RUE D'ENGHIEN
Les drames qui viennent de se dérouler et que je voulais présenter avec un certain enchaînement m'ont forcé de suspendre ce qui est relatif à l'histoire de ma famille , et offre sans doute beaucoup moins d'intérêt pour le lecteur. Cependant, comme il me parait utile que cette autobiographie sans précédent soit aussi com-
plète que possible, on me permettra bien de revenir à quelques tableaux de mœurs intimes , à quelques détails certainement nouveaux sur l'intérieur d'une de ces maisons d'exécuteur dont le passant s'écarte avec horreur , indignation et en fulminant un anatbème.
Le compte-rendu que je viens de donner du singulier procès qui se dénoua ou plutôt qui ne se dénoua pas devant le Parlement, était, du reste, un acheminement à ce retour vers les narrations du foyer domestique.
Je crois avoir tracé une image assez fidèle de Marthe Dubut, veuve de Charles Sansonll, et à qui Dieu accorda une longévité assez grande pour voir se multiplier autour d'elle les générations de cette race, qije son initiative avait maintenue dans l'exercice d'un si terrible ministère et l'accomplissement de si cruels devoirs. Mais peut-être n'ai-je pas fait suffisamment connaître Charles- Jean-Baptiste Sanson, son fils , qui fut à son tour la souche de cette nombreuse lignée que nous avons vue se répandre dans plusieurs villes de France pour y remplir un emploi qui semblait être devenu
la prédestination de tous ceux qui portaient notre nom. Je laisserai néanmoins de côté MM. de Tours, de Provint?,, de Reims, etc., pour ne m' occuper que de Monsieur de Paris , chef de la famille et le plus important à tous égards de ces tristes fonctionnaires. La maison de l'exécuteur de Paris a toujours eu un rang hors ligne parmi celles du même genre ; c'était une sorte de métropole dont les exécuteurs de province se considéraient pour ainsi dire comme suffragants. Je ne parle pas seulement des occasions si fréquentes dans lesquelles nous étions appelés en différentes villes pour diriger une exécution, alors même que nous n'avions pas la douleur d'y procéder en personne; des avis et indications qui nous étaient à chaque instant demandés et de la correspondance suivie qu'il nous fallait entretenir à ce sujet; j'ajouterai encore que la plupart de nos confrères des départements nous envoyaient celui de leurs fils pour lequel ils se flattaient d'obtenir la survivance, avec prière de le recevoir comme aide pendant un certain temps afin de l'instruire dans notre sanglante
profession. Nous avons rarement refusé d'accéder à cette prière, et nous ouvrions les portes de notre maison comme celles d'une espèce de lycée à ces jeunes stagiaires qui s'asseyaient à notre table pendant toute la durée de leur pénible noviciat.
En se rappelant combien la famille de Cbarles- Jean-Baptiste Sanson était nombreuse , on peut se faire une idée du grand couvert qui se dressait à l'heure du repas dans la salle à manger de l'hôtel de la rue des Poissonniers. Marthe Dubut disait le Bénédicité et les Grâces, et, si j'en crois les souvenirs que la tradition nous a transmis, bien que la table fût abondamment fournie, l'ordre le plus parfait et le maintien le plus convenable ne cessaient de régner parmi les convives.
Charles-Jean-Baptiste Sanson avait entièrement hérité des singulières idées et des bizarres sentiments de sa mère; tous deux imposaient considérablement à leurs propres enfants comme aux étrangers qui avaient trouvé sous leur toit une hospitalité presque paternelle. La vie de Charles-Jean-Baptiste était d'ailleurs fort ac-
tive^ fort occupée, et laissait peu de place à ces distractions dans lesquelles les caractères les plus sombres et les plus taciturnes se détendent et permettent une certaine familiarité. Il s'adonnait avec passion aux études anatomiques que Sanson de Longval avait inaugurées, en tirait chaque jour de nouvelles inductions qu'il essayait de mettre à profit en étudiant simultanément la botanique et les propriétés des plantes sous les rapports hygiéniques et pharmaceutiques. Il est incontestablement celui de mes ancêtres qui a poussé le plus loin ces intéressants travaux. Le formulaire de recettes contre diverses maladies ou infirmités que nous avons toujours employé, et souvent avec succès, lorsqu'on venait réclamer nos soins, est presque entièrement écrit de sa main. Je le conserve ainsi que le firent mon père et mon aïeul, prêt, comme eux, à le consulter à l'appel de quiconque souffre, et heureux de pouvoir consacrer au soulagement et à la prolongation de l'exis-. tence de mes semblables, des secrets rapportés en quelque sorte de l'empire de la mort. Charles- Jean-Baptiste Sanson était toujours
levé de grand matin. Après nne légère collation, il allait entendre une messe basse à Saint- Laurent et rentrait ensuite cliez lui, où il recevait journellement un certain nombre de malades qu'il traitait suivant leur état et leur fortune. Le riche payait chèrement, je dois l'avouer, mais le pauvre avait les soins et les remèdes gratuitement. Ces consultations menaient souvent jusqu'au dîner, qui avait lieu à une heure après-midi. Après le diner on faisait un tour de promenade qui durait une heure environ dans le jardin; puis mon bisaïeul se retirait dans son laboratoire, où il préparait ses médicaments ou poursuivait ses études, selon les besoins du moment.
Lorsque le jour baissait, en attendant le souper qu'on ne servait qu'à huit heures, il allait s'asseoir et prendre le frais sur le seuil de sa porte, comme cela se fait encore souvent dans les petites villes et même dans les pauvres quartiers de Paris. Il y essuyait bien quelques regards courroucés de ceux qui ne le connaissaient que par son emploi; mais il trouvait une ample compensation à ces témoignages de
dédain et d'animadversion dans les salutations et les hommage? de cette foule de pauvres et de malades qui recevaient toujours dans sa maison une. assistance charitable. Il n'était aucun de ces malheureux qui passât devant lui sans ôter respectueusement son chapeau et lui souhaiter le repos d'une bonne nuit. Cette gratitude de ceux qui souffraient, de ceux qui sont, dit-on, les privilégiés du Christ, le consolait du mépris des heureux de la terre.
On ne s'est jamais rendu compte du singulier phénomène psychologique qui a permis à beaucoup d'entre nous d'allier un emploi qui, pour moi, je l'avoue, m'a toujours pénétré d'une indicible horreur, à la pratique des plus belles et des plus solides vertus. J'en pourrais citer de nombreux exemples; mais je me bornerai, quant à présent, à celui de l'exécuteur Gasnier, de Eennes , qui était dans tout le ressort de sa juridiction la providence des indigents et s'était acquis une telle considération, que les membres duTarlement venaient, àla sortie des audiences, se promener dans le jardin de son habitation, ne dédaignaient point de le consulter dans des
affaires difficiles, et terminaient souvent ces visites, toutes amicales, par une partie de mail à laquelle ils le conviaient de prendre part. Je puis revendiquer ici pour ceux qui m'ont légué les cruelles fonctions que j'ai exercées, sinon des témoignages aussi flatteurs d'estime et de sympathie , du moins une conduite qui les méritait. Les relations entre la magistrature et l'exécuteur ont toujours été moins directes à Paris qu'en province, et depuis la Révolution surtout, elles n'ont cessé de s'affaiblir. Il n'a donc jamais été donné aux membres du Parlement, et plus tard de la Cour de Paris, de connaître la valeur morale de cette famille, qui, au bas de l' échelle judiciaire , complétait leur action et se transmettait héréditairement un office dont notre législation pénale s'obstine à faire la dernière et la plus solennelle expression de la justice. Mais on peut interroger les souvenirs que tous les miens ont laissés autour des lieux qu'ils ont habités, et partout une voix unanime s'élèvera pour attester les vertus dont ils ont donné l'exemple et surtout cette charité inépuisable qui ne les vit jamais sourds à la
prière de l'affligé. Malgré la réprobation attachée à leurs fonctions, chaque fois qu'un d'entre eux a quitté cette terre, il ne s'est acheminé vers le lieu de l'éternel repos qu'accompagné d'un nombreux cortège : celui des infortunes qu'il avait secourues ou consolées. C'est un tableau pareil qui eût séché mes larmes, si cela eût été possible, lorsque j'ai eu la douleur moi-même de conduire mon pauvre père à sa dernière demeure. On se rappelle sans doute la lettre qui me fut écrite à cette occasion et que j'ai publiée dans le premier volume de ces Mémoires. Les termes si honorables dans lesquels l'auteur de cette lettre, un écrivain bien connu, me proposait de faire la biographie du défunt, sont une preuve que ma piété filiale n'exagère rien dans l'hommage que je rends à sa mémoire.
Ces réflexions trouvaient naturellement leur place à propos de Charles-Jean-Baptiste Sanson qui fut aussi particulièrement un homme de bien et de charité. Avant d'être atteint de la cruelle maladie qui devait l'affliger d'une vieillesse prématurée et lui faire chercher un refuge dans cette petite habitation de Brie-Comte-
Robert, qui, depuis Sanson de Longval, n'avait cessé d'être la maison des champs de Messieurs de Paris, il avait mené avec une régularité édifiante cette vie active et utilement occupée dont j'ai plus haut tracé exactement l'emploi, rachetant ainsi par des œuvres do soulagement et de bienfaisance, les barbares exigences de son cruel métier.
C'est dans une de ces soirées passées patriarcalement sur le seuil de sa porte, qu'il lui arriva de recevoir une visite singulière. Il y avait une sorte de légende accréditée depuis longtemps et qu'on faisait revivre par intervalles pour nouer un drame de plus dans l'enceinte mystérieuse de cette maison du bourreau , que la réprobation publique a toujours vue à travers le prisme des préjugés. Cette légende rapportait que le maître des hautes-œuvres, ayant trouvé un de ses fils convaincu d'un de ces crimes que la loi punit , aurait fait comparaître le coupable devant lui comme devant un juge, et enfin aurait lui-même mis à exécution sa propre sentence en donnant la mort à ce fils qu'il ne pouvait livrer à une
justice plus régulière sans souiller son nom d'une tache déshonorante.
La rigidité et l'austérité de Charles -Jean- Baptiste Sanson n'étaient pas moins connues que sa bienfaisance, et la haute opinion qu'on avait de lui sous le premier rapport pouvait contribuer à rendre vraisemblable cette belle fable sur un Brutus de l'échafaud renouvelant dans sa maison un des traits les plus héroïques du stoïcisme de l'antiquité.
Aussi cette histoire légendaire revint-elle de nouveau sur le tapis et prit-elle en quelques jours les proportions d'un bruit public avant de venir jusqu'aux oreilles de mon bisaïeul, qui avait , du reste, passé dans sa jeunesse pour la victime de ce drame de famille Cette seconde édition fit donc rapidement le tour de la ville et ne tarda point ensuite à courir les grands chemins jusqu'à Versailles. Peu s'en fallut que le roi Louis XV lui-même ne fit chercher une mauvaise querelle à mon bisaïeul pour cet acte de justice souveraine dans lequel on avait fait abstraction de cette noble prérogative des rois très-
clirétiens qu'on appelait le droit de grâce, Heureusemeiit, le Sardanapale du xviir siècle n'avait accepté le récit que sous bénéfice d'inventaire, ce qui fit que sa voluptueuse indolence n'en fut point troublée. Mais quelques grands seigneurs et courtisans , beaucoup plus alléchés de drame que le monarque, eurent à cœur de savoir à quoi s'en tenir sur le sombre événement dont la maison du bourreau aurait été le théâtre.
C'est ainsi qu'un soir que Charles-Jean-Baptiste Sanson était modestement assis sur im des bancs de pierre placés de chaque côté de la grille de l'hôtel, il vit s'arrêter devant lui un brillant équipage armorié, d'où descendit un personnage aux traits fortement accentués et vêtu d'un élégant costume de cour.
Ce personnage, sans daigner même soulever le chapeau à trois cornes galonné qui couvrait ses cheveux relevés en ailes de pigeon et saupoudrés d'un œil de poudre, s'avança en se dandinant vers mon bisaïeul et, l'interpellant à brûlepourpoint, lui demanda s'il était vrai qu'il eût mis à mort un de ses fils coupable de vol.
Charles-Jean-Baptiste haussa les épaiûes et se contenta de répondre :
— En vérité, mon gentilhomme, permettezmoi de vous le dire, la question est au moins saugrenue. Croyez- vous donc qu'un père, qui aurait été assez jaloux de son honneur pour répandre lui-même le sang de son fils afin d'éviter la honte et l'infamie, serait ensuite assez insensé pour livrer un tel secret à la curiosité du premier oisif de cour qui viendrait l'interroger ?
Le visage de l'étranger se rembrunit :
— Sais-tu bien, maraud, à qui tu parles? reprit-il, je suis le comte de Charolais.
— Je suis très-honoré de faire la connaissance de votre Altesse, répondit mon bisaïeul. Au moins suis-je assuré qu'à son occasion, malgré la sévérité des lois qui punissent les attentats contre la personne des princes, je n'aurai jamais à exercer mon ministère ; car si j'ajoute à certains dires la même foi que votre Altesse prête à ceux qui me représentent comme l'assassin de mon fils, notre sire le Eoi a promis de faire grâce de la vie à celui qui tuerait votre Altesse
comme elle a tué un malheureux innocent.
Le comte pâlit de rage.
— Je ne sais ce qui me tient, misérable, répliqua-t-il furieux, de châtier ton insolence en te plongeant mon épée dans le ventre. Mais ce serait donner une apparence de confirmation à l'absurde calomnie dont tu viens de te faire l'écho. Sache donc bien, quoique je ne veuille pas m' abaisser à me justifier devant toi, qui es un égorgeur à gages, que ce prétendu meurtre d'un couvreur que j'aurais commis est le plus insigne des mensonges; si un homme a, en effet, péri dans des circonstances comme celles qu'on rapporte, ce n'est point de ma main ; c'est mon frère, le comte de Clermont, qui serait le coupable, si toutefois on peut donner ce nom à un homme privé de sa raison et ayant agi sans discernement.
