme dans cette petite maison de Brie-Comte-Robert, qui n'était auparavant qu'une villégiature passagère. Il ne s'en trouva pas mal, puisque nous l'avons vu au moment de l'exécution du comte de Lally- ToUendal, ayant recouvré assez de vigueur pour tenir une promesse qui, d'une espèce de plaisanterie, était devenue la plus sinistre réalité.

A> partir du départ de son père, quoique bien jeune encore et à peine majeur, Charles- Henry Sanson était devenu le chef de la famille et de la maison. C'est à celui-là que devait être départi le plus long règne sur ce trône de la mort qu'on appelle l'échafaud. Nous avons assisté, pour ainsi dire, à ses premières armes, dans les monstrueuses barbaries du supplice infligé à Damiens comme châti-

ment d'une tentative de régicide qui avait plutôt le caractère d'un acte de folie que celui d'un crime ; nous le verrons bientôt, instrument fatal des passions révolutionnaires, consommer à son tour un régicide revêtu des formes juridiques ; nous l'avons vu frappant dans Lally et La Barre les victimes de l'intrigue et du fanatisme ; nous le verrons pendant la Terreur, cette orgie de sang, rivé à son implacable tâche, égorger des milliers, de victimes. L'arme de la loi n'est plus un glaive : c'est une faulx et il faut à chaque jour sa moisson de têtes humaines.

Il me paraît impossible de trouver dans aucun pays, sous aucune latitude, sous l'empîre d'aucune législation, une personnification plus complète du bourreau, que celle que la Révolution avait créée à mon grand-père. Ministre des représailles populaires, incarnation de la pensée de Marat et de Robespierre, liquidateur des vengeances amassées pendant de longs siècles contre les abus de la monarchie, il semble, à cette époque exceptionnelle, être devenu l'alpha et l'oméga de la politique. La royauté, la Gironde, la Montagne, périssent

Euccessivement par ses mains; toute crise aboutit à lui comme si le sinistre triangle d'acier que ses mains homicides font mouvoir, invention contemporaine qu'on dirait éclose des inspirations de ce temps, renfermait en soi la solution des questions sociales si violemment agitées.

J'anticiperais sur ce qui me reste à dire à ime place plus opportune, si je m'étendais ici davantage sur ce sujet. J'ai cru devoir pourtant donner dès à présent une idée de cette longue carrière fournie par mon graud-père au milieu d'événements si tragiques, car cela justifie, et l'épigraphe de ce livre, et ce que j'avançais tout à l'heure en disant que je ne croyais pas qu'il fût possible de trouver une personnification plus complète de l'exécuteur que Charles- Henry Sanson.

Je reviens maintenant à sa jeunesse dont nous connaissons déjà les principaux détails. Ils. sont consignés dans ces annales de famille dont il avait repris et suivi sans relâche la continuation, quoi qu'il fût bien loin de prévoir jusqu'à quel point elles se confondraient avec l'histoire du pays.

La dernière partie du règne de Louis XV est sobre de sang. Après Lally et La Barre, la soif est étanchée ; la cour se vautre dans le vice sans le souiUer de cruauté. Aussi ne trouvé-je sur le registre de mon aïeul que des condamnés de laTournelle. Ce sont des scélérats vulgaires, dont les crimes ne dépassent pas ce niveau de dépravation qui est inhérent aux mauvaises exceptions de la nature humaine. La seule chose digne de remarque, c'est que tous ou presque tous avaient interjeté appel devant le Parlement des sentences rendues contre eux par des juridictions inférieures, et que cet appel n'aboutissait le plus souvent qu'à ime aggravation de peine. Ainsi il était rare que les simples bailliages condamnassent les malheureux qulls avaient à juger à être rompus vifs et attachés sur la roue jusqu'à ce que mort s'en suive, ce qui était assurément un des plus terribles raffinements de férocité que l'imagination humaine ait pu concevoir ; la corde et la potence leur paraissaient un châtiment suffisant. Eh bien, généralement le Parlement n'infirmait la sentence que pour substituer le premier de ces

ni

suj)plices à Tautre. On se demande vainement pourquoi ce surcroît de rigueur de la part d'une cour souveraine , à laquelle ces malheureux ne s'adressaient que dans l'espoir d'obtenir au contraire un allégement à leur sort. Cette roue était un odieux emblème pour la justice, et l'on se sent saisi d'une indignation mêlée de haine en la voyant si souvent figurer dans les arrêts du corps le plus élevé de la magistrature du royaume. Où étaient donc alors ce sens moral si pur, ce calme plein de force et de modération qui n'ont cessé depuis de caractériser chez nous l'action judiciaire ?

Parmi ces crimes obscurs dont je viens de résumer l'ensemble et de tirer le seul enseignement qu'ils puissent offrir, je rencontre, en 1774, un parricide qui mérite peut-être plus d'attention. . Un marchand de chevaux , nommé Chabert, domicilié dans l'enclos même du Palais-de- Justice, avait un fils unique à qui il nourrissait l'espoir de laisser son commerce florissant. Malheureusement ce jeune homme répondait mal à cette tendre sollicitude. Adonné déjà à la débauche, non-seulement il passait

sa vie dans Toisiveté et les plaisirs, mais encore il aspirait au moment où la mort de son père le rendrait maître d'une petite fortune amassée lentement par le travail, et qu'il avait hâte de gaspiller pour la satisfaction de ses vices.

Au nombre de ses compagnons habituels de plaisir se trouvait un ouvrier appelé Cellier, à qui il n'hésita point à faire part de ses coupables impatiences, qui prirent bientôt la forme d'un projet criminel : celui de se défaire de son père, pour jouir plus tôt de la liberté et de l'aisance qu'il ambitionnait.

Cellier était aussi une nature perverse et un esprit faible : deux raisons pour que la semence perfide des excitations du jeune Chabert fructifiât. Il se laissa gagner, et consentit à commettre l'horrible attentat dont ce fils dénaturé avait conçu le projet. Unis désormais comme deux complices, ils fixèrent ensemble le jour et l'heure où il faudrait agir. Chabert remit luimême à Cellier un grand couteau qu'il avait pris soin d'aiguiser et d'affiler, pour être plus sûr que le meurtrier ne manquerait pas son coup.

e8 AVÈNEMENT

Un soir que Chabert père rentrait chez lui^ entre huit et neuf heures, Cellier, qui Vj attendait caché, lui porta deux coups de couteau. Une lutte s'engagea entre l'assassin et la victime, qui, résistant énergiquement, était parvenue à le saisir par les cheveux. Aux cris poussés par son père, le fils coupable accourut; mais, au lieu de lui porter secours, il se joignit au meurtrier, qui, grâce à ce renfort, put s'échapper. Chabert, épuisé par la perte de son sang, tomba sur le sol, où il resta privé de mouvement.

Des soins donnés à temps auraient peut-être pu sauver ce malheureux ; le monstre sans entrailles qu'il avait pour fils s'éloigna avec l'indifférence stupide de la brute.

Ce crime audacieux avait été commis dans l'enclos du Palais ; les juges du bailliage instruisirent immédiatement le procès. Chabert et Cellier, facilement découverts dans la retraite où ils avaient cru se cacher, furent arrêtés, et une sentence rendue le 12 décembre 1774, déclara ; c( Mathias Cellier coupable d'avoir assassiné, de )) guet-apens et de dessein prémédité, le 2 dé-

» cembre, Antoine Chabert père, en lui por- » tant deux coups de couteau, dont ce dernier » était mort dans la même nuit ; et Louis- An- » toine Chabert fils, atteint et convaincu de » complicité avec ledit Cellier, de l'avoir en- » gagé et sollicité plusieurs fois de commettre » cet assassinat, et d'avoir, la veille, essayé de- » vant lui le couteau destiné à commettre le » crime. En conséquence, ledit Chabert fils a » été condamné à faire amende honorable, nu » en chemise, la corde au cou, tenant entre ses » mains ime torche de cire ardente du poids de » deux livres, devant la principale porte de » Notre-Dame ; à y être mené par l'exécuteur » de la haute justice dans un tombereau, ayant » un écriteau devant et derrière portant ces » mots : Parricide et coupable de V assassinat » de son père; et là, tête nue et à genoux, » dire à haute et intelligible voix, qu'il a mé- » chamment fait assassiner son père; après » quoi ledit Chabert, avoir le poing coupé sur » un poteau placé au devant de ladite église, » puis conduit, avec ledit Cellier, dans le même » tombereau, sur la place Dauphine, pour y

» être tous deux rompus vifs, placés ensuite sur » la roue, le visage tourné vers le ciel, et de- » meurer autant qu'il plaira à Dieu leur con- » server la vie ; enfin le corps du parricide » être, après sa mort, brûlé sur un bûcher pré- » paré à cet effet, et ses cendres jetées au vent : » ses biens et ceux dudit CeUier acquis et con- » fisqués au roi ; ordonnant que la somme de » deux cent vingt livres dont ledit Chabert » fils était porteur lors de sa capture, et qui a » été déposée au greffe du bailliage, soit remise » au curé de la basse-chapelle, pour être em- » ployée à faire dire des prières pour le repos de » l'âme du malheureux Chabert père. »

Le même jour le Parlement confirma la sentence, et renvoya les condamnés au lieutenantcriminel du bailliage du Palais pour faire exécuter l'arrêt.

La rapidité avec laquelle cette affaire fut évoquée , instruite et jugée , montre jusqu'à quel point de pareils forfaits blessaient la conscience publique , et combien on avait hâte de les voir expier par un châtiment exemplaire. Mais cette précipitation s'allie-t-elle bien avec

la justice. Ou dit de Dieu qu'il est patient parce qu'il est éternel. La justice humaine, qui ne peut s'arroger de punir qu'au nom de ce Dieu, source de toute vérité et de toute morale, ne doit^Ue pas, à son exemple, se montrer lente si elle veut paraître sûre? Loin de m'associer aux critiques qu'elles ont parfois soulevées, j'ai toujours approuvé les lenteurs de la procédure criminelle dans la législation moderne. Il est bon que toutes passions aient eu le temps de s'éteindre, toutes impressions extérieures de s'effacer, quand le jour solennel du jugement vient à luire. Nous lisons dans les livres saints qu'il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui revient que pour cent justes qui persévèrent. Il m'a toujours semblé qu'il devait aussi y avoir plus de joie dans le temple de la justice pour une innocence qu'on proclame que pour cent crimes que l'on punit.

Quoi qu'il en soit, le sort de Chabert fils et de son complice n'était que trop mérité. Le parricide étant heureusement un crime rare à cette époque, Charles-Henry Sanson n'avait peut-être pas eu encore l'occasion d'infliger

•s AVÈNEMENT

les aggravations de peine qu'édictait Tarrèt : Tamende honorable, Tamputation du poing et la combustion du cadavre. Les grandes exécutions se présentent moins qu'on ne pense dans le cours de nos existences d'exécuteurs. Celles qui alors réclamaient le plus souvent le ministère de mon aïeul étaient la fustigation et la marque, punitions habituelles des voleurs et des faussaires. J'en pourrais faire une longue énumération ; mais elle n'inspirerait au lecteur qu'un sentiment de dégoût, sans exciter son intérêt.

Nos lois modernes, qui tiennent plus de compte de la dignité humaine, ont aboli les peines corporelles. La marque et le carcan ont disparu l'un après lautre; je les ai vu rayer de mes funestes attributions. La mutilation, qui précédait l'exécution des parricides, est tombée en désuétude, comme un raffinement de cruauté indigne d'une société civilisée. La crémation des cadavres, la dispersion de leurs cendres au vent, tout cela ne serait plus aujourd'hui qu'une odieuse fantasmagorie qui soulèverait la conscience publique et avilirait

la justice. Il ne reste debout que Téchafaud et la mort donnée au nom de la loi ; une voix intérieure annonce au vieux descendant des bourreaux que ces derniers fétiches de barbarie ne tarderont pas à être emportés comme les autres par le souffle du progrès, et que la législation, retrempée aux sources éternelles de la religion reconnaîtra enfin Tinviolabilité de la vie humaine, œuvre de Dieu, que seul il a le droit de détruire.

