‹ Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847 (volume 3)Chapitre 8 sur 8 · LES FRERES AGASSE LE MARQUIS DE FAV RAS · texte numérisé non relu

LES FRERES AGASSE LE MARQUIS DE FAV RAS

J'ai fait assister mes lecteurs au dernier jour de la Boue, balayée en une heure par l'indignation populaire ; je vais leur montrer maintenant le dernier vestige de la pénalité du moyen âge : le gibet, encore debout à la Grève, oscillant sur sa base et s'abîmant à son tour. Mais, par une cruelle raillerie de la destinée,

quelques jours avant l'heure où tous allaient être admis aux honneurs du supplice des gentilhommes : la décapitation, un gentilhomme devait affirmer cette égalité naissante, en mourant de ce supplice, jusqu'alors infâme, réservé aux seuls roturiers. Cette mort devait aussi avoir le triste privilège d'inaugurer en quelque sorte la longue suite de meurtres politiques qui allaient bientôt couvrir la France de deuil et de sang.

Le 21 janvier 1790, cette date est assez remarquable, l'Assemblée nationale avait proclamé l'égalité des supplices.

Je trouve, dans le numéro 28 des Révolutions de Prudhomme, le compte-rendu de cette séance :

Séance du soir du jeudi ^L

Après les dons patriotiques et la lecture des Adresses, parmi lesquelles on a remarqué celles des citoyens patriotes de la ville de Grenoble, on a entendu un rapport relatif aux acquits à caution, sur lequel l'Assemblée a déclaré n'y avoir lieu à délibérer.

On a repris la motion de M. Guillotin sur les peines, et l'on a décrété les articles suivants :

« Les délits du même genre seront punis par le même genre de peines, quels que soient le rang et Fétat des coupables.

» Les délits et les crimes étant personnels, le supplice du coupable et les condamnations infamantes quelconques n'impriment aucune flétrissure à sa famille. L'honneur de ceux qui lui appartiennent n'est nullement entaché, et tous continueront d'être admissibles à toutes sortes de professions, d'emplois et de dignités.

» La confiscation des biens des condamnés ne pourra jamais être prononcée en aucun cas.

5) Le corps du supplicié sera délivré à sa famille, si elle le demande. Dans tous les cas, il sera admis à la sépulture ordinaire, et il ne sera fait sur le registre aucune mention du genre de mort. »

Cette loi était la base de l'ordre nouveau qui allait se compléter par l'abolition' de rhérédité nobiliaire, et dès le 4 février suivant, l'exécution des frères Agasse démontra que cette fois le sentiment du peuple était avec ses législateurs.

Deux jeunes gens d'une excellente famille, les frères Agasse, avaient été arrêtés et condamnés à mort pour contrefaçon et émission de faux billets de caisse.

Leur grand-père, vénérable vieillard de

quatre-vingts ans, était alors président (îii flistrict Saint-Honoré.

Le 23 janvier, dans l'assemblée générale de ce district, M. Baron de Girons prit la parole et, mettant en pratique les généreuses intentions de la nouvelle législation, exposa les sentiments qui éloignaient le respectable président de cette réunion, et proposa d'aller lui offrir les consolations qu'un sentiment de fausse honte l'empêcliait de venir cbercher au milieu de ses concitoyens, unanimes à flétrir l'odieux préjugé qui couvrait une famille d'opprobre parce que quelqu'un de ses membres avait dégénéré de ses vertus.

La motion de M. de Girons fut accueillie avec un grand enthousiasme. Une députation partit immédiatement et ramena M. Agasse accompagné d'une partie de sa famille ; d'unanimes applaudissements le saluèrent lorsqu'il prit possession du fauteuil.

Ce généreux enthousiasme alla plus loin, et l'assemblée pour donner au frère des condamnés un nouveau témoignage de sa sympathie, exprima le vœu que le jeune Agasse fût

nommé lieutenant dans la compagnie de grenadiers du bataillon et sollicita, pour cette nomination l'agrément de M. de Lafayette, commandant général, qui, s' associant à l'élan de ses subordonnés, voulut faire au jeune officier les honneurs d'une réception solennelle.

Les frères Agasse furent exécutés le 8 février.

