‹ Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847 (volume 3)Chapitre 6 sur 8 · SUITE ET FIN · texte numérisé non relu

SUITE ET FIN

La Verdier était accourue au cri de maître Mathurin.

Elle essaya de le ranimer, mais tous ses soins furent inutiles; le vieux maréclial-f errant était bien mort.

Les voisins, réveillés par les cris d'Hélène, descendaient et arrivaient les uns après les autres.

A tous ceux qui l'interrogeaient, la veuve répondait que Jean-Louis Louschart avait assassiné son père.

Malgré ses travers, maître Mathurin était aimé dans son quartier; l'indignation était générale.

Le jour pointait à l'horizon et la rue commençait à être sillonnée par les ouvriers qui se rendaient à leurs travaux. Tous s'arrêtaient devant la forge, et par eux la nouvelle du parricide se répandit dans Versailles avec . la rapidité de la foudre.

Ce crime, . que Selon ne voulut pas prévoir dans les lois qu'il donnait à Athènes, constitue une telle monstruosité que la sensation fut aussi profonde dans les couches supérieures de la société qu'elle l'avait été dans le peuple.

On en parla au lever du roi, et M. de la Porte raconta en même temps l'honorable démarche dont le maréchal-ferrant avait été le héros quelque temps auparavant.

Aussi touché du dévouement de son vieux serviteur que de la grandeur du forfait, Louis XVI ordonna à M. deLamoignon de sévir

avec la dernière rigueur contre le coupable.

La justice était déjà descendue dans la maison de maître Mathurin ; elle avait constaté sa mort et reçu la déposition de la Verdier, qui affirma avoir vu Jean-Louis Louschart porter le coup mortel à son père.

Sous le coup des impressions qu'elle avait subies pendant cette fatale nuit, Hélène était tombée dans une prostration si profonde qu'elle put à peine répondre aux questions des magistrats; cependant on crut acquérir la certitude qu'elle n'avait point été témoin du sinistre dénouement de ce drame, et l'accusation de la mère se trouva corroborée par l'absence de la fille.

Jean-Louis fut arrêté à Sèvres, par la maréchaussée, et ramené à Versailles au milieu d'une affluence prodigieuse qui le poursuivait de ses imprécations.

Lorsqu'on s' était 'emparé de lui, il avait manifesté un grand étonnement; ceux qui le conduisaient lui apprirent à la fois la mort de son père et l'accusation qui planait sur sa tête.

Son premier cri fut un cri de douleur. La

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perte qu'on lui annonçait avait absorbé toutes les forces vives de son esprit; il ne comprenciit rien au delà, pas même le soupçon qui plnnait sur lui. Mais bientôt ce mot de parricide éclata à ses yeux dans toute son horreur. Il avait compris qu'on l'accusait d'avoir assassiné celui qu'il pleurait si amèrement, et il s'écria avec une véhémente indignation :

— Est-ce qu'on tue son père?

A plusieurs reprises, il renouvela ses énergiques protestations.

On Técroua à la prison de Versailles. Vers la fin de la journée, on le tira de son cachot et on le fit monter dans une voiture.

Son accablement était si profond qu'il ne demanda pas où on le conduisait. Lorsque la voiture se fut arrêtée dans la rue deMontreuil, il suivit machinalement le magistrat qui l'acoompagn^dt et ne parut pas reconnaître la iuaison dans laquelle celui-ci le fidsait entrer.

Tout à coup il se trouva en présence d'un cadavre couché sur un lit, et dans ce cadavre il retrouvait celui de son père.

Sans entendre les questions que lui adressait

le magistrat, Jean-Louis se jeta sur le corps, l'étreignit dans ses bras, couvrit de ses baisers et de ses larmes le visage livide et sanglant du vieux maréchal-f errant, et comme on lui demandait s'il le connaissait :

-*— En doutez-vous, monsieur, répondit-il avec douceur, et supposez-vous que si je l'avais frappé, j'oserais l'embrasser en ce moment.

Mais les déclarations de la Verdier avaient été si formelles et si précises que le magistrat ne vit dans cette réponse qu'une véritable hypocrisie, mise au service du plus horrible de tous les forfaits ; il enjoignit à l'accusé de lui raconter, dans tous ses détails, ce qui s'était passé entre Mathurin Louschart et lui pendant la nuit précédente.

Jean-Louis obéit; mais comme il attestait avec de nouveaux serments que , s'il avait défendu sa vie et cherché à se dérober aux violences que son père irrité prétendait exercer sur lui, il n'avait pas du moins à se reprocher d'avoir levé une main coupable sur l'auteur de ses jours, d'un geste impérieux et sévère le magistrat lui indiqua la plaie béante que l'on

apercevait à la tempe du vieillard, et en même temps il lui présenta le marteau sur lequel on voyait les traces d'un sang noir et coagulé.

Alors Jean-Louis tomba à genoux.

A la vue de ce marteau, il s'était souvenu qu'il s'en était débarrassé en le lançant derrière lui avec une agitation que le désordre de son esprit expliquait suffisamment. La possibilité du meurtre dont on l'accusait lui apparaissait nettement... Ce meurtre était involontaire, mais il ne se le reprochait pas moins amèrement, et en même temps il comprenait qu'il ne parviendrait jamais à convaincre ses juges dé son innocence.

Il expliqua la circonstance qui pouvait avoir fait de lui un parricide, et il ajouta :

— Maintenant, monsieur, je ne me défendrai plus et je ne me plaindrai pas; j'ai causé la mort de celui qui m'avait donné la vie, si rigoureux que soit le cbâtiment qui me sera sera infligé, je l'accepterai comme une juste expiation.

/ Le procès fut déféré au Châtelet qui commença l'instruction de l'affaire.

Un grand revirement s'était opéré dans l'opinion publique.

L'universelle horreur qu'avait excitée la mort de Mathurin Louschart, s'amoindrissait par la réflexion et par ce qui transpirait des événements qui ravalent précédée.

En même temps, les amis de Jean-Louis ne restaient pas inactifs. Ils le représentaient comme la victime de l'injuste tyrannie du vieillard; ils faisaient ressortir la patience, la résignation qu'il avait si longtemps opposées aux absurdes provocations de celui-ci; ils s'efforçaient en raison des convictions qui avaient servi de prétexte aux persécutions paternelles, de concilier les sympathies populaires à l'accusé, et ils y réussirent si bien que cette affaire criminelle prit bientôt les proportions d'un procès politique pour les habitants de Versailles.

Comme il l'avait annoncé, Jean-Iuonis ne se défendit pas, et malgré les instances de l'avocat qu'on lui avait donné, il ne voulut pas consentir à discuter le témoignage de la Verdier. En face de ces aveux tacites, la Cour lui

appliqua la pénalité du temps dans toute sa rigueur.