L'histoire du comte de Charolais tirant sur un couvreur pour montrer son adresse et abattant ce pauvre artisan sur le toit où il vaquait à son périlleux travail était tellement répandue et populaire à l'époque, que mon bisaïeul ne l'avait jamais révoquée en doute. Le roi n'avait,
à ce qu'il parait, amnistié le comte de ce meurtre qu'en l'avertissant qu'il ferait également grâce à celui qui l'assassinerait, si quelque parent ou ami de la victime de sa férocité s'avisait d'exercer contre lui d'aussi sanglantes représailles. Charles- Jean-Baptiste fut donc extrêmement surpris de voir le comte se défendre avec cette vivacité d'un crime qui lui était si généralement imputé, et qu'on l'accusait même de ne considérer que comme une bagatelle. L'explication toute nouvelle qu'il donnait en rejetant la faute sur son frère, que la conduite qu'il avait tenue au tombeau du diacre Paris et dans maintes autres circonstances faisait passer pour atteint d'une espèce d'insanité d'esprit, pouvait être vraie, et mon bisaïeul se sentit de suite singulièrement ramené vers ce prince plus digne de pitié que de blâme, si réellement la voix publique le chargeait à tort d'un forfait dont il était innocent. Il s'excusa donc de l'impolitesse qu'il lui avait montrée d'abord, et, après avoir satisfait sa curiosité en lui montrant Charles-Henry Sanson qui jouait dans la cour, sans se douter de la façon tragique
dont on l'avait périr, il se permit de hasarder quelques questions à son tour sur l'affaire du couvreur. Le comte confirma amplement ce qu'il en avait dit déjà : c'était son frère, le comte de Clermont, abbé de Saint-Germain des-Prés, qui, dans une espèce d'accès d'aliénation mentale , avait commis ce meurtre , qu'on devait considérer comme un acte de démence. Quant à lui, il en était complètement innocent, et il invoqua même le témoignage d'un des serviteurs qui l'accompagnaient.
— Chesneau, dit-il à un tout jeune homme qui se tenait respectueusement à l'écart, approche et dis à ce brave homme, quoiqu'il soit un mangeur de chair humaine, s'il n'est pas vrai que c'est mon frère l'abbé qui a tué le couvreur dans une des escapades de sa maudite folie.
Le jeune homme s'inclina en signe d'affirmation. Cet entretien, si aigrement commencé, se termina donc, comme on le voit, par de mutuelles confidences, je pourrais presque dire des épanchements. Mais ce qu'il y a de particulier, c'est qu'à partir de ce moment, le comte de
Charolais, malgré la distance qui les séparait, se lia presque avec mon bisaïeul et ne manqua jamais à lui rendre visite toutes les fois qu'il venait à Paris. Il s'établit entre eux des relations de voisinage, car le comte habitait, pendant son séjour dans la capitale, un hôtel situé rue des Poissonniers et par conséquent peu éloigné du nôtre. Il était donc très-rare qu'il passât quelques jours à Paris sans venir, en compagnie du fidèle Chesneau, rendre visite à Charles- Jean-Baptiste Sanson. Il eut même occasion de lui rendre service et le fit avec empressement. Depuis l'édit qui, sous la Régence, avait supprimé le droit de havage que nous percevions, en le remplaçant par un traitement fixe de seize mille livres par an, Charles- Jean-Baptiste Sanson et son père avaient été fort inexactement payés de ce traitement ; le& différentes caisses publiques se les renvoyaient et l'embarras des finances ne contribuait pas peu à faire ajourner les réclamations légitimesde mes ancêtres. Il était dû un arriéré considérable. Charles Sanson II avait obtenu une audience du Régent, qui, frappé de la justice de
ses plaintes liii avait fait délivrer une somme de cinquante mille livres en billets de la Banque royale (système de Law) ; mais ces valeurs étaient déjà tombées en discrédit ; mon bisaïeul ne put en trouver l'emploi, et je les ai encore dans le portefeuille où elles furent placées à la suite de cette audience.
Le comte de Charolais voulut bien représenter à Louis XV la situation précaire dans laquelle se trouvaient ses exécuteurs de justice par suite du non payement de leur salaire, et Charles- Jean-Baptiste Sanson reçut enfin une somme importante dont il avait le plus grand besoin, car, pendant tout le temps qu'il n'avait rien touché, l'état de sa maison et les charges de l'emploi n'en avaient pas moins suivi leur train qui ne laissait pas que d'occasionner, comme on l'a vii, des dépenses considérables.
Pour en finir avec ce prince, mon père et mon grand-père n'ont jamais douté, par suite de l'anecdote que j'ai racontée, qu'il fiit entièrement innocent du meurtre de ce couvreur dont sa mémoire est restée chargée ; car, de nos jours encore, on a mis la chose à la scène. Sans
doute le comte de Charolais était brusque, hautain et emporté , et ce fut là peut-être , ainsi que son étroite parenté avec le véritable auteur de ce crime, ce qui le fit accusar d'un trait qui semblait dans son caractère, mais qui ne lui appartient vraisemblablement pas. Si ce n'est toi c'est donc ton frère, peut tout au plus lui objecter la postérité, comme le loup à l'agneau ; mais on a vu qu'il arriva souvent à ce frère de ne point avoir la conscience de ses actes. Je ne m'explique pas autrement la contradiction des cbroniqueurs du temps, les uns soutenant énergiquement, les autres niant avec la même obstination un fait qui malheureusement est venu jusqu'à nous sur la foi de récits controversés. Je crois que si, à l'époque, par un excès de fierté mal entendue ou par un dévouement trop chevaleresque à son frère le prince n'eût pas dédaigné de faire entendre une justification publique, sa 'mémoire serait auj ourd'hui complètement lavée de cette cruauté qui la salit encore.
Il n'est pas vrai, non plus, que Louis XV eût en aversion le comte de Charolais ; il l'ad-
mettait, au contraire, dans ses réunions les plus intimes et même dans de joyeux tête-àtête. Cela nous l'avons su à n'en pas douter, parce même Chesneau, dont je parlais tout à l'heure, et qui eut plusieurs fois l'honneur de servir le roi et le comte dans de fins soupers, auxquels n'assistaient que des convives de l'autre sexe. Louis XV, digne élève du Eégent, eut tous les défauts de sa race ; mais il était particulièrement aristocratique, et, malgré la faveur dont il combla plus tard le duc de Eichelieu, le marquis de Chauvelin et quelques autres compagnons habituels de ses débauches, il est certain qu'il préférait n'avoir pour témoin de ses déportements qu'un prince de son sang, devant qui il s'imaginait moins abaisser la majesté royale. Ce n'est guère qu'après la mort de Charolais, qui eut lieu en 1760, que le roi se livra davantage à ses favoris et acheva de perdre cette dignité qui avait jeté longtemps im voile sur ses fautes.
Chesneau était fort habile comme armurier et comme graveur; il fabriquait des armes à grande portée, d'une justesse parfaite et d'une
élégance remarquable. C'est à tous ces titres qu'il avait conquis les bonnes grâces du comte de Cbarolais, grand chasseur et excellent tireur, comme presque tous les gentilshommes d'alors. Malgré son habileté, un jour que Chesneau essayait, dans les jardins de l'hôtel de Charolais, à Paris, une carabine de luxe à laquelle il avait mis tous ses soins, l'arme vint à éclater et blessa grièvement le jeune homme au bras et au poignet. Le comte, instruit de l'accident, se rappela la réputation chirurgicale dont jouissait mon bisaïeul, qui passait dans le quartier pour un Ambroise Paré ; il lui fit donc demander sll voulait recevoir le blessé et lui donner les soins que réclamait son état. Jean-Baptiste Sanson n'eut garde de refuser, et le pauvre Chesneau fut transporté chez nous tout sanglant et tout mutilé ; mais après avoir bien examiné et sondé la plaie, mon bisaïeul reconnut qu'elle n'était pas dangereuse et qu'il arriverait certainement à une guérison radicale.
C'est, en effet, ce qui eut lieu après un traitement de deux mois environ, au bout des-
quels la blessure fut complètement cicatrisée, et Chesneau recouvra toute l'élasticité et la vigueur du bras qui avait été endommagé. Le pauvre garçon en eut à mon bisaïeul une reconnaissance éternelle, qui s'est étendue à toute notre famille et dont j'ai recueilli moi-même des marques dans mon enfance.
Après la mort du comte de Charolais^ Chesneau était passé au service du roi Louis XV qui l'avait attaché à son cabinet des armes. Louis XVI hérita à son tour de ce fidèle serviteur, et comme ce prince aimait passionnément les arts mécaniques, il ne fut pas celui qui prisa le moins les mérites de Chesneau. Il sut, au contraire, tirer souvent parti de son talent pour la gravure et la ciselure.
Mais quand la tourmente révolutionnaire se déchaîna, la faveur des princes ne fut plus qu'un titre de proscription. Chesneau, que la volonté populaire avait transporté, avec son maître, de Versailles à Paris, se trouva, le 10 août, chassé avec tant d'autres du palais des Tuileries. Il sentit le péril auquel l'exposait cette livrée des cours qu'il avait portée
toute sa vie; il songea alors à cette maison, où souffrant et blessé, il avait trouvé jadis des soins affectueux et une douce hospitalité; il vint frapper à notre porte.
Jean-Baptiste Sanson n'était plus depuis longtemps ; mais son fils, élevé dans les mêmes principes, pratiquait les mêmes devoirs. Il tendit la main au vieillard et lui offrit un asile pendant ces jours d'orage. Chose étrange! Le serviteur d'un prince et de deux rois n'avait point amassé de fortune dans cette atmosphère dorée. Nature essentiellement contemplative et artistique, incapable d'intrigues, il avait mangé le pain de chaque jour, sans l'inquiétude de celui du lendemain. Toutes les libéralités qui étaient venues de temps à autre le chercher dans son atelier, étaient passées à satisfaire ses goûts d'artiste : armes de tous pays, lames damasquinées, etc., et cette collection, si soigneusement amassée, se trouvait dispersée aux quatre vents, dans le pillage qui avait dévasté les demeures royales.
L'oisiveté et l'aumône étaient aussi antipathiques l'une que l'autre à Chesneau, et une
fois SOUS le toit de mon grand-père, il y voulut absolument justifier sa présence par un travail utile. Longtemps on résista à son désir en exigeant qu'il ne s'occupât de rien que de cette fabrication d'armes qui avait été l'étude et la passion de toute sa vie ; mais quand ce pauvre vieillard eut gratifié ses nouveaux hôtes de trophées et de panoplies à rendre les anciens jaloux^ il fut impossible de l'empêcher de mettre la main à la hideuse machine qui venait de remplacer tous les instruments de supplice. On le vit plusieurs fois , à l'époque de la Terreur, gourmander les aides sur leur négligence et vouloir veiller par lui-même à ce que le couperet, auquel on faisait faire tant de besogne , fût bien tenu en état, et pût glisser librement dans les rainures.
— Quand tant de braves gens périssent sur l'échafaud, disait-il en hochant la tête, n'allez pas vous aviser de les faire souffrir. Tuez-les, mordieu! puisqu'on vous y force, mais ne les massacrez pas. Ce serait de la besogne de septembriseur.
J'étais si jeune lorsque le pauvre Chesneau
mourut, que je n'ai conservé de lui qu'un souvenir confus. Tout ce que je me rappelle, c'est que c'était un petit vieillard alerte, toujours gai, qui me balançait très-agréablement à une escarpolette attachée aux deux plus grands arbres de notre jardin, et qui me fit présent, au premier janvier 1803, d'un charmant petit fusil sur la platine duquel il avait gravé : Chesneau à son petit ami M. Henry.
Ce digne homme s'éteignit doucement dans l'année qui suivit le cadeau qu'il m'avait fait. Je ne sentis point alors tout ce qu'il y avait d'enseignements dans cette destinée commencée à l'ombre du trône et terminée si près de l'échafaud; mais depuis, j'ai bien souvent pensé à Chesneau et, les yeux fixés sur son petit fusil, je me suis demandé s'il serait possible de trouver une personnification plus fatidique des bouleversements révolutionnaires que cette existence qui débute par des hospitalités royales pour finir par celle du bourreau.
Après les anecdotes qui forment le sujet du chapitre précédent et que je n'ai pas cru dépourvues d'intérêt, je reyiens à Jean-Baptiste Sanson et à l'intérieur de sa maison. J'ai parlé du comte de Charolais, de Chesneau ; il me reste à faire connaître un troisième personnage qui n'avait pas craint de former aussi avec mon
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bisaïeul une liaison si intime et si durable qu'elle s'étendit aussi à mon grand-père et ne finit ([u'avec la vie de celui qui l' avait formée. Ce personnage est dom Ange-j\Iodeste Gomart, de l'ordre des Récollets, abbé de Picpus.
A la fin du règne de Louis XIV et sous la Régence, il n'y avait guère que des docteurs en Sorbonne, comme je crois l'avoir déjà dit, qui accompagnassent les condamnés au supplice; mais, sous Louis XV et Louis XVI, on se relâcha de cette habitude et on prit indistinctement dnns les différents ordres religieux les ecclésiasiiques qu'on supposâtes plus propi^cs à cette mission de suprême charité. Le véuér^Jjle père (jomart, par sa douceur évan*;-élique, sa piété et l'onction de sa parole, se trouva tout naturellement désigné et ce lut lui en effet qui, pendant la })lus grande partie du temps que mon bisaïeul et mon grand-père exercèrent, vint faire entendre au milieu de leurs exécutions, la j)uissîuite voix de hi religion. Xul ne s'est acquitté , à ce qu'il parait , d'une manière plus digne et plus efficace de cette noble biche. La physionomie de ce saint religieux
respirait la bonté, son éloquence était douce et persuasive, et souvent il lui arriva de toucher les cœurs les plus endurcis.
Il n'avait certes rien moins fallu qu'un sentiment profond du devoir pour déterminer le P. Gomart à accepter un ministère qu'il n'accomplissait qu'au prix d'un héroïque effort sur lui-même. Souvent ses forces étaient près de trahir son courage, dans ces lentes et cruelles exécutions où il devait se tenir près du patient pour essuyer la sueur que d'horribles souffrances faisaient monter à son front, et rafraîchir ses lèvres brûlantes de quelques gouttes d'eau. C'est toujours ce qui se présentait lorsqu'il s'agissait de cet abominable supplice de la roue que les arrêts du Parlement n'ordonnaient que trop fréquemment. Mon bisaïeul et mon grandpère s'apercevaient alors des angoisses du pauvre religieux et lui venaient en aide pour l'empêcher de défaillir. Un jour, ils le ramenèrent dans un désordre tel, qu'il lui était impossible de regagner la maison de son ordre et qu'il dut prendre un repos de quelques heures dans notre logis.
