SUITE ET FIN
i.e soir du jour où Desrues avait déposé la malle chez le sculpteur Mouchy, le jeune de la Motte s'était présenté à la maison de la rue Beaubourg pour voir sa mère. 11 fut bien étonné, la sachant malade, d'apprendre qu'elle était partie pour Versailles. Desrues, qui avait réponse à tout, lui donna des explications qui
le rassurèrent, et comme le jeune homme, bien que grand et vigoureux, se sentait légèrement indisposé, il le garda chez lui jusqu'au 10 février, où il l'emmena à Versailles sous prétexte de retrouver sa mère.
Cinq jours dans la maison de Desrues avaient suffi pour altérer profondément la santé du jeune de la Motte. Lorsqu'il se mit en route pour Versailles, il était pâle, abattu, il marchait avec peine, et ses membres tressaillaient agités par des frissons fiévreux. Desrues le réconfortait de son miai^?;;^, an lui assurant qu'il allait voir sa mère qui viendrait, probablement au devant d'eux au bout de l'avenue de Paris. Chemin faisant, il lui insinua qu'il ne faudrait pas cependant s'inquiéter s'il ne la trouvait pas à la descente de voiture ; il lui représenta qua mad^ift^ 4^ la, Mottes s W^riCjCçijpé^, 4u soin del\^i mén^geriune chaT^^,a lacoi:ia^,;n,e powir r^'iti peut-être pa^, disposer d'viri instant 3pO:i;i(i; embrasser l'enfairt qui lui était -si obei^Klilnl^ iî^ndiiisiti à raart)erge'^e;;la j]f J^Ui?rdefl^yiSjn<3t mad^Hii^. da» )la Mott^ .(Jeyait;/ dfeoit-ilj i^^nto l^ trouvçiT^j^ç^W'vayant placé au èpin dîup. Mai f^xjf
DESRUEiS- liTi
ih^)^(i^]Fti?fc î pot-i^ isëi ïîoette^ ai la Tochërcîtë^ d'un^i elà.mïibm. f;Hîifp'H;'8 i m^j^l
oolloen 'troiwia inné « daiïs dà^i riië des ili lOrangerie] 1 Ghëz, mntohiielier nominé Pecquet. ïl se donnd) à cet homme pour un nommé Beaupré qui^ ^è*^' nàiità Versaillèâ avec som néveiÉ q"a'il; allait faîre entmr ; aux^^feureèux. de; lia ghaérre;; iDccMmiïtî aveeduird^'trètot^ solspmr : jotir ipour prix de =Mr chambre , et il? y conduisit lô j our même le j ^unè^ de/[ Ja 1 Moltev stu^ùel ; il affirma que sa mère , ainsi qtfili'stvaitprésiïmé, se trouvait trop ab~ sorbéei par les^âfifeiresi pour, vëiiit leivoj^r lé jduir mimeUiiniff rjuoj - î-b m; ini./el ito
i; lie i-etod-emaifirtie cette; instaJlatilO'n ile. jemnei hcïmmd alfeiti beaucôtip plus mal queîla veilleDÎ Desrues avait déjà eu soin de prévenir la feinnii©) de) ^mn îWterqu^iLiredoulaiit une petite 'férdle pour ssoàmpYeuf rm^isf qw0y< ' Dieu jineToij étânii médémuv' iiî 'e^péi^àitrbien; ririouïphérffdtL oilalI^T l'émpècherjdiaboutiri En 'mêpe tempe) etta^p disaittîl^rde ûiénàgér la ^nsibilité de cet eài-j fateb, dll firiiait! cette ifemmeidei dire ^son nev^? quej la onjère de celuifdi |étalit veî|-ue rpounf leivoir» 1 peuda^tr^u'il idtDtoaitf vèt-quev 4© >sâichant f bui^ 1
frant, elle était partie sans vouloir le réveiller. La femme Pecquet s'acquitta religieusement de la commission ; elle était profondément touchée de la tendresse que le faux Beaupré manifestait pour son pauvre neveu.
Le soir, le prétendu oncle se fit acheter de la manne et du sel de nitre. La femme du tonnelier lui ayant fait observer qu'il serait peutêtre prudent d'appeler un médecin.
— Ne le suis-je pas, répondit l'oncle, et quel autre le soignerait avec le même dévouement. Hélas! ajouta- t-il avec un profond soupir et en levant au ciel ses yeux tout humides de larmes, si cela dure toute science terrestre sera inutile, et ce sera un prêtre qu'il faudra appeler! . ' ^ '
Il ajouta encore qu'il avait découvert que ce malheureux jeune homme était en proie à une maladie honteuse qu'il cachait; qu'il avait découvert dans ses poches des remèdes secrets qui avaient sans doute contribué à empirer sa situation; et, en même temps, il multiplia tellement les marques du plus vif désespoir que les époux Pecquet redescendirent chez eux
remplis .d'admiration pour ce brave homme dont les sentiments les avaient édifiés.
Le lendemain, il annonça à ses hôtes que le malade allait mieux et que décidément il espérait le sauver; mais, sur le midi, pendant que Pecquet travaillait à son atelier, il entendit la voix de l'oncle du jeune homme qui appelait au secours, et suppliait, avec une voix lamentable, qu'on lui apportât un pot d'eau.
Il monta précipitamment avec sa femme.
Le jeune homme était affaissé sur son lit, la figure cadavéreuse, les yeux fermés, et le faux Beaupré s'efforçait de le ranimer en lui faisant respirer un flacon de sels ; mais bientôt la respiration du malade devint stridente, c'était le râle de l'agonie; l'oncle, qui s'était jeté à genoux, et qui priait et qui sanglotait tout à la fois, supplia la femme Pecquet d'aller chercher un prêtre.
M. Manin, curé de Saint-Louis, arriva quelque temps après; mais le jeune homme ne reprit pas connaissance et mourut vers neuf heures sans avoir pu recevoir le viatique.
La douleur de Desrues paraissait si vio-
lente, que le sieur Pecquet dut le soutenir pour Taider à descendre l'escalier; le soir il voulut ensevelir son neveu de ses propres mains et le tonnelier l'aida dans cette funèbre tâclie. '
Le lendemain il se rendit à la paroisse Saint- Louis , où il déclara le décès de Louis- Antoine, fils de Jacques Beaupré de Commercy, et de demoiselle Marie-Hélène Magny, décédé à l'âge de vingt-deux ans ; prit un extrait de l'acte mortuaire et pria le curé de faire à son pauvre neveu un enterrement décent mais fort simple, le malheureux ayant, disait-il, plutôt besoin de prières que d'apparat. En même temps, il donna six livres pour des messes et six livres pour les pauvres.
Desrues suivit, accompagné de Pecquet, la dépouille mortelle de l'infortuné jeune homme au ciipaetière de Satory ; après la cérémonie, il donna un louis au tonnelier pour ses peines, revint avec lui rue de l'Orangerie, fit un paquet des bardes du défunt, annonça à ses botes qu'il viendrait les prendre dans quelques jours, mais qu'il avait bâte de partir pour
prévenir l'arrivée de la mère, qui pouvait être à Versailles d'un instant "k l'autre et à laquelle il voulait épargner un coup aussi terrible.
Trois heures après, en effet, Desrues rentrait dans son appartement de la rue Beaubourg avec là physionomie radieuse d'un digne négociant qui vient de terminer une bonne petite affaire.
Cependant le dépôt qu'il avait à Ja cave de la rue de la Mortellerie ne le laissait pas sans inquiétudes , car, le lendemain de son retour de Versailles, il se rendait chez la propriétaire de la maison du Plat-d'Etain.
Madame Masson accueillit très-bien son nouveau locataire, mais elle lui annonça que Rogeot, le porteur d'eau qui demeurait dans la maison , avait remarqué que son chien s'arrêtait devant la porte de la cave chaque fois qu'il passait dans l'escalier et grattait sur le seuil en hurlant à la mort.
Desrues du Coudray fit des gorges chaudes sur la crédulité superstitieuse de ce brave homme ; mais il n'en conclut pas moins que
son secret était en danger, et étant sorti de chez la dame Masson, il se dirigea vers la place de Grève, où il proposa à un ouvrier, qui attendait là qu'on vînt l' embaucher, de lui donner trois livres pour creuser un trou dans une cave qu'il avait dans le voisinage.
L'ouvrier ayant accepté. Desrues l'emmena au Plat-d'Étain, muni d'outils convenables et l'introduisit dans la cave. Bien que nous n'y ayons vu introduire que deux objets, elle en contenait trois lorsque le faux du Coudray y pénétra avec son maçon : un quartaut de vin, une malle qui paraissait vide et un ballot soigneusement entouré de paille que Desrues dit à l'ouvrier contenir du vin d'Espagne. C'était ce ballot qu'il s'agissait d'enterrer, parce que, disait le propriétaire, le vin d'Espagne gagne rapidement en qualité lorsqu'il est dans la terre.
L'ouvrier se mit à l'œuvre.
Pendant qu'il travaillait. Desrues, assis sur une des marches de l'escalier, le regardait faire, l'encourageant par toutes sortes de lazzis, lui versant force rasades, et assaisonnant sa belle
humeur de quelques relrains grivois, enfin paraissant, dit cet homme dans sa déposition, un bon compère.
Lorsque le trou fut suffisamment profond. Desrues aida le maçon à descendre le ballot dans la fosse ; lorsqu'il s'agit de le recouvrir de terre, il mit la main à la besogne, comme un homme qui a hâte de voir se terminer l'ouvrage qu'il commande ; enfin, lorsque le trou fut comblé, il piétina dessus pour égaliser le sol, et cela en prenant toutes espèces de postures comiques et en les accentuant des grimaces les plus bouffonnes.
Mes lecteurs ont certainement déjà deviné que c'était la malheureuse madame de la Motte, que le faux du Coudray avait transportée dans la grande malle, puis ensevelie dans le volumineux ballot qu'il enterrait à cette heure; que c'était sur la tombe dans laquelle il comptait bien avoir enfermé à jamais le cadavre de sa première victime qu'il dansait avec une joie qui doit donner l'idée des instincts de ce cannibale.
Il paya l'ouvrier et k conduisit jusqu'à la
ruB du T^î^fU^gadBt^ JêCfcii, de fe^nà emti pêdie^e. qu'il eût ^ aucniie r eoinmun΀a*tioR àveçr[ les habitants de la maison du Platr^d'ÉtsiÎBîyj refvirit à 6a; ca^e ; m$û wl [ çK^n^îEiissionimiî^^iqiai pœit la nialler YÎde^'^ert la poa*te chez ui^iMfiooKîieï'i diiiLÇtiiai des Miramîoii:es, auquel M-' deiaMoitief) a^i^t rfeit ,Taî^e;eQijQnxan,do d^ potérîa ;dâiyai^ejl0 ) eipah^lléerfetiçonduite a;n çûcte d'ean;poiUiar?$'^r cjfciepiiïîie]? i^rer^Je ^isson-^Bouelijroo Ji'np 8:141^7 oDesyiqie^ n'était encom qu'àla îtioitté-inie) $an tâeh^^r l il [ liai = o^stait ; à > s'emparqr ; ; de ; 1 la tproiat-; qu'il M^t ;<M]ip^QttéerAe i la dépomUeud^s êtres qu'il avait si audacieuseni!Çïlfcifaitp.dispii#i raître, et M^s0m id;a®^ là] $ecoBde partie d^/âO^ œuvre que nouss je ;V0r)e(])m;d!épla5rQri toutes ressources de soii génie :à'A#Ti^U[@j.) juâ of 9.0 p Il commença par; uQpandrç .sdurdemtotidesi calomnies qui expliquai^ntr 1^ di^paritionrièii subite, si inexplicable de ti]çadamie: de lia. Mo>ttey) il insinue qu'elle n'est allée: à/ViersaiHeêrqti^b pour rejoindre un ancien amant J /et îqli'ieltepsta partie avec lui aussitôt qu'elleolf'é&tl)tro]ivée!J nantie du prix du Buisson-Souef .qtiefilmv') Desrues, a versé entre ses mains. '! {rvB-i il
ui-l^^ïBlemè temps^ il pî^i^ poUî^' la pi^-^ BOiière fois^ titi acte Sôiis seiiïg-piivév éoiiiètataïrt la /veiïtè ' définitive dtli. Bm^sony ^ le payemerrt ^è la somme de oenl (piatfe mille livres que mp,dàme de la 'Mbtte^ ^déclarait avoir teôiiê ■ ëii espèces ; il^ spécifiait l 'aîiimMiori^ de totis^îigaA ^emenls ^ aùt érifeilrs éOïïtt^ctés rpour ^M''^ 4ïfôme caiise et il était -signé' pâii les ép6u?l Desriiës et par iMaîie ^eririêr ; = ^feiuMe \ Sàint-Eatist ' iiè ' 4à Mdttiev/iM ■'■■■ '^i-^iî^v^^'^ ■ •■ -^--?
i^ii; Cette 'troisième^ signature, comment Desrues Ifavait-il obtenue ? Était-elle l'œuvre- d'uà liàussairé ? L'avait-il extor(piée à la ' mourante pendant les défaillances de cette tî^ékgoiiiè tfui; n'euti quel i 'einpoisoimeui^ pour témoin: ? ^ Gè |)oint est rèstiô ;un Imystére que lés débats ifo^i pas éolàircii "'-' '^^■
Mais, sur ces entrefaites, la liquidation dé là bélèbre 1 succession Despleignes du Plessis avait enfin abouti. Tous les cbâteaux en Espagne^ dont depuis tant d'années Desrues bernait la crédulité de ses créancieî'Sy s^étaient fondùâ et résijimés. en une somme ^àe viïigt-quatre mille livre» vî versée entrie: sê>s^ medîi^l- Il î)rëssëntaîi
que, lorsque les contestations qu'il prévoyait se produiraient, cette somme de vingt-quatre mille livres ne saurait justifier l'important versement qu'il prétendait avoir fait dans les mains de madame de la Motte; il savait que la désagréable curiosité de la justice irait certainement jusqu'à s'enquérir du Pactole où il avait puisé les cent quatre mille livres ; il clierclia le moyen d'opposer au moins un argument aux soupçons qui devaient se produire.