L'arrêt du 31 juillet de l'année 1788, condamne Jean -Louis- Auguste Louschart, à avoir les jambes, cuisses, bras et reins rompus vifs, sur un écbafaud qui sera dressé pour cet effet en la place de cette ville de Versailles où le crime a été commis. Cela fait, son corps mis d'abord sur une roue, la face tournée vers le ciel, pour y finir ses jours, et jeté en suite dans un bûcher.

Contre tous les précédents , on avait fait grâce à l'accusé de l'amende honorable devant la porte de l'église Saint-Louis, qui eût entraîné la mutilation du poing ; ce qui prouvait déjà un acheminement, si petit qu'il soit, vers la suppression des cruautés inutiles. Enfin, à leur arrêt les juges avaient ajouté \mretentum dont voici la formule :

« Betentum a été que ledit Jean-Louis- Auguste Louschart ne sentirait aucun coup vif, et qu'il serait secrètement étranglé, avant qu'il lui soit donné aucun coup. »

Mais le public ignorait cette dernière dis-

position de l'humanité des magistrats, et la nouvelle de la condamnation du fils Louschart dont chacun proclamait l'innocence, n'en excita pas moins une effervescence générale dans la ville de Versailles.

L'exécution de Jean-Louis avait été fixée au 3 août. Le 2 au matin, Charles-Henry Sanson fit partir pour Versailles, des charrettes chargées de toutes les charpentes nécessaires, et dans l'après-midi, il se rendit lui-même dans cette ville.

L'émotion qu'avait soulevée le procès de Jean- Louis Louschart n'avait point dépassé les limites de sa ville natale. Charles-Henry Sanson ne pouvait voir en lui qu'un coupable d'une des catégories les moins intéressantes ; aussi, tout familiarisé qu'il était avec les effets d'une détestable curiosité, ne fut-t-il pas médiocrement surpris en voyant la place de Saint-Louis couverte d'une telle multitude , que les aides avaient quelque peine à maintenir libre l'espace où les charpentiers dressaient leurs échafaudages.

Cette foule ne manifestait cependant aucune intention hostile : elle était bruyante, mais

plutôt rieuse qu'irritée. Elle ne prononçait pas, du moins tout haut, le nom de l'accusé ; elle n'avait point jusqu'alors manifesté ses sentiments autrement que par les lazzis et les brocarts qu'elle faisait pleuvoir sur les ouvriers employés à l'édification de la funeste plateforme.

Cependant elle avait la mobilité de toutes les multitudes. Un charpentier ayant rudoyé un gamin qui le harcelait de ses provocations, quelques cris de mort se firent entendre. En un instant toutes ces physionomies railleuses devinrent sombres et menaçantes ; les rangs se pressèrent en ondulant ; ceux qui étaient derrière pressant ceux qui se trouvaient par devant, les cris devinrent des vociférations, en moins d'une seconde ; la faible barrière qu'on avait opposée à cette affl-uence fut brisée, et les aides et les charpentiers furent aux prises avec le peuple.

Mais presque aussitôt, une centaine d'hommes, qu'à leur stature athlétique, à leurs bras, à leurs visages bronzés par la fumée, on reconnaissait pour les robustes ouvriers du fer, et quelques jeunes gens qui, par la propreté de leur mise,

semblaient appartenir à la nombreuse corporation de ce qu'on appelait la basoche, s'étaient précipités au devant des assaillants ; et moitié par la persuasion, moitié par la force, ils les contraignirent à se retirer avant qu'une seule voie de fait ait été commise.

Mon grand-père avait assisté jusqu'alors avec assez d'indifférence à cette démonstration populaire ; mais en ce moment il liocba la tête. Il pressentait que cette foule obéissait à un mot d'ordre, que si lui et ses aides n'avaient pas été pulvérisés sous le choc de ces vagues humaines, c'est qu'elles avaient un but dont elles ne voulaient pas se laisser détourner, qu'elles étaient décidées à attendre l'heure ; il comprenait le sens de cette attitude gaiement insoucieuse sous laquelle cette multitude dissimulait la conscience de sa volonté et de sa toute-puissance.

Il commanda à ses aides et aux charpentiers de hâter leurs préparatifs, et il retourna à Paris afin de faire part de ses observations au procureur général. •

L'émotion politique avait déjà soulevé de nombreux orages en province. La Normandie,

la Bretagne, le Béarn, avaient pris fait et cause pour leurs Parlements attaqués dans leurs privilèges. Le DaupMné avait été plus loin : à la suite d'une longue succession d'émeutes, les représentants des trois ordres, noblesse, clergé et tiers-état, s'étaient spontanément réunis et avaient, pour la première fois, mis en scène la souveraineté nationale.

Cependant, trompés par l'indifférence avec laquelle le peuple parisien avait accueilli les ordonnances du Lit-du- Justice et l'arrestation des deux parlementaires , D'Espréménil et Montsabert, l'autorité était bien loin de supposer que l'agitation finît par se traduire en révolte ouverte. On admit encore bien moins qu'une lutte contre l'autorité pût s'engager dans la ville qu'habitait la cour et qui devait sa splendeur factice à la présence du roi ; que cette lutte eût pour prétexte l'exécution d'un coupable aussi légitimement condamné.

On se contenta d'envoyer à Versailles quelques soldats pour prêter main-forte à la marécbaussée : la maison du roi ne fournissant aucune aide pour les exécutions criminelles.

Dans la soirée, cette multitude se retira calme et tranquille ; quelques jeunes gens, quelques-uns des forgerons dont j'ai parlé, restèrent seuls comme pour observer ce qui se passait autour de l'échafaud ; ils parcouraient la place en s' entretenant avec animation.

Le bruit s'était répandu dans la ville qu'Hélène Verdier avait été conduite, par Madame Adélaïde, aux pieds de la reine, qu'elle avait imploré la grâce du condamné et que, touchée de ses instances, Marie -Antoinette avait obtenu du roi la grâce qu'elle sollicitait à son tour.

Cette nouvelle n'avait sans doute pas été étrangère à la dispersion du populaire; ceux qui demeuraient étaient évidemment les incrédules.

Charles-Henry Sanson profita de la solitude de la place pour faire dresser autour de l'échafaud, avec l'autorisation des juges commissaires, une de ces palissades de pieux et de planches, semblables à celles derrière lesquelles on exécutait les grands criminels en Grève. En même temps les magistrats, qui avaient reçu

quelques rapports de police touchant les dispo- III n

sitions de la population, prirent sur eux d'avancer l'heure du supplice.