Touché des soins affectueux qu'il y reçut, le bon Gomart surmonta l'horreur que lui avait peut-être secrètement inspirée la profession de ses hôtes ; il se confondit en témoignages de gratitude et prit, à partir de ce jour, en véritable affection ceux qui partageaient avec lui de si pénibles devoirs. Il venait souvent chez mon grand-père et finit par accepter, pour le vendredi de chaque semaine, un modeste dîner qu'il voulait bien honorer et sanctifier de sa présence. Il avait lui-même choisi ce jour parce que c'était un jour maigre et qu'il serait plus assuré comme cela de n'être point exposé à enfreindre les règles de son ordre. Le fait est que le pauvre homme était d'une sobriété exemplaire et qu'on avait, à ce qu'ih paraît, toutes les peines du monde à lui faire prendre autre chose que des œufs.
Pourtant on assurait que le P. Gomart avait eu une jeunesse très-orageuse et que la placidité de sa physionomie cachait une âme qui avait été fortement éprouvée par les passions. Il n'avait pris l'habit religieux qu'après avoir subi de ces chagrins qui désenchantent
de la vie et noient le cœur dans une tristesse incurable. Sa mélancolie habituelle semblait confirmer toutes ces suppositions et lui donnait les apparences d'un Rancé, moins l'austérité qui était cbez lui tempérée par la bonhomie. - ;.
Malgré leurs fréquents rapports avec l'abbé Gomart, mon père et mon aïeul n'ont jamais bien su à quoi s'en tenir sur les antécédents de ce religieux avant qu'il embrassât la vie monastique. Ils inclinaient pourtant beaucoup à croire qu'on exagérait singulièrement le romande sa jeunesse en lui prêtant des aventures si dramatiques car, malgré son air de réserve, il était assez communicatif, et quelques autres confidences qu'il leur fit ne leur permettaient guère de croire qu'il eût été aussi muet sur son passé, s'il y avait trouvé des sujets d'épancbement.
Ainsi il lui arrivait souvent dans ces réunions du vendredi, où ma famille était si heureuse de le posséder, de manifester les inquiétudes que lui causait une jeune nièce qu'il avait à Paris et dont les inclinations légères et
dissipées étaient pour lui un continuel sujet d'alarmes.
— C'est l'enfant du péché, disait-il en hochant la tète. Je crains bien qu'elle ne porte la faute de sa naissance.
Cette jeune fille qui s'appelait Marie- Jeanne Eançon de Vaubernier avait été élevée au couvent de Sainte- Anne par les soins apparents de son parrain, Billard du Monceau, mais en réalité par la protection du digne abbé qui avait quelques raisons de ne pas laisser apercevoir trop clairement, dans un certain monde, la sollicitude qu'elle lui inspirait. L'éducation avait mal germé dans cette tête vive et folle, et n'avait fait qu'y développer des aspirations bien contraires à l'esprit de la sainte retraite où on Tavait placée. Aussi ne put-elle point y rester, et, pour satisfaire à ses goûts mondains, on essaya de la mettre en apprentissage chez une célèbre modiste, nommée Labille. Ce fut sa perte ; dans cette maison, où affluaient tous les jours les élégantes de la cour et de la ville, sa coquetterie prit un essor immodéré et ne lui laissa plus jour et nuit que la pensée de suivre
la trace de si brillants modèles. La beauté de Jeanne était remarquable et lui présageait les plus grands succès si elle parvenait à se montrer sur un théâtre digne de ses charmes. Elle ne tendit plus qu'à cela. Malheureusement depuis la chute de la première femme, c'est rarement l'occasion de pécher qui manque à ces pauvres créatures faites de grâce et de faiblesse. Le vieux serpent de la Genèse, tapi sous les fleurs, leur murmure incessamment à l'oreille son perfide langage et enroule autour d'elles ses anneaux venimeux et glacés. Il en fut de même pour Jeanne. La tentation se produisit et se multiplia sous toutes les formes. Ce fut d'abord une de ces matrones infâmes qui chassent aux jeunes filles, comme on chasse aux alouettes et prennent leur inexpérience dans le piège d'un miroir qui brille; une courtisane émérite, du nom de la Gourdan, s'empara de l'imagination de Jeanne et y jeta les premières semences du vice; des roués et des séducteurs, comme on mettait alors sa gloire à l'être, achevèrent cette œuvre de corruption, et la
malheureuse enfant roula de bras en bras sans m 3
même éprouver au sein de cette honte le sentiment de son abjection.
Mon bisaïeul put suivre sur le visage, de plus en plus attristé de l'abbé Gomart, les progrès de cette décadence morale. Ce dernier ne s'expliquait point ouvertement sur les désordres de sa nièce; mais il parlait d'elle avec une amertume toujours croissante et en déplorant le don de cette fatale beauté qui la conduisait à sa perte.
Mon grand-père, Charles-Henry Sanson, était alors dans toute la fougue de la jeunesse et des passions. Son imagination s'enflamma aux récits du religieux, et il brûla de connaître cette jeune fille si belle et exposée à de si grands périls. Il se mêle toujours quelque chose de noble et d'héroïque aux premiers mouvements d'un cœur qui s'éveille et un secret désir, un vague espoir de ramener cette âme égarée dans le sentier du devoir, de la rendre docile à la voix de ce vieil oncle qui semblait lui porter la tendresse d'un père, se confondait dans la pensée de Charles-Henry Sanson avec une fiévreuse impatience de connaître cette beauté dont
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Gomart s'était peut-être trop complaisumment arrêté à faire le tableau.
Par quelques mots échappé? imprudemment au religieux, Charles-Henry avait appris que la jeune fille habitait rue du Bac, et il avait même retenu le numéro de la maison. A partir de ce moment, il se mit donc en sentinelle et guetta toutes les personnes qui sortaient de cette maison jusqu'à ce qu'il en eût aperçu une qui répondît à l'image qu'il s'était faite de la nièce de l'abbé Gomart. Son attente ne fut pas de longue durée. Dès le premier jour de cette observation, il vit dans Taprès-dîner sortir une jeune fille dont la fraîcheur éblouissante, les yeux d'azur, les lèvres de corail, les dents de nacre et l'épaisse chevelure d'un admirable blond-cendré , faisaient une Vénus moderne douée d'une grâce et d'un enjouement que le ciseau de la statuaire n'avait pu donner à celle de l'antiquité. Cette jeune fille était accompagnée d'une suivante avec lacjuelle elle paraissait causer malicieusement, car la conversation était interrompue de temps à autre par ces éclats de rire frais et sonores dont la
jeunesse paraît seule avoir le secret. Toutes deux se rendirent au jardin des Tuileries, où mon grand - père les suivit , en laissant entre elles et lui une distance qui lui permît de ne pas les perdre de vue sans s'exposer à trop attirer leur attention.
Cette précaution n'eut pas tout le succès qu'il en espérait, car il paraît que la jeune fille et sa suivante , habituées sans doute à se voir l'objet du même manège, n'eurent pas plutôt fait trois à quatre tours dans les allées du jardin, qu'elles s'aperçurent très -bien qu'elles étaient suivies. Loin de paraître s'en offenser, elles tournèrent à plusieurs reprises la tête en lançant du côté de leur mystérieux compagnon des regards plus provoquants que courroucés.
Charles-Henry Sanson était, comme je l'ai déjà dit, un beau cavalier, toujours vêtu avec élégance et distinction, portant l'épée et le chapeau galonné avec une aisance qui sentait son parfait gentilhomme; c'est sans doute à cet extérieur favorable qu'il dut de ne pas effrayer davantage mademoiselle Jeanne et sa compagne. 11 se résigna donc à les suivre sans plus
de mystère tout le temps qu'elles se promenèrent aux Tuileries et hors du jardin, jusqu'à ce qu'il les eût vues rentrer chez elles.
Le lendemain il recommença comme de plus belle , mais sans les aborder non plus que la veille , ce qui n'avançait guère la conversion qu'il s'était proposé d'essayer. 11 venait de les voir disparaître par la petite porte de leur maison, rue du Bac, et restait là planté sur le pavé, le nez en l'air, plongé dans de tristes réflexions sur le néant de l'éloquence humaine et la difficulté des œuvres de salut, lorsqu'il lui sembla que les rideaux d'une croisée da premier étage étaient légèrement soulevés et que la charmante tête de mademoiselle Jeanne se montrait curieusement derrière la vitre. Cette apparition ne le fit point broncher, et il chercha au contraire à exprimer par son regard combien il désirait que ce colloque muet eût un terme et que des signes on passât aux paroles. Soit que cet appel eût été compris , soit que la jeune personne désirât simplement savoir à quoi s'en tenir sur le but de cet énigmatique poursuivant, au moment où Charles -Henry Sanson avait
encore les yeux fixés sur la fenêtre pour voir s'il n'apercevrait pas de nouveau Jeanne, il se sentit doucement tirer par le bras et vit la suivante qui lui faisait une profonde révérence.
— Monsieur le chevalier, dit-elle en lui donnant un titre à sa façon, ma maîtresse, mademoiselle Lançon, croit avoir remarqué que depuis deux jours vous vous attachez à ses pas comme si vous la connaissiez et aviez quelque chose à lui communiquer; elle m'envoie vers vous pour vous demander de la tirer d'incerti tude à cet égard et de vouloir bien lui faire dire ce que vous désirez d'elle.
Mon grand-père fut toujours d'un caractère assez résolu; il ne se soucia pas de reculer, et répondit sans hésitation :
— Il est vrai que je souhaite ardemment de pouvoir entretenir un instant votre maîtresse; mais n'ayant pas l'honneur d'en être connu, je n'osais lui soumettre ma requête.
— Mademoiselle n'est pas invisible, reprit d'un ton important la suivante , elle est seule et libre de recevoir qui bon lui semble. Sous
quel nom annoncerai-je le cavalier qui sollicite la faveur de lui parler?
— Mon nom ne fait rien à l'aifaire, car, je le répète, n'ayant point l'iionneur d'être connu de votre maîtresse, il ne lui apprendra rien. Cependant, comme je n'ai aucune raison de le cacher, annoncez le chevalier de Longval.
Cette qualification, qui donnait gain de cause à la perspicacité de la soubrette, lui parut fort agréable, car elle partit comme une flèclie et revint de même, en annonçant avec le plus aimable sourire que Mademoiselle attendait Monsieur le chevalier.
Le moment décisif était arrivé. Charles-Henry Sanson monta, non sans une vive émotion, les marches de l'escalier, et fut introduit dans une chambre où le jour ne pénétrait que tamisé par des rideaux qui en adoucissaient l'éclat; l'air y était imprégné de parfums voluptueux; quelques imitations de Watteau , de Boucher, de Lancret et de Nattoire décoraient le trumeau de la cheminée et les dessus de portes. Mademoiselle Jeanne était coquettement posée sur un de ces petits meubles auxquels on donnait le
nom précieux de bonheur du jour, et qui étaient alors fort à la mode. A l'aspect de mon grand-père, elle lui fit un petit sourire passablement familier, et l'invita, du geste, à s'asseoir sur un meuble qui ne le cédait nullement en confortable à celui qu'elle occupait elle-même.
— Veuillez, monsieur le chevalier, dit-elle après qu'il se fut assis, me dire ce qui me procure l'heur de votre visite?
C'était précisément le difficile. Mon pauvre grand-père se trouvait dans le même embarras que maître Petit-Jean; ce qu'il savait le moins, c'était son commencement. Comment dire, en effet, à cette jolie pécheresse qui lui montrait dans son sourire trente-deux dents à croquer toutes les pommes du Paradis terrestre, qu'il était venu là pour l'arracher des griffes de Satan et la remettre dans le chemin du salut. Il était lui-même bien jeune pour cet office d^ange gardien et de convertisseur, et il faut l'avouer, les pensées qui lui traversaient l'esprit en contemplant mademoiselle Jeanne auraient mieux fait les affaires de l'enfer que celles du ciel.
Néanmoins il fallait en finir. Aussi se résolut-il de brusquer tous les préliminaires et d'aborder de front la difficulté, quitte à s'avouer bien vite vaincu s'il rencontrait de la résistance.
— Mademoiselle, dit-il en poussant un gros soupir, vous connaissez M. l'abbé Gomart?
A ce nom , la jeune fille se leva tout d'une pièce. Son visage si rose et si espiègle se couvrit d'une pâleur subite ; un éclair de colère passa dans son regard , et d'une voix dont elle cherchait en vain à cacher le tremblement :
— Qu'est-ce à dire , Monsieur. A quel titre venez-vous me parler de M. l'abbé Gomart? Etes-vous donc un espion qu'il a mis sur mes pas. Je vous plains si, à votre âge, vous faites déjà un pareil métier pour prendre part aux persécutions exercées contre une femme.
— Ah ! Mademoiselle , fit d'un ton piteux mon grand - père , cruellement affligé de ce soupçon, pourriez -vous le croire! Je connais, il est vrai, M. l'abbé Gomart, mais ma démarche est toute spontanée. C'est parce que je l'ai souvent entendu parler de vous comme d'une nièce
qu'il affectionne tendrement et que des mécliants conduisent à sa perte, que je me suis mis en tête de vous découvrir, de parvenir jusqu'à vous et de me jeter à vos pieds pour vous conjurer de rentrer en vous-même, d'écouter la voix de ce digne prêtre qui vous parle avec la double autorité de TÉglise et de la famille, et qui ne désire, lui, que votre bonheur en ce monde et votre félicité éternelle dans l'autre.
Et en parlant ainsi , Charles-Henry Sanson avait joint l'action à la parole et était tombé aux pieds de Jeanne. Au commencement de cette harangue, et surtout en entendant parler de la tendresse de l'abbé Gomart pour elle, la jeune fille avait paru émue et une larme était venue mouiller sa paupière, mais à la conclusion en forme de sermon de ce beau discours, elle partit du plus bel éclat de rire qui ait jamais résonné aux oreilles d'un prédicateur fourvoyé, et, se retournant vers la soubrette cachée sous une tapisserie à demi-soulevée, et qui avait suivi du coin de l'œil toute cette scène :
— Quel nigaud que ce garçon-là, dit-elle sans plus de façons.