Il comptait parmi ses connaissances un M. Duclos, qui consentit de bonne foi, et dans le seul but de lui ménager une garantie sur la terre du Buisson-Souef, qu'il prétendait avoir achetée et soldée trop légèrement, à accepter une obligation fictive de cent mille livres, dont le contrat fut passé chez M'' Provost, notaire, et signé de Desrues et de sa femme.
Cette précaution prise, le petit épicier se crut maître de la situation et parfaitement en état de revendiquer une terre qu'il avait achetée et payée à beaux deniers comptants. Cependant un point embarrassait encore cet homme profond et qui n'abandonnait rien à l'imprévu.
Le sous-seing privé avait été signé en vertu de la piocuration donnée par M. de la Motte à sa femme, trois ans auparavant et lorsque pour la première fois ils avaient décidé de la vente du Buisson-Souef. Mais cette procuration, la la validité du dernier acte exigeait qu'elle fût entre ses mains, et elle était restée déposée chez M^ Joly, le procureur de M. de la Motte.
Desrues sentait si bien que l'absence de cette pièce allait devenir le côté faible de ses combinaisons qu'il se décida à une démarche dangereuse et qui devait le perdre.
Sous le prétexte de payer à W Joly les frais et débours de la vente du Buisson-Souef, il alla chez le procureur; et comme celui-ci s'étonnait que madame de la Motte se fût passée de la procuration demeurée dans son étude, Desrues sans se départir de la naïve bonhomie qu'il savait si bien donner à son masque, pria M^ Joly de lui abandonner cette pièce, en lui donnant à entendre qu'il saurait récompenser magnifiquement le petit service qu'il attendait de lui.
M® Joly repoussa avec indignation cette proposition ; et, en même temps, les vagues soup-
1^ DESÏlUîlS
cens q[ii*ir à?vait côneus iôiichant l' authenticité d'un acte passé en des circonstances si étranges |)tirent de la consistance : il soupçonna tout au moins une fraiide; et Desrues ayant audacieusement présenté requête au lieutenant-criminel pour obtenir, ^àr V%i(ès judiciaires , 'la^ k^mise entre ëei3 mains dé fei/ J>ièeë M lalsant'défâkfc, le procureur oppësé-iiii: réMâ^pérémptoirè à là signification dé l'iiuiègîèr et ^ déclara p3^ à soutenir le réferéJ;'^--"-!-^''--^ -^ 'uaty^ivb n^ii-, ^*a:"j:4 : Dès le jour mêïne, 'il 'Éîktlt â Mi 'd§ M 'Méfié pour le prévenir de la tentative de Desrues et M^ communiquer les suppositions : q;u' elle lui avâit^suggérééSi/^'^^'^'^^ ^'-^^ s;tiiy^ i^vl 'My mnoé^M "Lé pauvre géntilliomme était bien inquiet^ et M^ nialbeureu^t. Depuis trois semaines ^/^'ii était sans nouvelles directes dé sa femnié, et leè lettres qu'il lui envoyait restaient sans réponse. V Deux fois Desrues lui avait écrit r la pi^é^ îâière pour M annoncer le prétendu voyage de madame de la Motte à Versailles, la secoïlde aflii de calmer les appi^éhensioùs: qu'il mairÉ-^ festait en lui parlant du très-prochain retour de celle-ci à pé;ri#liû^^^xttoiîi^.^^
Le lendemain du jour où la missive du procureur Joly était venue ajouter à ses angoisses, il reçut une visite à laquelle il ne s'attendait guère : celle de Desrues en personne.
A mesure que les difficultés s'amoncelaient, que le péril grandissait, le petit homme redoublait d'activité et d'énergie. Le soir mênae de la déconvenue qu'il avait essuyée chez M® Joly, il se décide à aller au devant de l'orage qui se forme à l'horizon, et il part pour le Buisson- Souef.
Son entrevue avec M. de la Motte reproduit exactement la fameuse scène du cinquième acte de Tartuffe^ mais Desrues se montre bien supérieur dans la réalité à son émule de la fiction. Gomme lui il agit en maître ; comme lui il commande dans la maison dont il va chasser le véritable propriétaire ; mais il ne se laisse pas ^ enivrer par le succès au point de laisser tomber son masque et d'oublier son rôle; il se garde bien de pousser la fermeté dans le maintien de ce qu'il appelle ses droits jusqu'à la brutalité ; aux reproches , aux injures de sa victime , il oppose le calme d'une conscience pure ; il ré-
pond avec une douceur si admirablement jouée qu'elle laisse son antagoniste tout interdit ; il le plaint, il gémit sur la cruelle position que vont lui faire les torts d'une épouse coupable ; il va jusqu'à lui offrir sa bourse, jusqu'à s'engager devant les assistants à servir une rente de trois mille livres à ce bon M. de la Motte si cruellement dépouillé par sa femme adultère.
Ce sublime de la fourbe auquel le génie de Desrues venait d'atteindre devait être inutile. Ses hommes de loi ne crurent pas pouvoir se passer de la procuration ; ils l'engagèrent à retrouver madame de la Motte dont la présence mettrait fin à tous ces tracas. Il le comprenait bien lui-même, et cette conviction lui inspira l'idée d'une nouvelle supercherie qui dépassait en audace toutes celles que nous lui avons vu mettre en œuvre.
Revenu à Paris, il sent la terre qui brûle sous ses pieds. M. de la Motte y est arrivé presqu'en même temps que lui : il a vu sa famille, ses amis dont quelques-uns occupent de grandes positions dans la haute magistrature; il va
trouver aide et appui dans leur expérience et dans leur influence. Déjcà-, ils disent hautement que cette histoire de la fuite de madame de la Motte avec un amant est une fable ; une plainte en supposition de vente et en suppression de personnes est déposée au Châtelet ; Desrues n'a pas une minute à perdre ; il retrouvera madame de la Motte!!!
Le 5 mars, il part pour Lyon dans un cabriolet de poste ; il y arrive le 7 à cinq heures du soir.
Le lendemain, une dame d'une grande taille, vêtue d'une robe de soie noire avec une garniture et des agréments en chenille de couleur marron, d'un manteau de taffetas dont le capuchon lui couvrait tout le visage, se fit introduire dans le cabinet de M. Baron père, notaire, rue Saint-Dominique. Elle lui dit qu'elle était madame de la Motte, de Villeneuve- le- Roi, près de Sens, qu'elle voulait envoyer à son mari, M. Saint-Faust de la Motte, écuyer du roi, une procuration à l'effet de l'autoriser à toucher les intérêts d'une somme de trente mille livres qui leur restait due sur la vente
de leur domaine , et elle le pria de lui faire libeller cet acte.
Le notaire exigea qu'elle produisît une autorisation maritale, et, à défaut de cette autorisation, qu'elle se fît accompagner de deux témoins domiciliés à Lyon. La dame se retira en annonçant qu'elle allait chercher ses témoins.
Remontée dans le fiacre qui l'avait amenée, elle questionna le cocher et lui demanda l'adresse d'un autre notaire. Cet homme lui indiqua M. Pourra, place des Carmes, chez lequel elle lui demanda de la conduire.
M. Pourra était absent, et ce fut sa femme qui reçut la visiteuse. La tournure de celle-ci était si étrange ; elle affectait si visiblement de cacher son visage en se tenant dans l'ombre, que madame Pourra l'examina avec une curiosité toute féminine. Elle paraissait avoir une quarantaine d'années; sa peau était jaune, ses yeux petits, noirs et fuyants, sa bouche grande et ses lèvres minces. Introduite près du notaire , qui était rentré , elle lui présenta sa requête en s' appuyant de la recommandation
de l'un des négociants les plus honorables de la ville.
M. Pourra, moins difficultueux que son collègue, consentit à rédiger la procuration; elle en demanda deux expéditions, se fit remettre l'une et chargea le notaire d'adresser l'autre à un M. Ségar, curé à Villeneuve-le-Eoi, et parent de M. de la Motte.
Cette pièce arriva à Villeneuve le 11 mars, et le curé s'empressa de l'envoyer au lieutenantgénéral de police.
La manœuvre était si habile que la justice, qui avait déjà pratiqué ime descente au domicile de Desrues, hésita et ne fut pas éloignée de croire à l'existence de madame de la Motte. Cependant, il était si extraordinaire que cette dame, qui n'hésitait point à fournir une indication qui pouvait mettre son mari sur sa trace, n'eût pas fait accompagner le paquet d'une lettre, que l'on donna l'ordre de s'assurer de la personne du petit épicier.
Desrues fut arrêté le 13 mars. Du fond de sa prison, il s'agitait encore et n'avait point renoncé à l'espoir de gagner la partie. Sa femme.
qui avait obtenu la permission de le visiter, le secondait dans ces efforts suprêmes avec la soumission aveugle qu'il était parvenu à inspirer à la pauvre créature.
Le 7 avril, un ami de M. de la Motte, M. Dubois, procureur au Parlement, recevait, par la poste, une lettre ainsi conçue :
(( Une dame de vos amies, m'a prié. Monsieur, de vous remettre en confiance ce paquet en passant dans ce pays. J'ai été pour m' acquitter de cette commission; je n'ai pas eu l'avantage de vous trouver. Comme je suis pressé de partir je vous l'envoie, et vous réitère ses instances de le garder secrètement jusqu'à ce qu'elle vous marque elle-même l'envoi qu'elle en veut faire. Elle est bien dans le cbagrin. Son fils, le chevalier, a la petite vérole, jointe à la fatigue du voyage. Voilà ce qu'elle m'a chargé de vous dire.
» J'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre humble serviteur,
» Le Marquis de EoJOmE. »
A cette lettre on avait joint le premier sous-
seing, passé entre les époux de la Motte et Desrues, et quatre billets au porteur dont chacun était de dix-neuf mille cinq cents livres.
Cette ruse in extremis était trop grossière, elle n'abusa personne, mais motiva l'arrestation de la femme Desrues, et une seconde perquisition qui fut pratiquée au domicile de celui-ci.
Dans cette perquisition, on découvrit une montre d'or, que la femme et la servante de Desrues reconnurent pour avoir appartenu au jeune de la Motte, et les magistrats ne doutèrent plus qu'ils ne fussent sur la trace d'un grand crime.
Cette malheureuse disparition, les péripéties de cette funèbre aventure occupaient tout Paris. Il est probable que les allures suspectes du faux du Coudray avaient tardivement éveillé quelques soupçons dans l'esprit de ceux qui l'avaient aidé à emménager dans sa cave, car bien avant que la justice eût songé à opérer une descente au Plat-d'Étain, le bruit s'était répandu dans Paris que madame de la Motte était enterrée dans une maison de la rue de la Mortellerie.