Je laisse encore une fois la parole à Pmdhomme. Je cite m extenso sa relation, empreinte de cette exaltation fiévreuse qui peint, ' mieux que je ne le saurais faire, les sentiments de l'époque à laquelle nous sommes arrivés :

« Le supplice des deux frères Agasse, dont la condamnation a donné lieu à la conduite sublime et magnanime du district Saint-Honoré, était annoncé pour le lundi 8, par des ordres donnés à tous les districts d'envoyer un fort détachement de la garde nationale sur la place de Grève.

» Ces jeunes gens, atteints et convaincus d'avoir fabriqué des effets royaux et publics, avaient été condamnés à l'amende honorable devant la Bourse et à la potence. Sur l'appel à minimal le Parlement les a déchargés de

l'amende honorable à la porte de la Bourse, peine qui était relative à leur délit, pour confirmer la sentence de mort, ce qui était bien selon les lois d'un peuple d'esclaves et de tyrans ; mais ce qui n'a aucune proportion avec la na- . ture de leur crime : vol d'argent et fabrication de faux billets. S'il faut que de tels crimes soient , punis de mort, que reste-t-il pour punir l'assassin, le parricide, le traître à la patrie?

» Entre neuf et dix heures du matin, l'arrêt leur a été lu : l'aîné s'est trouvé mal; le cadet a conservé toutes ses forces. « Quoi donci s'estil écrié, nos juges n'ont donc point d'humanité? à la mort! Eh quoi! Messieurs, a-t-il dit aux assistants, pouvez-vous être témoins de cette scène horrible? »

» M. le lieutenant-criminel leur a adressé un discours touchant. Il avait rempli son inflexible ministère; il s'est honoré en devenant leur consolateur. Il leur a présenté surtout comme un moyen de consolation le nouveau décret de l'Assemblée^ nationale et la démarche du district Saint-Honoré, qui mettaient leur famille à couvert de l'injuste et sot préjugé qui acca-

blait la famille des condamnés. Depuis le Châtelet jusqu'à la Grève, ces jeunes gens n'ont cessé d'élever leursbras vers le peuple, et dédire : Messieitrs^ demandez notre grâce, nous sommes repentants. Le peuple a crié : Grâce! mais c'était le cri de la pitié et de la raison. Il voyait des coupables, mais il ne sentait pas qu'ils ne pussent être punis que par la mort. Le peuple ne raisonnait point ; mais il sentait bien qu'il n'y avait nul rapport entre de faux billets et la perte de la vie.

» Les frères Agasse ont été conduits à l'Hôtelde- Ville, et bientôt le bourreau est descendu, conduisant le plus jeune; après de longs préparatifs il a fait son office, la cocarde nationale au chapeau.

)) Aussitôt il est remonté à l'Hôtel-de-Ville pour cbercber Agasse l'aîné. A peine le malheureux est -il au bas du perron qu'il aperçoit... le corps de son frère suspendu à une potence, près de celle qui l'attend. Le bourreau et ses agents lui font faire encore quelques pas vers ce corps. 11 détourne la tète, ses forces l'abandonnent; on lui couvre le visage d'un mou-

m LES FRÈRES AGASSE

choir et on le porte au pied du gibet, sur le- ,quel il expire au bout de quelques minutes.

» J'ai lu l'arrêt des frères Agasse; je n'y ai point vu que l'un ou l'autre fut condamné à être témoin delà suspension de son frère ; et je lis dans la Déclaration des Droits que la loi ne peut établir que des peines évidemment et strictement nécessaires ; à plus forte raison le rapporteur ni l'exécuteur n'ont-ils pas le droit d'ajouter à la peine des circonstances aggravantes qui ne sont pas nécessaires et que le jugement n'a point prescrites.

» Puisqu'ils étaient condamnés l'un et l'autre à la mort seulement, il fallait exécuter littéralement l'arrêt, et, après la suspension d'un des frères, soustraire son corps aux regards de l'autre. Il y a donc ici tout à la fois prévarication et inliumanité, soit delà part du juge qui présidait l'exécution, soit de la part de l'exécuteur. Ils ont outre-passé l'arrêt par une circonstance qui aggravait considérablement la peine.