J'ai dit plus haut que nous étions loin d'apporter une âme également sereine dans toutes les exécutions qu'il nous était ordonné d'accomplir ; j'ai raconté comment ce glaive de la justice, que la fiction fait sourd et aveugle, pouvait éprouver le vertige du doute en accomplissant sa terrible mission, comment le sang

répandu pouvait laisser dans nos âmes ces va- ^es inquiétudes qui ressemblent de si près au remords. Quelquefois aussi, la grandeur du forfait que nous avions à châtier triomphait de rimpassibilité que la loi exige de son ministre ; lorsqu'elle nous commandait de faire rentrer dans les ténèbres quelqu'un de ces monstres à face humaine, que Tenfer vomit quelquefois pour Tépouvantement des générations, nous ûe pouvions ne pas éprouver une émotion profonde en portant la main à ce qui pouvait alors vraiment paraître l'épée de Dieu.

Antoine-François Desrues fut un de ces monstres.

Ses crimes inspirent à la fois une secrète terreur et im invincible dégoût. On s'épouvante de cette hypocrisie qui atteint quelquefois au génie, et on ne saurait toucher à cette fange de sentiments bas et pervers, qui tous ont l'assassinat pour moyen et la cupidité pour but, sans sentir le cœur se soulever.

Antoine-François-Michel Desrues était né à Chartres, le 20 janvier 1744.

Son père , Michel Desrues , était marchand

de blé, si on s'en rapporte an contrat de mariage de François-Michel; mais les pièces de la procédure lui donnent la profession d'aubergiste. Il est probable qu'il exerçait simultanément les deux états : le sepond lui ménageant avec les fermiers beaucerons des relations dont devait singulièrement profiter le premier.

Michel Desrues mourut en 1748, en laissant quatre enfants dont le personnage qui nous occupe était Taîné. Lorsque les crimes de Desrues eurent attiré la célébrité sur son nom, une de ses sœurs était professe, Tautre novice au couvent des Dames de la Visitation, à Chartres; le frère était cabaretier.

Resté orphelin à Tage de quatre ans, car sa mère avait suivi de bien près son père dans le tombeau, François-Michel Desrues fut recueilli par un de ses oncles.

Pour Desrues, comme pour Cartouche, la légende n'a pas manqué d'émailler le premier âge de perversités enfantines par lesquelles le bambin prélude aux forfaits de son âge mûr. Malheureusement, les historiettes que racontent les deux biographes de Desrues, Cailleau et

Baculard d'Arnaud, ne sont pas d'accord avec le trait caractéristique de la physionomie de ce criminel, une hypocrisie poussée jusqu'à ses dernières limites; cela seul me ferait douter de leur authenticité et je me dispenserai de les reproduire. D'ailleurs, il me semble que cette curiosité qui s'attache aux criminels exceptionnels ressemblerait par trop à de l'intérêt, si elle allait jusqu'à s'enquérir des moindres détails de leur enfance.

Son oncle l'avait mis en apprentissage chez le ferblantier Legrand, à Chartres, puis chez la veuve Cartel, quincaillère ; il ne fit que passer dans ces deux maisons.

Desrues n'avait aucune des aptitudes qui caractérisent l'ouvrier ; être aussi féminin que masculin, chez lequel, dit Cailleau, le sexe était tellement indécis , qu'il fallut une opération pour lui procurer le caractère distinctif de la virilité, s'il avait une vocation, elle devait le pousser vers une de ces professions mixtes qui conviennent également à l'homme et à la femme, et dans lesquelles les mêmes soins, les prévenances, les caquets,

jouent le rôle que remplissent la force et l'habileté dans un autre état.

Aussitôt que Desrues fat libre de consulter ses goûts, il se fit garçon épicier, et, après un stage chez un marchand de la ville de Chartres, vint à Paris, où il se plaça en premier lieu chez un épicier de la rue Comtesse-d'Artois, puis chez la belle-sœur de son premiçr maître, qui était elle-même épicière dans la rue Saint- Victor.

Ici, le vrai Desrues se dessine :

Cet être souffreteux, incomplet, qui mérite à peine le nom d'homme, est dévoré d'ambition; il a rêvé qu'il sortirait de la foule, qu'il arriverait à la fortune et aux honneurs, et, du bas-fond social où il végète, il a vu, avec une sûreté de coup d'œil qui fournit la mesure de l'énergique volonté de son tempérament, le premier échelon qui facilitera son ascension.

Desrues n'était pas depuis plus d'un mois chez la veuve que celle-ci en raffolait. Elle l'aimait non pas seulement à. cause de son caraxîtère.doux, affable, bienveillant, de sa vie réglée et religieuse, mais encore et surtout en raison de la multiplicité de clients nouveaux

que sa politesse, son air doux, ses façons obséquieuses avaient attirés à la petite boutique de la rue Saint-Victor.

Levé avant le jour, il recevait les chalands. Doué de facultés d'assimilation extraordinaires, admirable comédien, il avait saisi avec un grand tact le côté faible de tous ceux avec lesquels il se trouvait en rapport, et il parlait à chacun sa langue. Sans façon et bon enfant avec le vulgaire, facétieux avec ceux qui aimaient à rire, il acquérait une sorte de distinction lorsqu'il avait affaire à quelques bourgeois ; il affectait les dehors de la piété la plus sincère avec le clergé et les dévotes. Jamais il ne sortait que pour aller aux offices ; sa ferveur était si grande qull avait obtenu de sa maîtresse de lui louer un banc à Saint-Étienne-du-Mont, en sacrifiant la moitié de ses gages à cette œuvre pie.

L'habileté de cette conduite n'avait point échappé aux fortes tètes du quartier qui disaient déjà : Le petit Desrues, ou plutôt ma commère Desrues, car c'était ainsi qu'on le nommait dans la rue Saint- Victor, ira loin.

On ne s'étonna donc pas, lorsqu'en janvier 1770 on apprit que Desrues venait d'acquérir le fonds d'épicerie de la veuve.

Comment acheta -t-il ce fonds? Comment paya-t-il le prix de cet achat? Desrues a assuré, et ses deux biographes ont répété, qu'il avait eu trois miUe cinq cents livres de sa part de l'héritage paternel. Peut-être est-il permis de présumer que la bienveillance de sa maltresse lui facilita cette acquisition.

Quoi qu'il en fût, il avait ^ângt-six ans lorsqu'il fut reçu marchand, au mois.d'août 1770. ' Une fois établi, que fit Desrues? Cailleau et Baculard prétendent que le vol et l'incendie l'aidèrent à arriver à une fortune qu'on estimait très-importante; mais il n'y a rien de positif dans ce qu'ils avancent, et, en admettant cette donnée, il faudrait admettre alors que ces actes eussent été bien cachés, puisque l'instruction minutieuse, dont les antécédents de Desrues furent l'objet , ne put rien incriminer dans cette époque dé sa vie.

Desrues devait être décidé à arriver à tout

prix, c'est-à-dire à ne pas reculer, môme déni 6

vant un crime pour atteindre le but vers lequel il tendait ; mais il me semble qu'une nature essentiellement calculatrice, comme Tétait la sienne, ne se décide au crime que lorsqu'il est indispensable à ses projets, que lorsqu'elle a épuisé tous les autres moyens d'obtenir l'accomplissement de ses desseins.

Ce qu'ambitionnait Desrues, ce n'était pas seulement la richesse, c'était la considération. Cette considération, non-seulement pour lui, elle avait son prix comme moyen, mais il était vain et il la regardait comme le plus envié de tous les résultats définitifs. Il était trop avisé pour aventurer à bas prix ce but de ses aspirations.

Il me paraît donc probable qu'il fit honnêtement son petit trafic d'épicier; peu scrupuleux sur les fraudes, sur les falsifications, et s'en donnant à cœur-joie, fourbant même si l'occasion s'en rencontrait, mais encore convaincu, durant ces deux années dans lesquelles l'œil, investigateur de la justice ne trouva rien à reprendre, que l'on pouvait parvenir à la fortune avec ce qu'il appelait de la probité.

DESRUBS 83

En 1772, une de ces nouvelles, qualifiées par les superlatifs de Madame de Sévigné, mettait en émoi tout le quartier Saint-Victor.

La commère Desrues se mariait; il épousait une jeune fille, riche et titrée, qui allait faire de lui un gros seigneur et lui ménageait ses entrées à la cour.

€e mariage est un roman dont les très-sérieuses péripéties semblent appartenir bien plutôt à la fiction qu'à la vie réelle.

Cîomme dans un véritable conte de fée, l'ambitieux épicier avait découvert sa pseudoprincesse dans une échoppe de la rue de Charonne.

La fée, dont la magique baguette devait métamorphoser le magasin de l'épicier en palais, se nonmiait Marie-Louise Nicolais. Elle n'était ni belle, ni intelligente. Son père, bas-officier d'artillerie était mort; sa mère avait épousé^ en secondes noces, un savetier, paresseux et ivrogne, qui les laissait dans im tel dénûment qu'elles nattaient des paillassons pour vivre. Mais si de dot il n'était pas question, l'épousée avait cependant dans son bagage matrimonial

. . ,-.a de^"aît ouvrir des horizons

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. >«. . r^xiules sur lesquels il comptait pour ar-

•\er i s*s fins.

Voici quelle était cette aventure.

Un gentillàtre nommé Despleignes du Plessis, habitait naguère une espèce de donjon féodal, à moitié ruiné, que Ton nommait le fief de Caudeville et qui était situé dans les environs d'Auxerre.

Ce Despleignes du Plessis était une façon de misanthrope rustique, doté de toutes les petites passions particulières aux petits esprits, avare, bourru, et si méfiant, qu'il ne souffrait pas même la présence d'un domestique dans sa tourelle. Haïssant ses voisins qui le lui rendaient bien, tracassant ses fermiers, et faisant une guerre acharnée aux braconniers, qu'en sa qualité de fervent disciple de saint Hubert, il haïssait comme autant de pestes.

Un jour on le trouva étendu sans vîe^ dans son fauteuil, au coia de l'âtre, et la poitrine

trouée par une charge de plomb à lièvre.

Le crime était flagrant ; car la fenêtre était restée ouverte , et les fusils du mort étaient tous chargés dans leur râtelier; cependant les investigations de la justice furent impuissantes, et fermier malmené, ou braconnier mécontent, Tassassin ne fut pas découvert.

Mais Despleignes du Plessis était assez peu intéressant pour qu'il n'y ait pas lieu de s'étonner qu'on oubliât assez promptement le mort, pour ne songer qu'au partage de son héritage.

Or, la fille du sous-officier Nicolais, avait une part à revendiquer dans la succession du gentillâtre, et voici comme.

Despleignes n'avait pas toujours été Despleignes, écuyer, seigneur de Caudeville, Herchies et autres lieux; il s'était appelé Béraud, et son père avait tenu boutique à Beauvais, peut-être dans les conditions si courtoises de M. Jourdain, mais à coup sûr non moins lucrativement que le bourgeois-gentilhomme, car il avait ramassé assez d'écus dans son commerce pour acheter les fiefs dont il

vient d'être question, et ménager à son fils cette métamorphose du Béraud en Despleignes du Plessis. L'arbre généalogique du défunt se trouvait ainsi greflEe de quelques parentés parfaitement roturières, et, en qualité de cousine issue de germaine, Thérèse Richardin, veuve Nicolais , épouse en secondes noces du savetier Caron , et mère de la future madame Desrues , avait ses droits dans la succession du hobereau.

C'étaient ces droits qui avaient tenté le petit épicier, c'étaient eux qu'il épousait.

Le contrat fut passé en bonne forme, et avec non moins de cérémonial que s'il se fût agi de vraiment hauts et puissants seigneurs, par devant maître Rendu, notaire à Paris. Desrues savait tout le prix d'un acte comme celui-là dans l'exploitation qu'il entendait entreprendre. Il y était stipulé que les futurs époux seraient communs en meubles, immeubles et conquets. Desrues estimait son apport en marchandises, meubles et créances liquides, à vingt mille livres. La dame Caron , évaluait à mille livres le trousseau et les meubles de la

demoiselle Marie-Louise NicoMs , sa fille ; et enfin, en faveur de ce mariage, ladite dame Caron, pour ce autorisée par son mari, constituait en dot une part de la succession non encore liquidée, mais inventoriée, de messire Jacques- Jean Despleignes du Plessis, chevalier, seigneur de Caudeville, Herchies et autres lieux, part fixée au tiers, les -autres ayantdroits étant un sieur Laurent , oncle à la mode de Bretagne, et une Marie-Charlotte Courtonne, cousine germaine du défunt. Cette part était fixée au tiers des droits de la dame Caron.