Avertis par cette rumeur, les magistrats ordonnèrent une perquisition dans la cave du Plat-d'Étain. Les traces de fouilles récentes indiquèrent Texcavation que Desrues avait fait pratiquer; aux premiers coups de pioche on rencontra le ballot. Il contenait, sous la paille qui en déguisait la forme, une espèce de cercueil fait en planches mal ajustées, dans lequel se trouvait le cadavre d'une femme, dont la tête était enveloppée dans un carré de grosse toile.
Ce corps, bien qu'il fût dans un état de décomposition fort avancé , fut bientôt reconnu pour celui de madame de la Motte.
Convaincus du premier meurtre, les magistrats poursuivirent activement, à Versailles, leurs investigations, certains qu'elles leur fourniraient la preuve du second. On consulta la liste des décès qui avaient eu lieu vers l'époque du voyage du jeune de la Motte dans cette ville, et, sans s'arrêter à la différence d'âge qui existait entre celui dont on cherchait les traces et la déclaration que Desrues avait donnée à la paroisse Saint-Louis, on alla droit au ménage
Pecquet, qui raconta dans tous ses détails la mort du prétendu Beaupré.
L'exhumation fut ordonnée, et le corps du jeune homme décédé rue de l'Orangerie fut reconnu comme l'avait été celui de madame de la Motte, sa mère.
Mis tour à tour en face des restes de ses deux victimes , Desrues nia tout. — Pour l'une , il affirma plus que jamais qu'elle était vivante, qu'il l'avait vue à Lyon; pour l'autre, il prétendit que le jeune homme était mort de mort naturelle; que, pour échapper à la responsabilité que lui faisait encourir cet événement, il s'était décidé à cacher le décès et à faire enterrer le défunt soas un nom supposé.
En présence des témoins qui commençaient à surgir de toutes parts, il opposa les dénégations les plus formelles à leurs allégations ; son assurance et son calme ne se démentirent pas un instant.
On le confronta également, revêtu d'une toilette de femme, avec les témoins venus de Lyon. Aucun d'eux, et pas même madame Pourra, qui avait observé si attentivement l'ori-
ginale étrangère, ne put affirmer que ce fût là la personne qu'ils avaient vue. Cependant, Desrues était trop habile pour avoir remis à une fille équivoque le soin déjouer un rôle de cette importance dans ce sinistre imbroglio, lorsque la moindre bévue de sa fondée de pouvoir pouvait lui coûter la tête , et il demeura probable qu'il s'était chargé de représenter lui-même celle qu'il avait assassinée.
Le 28 avril, sur le rapport du conseiller d'Outrelmont, le procureur général de La Chaise lança son réquisitoire, et le 30 avril la sentence fut prononcée.
Elle portait que Desrues, convaincu d'empoisonnement sur la personne de madame de la Motte et de son fils, ferait amende honorable devant la principale porte de l'église Notre- Dame de Paris: qu'il y serait mené dans une charrette portant devant et derrière cette inscription : Em]poison7ieur de dessein prémédité ; qu'il serait vêtu d'une chemise, aurait la corde au col et dans la main droite une torche du poids de deux livres ; qu'après avoir reconnu son crime, il devrait demander pardon à Dieu
DESRUES Wi)
et à la justice ; puis, qu'il serait conduit à l'échafaucl dressé en Grève, et là, aurait les bras, les jambes, les cuisses et les reins rompus vifs, et à l'instant serait jeté dans un bûcher ardent au pied de récbafaud et ses cendres jetées au vent ; que ses biens seraient confisqués , et au préalable une somme de deux cents livres prélevée pour amende envers le roi, et une autre somme de cinq cents livres pour faire prier pour le repos de l'âme de ses victimes.
Desrues interjeta appel au Parlement, qui, le 5 mai, mit l'appel à néant.
Le 6 mai, il fut mis en la chambre de la question. Tandis qu'on l'y conduisait, il ne manifesta ni terreur ni inquiétude, et discuta avec le greffier quelques-uns des considérants de sa sentence.
On lui lut son arrêt, on l'assit sur la sellette et on lui mit les brodequins.
Au premier coin, il s'écria : «Ah! mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi! Faut-il que je sois accusé comme cela. Mais j'ai dit la vérité, mon Dieu, donnez-moi la force de la soutenir. »
Au second coin, il poussa plusieurs cris inarticulés; puis il fit un effort et dit encore d'une voix résignée : « Mon Dieu , donnez-moi la force de soutenir la vérité. »
Au troisième coin : a Aïe, mon Seigneur ! Il n'y a pas autre chose que d'avoir caché la mort; je ne puis avouer ce qui n'est pas. Je ne suis point coupable du poison. »
Au quatrième coin, il répéta : « Oui , mon Dieu, vous savez bien, vous, que je n'ai point mis de poison. Elle est morte par une révolution de nature ; le fils n'a point voulu qu'on appelât les médecins. »
Sa fermeté ne se démentit pas pendant la question extraordinaire dont il subit également les quatre coins, en ne cessant de soutenir qu'il était innocent, que la mort de madame de la Motte et de son fils était naturelle et en appelant à Dieu de l'erreur judiciaire dont il se disait la victime. Aux portes du tombeau il conservait sa détestable hypocrisie ; il mourait, Desrues, •comme il avait vécu, essayant non-seulement de mentir aux hommes, mais de tromper Dieu. On l'avait transporté dans la chapelle, il priait
à haute voix avec de grands élans de ferveur, et de temps en temps il s'interrompait pour le prendre à témoin de son innocence ; il lui demandait un miracle qui la manifestât aux yeux de tous, offrant sans regret sa vie en holocauste pourvu que sa mémoire fût lavée des crimes qu'on lui reprochait.
A une heure de l'après-midi, l'exécuteur se présenta.
« Depuis deux mois, dit Charles-Henry Sanson dans ses notes, il n'était question que de Desrues dans Paris. Lorsqu'on l'avait conduit rue de la Mortellerie, pour le mettre en présence de la dame qu'il avait fait mourir par le poison, l'affluence du peuple était si grande, l'indignation de tout le monde si violente, qu'il fallut appeler deux compagnies des gardes françaises pour tenir cette foule en respect. J'étais peut-être le seul dans la ville à ne point partager cette curiosité; car les détails que l'on donnait sur la façon dont il avait tué son monde, m'inspiraient pour lui autant de dégoût que d'horreur. Il est vrai aussi que, d'après ce que le commissaire Mutel m'avait raconté, il
était clair que je le verrais tôt ou tard, trop tôt pour lui. Le 5 du mois de mai, M. le lieutenant criminel Bachois de Villefort me fit avertir de tout préparer pour le supplice de Desrues, et le lendemain, qui était le 6, j'allai pour le prendre au Châtelet. Il se contait tant d'histoires sur ce Desrues ; on lui attribuait tant de morts que, bien qu'il fût dit que toutes ses victimes avaient été dépêchées par le poison, je ne pouvais m' empêcher de me le figurer comme un homme d'une certaine puissance; je ne fus donc pas peu surpris lorsque je vis sur le matelas de la question un petit être, si maigre et si chétif, qu'avec sa figure sans barbe et toute ridée comme une vieille pomme, on pouvait bien le prendre pour une vieille femme. Le tortionnaire, qui était là, me dit que, tout malingre qu'il paraissait, il avait enduré les huit coins de l'ordinaire et de l'extraordinaire avec un courage surprenant. Effectivement, il ne paraissait pas trop abattu, et il priait d'une voix qui était faible, mais pourtant très-distincte. Je m'approchai et je lui dis, en le saluant, qu'il était
l'heure. Il me demanda où je prétendais le conduire, et, comme je ne répondais pas, il dit à plusieurs reprises et très-vite : « A la Maison-de-Ville ! à la Maison-de-Ville ! Je veux dire par écrit, comme j'ai dit par ma bouche, qu'il n'y a pas de poison. »
» Il pleuvait grandement depuis la veille, et j'avais dû faire couvrir le bûcher. Au moment où nous montâmes dans le chariot, cette pluie redoubla, jamais je ne l'avais vue tomber si drue^ et si serrée. Cet homme qui, après de si lâches crimes dont il était dûment convaincu, ne témoignait ni repentir, ni contrition, et s'en allait à Dieu comme un relaps, ne m'inspirait pas grande pitié ; cependant son maigre petit corps grelottait si fort sous son mince habit de taffetas, que je ne pus me défendre d'un mouvement de compassion; l'huissier Favreau avait un parapluie, je le lui demandai et j'en abritai le malheureux.
» Pendant le trajet, il ne cessa de parler; tantôt il récitait des prières et des litanies, et tantôt il causait de son jugement, s'adressant à M. Bender ou à moi, et disant toujours qu'il
n'avait pas empoisonné la dame, qu'elle était morte de sa belle mort, qu'il n'avait eu qu'un tort dans cette affaire, celui d'avoir voulu caclier le corps.
» Lorsque nous fûmes en Grève, je fis, à sa prière, arrêter le chariot devant la Maison-de- Ville, il monta en la chambre, où il écrivit longuement son testament de mort.
» Comme trois heures sonnaient, on le descendit et on le porta sur l'échafaud; sa figure était devenue aussi jaune que la peau d'une orange, comme l'est celle d'un homme qcd a la jaunisse; mais il était calme et ne tremblait pas. Pendant qu'on lui déliait les bras, pour pouvoir l'attacher sur la croix de Saint- André, il regarda dans la foule et salua plusieurs personnes de la main; puis il aida mes aides à le déshabilUer, ce qui donna quelque peine, car , malgré le parapluie , il avait été fort mouillé.
» On l'attacha en croix; alors il demanda à M. Bender de lui faire baiser le crucifix; ensuite il regarda fixement un de mes valets, nommé Bastien, qui, devant tenir la barre,
l'avait prise dans la main et il lui dit : « Faites vite. »
)) Bastien le frappa d'abord aux bras, puis aux jambes et aux cuisses; à chaque coup il poussait de grands cris; mais au coup de la poitrine, ses yeux demeurèrent ouverts, il ne bougea plus, et on brûla son corps comme l'ordonnait le jugement. »
m li)
L'affaire du collier de la reine est tellement connue , qu'il me semble inutile d'en détailler tous les incidents préliminaires, d'ajouter quelques présomptions aux présomptions par lesquelles on a essayé d'expliquer les mystères de cette ténébreuse intrigue qui compromit si fatalement la majesté royale, au moment où la
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fermentation des passions populaires commençait d'ébranler le trône dans ses bases.
Je me bornerai donc à rappeler très-succinctement les faits qui déterminèrent l'arrestation de monseigneur le cardinal de Rohan, du sieur de Cagliostro, de M. Eetaux de Villette, de la demoiselle Oliva , et qui livrèrent madame Jeanne de Valois , comtesse de la Motte ; à l'exécuteur des hautes œuvres.
Un jour, madame de Boulainvilliers, femme du prévôt de Paris, avait rencontré dans le village de Saint-Léger-sous-Bouvray, en Bourgogne, une petite fille qui lui avait dit, en lui tendant la main :
— Ma belle dame, pour l'amour de Dieu, faites l'aumône à la petite-fille des anciens rois de France.
Ces paroles étonnèrent madame de Boulainvilliers ; elle fit arrêter son carrosse et demanda à l'enfant l'explication de cette singulière formule de mendicité.
Le curé du village, qui passait par là, s'approcha et raconta à madame de Boulainvilliers que cette enfant disait vrai, qu'elle descendait
directement de Henry de Saint-Rémy, fils naturel de Henri H et de Nicole de Savigny.
Madame de Boulainvilliers , poursuivant ses recherches, apprit que l'enfant était une orpheline , qu'elle se trouvait à la charité publique. Elle l'emmena à Paris ; d'Hozier examina sa généalogie, et il fut reconnu par lui que la petite Jeanne de Valois, son frère et sa sœur, étaient bien légitimement possesseurs de la généalogie qu'ils s'attribuaient.
Un mémoire fut présenté à la reine et à M. de Maurepas par M. le duc de Brancas-Céreste ; sur ce mémoire, trois brevets de pension furent accordés aux enfants ; le garçon fut mis dans la marine : il mourut lieutenant de vaisseau sous le nom de baron de Saint-Eémy de Valois.
En 1780, Jeanne de Valois épousa un garde du corps de Monsieur, qui se nommait le comte de la Motte.