Je laisse à juger de Tembarras et de la stupéfaction de Charles-Henry Sanson en voyant le pauvre succès de son éloquence. Il serait peut-être resté longtemps dans cette posture ridicule sans la décision de son caractère, qui lui fit de suite juger nettement la situation. Il prit son parti en brave, se releva, épousseta ses genoux, et convaincu désormais qu'il avait affaire à une petite personne avec laquelle il perdrait son catéchisme, il abandonna tout espoir de réussir dans une entreprise qui menaçait de tourner plutôt à sa propre damnation qu'au salut de sa pénitente.
— Vous avez, dit-il, pardieù, bien raison. Je suis un grand nigaud de m' être mis tout cela en tête sur les doléances de l'abbé Gomart. Laissons donc le digne homme se lamenter à son aise, et convenons que la vie est douce. Je ne l'ai jamais vue si rose qu'à travers vos rideaux.
Ce fut au tour de Jeanne de reculer :
— Monsieur, dit-elle, je vous prie de parler avec plus de réserve de M. l'abbé Gomart. Si sa morale devient ridicule en passant par la
bouche d'un jeune étourdi, sachez qu'elle est respectable dans la sienne, où l'âge et le caractère dont il est revêtu ne peuvent que la légitimer. N'oubliez pas, d'ailleurs, que vous parlez d'une personne de ma famille et qui a droit à tout mon respect.
Le reproche toucha Charles-Henry Sanson, car il était mérité; il se sentit intérieurement quelque remords d'avoir traité si légèrement son vieil ami.
— Mademoiselle, reprit-il, je vous assure que nul ne vénère plus que moi M. Gomart, mais les idées que j'avais apportées en entrant ici se trouvent tellement bouleversées que je ne sais plus où j'en suis. J'ai à la fois envie de rire et de pleurer. Je suis heureux de vous voir si jeune, si gaie et si belle, et cela me met la joie dans l'âme; puis je songe à tout ce que j'ai entendu dire à votre respectable oncle et mon cœur se serre d'une tristesse inexprimable.
— Je vous suis très-reconnaissante de tous ces chaud et froid , répondit malicieusement la jeune fille; mais comme notre connaissance n'est que de très-fraîche date et que mon oncle
ne m'a jamais parlé de ses relations avec une maison du nom sous lequel vous vous êtes présenté chez moi, vous voudrez bien me permettre de rompre ici ce bel entretien et d'ajourner à une meilleure occasion la suite de nos rapports.
— Ah ! mademoiselle Lançon, ne me traitez pas ainsi, s'exclama douloureusement mon aïeul. Sans doute ma démarche était ridicule, mais elle partait d'un grand fonds d'estime et d'attachement pour votre oncle, et d'un sentiment inexplicable que j'éprouvais pour vous avant de vous connaître. Ai-je besoin de vous dire combien ce sentiment a grandi depuis que je vous ai vue et l'empire absolu qu'il exerce maintenant sur moi. Ne me repoussez pas! Laissez-moi être votre ami! Qui sait si un jour mon dévouement ne sera pas à même de vous être utile.
— Là, dit encore en riant la jeune fille, je le prenais pour un espion de mon oncle ; le voilà qui va me proposer d'être le mien.
■ Soit que la pensée d'être, en effet, tenue ainsi au courant des résolutions de sa famille à son égard la flattât secrètement, soit que la can-
deur et la bonne foi de mon aïeul eussent touché le cœur très-sensible de Jeanne, toujours est-il qu'elle ne réconduisit pas tout à fait comme elle en avait d'abord montré l'intention, elle lui permit de revenir et prit en amitié ce pauvre soupirant qui avait débuté près d'elle d'une si singulière façon.
A partir de ce moment, Charles-Henry Sanson vit souvent Jeanne Vaubernier. Si ce livre chercbait l'intérêt dans le scandale, je pourrais insinuer qu'il partagea les bonnes grâces, dont à l'époque la jeune fille ne se montrait que trop prodigue ; mais je ne puis dire que ce que je sais, et mon grand-père ne nous a jamais parlé de cette amie de sa jeunesse, qui fut plus tard la comtesse du Barry, qu'avec attendrissement et respect. Il ne se défendait point de l'avoir aimée et d'avoir éprouvé une ardente passion pour cette beauté piquante qui devait un jour réveiller les sens éteints d'un roi blasé ; mais il ne donna jamais à entendre que cet amour eût été payé de retour. Je n'en ferai donc point, dans ces confessions de ma famille, le Jean- Jacques Rousseau d'une de Warens destinée à
la couclie royale, malgré l'opposition saisissante q-ui résulterait du contraste de pareilles amours, à l'aurore d'une existence ballottée entre le trône et l'échafaud. On ne hasarde rien sur la mémoire des morts.
Cette réserve n'est malheureusement pas commune à tout le monde, car les relations de Charles-Henry Sanson avec madame du Barry ont été commentées et travesties, de la manière la plus invraisemblable, par les fabricants de Mémoires apocryphes et les collectionneurs d'anecdotes. Ceux-ci ont fait de mon aïeul un jeune homme mystérieux et fatal, attaché aux pas de Jeanne Vaubernier pour lui prédire à la fois sa grandeur et sa chute, et mêler à ces solennels avertissements je ne sais quelle demande de grâce à lui accorder lorsqu'elle serait reine de France. Ils le font apparaître deux fois dans des circonstances mémorables de la vie de la comtesse, pour lui tenir ce langage sybillin et, enfin, lui annoncer que la troisième fois qu'elle le reverra, c'est qu'elle sera au moment de paraître devant Dieu. Cette troisième rencontre a lieu, en effet, sur l'échafaud où la
malheureuse femme reconnaît l'oracle qui Tavait poursuivie de ses prophétiques révélations.
Je ne crois pas devoir anticiper sur ce que j'aurai à dire de l'épreuve terrible qui était réservée à mon grand-père, lorsque la Eévolution lui jeta en proie l'amie de sa jeunesse; mais je ne pouvais laisser échapper l'occasion de démentir ici la fable absurde que je viens de rapporter et qui a cependant trouvé asile jusque dans un recueil des causes célèbres ordinairement plus exact : celui de Saint-Edme. L'invraisemblance de ce tissu de fictions suffit, du reste, pour en montrer la fausseté, et je ne sache pas qu'aucun des miens ait jamais revendiqué le don de lire dans l'avenir.
Les relations de Charles-Henry Sanson avec Jeanne Vaubernier furent telles que je les ai racontées, et quant à la prédiction qu'il lui aurait faite, voici sans doute la circonstance qui en a fait naître l'idée. Par une bizarre coïncidence , la favorite de Louis XV, que ses ennemis représentent comme une des causes, mais qui fut au moins spectatrice et victime de la chute de la monarchie française, était née à
Vaucouleurs, dans ce petit village dont l'éternelle gloire sera d'avoir donné le jour à Jeanne d'Arc, l'héroïque pucelle qui couronna son roi et délivra son pays. La légèreté de son esprit, de son caractère et de ses mœurs n'empêchait pas mademoiselle Vaubernier d'être extrêmement fière de ce rapport avec l'héroïne du XV® siècle, et bien que, malgré sa vie édifiante et son martyre, Jeanne d'Arc n'ait pas été mise au rang des saintes, elle, ne laissait pas que d'invoquer souvent son nom et de la revendiquer comme sa patronne.
Un jour qu'elle employait devant Charles- Henry Sanson cette locution accoutumée, et qu'à propos de je ne sais plus quoi, elle s'écriait comme d'habitude : Par sainte Jeanne d'Arc, ma patronne !
— Ah ! Jeanne , lui dit doucement mon grand-père, qui jouissait près d'elle d'une certaine familiarité ; vous ne lui ressemblez guère, et si jamais le ciel vous plaçait en face d'un autre Charles VII, ce ne serait point le rôle de Jeanne d'Arc que vous rempliriez : ce serait
plutôt celui d'Agnès Sorel.
hO L"ABBÉ GOMART
Parole propliétique, en effet , et qu'un avenir, plus procliain que tous les deux ne le pensaient, devait bientôt réaliser.
Jeanne était fille d'une couturière, nommée Bécu et dite Cantigny, qui avait épousé plus tard un commis aux l3arrières, appelé Rançon de Yaubernier, à la charge par ce dernier de reconnaître l'enfant comme étant à lui ; mais cela n'a jamais fait le moindre doute qu'il n'en était point le père. Nous avons eu par la suite les plus fortes raisons de penser que ce titre appartenait au contraire au pauvre abbé Gomart, qui ne pouvait le prendre liautement à cause de la robe dont il était revêtu; cette paternité clandestine serait le seul motif d'admettre les prétendus désordres de sa jeunesse.
Ce (|u'il y a de certain , c'est qu'il portait à celle qu'il appelait sa nièce, toute la tendresse d'un père. Pendant longtemps il en parla avec une émotion qui traliissait la vivacité de cette affection, que, du reste, il ne cliercliait point à cacher. C'était le nioment où Charles -Henry i^anson s'était épris lui-même d'une ardente jiassion pour cette ravissante créature, douée
de tant de charmes et de séduction ; qu'on juge donc de l'émotion qu'il devait éprouver, lorsque le vendredi soir il entendait Gomart parler de Jeanne, lui qui souvent T avait vue dans la journée et avait attisé, dans une contemplation de quelques heures, la flamme de l'amour qui le dévorait. Il aspirait les paroles du vieillard, brûlait à chaque instant de trahir son secret ; mais une considération le retenait. Pour mademoiselle Lançon, car la fille putative de Rançon de Vauhernier, avait cru devoir, pour mieux se cacher de sa famille, changer la première lettre de son nom , l'exécuteur de Paris s'était bien gardé de dépouiller son prudent incognito. Il était donc toujours le chevalier de Longval, un jeune gentilhomme d'assez bonne mine, et qui pouvait, sans danger d'être découvert, se prétendre l'ami de l'abbé Gomart, car il savait que l'oncle et la nièce, ou plutôt le père et la fille, ne se voyaient point. Soulever un coin du voile de ce mystère, c'était s'exposer à le déchirer tout à fait , et c'est ce que Charles-Henry Sanson ne voulait point risquer, car il était entièrement sous la fasci-
nation de sa liaison avec cette délicieuse fille.
Jeanne n'était pas seulement idéalement belle; elle avait un je ne sais quoi de naturel et d'enjoué qui captivait au dernier degré. C'était le germe des grâces félines qui devaient en faire plus tard la Eoxelane du Soliman français.
Je n'ai point la prétention de refaire ici la biographie de cette femme célèbre ; ce sera assez pour moi d'avoir plus loin à en écrire le dernier chapitre. Je ne la suivrai donc ni dans les petites-maisons de la Gourdan, ni dans ses intrigues avec Nicolas Mathon, avec le commis de Marine Duval, avec le beau coiffeur Lanet, qui fut peut-être celui qui l'aima le plus sincèrement, ni chez la veuve du fermier-général Lagarde dont elle séduisit les deux fils, ni chez madame Duquesnoy où , pour échapper aux recherches de ceux qui voulaient la sauver, elle se cacha encore sous le nom de Lange, jusqu'à ce qu'elle y rencontrât le comte Jean duBarry. misérable qui, après l'avoir tramée dans la fange de la débauche, osa la jeter toute souillée dans les bras d'un amant couronné.
11 y avait déjà longtemps, lorsque ceci arriva.
L'ABBÉ GOMART r:3
que Charles-Henry Sanson avait perdu Jeanne Vaubernier de vue. Ce roman de ses premières amours était resté sans dénouement, et ce ne sont pas les moindres trésors de notre cœur que le souvenir de ces illusions de la jeunesse dont les réalités de la vie n'ont pas eu le temps de détruire le prestige. Amours inachevées! bonheurs entrevus et restés dans le vague domaine des rêves, combien vous l'emportez sur les biens fugitifs qu'il nous a été donné de voir de rès et de posséder.
Depuis longtemps aussi, l'abbé Gomart était devenu muet sur sa fille. Il avait fini par se résigner à l'idée de la savoir perdue pour lui. C'est en vain qu'à l'aide de noms d'emprunt elle avait cherché à lui dissimuler sa vie de désordre ; il avait su tout ou presque tout ; quand elle parvint enfin à cette situation équivoque où la honte trouve des adulateurs et le déshonneur des courtisans, qu'elle prit place parmi les reines de la main gauche, elle se souvint de son père et espéra vaguement que, comme tant de consciences abjectes qui l'entouraient, il transigerait avec la fortune.
De grands personnages furent chargés de voir l'abhé Gomart et de le sonder; on lui offrit des richesses, des dignités ecclésiastiques ; on fit miroiter devant ses yeux la crosse et la mitre, peut-être le chapeau de cardinal. Le vieux récollet demeura inexorable ; il ne voulut rien accepter, pas même des charités pour ses bonnes œuvres, de cette source impure ; il resta jusqu'à la fin de sa vie dans sa pieuse retraite, ne la quittant que pour remplir les devoirs de son saint ministère et venir s'asseoir une fois par semaine à la table de celui qu'on appelait le bourreau.
C'est au mois de janvier 1754 que Charles- Jean-Baptiste Sanson fut atteint de la maladie qui ne devait plus lui permettre de remplir ses pénibles fonctions. Son fils aîné, Charles- Henry, déjà âgé de quinze ans, grand et robuste pour cet âge , se trouvait par cela même en état de le remplacer avec le concours de
vieux aides tout dévoués à la maison. Mais c'était, en quelque sorte, pour la seconde fois que Técliafaud tombait en minorité et passait en des mains qu'on pouvait taxer d'inexpérimentées ; il n'en fallait pas davantage pour nous faire disputer cet apanage de famille et donner l'éveil aux convoitises qui nous T enviaient.
Dès que la maladie de mon loisaïeul fut connue, et bien que, grâce à son fils, le service n'eût point souffert d'interruption, sans qu'il eût été besoin de recourir à aucune assistance étrangère, la place d'exécuteur à Paris n'en fut pas moins l'objet d'une foule de sollicitations et d'intrigues de toutes sortes.
Il semble que Dieu n'eût accordé une si longue vie à ]\Iartlie Dubut , que pour veiller fidèlement sur la transmission de ce sanglant héritage. Ce fut encore elle qui mit à profit ses vieilles relations avec la magistrature pour assurer au petit-fils l'emploi du père et de l'aïeul. Lorsqu'elle fut obligée d'avouer l'extrême jeunesse de Charles-Henry Sanson ;iu procureur-général, celui-ci émit le doute, in-
cile à comprendre, qu'un adolescent de quinze ans à peine pût suffire aux exigences d'un pareil métier.