Desrues n'est pas plutôt en possession de ce qu'il a considéré comme devant être Tinstrument de sa fortune à venir, qu'il se met à r œuvre avec T énergique âpreté qui le caractérise.

La donation de son contrat est signifiée par lui à ses co-héritiers, par acte insinué à Montereau, es mains de l'oncle Laurent, et à Paris, es mains des époux Courtonne.

Ce jalon posé, il songe à s'approprier en son entier la part réservée à sa belle-mère , et les époux Caron ne sont pas de force à tenir tète à

88 DESRUBS

ce rude jouteur ; il les caresse, il les amadoue si bien, il fait si éloquemment ressortir à leurs yeux les difficultés dont il les débarrasse, qu'ils acceptent presque avec reconnaissance la transaction qu'il leur propose.

Les deux tiers réservés au savetier et à sa femme leur furent rachetés moyennant un principal de trente mille livres, dont cinq mille étaient acquittées par voie de compensation, ce qui signifiait que Desrues se taillait un supplément de dot dans la succession. Sur les vingt-cinq mille livres qui restaient, les époux Caron reçurent mille Livres ; le reste fut échangé en une rente de douze cents livres à leur profit, avec cette clause qu'en cas de décès de la dame Caron, la moitié de cette rente serait servie au mari survivant.

Mis au lieu et place de ses hoirs. Desrues attaqua les cohéritiers. Il eut facilement raison de l'oncle Laurent. C'était im de ces bourgeois du vieux temps qui faisaient de la philosophie épicurienne sans le savoir, une des plus vaQlantes fourchettes de la ville de Montereau, qui accomplissait avec la môme béatitude tous

les actes de son existence, et qui trouvait que le papier timbré noirci à son intention avait déjà trop souvent troublé le calme de ses facultés digestives. Il accepta les offres de Desrues et consentit aisément à s'accommoder, pour sa part, de la vaisselle d'argent et des meubles du donjon de Caudeville.

En revanche , les époux Courtoime se montrèrent intraitables ; conseillés par un de ces procureurs madrés et retors qui foisonnaient dans la grande ville, ils n'étaient nullement disposés à céder leurs droits sans compensations avantageuses, et ce n'était pas l'affaire de Desrues.

Toutefois, le partage se trouvait déjà singulièrement simplifié. Sa part n'était point encore la part qu'il avait rêvée, c'est-à-dire celle du lion ; cependant il arrivait pour moitié dans la division de cet héritage , dont le neu\dème seulement lui avait primitivement appartenu, et il pouvait baser quelques opérations sur une liquidation dont son imagination resterait libre d^embellir les futurs résultats aux yeux de ceux qu'il aurait à y intéresser.

90 DESRUBS

Il était temps, car le petit épicier se trouvait aux prises avec de sérieux embarras.

Bien avant son mariage , il ne s'en était pas tenu à débiter son poivre et sa canaelle. Affriandé par ses appétits, il avait mordu à Tappât des gros bénéfices que présentent les affaires dites véreuses^ négociations interlopes, achat et vente de créances et de marchandises, prêts sur gages et à la petite semaine, et il y avait laissé les plus belles plumes de ses ailes.

Mis en goût par la succession, ébloui par son mirage , il travailla plus en grand , mais toujours dans le milieu où il avait jusqu'alors tripoté , et sans se montrer plus prudent ni moins avide; il se trouva qu'il n'avait élargi que le cercle de ses pertes , qui devinrent bientôt assez considérables pour nécessiter des emprunts et des achats à longs termes, qui achevèrent de bouleverser sa situation.

En même temps, Desrues n'osait plus s'avouer à lui - même qu'il était épicier. La modestie de cette profession cadrait si mal avec les visées ambitieuses de celui qui l'exerçait I

DESRUBS 91

Ce n'était pas seulement la succession Despleignes qu'il avait entendu exploiter, c'était la parenté nobiliaire qu'elle constituait à son épouse.

Déjà , dans le contrat de mariage , il avait subrepticement raccourci le nom de Nicolais de sa consonne finale. Un tréma de plus, ^t madame Desrues appartenait sans conteste à une des plus illustres familles de robe de ce temps-là. Mais le moyen de revendiquer cette illustre origine dans une officine de la rue Saint-Victor 1

En décembre 1773, Desrues vendit son fonds. Il le vendit à perte , mais peu lui importait ; sa nouvelle individualité avait ses coudées franches; ce n'était pas trop que du sacrifice de quelques mille francs pour acquérir la liberté de prendre son essor.

Il s'installa dans un vaste appartement de la rue des Deux-Boules-Sainte-Opportune, paroisse SainWjermain-r Auxerrois , sous le titre élastique de négociant; le fameux tréma fit son apparition triomphante sur le nom plébéien de mademoiselle Nicolais , devenue de Nicolaï ; il

vaut un crime pour atteindre le but vers lequel il tendait ; mais il me semble qu'une nature essentiellement calculatrice, comme Tétait la sienne, ne se décide au crime que lorsqu'il est indispensable à ses projets, que lorsqu'elle a épuisé tous les autres moyens d'obtenir l'accomplissement de ses desseins.

Ce qu'ambitionnait Desrues, ce n'était pas seulement la richesse, c'était la considération. Cette considération, non-seulement pour lui, elle avait son prix conmie moyen, mais il était vain et il la regardait comme le plus envié de tous les résultats définitifs. Il était trop avisé pour aventurer à bas prix ce but de ses aspirations.

Il me parait donc probable qu'il fit honnêtement son petit trafic d'épicier; peu scrupuleux sur les fraudes, sur les falsifications, et s'en donnant à cœur-joie, fourbant même si l'occasion s'en rencontrait, mais encore convaincu, durant ces deux années dans lesquelles l'œil, investigateur de la justice ne trouva rien à reprendre, que l'on pouvait parvenir à la fortune avec ce qu'il appelait de la probité.

En 1772, une de ces nouvelles, qualifiées par les superlatifs de Madame de Sévigné, mettait en émoi tout le quartier Saint-Victor.

La commère Desrues se mariait; il épousait une jeune fille, riche et titrée, qui allait faire de lui un gros seigneur et lui ménageait ses entrées à la cour.

€e mariage est un roman dont les très-sérieuses péripéties semblent appartenir bien plutôt à la fiction qu'à la vie réelle.

Cîomme dans un véritable conte de fée, l'ambitieux épicier avait découvert sa pseudoprincesse dans une échoppe de la rue de Charonne.

La fée, dont la magique baguette devait métamorphoser le magasin de Tépicier en palais, se nonmiait Marie-Louise Nicolais. Elle n'était ni belle, ni intelligente. Son père, bas-officier d'artillerie était mort; sa mère avait épousé^ en secondes noces, un savetier, paresseux et ivrogne, qui les laissait dans im tel dénûment qu'elles nattaient des paillassons pour vivre. Mais si de dot il n'était pas question, l'épousée avait cependant dans son bagage matrimonial

vant un crime pour atteindre le but vers lequel il tendait ; mais il me semble qu'une nature essentiellement calculatrice, comme Tétait la sienne, ne se décide au crime que lorsqu'il est indispensable à ses projets, que lorsqu'elle a épuisé tous les autres moyens d'obtenir l'accomplissement de ses desseins.

Ce qu'ambitionnait Desrues, ce n'était pas seulement la richesse, c'était la considération. Cette considération, non-seulement pour lui, elle avait son prix comme moyen, mais il était vain et il la regardait comme le plus envié de tous les résultats définitifs. Il était trop avisé pour aventurer à bas prix ce but de ses aspirations.

Il me paraît donc probable qu'il fit honnêtement son petit trafic d'épicier; peu scrupuleux sur les fraudes, sur les falsifications, et s'en donnant à cœur-joie, fourbant même si l'occasion s'en rencontrait, mais encore convaincu, durant ces deux années dans lesquelles l'œil, investigateur de la justice ne trouva rien à reprendre, que l'on pouvait parvenir à la fortune avec ce qu'il appelait de la probité.

En 1772, une de ces nouvelles, qualifiées par les superlatifs de Madame de Sévigné, mettait en émoi tout le quartier Saint-Victor.

La commère Desrues se mariait; il épousait une jeune fille, riche et titrée, qui allait faire de lui un gros seigneur et lui ménageait ses entrées à la cour.

€e mariage est un roman dont les très-sérieuses péripéties semblent appartenir bien plutôt à la fiction qu'à la vie réelle.

Comme dans un véritable conte de fée, l'ambitieux épicier avait découvert sa pseudoprincesse dans ime échoppe de la rue de Charonne.

La fée, dont la magique baguette devait métamorphoser le magasin de l'épicier en palais, se nommait Marie-Louise Nicolais. Elle n'était ni belle, ni intelligente. Son père, bas-officier d'artillerie était mort; sa mère avait épousé^ en secondes noces, un savetier, paresseux et ivrogne, qui les laissait dans un tel dénûment qu'elles nattaient des paillassons pour vivre. Mais si de dot il n'était pas question, l'épousée avait cependant dans son bagage matrimonial

vaut un crime pour atteindre le but vers lequel il tendait ; mais il me semble qu'une nature essentiellement calculatrice, comme Tétait la sienne, ne se décide au crime que lorsqu'il est indispensable à ses projets, que lorsqu'elle a épuisé tous les autres moyens d'obtenir l'accomplissement de ses desseins.

Ce qu'ambitionnait Desrues, ce n'était pas seulement la richesse, c'était la considération. Cette considération, non-seulement pour lui, elle avait son prix comme moyen, mais il était vain et il la regardait comme le plus envié de tous les résultats définitifs. Il était trop avisé pour aventurer à bas prix ce but de ses aspirations.

Il me paraît donc probable qu'il fit honnêtement son petit trafic d'épicier; peu scrupuleux sur les fraudes, sur les falsifications, et s'en donnant à cœur-joie, fourbant même si l'occasion s'en rencontrait, mais encore convaincu, durant ces deux années dans lesquelles l'œil, investigateur de la justice ne trouva rien à reprendre, que l'on pouvait parvenir à la fortune avec ce qu'il appelait de la probité.

DESRUBS 83

En 1772, une de ces nouvelles, qualifiées par les superlatifs de Madame de Sévigné, mettait en émoi tout le quartier Saint-Victor.

La comTnère Desrues se mariait; il épousait une jeune fille, riche et titrée, qui allait faire de lui un gros seigneur et lui ménageait ses entrées à la cour.

€e mariage est un roman dont les très-sérieuses péripéties semblent appartenir bien plutôt à la fiction qu'à la vie réelle.

Comme dans un véritable conte de fée, l'ambitieux épicier avait découvert sa pseudoprincesse dans une échoppe de la rue de Charonne.

La fée, dont la magique baguette devait métamorphoser le magasin de l'épicier en palais, se nommait Marie-Louise Nicolais. Elle n'était ni belle, ni intelligente. Son père, bas-officier d'artillerie était mort ; sa mère avait épousé^ en secondes noces, un savetier, paresseux et ivrogne, qui les laissait dans un tel dénûment qu'elles nattaient des paillassons pour vivre. Mais si de dot il n'était pas question, l'épousée avait cependant dans son bagage matrimonial

96 DESRUEd

vant, Desnies qtii cherchait probablement à se ménager quelque emprunt, avait euroccasion de rencontrer le procureur Joly , et lui avait parlé avec Temphase qui lui était habituelle, des grands biens de sa femme, des immenses espérances que la liquidation, alors commencée, de la succession Despleignes du Plessis ne pouvait manquer de réaliser très-prochainement pour lui -, le procureur, séduit par cette fastueuse énumération, lui proposa l'acquisition du domaine du Buisson-Souef. Desrues ne se montra pas éloigné de conclure TafiFaire, et, dans son ardeur à servir les intérêts de son client. M® Joly écrivit à M. de la Motte qu'il lui avait trouvé cet acheteur tant souhaité par Im.

M. de la Motte fut effectivement si satisfait de la nouvelle, qu'aussitôt après la réception de la lettre, il faisait partir sa femme pour Paris avec mission, non-seulement de se renseigner sur la position de l'acheteur, mais de hâter autant qu'il dépendrait d'elle la conclusion de l'affaire.