M. de la Motte n'avait pour tout bien que ses appointements, la dot de sa femme se résumait en une pension assez mince , la fortune du ménage était loin d'être en proportion avec les goûts de luxe et de dissipation des deux
époux. Dévorée du désir de briller, madame de la Motte ne tarda pas à chercher dans l'intrigue les ressources qui lui manquaient.
C'était, dit l'abbé Georgel, dans ses mémoires, une femme, qui sans avoir l'éclat de la beauté, se trouvait parée de toutes les grâces de la jeunesse. Sa physionomie était spirituelle et attrayante , elle s'énonçait avec facilité; un air de bonne foi dans ses récits, mettait la persuasion sur ses lèvres ; ses dehors séduisants cachaient l'âme et les talents magiques de Circé.
La protection dont monseigneur le cardinal de Eohan honora madame la comtesse de la Motte, fut-elle complètement désintéressée dans son principe? On serait tenté de supposer le contraire en se reportant aux mœurs légères de l'élégant prélat ; on est d'autant plus fondé à croire le contraire que, d'après son panégyriste lui-même , les générosités de M. de Rohan envers la comtesse , atteignaient déjà le chiffre énorme de cent vingt mille livres avant l'affaire du collier.
Quoi qu'il en fût, admise dans l'intimité de son bienfaiteur, madame de la Motte put pé-
nétrer les secrètes aspirations de l'ambitieux prélat ; elle reconnut que M. de Rohan ne visait à rien moins qu'à jouer, auprès d'une princesse belle et spirituelle , accusée de dominer son mari, le rôle que le cardinal Mazarin avait joué auprès d'Anne d'Autriche; elle flatta sa manie, elle échafauda sur cette découverte les bases de sa fortune à venir.
La simplicité presque niaise avec laquelle M. de Eoban tomba dans le piège que lui tendit l'intrigante, peut donner la mesure de l'étrange illusion qu'il se faisait sur sa valeur personnelle.
Elle parvint à persuader au cardinal qu'elle éltait dans l'intime -familiarité. de la reine; que, pénétrée des rares qualités qu'elle avait découvertes dans l'âme du grand-aumônier, elle en avait parlé à cette princesse si souvent et avec tant d'effusion, qu'elle avait dissipé toutes les préventions qui, depuis sa malheureuse ambassade à Vienne, le tenaient en disgrâce; que ses insinuations avaient eu tant de succès, que Marie- Antoinette permettait à M. de Rohan de lui adresser sa justification ; qu'ensuite elle
désirait avoir avec lui une correspondance qui resterait secrète, jusqu'au moment favorable pour manifester hautement la bienveillance de la souveraine ; que madame la comtesse de la Motte deviendrait l'intermédiaire de cette correspondance, dont les suites et les effets devaient nécessairement placer le cardinal au sommet de la faveur et du crédit.
Madame de la Motte avait-elle vraiment accès auprès de la reine ? La plupart des historiens, et madame Campan, la première, l'ont nié de la manière la plus formelle ; les pamphlets du temps l'ont prétendu; mais il ne faut voir dans la plupart d'entre eux que l'œuvre des haines qui commençaient à s'amonceler autour de la pauvre souveraine et ne s'arrêter qu'aux probabilités. Or, s'il est possible que madame de la Motte ait été quelques ois admise dans les petits appartements, il serait absurde d'en conclure que Marie-Antoinette avait pu la choisir pour la confidente de ses pensées les plus secrètes, de ses désirs les plus intimes. S'il en eût été ainsi, du caractère dont était Jeanne de Valois, elle n'eût
pas manqué d'exploiter cette haute faveur; et on eût vu la bienveillance royale se manifester ostensiblement par des grâces dont elle et son mari, le garde du corps de Monsieur, avaient si grand besoin.
Sa première fable avait eu un plein succès. Le cardinal avait accueilli avec un reconnaissant enthousiasme les riantes perspectives qu'elle faisait luire à ses yeux ; M. de Rohan avait libéralement récompensé les bons offices, qui n'avaient coûté à l'intrigante que quelques mensonges et la feuille de papier à tranche dorée, sur laquelle un habile faussaire avait cherché à imiter l'écriture de la reine ; cette incroyable crédulité dut singulièrement encourager madame de la Motte dans ses manœuvres.
Un magnifique collier avait été commandé par Louis XV à MM. Bœhmer et Bassange, joailliers de la couronne.
Le roi était mort avant que ce collier, destiné à madame du Barry, eût été achevé; la favorite ayant été exilée par le nouveau monarque, le merveilleux bijou était resté dans les mains des deux marchands.
Ils l'avaient présenté à la reine; mais le prix, qui était de dix-hnit cent mille livres, avait effrayé Sa Majesté qui, dans des circonstances où l'économie devenait un devoir, avait refusé de demander au roi de le lui acheter.
Madame de la Motte eut occasion de voir ce collier. Les joailliers ne lui cachèrent pas combien le refus de la reine les embarrassait, combien ils étaient gênés dans leurs affaires par la possession d'une valeur morte aussi considérable; ils ajoutèrent qu'ils feraient un riche cadeau à la personne qui leur en procurerait le placement.
La comtesse ne songea probablement tout d'abord qu'à conquérir cette magnifique récompense; ses pensées n'allèrent pas tout de suite à la soustraction de la parure. Elle jugea Marie-Antoinette en femme et non en reine. Elle supposa qu'il était impossible que ses instincts ne fussent pas en contradiction avec sa volonté. — Elle en conclut que Marie- Antoinette ne pourrait s'empêcher d'être reconnaissante envers celle qui lui faciliterait adroitement et secrètement une acquisition que la
pénurie du trésor lui interdisait de rendre officielle; elle résolut d'être celle-là.
C'était en même temps une merveilleuse occasion de donner un peu de corps aux fallacieuses promesses à l'aide desquelles elle mettait à contribution son ami le cardinal, que de faire de lui l'intermédiaire de l'achat de ce bijou qui n'avait pas son pareil, et le banquier de la reine.
Peut-être basarda-t-elle, auprès de Sa Majesté, quelques démarcbes dans le but d'arriver à la réalisation du plan qu'elle avait conçu. Ces démarches durent rester infructueuses ; cet insuccès découragea madame de la Motte; le cercle de ses aspirations s'élargit alors, et il n'alla à rien moins qu'à la possession de la parure royale; elle dressa ses batteries en conséquence.
Il paraît à peu près certain que M. de la Motte entra dans le complot. Les deux époux eurent recours à l'aide d'un ancien gendarme, espèce de pamphlétaire, nommé Marc- Antoine Retaux deVillette, qui avait déjà écrit les lettres que madame de la Motte avait attribuées
à Marie-Antoinette , et ils s'assurèrent de l'appui du comte de Cagliostro qui avait acquis une influence très-puissante sur l'esprit de M. de Rohan.
Alors madame de la Motte parvint à persuader au cardinal que la reine s'était décidée à , acheter le collier à l'insu du roi et à le payer sur ses économies ; que, pour donner au grandaumônier un témoignage de sa bienveillance, elle le chargeait de faire cette emplette en son nom; qu'il recevrait à cet effet une reconnaissance écrite et signée de sa main dont il n'aurait à se dessaisir qu'après le payement du collier.
Cette reconnaissance, madame de la Motte ne tarda pas à l'apporter à M. de Eohan; elle était datée de Trianon et signée Marie- Antoinette DE France.
Il fallait l'aveuglement du cardinal pour se méprendre sur cette signature si singulièrement libelléee par le faussaire ordinaire de la comtesse; la reine, comme toutes les princesses qui l'avaient précédée sur le trône, signait de ses noms de baptême, et les mots de France,
qu'avait ajoutés l'imagination de Retaux de Villette, auraient dû lui suffire pour découvrir la fraude.
Mais il ne soupçonna rien, et croyant obéir aux volontés de sa souveraine , ne doutant point que la plus haute faveur ne dût être la récompense de la délicate mission qu'elle lui donnait à remplir, il traita avec les joailliers, sans leur cacher que ce collier était pour la reine et en leur montrant, au contraire, le papier qui était entre ses mains.
Les joailliers acceptèrent les arrangements qu'il leur proposa. Le 1®^ février, l'écrin fut porté chez madame de la Motte, à Versailles, remis par elle, en présence du cardinal, à un prétendu valet de chambre de Sa Majesté, qui n'était autre que Eetaux de Villette , affublé d'une livrée royale, et l'audacieuse farce se couronna par le départ de M. de la Motte pour Londres, où il emporta cette parure qui le faisait millionnaire.
En possession du collier, madame de la Motte voulut davantage; elle espéra compromettre si bien la reine et le cardinal que toute
revendication deviendrait impossible, et voici ce qu'elle inventa :
Retanx de Villette se mit de nouveau à l'œuvre ; il fabriqua de nouvelles lettres, dans lesquelles la reine disait à M. deRohan que, ne pouvant lui donner comme elle le désirait des marques publiques de son estime, elle aurait avec lui dans les bosquets de Versailles , entre onze heures et minuit, un entretien dans lequel elle lui apprendrait ce qu'elle ne pouvait lui écrire touchant le retour de ses bonnes grâces.
En s' avançant jusqu'à promettre un pareil rendez-vous à sa dupe , madame de la Motte n'agissait point à la légère ; elle avait sous la main une fille, nommée d'Oliva qu'elle avait rencontrée au Palais-Royal , dont la ressemblance avec Marie- Antoinette l'avait frappée, et à laquelle elle destinait le rôle de la reine, dans cet incroyable imbroglio.
La scène se passa dans les bains d'Apollon. Mademoiselle d'Oliva, convenablement stylée, joua son personnage dans la perfection; elle remit une rose au cardinal, qui suffoquait d'émotion ; puis , prétextant quelque bruit
qu'elle entendait, elle le congédia presque aussitôt.
Cependant le terme fixé pour le premier paiement approchait, et les joailliers s'inquiétaient. Ils voulurent, un peu tard, s'assurer que le collier était bien entre les mains de la reine ; ils s'ouvrirent à quelques personnes de l'entourage , sollicitèrent vainement une audience de Sa Majesté, et découvrirent bientôt qu'ils étaient les victimes d'une fraude insigne. Dans leur désespoir, ils ne gardèrent plus le secret que leur avait demandé le cardinal; le bruit de cette audacieuse escroquerie ne tarda pas à se répandre et à arriver à M. le baron de Breteuil, ministre de la maison du roi.
M. de Breteuil était l'ennemi personnel du cardinal; il ne pouvait laisser échapper cette occasion de le perdre.
Il eut avec la reine un entretien secret ; il lui révéla les rumeurs qui couraient sur elle , sur le cardinal, sur madame de la Motte ; il la supplia de lui dire franchement si elle avait quel- ' que chose à craindre d'un éclat.
La reine, forte de son innocence, répondit
qu'elle ne redoutait rien de la publicité; elle appela le grand jour sur ce qui s'était passé.
Le 15 août, jour de l'Assomption, le cardinal, comme grand-aumônier, devait officier dans la chapelle. Il était déjà revêtu de ses habits pontificaux, lorsqu'un huissier s'approcha de lui, et lui dit que le roi le mandait dans son cabinet.
Le roi, la reine et M. de Breteuil étaient réunis dans cette pièce.
Lorsque le cardinal fut entré, le roi lui dit, d'un ton fort irrité :
— Monsieur, vous avez acheté des diamants à Bœhmer?
— Oui, sire, répondit le cardinal.
— Qu'en avez- vous fait ?
M. de Eohan hésita un instant.
— Je croyais, sire, dit-il enfin, que ces diamants avaient été remis à la reine.
— Qui vous avait chargé de cette commission ?
— Une dame appelée madame la comtesse de la Motte- Valois, qui m'avait apporté une lettre de la reine, à laquelle je croyais faire
ma cour en me chargeant de cette négociation.
La reine l'interrompit brusquement.
— Comment! monsieur, s'écria-t-elle, comment avez-vous pu croire, vous à qui je n'adressais pas la parole depuis huit ans, que je vous choisissais pour conduire une affaire de cette espèce et par l'entremise d'une pareille femme ?
— Je vois hien, reprit le cardinal, que j'ai été cruellement trompé; le désir que j'avais de plaire à Votre Majesté m'a fasciné les yeux. Je payerai le collier... J'ai été la dupe d'une supercherie que je n'ai pas soupçonnée; j'en suis au désespoir.