Il était deux heures du matin lorsque mon grand-père quitta la place Saint-Louis pour se rendre à la prison, et il remarqua que les hommes qui avaient stationné toute la nuit dans les environs se dispersaient dans des directions différentes.

Jean-Louis Louschart était enfermé dans une des logettes du rez-de-chaussée; il était couché sur un grabat. Au hruit des verroux que tirait le guichetier, il se dressa sur son séant et considéra avec calme ceux qui pénétraient dans son cachot.

Le greffier du Parlement lui lut la sentence, qu'il écouta avec une grande attention. Quand celui-ci eut fini de parler, il murmura quelques mots inintelligibles parmi lesquels on distinguait seulement ceux de : pauvre père ! puis il ajouta tout haut :

— Dans deux heures je me justifierai devant lui ; mais non, ajouta-t-il d'une voix frémissante et en s' adressant au curé de Saint-Louis, qui venait d'entrer, il n'a pu croire que son fils

l'avait volontairement frappé, n'est-ce pas, monsieur ?

Le prêtre s'approcha de lui, l'embrassa; les hommes de la justice se retirèrent et les laissèrent seuls.

Un ordre des juges commissaires vint interrompre le pieux tête-à-tête.

Charles-Henry Sanson passa sa tète par l'entrebâillement de la porte et fit signe au condamné qui, en ce moment agenouillé devant le prêtre, recevait la bénédiction.

Jean-Louis Louschart comprit cette muette injonction, et, se retournant du côté de l'exécuteur, il lui dit avec un douloureux sourire :

— Vous n'êtes pas plus pressé que moi, monsieur ?

On monta en charrette à quatre heures et demie du matin; les juges commissaires avaient espéré que, grâce aux dispositions du retenium, tout serait fini avant que la population ne fût éveillée.

Mais, en sortant de la prison, on put reconnaître combien ces dispositions étaient vaines.

Malgré l'heure matinale, les abords de cette

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prison regorgeaient de monde, l'affluence était prodigieuse; ces rues de Versailles que le& chaises, que les carrosses de la cour animaient sans les peupler; ces rues si tranquilles, si mornes même, lorsque la somptueuse cité n'était pas encore tombée au rang des nécropoles, étaient envahies par les flots sans cesse croissants d'un véritahle océan humain. Hommes, femmes, vieillards, enfants, tout était au dehors, et on reconnaissait à leurs costumes bon nombre de campagnards des environs, qui étaient venus se réunir aux citadins. En même temps cette paisible population paraissait en proie à une agitation fiévreuse. L'apparition de la charrette fut saluée par des clameurs assourdissantes, et ce fut avec les plus grandes peines que le véhicule put se frayer un passage dans la foule.

Le condamné ne semblait pas soupçonner que ce mouvement pût être la conséquence des sympathies qu'il excitait. Peut-être y voyait- il encore l'indice du sentiment de répulsion qui s'était manifesté lors de son arres-*tation. Il écoutait avec recueillement les exhor-

tations de son confesseur, et ne levait pas les yeux sur ceux qui l'entouraient.

Cependant, au coin de la rue de Satory, un cri lamentable, un appel désespéré domina un instant les frémissements de la multitude, et on vit une jeune fille, pâle comme une morte , qui agitait un mouchoir.

Au son de cette voix, Jean-Louis Louschart avait relevé la tête, et aussitôt, et malgré les liens qui enlaçaient ses bras et ses jambes, il se dressa debout en se tournant du côté de la jeune fille. Ses yeux étaient pleins de larmes, les premières qu'on lui eût vu verser depuis le matin; il essaya de sourire, puis on l'entendit qui murmurait :

— Adieu, Hélène, adieu!

A cet instant, un forgeron d'une taille colossale qui, depuis la sortie de la prison avait toujours marché à la hauteur de la charrette, s'avança, et, s'accrochant aux ridelles, cria d'une voix retentissante :

— C'est à revoir qu'il faut dire, Jean-Louis. Est-ce qu'on roue les braves gens comme toi?

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Un cavalier le repoussa ; mais les applaudissements qui éclatèrent prouvèrent que cette opinion avait pour partisans tous ceux qui se trouvaient là, et qu'ils ne croyaient plus avoir besoin de la dissimuler.

A la physionomie contractée du greffier, des exempts et des soldats qui entouraient la voiture, il était évident qu'ils dépassaient les appréhensions que mon grand-père avait conçues dès la veille.

Cependant, on arriva sans encombre au pied de réchafaud. Sur la place Saint-Louis, l'agglomération du peuple était immense, car tous ceux qui se trouvaient dans les rues avaient suivi le cortège.

Au moment où la charrette s'arrêta, Jean- Louis Louschart adressa une question au curé de Saint-Louis, et mon grand-père entendit celui-ci lui répondre :

— Vous sauver.

— Non, mon père, dit le condamné d'une voix fiévreuse et avec une sorte d'impatience. Si je suis innocent de l'intention, qui fait le crime, mes mains n'en sont pas moins souillées

d'un meurtre horrible. Je dois mourir, je veux mourir. Dépêchez-vous, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers mon grand-père.

— Monsieur, lui répondit mon grand-père en lui montrant les masses furieuses et oscillantes qui ébranlaient la barrière, s'il y a ici quelqu'un qui touche à sa dernière heure, ce n'est pas vous.

Charles-Henry Sanson n'avait point achevé, qu'une tempête de hurlements éclatait, véritables rugissements du lion populaire. La palissade volait en éclats, et de tous les côtés à la fois la foule se ruait sur l'échafaud.

Le forgeron qui avait dans le trajet adressé la parole à Jean-Louis Louschard était au premier rang ; il saisit le condamné dans ses bras musculeux, coupa ses liens, et le hissa sur son épaule, pour l'emporter en triomphe.

On vit alors une scène inouïe. Le patient luttant contre ses libérateurs, les repoussant, leur reprochant de l'arracher au supplice qu'il croyait avoir mérité, se retournant vers ses bourreaux, les invoquant, demandant la mort que sa piété filiale jugeait nécessaire à l'expia-

tion, avec l'anxieuse angoisse avec laquelle on appelle ordinairement la vie.

Mais ses amis l'avaient entouré ; leurs efforts réunis triomphèrent de sa résistance, ils parvinrent à l'entraîner.

Cependant , la situation de mon grand-père était loin d'être rassurante. Séparé de ses aides, isolé au milieu d'une multitude enivrée de sa facile victoire, qui ne le connaissait que trop, et dont le flot n'avait exactement qu'à se refermer pour l'anéantir, il n'avait pas même la ressource de vendre chèrement sa vie.