Madame de la Motte vit Desrues à un diner que donna son procureur. L'ex-épicier, qui avait

amené sa femme, parla avec sa faconde ordinaire de sa fortune et de la fameuse succession ; il avoua, avec une bonhomie parfaitement jouée, qu'il souhaitait ardemment la réalisation de l'acquisition projetée et qu'il ne tiendrait pas à lui qu'elle ne se réalisât ; car depuis longtemps, ajoutait-il, lui et sa chère femme aspiraient après le jour où il leur serait permis d'aller se reposer à la campagne de tous les tracas de la vie parisienne.

Madame de la Motte sortit de table enchantée de sa nouvelle connaissance ; cependant, sur l'observation de son procureur, elle se rendit le lendemain chez le notaire de Desrues pour lui demander quelques renseignements sur la situation de son client. Ces renseignements ne furent pas mauvais, et elle repartait le lendemain pour sa terre, après avoir fortement engagé r acquéreur à venir examiner en détail sa future propriété.

Desrues était déjà parfaitement décidé à pousser cette affaire jusqu'au bout, certain qu'il était que ce ne serait pas à son détriment. Il partit pour le Buisson-Souef , et pour donner à

ce rude jouteur ; il les caresse, il les amadoue si bien, il fait si éloquemment ressortir à leurs yeux les difficultés dont il les débarrasse, qu'ils acceptent presque avec reconnaissance la transaction qu'il leur propose.

Les deux tiers réservés au savetier et à sa femme leur furent rachetés moyennant un principal de trente mille livres, dont cinq mille étaient acquittées par voie de compensation, ce qui signifiait que Desrues se taillait un supplément de dot dans la succession. Sur les vingt-cinq mille livres qui restaient, les époux Caron reçurent mille livres ; le reste fut échangé en une rente de douze cents livres à leur profit, avec cette clause qu'en cas de décès de la dame Caron, la moitié de cette rente serait servie au mari survivant.

Mis au lieu et place de ses hoirs. Desrues attaqua les cohéritiers. Il eut facilement raison de l'oncle Laurent. C'était un de ces bourgeois du vieux temps qui faisaient de la philosophie épicurienne sans le savoir, une des plus vaillantes fourchettes de la ville de Montereau, qui accomplissait avec la même béatitude tous

les actes de son existence , et qui trouvait que le papier timbré noirci à son intention avait déjà trop souvent troublé le calme de ses facultés digestives. Il accepta les offres de Desrues et consentit aisément à s'accommoder, pour sa part, de la vaisselle d'argent et des meubles du donjon de Caudeville.

En revanche , les époux Courtonne se montrèrent intraitables; conseillés par un de ces procureurs madrés et retors qui foisonnaient dans la grande ville, ils n'étaient nullement disposés à céder leurs droits sans compensations avantageuses, et ce n'était pas l'affaire de Desrues.

Toutefois, le partage se trouvait déjà singulièrement simplifié. Sa part n'était point encore la part qu'il avait rêvée, c'est-à-dire celle du lion ; cependant il arrivait pour moitié dans la division de cet héritage , dont le neu\âème seulement lui avait primitivement appartenu, et il pouvait baser quelques opérations sur une liquidation dont son imagination resterait libre d'embellir les futurs résultats aux yeux de ceux qu'il aurait à y intéresser.

ce rude jouteur; il les caresse, il les amadoue si bien, il fait si éloquemment ressortir à leurs yeux les difficultés dont il les débarrasse, qu'ils acceptent presque avec reconnaissance la transaction qu'il leur propose.

Les deux tiers réservés au savetier et à sa femme leur furent rachetés moyennant un

principal de trente mille livres, dont cinq mille

étaient acquittées par voie de compensation, ce qui signifiait que Desrues se taillait un supplément de dot dans la succession. Sur les vingt-cinq mille livres qui restaient, les époux Caron reçurent mille livres ; le reste fut échangé en une rente de douze cents livres à leur profit, avec cette clause qu'en cas de décès de la dame Caron, la moitié de cette rente serait servie au mari survivant.

Mis au lieu et place de ses hoirs. Desrues attaqua les cohéritiers. Il eut facilement raison de l'oncle Laurent. C'était un de ces bourgeois du vieux temps qui faisaient de la philosophie épicurienne sans le savoir, une des plus vaillantes fourchettes de la ville de Montereau, qui accomplissait avec la même béatitude tous

les actes de son existence , et qui trouvait que le papier timbré noirci à son intention avait déjà trop souvent troublé le calme de ses facultés digestives. Il accepta les offres de Desrues et consentit aisément à s'accommoder, pour sa part, de la vaisselle d'argent et des meubles du donjon de Caudeville.

En revanche , les époux Courtonne se montrèrent intraitables; conseillés par un de ces procureurs madrés et retors qui foisonnaient dans la grande ville, ils n'étaient nullement disposés à céder leurs droits sans compensations avantageuses, et ce n'était pas l'affaire de

Toutefois, le partage se trouvait déjà singulièrement simplifié. Sa part n'était point encore la part qu'il avait rêvée, c'est-à-dire celle du lion ; cependant il arrivait pour moitié dans la division de cet héritage , dont le neuvième seulement lui avait primitivement appartenu, et il pouvait baser quelques opérations sur une liquidation dont son imagination resterait libre d'embellir les futurs résultats aux yeux de ceux qu'il aurait à y intéresser.

ce rude jouteur ; il les caresse, il les amadoue si bien, il fait si éloquemment ressortir à leurs yeux les difficultés dont il les débarrasse, qu'ils acceptent presque avec reconnaissance la transaction qu'il leur propose.

Les deux tiers réservés au savetier et à sa femme leur furent rachetés moyennant un

principal de trente mille livres, dont cinq mille

étaient acquittées par voie de compensation, ce qui signifiait que Desrues se taillait un supplément de dot dans la succession. Sur les vingt-cinq mille livres qui restaient, les époux Caron reçurent mille livres ; le reste fut échangé en une rente de douze cents livres à leur profit, avec cette clause qu'en cas de décès de la dame Caron, la moitié de cette rente serait servie au mari survivant.

Mis au lieu et place de ses hoirs, Desrues attaqua les cohéritiers. Il eut facilement raison de l'oncle Laurent. C'était un de ces bourgeois du vieux temps qui faisaient de la philosophie épicurienne sans le savoir, une des plus vaillantes fourchettes de la ville de Montereau, qui accomplissait avec la même béatitude tous

les actes de son existence , et qui trouvait que le papier timbré noirci à son intention avait déjà trop souvent troublé le calme de ses facultés digestives. Il accepta les offres de Desrues et consentit aisément à s'accommoder, pour sa part, de la vaisselle d'argent et des meubles du donjon de Caudeville.

En revanche , les époux Courtonne se montrèrent intraitables; conseillés par un de ces procureurs madrés et retors qui foisonnaient dans la grande ville, ils n'étaient nullement disposés à céder leurs droits sans compensations avantageuses, et ce n'était pas l'affaire de Desrues.

Toutefois, le partage se trouvait déjà singulièrement simplifié. Sa part n'était point encore la part qu'il avait rêvée, c'est-à-dire celle du lion ; cependant il arrivait pour moitié dans la division de cet héritage , dont le neuvième seulement lui avait primitivement appartenu, et il pouvait baser quelques opérations sur une liquidation dont son imagination resterait libre d'embellir les futurs résultats aux yeux de ceux qu'il aurait à y intéresser.

engageant très-froidement la dame à passer à son étude.

Le fils de madame de la Motte était en pension à Paris, rue Serpente ; Desrues, depuis son entrée en relations avec les propriétaires du Buisson-Souef, avait été chargé de veiller sur cet enfant. Sous différents prétextes, il décida la mère à le changer de pensionnat et à le placer dans rétablissement d'un sieur Donon, rue de THomme-Armé. Là le fils de la Motte, qui allait avoir quinze ans , était en chambre particulière et sortait tous les soirs pour venir voir sa mère.

Comme je T ai dit, madame de la Motte était une de ces natures indolentes auxquelles répugne toute fatigue ou morale ou physique. On était au 25 janvier, et les choses n'étaient pas plus avancées qu'au jour de son arrivée. Choyée, dorlotée par les époux Desrues qui redoublaient, vis-à-^ôs d'elle, de soins, d'attentions et de prévenances, elle paraissait avoir complètement oublié le but de son voyage dans les délices de son engourdissement.

Le 25 janvier au soir, elle se sentit malade.

Après le départ de son fils qui avait passé la soirée près d'elle, elle fut prise de nausées, de vomissements et d'un insupportable mal de tête.

Les jours suivants, le malaise continua, elle ne quitta point son lit ; Desrues rassurait tout le monde et la dissuada d'appeler un médecin, prétendant, disait-il, se connaître assez en drogues pour pouvoir la traiter lui-même. .

Le 30 janvier, madame de la Motte eut ime seconde crise beaucoup plus violente que n'a vait été la première. Desraes se mit en mesure de préparer le remède qui devait la guérir, il fit coucher tout son monde, s'enferma dans sa cuisine, et demeura pendant plus d'une heure devant ses fourneaux.

Le lendemain matin 31 janvier, Desrues, qui semblait ne pas s'être couché, fut rencontré par Jeanne Barque , sa servante, au moment où il allait entrer dans la chambre de madame de la Motte, une tasse de tisane à la main.

Jeanne Barque lui demanda des nouvelles de la malade. Desrues lui répondit qu'elle allait tout à fait bien, que sa médecine avait eu un

résultat merveilleux, qu'elle ne demandait maintenant que du repos; et, en même temps, il rengagea à aller porter aux enfants leurs habillements neufs d'hiver. Depuis l'arrivée de madame de la Motte, le fils et la fille de Desrues avaient été envoyés chez les parents de Jeanne Barque, charrons au Petit-Mont-

rouge.

C'était une bonne fortime pour cette fille qui visitait rarement sa famille ; elle partit enchantée.

Desrues descendit alors auprès de madame Desrues qui couchait dans le salon ; il la chargea de plusieurs commissions et l'engagea à rester à dîner en "vâlle, et comme celle-ci lui faisait observer que peut-être madame de la Motte aurait besoin de ses soins.

— Non, lui répondit son mari, je suffirai à tout; d'ailleurs désormais le sommeil est pour elle le meilleur spécifique. Elle veut aller demain à Versailles; la bonne dame s'écoute un peu, il faut la laisser se ménager des forces pour cette fatigante journée.

Desrues resta seul jusqu'au soir.

Lorsque son inonde rentra, il donna d'excellentes nouvelles de la malade, fit quelques plaisanteries sur son état, et ne craignit pas d'introduire le fils de la Motte et quelques-uns des familiers de la maison dans la chambre de madame de la Motte, qui paraissait eflPectivement, comme il l'avait annoncé, dormir d'un profond sommeil.

Le lendemain comme la veille, il trouva moyen d'éloigner sa femme et la servante.

Vers les dix heures au matin , on sonna à la porte, mais la sonnette ne rendit aucun son.

La personne qui venait rendre visite à Desrues, était une dame Hatière, femme d'un négociant de la rue des Bourdonnais, dont le mari avait vendu des marchandises à l'ex-épicier. Comme tant d'autres , ils avaient été payés en im billet de quatre mille livres, protesté et déjà renouvelé plusieurs fois. Lors de la dernière échéance, et sous prétexte d'im renouvellement. Desrues s'était emparé du titre, et depuis cette époque, jamais on n'avait pu mettre la main sur le débiteur.

Très au fait des façons de Desrues , la dame

110 DESRUBS

Hatière, qui ne se souciait pas d'être jouée une fois de plus , se renseigna chez le portier qui lui certifia que Desrues était chez lui ; elle renix)nta donc et heurta avec tant de constance à la porte, qu'à la fin cette porte s'ouvrit, et le visage de Desrues se montra dans Tentrebâillement.

Il grimaçait un sourire, mais sa figure était plus jaune et plus terreuse que d'habitude, la main qui s'appuyait sur le chambranle était agitée d'un tremblement nerveux. La visiteuse le remarqua et, ne pouvant supposer que ce fût sa présence qui provoquait cette émotion., elle ne put s'empêcher de dire à son débiteur.

— On croirait que vous avez fait un mauvais coup!

Desrues resta muet et se hâta d'introduire sa créancière ; pendant qu'il fermait la porte , elle pénétra dans le salon; tous les meubles de cette pièce étaient dans le plus grand désordre ; à terre on voyait deux grandes malles tout ouvertes, et sur le carreau un drap de toile, à moitié cousu avec un gros fil gris.