Alors il sortit de sa poche un portefeuille dans lequel était la lettre de la reine que lui avait remise madame de la Motte. Le roi jeta les yeux sur cet écrit.
— Ce n'est, dit-il, ni l'écriture de la reine, ni sa signature. Comment vous, un prince de la maison de Rohan et un grand aimiônier de France, avez-vous pu croire que la reine signait Marie-Antoinette de France? Personne
n'ignore qne les reines ne signent que leurs noms de baptême.
Le cardinal pâlissait de plus en plus, ses genoux se dérobaient sous lui ; il fut forcé de s'appuyer contre une table pour se soutenir.
Le roi, qui vit son trouble, l'engagea à se remettre et à passer dans la pièce à côté, où il pourrait écrire sa justification.
M. de Rohan obéit; il y resta un quart d'heure, remit le papier à Sa Majesté, qui lui ordonna de se retirer, et trouva à la porte de la chambre du roi M. de Jouffroy, lieutenant aux gardes, qui l'arrêta et le remit aux mains de l'aide-major, M. d' Agonit, qui le conduisit à la Bastille.
Le lendemain de l'arrestation du cardinal, madame de la Motte fut arrêtée à Bar-sur- Aube, où elle s'était réfugiée. Dans son interrogatoire, elle nia hardiment s'être mêlée de l'acquisition du collier, et elle accusa le comte de Cagliostro d'être l'auteur de cette escroquerie, prétendant que ''c'était lui qui avait engagé M. le cardinal à réaliser cet achat , que les diamants avaient été dépecés par l'Italien et
par sa femme, que, seuls, ils en avaient tiré profit.
A la suite de cette déclaration, M. et madame de Cagliostro furent arrêtés.
Madame de la Motte pouvait croire qu'elle parviendrait à échapper à la justice, en rendant le cardinal et Cagliostro responsables du vol que, seule, elle avait commis ; mais mademoiselle d'Oliva fut enlevée à Bruxelles, où elle s'était réfugiée, et ses révélations commencèrent de jeter quelque lumière sur cette intrigue.
Quelque temps après, Eetaux de Villette se
^ laissa prendre à Genève; il fut confronté avec
madame de la Motte, qui dut comprendre
qu'elle ne pouvait plus échapper au châtiment.
Dans la nuit du 29 au 30 août, tous les inculpés de l'affaire du collier furent transférés de la Bastille à la Conciergerie, et, le 5 septembre suivant, des lettres patentes du roi déférèrent le procès au Parlement.
Ces lettres respiraient le plus profond mécontentement : elles constituaient pour le cardinal une accusation terrible.
Les voici :
(( Louis XVI, etc., ayant été informé que les nommés Bœhmer et Bossange auraient vendu au cardinal de Eolian un collier en brillants; que ledit cardinal, à l'insu de la reine, notre très- chère épouse et compagne, leur ayant dit être autorisé par elle à en faire l'acquisition, moyennant le prix de un million six cent mille livres payables en différents temps, il leur aurait fait voir, à cet effet, de prétendues propositions qu'il leur aurait exhibées comme approuvées et signées de la reine; que ledit collier ayant été livré par lesdits Bœhmer et Bossange audit cardinal et le premier payement convenu entre eux n'ayant pas été effectué, ils auraient eu recours à la reine. Nous n'avons pas pu voir, sans une juste indignation, que l'on ait osé emprunter un nom auguste qui nous est cher à tant de titres, et violer, avec une témérité aussi inouïe, le respect dû à la Majesté royale.
)) Nous avons pensé qu'il était de notre justice de mander devant Nous ledit cardinal, et, sur la déclaration qu'il nous a faite qu'il avait
été trompé par une femme nommée la Motte de Valois, nous avons jugé qu'il était indispensable de nous assurer de sa personne et de ladite la Motte de Valois, et de prendre les mesures que notre sagesse nous a suggérées pour découvrir tous ceux qui auraient pu être auteurs ou complices d'un attentat de cette nature et nous avons jugé à propos de vous en attribuer la connaissance, pour être, par vous, le procès instruit et jugé, la grand'chambre assemblée.
)) A ces causes, etc. ; attendu que la matière requiert célérité, pour ne pas laisser perdre les preuves qui pourraient dépérir par le retardement, Nous vous mandons et ordonnons d'informer desdits faits ci-dessus, circonstances et dépendances à la requête de notre procureur général, et, à cet effet, de commettre tels d'entre vous que vous aviserez , pour procéder à l'audition des témoins qui seraient nommés par notre procureur général et faire tous autres actes tendant à constater lesdits faits et délits, lesquels nous avons autorisés à procéder aux dites instructions même en temps de vacation,
pour lesdites informations et autres procédures rapportées devant la grand' chambre assemblée, après la rentrée de notre Parlement, y être par vous statué ainsi qu'il appartiendra. »
On comprend le bruit que devait faire un semblable procès. Toute la noblesse s'y regardait comme intéressée dans la personne d'un de ses membres les plus éminents, et le clergé, réclamant son droit de juger le cardinal, adressa des remontrances à la Cour. Ces remontrances, qui eussent soulevé une affaire majeure deux siècles auparavant, ne produisirent pas la moindre sensation. De son côté, la cour de Rome enjoignit à M. de Rohan de comparaître au tribunal des cardinaux pour rendre cotopte de sa conduite, lui déclarant que, s'il n'obéissait pas, il serait suspendu de son titre et de sa dignité jusqu'à ce qu'il se fut justifié. Cette démarche de la cour de Rome fut aussi vaine que l'avait été celle du clergé.
Les débats s'ouvrirent le 22 décembre au matin.
Madame de la Motte, parée avec une grande coquetterie, s'assit sur la sellette; sa contenance
était si assurée, dit un écrivain contemporain, qu'elle semblait être dans son appartement et couchée sur la meilleure bergère.
Elle répondit avec beaucoup de présence d'esprit et de fermeté à toutes les questions du président.
Le cardinal parut après elle et prit place sur le banc où s'asseyaient Messieurs des enquêtes lorsqu'ils venaient à la grand 'chambre. Les membres du Parlement lui témoignèrent beaucoup d'égards. On pouvait pressentir à leur attitude envers le principal accusé, que, comme l'opinion publique et peut-être par esprit d'opposition envers la Cour, ils lui étaient complètement favorables.
Le 29 décembre, le procureur général de Fleury donna ses conclusions. Elles étaient sévères pour le cardinal. Il demandait des réparations flétrissantes auxquelles M. de Rohan n'eût probablement jamais voulu se soumettre €t qui l'eussent laissé détenu pour le reste de ses jours. A la lecture de ces conclusions, M. de Barillon s'écria : a que ce n'étaient point celles d'un procureur général , mais bien celles d'un
ministre qu'il n'était pas difficile de reconnaître, » voulant désigner M. de Breteuil; et, de son côté, l'avocat général Séguier apostropha très- violemment M. de Fleury.
L'arrêt fut prononcé le 31, à neuf heures et demie du soir. En voici le dispositif :
1° La pièce base du procès, les approuvés et signatures en marge de l'écrit en question, déclarés frauduleusement apposés sur icelui et faussement attribués à la reine.
^° La Motte, contumax, condamné aux galères à perpétuité.
3^ Jeanne de Saint-Eémy- Valois , femme de la Motte, condamnée à faire amende honorable la corde au col, à être fouettée et marquée sur les deux épaules de la lettre V, à être enfermée à l'Hôpital à perpétuité.
4° Retaux de Villette, banni à perpétuité du royaume.
5° La demoiselle d'Oliva, hors de cour.
6"^ Le sieur de Cagliostro, déchargé de l'accusation.
7° Le. cardinal, déchargé de toute espèce d'accusation ; les termes injurieux pour lui ré-
pandus dans le Mémoire de madame de la Motte supprimés; permis àluide faire imprimer l'arrêt.
Ce jugement fut accueilli avec une espèce d'enthousiasme. Après avoir commis la faute de ne pas étouffer à son essor une affaire dans laquelle un nom auguste allait se trouver mêlé aux noms d'intrigants et d'intrigantes du dernier ordre, la Cour avait eu la maladresse de laisser percer la passion dans ses ordonnances contre le cardinal de Rohan, et cette inimitié lui conciliait des sympathies dont il n'était digne à aucun titre.- L'opinion publique voyait donc une première victoire dans cet arrêt, qui infirmait l'acte d'accusation formulé dans les lettres patentes, et elle applaudissait inconsidérément à la résistance des magistrats aux volontés royales si nettement formulées, par cela seul que c'était une résistance. Les juges furent applaudis, écrit M. le baron de Besenval, et tellement accueillis qu'ils eurent peine à se frayer im passage à travers la foule.
Madame de la Motte avait été laissée dans l'ignorance des dispositions du jugement à son égard.
no L'AFFAIRE DU COLLIER
Comme le Parlement entrait en vacances le lendemain du jour où l'arrêt avait été rendu, il ne fut pas possible de le rédiger, et son exécution se trouva différée. Dans la disposition où étaient les esprits, ce retard donna prétexte à mille propos qui n'étaient pas à l'avantage de la Cour.
Après la rentrée du Parlement, le jugement ayant été enfin libellé dut être signifié à l'accusée.
Pendant le cours du procès , madame de la Motte, tant dans les interrogatoires que dans les confrontations, avait montré un caractère si emporté, tant de violence dans ses réponses, ses actions, ses récriminations, que l'on redoutait l'exaltation de cette furie, et les propos que , dans son délire , elle pouvait laisser échapper.
Le 21 juin, M. de Fleury manda l'exécuteur des hautes œuvres au Palais, le prévint des dispositions de la condamnée, des appréhensions que l'on avait à son égard, et lui enjoignit d'avoir à s'arranger de façon à éviter le scandale.
Un magistrat qui se trouvait là proposa de bâillonner madame de la Motte comme on avait fait pour M. de Lally, mais Charles-Henry Sanson répondit que le remède serait pire que le mal, et que la pitié dont le vieux général avait reçu tant de témoignages, se trouverait bien plus vivement surexcitée si une femme était l'objet de semblables violences. Il fut donc décidé que l'on concilierait les prescriptions de l'humanité avec les rigueurs de l'arrêt, mais que l'exécution aurait lieu dans la cour de la Conciergerie.
Charles-Henry Sanson pria le procureur général de lui laisser la direction de cette affaire, dans laquelle l'adresse était bien plus nécessaire que la force, et, en raison de la responsabilité qu'il encourait, cette requête lui fut accordée.
Il s'enquit auprès du geôlier des habitudes de madame de la Motte , et il apprit de lui qu'elle témoignait beaucoup d'intérêt à sa femme , qui la servait dans sa prison.
Suivant les injonctions de l'exécuteur, cette femme entra donc le lendemain matin dans la
chambre de la condamnée et lui dit que quelqu'un la demandait au Palais.
Madame de la Motte était couchée ; elle se retourna du côté du mur en répondant :
— Qu'on revienne; je n'ai pas reposé de la nuit, je veux dormir la grasse matinée,
La femme du geôlier lui dit alors que si elle savait qui avait obtenu la permission de lui parler, elle ne marchanderait pas son sommeil, que c'était son conseil qui, depuis quelque temps, ne pouvait plus la visiter.
A cette nouvelle, madame de la Motte se jeta en bas de son lit et s'habilla très à la hâte.
Au moment où elle sortait de sa chambre, un des aides, qui se tenait caché derrière la porte, lui saisit le bras et le plaça sous le sien, en lui maintenant fortement le poignet ; un autre en fit autant; mais avec une vigueur à laquelle ils étaient loin de s'attendre , madame de la Motte s'arracha de leurs mains et se rejeta brusquement en arrière pour rentrer dans sa chambre.
Charles-Henry, qui s'était avancé, en avait déjà fermé la porte, et il se tenait adossé contre cette porte.
Madame de la Motte s'arrêta devant lui et le regarda fixement et avec des yeux étincelants.