» C'est T usage.,. Cannibales! Que m'importent vos exécrables usages? Le coupable con-

damné cesse-t-il d'être un homme, d'être votre frère ; c'est un citoyen qui a une grande dette à payer à la société, et la société doit à ce débiteur tous les adoucissements qu'il n'est pas strictement et évidemment nécessaire de lui refuser. Que les Français eussent été, avant la Révolution, spectateurs muets de cette atrocité gratuite, il n'aurait pas fallu s'en étonner ; ils ne savaient pas être n,i hommes ni citoyens; mais que depuis la Révolution, trois cent mille Français libres n'aient pas élevé une voix protectrice pour faire enlever le corps du supplicié avant qu'il fût aperçu par celui qiii allait l'être, il n'y a que trop de quoi faire craindre que les âmes françaises ne s'élèveront jamais.

» Un citoyen, ce fait est certain, un citoyen s'est avancé, l'arrêt à la main, pour faire cette juste et touchante réquisition ; une baïonnette nationale l'a repoussé.

» Leurs corps ont été rendus à leurs parents, qui ont fait célébrer un convoi dans l'église Saint -André-des- Arts. Le grand concours de citoyens qui y ont assisté suffit pour prouver que les frères Agasse ont emporté avec eux les

restes du préjugé dont nous sommes déjà étonnés d'avoir été dupes pendant tant de siècles. » V ;;:

Ces sublimes principes de justice et d'humanité si noblement mis en actipn, le peuple et Prudbomme lui-même devaient les oublier bien promptement sous l'influence des ressentiments politiques.

A cette époque trois grands procès étaient pendants devant le Cbâtelet, devenu tribunal suprême, et tous les trois surexcitaient également les passions populaires. Ces procès étaient celui du fermier-général Augeard, accusé d'avoir fourni à la cour les fonds à l'aide desquels elle avait stipendié les troupes rassemblées au Cbamp-de-Mars; celui du baron de Besenval, colonel-général des Suisses, qui commandait au Champ-de-Mars au mois de juillet précédent ; et enfin celui du marquis de Favras, inculpé d'avoir voulu introduire la nuit, dans Paris, des soldats armés afin de se défaire des chefs des principales administrations , d'enlever les sceaux de l'Etat et d'emmener le Roi et la famille royale à Péronne.

MM. Augeard et de Besenval avaient été acquittés et ces acquittements, en soulevant une indignation qu'attisaient quotidiennement les pamphlets et les journaux, rendaient la situation du marquis de Favras très-périlleuse.

Thomas Mahy, marquis de Favras, était né à Blois en 1745. Il était l'aîné de deux frères dont l'un se nomma le baron Mahy de Cornière, et l'autre M. de Chitenay. Il était entré dans les mousquetaires en 1760 et avait fait, avec la maison du roi, la campagne de 1761; puis il passa, en qualité d'aide-major, au régiment de Belzunce et devint enfin lieutenant des gardes suisses de Monsieur, frère du roi. Il se maria en 1774, se démit de sa charge et fit un voyage à Vienne où il fit reconnaître sa femme comme fille unique et légitime du prince d'Anhalt-Schaumhourg. Poussé par son esprit aventureux, il alla en Hollande, où il commandait une légion dans l'insurrection qui souleva, en 1787, les Provinces-Unies contre le stadouder.

C'était, en 1789, un homme de quarantecinq ans, chez lequel la maturité de l'âge n'a-

vait point amorti les ardeurs de l'imagination et l'enthousiasme des conceptions hasardeuses. Au physique^ c'était le type accompli du gentilhomme, réunissant à la fois la noblesse, l'élégance et la dignité.

Il avait assisté aux attentats des 5 et 6 octobre. Il avait vu le sanctuaire de la majesté royale devenir le théâtre d'une sanglante saturnale; ce spectacle l'avait rempli d'indignation, et, dans son exaltation chevaleresque, il avait résolu d'arracher le roi et la reine aux dangers dont il les voyait menacés.

11 avait conçu un plan pour l'enlèvement du roi. — A cette époque, il n'était pas un serviteur delà monarchie qui n'eût le sien. — Mais avec le caractère entreprenant de M. de Favras, il ne pouvait se contenter d'une inutile théorie de fuite royale ; il s'occupa avec plus de zèle que de circonspection de trouver les moyens de mettre son projet à exécution.