Desrues se hâta de satisfaire à la réclama-

DESRUBS 111

mation de la dame Hatière, et celle-ci, que ce remue-ménage avait frappée, comme l'altération des traits de Tex-épicier, remarqua encore qu'il eut grand'peine à écrire le billet qu'elle venait lui demander, tant son agitation était grande.

Une heure après le départ de la dame Hatière, Desrues sortit pour revenir bientôt accompagné d'un commissif^nnaire;* il introduisit cet homme dans la cuisine où se trouvait une grande maUe qui paraissait fort lourde. Il aida le commissionnaire à la charger sur ses épaules, et sortit avec lui en ayant soin de ne point être vu par le portier.

Arrivé près du Louvre, il rencontra sa femme, et la pria de monter chez un sculpteur de ses amis , nommé Mouchy, et de le prier de lui garder cette malle jusqu'au lendemain.

Madame Desrues obéit à son mari ; la malle fut déposée chez Mouchy^ et elle redescendit pour retrouver Desrues qui l'attendait sur la place.

Tout en se dirigeant du côté de la rue Beau-

bourg, madame Desrues demanda des nouvelles de madame de la Motto. Desnies lui dit qu'elle allait si bien, qu'elle était partie le matin même pour Versailles.

En rentrant cliez elle , madame Desrues trouva le ménage fait et tous les meubles remis en place.

Le 3 février, Desrues prétextant une aflfaire de haute importance, sortit de chez lui de bon matin et en grande toilette.

Arrivé à la hauteur des rues Geoffroy-Lasnier et des NonaJns-d'Hyères , il s'arrêta devant la maison dite du Plat-d'Étain , devant laquelle se balançait un écriteau portant ces mots : cave à louer; il entra dans une des boutiques du voisinage, et s'informa du nom du propriétaire.

La maison appartenait à une dame Masson, femme d'un ancien greffier du dépôt civil ; il se rendit chez elle, et, se donnant le nom de du Coudray, s'annonçant comme un gentilhomme du Beauvoisis, se disant propriétaire d'une maison rue Montmartre, en face l'hôtel d'Uzès, il lui demanda de louer la cave, dont il avait

besoin pour déposer du vin d'Espagne qui devait arriver le jour même et pour lequel il n'avait plus de place chez lui.

Madame Masson lui répondit que cette cave ne serait libre que le lendemain. Ce retard dans la mise en possession, parut affecter désagréablement l'homme au vin (l'Espagne; cependant il fit son prix avec la propriétaire, et lui paya un quartier d'avance.

Le lendemain, le prétendu du Coudray allait au port Saint-Nicolas, louait un haquet, et achetait uu quartaut de cidre, se faisait suivre par cet équipage jusqu'à une des portes du Louvre, où il prenait, chez le sculpteur Mouchy , la malle laissée en dépôt par madame Desrues, faisait charger cette malle à côté du quartaut et se dirigeait avec le tout vers la maison du Plat-d'Étain.

En entrant dans la rue de la Mortellerie, dans laquelle était située cette maison. Desrues fit une rencontre désagréable, celle d'un nommé Mévret, négociant, auquel il devait près de sept mille livres. Il déguisa son trouble, alla au devant de son créancier, et crut s'en débarras-

ser en lui renouvelant les promesses , dont en toutes circonstances il se montrait si prodigue ; mais Mévret, qui avait appris à ses dépens la valeur de ses promesses, ne s'y fia qu'à moitié, et fit suivre le haquet pour s'assurer de l'endroit où son débiteur déposait ses marchandises.

Lorsque la petite voiture fut arrêtée devant le Plat-d'Étain ; l'homme qui la conduisait se fit aider d'un porteur d'eau pour descendre le chargement dans la cave; le quartaut se maniait aisément, mais la malle semblait des plus lourdes. Desrues du Coudray paya généreusement le voiturier et ceux qui l'avaient aidé; puis, resté seul, il s'enferma dans la cave avec de la paille, des planches et des clous qu'il alla chercher dans le voisinage et il travailla pendant près de trois heures.

Ce ne fut que le 17 février que l'on le revit dans la maison de la rue de la MorteUerie.

Pendant cet intervalle un drame, non moins ténébreux que le premier, eut un dénouement à peu près identique : un second crime fut accompli.

DFSRUES

— «CITK ST ri» —

Le soir du jour où Desrues avait déposé la malle chez le sculpteur Mouchy, le jeune de la Motte s'était présenté à la maison de la rue Beaubourg pour voir sa mère. 11 fut bien étonné, la sachant malade, d'apprendre qu'elle était partie pour Versailles. Desrues, qui avait réponse à tout, lui donna des explications qui

le rassurèrent, et comme le jeune homme, bien que grand et vigoureux, se sentait légèrement indisposé, il le garda chez lui jusqu'au 10 février, où il remmena à Versailles sous prétexte de retrouver sa mère.

Cinq jours dans la maison de Desrues avaient suffi pour altérer profondément la santé du jeune de la Motte. Lorsqu'il se mit en route pour Versailles, il était pâle, abattu, il marchait avec peine, et ses membres tressaillaient agités par des frissons fiévreux. Desrues le réconfortait de son mieux, en lui assurant qu'il allait voir sa mère qui viendrait probablement au devant d'eux au bout de l'avenue de Paris. Chemin faisant, il lui insinua qu'il ne faudrait pas cependant s'inquiéter s'il ne la trouvait pas à la descente de voiture ; il lui représenta que madame de la Motte, très-occupée du soin de lui ménager une charge à la cour, ne pourrait peut-être pas disposer d'un instant pour embrasser l'enfant qui lui était si cher ; il le conduisit à l'auberge de la Fleur-de-Lys, où madame de la Motte devait, disait-il, venir le trouver, et l'ayant placé au coin d'un bon feu,

il sortît pour se mettre à la recherche d'une chambre.

Il en trouva une dans la rue de TOrangerie, chez un tonnelier nommé Pecquet. Il se donna à cet homme pour un nommé Beaupré qui venait à Versailles avec son neveu qu'il allait faire entrer aux bureaux de la guerre ; il convint avec lui de trente sols par jour pour prix de la chambre, et il y conduisit le jour même le jeune de la Motte, auquel il affirma que sa mère, ainsi qu'il Tavait présumé, se trouvait trop absorbée par les aflfaires pour venir le voir le jour même.

Le lendemain de cette installation le jeune homme allait beaucoup plus mal que la veille. Desrues avait déjà eu soin de prévenir la femme de son hôte qu'il redoutait une petite vérole pour son neveu, mais que, Dieu merci, étant médecin, il espérait bien triompher du mal et l'empêcher d'aboutir. En môme temps, et afin, disait-il, de ménager la sensibilité de cet enfant, il priait cette femme de dire à son neveu que la mère de celui-ci était venue pour le voir pendant qu'il dormait, et que, le sachant souf-

DBSRUES

.:, :?Ile eaùî pirtie sans vouloir le réveiller. La A x::::e i\vquet s'acquitta religieusement de ^.a or>iii::Ù5s^îon ; elle était profondément touchée ie lu tendresse que le faux Beaupré manifesia£t pour son pauvre neveu.

Le soîr, le prétendu oncle se fit acheter de la uianne et du sel de nitre. La femme du tonnelier lui ayant fait observer qu'il serait peut- Hre prudent d'appeler un médecin.

— Ne le suis-je pas, répondit T oncle, et quel autre le soignerait avec le môme dévouement. Hélas I ajouta- t-il avec un profond soupir et en levant au ciel ses yeux tout humides de larmes, si cela dure toute science terrestre sera inutile, et ce sera un prêtre qu'il faudra appeler!

Il ajouta encore qu'il avait découvert que ce malheureux jeune homme était en proie à une maladie honteuse qu'il cachait ; qu'il avait découvert dans ses poches des remèdes secrets qui avaient sans doute contribué à empirer sa situation ; et, en môme temps, il multiplia tellement les marques du plus vif désespoir que les époux Pecquet redescendirent chez eux

remplis d'admiration pour ce brave homme dont les sentiments les avaient édifiés.

Le lendemain, il annonça à ses hôtes que le malade allait mieux et que décidément il espérait le sauver; mais, sur le midi, pendant que Pecquet travaillait à son atelier, il entendit la voix de Toncle du jeune homme qui appelait au secours, et suppliait, avec une voix lamentable, qu'on lui apportât un pot d'eau.

Il monta précipitamment avec sa femme.

Le jeune homme était affaissé sur son lit , la figure cadavéreuse, les yeux fermés, et le faux Beaupré s'eiforçait de le ranimer en lui faisant respirer un flacon de sels ; mais bientôt la respiration du malade devint stridente, c'était le râle de l'agonie; l'oncle, qui s'était jeté à genoux, et qui priait et qui sanglotait tout à la fois, supplia la femme Pecquet d'aller chercher un prêtre.

M. Manin, curé de Saint-Louis, arriva quelque temps après; mais le jeune homme ne reprit pas connaissance et mourut vers neuf heures sans avoir pu recevoir le viatique.

La douleur de Desrues paraissait si vio-

lente, que le sieur Pecquet dut le soutenir pour l'aider à descendre Tescalier; le soir il voulut ensevelir son neveu de ses propres mains et le tonnelier l'aida dans cette funèbre tâche.

Le lendemain il se rendit à la paroisse Saint- Louis , où U déclara le décès de Louis- Antoine, fils de Jacques Beaupré de Commercy, et de demoiselle Marie-Hélène Magny, décédé à Tâge de vingt-deux ans ; prit un extrait de Tacte mortuaire et pria le curé de faire à son pauvre neveu un enterrement décent mais fort simple, le malheureux ayant, disait-il, plutôt besoin de prières que d'apparat. En même temps, il donna six livres pour des messes et six livres pour les pauvres.

Desrues suivit, accompagné de Pecquet, la dépouille mortelle de l'infortuné jeune homme au cimetière de Satory ; après la cérémonie, il donna un louis au tonnelier pour ses peines, revint avec lui rue de l'Orangerie, fit un paquet des hardes du défunt, annonça à ses hôtes qu'il viendrait les prendre dans quelques jours, mais qu'il avait hâte de partir pour

prévenir Tarrivée de la mère, qui pouvait- être à Versailles d'un instant à l'autre et à laquelle il voulait épargner un coup aussi terrible.

Trois heures après, en effet, Desrues rentrait dans son appartement de la rue Beaubourg avec la physionomie radieuse d'un digne négociant qui vient de terminer une bonne petite affaire.

Cependant le dépôt qu'il avait à la cave de la rue de la Mortellerie ne le laissait pas sans inquiétudes , car, le lendemain de son retour de Versailles, il se rendait chez la propriétaire de la maison du Plat-d'Etain.

Madame Masson accueillit très-bien son nouveau locataire, mais elle lui annonça que Rogeot, le porteur d'eau qui demeurait dans la maison, avait remarqué que son chien s'arrêtait devant la porte de la cave chaque fois qu'il passait dans l'escalier et grattait sur le seuil en hurlant à la mort.

Desrues du Coudray fit des gorges chaudes sur la crédulité superstitieuse de ce brave homme ; mais il n'en conclut pas moins que

son secret était en danger, et. étant sorti de chez la dame Masson, il se dirigea vers la place de Grève, où il proposa à nn ouvrier, qui attendait là qu'on ^Int Tembaucher, de lui donner trois livres pour creuser un trou dans une cave qu'il avait dans le voisinage.

L'ouvrier ayant accepté, Desrues remmena au Plat-d'Étain, muni d'outils convenables et l'introduisit dans la cave. Bien que nous n'y ayons vu introduire que deux objets, eUe en contenait trois lorsque le faux du Coudray y pénétra avec son maçon : un quartaut de vin, une malle qui paraissait \âde et un ballot soigneusement entouré de paille que Desrues dit à l'ouvrier contenir du vin d'Espagne. C'était ce ballot qu'il s'agissait d'enterrer, parce que, disait le propriétaire, le ^ân d'Espagne gagne rapidement en qualité lorsqu'il est dans la terre.

L'ouvrier se mit à l'œuvre.

Pendant qu'il travaillait. Desrues, assis sur une des marches de l'escalier, le regardait faire, l'encourageant par toutes sortes de lazzis, lui versant force rasades, et assaisonnant sa belle

humeur de quelques refrains grivois, enfin paraissant, dit cet homme dans sa déposition, un bon compère.

