SUITE
J'ai avancé que la lâcheté était inhérente à l'amour; je dois ajouter qu'un cœur amoureux est en même temps et presque également accessible aux défaillances les plus vulgaires et à l'héroïsme le plus absolu. Ce n'est pas à moi qu'il appartient d'expliquer ce contraste.
Quelques heures auparavant , Jean-Louis
Louschart avait faibli à la seule pensée de s'éloigner d'Hélène, et maintenant qu'elle était auprès de lui toute palpitante et fixant sur lui ses yeux humides de tendresse et suppliants ; maintenant qu'elle lui avait avoué que les sentiments qu'il avait pour elle étaient partagés; maintenant qu'elle lui proposait ellemême cette fuite qui lui assurait la possession de la jeune fille, son âme, tout à coup relevée à la hauteur du sacrifice que le devoir lui commandait, trouva, dans sa seule honnêteté, la force de se refuser à ce bonheur inespéré.
Il affirma depuis, et, selon moi, les événements prouvent qu'il ne mentait pas à la justice, qu'il n'eut en ce moment qu'une pensée : celle de faire comprendre à son amie les obligations que leur créait à tous les deux une situation si étrange, de l'exhorter à une résignation dont il lui donnerait l'exemple et surtout de la ramener sur-le-champ à sa mère.
Hélène se montra digne de l'élévation de ces sentiments; car vers une heure du matin ils s'acheminaient tous les deux dans la direction de la maison du maréchal-ferrant.
La jeune fille avait profité du sommeil de sa mère pour se lever et sortir de la maison ; Jean- Louis souhaitait qu'elle pût rentrer sans être aperçue et de façon à ce que cette démarche ne, devînt pas le prétexte de nouvelles violences de la part de la Verdier.
Les ateliers de maître Mathurin se fermaient le soir au moyen de grossiers volets de bois ; il couchait lui-même dans une chambre située derrière ces ateliers. A côté était une allée qui aboutissait à une cour étroite et dans laquelle se trouvait un escalier extérieur par lequel on arrivait aux étages supérieurs.
La porte de l'allée restait toujours ouverte. Dans son trouble, Hélène croyait cependant se souvenir qu'elle n'avait point fermé celle du logement qu'elle habitait avec sa mère; le retour semblait donc assez facile.
Bientôt ils aperçurent la maison. Elle leur paraissait muette et ténébreuse. Tout semblait jdormir derrière ses murailles. Jean-Louis respira. Il voulait quitter Hélène et se borner à veiller de loin sur elle; mais celle-ci retardait autant qu'elle le pouvait une séparation qui
M était si cruelle. Elle pleurait, elle était tremblante, plus morte que vive, sous la double impression de son désespoir et de sa frayeur.
Jean-Louis la conduisit donc jusqu'à la porte de l'allée ; ils n'avaient ni l'un ni l'autre la force de murmurer le mot adieu. L'éclair de leurs regards se rencontra ; leurs mains s'étreignirent. La porte roula doucement sur ses gonds ; le jeune homme serra convulsivement les doigts qui s'étaient enlacés dans les siens, et s'enfuit, car il sentait défaillir le courage qui l'avait soutenu jusq^ue-là
Il voulait traverser la rue pour aller se replacer en observation sous L'auvent de la fruitière et s'assurer qu'Hélène ne courrait aucun danger.
Mais il n'avait pas fait dix pas, qu'un cri terrible retentit dkns le silence, et dans ce cri, il reconnaissait la voix de la jeune fille qui l'appelait à son secours.
Jean-Louis éperdu se précipita dans la maison.
L'allée tout à l'heure si sombre dans laquelle Hélène avait disparu s'éclairait d'une faible
lueur, qui venait de la chambre de maître Mathurin dont la porte était grande ouverte.
Sur le seuil de cette porte se détachait la silhouette du vieux maréchal-f errant, les bras croisés et la tête inclinée sur la poitrine.
Mais Jean-Louis ne vit pas son père ; il ne vit qu'Hélène renversée sur les dalles, évanouie, et la mère de la jeune fille qui, semblable à une furie, traînait la pauvre enfant par les cheveux et lui meurtrissait la tête sur les pierres.
Il s'élança pour l'arracher des mains de cette mégère ; mais le vieux Louschart fit un pas dans l'allée et lui barra le passage, se tenant muet, immobile devant lui.
— ^ Mon père, s'écria Jean-Louis bouleversé par cette apparition, elle est innocente ! Par la mémoire de ma mère je vous le jure, souffrirez-vous donc qu'on l'assassine sous vos yeux?