Sa physionomie traduisait probablement les sinistres pensées qui l'occupaient, car le grand forgeron qui avait délivré le patient s'approcha de lui, et lui saisissant le bras :

— N'aie pas peur. Chariot , s'écria-t-il , ce n'est pas à toi que nous en voulons, c'est à tes outils. Désormais, Chariot, quand il te viendra une pratique, faudra la tuer pour la tuer, et ne pas la tuer pour la faire souffrir. Laissons l'enfer au bon Dieu, vois-tu. Chariot. Et s'adressant à la foule : Laissez-le passer, vous autres, ajouta-t-il, et faites attention que celui qui dira

quelque chose à Chariot, on le prendra pour un marqué qui se venge.

Les rangs s'ouvrirent à cette harangue, plus pittoresque que correcte, et mon grand-père fî'éclipsa.

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, l'échafaud et tous ses sinistres accessoires avaient été mis en pièces; on les jeta dans le bûcher préparé pour le cadavre en couronnant ce singulier édifice de l'épouvantable roue , dernière confidente de tant de martyres. On y mit le feu, et hommes et femmes, se tenant par la main, formèrent une immense ronde dont les joyeuses spirales se déroulèrent autour de l'auto-da-fé, tant que les cendres jetèrent une étincelle. Jusqu à la moitié de la nuit, la place retentit de chants joyeux.

J'ai raconté avec quelque prolixité cet évément, ignoré et dédaigné des historiens, parce qu'il m'a semblé qu'il avait été l'occasion de la première fête populaire de la Révolution.

if

MARI E-A N N E J UGI ER

MA GRAND'mÈRE

Après le supplice de Desrues, je devais placer celui de la roue, si l'on peut donner ce nom à Tauto-da-fé dont je viens de retracer les détails. Quoi qu'il en soit, ce fut la dernière fois que ce hideux appareil se dressa sur le lieu des exécutions. On n'est pas d'accord sur son origine, mais tout porte à croire que ce fut la fable

mythologique d'Ixion qui en fournit l'idée, et que si plus tard il joua un si grand rôle dans la pénalité des sociétés chrétiennes, c'est qu'il remplaça le crucifiement que celles-ci n'eussent pu conserver au nombre des châtiments sans craindre de commettre un sacrilège.

J'ai dit plus haut la singulière prédilection du Parlement pour cet horrible supplice dans le dispositif de ses arrêts. On doit en frémir lorsqu'on songe que notre ancienne législation criminelle punissait de la peine de mort cent quinze sortes de crimes ou délits. C'est à François F"", restaurateur des lettres, et à son ministre le cardinal Duprat, un homme d'Eglise, que la France fut redevable de ce raffinement de barbarie comme institution légale. Un édit en fit la peine particulière des voleurs de grand chemin ou avec effraction, tandis que la potence était réservée aux meurtriers. Il faut croire qu'à cette époque, la vie humaine paraissait moins sacrée que la propriété, puisqu'on punissait moins cruellement les attentats dirigés contre la première, que ceux qui s'attaquaient à la seconde. Cette anomalie ne pouvait durer;

aussi sous le règne suivant, voleurs, assassins, parricides, tous devinrent justiciables de la roue avec des aggravations ou des atténuations particulières, suivant la nature du crime, ainsi que nous avons eu maintes fois l'occasion de l'expliquer. La potence ne fut plus qu'un châtiment secondaire, bien déchu de son importance, depuis les sombres mystères de Plessis-lès-Tours et les hauts faits de notre illustre prédécesseur, le compère Tristan l'Hermite.

Depuis 1770 jusqu'à 1780, je trouve dans les notes de mon grand-père, que les malheureux rompus vifs sont beaucoup plus nombreux que ceux qui périssent par la corde. Ce sont des noms obscurs : En 1769, le 18 janvier, Etienne Charles et François Legros, condamnés pour assassinat d'un nommé Régnier ; le 21 , André-Etienne Petit, âgé de vingtneuf ans, pour différents vols d'argenterie; François Gallois, également pour vol, mais de farine ; le 27 avril, François Boussin, pour vol et assassinat; le 22 août, Jean Brouage pour vol de linge; le 22 septembre, Jean Lemoine, pour assassinat commis sur la femme Jaunet ;

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en 1771, le 19 août, François Alain, âgé de vingt-hnit ans, et convaincu de meurtre sur la personne d'un nommé Charpentier qu'il avait assassiné à coups de pied sur le ventre ; en 1772, le 16 janvier, Louis-François Daux, un autre assassin, rompu vif en place de Grève; le 29, François- Abraham Lecerf, pendu pour vol; le 12 mars, Jacques Harivel, même peine pour le même délit ; le 4 août, Joseph Savel, âgé de vingt-six ans, rompu vif pour vol et assassinat; en 1773, le 20 août, Edme Saget, âgé de vingt-deux ans, pour avoir tué un nommé Berthelot à coups de bâton|; le 7 décembre, Marie Picard, veuve Maréchal, fileuse de coton, son fils, Pierre Hilaire, un enfant de dix-sept ans, un garçon nommé Nicolas Rose, pour avoir volé, assassiné et jeté dans un puits un sieur Michel Nioré ; en 1775, le 14 janvier, Edme Brochard, aubergiste, pour meurtre et vol ; le 16 mai, Charlotte Beuton, veuve Minier, comme complice d'assassinat sur la personne de son mari; le 27 septembre, Paul Darel, rompu vif, sur la place de Grève, par arrêt du Parlement, en date du 25 ; en 1777, le 11 juillet,

J.-B. Campagnard, âgé de vingt cinq ans, pour avoir assassiné la fille Marsault ; en 1778, le 21 juillet , Jacques Neuiller, voiturier, convaincu de complicité de vol de grand chemin, sur la personne d'un nommé Lafond, tué à coups de bâton; le 2 septembre, Matburin Barsajout, dit Charpentier, rompu vif sur la place du Châtelet, pour crime à peu près semblable.

J'en passe et des meilleurs, comme dit Ruy Gomez de Sylva, cat la plume se lasse d'exhumer ces héros du crime qui n'occupèrent un instant leurs contemporains que par l'horreur de leurs forfaits ou de leur supplice ; mais lorsqu'on parcourt ces sinistres rôles de la justice criminelle, il y a moins d'un siècle, et qu'on, y voit la mort prodiguée comme châtiment, et presque toujours accompagnée de cruautés inouïes, avec quel sentiment de bonheur ne se reporte-t-on pas à nos institutions modernes, qui ont fait table rase de ces coutumes odieuses? Le jury, la Cour d'assises, la juridiction à deux degrés, les formes de la procédure, la publicité des débats, la liberté de la défense, nous paraissent de si grandes conquêtes de la civili-

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sation, qu'on s'étonne qu'elles aient été obtenues: en si peu de temps, et qu'il faut bien en rendre hommage à cette immortelle révolution, que ses bienfaits n'ont pas mise à l'abri de récriminations aveugles ou intéressées.