« C'était, dit mon grand-père, une femme de taille médiocre, mais très-bien prise ; elle était plutôt grasse que maigre. Son visage était assez agréable pour que l'on ne s'aperçût pas tout de suite de l'irrégularité de ses traits ; sa physionomie mobile était pleine de charmes ; ce n'était que par l'analyse que l'on remarquait que son nez finissait en pointe aiguë comme celui d'une belette, que sa bouche si expressive était trop grande, que ses yeux, dont l'éclat avait surpris, étaient trop petits. Ce qu'elle avait de plus remarquable était l'exubérance de sa chevelure, la blancheur de sa peau, la finesse et la délicatesse de ses extrémités. Elle était vêtue d'un déshabillé de soie à raies brunes et blanches chargées de petits bouquets de roses. Elle était coiffée d'un bonnet de dentelles que l'abondance de ses cheveux rejetait fortement en arrière. »
Pendant qu'elle considérait Charles-Henry avec la menaçante expression d'une lionne qui va s'élancer, les autres aides et quatre exempts l'avaient entourée ; elle parut calculer menta-
lement la disproportion de la lutte qu'il lui fallait subir, ses narines se dilatèrent, elle respira avec effort, et s' adressant à mon grandpère qui avait ôté son chapeau :
— Que voulez-vous de moi ? lui demandât-elle. . r
— Que vous entendiez votre jugement, madame, répondit l'exécuteur .
On vit un frisson courir sur le corps de madame de la Motte, ses doigts crispés tourmentaient machinalement le large ruban qui servait de ceinture à sa redingote; elle demeura un instant pensive et les yeux baissés, puis relevant la tête : \ ■
— Eh bien! allons, dit-elle.
Les deux aides qui lui avaient saisi le bras s'approchèrent, mais elle les repoussa avec le geste dédaigneux d'une grande dame et se mit à marcher devant eux.
Lorsqu'on fut arrivé dans la chambre où la commission parlementaire se trouvait réunie, le greffier commença la lecture de l'arrêt.
Aux premiers mots qui proclamaient sa culpabilité, la violence des sensations qui agi-
talent madame de la Motte se refléta sur sa physionomie. Ses yeux roulaient dans leurs orbites, ses dents mordaient ses lèvres crispées et y laissaient des traces sanguinolentes ; il ne restait rien des traits de la femme, tout à l'heure si séduisante, que le masque d'une furie.
Charles-Henry Sanson, pressentant l'orage, s'était rapproché d'elle, et bien lui en prit, car au moment où le greffier arrivait aux dispositions pénales, la rage de la malheureuse éclata avec une impétuosité que l'on n'avait pas prévue. Elle se renversa si brusquement en arrière que, si mon grand-père n'eût pas été là pour la soutenir, elle se fût brisé la tête sur les dalles. Elle se roula sur le carreau en proie à des convulsions affreuses, poussant des hurlements de bête fauve.
Il fallut cinq hommes pour la contenir, et , bien qu'ils fussent des plus robustes, leurs efforts réunis ne parvenaient qu'à l'empêcher de se blesser ou de se tuer dans ses transports.
On dut renoncer à achever la lecture de l'arrêt.
Ses forces semblaient s'alimenter dans le
sentiment qui l'inspirait ; loin d'être épuisées, elles lui permirent de soutenir une véritable lutte contre les aides lorsqu'ils essayèrent de la lier. Il ne fallut pas moins de dix minutes pour triompher de la résistance surhumaine qu'elle opposait. v^.vV ^ ^
Enfin on parvint à l'emporter, et on la descendit dans la grande cour du Palais.
L'échafaud était dressé dans cette cour, et précisément sous la grille, qui était grande ouverte. Mais il était six heures du matin, et les curieux n'étaient pas nombreux. ' ; - . / :
Lorsqu'elle eut été étendue sur la plate-forme, la fustigation commença, et, tant qu'elle dura, ses cris ne cessèrent pas de retentir plus furieux. Ses imprécations s'adressaient surtout au cardinal de Eohan, qu'elle accusait de son malheur et auquel elle prodiguait les épithètes les plus outrageantes; on l'entendit aussi murmurer : « C'est bien ma faute si j'éprouve cette ignominie ; je n'avais qu'un mot à dire, et j'étais pendue. »
Elle reçut douze coups de verges.
Jusqu'alors, dans toute l'explosion de cet
incroyable désespoir, on n'avait pas vu une larme s'échapper de ses yeux. Lorsqu'on l'eut relevée, elle pleura abondamment, et ses pleurs, au lieu de ruisseler sur^ses joues, jaillissaient de ses paupières et allaient tomber sur sa poitrine comme s'ils eussent été projetés par une puissante contraction des nerfs.
Peut-être l'accès de sa fureur avait-il déterminé une prostration absolue; peut-être n'avait-elle pas entendu les dernières dispositions da jugement; toujours est-il que, lorsqu'ond'eut assise sur la plate-forme, elle resta pendant quelques instants muette , immobile et comme anéantie.
Charles-Henry Sanson crut devoir en profiter pour exécuter les dernières prescriptions de l'arrêt. Sa robe avait été déchirée dans les assauts qu'elle avait livrés, et son épaule était découverte. Il prit un fer dans le réchaud, et s'approchant d'elle, il le lui imprima sur la peau.
Madame de la Motte poussa un cri de hyène blessée et, se renversant sur un des aides qui la tenaient, elle le mordit à la main avec tant de fureur qu'elle détacha le morceau de chair.
nS L'AFFAIRE DU COLLIER
Alors, et bien qu' étroitement garrottée, elle recommença de se défendre. Profitant des ménagements que les aides apportaient dans cette lutte contre une femme, elle paralysa longtemps toutes leurs tentatives, et ce ne fut que très-imparfaitement que le fer put être apposé une seconde fois sur la seconde épaule.
La justice était satisfaite. Madame de la Motte fut mise dans un fiacre et conduite à la Salpêtrière. Au moment où on la descendit de la voiture, elle essaya de se précipiter sous les roues, et quelques instants après elle tenta encore de s'étouffer en s' enfonçant la couverture de son lit dans la gorge.
Cependant sa détention ne dura que dix mois.
Au mois d'avril suivant elle parvint à s'évader, soit que le gouvernement facilitât sa fuite dans la crainte des révélations que M. de la Motte menaçait de faire à Londres où il s'était réfugié; soit, ce qui semble infiniment plus probable, qu'avec l'argent du collier, le mari eût gagné quelque sœur de la maison; soit enfin qu'un de ces cœurs excentriques, pour lesquels la perversité est un attrait, s' étant
pris d'une belle passion pour cette triste héroïne, ait entrepris de la sauver.
Quoi qu'il en soit, un soldat placé en sentinelle sous la croisée de madame de la Motte, lui ayant fait passer, de la part d'une personne qui s'intéressait à elle, un costume d'homme qui consistait en une lévite bleu de roi, un gilet et des culottes noires, des brodequins, un chapeau rond à haute forme, une badine et des gants de peau, elle parvint à l'aide de ce déguisement à sortir de la Salpêtrière et à retrouver son mari à Londres.
Elle y mourut le 23 août 1791, les uns disent d'une fièvre bilieuse, les autres d'une chute qu'elle aurait faite en se jetant d'une fenêtre sur le pavé dans un accès de fureur.
On raconte que la sœur qui lui ménagea sa sortie, lui dit en la conduisant à la porte et au moment où elle s'éloignait : Adieu ^ Madame^ prenez garde de vous faire remarquer.
Il faut bien, ajoute l'auteur des anecdotes sur le règne de Louis XVI , être possédé de la fureur de dire de tristes bons mots pour en faire sur un pareil sujet.
Ce fut en 1789 qu'eut lieu la dernière application du supplice de la roue, et voici dans quelles circonstances.
Il y avait à Versailles, rue de Satory, un maître maréchal -ferrant qui se nommait Mathurin Louschart.
C'était un homme de ce qui commençait à
devenir le vieux temps, le représentant typique de l'artisan des anciens jours, avec tous ses préjugés, toutes ses antipathies, ses haines de corporation, tous ses dédains de maîtrise. Pénétré de la supériorité de sa profession sur toutes les autres, il n'eût pas échangé l'épais tablier de cuir fauve qui lui descendait jusqu'aux chevilles , pour la simarre d'un magistrat ou le petit collet d'un abbé. Il y avait quelque chose de magistral dans son attitude et dans ses gestes lorsqu'il tournait et retournait le fer sur son enclume, présentant au marteau la partie à redresser, à amincir, à courber, à contourner avec une sûreté de main, une adresse qui n'avaient pas leur égale. Il haïssait les idées nouvelles; les Montmorency, les Rohan de l'époque n'avaient point les mépris qu'il affectait pour une égalité qu'il traitait de chimérique, disant : qu'on- aurait beau lui rac'^.ourcir les oreilles, d'un âne on ne ferait jamais un cheval. En dehors de ses manies, Mathurin Louschart, ou plutôt maître Mathurin, comme on l'appelait dans son quartier, était un brave homme, poussant la probité jusqu'au scrupule , fidèle
observateur de sa parole, humain et serviable. C'était surtout vis-à-vis du tils unique que madame Louschart , en mourant , lui avait laissé, qu'il abdiquait le plus volontiers ses grandeurs, et que son cœur s'humanisait dans la plus paternelle des tendresses.
Maître Mathurin adorait ce fils, et vraiment l'exagération de ses sentiments se concevait, car en outre du sentiment qui leur donnait naissance, Louis Louschart devait flatter singulièrement les vices favoris du bonhomme, sa vanité et son orgueil.
Louis Louschart était beau , non pas de la beauté de convention du petit-maître , mais de cette beauté mâle et sévère que rehaussent les nobles souillures du travail; qui jamais n'est plus remarquable et plus remarquée que dans le débraillé de sa livrée : la beauté de l'ouvrier.
C'était un grand garçon d'une vingtaine d'années ; il était un peu mince pour l'élévation, de sa taille, mais, à la cambrure de ses reins, à la longueur de ses bras musculeux, à la largeur de ses mains faites pour manier et pour tordre
le fer, à la façon hardie dont sa tête était plantée sur un buste large et profond , on pressentait que la souplesse n'était chez ce jeune homme que la conséquence d'une puissance musculaire extraordinaire. Cette tête était remarquable par la perfection de ses traits. Le nez était aquilin, l'œil ouvert et plein de feu, la bouche finement découpée ; son front se couronnait d'une chevelure noire et crépue dont les tons bleuâtres avaient des reflets métalliques. En même temps, une expression de bonté et de modestie, tempérant la fierté du regard, indiquait que cet homme était aussi doux qu'il était fort et vigoureux, et le sourire qui épanouissait constamment ses lèvres, donnait à comprendre, avant qu'il eût parle, que les qualités de son cœur n'étaient point au-dessous de la distinction de son extérieur.
Qui eût voulu savoir de maître Mathurin s'il était plus fier d'avoir donné le jour à un garçon comme celui-là, ou de n'avoir pas son égal dans l'art de parer le pied d'un cheval et d'y adapter une chaussure irréprochable depuis la pince jusqu'aux branches, eût cruellement embar-
rassé le pauvre homme. Le seul échec qu'ait essuyé sa réputation de praticien , il le devait à l'enthousiasme qu'excitait quelquefois en lui la contemplation de la plus accomplie de ses œuvres.
Un jour, le jeune Louis lui présentait le pied d'un cheval qui déjà avait essayé de se défendre, lorsque maître Mathurin arrivant avec son fer brûlant au bout de ses tenailles, l'eut posé sur le sabot, le sifflement de la corne embrasée, les tourbillons de fumée dont le vent tordait les spirales épouvantèrent l'animalqui, s' arrachant à l'étreinte, renversa celui qui le maintenait. Les compagnons accouraient, mais, d'un geste, Louis leur indiqua qu'il se passerait de leur aide. Il saisit le pied de la bête, le plaça sur son genou, et, arc-bouté sur ses jambes, le torse renversé en arrière, il défia les efforts furieux par lesquels l'animal tentait de lui échapper une seconde fois, jusqu'à ce que, épuisé par une lutte où, malgré l'écrasante supériorité de sa force, l'avantage n'était pas pour lui, le cheval, baissant la tête, aspirant bruyamment par ses naseaux, ait semblé re-
connaître la domination intelligente de son vainqueur. En ce moment les regards de maître Mathurin s'arrêtèrent sur son fils. Le teint du jeune homme, encore enfiévré de la lutte qu'il venait de subir, s'était empourpré; quelques gouttes de sueur perlaient sur son front ; dans ses yeux, dans le pli de ses lèvres, on lisait le juste orgueil qu'inspire à l'homme sa puissance sur la matière, et le bonhomme fut frappé combien, en ce moment, son rejeton ressemblait à ces lutteurs antiques dont il avait vu les statues de marbre dans les jardins du palais ; dans son enivrement paternel il oublia la délicate opération qu'il était entrain d'accomplir; un coup de marteau irréfléchi échappa à son émotion, le clou pénétrant trop perpendiculairement dans, la muraille atteignit un tendon, il en résulta une claudication que le propriétaire du cheval reprocha bien cruellement au vieux maréchal-f errant, ce qui ne laissa pas que de faire une désagréable blessure à l'amourpropre de celui-ci ; mais il ne parvint jamais à se la reprocher sincèrement tant la cause qui l'avait produite lui semblait légitime.