— Qui aime bien, châtie bien, Jean-Louis! Et tu me donnes envie de te châtier à mon tour, bien qu'aujourd'hui je ne t'aime guères.
— Mon père ! au nom de Dieu, calmez-vous, je vous en conjure !
— Dieu ! tu invoques le nom de Dieu et tu ne crois pas à Dieu, comme tout à l'heure tu invoquais une mémoire que, depuis deux années, ta conduite outrage.
— Ne parlez pas ainsi. Hélène est innocente, encore une fois je vous le jure! Je vous dirai tout, mon père.
— Innocente , fit la voix glapissante de la Verdier; elle le serait sans toi, misérable; c'est toi qui l'as perdue, la malheureuse.
Le vieux Louschart répéta d'une voix lugubre :
— Misérable !
— Mon père, je vous ai offensé par ma résistance, en opposant ma foi à votre foi, mes convictions à vos croyances. Je vous en demande pardon, repentant et humilié. J'abjurerai mes sentiments les plus chers, je renierai ce que me dit ma raison, je deviendrai le docile esclave de votre volonté; mais, à votre tour, ne repoussez pas ma prière ; croyez-moi, lorsque je vous atteste son innocence, lorsque je jure qu'elle n'a pas cessé d'être digne de vous.
— Ah ! s'écria le maréclial avec un ricanement sauvage, c'est pour elle que tu te décideras à t'amender. Tu l'aimes donc bien, ma future, hein, Jean-Louis?
Le jeune homme fit un geste de désespoir.
— Misérable ! répéta le vieux Louschart dont le visage, jusqu'alors d'une pâleur livide, s'empourprait de plus en plus.
Sous l'impression des injures et des reproches qu'il se croyait si loin d'avoir mérités, Jean- Louis s'animait à son tour; il avait relevé la tête, et ses regards soutenaient les regards furibonds de son père.
— Oui, misérable! dit une troisième fois le maréchal-ferrant qui avait remarqué l'indignation contenue que cette épithète soulevait chez son fils. Misérable ! c'est le nom que, nous autres honnêtes gens, nous avons le droit de jeter aux renégats.
— Qu'ai-je donc renié, mon père? répondit Jean-Louis avec un geste d'impatience.
— Moi, moi! qui devais être ta religion et ton Dieu, si tu te sentais la tentation de re-
noncer les autres. Ah ! reprit-il comme s'il se parlait à lui-même, moi qui étais si joyeux le jour où tout petit je l'ai reçu dans mes mains. Moi qui l' élevais avec un cœur si content et si
lier; moi qui l'aimais comme on aime un
unique trésor, et qui me disais : Ce sera bientôt mon tour d'être l'unique trésor de mon enfant. Vieux fou ! vieux fou !
Jean-Louis voulut l'interrompre, mais le vieillard, en proie à une exaltation toujours croissante, ne le laissa pas parler.
— Ah! continua -t -il, le cheval dont j'habille le sabot est plus reconnaissant que l'enfant ne l'a été; il ne rue que si je le blesse, et l'enfant que j'ai tant choyé m'a mordu. Ma foi dans le Dieu qui avait fait de moi un honnête artisan, il l'a traitée de faiblesse, et cette faiblesse, il a été assez lâche pour ne pas la respecter dans son père. Ma vénération pour mon roi, il appelait cela de la folie, et il n'a pas eu pitié de la folie de celui à qui il devait tout. Il a mêlé mon nom au nom de ceux qui blasphèment et qui conspirent. Il s'est couvert de tant d'opprobre que j'ai eu honte de sa honte,
et que je suis devenu plus humble qu'un gueux, moi qui avais tant de raison d'être fier, lorsque j'ai appris qu'un Louscliart était l'ami du plus vil des scélérats qui préparent notre malheur et notre ruine.
— Mon père, s'écria Jean-Louis, abreuvezmoi d'injures, mais n'insultez pas un homme
— Insulter Lecointre, s'écria le vieillard dans un éclat de rire, insulter Judas !
— M. Lecointre est un honnête homme, dit Jean-Louis d'une voix forte.
— Un honnête homme comme toi, qui ne demande qu'à mordre la main qui le nourrit. S'il était là, ton Lecointre, je lui cracherais comme à toi à la face.
Et le vieux Louschart cracha au visage de son fils.
Depuis le commencement de cette horrible scène, la Verdier avait abandonné sa fille; celle-ci avait peu à peu repris ses sens.
Hélène, trop faible pour se relever, était assise, appuyée contre la muraille de l'allée ; elle cachait son visage dans ses mains, et on en-
tendait un douloureux gémissement s'exhaler de sa poitrine.