— Rassurez- vous , monsieur le procureurgénéral, répondit hardiment cette singulière femme , il est gr'and et fort , et si vous voulez bien me permettre de vous le présenter demain, vous verrez qu'il marque bien plus que son âge et ne ferait point mauvaise figure dans la voie que lui ont tracée ses pères.
— Amenez-le, fit le magistrat qui, au fond, ne demandait pas mieux que de voir se perpétuer dans la même famille une pareille judicature.
Le lendemain, Marthe Dubut revint triomphante avec mon grand-père, dont la constitution vigoureuse et la gravité précoce satisfirent complètement le procureur- général, à qui il suffit d'un coup-d'œil pour les remarquer. Toutefois ce magistrat ne voulant rien terminer définitivement sur cet examen un peu sommaire , il se borna à autoriser Charles-Henry Sanson à remplacer provisoirement son père, ajournant à plus tard de l'investir légalement
de la survivance de l'office. Il en fut de ce provisoire comme de tout ce qui porte ce nom : il dura vingt-quatre ans , et ce ne fut qu'à la mort de Jean-Baptiste, qui eut lieu au. mois d'août 1778, que mon aïeul obtint la délivrance des lettres de provision qui le nommaient exécuteur en remplacement de son père, lequel n'exerçait plus déjà depuis 1754.
Au moment où Charles-Henry Sanson et sa grand'mère entraient dans le cabinet du procureur-général, ils se croisèrent avec deux hommes qui en sortaient. L'un était déjà presque un vieillard, mais l'autre était dans toute la force de l'âge. Ils paraissaient se retirer précipitamment, mais pas assez cependant pour qu'à travers la porte qui était restée entr'ouverte, on n'entendît la voix du procureurgénéral disant à un exempt de police qui sortait derrière eux :
— Accompagnez ces hommes à leur hôtel, et, si dans deux heures ils n'ont pas quitté Paris, faites-les conduire à la prison du Chàtelet.
En passant devant Marthe Dubut, les deux hommes parurent embarrassés; mais celle-ci,
qui avait d'abord tressailli en les apercevant, se remit de suite et leur lança un regard méprisant.
— Mon enfant, dit-elle à son petit-fils, voici de mauvais parents que vous ne connaissiez point. Il sont venus ici pour vous enlever l'héritage de votre père. M'est avis qu'ils ont été mal reçus. Lorsque vous les reverrez un jour et que je ne serai plus là, souvenez-vous de ce qu'ils voulaient vous faire.
En effet, ces deux hommes, le père et le fils, exécuteurs dans une ville de province, nous étaient alliés par suite de cet éternel croisement des familles d'exécuteurs entre elles, et instruits de la maladie de mon bisaïeul, ils étaient accourus à Paris pour solliciter sa place. Afin d'assurer le succès de cette intrigue, ils avaient cru ne pouvoir mieux faire que d'offrir à M. le procureur-général une somme de vingtquatre mille livres s'il leur faisait obtenir la charge. On a vu avec quel mépris ce magistrat repoussa leur tentative de corruption. Ils partirent l'oreille basse, mais fort heureux d'en être quittes à si bon marché.
On me permettra de taire le nom de ces deux compétiteurs désappointés, en raison du lien de parenté qui nous unissait et par ménagement pour leurs descendants qui portent encore ce nom. Pourtant là même chose m'est arrivée 'à moi, pendant mes sept années d'exercice en chef. Dès qu'on commença à se douter que je ne me donnerais guère la peine de défendre des fonctions qu'on me savait antipathiques et pour lesquelles je n'avais point d'héritier; c'est inouï ce qui s'ourdit de machinations ténébreuses pour me supplanter ou au moins s'assurer ma succession. Si de pareils détails n'étaient au-dessous du lecteur et de moi, je pourrais raconter ici cette curieuse histoire qui montrerait quelque chose de plus étonnant encore que la résignation avec laquelle nous nous soumettions à nos tristes emplois, ce sont les ambitions de ceux quinous les enviaient. Je crois qu'il serait difficile de trouver nulle part des types plus avilis de l'abjection humaine.
Mais écartons ce triste sujet et revenons à Charles-Henry Sanson, succédant de fait à son père, en attendant qu'au bout de vingt-quatre
ans de cette substitution effective, il lui succède de droit. Il semble que cette circonstance ait été pour Marthe Dubut l'occasion d'entonner son cantique de saint Siméon; car elle mourut peu de temps après, certaine d'avoir élevé une nombreuse postérité pour le gouvernement de l'échafaud. Depuis quelque temps elle s'affaiblissait de plus en plus et passait les journées entières dans un grand fauteuil à oreilles, où elle travaillait à un interminable tricot, jusqu'à ce qu'elle tombât dans une sorte de somnolence dont il fallait invariablement la tirer aux heures des repas. Elle se levait alors et, malgré la débilité de son grand âge, s'obstinait à vouloir rouler elle-même, avec le seul concours de Madeleine Tronson, sa bru, le fauteuil sur lequel mon bisaïeul Jean- Baptiste était aussi cloué par la paralysie. Heureusement le salon où ils se tenaient tout le jour était contigu avec la salle à manger, et la brièveté du trajet permettait à Marthe de prendre, sans trop de peine, ce soin maternel qu'elle considérait comme un devoir.
Sa mort modifia sensiblement les habitudes
de la maison. Jean-Baptiste Sanson, autant pour fuir les lieux qui lui rappelaient tr®p cruellement le souvenir de sa mère qu'il avait adorée, que pour essayer si l'air de la campagne n'apporterait pas quelque soulagement dans la triste situation de sa santé, prit la résolution d'aller se fixer avec sa femme dans cette petite maison de Brie-Comte-Eobert , qui n'était auparavant qu'une villégiature passagère. Il ne s'en trouva pas mal, puisque nous l'avons vu au moment de l'exécution du comte de Lally- Tollendal , ayant recouvré assez de vigueur pour tenir une promesse qui, d'une espèce de plaisanterie , était devenue la plus sinistre réalité.
A partir du départ de son père, quoique bien jeune encore et à peine majeur, Charles - Henry Sanson était devenu le chef de la famille et de la maison. C'est à celui-là que devait être départi le plus long règne sur ce trône de la mort qu'on appelle l'échafaud. Nous avons assisté, pour ainsi dire, à ses premières armes, dans les monstrueuses barbaries du supplice infligé à Damions comme châti-
ment d'une tentative de régicide qui avait plutôt le caractère d'un acte de folie que celui d'un crime ; nous le verrons bientôt, instrument fatal des passions révolutionnaires, consommer à son tour un régicide revêtu des formes juridiques ; nous l'avons vu frappant dans Lally et La Barre les victimes de l'intrigue et du fanatisme ; nous le verrons pendant la Terreur, cette orgie de sang, rivé à son implacable tâche, égorger des milliers de victimes. L'arme de la loi n'est plus un glaive : c'est une faulx et il faut à chaque jour sa moisson de têtes humaines. , Il me paraît impossible de trouver dans aucun pays, sous aucune latitude, sous l'empire d'aucune législation, une personnification plus complète du bourreau, que. celle que la Révolution avait créée à mon grand-père. Ministre des représailles populaires, incarnation de la pensée de Marat et de Eobespierre, liquidateur des vengeances amassées pendant de longs siècles contre les abus de la monarchie, il semble, à cette époque exceptionnelle, être devenu l'alpha et l'oméga de la politique. La royauté, la Gironde, la Montagne, périssent
successivement par ses mains; toute crise aboutit à lui comme si le sinistre triangle d'acier que ses mains homicides font mouvoir, invention contemporaine qu'on dirait éclose des inspirations de ce temps, renfermait en soi la solution des questions sociales si violemment agitées.
J'anticiperais sur ce qui me reste à dire à une place plus opportune, si je m'étendais ici davantage sur ce sujet. J'ai cru devoir pourtant donner dès à présent une idée de cette longue carrière fournie par mon grand-père au milieu d'événements si tragiques, car cela justifie, et l'épigraphe de ce livre, et ce que j'avançais tout à l'heure en disant que je ne croyais pas qu'il fût possible de trouver une personnification plus complète de l'exécuteur que Charles- Henry Sanson.
Je reviens maintenant à sa jeunesse dont nous connaissous déjà les principaux détails. Us sont consignés dans ces annales de famille d ont il avait repris et suivi sans relâche la continuation, quoi qu'il fût bien loin de prévoir jusqu'à quel point elles se confondraient avec l'histoire du pays.
La dernière partie du règne de Louis XV est sobre de sang. Après Lally et La Barre, la soif est étanchée ; la cour se vautre dans le vice sans le souiller de cruauté. Aussi ne trouvé-je sur le registre de mon aïeul que des condamnés de laTournelle. Ce sont des scélérats vulgaires, dont les crimes ne dépassent pas ce niveau de dépravation qui est inhéreiit aux mauvaises exceptions de la nature humaine. La seule chose digne de remarque, c'est que tous ou presque tous avaient interjeté appel devant le Parlement des sentences rendues contre eux par des juridictions inférieures, et que cet appel n'aboutissait le plus souvent qu'à une aggravation de peine. Ainsi il était rare que les simples bailliages condamnassent les malheureux quils avaient à juger à être rompus vifs et attachés sur la roue jusqu'à ce que mort s'en suive, ce qui était assurément un des plus terribles raffinements de férocité que l'imagination humaine ait pu concevoir ; la corde et la potence leur paraissaient un châtiment suffisant. Eh bien, généralement le Parlement n'infirmait la
sentence que pour substituer le premier de ces m ' 5
supplices à l'autre. On se demande vainement pourquoi ce surcroît de rigueur de la part d'une cour souveraine , à laquelle ces malheureux ne s'adressaient que dans l'espoir d'obtenir au contraire un allégement à leur sort. Cette roue était un odieux emblème pour la justice, et l'on se sent saisi d'une indignation mêlée de haine en la voyant si souvent figurer dans les arrêts du corps le plus élevé de la magistrature du royaume. Où étaient donc alors ce sens moral si pur, ce calme plein de force et de modération qui n'ont cessé depuis de caractériser chez nous l'action judiciaire ?
Parmi ces crimes obscurs dont je viens de résumer l'ensemble et de tirer le seul enseignement qu'ils puissent offrir, je rencontre, en 1774, un parricide qui mérite peut-être plus d'attention. Un marchand de chevaux , nommé Chabert, domicilié dans l'enclos même du Palais-de- Justice, avait un fils unique à qui il nourrissait l'espoir de laisser son commerce florissant. Malheureusement ce jeune homme répondait mal à cette tendre sollicitude. Adonné déjà à la débauche, non-seulement il passait
sa vie dans l'oisiveté et les plaisirs, mais encore il aspirait au moment où la mort de son père le rendrait maître d'une petite fortune amassée lentement par le travail, et qu'il avait hâte de gaspiller pour la satisfaction de ses vices.
Au nombre de ses compagnons habituels de plaisir se trouvait un ouvrier appelé Cellier, à qui il n'hésita point à faire part de ses coupables impatiences, qui prirent bientôt la forme d'un projet criminel : celui de se défaire de son père, pour jouir plus tôt de la liberté et de l'aisance qu'il ambitionnait.
Cellier était aussi une nature perverse et un esprit faible : deux raisons pour que la semence perfide des excitations du jeune Chabert fructifiât. Il se laissa gagner, et consentit à commettre l'horrible attentat dont ce fils dénaturé avait conçu le projet. Unis désormais comme deux complices, ils fixèrent ensemble le jour et l'heure où il faudrait agir. Chabert remit luimême à Cellier un grand couteau qu'il avait pris soin d'aiguiser et d'affiler, pour être plus sûr que le meurtrier ne manquerait pas son coup.
Un soir que Chabert père rentrait chez luv entre huit et neuf heures, Cellier, qui l'y attendait caché, lui porta deux coups de couteau.. Une lutte s'engagea entre l'assassin et la victime, qui, résistant énergiquement, était parvenue à le saisir par les cheveux. Aux cris^ poussés par son père, le fils coupable accourut; mais, au lieu de lui porter secours, il se joignit au meurtrier, qui, grâce à ce renfort, put s'échapper. Chabert, épuisé par la perte de son sang, tomba sur le sol, où il resta privé de mouvement.
Des soins donnés à temps auraient peut-être pu sauver ce malheureux ; le monstre sans entrailles qu'il avait pour fils s'éloigna avec Tindifférence stupide de la brute.
Ce crime audacieux avait été commis dans l'enclos du Palais; les juges du bailliage instruisirent immédiatement le procès. Chabert et Cellier, facilement découverts dans la retraite où ils avaient cru se cacher, furent arrêtés, et une sentence rendue le 12 décembre 1774, déclara : « Mathias Cellier coupable d'avoir assassiné, de » guet-apens et de dessein prémédité, le 2 dé-
1) cembre, Antoine Chabert père, en lui por- « tant deux coups de couteau, dont ce dernier » était mort dans la même nuit ; et Louis- An- )) toine Chabert fils, atteint et convaincu de » complicité avec ledit Cellier, de l'avoir en- » gagé et sollicité plusieurs fois de commettre )) cet assassinat, et d'avoir, la veille, essayé de- ^) vant lui le couteau destiné à commettre le y) crime. En conséquence, ledit Chabert fils a » été condamné à faire amende honorable, nu i» en chemise, la corde au cou, tenant entre ses » mains une torche de cire ardente du poids de » deux livres, devant la principale porte de » Notre-Dame; à y être mené par l'exécuteur » de la haute justice dans un tombereau, ayant » un écriteau devant et derrière portant ces » mots : Parricide et coupable de l'assassinat )) de son père; et là, tête nue et à genoux, « dire à haute et intelligible voix, qu'il a mé- » chamment fait assassiner son père; après » quoi ledit Chabert, avoir le poing coupé sur )) un poteau placé au devant de ladite église, » puis conduit, avec ledit Cellier, dans le même » tombereau, sur la place Dauphine, pour y
» être tous deux rompus vifs, placés ensuite sur » la roue, le visage tourné vers le ciel, et de- » meurer autant qu'il plaira à Dieu leur con- » server la vie ; enfin le corps du parricide » être, après sa mort, brûlé sur un bûclier pré- » paré à cet effet, et ses cendres jetées au vent : )) ses biens et ceux dudit Cellier acquis et con- » fisqués au roi ; ordonnant que la somme de )) deux cent vingt livres dont ledit Chabert » fils était porteur lors de sa capture, et qui a » été déposée au greffe du bailliage, soit remise )) au curé de la basse-chapelle, pour être em- » ployée à faire dire des prières pour le repos de » l'âme du malheureux Chabert père. »
Le même jour le Parlement confirma la sentence, et renvoya les condamnés au lieutenantcriminel du bailliage du Palais pour faire exécuter l'arrêt.