Louis Louscliart, que nous venons de voir en train de remplir les modestes fonctions de compagnon maréchal, avait reçu une éducation bien au-dessus de cet état.
Maître Mathurin était riche ; il lui eût semblé qu'il manquait à ses devoirs en enlevant à son fils un des bénéfices de cette fortune.
Il l'avait fait élever au collège du Plessis, ni plus ni moins que l'enfant du plus riche bourgeois. ' î^ - /-•,
Mais en même temps, en raison de ses principes sur la hiérarchie sociale et de ses prédilections pour sa profession , il lui semblait inadmissible que le jeune homme choisît une autre carrière que celle qui avait été la sienne et que ses pères avaient exercée avant lui.
— Depuis que le monde est monde, disaitil, lesLouschart sont maréchaux-ferrants ; lorsqu'un d'entre eux se fera marchand de drap ou notaire, c'est que le jour de la vallée de Josaphat sera proche.
Quitter les tranquilles études , les douces camaraderies du collège, ces préludes à la vie élégante et facile, pour endosser la veste de
"bure et le tablier de cuir, pour manier et tordre le fer brûlant, pour respirer les vapeurs embrasées de la forge, pour vivre dans ce milieu dont les travaux et les joies affectaient une grossièreté qui répugnait aux habitudes qu'il avait prises, cela avait certainement semblé bien dur à l'élève du collège du Plessis; mais il était habitué dès l'enfance à une soumission aveugle aux volontés paternelles; et puis la joie avec laquelle maître Matburin s'applaudissait de s'être ménagé un successeur si savant, était tellement sincère, il y avait tant de conviction dans l'enthousiasme avec lequel il entreprenait le panégyrique d'une profession dont, disait-il, on avait pris le nom pour honorer le plus haut grade de la hiérarchie militaire, que, dans sa crainte d'affliger le bonhomme, Jean-Louis n'avait pas laissé percer la plus imperceptible de ses répugnances.
Tant que le jour durait, il battait le fer, il pratiquait des étampures, il promenait la cisaille et la râpe sur la corne des quadrupèdes, puis il s'asseyait à la droite de son père, à la
table où celui-ei présidait patriarcalement au souper des compagnons, ne se montrant ni plus gai, ni plus triste que les autres, réprimant un peu sa répugnance à faire honneur aux rasades qui, selon maître Mathurin, étaient nécessaires pour réparer l'évaporation et l'humidité interne qu'avait produit le feu de la forge; mais aussitôt qu'il pouvait s'échapper, il se réfugiait dans sa chambrette, il effaçait les stigmates de ses rudes travaux, prenait avec un religieux attendrissement un des livres épars sur une tablette, et il passait une partie de la nuit en tête à tête avec ces amis de son enfance, qui seuls avaient le secret de reposer son âme et d'adoucir les tristes comparaisons qu'il faisait entre le présent et le passé.
Bien que maître Mathurin assurât que la science ne pouvait rien gâter, ne devait avoir que de bienfaisants résultats dans un maréchalferrant, ce fut cette soif de s'instruire, cette ardeur de la lecture qui altéra les excellents rapports qui avaient jusque-là existé entre le père et le nls.
Tant que le fils, en cédant au besoin d'épan-
clienieiit qui consume tous les jeunes savants, se borna à fournir à son pèrô des échantillons de ses classiques grecs ou latins, tout alla bien. Il était même un vers, fameux 'par son liarmonie imitative :
Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum,
que le bon homme aimait à lui entendre répéter, et qui lui faisait dire que ce monsieur Virgile pouvait ne pas savoir rabattre convenablement ses rivets ou contourner agréablement son hiseait, mais qu'à coup sûr ce n'était pas un sot, car il avait compris qu'il n'est pas de plus douce musique que celle de quatre bons fers sur le pavé du roi.
Malheureusement on ne s'arrête jamais à la première bouchée après avoir 'mordu au fruit de l'arbre du savoir ; saturédes anciens, le jeune homme voulut faire la connaissance des modernes, et ces modernes, qui étaient désignés à sa curiorité, autant par l'admiration des uns que par l'animadversion des autres , s'appelaient Voltaire, Rousseau, Montesquieu et Diderot.
Plus malheureusement encore, il ne réfiécMt pas que les opinions philosophiques qui le séduisirent immédiatement , allaient se trouver en contradiction flagrante avec les principes dont le vieux maréchal - ferrant proclamait l'excellence avec non moins d'autorité que ces rois de la littérature du xviii'' siècle dans leurs écrits. Dans son juvénile enthousiasme, il ne fut pas plus sobre de paradoxes encyclopédistes qu'il ne l'avait été de citations virgiliennes, et, dès le premier pas qu'il avança, la physio^ nomie béate et admirative avec laquelle maître Mathurin l'écoutait d'ordinaire , subit une modification singulière
La malencontreuse phrase que Jean-Louis venait de laisser tomber de ses lèvres fit au vieil artisan l'effet d'une des trompettes du jugement dernier. 11 avait entendu un bruit, mais il ne pouvait croire que ce bruit eût un sens, ou du moins le sens absurde, impossible, écrasant que lui donnait sa compréhension. Il fut jusqu'à supposer que son garçon lui fournissait là un nouvel échantillon d'une nouvelle langue étrangère ; il l'engagea à répéter ses paroles et
lorsqu'il fut bien convaincu qu'il s'exprimait en français et même en très-bon français, ses sourcils se froncèrent, il poussa un formidable juron et l'accentua d'un coup de poing qui lit craquer la table, et mit en branle les tasses et les pots qui la couvraient. Aussitôt avec l'accent le plus courroucé, dont jamais il se fût servi envers son fils, comprimant difficilement l'indignation qui débordait de son cœur, mais ^ à laquelle, en présence des compagnons, il n'osait encore donner un libre cours, il ordonna au jeune liomme de se taire.
Celui-ci ayant imprudemment répondu qu'imposer silence n'était pas répondre , la sourde colère de maître Mathurin éclata avec une violence inattendue. Il ne parlait plus, il rugissait; en un instant il avait oublié nonseulement toute sa tendresse, mais les considérations que lui imposaient l'âge et l'attitude soumise de son fils. Il l'accusa de faire cause commune avec les envieux, avec les intrigants qui, n'étant ni assez courageux, ni assez habiles pour gagner leurs lettres de maîtrise, voulaient la ruine de la société en abolissant les
distinctions légitimes qui lui servaient de bases. Il lui déclara que de tels sentiments déshonoraient le nom qu'il portait, et que si, une seule fois, il osait émettre en sa présence des opinions aussi coupables , il donnerait au roi l'exemple de la salutaire rigueur avec laquelle on devait traiter les ennemis du principe d'autorité, en lui brisant le crâne d'un coup de son marteau de forge.
Tout surpris de cette apostrophe inattendue, Jean-Louis courba le front afin de laisser passer l'orage; mais le vieux maréchal s'était grisé de sa fureur et pendant longtemps il continua sur le même ton, mêlant à ses cruels reproches les épithètes les plus outrageantes, les assaisonnant de plaisanteries brutales qui faisaient rire aux larmes les compagnons maréchaux, spectateurs peu désintéressés de cette scène.
Le jeune homme avait hérité de l'orgueil paternel; seulement ce sentiment qui, chez son père, dégénérait en une vanité ou triviale ou bouffonne, était devenu chez lui, par l'éducation, une noble fierté. Cette fierté eut trop à
souffrir dans ce qui s'était passé pour que la m 13
blessure ne fût pas profonde et cuisante: Cependant ses sentiments envers l'auteur de ses jours, étaient trop vifs, pour que cette querelle pût les altérer ; il se trouvait plus affligé que courroucé, il songeait moins à l'échec qu'avait essuyé son amour-propre, qu'à la rigueur qui succédait à une affection excessive et il eût suffi d'un mot de maître Mathurin pour ramener dans son logis la concorde et la douce union des anciens jours.
Ce mot le vieux maréclial-ferrant ne devait pas le prononcer.
S'il se croyait le droit et le devoir d'imposer sa profession à son fils, à plus forte raison se croyait-il fondé à exiger de lui qu'il vécût dans la tradition qu'il avait lui-même saintement conservée. Lorsqu'il avait entendu son fils émettre et partager des opinions que le père faisait mieux que de condamner, qu'il détestait avec la prescience de leur prochaine victoire sur les siennes, il avait éprouvé une déception qui le trouvait désarmé, comme l'homme l'est toujours devant l'impossible. Une telle attaque à des principes qu'il considérait comme aussi
sacrés que la divinité dont il voulait qu'ils émanassent lui apparaissait comme un sacrilège. Tous les mérites de ce Jean-Louis tant aimé s'effacèrent devant cette atteinte à une omnipotence dont le bonhomme était si jaloux ; à peine eût-il pardoimé si le fils repentant fût venu humblement confesser son erreur et la vanité de ses illusions.
Mais en même temps la compression avait eu ses résultats ordinaires : elle avait surexcité ce qui n'existait encore chez Jean-Louis qu'à l'état d'aspirations. Contrarié dans ses théories, il gagna tout doucement cette fièvre révolutionnaire qui existait dans l'atmosphère de cette époque.
Certainement il était toujours trop respectueux envers son père pour ne pas savoir cacher ses secrètes tendances et se taire ; mais les ardeurs passionnées du vieux maréchal l'avaient rendu perspicace. Il surprenait des révélations d'opposition dans l'attitude, dans les sourires et dans le mutisme même de son fils, et, dans sa liaine contre les idées nouvelles, il traduisait à livre ouvert celles qui pouvaient occuper l'esprit
du jeune homme. P\iis, comme il n'avait pas, pour garder le silence, les mêmes raisons que ce dernier, il ripostait, et toujours avec autant de violence que la première fois, à des propos dont Jean-Louis n'avait pas dit le premier mot. La modération ou la résignation de celui-ci ne parvenaient plus à le désarmer ; il s'habituait à le considérer bien moins comme un fils que comme un adversaire. Il avait pris goût aux âpres jouissances de la lutte. Un ennemi qui, sans se déclarer convaincu, se prosternait et embrassait ses genoux, n'était pas son affaire. Il fallait à son humeur batailleuse quelqu'un à terrasser, à confondre, à abattre, et, comme les toréadors, il employait le fer et le feu, les allusions les plus acérées, les invectives les plus cuisantes pour le décider à montrer les cornes, allant, si la prudence de Jean-Louis rendait inutile ce luxe d'incitations , jusqu'à le menacer de se porter contre lui à des extrémités dont la seule pensée l'eût fait rougir, s'il avait eu sa raison. En vérité, ce n'était pas lorsque le feu flamboyant de là forge colorait de ses fantasques reflets les noires murailles de l'atelier, que
la demeure de maître Mathurin Louschart avait avec l'enfer sa ressemblance la plus saisissante.
Sur ces entrefaites, une circonstance inattendue vint compliquer la situation déjà si tendue, en augmentant le courroux de maître Mathurin contre son fils.
Pressé par le déficit, toujours croissant et auquel on ne pouvait faire face qu'en créant de nouveaux impôts, le ministère avait convoqué la première assemblée des notables.
Les notables avaient beaucoup discouru, mais ils s'étaient bien gardé d'étendre la main pour sauver la monarchie qui tombait; ils s'étaient séparés en laissant le roi Louis XVI en proie aux doubles embarras que lui créaient les finances épuisées et l'opposition du Parlement à l'enregistrement de nouvelles taxes.
Pour obéir aux nécessités économiques du moment , le roi opéra d'importantes réductions dans sa maison.
On diminua de moitié les charges de la chambre et de la garde-robe. La grande et la petite écurie furent réunies. Les gendarmes, les
chevau-légers et les gardes de la porte se trouvèrent supprimés, et la cavalerie de la maison du roi réduite aux seuls gardes du corps.
Cette réduction irrita plus ceux dont elle froissait les intérêts qu'elle ne satisfit l'opinion pul)lique qui, en fait de réformes, devenait gourmande.