La mère s'était rapprochée du maréchal- ferrant et, les poings sur les hanches, elle attisait par ses exclamations, cette colère folle qui avait si peu besoin d'être excitée.
Elle accueillit d'un ricanement railleur, l'outrage sanglant que le père venait d'infliger à son fils.
. Jean-Louis était resté muet, anéanti; au bruit de ce glapissement sinistre, il se réveilla hors de lui et s'élança vers la veuve.
— Mon père peut m'injurier et me frapper, s'écria-t-îl, mais je ne supporterai rien de vous, tendre mère.
— Oui, fit le vieillard, tu ne saurais lui pardonner son peu d'indulgence pour ta prostituée.
— Mon père, cria Jean-Louis, d'une voix terrible, mon père ne parlez pas ainsi...
— Tu me menaces. . . tu menaces ton père ! Oh! je ne te cherchais pas, Jean-Louis, je t'avais maudit et j'avais confiance en Dieu pour me venger. Mais tu viens me braver ici, dans
ma demeure! Jean-Louis, c'est Dieu qui veut que je te punisse.
En disant ces mots le vieux Louschart avait ramassé une des l)arres de fer qui se trouvaient dans l'allée et il en asséna un coup terrible au jeune homme.
Le corridor était si étroit que l'extrémité de cette arme improvisée rencontra la muraille qu'elle érafla en en faisant jaillir des milliers d'étincelles. Jean-Louis esquiva l'atteinte ; mais il vit son père qui s'apprêtait à redoubler.
— Fuyez ! fuyez ! lui cria Hélène.
En effet, Jean-Louis ne songeait qu'à fuir.
Il fit un pas dans la direction de la porte de la rue. Plus prompte que lui, dans son horrible désir d'un sanglant dénoûment, la Verdier s'était précipitée vers cette porte, et lui en barrait résolument le passage.
Lutter contre elle, c'était donner à son père le temps de le frapper, et il n'avait évité qu'à grand'peine le second coup que le vieillard, en proie à un véritable délire, lui avait porté.
Profitant du moment où celui-ci relevait son levier, il passa rapidement dans la chambre du
vieillardj et d^ cette chambre il gagna l'atelier d'où il pouvait encore s'élancer dans la rue.
Jean-Louis entendit son père qui le poursuivait, et lavoix d'Hélène, qui appelait au secours.
La porte de l'atelier était aussi fermée.
11 fit jouer le pêne, il tira le verrou, déjà il apercevait l'air à travers l'entrebâillement et la faible clarté du jour naissant, lorsqu'une pesante masse de fer siffla au dessus de sa tête et, s'abattant sur un des montants, de la porte le fit voler en éclats.
C'était le vieux Louscbart, qui avait abandonné son levier pour s'armer de son terrible marteau.
Le trouble, l'égarement du vieillard avaient seuls pu sauver une troisième fois la vie du malheureux jeune homme.
Il voulut s'élancer au dehors ; mais une main, qui avait la rigidité de la mâchoire d'une tenaille, lui saisit le bras et l'attira violemment en arrière.
Jean-Louis comprit qu'il était perdu et qu'il ne pouvait sauver sa vie qu'en subissant la lutte qui lui inspirait tant d'horreur.
Il arrêta la main de son père an moment, où ponr la qnatrièmefois, celni-ci levait l'arme homicide snr sa tète, et il essaya de la lui arracher.
Mais le maréchal-ferrant était encore d'une vigueur extraordinaire, et la fureur folle à laquelle il était en proie doublait ses forces : il résista. Pour paralyser de nouvelles attaques, Jean-Louis dut le saisir corps à corps.
Le père et le fils luttèrent ainsi pendant une seconde : l'un pour échapper à la mort, l'autre pour renverser son adversaire et le tuer plus sûrement.
Enfin les genoux du vieux Louschart épuisé, fléchirent, il chancela; puis, il tomba à la renverse en entraînant son fils avec lui.
Mais dans sa chute, ses doigts s'étaient desserrés et Jean-Louis avait pu s'emparer du marteau. Il se dégagea des bras de son père, qui l'étreignait avec rage, il se releva et s'élança au dehors.
En franchissant le seuil de la porte, il lança machinalement derrière lui la lourde masse qu'il avait à la main et il s'enfuit en proie à un bouleversement indicible.
Dans la rapidité de sa course, dans le désordre de son esprit, il n'entendit pas un cri qui avait retenti dans l'atelier à l'instant où il y rejetait le marteau. • ' ^'
Au même moment maître Mathurin se relevait à son tour ; le pesant bloc de fer était venu le frapper au-dessus du sourcil droit et lui avait fracassé la tête.