Lorsque le trou fut suffisamment profond, Desrues aida le maçon à descendre le ballot dans la fosse ; lorsqu'il s'agit de le recouvrir de terre, il mit la main à la besogne, comme un homme qui a hâte de voir se terminer Touvrage qu'il commande ; enfin, lorsque le trou fut comblé, il piétina dessus pour égaliser le sol, et cela en prenant toutes espèces de postures comiques et en les accentuant des grimaces les plus bouffonnes.

Mes lecteurs ont certainement déjà deviné que c'était la malheureuse madame de la Motte, que le faux du Coudray avait transportée dans la grande malle, puis ensevelie dans le volumineux ballot qu'il enterrait à cette heure ; que c'était sur la tombe dans laquelle il comptait bien avoir enfermé à jamais le cadavre de sa première victime qu'il dansait avec une joie qui doit donner l'idée des instincts de ce cannibale.

Il paya l'ouvrier et le conduisit jusqu'à la

::i4 DESRUES

rue du Toumiquet-Saint-Jean, de façon à emp^her qu'il eût aucune communication avec les habitants de la maison du Plat-d'Étain, revint à sa cave avec un commissionnaire qui prit la malle vide et la porta chez un faïencier du quai des Miramiones, auquel M. de la Motte avait fait une commande de poterie ; la vaisselle emballée fut conduite au coche d'eau pour s'acheminer vers le Buisson-Souef.

Desrues n'était encore qu'à la moitié de sa tâche, il lui restait à s'emparer de la proie qu'il avait convoitée, de la dépouille des deux êtres qu'il avait si audacieusement fait disparaître, et ce sera dans la seconde partie de son œuvre que nous le verrons déployer toutes les ressources de son génie d'intrigue.

Il commença par répandre sourdement des calomnies qui expliquaient la disparition si subite, si inejcpLicable de madame de la Motte; il insin.ue qu'elle n'est allée à Versailles que pour rejoindre un ancien amant, et qu'elle est partie avec lui aussitôt qu'elle s'est trouvée nantie du prix du Buisson-Souef que lui, Desrues, a versé entre ses mains.

DBSRUES 125

En même temps, il produit pour la première fois un acte sous seing-privé, constatant la vente définitive du Buisson, le payement de la somme de cent quatre mille livres que madame de la Motte déclarait avoir reçue en espèces; il spécifiait l'annulation de tous engagements antérieurs contractés pour la même cause et il était signé par les époux Desrues et par Marie Perrier, femme Saint-Faust de la Motte.

Cette troisième signature, comment Desrues Tavait-il obtenue? Était-elle Tœuvre d'un faussaire? L'avaiWl extorquée à la mourante pendant les défaillances de cette triste agonie qui n'eut que l'empoisonneur pour témoin? Ce point est resté un mystère que les débats n'ont pas éclairci.

Mais, sur ces entrefaites, la liquidation de la célèbre succession Despleignes du Plessis avait enfin abouti. Tous les châteaux en Espagne, dont depuis tant d'années Desrues bernait la crédulité de ses créanciers, s'étaient fondus et résumés en une somme de vingt-quatre mille livres versée entre ses mains. Il pressentait

bourg, madame Desrues demanda des nouvelles de madame d(; la Mottp. Desrues lui dît qu'elle allait si liïcn, ciirelle était partie le matin même pour \ ersaillos.

En rentrant chez clic , madame Desrues trouva le ménage fait et tous les meubles remis en place.

Le 3 février, Desrues prétextant une affiiire de haute importance, sortit de chez lui de bon matin et en grande toilette.

Arrivé à la hauteur des rues Gleoffroy-Lasnier et des Nonains-d'Hyères , il s'arrêta devant la maison dite du Plat-d'Étain , devant laquelle se balançait un écriteau portant ces mots : cave à louer; il entra dans une des boutiques du voisinage, et s'informa du nom du propriétaire.

La maison appartenait aune dame Masson, femme d'un ancien greffier du dépôt civil; il se rendit chez elle, et, se donnant le nom de du Coudray, s'annonçant comme un gentilhomme du Beauvoisis, se disant propriétaire d'une maison rue Montmartre, en face l'hôtel d'Uzès, il lui demanda de louer la cave, dont il avait

besoin pour déposer du vin d'Espagne qui devait arriver le jour même et pour lequel il n'avait plus de place chez lui.

Madame Masson lui répondit que cette cave ne serait libre que le lendemain. Ce retard dans la mise en possession, parut ajïecter désagréablement l'homme au vin (l'Espagne ; cependant il fit son prix avec la propriétaire, et lui paya un quartier d'avance.

Le lendemain, le prétendu du Coudray allait au port Saint-Nicolas, louait un haquet, et achetait uu quartaut de cidre, se faisait suivre par cet équipage jusqu'à une des portes du Louvre, où il prenait, chez le sculpteur Mouchy , la malle laissée en dépôt par madame Desrues, faisait charger cette malle à côté du quartaut et se dirigeait avec le tout vers la maison du Plat-d'Étain.

En entrant dans la rue de la Mortellerie, dans laquelle était située cette maison. Desrues fit une rencontre désagréable, celle d'un nommé Mévret, négociant, auquel il devait près de sept mille livres. Il déguisa son trouble, alla au devant de son créancier, et crut s'en débarras-

112 DESRUBS

bourg, madame Desrues demanda des nouvelles de madami' de la Mot1<\ Desrues lui dît qu'elle allait si Vv.-n, qu'elle était partie le matin même pour \>rsaill(>s.

En rentrant cIhz clli', madame Desraes trouva le ménage fait et tous les meubles remis en place.

Le 3 février, Desrues prétextant une afeire de haute importance, sortit de chez lui de bon matin et en grande toilette.

Arrivé à la hauteur des rues Geoffroy-Lasnier et des Nonains-d'Hyères , il s'arrêta devant la maison dite du Plat-d'Étain , devant laquelle se balançait im écriteau portant ces mots : cave à louer; il entra dans une des boutiques du voisinage, et s'informa du nom du propriétaire.

La maison appartenait à une dame Masson, femme d'un ancien greffier du dépôt civil ; il se rendit chez elle, et, se donnant le nom de du Coudray, s'annonçant comme un gentilhomme du Beauvoisis, se disant propriétaire d'une maison rue Montmartre , en face l'hôtel d'Uzès, il lui demanda de louer la cave, dont il avait

besoin pour déposer du vin d'Espagne qui devait arriver le jour même et pour lequel il n'avait plus de place chez lui.

Madame Masson lui répondit que cette cave ne serait libre que le lendemain. Ce retard dans la mise en possession, parut ajïecter désagréablement l'homme au vin (l'Espagne ; cependant il fit son prix avec la propriétaire, et lui paya un quartier d'avance.

Le lendemain, le prétendu du Coudray allait au port Saint-Kicolas, louait un baquet, et achetait uu quartaut de cidre, se faisait suivre par cet équipage jusqu'à une des portes du Louvre, où il prenait, chez le sculpteur Mouchy , la malle laissée en dépôt par madame Desrues, faisait charger cette malle à côté du quartaut et se dirigeait avec le tout vers la maison du Plat-d'Étain.

En entrant dans la rue de la Mortellerie,

dans laquelle était située cette maison. Desrues

fit une rencontre désagréable, celle d'un nommé

Mévret, négociant, auquel il devait près de

sept mille livres. Il déguisa son trouble, alla au

devant de son créancier, et crut s'en débarrasm 8

bourg, madame Desrues demanda des nouvelles de madame de la ^Iûtt^^ Desrues lui dit qu'elle allait si bien, qu'elle était partie le matin même pour \ ersaille!^.

En rentrant eliez ello^ madame Desrues trouva le ménage fait et tous les meubles remis en place.

Le 3 février, Desrues prétextant une aflfeire de haute importance, sortit de chez lui de bon matin et en grande toilette.

Arrivé à la hauteur des rues Geoffiroy-Lasnier et des Nonains-d'Hyères , il s'arrêta devant la maison dite du Plat-d'Êtain , devant laquelle se balançait un écriteau portant ces mots : cave à louer; il entra dans une des boutiques du voisinage, et s'informa du nom du propriétaire.

La maison appartenait aune dame Masson, femme d'un ancien greffier du dépôt civil; il se rendit chez elle, et, se donnant le nom de du Coudray, s'annonçant comme un gentilhomme du Beauvoisis, se disant propriétaire d'une maison rue Montmartre, en face l'hôtel d'Uzès, il lui demanda de louer la cave, dont il avait

besoin pour déposer du vin d'Espagne qui devait arriver le jour même et pour lequel il n'avait plus de place chez lui.

Madame Masson lui répondit que cette cave ne serait libre que le lendemain. Ce retard dans la mise en possession, parut aflfecter désagréablement l'homme au vin (l'Espagne ; cependant il fit son prix avec la propriétaire, et lui paya un quartier d'avance.

Le lendemain, le prétendu du Coudray allait au port Saint-Nicolas, louait un haquet, et achetait uu quartaut de cidre, se faisait suivre par cet équipage jusqu'à une des portes du Louvre, où il prenait, chez le sculpteur Mouchy , la malle laissée en dépôt par madame Desrues, faisait charger cette malle à côté du quartaut et se dirigeait avec le tout vers la maison du Plat-d'Étain.

En entrant dans la rue de la Mortellerie,

dans laquelle était située cette maison, Desrues

fit une rencontre désagréable, celle d'un nommé

Mévret, négociant, auquel il devait près de

sept mille livres. Il déguisa son trouble, alla au

devant de son créancier, et crut s'en débarrasm 8

132 DESRUBS

de leur domaine , et elle le pria de M faire libeller cet acte.

Le notaire exigea qu'elle produisît une autorisation maritale, et, à défaut de cette autorisation, qu'elle se fit accompagner de deux témoins domiciliés à Lyon. La dame se retira en annonçant qu'elle allait chercher ses témoins.

Remontée dans le fiacre qui Tavait amenée, elle questionna le cocher et lui demanda l'adresse d'un autre notaire. Cet homme lui indiqua M. Pourra, place des Carmes, chez lequel elle lui demanda de la conduire.

M. Pourra était absent, et ce fut sa femme qui reçut la visiteuse. La tournure de celle-ci était si étrange ; elle affectait si visiblement de cacher son visage en se tenant dans T ombre, que madame Pourra l'examina avec une curiosité toute féminine. Elle paraissait avoir une quarantaine d'années; sa peau était jaune, ses yeux petits, noirs et fuyants, sa bouche grande et ses lè^Tes minces. Introduite près du notaire, qui était rentré, elle lui présenta sa requête en s' appuyant de la recommandation

de run des négociants les plus honorables de la ville.

moins difficultueux que son col-

à rédiger la procuration ; elle

expéditions, se fit remettre

d'adresser Tautre

à Villeneuve-le-Roi, et

a Motte.

arriva à Villeneuve le 1 1 mars,

M. Pour] Le, cons( en ciiÉ|u|da Tune et c à un M. Ség parent de

Ce

s'empressa de l'envoyer au lieutenantteral de police.

La manœuvre était si habile que la justice, qui avait déjà pratiqué ime descente au domicile de Desrues, hésita et ne fut pas éloignée de croire à l'existence de madame de la Motte. Cependant, il était si extraordinaire que cette dame, qui n'hésitait point à fournir une indication qui pouvait mettre son mari sur sa trace, n'eût pas fait accompagner le paquet d'une lettre, que l'on donna l'ordre de s'assurer de la personne du petit épicier.

Desrues fut arrêté le 13 mars. Du fond de sa prison, il s'agitait encore et n'avait point renoncé à l'espoir de gagner la partie. Sa femme.

qui avait obtenu la permission de le visiter, le secondait dans ces efforts suprêmes avec la soumission aveugle qu'il était parvenu à inspirer à la pauvre créature.

Le 7 avril, un ami de M. de la Motte, M. Dubois, procureur au Parlement, recevait, par la poste, une lettre ainsi conçue :

« Une dame de vos amies, m'a prié. Monsieur, de vous remettre en confiance ce paquet en passant dans ce pays. J'ai été pour m'acquitter de cette commission; je n'ai pas eu l'avantage de vous trouver. Comme je suis pressé de partir je vous l'envoie, et vous réitère ses instances de le garder secrètement jusqu'à ce qu'elle vous marque elle-même l'envoi qu'elle en veut faire. Elle est bien dans le chagrin. Son fils, le chevalier, a la petite vérole, jointe à la fatigue du voyage. Voilà ce qu'elle m'a chargé de vous dire.