La rapidité avec laquelle cette affaire fut évoquée , instruite et jugée , montre jusqu'à quel point de pareils forfaits blessaient la conscience publique , et combien on avait hâte de les voir expier par un châtiment exemplaire. Mais cette précipitation s'allie-t-elle bien avec
DE CHARLES-HENRY SANSON Tl
la justice. On dit de Dieu qu'il est patient parce qu'il est éternel. La justice humaine, qui ne peut s'arroger de punir qu'au nom de ce Dieu^ source de toute vérité et de toute morale, ne doit-elle pas, à son exemple, se montrer lente si elle veut paraître sûre? Loin de m'associer aux critiques qu'elles ont parfois soulevées, j'ai toujours approuvé les lenteurs de la procédure criminelle dans la législation moderne. Il est bon que toutes passions aient eu le temps de s'éteindre, toutes impressions extérieures de s'effacer, quand le jour solennel du jugement vient à luire. Nous lisons dans les livres saints qu'il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui revient que pour cent justes qui persévèrent. Il m'a toujours 'semblé qu'il devait aussi y avoir plus de joie dans le temple de la justice pour une innocence qu'on proclame que pour cent crimes que l'on punit.
Quoi qu'il en soit, le sort de Chabert fils et de son complice n'était que trop mérité. Le parricide étant heureusement un. crime rare à cette époque, Charles-Henry Sanson n'avait peut-être pas eu encore l'occasion d'infliger
les aggravations de peine qu'édictait l'arrêt : l'amende honoralile, l'amputation du poing et la combustion du cadavre. Les grandes exécutions se présentent moins qu'on ne pense dans le cours de nos existences d'exécuteurs. Celles qui alors réclamaient le plus souvent le ministère de mon aïeul étaient la fustigation et la marque, punitions habituelles des voleurs et des faussaires. J'en pourrais faire une longue énumération ; mais elle n'inspirerait au lecteur qu'un sentiment de dégoût, sans exciter son intérêt.
Nos lois modernes, qui tiennent plus de compte de la dignité humaine, ont aboli les peines corporelles. La marque et le carcan ont disparu l'un après l'autre; je les ai vu rayer de mes funestes attributions. La mutilation, qui précédait l'exécution des parricides, est tombée en désuétude, comme un raffinement de cruauté indigne d'une société civilisée. La crémation des cadavres, la dispersion de leurs cendres au vent, tout cela ne serait plus aujourd'hui qu'une odieuse fantasmagorie qui soulèverait la conscience publique et avilirait
la justice. Il ne reste debout que l'écliafaud et la mort donnée au nom de la loi ; une voix intérieure annonce au vieux descendant des bourreaux que ces derniers fétiches de barbarie ne larderont pas à être emportés comme les autres par le souffle du progrès, et que la législation, retrempée aux sources éternelles de la religion reconnaîtra enfin l'inviolabilité de la vie humaine, œuvre de Dieu, que seul il a le droit de détruire.
DESRU ES
J'ai dit plus haut que nous étions loin d'apporter une âme également sereine dans toutes les exécutions qu'il nous était ordonné d'accomplir ; j'ai raconté comment ce glaive de la justice, que la fiction fait sourd et aveugle, pouvait éprouver le vertige du doute en accomplissant sa terrible mission, comment le sang
répandu pouvait laisser dans nos âmes ces vagues inquiétudes qui ressemblent de si près au remords. Quelquefois aussi, la grandeur du forfait que nous avions à châtier triomphait de l'impassibilité que la loi exige de son ministre ; lorsqu'elle nous commandait de faire rentrer dans les ténèbres quelqu'un de ces monstres à face humaine, que l'enfer vomit quelquefois pour l'épouvantement des générations, nous ne pouvions ne pas éprouver une émotion profonde en portant la main à ce qui pouvait alors vraiment paraître l'épée de Dieu.
Antoine-François Desrues fut un de ces monstres.
Ses crimes inspirent à la fois une secrète terreur et un invincible dégoût. On s'épouvante de cette hypocrisie qui atteint quelquefois au génie, et on ne saurait toucher à cette fange de sentiments bas et pervers, qui tous ont l'assassinat pour moyen et la cupidité pour but, sans sentir le cœur se soulever.
Antoine-François-Michel Desrues était né à Chartres, le 20 janvier 1744.
Son père , Michel Desrues , était marchand
de blé, si on s'en rapporte au contrat de mariage de François-Michel; mais les pièces de la procédure lui donnent la profession d'aubergiste. Il est probable qu'il exerçait simultanément les deux états : le second lui ménageant avec les fermiers beaucerons des relations dont devait singulièrement profiter le premier.
Michel Desrues mourut en 1748, en laissant quatre enfants dont le personnage qui nous occupe était l'aîné. Lorsque les crimes de Desrues eurent attiré la célébrité sur son nom, une de ses sœurs était professe, l'autre novice au couvent des Dames de la Visitation, à Chartres ; le frère était cabaretier.
Resté orphelin à l'âge de quatre ans, car sa mère avait suivi de bien près son père dans le tombeau, François-Michel Desrues fut recueilli par un de ses oncles. .- v
Pour Desrues, comme pour Cartouche, la légende n'a pas manqué d'émailler le premier âge de perversités enfantines par lesquelles le bambin prélude aux forfaits de son âge mûr. Malheureusement, les historiettes que racontent les deux biographes de Desrues, Cailleau et
Baculard d'Arnaud, ne sont pas d'accord avec le trait caractéristique de la physionomie de ce criminel, une hypocrisie poussée jusqu'à ses dernières limites; cela seul me ferait douter de leur authenticité et je me dispenserai de les reproduire. D'ailleurs, il me semble que cette curiosité qui s'attache aux criminels exceptionnels ressemblerait par trop à de l'intérêt, si elle allait jusqu'à s'enquérir des moindres détails de' leur enfance.
Son oncle l'avait mis en apprentissage chez le ferblantier Legrand, à Chartres, puis chez la veuve Cartel, quincaillère ; il ne fit que passer dans ces deux maisons.
Desrues n'avait aucune des aptitudes qui caractérisent l'ouvrier ; être aussi féminin que masculin, chez lequel, dit Cailleau, le sexe était tellement indécis, qu'il fallut une opération pour lui procurer le caractère distinctif de la virilité, s'il avait une vocation, elle devait le pousser vers une de ces professions mixtes qui conviennent également à l'homme et à la femme, et dans lesquelles les mêmes soins, les prévenances, les caquets,
jouent le rôle que remplissent la force et l'habileté dans un autre état.
Aussitôt que Desrues fut libre de consulter ses goûts, il se fit garçon épicier, et, après un stage chez un marchand de la ville de Chartres, vint à Paris, où il se plaça en premier lieu chez un épicier de la rue Comtesse-d'Artois, puis chez la belle-sœur de son premier maître, qui était elle-même épicière dans la rue Saint- Victor.
Ici, le vrai Desrues se dessine :
Cet être souffreteux, incomplet, qui mérite à peine le nom d'homme, est dévoré d'ambition; il a rêvé qu'il sortirait de la foule, qu'il arriverait à la fortune et aux honneurs, et, du bas- fond social où il végète, il a vu, avec une sûreté de coup d'œil qui fournit la mesure de l'énergique volonté de son tempérament, le premier échelon qui facilitera son ascension.
Desrues n'était pas depuis plus d'un mois chez la veuve que celle-ci en raffolait. Elle l'aimait non pas seulement à cause de son caractère doux, affable, bienveillant, de sa vie réglée et religieuse, mais encore et surtout en raison de la multiplicité de clients nouveaux
que sa politesse, son air doux, ses façons obséquieuses avaient attirés à la petite boutique de la rue Saint-Victor.
Levé avant le jour, il recevait les chalands^. Doué de facultés d'assimilation extraordinaires^ admirable comédien, il avait saisi avec un grand tact le côté faible de tous ceux avec lesquels il se trouvait en rapport, et il parlait à chacun sa langue. Sans façon et bon enfant avec le vulgaire, facétieux avec ceux qui aimaient à rire, il acquérait une sorte de distinction lorsqu'il avait affaire à quelques bourgeois; il affectait les dehors de la piété la plus sincère avec le clergé et les dévotes. Jamais il ne sortait que pour aller aux offices ; sa ferveur était si grande qu'il avait obtenu de sa maîtresse de lui louer un banc à Saint-Étienne-du-Monty en sacrifiant la moitié de ses gages à cette œuvre pie.
L'habileté de cette conduite n'avait point échappé aux fortes têtes du quartier qui disaient déjà : Le petit Desrues," ou plutôt ma ccmimère Desrues, car c'était ainsi qu'on le nommait dans la rue Saint-Victor , ira loin.
On ne s'étonna donc pas, lorsqu'en janvier 1770 on apprit que Desrues venait d'acquérir le fonds d'épicerie de la veuve.
Comment acheta -t-il ce fonds? Comment paya-t-il le prix de cet achat? Desrues a assuré, et ses deux biographes ont répété, qu'il avait eu trois mille cinq' cents livres de sa part de l'héritage paternel. Peut-être est-il permis de présumer que la bienveillance de sa maîtresse lui facilita cette acquisition.
Quoi qu'il en fût, il avait vingt-six ans lorsqu'il fut reçu marchand, au mois d'août 1770.
Une fois établi, que fit Desrues? Cailleau et Baculard prétendent que le vol et l'incendie l'aidèrent à arriver à une fortune qu'on estimait très-importante ; mais il n'y a rien de positif dans ce qu'ils avancent, et, en admettant cette donnée, il faudrait admettre alors que ces actes eussent été bien cachés, puisque l'instruction minutieuse, dont les antécédents de Desrues furent l'objet , ne put rien incriminer dans cette époque de sa vie.
Desrues devait être décidé à arriver à tout
prix, c'est-à-dire à ne pas reculer, même déni 6
vant un crime pour atteindre le but vers lequel il tendait ; mais il me semble qu'une nature essentiellement calculatrice, comme l'était la sienne, ne se décide au crime que lorsqu'il est indispensable à ses projets, que lorsqu'elle a épuisé tous les autres moyens d'obtenir l'accomplissement de ses desseins.
Ce qu'ambitionnait Desrues, ce n'était pas seulement la richesse, c'était la considération. Cette considération, non-seulement pour lui, elle avait son prix comme moyen, mais il était vain et il la regardait comme le plus envié de tous les résultats définitifs. Il était trop avisé pour aventurer à bas prix ce but de ses aspirations.
Il me paraît donc probable qu'il fit honnêtement son petit trafic d'épicier; peu scrupuleux sur les fraudes, sur les falsifications, et s'en donnant à cœur-joie, fourbant même si l'occasion s'en rencontrait, mais encore convaincu, durant ces deux années dans lesquelles l'œil investigateur de la justice ne trouva rien à reprendre, que l'on pouvait parvenir à la fortune avec ce qu'il appelait de la probité.
En 1772, une de ces nouvelles, qualifiées par les superlatifs de Madame de Sévigné, mettait en émoi tout le quartier Saint- Victor.
La commère Desrues se mariait; il épousait une jeune fille, riche et titrée, qui allait faire de lui un gros seigneur et lui ménageait ses entrées à la cour.
Ce mariage est un roman dont les très-sérieuses péripéties semblent appartenir bien plutôt à la fiction qu'à la vie réelle.
Comme dans un véritable conte de fée, l'ambitieux épicier avait découvert sa pseudoprincesse dans une échoppe de la rue de Charonne.
La fée, dont la magique baguette devait métamorphoser le magasin de l'épicier en palais, se nommait Marie-Louise Nicolais. Elle n'était ni belle, ni intelligente. Son père, bas-officier d'artillerie était mort ; sa mère avait épousé, en secondes noces, un savetier, paresseux et ivrogne, qui les laissait dans un tel dénûment qu'elles nattaient des paillassons pour vivre. Mais si de dot il n'était pas question, l'épousée avait cependant dans son bagage matrimonial
une aventure qui devait ouvrir des horizons bien dorés à l'aventureuse imagination de Desrues et qui lui procurait, en outre, le moyen de fournir des éblouissements aux esprits crédules sur lesquels il comptait pour arriver à ses fins.
Voici quelle était cette aventure.
Un gentillâtre nommé Despleignes du Plessis, habitait naguère une espèce de donjon féodal, à moitié ruiné, que l'on nommait le fief de Caudeville et qui était situé dans les environs d' Auxerre.
Ce Despleignes du Plessis était une façon de misanthrope rustique, doté de toutes les petites passions particulières aux petits esprits, avare, bourru, et si méfiant, qu'il ne souffrait pas même la présence d'un domestique dans sa tourelle. Haïssant ses voisins qui le lui rendaient bien, tracassant ses fermiers, et faisant une guerre acharnée aux braconniers, qu'en sa qualité de fervent disciple de saint Hubert, il haïssait comme autant de pestes.
Un jour on le trouva étendu sans vie, dans son fauteuil, au coin de l'âtre, et la poitrine
DESRUES es
trouée par une charge de plomb à lièvre.
Le crime était flagrant; car la fenêtre était restée ouverte , et les fusils du mort étaient tous chargés dans leur râtelier; cependant les investigations de la justice furent impuissantes, et fermier malmené, ou braconnier mécontent, l'assassin ne fut pas découvert.
Mais Despleignes du Plessis était assez peu intéressant pour qu'il n'y ait pas lieu de s'étonner qu'on oubliât assez promptement le mort, pour ne songer qu'au partage de son héritage.
Or, la fille du sous-officier Nicolais, avait une part à revendiquer dans la succession du gentillâtre, et voici comme.