Maître Mathurin Louschart ne se trouvait qu'indirectement atteint par cette suppression, qui amoindrissait sa clientèle ; cependant nul de ceux qui avaient à en souffrir ne se montra aussi vivement affecté.
Etait-il sollicité par le souci de ses intérêts, cédait-il à la véhémence de ses sentiments? C'est ce dont il ne m'appartient pas de décider, mais toujours est-il qu'il accueillit cette nouveauté avec un désespoir, qui n'avait d'égal que dans l'exaspération qui lui succédait.
Pour lui, la grandeur de la monarchie ne pouvait se manifester autrement que par le nombre des chevaux qu'elle réunissait autour d'elle. Cette cavalerie, c'était l'attribut dont elle devait être le plus jalouse; mieux valait laisser la couronne rouler dans la poussière que de
renoncer au moindre des mulets de la bouche ! En songeant à la longanimité avec laquelle le roi se résignait à renoncer à la plus belle de ses prérogatives, ses yeux s'humectaient ; il levait vers le ciel ses mains noires et calleuses, et, comme si le voile qui dérobait l'avenir à ses yeux se fût déchiré, il répétait d'une voix lamentable : « Pauvre roi, où te conduira ta' faiblesse ? »
Mais ces attendrissements étaient trop antipathiques à sa nature violente pour se prolonger. Bientôt sa physionomie devenait menaçante, ses mains jointes se crispaient, il agitait son énorme poing à l'adresse de ceux dont l'esprit de révolte, dont les indécentes criailleries avaient provoqué cette incroyable mesure. En attendant que ce {errible poing pût les atteindre, il les accablait des qualifications les plus injurieuses, et il les envoyait, sans ambages, à tous les diables de l'enfer.
Parmi ceux-là son fils occupait nécessairement le premier rang. En stigmatisant les fauteurs du désordre, c'était toujours Jean-Louis qui les représentait à ses yeux. Depuis que la
contagion des instincts révolutionnaires avait gangrené cette chair de sa chair et ce sang de son sang, il semblait que cette révolution détestée se résumait dans ce fils, jadis si cher. Avec la naïve bonne foi des convictions véhémentes, il le rendait responsable de l'esprit séditieux qui envahissait toutes les classes et qui excitait si fortement son indignation. Un peu plus, et il l'eût tenu pour convaincu d'avoir, a,ijx lieu et place de M. de Lafayette, prononcé, pour la première fois, ce mot étrange d'assemblée nationale-, et répondu au comte d'Artois, qui s'étonnait qu'un membre de la noblesse osât parler de convoquer les Etats généraux : « Oui, Monseigneur, et même mieux que cela l »
La paternité ne plaidait plus la cause de cet enfant réprouvé. Le cœur de maître Mathurin s'endurcissait dans la colère et dans l'horreur que lui causait une apostasie qui l'avait frappé à la fois dans son orgueil et dans sa religion. Les sentiments ne débordaient plus au dehors, les scènes étaient moins fréquentes; mais en perdant de leur \T.olence expansive, en
se concentrant, ils gagnaient en puissance, et ses passions politiques n'étaient pas loin de devenir du fanatisme. Quelquefois assis sur un angle de son enclume, les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, il laissait tomber sur son fils des regards farouches et on l'entendait murmurer à voix basse des paroles sinistres et menaçantes.
Cette situation affectait cruellement Jean- Louis. Ce n'était pas pour lui-même qu'elle l'épouvantait; mais chaque jour, il lui semblait que le front du vieillard devenait plus pâle que la veille; chaque jour il surprenait une ride nouvelle sur ce visage altéré; il voyait les jeux du vieux maréchal s'enfoncer de plus en plus dans leurs orbites, et l'éclat fiévreux dont ils brillaient, augmenter. Il comprenait que, si déraisonnable que fût le chagrin de son père, ce chagrin n'en acquérait pas moins les proportions d'un mal sérieux, qu'il dégénérait en consomption, et allait avoir des conséquences terribles pour sa santé ; il se reprochait amèrement d'être, sinon la cause, du moins le prétexte du désastre qu'il redoutait ; il
résolut de tout tenter pour arriver à le conjurer.
Un dimanche l'atelier était fermé, la forge éteinte et muette. De la fenêtre de la chambre qu'il habitait, Jean-Louis aperçut son père qui revenait de la messe, suivi de la servante ; il remarqua que le pas, jadis si ferme du vieux maréchal, était chancelant et mal assuré; il fut consterné de l'altération toujours croissante de ses traits et résolut d'exécuter ce qu'il avait décidé. Il descendit donc précipitamment l'escalier afin de provoquer l'explication qui devait ramener le calme dans la maison.
Mais Jean-Louis avait mal choisi son heure.
Les écuries employaient maître Mathurin qui, chaque année, portait à l'écuyer de trimestre le livre où il enregistrait ses comptes avec la maison du roi, afin que cet officier le .vérifiât et le visât bon à être payé par le trésorier de l'épargne.
La veille, le vieux maréchal-f errant avait rendu sa visite annuelle à ce fonctionnaire.
Celui-ci avait examiné le compte, avait paru le trouver très en règle, mais ne l'avait pas
moins rendu à l'artisan on lui disant avec un triste sourire :
— Cette année, j'aurai le plaisir de vous voir deux fois au lieu d'une, monsieur Louscliart; depuis quelque temps nos créanciers nous malmènent, tout trésor royal que nous sommes, et tant de dents ont mordu au gâteau qu'il n'en reste pas une pauvre bouchée à vous offrir.
Le visage de maître Mathurin s'était plissé à ces mots, et il avait fait une grimace à la signification de laquelle le trésorier put se méprendre.
— Monsieur , avait-il dit enfin , avez-vous reconnu que le total de ce compte était exact ?
— Pardieu ! nous vous connaissons de longue date et nous savons que vous êtes aussi honnête qu'habile, monsieur Louschart.
— C'est tout ce qui est nécessaire. Monsieur, avait répliqué le maréchal-ferrant qui, en même temps, avait déchiré de son livre les pages du compte qui constituaient le titre de sa créance, les avail froissées dans ses larges mains et jetées dans le feu.
— Que diable faites-vous donc là? s'écria le trésorier.
— Monsieur, répartit froidement le maréchal-ferrant, je ne suis pas un de ces oiseaux de malheur qui hecquètent et déchirent la main qui les a nourris, lorsque cette main est vide. Le roi me doit cinq mille huit cent trente-deux livres et six sous, voilà tout. — Le roi me paiera lorsque bon lui semblera. Et si^ une fois dans ma vie, j'ai regretté de ne pas être autre chose que Mathurin Louschart, c'est aujourd'hui, Monsieur, pour avoir le droit de dire à Sa Majesté : Sire, voici deux cent vingt mille livres dont la meilleure partie a été gagnée à votre service, acceptez-les et soyez convaincu que votre maréchal- ferrant se montrera digne de l'honneur que vous voudrez bien lui faire, en lui donnant pour débiteur le roi de France.
Et, sans écouter les félicitations du trésorier, maître Mathurin s'en était allé le cœur tout gonflé de cette pénurie royale.
En s'en allant et malgré son émotion, peutêtre en raison de cette émotion, il avait remar-
que que les antichambres, que les salons du château, au milieu desquels on avait autrefois tant de peine à se frayer un passage à travers la foule des courtisans, étaient abandonnés, presque déserts.
Le spectacle de cette ingratitude avait ajouté à sa consternation, à sa douleur.
A l'église dont il sortait au moment où son fils venait le trouver, il avait pu renouveler son observation du jour précédent.
Malgré la solennité de l'Epiphanie que l'on célébrait, l'église était presque déserte. Des vieillards, des femmes, des enfants étaient venus seuls s'agenouiller aux pieds des autels. Ce n'était, pas seulement les souverains de la terre qu'abandonnait la multitude : c'était le ^ roi du ciel qui était sacrifié aux nouvelles idoles.
Maître Mathurin était rentré au logis en gémissant à sa manière, c'est-à-dire en maudissant ceux qu'il accusait de cet abandon. La présence de son fils ne fit qu'aviver ses plaies et aigrir le fiel qui remplissait son cœur.
Aux premiers mots que piononça le jeune
homme, au désir qu'il exprima avec une tendre véhémence de voir son père lui rendre l'affection des anciens jours, aux regrets qu'il manifesta, au désespoir avec lequel il parla de leurs funestes dissidences, maître Mathurin crut que Dieu accordait un miracle à ses prières en lui renvoyant l'enfant prodigue, et il ouvrit ses bras pour le recevoir. Mais ces bras, il avait une trop haute opinion de son autorité paternelle et de la faute qu'il reprochait à son fils, pour les refermer sur le coupable avant que celui-ci n'eût fait amende honorable; il exigea donc de Jean-Louis, avant d'accorder son pardon, qu'il renonçât à ce qu'il appelait : Satan, ses pompes et ses œuvres, aux idées philosophiques, aux principes de la liberté et de l'égalité politiques.
Jean-Louis s'était cru résigné à tout pour recouvrer le cœur de son père; il n'avait pas songé qu'il pût exiger ce qui répugnait le plus à sa droiture, un mensonge; il hésita. Puis, et sans répondre directement à la demande du vieillard, il insinua avec toutes sortes de précautions oratoires, qu'il était bien triste pour
A VERSAILLES ^Tt
lui de voir son père attacher une importance si exagérée à des différences d'opinion qui ne pouvaient les empêclier de s'estimer et encore moins de s'aimer l'un et l'autre.
Le vieillard ne le laissa pas achever. En rencontrant cette douce fermeté au lieu de l'humiliation et du repentir sur lesquels il se croyait le droit de compter; en voyant s'écrouler les illusions qui, pendant un instant, rassérénant son orgueil, lui avaient fait savourer toutes les joies du triomphe, ses sensations que, depuis si longtemps il comprimait, firent une violente explosion. Il répliqua vertement à son fils que la légèreté avec laquelle il parlait de ce qui était le plus respectable sur la terre donnait la mesure de ses nouveaux sentiments; que quant à lui, il eût préféré voir son fils mort, plutôt que de lui voir trahir sa foi et manquer à l'honneur. Son fils essayait vainement de le calmer; maître Mathurin ne l' écoutait plus; tout le fiel qui, depuis cinq mois, s'amassait dans son cœur s'exhalait en reproches, en épithètes injurieuses, en imprécations ; en proie à une véritable frénésie, il déclara à son fils qu'il ne
voulait plus dormir sous le même toit qu'un renégat, il lui ordonna de sortir à Tinstant de sa demeure. Jean-Louis essaya encore de le flécliir en invoquant le souvenir de sa mère ; mais ne voyant que des velléités de résistance dans ses supplications, le vieux maréchal -ferrant prit son marteau et, le faisant tournoyer hors de sa tête, il jura avec un affreux serment qu'il allait lui fendre le crâne s'il s'obstinait à rester un instant dans la maison.
Des voisins et la servante qui étaient accourus aux cris de maître Louschart, entraînèrent Jean-Louis que son père continuait de maudire, bien qu'il ne pût l'entendre.
Jean-Louis ne pouvait se résigner à cette séparation. Pendant quelques jours il ne cessa d'errer autour du logis paternel, espérant toujours que son absence aurait apaisé le ressentiment du vieux maréchal, qu'il serait cruellement affecté par le vide qui devait exister autour de lui et que sa pensée se reporterait à celui qu'il avait banni pour le rappeler à ce foyer où sa place était marquée. La servante qui l'avait élevé et qui l'aimait, lui avait pro-
mis de parler pour lui ; elle le tenta : mais aux premiers mots qu'elle prononça, maître Mathurin l'avait regardée de travers, et l'expression de sa physionomie avait fait comprendre à la brave femme que ce ne serait pas impunément qu'elle aurait plaidé la cause de l'absent. Aussi conseilla-t-elle au jeune homme de patienter et d'attendre.
Mais pour attendre il fallait vivre. Jean- Louis n'avait pas d'autres ressources que son travail; il dut donc songer avant tout à se chercher un emploi.
L'injustice de son père l'avait rendu libre de ses actions ; il avait trop de répugnance pour la profession que la volonté de maître Mathurin lui avait imposée, pour la continuer désormais; il chercha un état plus en rapport avec ses goûts et son éducation première.
Il avait contracté quelques liaisons avec des clercs et des commis dont les manières et les habitudes tranchaient avec la grossièreté bruyante des compagnons ordinaires de ses travaux. Ces jeunes gens lui vinrent en aide; l'un d'eux, employé chez M. Lecointre, lemar-