» J'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre humble serviteur,

» Le Marquis de RoJomE. »

A cette lettre on avait joint le premier sous-

seing, passé entre les époux de la Motte et Desrues, et guatre billets au porteur dont chacun était de dix-neuf mille cinq cents livres.

Cette ruse in extremis était trop grossière, elle n'abusa personne, mais motiva l'arrestation de la femme Desrues, et une seconde perquisition qui fut pratiquée au domicile de celui-ci.

Dans cette perquisition, on découvrit une montre d'or, que la femme et la servante de Desrues reconnurent pour avoir appartenu au jeune de la Motte, et les magistrats ne doutèrent plus qu'ils ne fussent sur la trace d'un grand crime.

Cette malheureuse disparition, les péripéties de cette funèbre aventure occupaient tout Paris. Il est probable que les allures suspectes du faux du Coudray avaient tardivement éveillé quelques soupçons dans l'esprit de ceux qui l'avaient aidé à emménager dans sa cave, car bien avant que la justice eût songé à opérer une descente au Plat-d'Étain, le bruit s'était répandu dans Paris que madame de la Motte était enterrée dans une maison de la rue de la Mortellerie.

Avertis par cette rumeur, les magistrats ordonnèrent une perquisition dans la cave du Plat-d'Êtain. Les traces de fouilles récentes indiquèrent l'excavation que Desrues avait fait pratiquer; aux premiers coups de pioche on rencontra le ballot. Il contenait, sous la paille qui en déguisait la forme, une espèce de cercueil fait en planches mal ajustées, dans lequel se trouvait le cadavre d'une femme, dont la tête était enveloppée dans un carré de grosse toile.

Ce corps, bien qu'il fut dans un état de décomposition fort avancé , fut bientôt reconnu pour celui de madame de la Motte.

Convaincus du premier meurtre, les magistrats poursuivirent activement, à Versailles, leurs investigations, certains qu'elles leur fourniraient la preuve du second. On consulta la liste des décès qui avaient eu lieu vers l'époque du voyage du jeune de la Motte dans cette ville, et, sans s'arrêter à la différence d'âge qui existait entre celui dont on cherchait les traces et la déclaration que Desrues avait donnée à la paroisse Saint-Louis, on alla droit au ménage

Pecquet, qui raconta dans tous ses détails la mort du prétendu Beaupré.

L'exhumation fut ordonnée, et le corps du jeune homme décédé rue de TOrangerie fut reconnu comme Tavait été celui de madame de la Motte, sa mère.

Mis tour à tour en face des restes de ses deux victimes , Desrues nia tout. — Pour Tune , il affirma plus que jamais qu'elle était vivante, qu'il l'avait vue à Lyon ; pour l'autre, il prétendit que le jeune homme était mort de mort naturelle; que, pour échapper à la responsabilité que lui faisait encourir cet événement, il s'était décidé à cacher le décès et à faire enterrer le défunt sous un nom supposé.

En présence des témoins qui commençaient à surgir de toutes parts, il opposa les dénégations les plus formelles à leurs allégations ; son assurance et son calme ne se démentirent pas un instant.

On le confronta également, revêtu d'une toilette de femme , avec les témoins venus de Lyon. Aucun d'eux, et pas même madame Pourra, qui avait observé si attentivement l'ori-

ginale étrangère, ne put affirmer que ce fût là, la personne qu'ils avaient vue. Cependant, Desrues était trop habile pour avoir remis à une fille équivoque le soin déjouer un rôle de cette importance dans ce sioistre imbroglio, lorsque la moindre bévue de sa fondée de pouvoir pouvait lui coûter la tète , et il demeura probable qu'il s'était chargé de représenter lui-même celle qu'il avait assassinée.

Le 28 avril, sur le rapport du conseiller d'Outrelmont, le procureur général de La Chaise lança son réquisitoire, et le 30 avril la sentence fut prononcée.

Elle portait que Desrues, convaincu d'empoisonnement sur la personne de madame de la Motte et de son fils, ferait amende honorable devant la principale porte de l'église Notre- Dame de Paris: qu'il y serait mené dans une charrette portant devant et derrière cette iascription : Empoison7ieur de dessein prémédité ; qu'il serait vêtu d'une chemise, aurait la corde au col et dans la main droite une torche du poids de deux livres ; qu'après avoir reconnu son crime , il devrait demander pardon à Dieu

et à la justice ; puis, qu'il serait conduit à réchafaud dressé en Grève, et là, aurait les bras, les jambes, les cuisses et les reins rompus vifs, et à rinstant serait jeté dans un bûcher ardent au pied de Téchafaud et ses cendres jetées au vent ; que ses biens seraient confisqués , et au préalable une somme de deux cents livres prélevée pour amende envers le roi, et une autre somme dé cinq cents livres pour faire prier pour le repos de l'âme de ses victimes.

Desrues interjeta appel au Parlement, qui, le 5 mai, mit l'appel à néant.

Le 6 mai, il fut mis en la chambre de la question. Tandis qu'on l'y conduisait, il ne manifesta ni terreur ni inquiétude, et discuta avec le greffier quelques-uns des considérants de sa sentence.

On lui lut son arrêt, on l'assit sur la sellette et on lui mit les brodequins.

Au premier coin , il s'écria : « Ah I mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moil Faut-il que je sois accusé comme cela. Mais j'ai dit la vérité, mon Dieu, donnez-moi la force de la soutenir. »

Au second coin, il poussa plusieurs cris inarticulés ; puis il fit un effort et dit encore d'une voix résignée : « Mon Dieu , donnez-moi la force de soutenir la vérité. »

Au troisième coin : « Aie, mon Seigneur ! Il n'y a pas autre chose que d'avoir caché la mort ; je ne puis avouer ce qui n'est pas. Je ne suis point coupable du poison. »

Au quatrième coin, il répéta : « Oui , mon Dieu, vous savez bien, vous, que je n'ai point mis de poison. Elle est morte par une révolution de nature ; le fils n'a point voulu qu'on appelât les médecins. »

Sa fermeté ne se démentit pas pendant la question extraordinaire dont il subit également les quatre coins, en ne cessant de soutenir qu'il était innocent, que la mort de madame de la Motte et de son fils était naturelle et en appelant à Dieu de l'erreur judiciaire dont il se disait la victime. Aux portes du tombeau il conservait sa détestable hypocrisie ; il mourait, Desrues, comme il avait vécu, essayant non-seulement de mentir aux hommes, mais de tromper Dieu. On l'avait transporté dans la chapelle, il priait

à haute voix avec de grands élans de ferveur, et de temps en temps il s'interrompait pour le prendre à témoin de son innocence ; il lui demandait un miracle qui la manifestât aux yeux de tous, offrant sans regret sa vie en holocauste pourvu que sa mémoire fût lavée des crimes qu'on lui reprochait.

A une heure de Taprès-midi, l'exécuteur se présenta.

« Depuis deux mois, dit Charles-Henry Sanson dans ses notes, il n'était question que de Desrues dans Paris. Lorsqu'on l'avait conduit rue de la Mortellerie, pour le mettre en présence de la dame qu'il avait fait mourir par le poison, l'affluence du peuple était si grande, l'indignation de tout le monde si vio- < lente, qu'il fallut appeler deux compagnies des gardes françaises pour tenir cette foule en respect. J'étais peut-être le seul dans la ville à ne point partager cette curiosité; car les détails que l'on donnait sur la façon dont il avait tué son monde, m'inspiraient pour lui autant de dégoût que d'horreur. Il est vrai aussi que, d'après ce que le commissaire Mutel m'avait raconté, il

était clair que je le verrais tôt ou tard, trop tôt pour lui. Le 5 du mois de mai, M. le lieutenant criminel Bachois de Villefort me fit avertir de tout préparer pour le supplice de Desrues, et le lendemain, qui était le 6, j'ailai pour le prendre au Châtelet. Il se contait tant d'histoires sur ce Desrues; on lui attribuait tant de morts que, bien qu'il fût dit que toutes ses victimes avaient été dépêchées par le poison, je ne pouvais m'empêcher de me le figurer comme un homme d'une certaine puissance; je ne fus donc pas peu surpris lorsque je vis sur le matelas de la question un petit être, si maigre et si chétif, qu'avec sa figure sans barbe et toute ridée conmie une vieille pomme, on pouvait bien le prendre pour une vieille femme. Le tortionnaire, qui était là, me dit que, tout malingre qu'il paraissait, il avait enduré les huit coins de l'ordinaire et de l'extraordinaire avec un courage surprenant. Effectivement, il ne paraissait pas trop abattu, et il priait d'une voix qui était faible , mais pourtant très-distincte. Je m'approchai et je lui dis, en le saluant, qu'il était

Theure. Il me demanda où je prétendais le conduire, et, comme je ne répondais pas, il dit à plusieurs reprises et très-vite : « A la Maison-de-Ville ! à la Maisoi^-de-Ville f Je veux dire par écrit, comme j'ai dît par ma bouche, qu'il n'y a pas de poison. »

» Il pleuvait grandement depuis la veille, et j 'avais dû faire couvrir le bûcher . Au moment où nous montâmes dans le chariot, cette pluie redoubla, jamais je ne Tavais vue tomber si drue et si serrée. Cet homme qui, après de si lâches crimes dont il était dûment convaincu, ne témoignait ni repentir, ni contrition, et s'en allait à Dieu comme un relaps, ne m'inspirait pas grande pitié ; cependant son maigre petit corps grelottait si fort sous son mince habit de taffetas, que je ne pus me défendre d'un mouvement de compassion; l'huissier Favreau avait un parapluie, je le lui demandai et j'en abritai le malheureux.

» Pendant le trajet , il ne cessa de parler ; tantôt il récitait des prières et des litanies, et tantôt il causait de son jugement, s' adressant à M. Bender ou à moi , et disant toujours qu'il

n'avait pas empoisonné la dame, qu'elle était morte de sa belle mort, qu'il n'avait eu qu'un tort dans cette affaire, celui d'avoir voulu cacher le corps.

» Lorsque nous fûmes en Grève, je fis, à sa prière, arrêter le chariot devant la Maison-de- Ville, il monta en la chambre, où il écrivit longuement son testament de mort.

» Comme trois heures sonnaient, on le descendit et on le porta sur l'échafaud; sa figure était devenue aussi jaune que la peau d'une orange, comme l'est celle d'un homme qui a la jaunisse; mais il était calme et ne tremblait pas. Pendant qu'on lui déliait les bras, pour pouvoir l'attacher sur la croix de Saint- André, il regarda dans la foule et salua plusieurs personnes de la main; puis il aida mes aides à le déshabilller, ce qui donna quelque peine, car , malgré le parapluie , il avait été fort mouillé.

» On l'attacha en croix ; alors il demanda à M. Bender de lui faire baiser le crucifix; ensuite il regarda fixement un de mes valets, nommé Bastien, qui, devant tenir la barre,

Tavait prise dans la main et il lui dit : « Faites vite. »

» Bastien le frappa d'abord aux bras, puis aux jambes et aux cuisses; à chaque coup il poussait de grands cris; mais au coup de la poitrine, ses yeux demeurèrent ouverts, il ne bougea plus, et on brûla son corps comme Tordonnait le jugement. »

m II)

L'affaire du collier de la reine est tellement connue , qu'il me semble inutile d'en détailler tous les incidents préliminaires, d'ajouter quelques présomptions aux présomptions par lesquelles on a essayé d'expliquer les mystères de cette ténébreuse intrigue qui compromit si fatalement la majesté royale, au moment où la

us I/AFFAIRE DU COLLIER

fermentation des passions populaires commençait d'ébranler le trône dans ses bases.

Je me bornerai donc à rappeler très- succinctement les faits qui déterminèrent l'arrestation de monseigneur le cardinal de Rohan, du sieur de Cagliostro , de M. Retanx de ViUette , de la demoiselle Oliva , et qui livrèrent madame Jeanne de Valois, comtesse de la Motte, à Texécuteur des hautes œuvres.

Un jour, madame de Boulain\âlliers, femme du prévôt de Paris, avait rencontré dans le village de Saint-Léger-sous-Bouvray , en Bourgogne, ime petite fille qui lui avait dit, en lui tendant la main :

— Ma belle dame, pour Tamour de Dieu, faites Taumône à la petite-fille des anciens rois de France.