Despleignes n'avait pas toujours été Despleignes, écuyer, seigneur de Caudeville, Herchies et autres lieux; il s'était appelé Béraud , et son père avait tenu boutique à Beauvais, peut-être dans les conditions si courtoises de M. Jourdain, mais à coup sûr non moins lucrativement que le bourgeois-gentilhomme, car il avait ramassé assez d'écus' dans son commerce pour acheter les fiefs dont il
vient d'être question, et ménager à son fils cette métamorphose du Béraud en Despleignes du Plessis. L'arbre généalogique du défunt se trouvait ainsi greffé de quelques parentés parfaitement roturières, et, en qualité de cousine issue de germaine, Thérèse Eichardin, veuve Nicolais, épouse en secondes noces 'du savetier Caron , et mère de la future madame Desrues , avait ses droits dans la succession du hobereau.
C'étaient ces droits qui avaient tenté le petit épicier, c'étaient eux qu'il épousait.
Le contrat fut passé en bonne forme, et avec non moins de cérémonial que s'il se fût agi de vraiment hauts et puissants seigneurs , par devant maître Rendu, notaire à Paris. Desrues savait tout le prix d'un acte comme celui-là dans l'exploitation qu'il entendait entreprendre. Il y était stipulé que les futurs époux seraient communs en meubles, immeubles et conquets. Desrues estimait son apport en marchandises, meubles et créances liquides, à vingt mille livres. La dame Caron , évaluait à mille livres le trousseau et les meubles de la
demoiselle Marie-Louise Nicolais , sa fille ; et enfin, en faveur de ce mariage, ladite dame Caron, pour ce autorisée par son mari , constituait en dot une part de la succession non encore liquidée, mais inventoriée, de messire Jacques- Jean Despleignes du Plessis, chevalier, seigneur de Caudeville , HercMes et autres lieux , part fixée au tiers , les autres ayantdroits étant un sieur Laurent , oncle à la mode de Bretagne, et une Marie-Charlotte Courtonne, cousine germaine du défunt. Cette part était fixée au tiers des droits de la dame Car on.
Desrues n'est pas plutôt en possession de ce qu'il a considéré comme devant être l'instrument de sa fortune à venir, qu'il se met à l'œuvre avec l'énergique âpreté qui le caractérise.
La donation de son contrat est signifiée par lui à ses co -héritiers, par acte insinué à Montereau, es mains de l'oncle Laurent, et à Paris, es mains des époux Courtonne.
Ce jalon posé, il songe à s'approprier en son entier la part réservée à sa helle-mère , et les époux Caron ne sont pas de force à tenir tête à
ce rude jouteur; il les caresse, il les amadoue si bien, il fait si éloquemment ressortir à leurs yeux les difficultés dont il les débarrasse, qu'ils acceptent presque avec reconnaissance la transaction qu'il leur propose. .^
Les deux tiers réservés au savetier et à sa femme leur furent rachetés moyennant un principal de trente mille livres, dont cinq mille étaient acquittées par voie de compensation, ce qui signifiait que Desrues se taillait un supplément de dot dans la succession. Sur les vingt-cinq mille livres qui restaient, les époux Caron reçurent mille livres ; le reste fut échangé en une rente de douze cents livres à leur profit, avec cette clause qu'en cas de décès delà dame Caron, la moitié de cette rente serait servie au mari survivant.
Mis au lieu et place de ses hoirs. Desrues attaqua les cohéritiers. 11 eut facilement raison de l'oncle Laurent. C'était un de ces bourgeois du vieux temps qui faisaient de la philosophie épicurienne sans le savoir, une des plus vaillantes fourchettes de la ville de Montereau, qui accomplissait avec la même béatitude tous
les actes de son existence, et qui trouvait que le papier timbré noirci à son intention avait déjà trop souvent troublé le calme de ses facultés digestives. Il accepta les offres de Desrues et consentit aisément à s'accommoder, pour sa part, de la vaisselle d'argent et des meubles du donjon de Caudeville.
En revanche , les époux Courtonne se montrèrent intraitables; conseillés par un de ces procureurs madrés et retors qui foisonnaient dans la grande ville, ils n'étaient nullement disposés à céder leurs droits sans compensations avantageuses, et ce n'était pas l'affaire de Desrues.
Toutefois, le partage se trouvait déjà singulièrement simplifié. Sa part n'était point encore la part qu'il avait rêvée, c'est-à-dire celle du lion ; cependant il arrivait pour moitié dans la division de cet héritage, dont le neuvième seulement lui avait primitivement appartenu, et il pouvait baser quelques opérations sur une liquidation dont son imagination resterait libre d'embellir les futurs résultats aux yeux de ceux qu'il aurait à y intéresser..
Il était temps, car le petit épicier se trouvait aux prises avec de sérieux embarras.
Bien avant son mariage , il ne s'en était pas tenu à débiter son poivre et sa cannelle. Affriandé par ses appétits, il avait mordu à l'appât des gros bénéfices que présentent les affaires dites véreuses^ négociations interlopes, achat et vente de créances et de marchandises, prêts sur gages et à la petite semaine , et il y avait laissé les plus belles plumes de ses ailes.
JMis en goût par la succession, ébloui par son mirage , il travailla plus en grand , mais toujours dans le milieu où il avait jusqu'alors tripoté , et sans se montrer plus prudent ni moins avide; il se trouva qu'il n'avait élargi que le cercle de ses pertes , qui devinrent bientôt assez considérables pour nécessiter des emprunts et des achats à longs termes, qui achevèrent de bouleverser sa situation.
En même temps. Desrues n'osait plus s'avouer à lui-même qu'il était épicier. La modestie de cette profession cadrait si mal avec les visées ambitieuses de celui qui l'exerçait !
Ce n'était pas seulement la succession Despleignes qu'il avait entendu exploiter, c'était la parenté nobiliaire qu'elle constituait à son épouse.
Déjà, dans le contrat de mariage, il avait subrepticement raccourci le nom de Nicolais de sa consonne finale. Un tréma de plus, et madame Desrues appartenait sans conteste à une des plus illustres familles de robe de ce temps-là. Mais le moyen de revendiquer cette illustre- origine dans ime officine de la rue Saint-Victor !
En décembre 1773, Desrues vendit son fonds. Il le vendit à perte , mais peu lui importait ; sa nouvelle individualité avait ses coudées franches; ce n'était pas trop que du sacrifice de quelques mille francs pour acquérir la liberté de prendre son essor.
Il s'installa dans un vaste appartement de la rue des Deux-Boules-Sainte-Opportune, paroisse Saint-Germain-l' Auxerrois , sous le titre élastique de négociant; le fameux tréma fit son apparition triomphante sur le nom plébéien de mademoiselle Nicolais, devenue de Nicolaï: il
parla à tout propos de son cliâteau de Candeville, de sa seigneurie d'HercMes, de ses bois^ de ses prés et de ses étangs, et, en conséquence de toutes ces grandeurs, il ne crut pas pouvoir faire moins que de s'intituler Desrues de Bury.
M. Desrues de Bury continua le métier qu'avait ébauché Desrues l'épicier, celui d'usurier ; seulement, sa manière de le mettre en pratique était assez originale. La vente de son magasin était loin de lui avoir suffi à satisfaire tous ses créanciers ; son passif montait à la. somme de quinze mille huit cents livres, et il n'avait à son actif que son mobilier, un peu d'argent comptant et quelques créances d'un recouvrement problématique ; pour suppléer au manque de fonds, il emprunta lui-même pour prêter à sa clientèle; il est vrai qu'il empruntait probablement avec la volonté trèsarrêtée de ne jamais rendre, et que ses rapports avec cette nouvelle clientèle, composée de gens fort ruinés, mais très-titrés, devait singulièrement flatter sa passion dominante, qui paraît avoir été la vanité.
L'historique des opérations de Desrues ne
saurait entrer dans le cadre de mon récit ; il doit me suffire de constater que chacune de ces opérations fut un désastre, que, bien loin de voir réaliser le rêve qu'il avait caressé, Desrues marchait à grands pas à sa ruine, que de 1774 à 1777, son passif, qui avait été de quinze mille huit cents livres à l'époque de la vente de son fonds, s'était élevé à plus de soixante mille livres ; qu'à cette dernière date la succession Despleignes du Plessis se trouvait grevée d'une obligation notariée consentie par la femme Desrues au profit d'un sieur Liefman Calmer, en remboursement de marchandises vendues >par l' ex-épicier à moitié prix de leur valeur ; que le moment était venu où toutes les ressources de l'astuce, de la fourberie, ne pouvaient plus rien pour le sauver; où il ne pouvait échapper à une catastrophe de plus en plus imminente que par la fuite ou par im crime.
Je vais, en introduisant de nouveaux personnages en scène, apprendre à mes lecteurs commeut Desrues s'y prit.
En 1760, un gentilhomme d'une bonne maison gasconne, M. de Saint-Faust de la Motte, rencontra dans le monde une demoiselle Perrier, fille d'un bourgeois de Reims, qui vivait chez sa sœur à Paris.
Bien que la demoiselle fût très-majeure, bien qu'elle n'eût aucune des qualités extérieures
qui pouvaient la désigner à l'attention d'un liomme à bonnes fortunes, ayant charge à la cour (M. de la Motte était écuyer de la grande . écurie), le gentilhomme se montra très-empressé envers la bourgeoise, et l'étonnement ne fut pas mince lorsqu'on apprit qu'il l'avait enlevée.
C'était là une de ces passions in extremis dans lesquelles la lassitude et le calcul entrent pour beaucoup plus que le sentiment. M. de la Motte était ruiné ; il arrivait à un âge où il ne lui était plus permis de songer à tourner la tête à quelque noble héritière, il s'était prudemment rabattu sur cette fille laide et commune, mais à laquelle un oncle devait laisser quelque bien.
Pendant un temps, les liens qui unissaient mademoiselle Perrier au séduisant écuyer se passèrent de la consécration civile et religieuse. Elle avait acheté une maison de campagne à Palaiseau ; ils y vécurent sans que personne soupçonnât l'irrégularité de leur liaison. Mais la jeune femme ayant donné le jour au un fils, et la mort de son oncle l'ayant rendue ,
propriétaire d'une fortune assez considérable, M. de la Motte l'épousa, acheta des deniers de la succession la terre du Buisson-Souef, près de Villeneuve-le-Eoi, et dans laquelle il alla s'établir avec sa femme et le fils qu'il avait reconnu.
Onze années s'étaient écoulées, et M. de la Motte qui , en faisant l'acquisition de la terre du Buisson-Souef, avait beaucoup songé à se ménager les plaisirs et la douce vie du seigneur châtelain, commença à se préoccuper de l'avenir de l'enfant qui poussait et croissait à vue d'œil. Le charme d'être le seigneur du Buisson-Souef eut son revers ; il s'aperçut que les réparations, les aménagements , les améliorations absorbaient la meilleure partie du revenu ; que la somme qui, au bout de l'an, restait disponible, était bien insuffisante pour pourvoir à l'éducation du fils bien-aimé, encore moins pour lui procurer à la cour une charge qui lui permît de faire son chemin; ces réflexions l'amenèrent tout doucement à se décider à vendre la propriété, et il vint à Paris afin de prier le procureur Joly de lui trouver un acquéreur.
Le hasard voulut que, quelques jours aupara-
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vant, Desrues qui cliercliait probablement à se ménager quelque emprunt, avait eu l'occasion de rencontrer le procureur Joly, et lui avait parlé avec l'emphase qui lui était habituelle, des grands biens de sa femme, des immenses espérances que la liquidation, alors commencée, de la succession Despleignes du Plessis ne pouvait manquer de réaliser très-prochainement pour lui ; le procureur, séduit par cette fastueuse énu-"" mération, lui proposa l'acquisition du domaine du Buisson-Souef. Desrues ne se montra pas éloigné de conclure l'affaire, et, dans son ardeur à servir les intérêts de son client, W Joly écrivit à M. de la Motte qu'il lui avait trouvé cet acheteur tant souhaité par lui.
M. de la Motte fut effectivement si satisfait de la nouvelle, qu'aussitôt après la réception de la lettre, il faisait partir sa femme pour Paris avec mission, non-seulement de se renseigner sur la position de l'acheteur, mais de hâter autant qu'il dépendrait d'elle la conclusion de l'affaire.
Madame de la Motte vit Desrues à un dîner que donna son procureur. L' ex-épicier, qui avait
amené sa femme, parla avec sa faconde ordinaire de sa fortune et de la fameuse succession ; il avoua, avec une bonhomie parfaitement jouée, qu'il souhaitait ardemment la réalisation de l'acquisition projetée et qu'il ne tiendrait pas à lui qu'elle ne se réalisât; car depuis longtemps, ajoutait-il, lui et sa chère femme aspiraient après le jour où il leur serait permis d'aller se reposer à la campagne de tous les tracas de la vie parisienne.
Madame de la Motte sortit de table enchantée de sa nouvelle connaissance ; cependant, sur l'observation de son procureur, elle se rendit le lendemain chez le notaire de Desrues pour lui demander quelques renseignements sur la situation de son client. Ces renseignements ne furent pas mauvais, et elle repartait le lendemain pour sa terre, après avoir fortement engagé l'acquéreur à venir examiner en détail sa future propriété.
Desrues était déjà parfaitement décidé à pousser cette affaire jusqu'au bout, certain qu'il était que ce ne serait pas à son détriment. Il partit pour le Buisson-Souef , et pour donner à
sa visite le caractère sérieux qui devait achever de surprendre la bonne foi de ses vendeurs, il s'était fait accompagner d'un notaire de Paris, M. Gobert.
M. de la Motte avait conservé de son passé le goût de la bonne chère et des joyeux propos ; Desrues qui, au besoin, savait parler, rire et boire comme un mousquetaire, acheva sur le mari la conquête qu'il avait commencée sur la Xemme ; et les deux époux ne tarissaient pas en éloges sur ce bon M. de Bury qui venait si à propos les débarrasser d'une terre qui les embarrassait.
Desrues passa dix jours au Buisson-Souef.
La veille de son départ et devant M® Ménage, notaire à Villeneuve-le-Eoi, Desrues offrit du domaine une somme ronde de cent trente mille livres ; mais comme l'époque de la liquidation de la succession Despleignes restait indéterminée, il lui convenait de demander des termes pour le paiement de la somme; il demandait donc à compter à madame de la Motte douze mille livres en signant le contrat, dix-huit mille livres trois mois après, et les cent mille livres de reliquat
en deux paiements égaux, effectués d'année en année, après la troisième année de son entrée en possession.