A mesure que j'approche de cette grande rénovation de l'édifice social, je sens que le cadre de ce livre s'élargit et que je dois, plus que tout autre, m'attacher à faire ressortir les immenses progrès accomplis en ces jours d'orage, moi qui descends de celui à qui on pourrait être tenté de demander compte du sang qu'ils ont vu répandre. Hélas ! je suis loin de croire que cette sanglante rosée ait été nécessaire à l'abondante moisson des idées nouvelles; mais l'homme est enfanté dans la douleur, et il en est de même, malheureusement, de toutes celles de ses œuvres qui sont un pas de plus dans la voie de la civilisation et du progrès.

-^■^ Le supplice de la roue révoltait tellement l'opinion publique, et depuis si longtemps, que tous les cahiers des députés aux États généraux de 1789 leur enjoignaient d'en poursuivre

l'abolition, qui fut en effet décrétée par l'Assemblée nationale.

Avant d'aborder la période de la Révolution et de ses grands mouvements populaires, je dois dire encore quelques mots de mon grandpère et de l'intérieur de sa maison. La mort de Marthe Dubut et le départ de Jean-Baptiste Sanson y avaient, comme on le pense bien, laissé un vide considérable. Cbarles-Henry, qui joignait, au caractère ferme et résolu que j'ai essayé de dépeindre, la maturité d'esprit et de jugement que donnent une solide éducation et le privilège d'avoir débuté jeune dans la vie, ne tarda point à s'effrayer de la responsabilité de ce rôle de chef de maison qui lui incombait à l'âge où la jeunesse insoucieuse est plus préoccupée de ses plaisirs que de ses devoirs. Il voulut au moins en partager le fardeau , et songea sérieusement à faire choix d'une compagne entre les mains de laquelle il pût abdiquer la moitié de sa royauté domestique. Ce projet se fixa d'autant mieux, dans son esprit, qu'il avait conservé certaines habitudes élégantes et une grande passion pour la m 18

chasse, qui, en l'entraînant à de fréquentes absences, lui laissaient le regret de n'être que très-insuffisamment représenté pendant ces absences, pour le gouvernement de son logis.

Les environs de Montmartre étaient alors l'objet d'exploitations maraîchères qui étaient une des principales sources de l'approvisionnement de nos marchés. Toute cette zone, maintenant couverte d'habitations, et qui fait partie d'arrondissements considérables de la ville de Paris , n'était encore , au milieu du siècle dernier, qu'une longue succession de terrains livrés à la culture potagère, et où les tenanciers de l'abbaye de Saint-Pierre-de- Montmartre n'occupaient que quelques maisons de la plus modeste apparence. Charles- Henry Sanson traversait souvent ces parages dans ses excursions de chasseur. Il y avait fait connaissance d'une de ces familles de jardiniers qui s'était élevée par son travail à une honnête aisance. La fille aînée de ces braves gens, Marie-Anne Jugier, était une personne accompliey douée de l'esprit le plus solide et du caractère le plus égal. Mon grand-père avait sou-

vent admiré la sérénité avec laquelle elle suppléait, dans les soins intérieurs, sa mère, que la vente des produits de leur jardin appelait, dès le matin, sur le carreau des marchés.

Marie- Anne Jugier était ainsi parvenue jusqu'à l'âge de trente-deux ans, sans avoir entrevu d'autre existence que celle qui se composait de ses occupations de chaque jour. Le calme et la monotonie de ce genre de vie s'étaient reflétés sur ses traits, et y avaient imprimé un singulier cachet de résignation et de mélancolie. Cette vague expression de tristesse ne seyait point mal à la pauvre fille, et lui donnait, au contraire, une beauté douce et simple, à laquelle la placidité de sa vie avait conservé toute la fraîcheur d'un âge plus tendre.

Charles-Henry Sanson, qui avait un peu mené la vie d'aventures, suhit les charmes et l'attrait, tout nouveaux pour lui, de Marie- Anne Jugier, qui s'était épanouie à l'ombre du toit paternel, comme une fleur de la solitude. Il goûtait un plaisir extrême, le soir, en revenant de ses pérégrinations, à s'arrêter chez les

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Jugier et à y passer quelque temps près de leur fille. Sa sinistre profession était connue d'eux, et n'avait point paru leur inspirer l'éloignement et l'horreur qu'elle soulevait chez les autres; il lui semblait, au contraire, avoir surpris dans les yeux de Marie-Anne plus d'un regard empreint d'un sentiment d'intérêt ou de douce commisération.

La pensée de l'épouser s'empara dès lors profondément de son esprit. Mais comment sa demande serait-elle accueillie? C'est la question qu'il dut plus d'une fois s'adresser. Quelques indices pouvaient lui donner à penser que le consentement du père et de la mère ne serait peut-être pas impossible à obtenir. La situation de fortune de mon grand-père devait, relativement, paraître l'opulence aux Jugier, et c'est là une considération qui fait taire bien des scrupules ; mais les femmes , à cette époque surtout et dans cette classe, professaient un détachement des biens matériels qui ne permettait point à leur cœur de se guider par des sentiments si vulgaires. La réserve, la discrétion habituelle de Marie- Anne faisaient de sa pensée

MA GRANDMÈRE 277

intime une lettre close pour Charles-Henry 'Sanson. Ce fut donc auprès d'elle qu'il crut devoir, avant de s'engager plus loin, entamer la négociation d'un mariage qui était devenu une de ses plus chères espérances.

L'occasion ne tarda pas à se présenter. Un soir qu'il revenait de la chasse, la carnassière vide et la tête remplie de son projet, il s'arrêta à la maison du jardinier pour y faire sa halte accoutumée. Marie- Anne était seule, mais l'innocence de son cœur était telle que ce tête-àtête ne sembla point l'alarmer et qu'elle accueillit Charles-Henry avec le même calme que si ses parents eussent été là.

Mon grand-père s'assit sur un banc à peu de distance d'elle et après quelques paroles insignifiantes, résolu à profiter du moment, il lui dit tout d'un coup :

— Marie- Anne, ne songez-vous point à vous marier? s

— Il en sera ce qu'il plaira à Dieu, reprit-elle non sans rougir visiblement. Je suis satisfaite de mon sort et n'en ambitionne point d'autre.