Si ce projet était tel que l'espion Bertrand de MoUeville le rapporte dans ses Mémoires, il me semble aussi chimérique que pas un de ceux qui furent soumis à Louis XVI.

11 s'agissait de réunir une armée de trente mille royalistes, dont l'enrôlement et l'armement devaient s'opérer assez secrètement pour que rien ne transpirât avant le moment de l'action.

Une entreprise de cette nature exigeait autant d'argent que de discrétion; et malheureusement ces deux conditions étaient difficiles à concilier; M. de Favras se donna beaucoup de mouvement pour réunir les fonds nécessaires, il communiqua son plan à plusieurs personnes dont il reçut plus d'éloges que d'espèces.

Trois racoleurs, nommés Morel, Turcati et Marquies le dénoncèrent, et, dans la nuit du 25 décembre, le comité institué par l'Assemblée nationale pour rechercher les crimes de lèsenation, faisait arrêter le marquis et la marquise de Favras, à leur domicile de la place Royale.

Dès le lendemain de l'arrestation de M. de Favras, une main anonyme donna à la conspiration un chef, ou un complice d'un rang bien autrement élevé ^ que Tancien lieutenant des gardes suisses de Monsieur.

Voici la circulaire qui fut répandue par milliers dans la ville :

(( Le marquis de Favras a été arrêté avec madame son épouse la nuit du 24 au 25, pour un plan qu'il avait fait de soulever trente mille hommes, pour faire assassiner M, de Lafayette et le maire de la ville, et ensuite nous couper les vivres. Monsieur, frère du roi, était à la tête.

» Signé Bar AUX. »

Cette dénonciation anonyme, car il était probable que le sieur Baraux n'existait que sur le papier, n'en excita pas moins une vive émotion dans la ville, et l'opinion publique avait acquis un tel prestige que M. le comte de Provence ne dédaigna pas de répondre à l'accusation. Cette dernière se corroborait, du reste, par le bruit beaucoup mieux fondé que, dans quelques-unes des démarches qu'il avait hasardées auprès des banquiers, M. de Favras s'était dit autorisé par le prince, pour souscrire en son nom un emprunt de deux millions.

Le 26 au soir, M. le comte de Provence

se rendit à THôtel-de- Ville , et adressa le discours suivant à la commune.

(( Messieurs.

» Le désir de repousser une calomnie atroce m'amène au milieu de vous. M. de Favras a été arrêté avant-Mer par ordre de votre comité des recherclies^ et l'on répand aujourd'hui, avec affectation, que j'ai de grandes liaisons avec lui. En ma qualité de citoyen de la ville de Paris, j'ai cru devoir venir vous instruire moimême des seuls rapports sous lesquels je connais M. de Favras.

)) En 1772, il est entré dans mes gardes suisses, il en est sorti en 1775, et je ne lui ai pas parlé depuis cette époque. Privé depuis plusieurs mois de la jouissance de mes revenus, inquiet sur les paiements considérables que j'ai à faire en janvier, j'ai désiré pouvoir satisfaire à mes engagements sans être à charge au trésor public. Pour y parvenir, j'avais formé le projet d'aliéner des contrats pour la somme qui m'était nécessaire : on m'a représenté qu'il serait moins onéreux à mes finances de contracter un em-

prunt. M. de Favras m'a été indiqué , il y a environ quinze jours par M. de la Châtre, comme pouvant l'effectuer par deux banquiers, MM. Schaumel et Sartorius. En conséquence, j'ai souscrit une obligation de deux millions, somme nécessaire pour acquitter mes engagements du commencement de l'année et pour payer ma maison ; or, cette affaire étant purement de finance, j'ai chargé mon trésorier de la suivre, je n'ai point vu M. de Favras, je ne lui ai point écrit, je n'ai eu aucune communication avec lui, ce qull a fait d'ailleurs m'est parfaitement inconnu. »

Cette déclaration que le frère du roi appuyait de chaleureuses protestations de patriotisme, en rappelant habilement les sentiments libéraux qu'il avait montrés dans l'Assemblée des notables, fut accueillie avec enthousiasme nonseulement par la Commune, mais encore par la foule qui stationnait devant l'Hôtel-de-Ville.