Ces paroles étonnèrent madame de Boulain- \alliers ; elle fit arrêter son carrosse et demanda à Tenfant Texplication de cette singulière formule de mendicité.

Le curé du village, qui passait par là, s'approcha et raconta à madame de Boulainvilliers que cette enfant disait vrai, qu'elle descendait

directement de Henry de Saint-Rémy, fils naturel de Henri II et de Nicole de Savigny.

Madame de Boulainvilliers , poursuivant ses recherches, apprit que Tenfant était une orpheline , qu'elle se trouvait à la charité publique. Elle remmena à Paris; d'Hozier examina sa généalogie, et il fut reconnu par lui que la petite Jeanne de Valois , son frère et sa sœur, étaient bien légitimement possesseurs de la généalogie qu'ils s'attribuaient.

Un mémoire fut présenté à la reine et à M. de Maurepas par M. le duc de Brancas-Céreste ; sur ce mémoire, trois brevets de pension furent accordés aux enfants ; le garçon fut mis dans la marine : il mourut lieutenant de vaisseau sous le nom de baron de Saint-Rémy de Valois.

En 1780, Jeanne de Valois épousa un garde du corps de Monsieur, qui se nommait le comte de la Motte.

M. de la Motte n'avait pour tout bien que ses appointements, la dot de sa femme se résumait en une pension assez mince , la fortune du ménage était loin d'être en proportion avec les goûts de luxe et de dissipation des deux

>«: ., v«^!f v.i£ I>C COLLIER

:'- MX Vtr^vcw iu désir de briller, madame de :s \^r'* z«f tarda pas à chercher dans Tiii- 7-;^iî/ jf< r^^?5?ources qui lui manquaient.

V ,'cjc:. dit Tabbé Georgel, dans ses mémoi- :v<5. ::::t* femme, qui sans avoir Téclat de la Vau:;:\ se trouvait parée de toutes les grâces i^' l:i jeunesse. Sa physionomie était spirituelle ^î Atr rayante, elle s'énonçait avec facilité; un ^r de bonne foi dans ses récits, mettait la persuasion sur ses lèvres ; ses dehors séduisants cachaient l'âme et les talents magiques de Circé. La protection dont monseigneur le cardinal de Rohan honora madame la comtesse de la Motte, fut-elle complètement désintéressée dans son principe? On serait tenté de supposer le contraire en se reportant aux mœurs légères de l'élégant prélat ; on est d'autant plus fondé à croire le contraire que, d'après son panégyriste lui-même , les générosités de M. de Rohan envers la comtesse , atteignaient déjà le chiffre énorme de cent vingt mille livres avant l'affaire du collier.

Quoi qu'il en fût, admise dans l'intimité de son bienfaiteur, madame de la Motte put pé-

nétrer les secrètes aspirations de Tambitieux prélat ; elle reconnut que M. de Rohan ne visait à rien moins qu'à jouer, auprès d'une princesse belle et spirituelle , accusée de dominer son mari, le rôle que le cardinal Mazarin avait joué auprès d'Anne d'Autriche ; elle flatta sa manie, elle échafauda sur cette découverte les bases de sa fortune à venir.

La simplicité presque niaise avec laquelle M. de Rohan tomba dans le piège que lui tendit l'intrigante, peut donner la mesure de l'étrange illusion qu'il se faisait sur sa valeur personnelle.

Elle parvint à persuader au cardinal qu'elle était dans l'intime familiarité de la reine; que, pénétrée des rares qualités qu'elle avait découvertes dans l'âme du grand-aum^nier, elle en avait parlé à cette princesse si souvent et avec tarit d'eifusion, qu'elle avait dissipé toutes les préventions qui, depuis sa malheureuse ambassade à Vienne, le tenaient en disgrâce; que ses insinuations avaient eu tant de succès, que Marie-Antoinette permettait à M. de Rohan de lui adresser sa justification ; qu'ensuite elle

:3î L'AFFAIRE DU COLLIER

désirait avoir avec lui Tine correspondance qui resterait secrète, jusqu'au moment favorable pour manifester hautement la bienveillance de la souveraine ; que madame la comtesse de la Motte deviendrait Tintermédiaire de cette correspondance, dont les suites et les effets devaient nécessairement placer le cardinal au sommet de la faveur et du crédit.

Madame de la Motte avait-elle vraiment accès auprès de la reine? La plupart des historiens, et madame Campan, la première, Pont nié de la manière la plus formelle ; les pamphlets du temps l'ont prétendu ; mais il ne faut voir dans la plupart d'entre eux que l'œuvre des haines qui commençaient à s'amonceler autour de la pauvre souveraine et ne s'arrêter qu'aux probabilités. Or, s'il est possible que madame de la Motte ait été quelques ois admise dans les petits appartements, il serait absurde d'en conclure que Marie- Antoinette avait pu la choisir pour la confidente de ses pensées les plus secrètes, de ses désirs les plus intimes. S'il en eût été ainsi, du caractère dont était Jeanne de Valois , elle n'eût

pas manqué d'exploiter cette haute faveur; et on eût vu la bienveillance royale se manifester ostensiblement par des grâces dont çlle et son mari, le garde du corps de Monsieur, avaient si grand besoin.

Sa première fable avait eu un plein succès. Le cardinal avait accueilli avec un reconnaissant enthousiasme les riantes perspectives qu'elle faisait luire à ses yeux ; M. de Rohan avait libéralement récompensé les bons offices, qui n'avaient coûté à l'intrigante que quelques mensonges et la feuille de papier à tranche dorée, sur laquelle un habile faussaire avait cherché à imiter l'écriture de la reine ; cette incroyable crédulité dut singulièrement encourager madame de la Motte dans ses manœuvres.

Un magnifique collier avait été commandé par Louis XV à MM. Bœhmer et Bassange, joailliers de la couronne.

Le roi était mort avant que ce collier, destiné à madame du Barry, eût été achevé; la favorite ayant été exilée par le nouveau monarque, le merveilleux bijou était resté dans les mains des deux marchands.

Ils l'avaient présenté à la reine; mais le prix, qui était de dix-huit cent mille livres, avait effrayé Sa Majesté qui, dans des circonstances où Téconomie devenait un devoir, avait refusé de demander au roi de le lui acheter.

Madame de la Motte eut occasion de voir ce collier. Les joailliers ne lui cachèrent pas combien le refus de la reine les embarrassait, combien ils étaient gênés dans leurs affaires par la possession d'une valeur morte aussi considérable; ils ajoutèrent qu'ils feraient un riche cadeau à la personne qui leur en procurerait le placement.

La comtesse ne songea probablement tout d'abord qu'à conquérir cette magnifique récompense; ses pensées n'allèrent pas tout de suite à la soustraction de la parure. Elle jugea Marie- Antoinette en femme et non en reine. Elle supposa qu'il était impossible que ses instincts ne fussent pas en contradiction avec sa volonté. — Elle en conclut que Marie- Antoinette ne pourrait s'empêcher d'être reconnaissante envers celle qui lui, faciliterait adroitement et secrètement une acquisition que la

pénurie du trésor lui interdisait de rendre officielle ; elle résolut d'être celle-là.

C'était en même temps une men^eilleuse occasion de donner un peu de corps aux fallacieuses promesses à l'aide desquelles elle mettait à contribution son ami le cardinal, que de faire de lui rintermédiaire de Tachât de ce bijou qui n'avait pas son pareil, et le banquier de la reine.

Peut-être basarda-t-elle, auprès de Sa Majesté, quelques démarches dans le but d'anîver à la réalisation du plan qu'elle avait conçu. Ces démarches durent rester infructueuses ; cet insuccès découragea madame de la Motte ; le cercle de ses aspirations s'élargit alors ^ et il n'alla à rien moins qu'à la possession de la parure royale; elle dressa ses batteries en conséquence.

Il paraît à peu près certain que M. de la Motte entra dans le complot. Les deux époux eurent recours à l'aide d'un ancien gendanne, espèce de pamphlétaire, nommé Marc- Antoine Retaux de Villette, qui avait déjà écrit les lettres que madame de la Motte avait attribuées

à Marie-Antoinette , et ils s'assurèrent de Tappui du comte de Cagliostro qui avait acquis une influence très-puissante sur Tesprit de M. de Rohaii.

Alors madame de la Motte parvint à persuader au cardinal que la reine s'était décidée à acheter le collier à Tinsu du roi et à le payer sur ses économies; que, pour donner au grandaumônier un témoignage de sa bienveillance, elle le chargeait de faire cette emplette en son nom; qu'il recevrait à cet effet une reconnaissance écrite et signée de sa main dont il n'aurait à se dessaisir qu'après le payement du collier.

Cette reconnaissance, madame de la Motte ne tarda pas à l'apporter à M. de Rohan ; elle était datée de Trianon et signée Marie- Antoinette DE France.

Il fallait l'aveuglement du cardinal pour se méprendre sur cette signature si singulièrement libelléee par le faussaire ordinaire de la comtesse; la reine, comme toutes les princesses qui l'avaient précédée sur le trône, signait de ses noms de baptême, et les mots de France^

L'AFFAIRE DU COLLIER lOT

qu'avait ajoutés rimagination de Retaux jde ViUette, auraient dû lui suffire pour découvrir la fraude.

Mais il ne soupçonna rien, et croyant obéir aux volontés de sa souveraine, ne doutant point que la plus haute faveur ne dût être la récompense de la délicate mission qu'elle lui donnait à remplir, il traita avec les joailliers, sans leur cacher que ce collier était pour la reine et en leur montrant, au contraire, le papier qui était entre ôes mains.

Les joailliers acceptèrent les arrangements qu'il leur proposa. Le V^ février, Técrin fut porté chez madame de la Motte, à Versailles, remis par elle, en présence du cardinal, à un prétendu valet de chambre de Sa Majesté, qui n'était autre que Retaux de Villette , affublé d'une livrée royale, et l'audacieuse farce se couronna par le départ de M. de la Motte pour Londres, où il emporta cette parure qui le faisait millionnaire.

En possession du collier, madame de la Motte voulut davantage; elle espéra compromettre si bien la reine et le cardinal que toute

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revendication deviendrait impossible, et voici ce qu'elle inventa :

Retaux de Villette se mit de nouveau à Tœuvre ; il fabriqua de nouvelles lettres, dans lesquelles la reine disait à M. deRohan que, ne pouvant lui donner comme elle le désirait des marques publiques de son estime, elle aurait avec lui dans les bosquets de Versailles , entre onze heures et minuit, un entretien dans lequel elle lui apprendrait ce qu'elle ne pouvait lui écrire touchant le retour de ses bonnes grâaes.

En s'avançant jusqu'à promettre im pareil rendez-vous à sa dupe , madame de la Motte n'agissait point à la légère; elle avait sous la main une fille, nommée d'Oliva qu'elle avait rencontrée au Palais-Royal , dont la ressemblance avec Marie- Antoinette l'avait frappée, et à laquelle elle destinait le rôle de la reine, dans cet incroyable imbroglio.

La scène se passa dans les bains d'Apollon. Mademoiselle d'Oliva, convenablement stylée, joua son personnage dans la perfection ; elle remit une rose au cardinal, qui suffoquait d'émotion ; puis , prétextant quelque bruit

qu'elle entendait, elle le congédia presque aussitôt.

Cependant le terme fixé pour le premier paiement approchait, et les joailliers s'inquiétaient. Ils voulurent, un peu tard, s'assurer que le collier était bien entre les mains de la reine ; ils s'ouvrirent à quelques personnes de l'entourage , sollicitèrent vainement une audience de Sa Majesté, et découvrirent bientôt qu'ils étaient les victimes d'une fraude insigne. Dans leur désespoir, ils ne gardèrent plus le secret que leur avait demandé le cardinal; le bruit de cette audacieuse escroquerie ne tarda pas à se répandre et à arriver à M. le baron de Breteuil, ministre de la maison du roi.

M. de Breteuil était l'ennemi personnel du cardinal; il ne pouvait laisser échapper cette occasion de le perdre.

Il eut avec la reine un entretien secret ; il lui révéla les rumeurs qui couraient sur elle , sur le cardinal, sur madame de la Motte; il la supplia de lui dire franchement si elle avait quelque chose à craindre d'un éclat.

La reine, forte de son innocence, répondit

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