Desrues revint à Paris tout joyeux. Il prenait au pied de la lettre cet axiome qui prétend que «qui a terme ne doit rien. » Les échéances sérieuses étaient assez éloignées pour qu'il ne s'en souciât que médiocrement; il espérait bien faire face aux premiers paiements à l'aide de ses ressources ordinaires, et pendant les trois années de répit qu'il avait obtenues, il comptait exploiter le Buisson-Souef aussi largement qu'il avait exploité la succession Despleignes du Plessis .
Le ménage de la Motte n'était pas moins satisfait que Desrues; madame de la Motte arrivait à Paris bien peu de temps après le retour de son acquéreur dans cette ville, elle descendait dans la demeure de celui-ci, qui était rue des Ménétriers, dans un entresol de l'ancien hôtel de Saluées, et le 22 décembre 1775, elle signait un acte sous seing-privé, par lequel M. et madame Desrues de Bury s'engageaient à payer les termes convenus, mais à
une époque encore indéterminée, même pour les premiers, et qui serait fixée suivant les rentrées de la liquidation Despleignes. Seulement madame de la Motte obtenait de Desrues une somme de quatre mille deux cents livres à titre d'épingles, et pour laquelle il lui remit son billet à trois mois de date.
Ce n'était pas là ce qu'avaient espéré M. et madame de la Motte ; mais la crainte de perdre un acquéreur les rendit accommodants; d'ailleurs Desrues ne négligea rien pour rendre la fascination plus complète ; huit j ours ne s' étaient pas écoulés depuis la signature du sous-seing privé, dont je viens de parler, qu'il faisait une seconde apparition au Buisson-Souef, où il s'occupa des préliminaires de son installation avec une ardeur qui eût trompé de plus clairvoyants chicaneurs sur les détails, revendiquant certaines réserves que les propriétaires entendaient faire, en homme qui sait compter et qui veut de la marchandise pour son argent.
Cependant l'échéance du billet souscrit pour le montant du pot-de-vin, apporta au Buisson-
Souef une première déception ;' ce billet ne fut point soldé. Mais Desrues alla au-devant du danger; il courut au Buisson-Souef, rejeta son embarras sur l'interminable liquidation, se plaignit, mais plaignit davantage ses vendeurs , leur offrit généreusement, si les délais qui lui étaient nécessaires leur paraissaient trop longs, de renoncer à cette affaire, paya de ses deniers quelques créanciers importuns, et pendant les divers séjours qu'il fit au château, ensorcela non-seulement les châtelains , qui arrivaient tout doucement à ne plus se considérer que comme les administrateurs du domaine ; mais se ménagea encore , avec cette profondeur de vues qui caractérise toutes ses actions, de nombreuses liaisons avec les plus respectables ecclésiastiques du pays, qui devaient le servir indirectement dans l'œuvre ténébreuse, qui commençait certainement à germer dans son cerveau.
Cependant, si grande que fût la patience de M. et de madame de la Motte, au mois de décembre 1776, elle commença de se lasser; leur besoin d'argent était pressant, cette situation
équivoque insoutenable; madame de la Motte, malgré la nonchalance qui la caractérisait, prit le parti d'aller à Paris, bien décidée à pousser l'acquéreur dans ses derniers retranchements et à le contraindre à faire honneur à sa signature. -
Elle avait demandé à M. Joly, son procureur, de vouloir bien lui arrêter un appartement à Paris. Celui-ci lui trouva, dans la rue du Paon, auprès de la maison dans laquelle il demeurait lui-même, quelques pièces qu'une femme du rang de madame de la Motte pouvait trèsconvenablement habiter, et elle commença ses préparatifs de départ.
Mais M. de la Motte, auquel les incroyables lenteurs que Desrues mettait à s'exécuter n'avaient point fait oublier la cordialité de ses relations avec ce joyeux compagnon, crut devoir l'avertir du voyage de sa femme. Desrues répondit en suppliant madame de La Motte de ne point vouloir d'autre logis que le sien pendant son séjour à Paris. Cette dernière résista; mais Desrues, qui connaissait le jour de son arrivée, se trouva à la descente du coche d'eau; il mit
tant d'ardeur dans ses instances, il se montra tellement sensible à ce procédé que madame de la Motte ne put persister dans son refus et se décida à accepter l'hospitalité qui lui était offerte avec tant de cœur.
Madame de la Motte se trouvait si fatiguée de son voyage qu'elle se coucha en arrivant rue Beaubourg, où demeurait Desrues, et resta plusieurs jours sans sortir et sans paraître songer à l'affaire importante qui l'avait amenée à Paris.
Desrues mit le temps à prafit ; il sema habilement dans son esprit quelques doutes sur la probité de son procureur, et en même temps il donna à entendre à celui-ci que sa cliente n'avait en lui qu'une demi-confiance , de façon à l'indisposer contre elle. Il y réussit assez pour qu'à un dîner que donna Desrues, et auquel M^ Joly et sa femme assistaient, celui-ci se tînt sur la réserve et n'abordât pas la question du remboursement ; pour que madame de la Motte, ayant enfin fait prier le procureur de passer chez elle pour s'entendre sur les moyens d'arriver à une transaction, celui-ci répondît en
engageant très-froidement la daîiie à pâsséï* à son étude.
Le fils de madame de la Motte était en pension à Paris, rue Serpente; Desrues, depuis son entrée en relations avec les propriétaires du Buisson-Souef; avait été chargé de veiller sur cet enfant. Sous différents prétextes, il décida la mère à le changer de pensionnat et à le placer dans l'établissement d'un sieur Donon, rue de l'Homme-Armé. Là le fils de la Motte, qui allait avoir quinze ans , était en chambre particulière et sortait tous les soirs pour venir voir sa mère. ' "
Comme je l'ai dit, madame de la Motte était une de ces natures indolentes auxquelles répugne toute fatigue ou morale ou physique. On était au 25 janvier, et les choses n'étaient pas plus avancées qu'au jour de son arrivée. Choyée, dorlotée par les époux Desrues qui redoublaient, vis-à-vis d'elle, de soins, d'attentions et de prévenances, elle paraissait avoir complètement oublié le but de son voyage dans les délices de son engourdissement.
Le 25 janvier au soir, elle se sentit malade.
DESRUES lOTf
Après le départ de son fils qui avait passé la soirée près d'elle, elle fut prise de nausées, de vomissements et d'un insupportable mal de tête.
Les jours suivants, le malaise continua, elle ne quitta point son lit ; Desrues rassurait tout le monde et la dissuada d'appeler un médecin, prétendant, disait-il, se connaître assez en drogues pour pouvoir la traiter lui-même.
Le 30 janvier, madame de la Motte eut une seconde crise beaucoup plus violente que n'a vait été la première. Desriies se mit en mesure de préparer le remède qui devait la guérir, il fit coucher tout son monde, s'enferma dans sa cuisine, et demeura pendant plus d'une heure devant ses fourneaux.
Le lendemain matin 31 janvier. Desrues, qui semblait ne pas s'être couché, fut rencontré par Jeanne Barque , sa servante, au moment où il allait entrer dans la chambre de madame de la Motte, une tasse de tisane à la main.
Jeanne Barque lui demanda des nouvelles de la malade. Desrues lui répondit qu'elle allait tout à fait bien, que sa médecine avait eu un
résultat merveilleux, qu'elle ne demandait maintenant que du repos; et, en même temps, il l'engagea à aller porter aux enfants leurs habillements neufs d'hiver. Depuis l'arrivée de madame de la Motte, le fils et la fille de Desrues avaient été envoyés chez les parents de Jeanne Barque, charrons au Petit-Mont-
rouge.
C'était une bonne fortune pour cette fille qui visitait rarement sa famille; elle partit enchantée.
Desrues descendit alors auprès de madame Desrues qui couchait dans le salon; il la chargea de plusieurs commissions et l'engagea à rester à dîner en ville, et comme celle-ci lui faisait observer que peut-être madame de la Motte aurait besoin de ses soins,
— Non, lui répondit son mari, je suffirai à tout; d'ailleurs désormais le sommeil est pour elle le meilleur spécifique. Elle veut aller demain à Versailles; la bonne dame s'écoute un peu, il faut la laisser se ménager des forces pour cette fatigante journée.
Desrues resta seul jusqu'au soir.
Lorsque son inonde rentra, il donna d'excellentes nouvelles de la malade, fit quelques plaisanteries sur son état, et ne craignit pas d'introduire le fils de la Motte et quelques-uns des familiers de la maison dans la chambre de madame de la MottC; qui paraissait effectivement, comme il l'avait annoncé, dormir d'un profond sommeil.
Le lendemain comme la veille, il trouva moyen d'éloigner sa femme et la servante.
Vers les dix heures au matin , on sonna à la porte, mais la sonnette ne rendit aucun son.
La personne qui venait rendre visite à Desrues, était une dame Hatière, femme d'un négociant de la rue des Bourdonnais, dont le mari avait vendu des marchandises à l'ex-épicier. Comme tant d'autres , ils avaient été payés en un billet de quatre mille livres, protesté et déjà renouvelé plusieurs fois. Lors de la dernière échéance, et sous prétexte d'un renouvellement. Desrues s'était emparé du titre, et depuis cette époque, jamais on n'avait pu mettre la main sur le débiteur.
Très au fait des façons de Desrues , la dame
Hatière, qui ne se souciait pas d'être jouée une fois de plus , se renseigna chez le portier qui lui certifia que Desrues était cliez lui ; elle remonta donc et heurta avec tant de constance à la porte, qu'à la fin cette porte s'ouvrit, et le visage de Desrues se montra dans l'entrebâillement.
Il grimaçait un sourire, mais sa figure était plus jaune et plus terreuse que d'habitude, la main qui s'appuyait sur le chambranle était agitée d'un tremblement nerveux. La visiteuse le remarqua et, ne pouvant supposer que ce fût sa présence qui provoquait cette émotion, elle ne put s'empêcher de dire à son débiteur.
— On croirait que vous avez fait un mauvais coup !
Desrues resta muet et se hâta d'introduire sa créancière ; pendant qu'il fermait la porte , elle pénétra dans le salon; tous les meubles de cette pièce étaient dans le plus grand désordre ; à terre on voyait deux grandes malles tout ouvertes, et sur le carreau un drap de toile, à moitié cousu avec un gros fil gris.
Desrues se hâta de satisfaire à la réclama-
mation de la dame Hatière, et celle-ci, que ce remue-ménage avait frappée, comme l'altération des traits de l'ex-épicier, remarqua encore qu'il eut grand' peine à écrire ;le billet qu'elle venait lui demander, tant son agitation était grande.
Une heure après le départ de la dame Hatière, Desrues sortit pour revenir bientôt accompagné d'un commissionnaire; il introduisit cet homme dans la cuisine où se trouvait une grande malle qui paraissait fort lourde. 11 aida le commissionnaire à la charger sur ses épaules, et sortit avec lui en ayant soin de ne point être vu par le portier.
Arrivé près du Louvre , il rencontra sa femme, et la pria de monter chez un sculpteur de ses amis , nommé Mouchy, et de le prier de lui garder cette malle jusqu'au lendemain.
Madame Desrues obéit à son mari ; la malle fut déposée chez Mouchy, et elle redescendit pour retrouver Desrues qui l'attendait sur la place.
Tout en se dirigeant du côté de la rue Beau-
bourg, madame Desrues demanda des nouvelles de madame de la Motte. Desrues lui dit qu'elle allait si bien, qu'elle était partie le matin même pour Versailles.
En rentrant chez elle , madame Desrues trouva le ménage fait et tous les meubles remis en place.
Le 3 février, Desrues prétextant une affaire de haute importance, sortit de chez lui de bon matin et en grande toilette.
Arrivé à la hauteur des rues Geoffroy-Lasnier et des Nonains-d'Hyères , il s'arrêta devant la maison dite du Plat-d'Étain , devant laquelle se balançait un écriteau portant ces mots : cave à louer; il entra dans une des boutiques du voisinage, et s'informa du nom du propriétaire.
La maison appartenait à une dame Masson, femme d'un ancien greffier du dépôt civil ; il se rendit chez elle, et, se donnant le nom de du Coudray, s' annonçant comme un gentilhomme du Beauvoisis, se disant propriétaire d'une maison rue Montmartre , en face l'hôtel d'Uzès, il lui demanda de louer la cave, dont il avait
besoin pour déposer du vin d'Espagne qui devait arriver le jour même et pour lequel il n'avait plus de place chez lui.
Madame Masson lui répondit que cette cave ne serait libre que le lendemain. Ce retard dans la mise en possession, parut affecter désagréablement rbomme au vin d'Espagne ; cependant il fit son prix avec la propriétaire, et lui paya un quartier d'avance.
Le lendemain, le prétendu du Coudray allait
au port Saint -Nicolas, louait un baquet, et
achetait uu quartaut de cidre, se faisait suivre
par cet équipage jusqu'à une des portes du
Louvre, où il prenait, chez le sculpteur Mouchy,
la malle laissée en dépôt par madame Desrues,
Msait charger cette malle à côté ' du quartaut
et se dirigeait avec le tout vers la maison du
Plat-d'Étain.
r-En entrant dans la rue de la Mortellerie,
dans laquelle était située cette maison, Desrues
fitiune rencontra désagréable, celle d'un nommé
Mévretj négaciant, auquel il devait près de
sept mille livres. Il déguisa son trouble, alla^au
devant de son créancier, et crut s'en débarr^^r m 8
ser en lui renouvelant les promesses , dont en toutes circonstances il se montrait si prodigue ; mais Mévret, qui avait appris à ses dépens la valeur de ses promesses, ne s'y fia qu'à moitié, et fit suivre le haquet pour s'assurer de l'endroit où son débiteur déposait ses marchandises. ^ ~ :
Lorsque la petite voiture fut arrêtée devant le Plat-d'Étain ; l'homme qui la conduisait se fit aider d'un porteur d'eau pour descendre le chargement dans la cave; le quartaut se maniait aisément, mais la malle semblait des plus lourdes. Desrues du Coudray paya généreusement le voiturier et ceux qui l'avaient aidé; puis, resté seul, il s'enferma dans la cave avec de la paille, -des planches et des clous qu'il alla chercher dans le voisinage et il travailla pen- . dant près de trois heures. •-, -
Ce ne fut que le 17 février que l'on le revit dans la maison de la rue de la Mortellerie.
Pendant cet intervalle un drame, non moins ténébreux que le premier, eut un dénouement à peu près identique ; un second crime fut accompli.
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