Le peuple n'était pas encore accoutumé à rencontrer des princes du sang parmi ses courtisans. La démarche de Monsieur caressait les

premiers élans d'orgueil que la nation puisait dans la conscience de son importance. Le comte de Provence regagna le Luxembourg au milieu des cris qui l'amnistiaient de tout soupçon, mais ces cris préludaient à ceux qui allaient exiger la mort de M. de Favras.

Dès le 8 janvier, il s'était formé devant le Châtelet un attroupement considérable qui demandait la tête de l'accusé.

Le 18 février, il comparut devant ses juges.

Au moment où on Tintroduisait dans le prétoire, quelques clameurs, que le respect dû au tribunal comme à l'accusé était impuissant à contenir, éclatèrent parmi les assistants, et à la contenance de l'auditoire, à l'attitude morne et défaite des magistrats, M. de Favras dut comprendre qu'il était condamné à l'avance.

Cette conviction n'altéra ni son calme, ni sa présence d'esprit. Il répondit avec beaucoup de tranquillité et avec une politese un peu affectée à toutes les questions qui lui furent faites.

Ses accusateurs, les racoleurs dont j'ai parlé, prétendaient que M. de Favras leur avait demandé des gens de bonne volonté pour établir

à Versailles un corps de cavalerie, à l'effet de protéger jusqu'à Metz le départ du roi; que l'accusé lui avait dit avoir des correspondants en Picardie, en Artois, dans le Hainaut, dans le Camlirésis, pour soutenir l'enlèvement du roi.

Le sieur Turcati ajoutait que, le 6 octobre, M. de Favras avait demandé à M. de Saint- Priest de lui faire livrer des chevaux des écuries du roi , à l'effet de monter partie de la cavalerie projetée ; que le ministre l'ayant refusé de la manière la plus formelle, l'accusé avait imaginé un second projet, qui consistait à assassiner MM. de Lafayette, Bailly et Necker, et à enlever de Paris le roi et le garde des sceaux.

M. de Favras n'eut pas de peine à faire ressortir l'invraisemblance d'une déposition qui donnait de si étranges complices à une conjuration de cette importance, et il demanda en souriant à ses juges de produire d'autres accusateurs.

Non-seulement ces accusateurs ne se présentèrent pas, mais le tribunal se refusa d'entendre les témoins à décharge.

Un dédaigneux sourire passa sur les lèvres de l'accusé.

— Je croyais être jugé, dit-il, par le Châtelet de Paris, je me suis trompé; j'aurai été jugé par l'inquisition d'Espagne.

M. de Favras avait raison. Il est hors de doute que, comme tant d'autres, il s'était occupé de favoriser ce que les royalistes appelaient l'évasion du roi. Mais, soit que sous sa frivolité apparente, l'accusé eût eu assez d'habileté pour ne laisser aucune trace du projet qu'il avait formé, soit, ce qui est également possible, que le danger de compromettre des personnages importants eût fait reculer devant la production de papiers qui eussent jeté quelque jour sur cette ténébreuse affaire, les preuves faisaient absolument défaut, et la condamnation, déjà prononcée dans l'esprit des magistrats, allait manquer de ses bases les plus essentielles.

Les gens sensés le comprenaient si bien, que. les adversaires politiques de M. de Favras, les journaux du temps en font foi, élevèrent la voix en sa faveur, et s'étonnèrent à bon droit

de l'aveugle sévérité qui succédait tout à coup, chez les juges, à tant d'indulgence.

Le marquis de Favras vit clairement qu'il allait être la victime expiatoire que Messieurs du Châtelet, dans leur ardeur à reconquérir leur popularité compromise, allaient offrir au ressentiment que les deux acquittements précédents avaient soulevé dans la multitude ; il pressentit que la Cour, terrifiée, se garderait bien de hasarder en sa faveur une démarche compromettante, et il se résigna à son sort avec une fermeté héroïque.

Le 29 février , le Châtelet rendit son arrêt.

Le marquis de Favras 'était condamné à être jpendu, après avoir fait amende honorable devant Notre-Dame.

Son visage ne manifesta pas la moindre émotion, et le rapporteur lui ayant dit, après la^ecture de l'arrêt :

— Il ne vous reste plus, monsieur, d'autres consolations que celles que vous puiserez dans la^religion.