— Vos parents ont d'autres enfants qui peu-

vent déjà vous remplacer dans les devoirs toucliants que vous remplissez près d'eux. Pourquoi vous condamneriez -vous à rester privée, pour vous-même, de ces joies de la fainille que vous vous êtes montrée si digne d'éprouver?

— Vous m'entretenez là de choses auxquelles je n'ai point à penser. A quoi bon s'occuper d'événements qui ne doivent point se réaliser : c'est hasarder notre esprit dans les chimères.

— Marie- Anne, si parmi ceux qui vous approchent il se trouvait un homme qui vous fût sincèrement attaché, qui vous aimât comme vous méritez de l'être; si cet homme que je n'ose nommer, mais que vous devinez sans doute, mettait tout son bonheur à obtenir votre main et à unir sa destinée à la vôtre ; y aurait-il quelque considération humaine, quelque préjugé qui élevât entre vous et lui un obstacle infranchissable ?

Marie- Anne , vivement émue , resta un instant sans répondre, puis enfin dominant son émotion :

— Non, dit-elle, il n'y aurait pas d'obstacle. La pensée importune qui doit troubler l'exis-

tence de cet homme, je cherclierais à la lui faire oublier. Dans sa rude et difficile carrière, je l'encouragerais aujourd'hui pour le consoler demain. J'ai trop souvent plaint l'homme dont vous parlez pour n'avoir pas acquis quelques-uns des sentiments qu'il faudrait pour être sa compagne. Mais celui qui me parle a-t-il réfléchi que j'ai six ans de plus que lui et que je serai presque une vieille femme lorsqu'il sera encore presque un jeune homme; la disproportion de nos âges me paraît le plus sérieux obstacle à cette union, avec le consentement de mes parents dont tout dépend.

— Ne me parlez point de la différence d'âge, Marie- Anne; je suis plus vieux que vous, pauvre fille qui avez vécu dans la paix et la retraite et n'avez point usé votre cœur aux passions factices. Le respect que vous m'inspirez est égal à mon amour, et, le jour où je cesserais d'adorer en vous la femme de mon choix, je vénérerais davantage encore la sœur aînée qui m'aurait aidé à supporter les misères de mon existence.

Quelques jours après cet entretien, Charles-

Henry Sanson demandait au jardinier Jugier la main de sa fille, et le 20 janvier 1765, le mariage se célébrait dans l'église Saint-Pierre de Montmartre.

Bien que comme on vient de le voir, ma grand'mère eût six ans de plus que mon grand-père, elle lui survécut néanmoins de près de douze années. Je l'ai donc beaucoup plus connue que lui, et c'est à sa conversation aussi instructive qu'attachante que je dois une foule de détails qui complètent plus loin les notes que son mari avait laissées sur une époque si mémorable de notre histoire.

Charles-Henry Sanson ne tarda pas à s'applaudir de l'heureux choix qu'il avait fait. Son excellente femme se montra de suite à la hauteur de ce rôle de maîtresse de maison, quelquefois difficile à remplir. A l'autorité d'une Marthe Dubut, elle joignait une douceur qui lui gagnait toutes les affections, sans affaiblir le respect qu'elle inspirait. Il n'y avait guère plus d'un an qu'elle était souveraine dans l'hôtel du faubourg Poissonnière, lorsque Jean-Baptiste Sanson y revint avec sa femme

à cause de l'exécution du comte Lally-Tollendal. J'ai raconté dans le second volume ce drame terrible. La pauvre Marie-Anne y fit un triste apprentissage des cruelles émotions qui lui seraient plus d'une fois réservées dans le cours de sa vie. Elle partagea avec une efTusion admirable ses soins entre son beau-père et son époux, également affectés de cette scène sanglante.

Dès que Jean-Baptiste fut un peu remis de cette violente secousse , il se bâta de repartir pour Brie-Comte-Robert, afin de fuir jusqu'au souvenir de cette reprise accidentelle de son terrible ministère ; mais il était dans la destinée du pauvre paralytique d'être constamment ballotté et de ne trouver un long repos nulle part. Peu d'années seulement après son retour à la campagne, il eut la douleur de perdre sa fidèle compagne Madeleine Tronson, celle qui était seule, depuis la mort de Marthe Dubut, à guider ses pas chancelants.

Il fut donc bien forcé de reprendre le chemin de la capitale et de venir réclamer les soins de ses enfants. Marie-Anne Jugier fut sublime de

dévouement. Elle se riva au fauteuil de ce vieillard, le comblant de ces prévenances et de ces affectueuses caresses qui sont si douces pour celui qui souffre. Elle devinait dans ses yeux le moindre de ses désirs , qui était aussitôt satisfait que formé.. Pendant les longues et languissantes années qu'il traîna encore sous le toit patrimonial, il fut encore, grâce à elle, qui stimulait les tièdes et réchauffait les indifférents, T objet constant de témoignages de respect et d'affection. Enfin, par une matinée d'août 1778, il s'éteignit doucement en pressant la main de sa belle-fille qui reçut son dernier soupir et lui ferma les yeux.

Mon grand-père était alors sur la place du Cbâtelet pour une exécution. Lorsqu'il rentra, il y avait à peine un quart d'heure que son père venait de rendre l'âme. Toute la maison se mit en prières. Ma grand'mère ne voulut point quitter le cadavre ; elle l'ensevelit ellemême et passa la nuit dans la chambre mortuaire avec deux religieuses qui récitaient avec elle l'office des morts.

L'abbé Gomart ouvrit le testament du dé-

funt, qui ne contenait que des dispositions pour les pauvres et quelques serviteurs de la maison; mais il exprimait le vœu formel d'être enterré auprès de son père dans l'église Saint-Laurent. Charles Sanson II, que ses charités nombreuses avaient fait bien venir du clergé de sa paroisse, avait en effet obtenu la permission d'être enterré dans la nef de cette église , derrière le banc-d' œuvre. La vie de Cbarles-Jean-Baptiste n'ayant pas été moins méritante, l'abbé Gomart n'eut pas de peine à obtenir pour lui du nouveau curé la même faveur^ qui avait été sa dernière ambition, et après le service, auquel assistèrent tous les survivants des indigents qu'il avait secourus et des malades qu'il avait soignés , ses restes furent descendus auprès de ceux de son père.

Les jardiniers -maraîchers de l'enclos de Saint-Laurent, qui formaient une riche corporation, avaient fait hommage la veille à leur paroisse de quatre nouvelles cloches. Elles furent mises, pour la première fois, en branle et sonnèrent à toute volée pour les funérailles d'un exécuteur. Quel présage de glas funèbres.

