MARIE-ANNE JUGIER
Henry Sanson demandait au jardinier Jngier la main de sa fille, et le 20 janvier 1765, le mariage se célébrait dans Téglise Saint-Pierre de Montmartre.
Bien que comme on vient de le voir, ma grand'mère eût six ans de plus que mon grand-père, elle lui survécut néanmoins de près de douze années. Je Tai donc beaucoup plus connue que lui, et c'est à sa conversation aussi instructive qu'attachante que je dois ime foule de détails qui complètent plus loin les notes que son mari avait laissées sur une époque si mémorable de notre histoire.
Charles-Henry Sanson ne tarda pas à s'applaudir de l'heureux choix qu'il avait fait. Son excellente femme se montra de suite à la hauteur de ce rôle de maîtresse de maison, quelquefois difficile à remplir. A l'autorité d'une Marthe Dubut, elle joignait une douceur qui lui gagnait toutes les affections, sans affaiblir le respect qu'elle inspirait. Il n'y avait guère plus d'un an qu'elle était souveraine dans l'hôtel du faubourg Poissonnière, lorsque Jean-Baptiste Sanson y re^dnt avec sa femme
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à cause de Texécution du comte Lally-Tollendal, J'ai raconté dans le second volume ce drame terrible. La pauvre Marie-Anne y fit un triste apprentissage des cruelles émotions qui lui seraient plus d'une fois réservées dans le cours de sa vie. Elle partagea avec une effusion adnwrable ses soins entre son beau-père et son époux, également affectés de cette scène sanglante.
Dès que Jean-Baptiste fut un peu remis de cette violente secousse , il se hâta de repartir pour Brie-Comte-!]Çobert, afin de fuir jusqu'au souvenir de cette reprise accidentelle de son terrible ministère ; mais il était dans la destinée du pauvre paralytique d'être constamment ballotté et de ne trouver un long repos nuUe part. Peu d'années seulement après son retour à la campagne, il eut la douleur de perdre sa fidèle compagne Madeleine Tronson, celle qui était seule, depuis la mort de Marthe Dubut, à guider ses pas chancelante.
Il fut donc bien forcé de reprendre le chemin de la capitale et de venir réclamer les soins de ses enfante. Marie-Anne Jugîer fut sublime de
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dévouement. Elle se riva au fauteuil de ce vieillard, le comblant de ces prévenances et de ces affectueuses caresses qui sont si douces pour celui qui souflfre. Elle devinait dans ses yeux le moindre de ses désirs , qui était aussitôt satisfait que formé. Pendant les longues et languissantes années qu'il traîna encore sous le toit patrimonial, il fut encore, grâce à elle, qui stimulait les tièdes et réchauffait leg indifférents, l'objet constant de témoignages de respect et d'affection. Enfin, par une matinée d'août 1778, U s'éteignit doucement en pressant la main de sa belle-fille qui reçut son dernier soupir et lui ferma les yeux.
Mon grand-père était alors sur la place du Chârtelet pour une exécution. Lorsqu'il rentra, il y avait à peine un quart d'heure que son père venait de rendre l'âme. Tonte la maison se mit en prières. Ma grand'mère ne voulut point quitter le cadavre ; elle l'ensevelit ellemême et passa la nuit dans la chambre mortuaire avec àevtii religieuses qui récitaient avec elle l'office des morts.
L'abbé Gomart ouvrit le testament du dé^
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funt, qui ne contenait que des dispositions pour les pauvres et quelques serviteurs de la maison; mais il exprimait le vœu formel d'être enterré auprès de son père dans l'église SainIrLaurent. Charles Sanson II, que s^ charités nombreuses avaient fait bien venir du clergé de sa paroisse, avait en effet obtenu la permission d'être enterré dans la nef de cette église, derrière le banc-d'œuyre. La vie de Charles-Jean-Baptiste n'ayant pas été moins méritante, l'abbé Gomart n'eut pas de peine à obtenir pour lui du nouveau curé la même faveur^ qui avait été sa dernière ambition, et après le service, auquel assistèrent tous les survivants des indigents qu'il avait secourus et des malades qu'il avait soignés , ses restes furent descendus auprès de ceux de son père.
Les jardiniers - maraîchers de l'enclos de Saint-Laurent, qui formaient une riche corporation, avaient fait hommage la veille à leur paroisse de Quatre nouvelles cloches. Elles furent mises, pour la première fois, en branle et sonnèrent à toute volée pour les funérailles d'un exécuteur. Quel présage de glas funèbres.
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Un vieux sonneur, débris de ce temps, m'a montré dans mon enfance les dalles sans inscription qui recouvrent les cendres de mon bisaïeul et de mon trisaïeul; le genou seul des fidèles les effleure. La colère populaire qui violait ailleurs la sépulture sacrée des rois pour jeter leurs cendres au vent, ne s'est heureusement jamais enquise de la dernière demeure des bourreaux.