Un vieux sonneur, débris de ce temps, m'a montré dans mon enfance les dalles sans inscription qui recouvrent les cendres de mon bisaïeul et de mon trisaïeul; le genou seul des fidèles les effleure. La colère populaire qui violait ailleurs la sépulture sacrée des rois pour jeter leurs cendres au vent, ne s'est heureusement jamais enquise delà dernière demeure des bourreaux.

Après la mort de son père, Charles-Henry Sanson, qui avait, comme on le sait, de nombreux co-liéritiers, fut forcé de vendre l'hôtel du faubourg Poissonnière pour faciliter le partage de la succession. J'ai raconté par anticipation, dans le second volume, comment deux spéculateurs sur les terrains, nommés Papillon et

Eiboutté, firent l'acquisition de cet immeuble et de ses dépendances, y construisirent deux rues qui portent encore leur nom, et firent sans doute une excellente opération, bien que mon grand-père et ses co-héritiers eussent aussi réalisé un bénéfice considérablepar suite de l'aug- , mentation de la valeur des terrains depuis l'époque où Charles Sanson II avait acheté cette propriété.

Cependant, mon grand-père ne voulut pas s'éloigner beaucoup de ce quartier où ses ancêtres étaient parvenus, par une vie méritante et exemplaire, à entourer leur nom de quelque considération, et à se faire pardonner des fonc-* tiens chargées de la réprobation publique. C'est donc à peu de distance de la demeure qu'il quittait qu'il en choisit une nouvelle. Une maison, que sans de grands et coûteux aménagements il pouvait approprier à ses besoins, se trouvait en vente rue Neuve-Saint- Jean (aujourd'hui rue du Château-d'Eau) , n° 16; il l'acheta, et vint s'y établir avec sa famille.

Cette maison, sans être aussi vaste que celle du faubourg Poissonnière, n'était pas moins

confortable. Elle offrait surtout cet avantage, que les appartements dans lesquels mon grandpère recevait le public étaient complètement séparés de l'habitation de famille. On entrait d'abord dans une grande cour carrée longue, à l'exception d'un des angles, légèrement écorné, et où se trouvait placée la grille qui donnait accès dans la maison. Les bâtiments étaient à droite ; ils comprenaient : au rez-de-chaussée, pour l'habitation, un vestibule, une vaste salle à manger et une cuisine; pour mon grandpère, une antichambre et un cabinet de réception , une belle pharmacie et un laboratoire ; aux étages supérieurs, les chambres à coucher. D'autres bâtiments, se prolongeant au delà de la cour, sur une seule ligne qui continuait celle du mur d'enceinte , formaient une succession de servitudes, telles que remise, écurie, bûcher, buanderie, etc. Le long de ces derniers bâtiments était un parterre, et enfin a l'extrémité, sur toute la largeur de la propriété, un jardin potager. Bon sang ne peut mentir; ma grand'mère n'avait pu oublier entièrement les occupations de sa jeunesse, et c'était pour elle une

douce distraction que de diriger et de surveiller la culture de ce parterre et de ce potager, qui réalisaient à eux deux le fameux : miscuit utile dulci. /'-''■'-' : '--y

Ce n'était plus le quasi-parc du faubourg Poissonnière; mais enfin, ce n'en était pas moins quelque chose d'agréable, et tout ce qu'on avait pu tirer de la superficie du terrain, im.i ce que Charles-Henry Sanson, du reste, pouvait ambitionner dans une situation de fortune bien inférieure à celle de son père et de son aïeul.

De 1778 à 1789, la vie s'écoula calme, austère, patriarcale dans cette maison, que ne franchissaient pas les bruits du dehors. Tout le monde y subissait l'ascendant des vertus et de la bonté de Marie- Anne Jugier. Jamais il n'y était fait la moindre allusion aux sanglantes occupations qui venaient trop souvent interrompre, pour les hommes, la paix de cette existence. Si parfois il arrivait à un des aides qui s'asseyaient à la table des maîtres de laisser échapper une parole imprudente se rattachant à quelque chose du métier, un sévère regard

de mon grand-père réprimait cet oubli , et la conversation reprenait aussitôt son cours en se portant sur d'autres sujets.

Les heures des repas étaient les mêmes que du temps de Jean-Baptiste Sanson; mais ma grand' mère réunissait en outre, deux fois par jour, toute la maison pour les prières du matin et pour celles du soir. Mon grand-père ne manquait aucune de ces pieuses réunions , et y assistait dans l'attitude du plus profond recueillement. Marie- Anne Jugier, agenouillée dans la salle à manger sur un prie-dieu au-dessus duquel était appendu un grand christ d'ivoire, récitait à haute voix les prières, et l'assistance lui faisait écho pour les paroles qui doivent être dites en commun. Je puis d'autant mieux parler de ce touchant usage, qu'il s'est toujours conservé dans ma famille, et que, ayant déjà atteint l'âge de dix-huit ans lorsque ma pauvre grand 'mère est morte, je me rappelle encore, aussi parfaitement que si c'était d'hier, l'avoir vue, octogénaire, continuer à remplir ce saint devoir.

Pendant la tourmente révolutionnaire, malin 19

gré le danger de pareilles manifestations, elles ne furent pas interrompues. Les temples étaient fermés; mais quelques prêtres, cachés dans un réduit obscur, élevaient aussi vers Dieu leurs voix suppliantes. La France ne priait plus que par les lèvres des proscrits et des bourreaux.

Je n'ai point la prétention de récrire l'histoire de cette époque mémorable, qui a trouvé mi grand nombre d'historiens plus éclairés et plus compétents. Je n'aurai à lui apporter mon grain de sable que lorsque cette histoire, malheureusement, viendra, pour ainsi dire, se résumer dans celle des sanglantes attributions de mon aïeul.

Dans l'affaire de Jean Louschart, la nature même de mon récit m'a conduit à donner un aperçu de la situation des esprits aux approches de cette convocation des États généraux dont devait jaillir la Révolution. Mais il n'en est pas de même des événements considérables qui suivirent. Comme ils ne se rattachent par aucun lien à mon sujet, on me permettra de les passer sous silence. Ils sont, du reste, assez connus des lecteurs pour que je ne puisse en

reparler sans afficher des prétentions pédantesques que je suis bien loin d'avoir.

Charles-Henry Sanson avait suivi, avec cette puissance de méditation qu'on acquiert dans la retraite, tous les progrès de la Eévolution: les luttes de la cour contre les Parlements ; le Lit-de- Justice, les assemblées des notables, tous les expédients de la monarchie aux abois lui avaient clairement révélé le péril de la situation. La réunions des trois ordres en assemblée nationale ne lui laissa plus aucun doute que la société tout entière ne fût à la veille de se transformer.

Je laisserais peser un doute fâcheux sur sa mémoire, si j'omettais de dire ici qu'il avait adopté avec enthousiasme les idées nouvelles. Sur quelles âmes les théories de progrès et d'émancipation exerceraient-elles plus d'empire quQ' sur celles des malheureux qui se croient victimes de l'oppression et des préjugés. Mais je dois ajouter que, malgré son admiration pour les principes de 1789 dans lesquels il pressentait bien l'évangile politique de l'avenir; malgré son dévouement au nouvel ordre de

choses qui paraissait devoir en découler, il n'eir restait pas moins profondément attaché à la monarcMe et à la personne du roi dont les sentiments droits et les intentions honnêtes, si clairement manifestés au commencement de^ son règne, avaient gagné bien des cœurs. Il appartenait enfin à ce parti si nombreux qui bornait alors tous ses vœux à l'établissement d'une royauté constitutionnelle et se laissa malheureusement déborder par les fanatiques et les fauteurs d'anarchie.

Avant leur terrible rencontre sur l'échafaud, mon grand-père avait eu deux fois l'honneur d'approcher la personne de Louis XVI. La première : ce fut au commencement de cetta même année 1789. La pénurie du Trésor avait encore suspendu depuis longtemps le payement des sommes dues à Charles-Henry Sanson qui, épuisé par les dépenses de la licitation de la succession paternelle, se trouvait aux prises avec de sérieuses difficultés et grevé de dettes considérables. Il représenta au roi cette situation fâcheuse dans un placet et quelques jours après^ fut mandé à Versailles. Louis XVI le reçut dans-

ses petits appartements et ne l'entretint que peu de temps. Les moindres détails de cette entrevue sont restés gravés dans le souvenir de mon aïeul et il les a transmis à ses descendants.

Le roi était debout dans l'embrasure d'une croisée qui donnait sur le parc ; il tournait le dos à moitié et jetait de temps à autre un regard, qu'il s'efforçait de rendre distrait, sur la terrasse. Charles-Henry Sanson, subissant le prestige de la majesté royale, n'avait pas osé pénétrer bien avant dans cette grande pièce toute revêtue de dorures, de marbres et de cristaux; il se tenait presque sur le seuil, de sorte qu'ils échangèrent les quelques paroles qu'ils se dirent à une grande distance l'un de l'autre, bien que le bruit de leur voix s'amortît encore sur les épais tapis. Certes, si un observateur eût assisté à ce colloque et qu'il lui eût été demandé lequel de ces deux hommes, à quatre ans de là, porterait une main meurtrière sur l'autre, il 'Cût répondu sans hésiter que ce serait le souverain puissant qui commandait à vingt -cinq millions de sujets et qui, las ou mécontent des

offices de son bourreau, se passerait un caprice royal en lui faisant sulDir la peine du talion et périr à son tour des supplices qu'il avait si longtemps infligés. Il devait en être bien autrement, et ce n'est qu'un jeu ordinaire des révolutions de faire les bourreaux rois et de leur jeter en pâture toutes les grandeurs qui jusque-là avaient ébloui le monde.

Louis XVI portait ce soir-là un habit de taffetas lilas, brodé d'or, sur lequel brillait la plaque du Saint-Esprit, une culotte courte, des bas de soie et des souliers à boucles-, le cordon bleu et le cordon rouge de Saint-Louis traversaient son gilet de satin blanc, broché d'or, et formaient par hasard cet assemblage de couleurs qui devait être le signal de tant de calamités pour lui et les siens. Un jabot de dentelle, en forme de rabat, pendait à sa cravate molle et lâchée qui laissait voir les muscles saillants de son cou. Le roi était d'une stature vigoureuse mais commune. Il n'avait de vraiment aristocratique que sa jambe nerveuse et finement modelée. Ses cheveux poudrés et bouclés formaient deux rouleaux sur les tempes et

étaient rattachés sur la nuque par une queue comme celles que l'on portait alors.

— Vous avez adressé une réclamation pour des sommes qui vous sont dues, dit-il sans détourner la tête et sans regarder mon grand-père. J'ai ordonné que vos comptes fussent vérifiés et qu'on ne mît aucun retard à en ordonnancer le payement ; mais les coffres de l'État sont presque épuisés en ce moment, et vous réclamez, je crois, cent trente-six mille livres; ce qui est une somme assez considérable.

— Je remercie avec autant de reconnaissance que de respect Votre Majesté de sa bonté, répliqua Charles-Henry Sanson; mais je la supplie humblement de vouloir bien me permettre de lui faire observer que le chiffre de mes dettes s'est tellement accru que mes créanciers n'ont plus aucune patience et que ma liberté même se trouve menacée.

A ces mots, le roi se retourna et échangea un rapide regard avec mon aïeul. L'attitude presque prosternée de ce dernier ne permettait guère de mettre en doute sa sincérité ni les sentiments qui l'animaient. Pourtant à la vue de

son interlocuteur, Louis XVI ne put réprimer un tressaillement involontaire. Etait-ce pressentiment ou l'horreur que notre profession inspire? Cette dernière hypothèse me paraît la plus probable.

— Attendez, dit-il, on va mettre ordre à cela.

Puis il agita une sonnette qui se trouvait à sa portée. Un gentilhomme parut :

— Monsieur de Villedeuil, lui dit le roi, veuillez faire quérir un sauf-conduit et le remplir aux noms que je vais vous dire.

Quand le papier fut arrivé, le roi qui avait une excellente mémoire, dicta lui-même les noms de mon aïeul qu'il n'avait vus sans doute qu'au bas du placet.

Ce curieux sauf-conduit que je possède encore est ainsi conçu :

De par le Roy,

Sa Majesté voulant donner au sieur Charles- Henry Sanson le moyen de vaquer à ses affaires, lui a accordé sauf-conduit de sa personne pendant trois mois, pendant lesquels Sa Majesté fait défense à ses créanciers d'exercer contre lui aucune contrainte; à tous huissiers, sergents ou

autres de Tarrêter ni inquiéter; et à tous concierges et geôliers des prisons de Vj recevoir, à peine de désobéissance, d'interdiction de leurs charges et de tous dépens, dommages et intérêts; et si, au préjudice desdites défenses, il était emprisonné, veut Sa Majesté qu'il soit sur-le-champ élargi; quoi faisant tous concierges et geôliers en demeureront bien valablement quittes et déchargés. Veut aussi. Sa Majesté, que le présent sauf-conduit ne puisse avoir d'effet qu'après avoir été signifié au bureau des gardes du commerce.

Donné à Versailles, le dix-neuf avril mil sept cent quatrevingt-neuf.

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