— Pardon, monsieur, répondit-il avec le plus

grand calme, il me reste encore celles que je puiserai dans ma conscience.

Depuis que les débats étaient commencés, une foule immense s'entassait aux abords du Châtelet, vociférant et demandant à grands cris la mort de Favras. Les appétits sangui- naires, deux fois trompés, voulaient leur proie ^ et les juges étaient décidés à ne pas même faire languir cette impatience.

Au moment même où commençait la lecde l'arrêt, on portait à l'exécuteur l'ordre de dresser la potence sur la place de Grève.

Il sortit du tribunal pour aller tout droit à l'échafaud, et personne ne prit garde au terrible précédent que le Châtelet Venait d'établir.

La précipitation apportée dans les préparatifs était si grande, qu'au moment de monter dans le tombereau, mon grand-père s'aperçut qu'il avait négligé d'accomplir les prescriptions de l'arrêt, en dépouillant M. de Favras de ses vêtements.

-^ Monsieur, lui dit-il, il faudrait ôter vos habits.

35i LES FRÈRES AGASSE

M. de Favras ne répondit pas; mais, lorsqu'on lui eut délié les mains, il aida les aides qui le déshabillaient, et resta en chemise, tête et pieds nus.

Alors de grands cris s'élevèrent de la foule, qui suivait avec avidité tous ces apprêts.

— La corde au cou ! la corde au cou ! disait-on.

Le patient fît signe à Charles-Henry Sanson d'obéir, et au contact du chanvre qui allait lui ôter la vie, il ne tressaillit pas. Il tenait dans la main un cierge de cire jaune.

Le cortège se mit en route.

L'afliuence était si considérable, que, sur le pont Notre-Dame, la force armée qui précédait la charrette fut quelque temps à pouvoir s'ouvrir un passage. Pendant cette halte, les clameurs redoublèrent d'intensité; le condamné les écoutait avec une indifférence qui n'était point jouée, et sans témoigner ni mépris, ni colère.

Devant le parvis de l'église , le patient devait descendre de la charrette, s'agenouiller, et prononcer la formule de l'amende honorable^

après avoir entendu une nouvelle lecture du jugement.

M. de Favras prit le papier des mains du greffier, et, après l'avoir lu d'une voix haute et distincte, il ajouta :

— Prêt à paraître devant Dieu, je pardonne à ceux qui m'ont accusé. Je meurs innocent. Le peuple demande ma mort à grands cris. S'il lui fallait une victime, je préfère que son choix tombe sur moi plutôt que sur quelque innocent, faible peut-être, que l'approche d'un supplice non mérité jetterait dans le désespoir. Je vais expier des crimes que je n'ai point commis.

Alors il s'agenouilla et pria quelques instants à voix basse.

Lorsqu'il se releva, son teint, jusqu'alors trèsanimé, était un peu pâli, il demanda à boire; puis, d'un pas ferme, il remonta dans la charrette où sa contenance resta ferme et digne.

Lorsqu'on arriva sur la place de Grève, il demanda à monter à l'Hôtel-de- Ville. Le bruit courut sur la place qu'il faisait des révélations, et le peuple qui tremblait toujours de perdre le

sinistre dénoûmeiit qu'il attendait, donnait à comprendre par son agitation, que le nouveau souverain serait aussi jaloux de 50^^ hon plaisir^ qae l'avaient été les rois, ses prédécesseurs.

M. Quatremère, conseiller du roi auChâtelet, recevait les déclarations de Favras, ce qu'on appelait encore le testament de mort.

Ce testament de mort qui fut imprimé quelques jours après l'exécution, ne nomma personne, mais une de ses phrases n'en contenait pas moins une accusation terrible contre un personnage dans lequel les historiens ont voulu voir M. le comte de Provence. Ce testament de mort est du reste un modèle du courage poussé jusqu'au stoïcisme. On y remarque ce passage :

«...Je le supplie de représenter à la Cour qui m'a jugé, qu'une de ses victimes souhaite devenir pour elle un sujet de circonspection qui la fasse balancer à prononcer des arrêts de mort, s'il se présente à ses yeux quelque autre accusé, aussi extraordinairement i^lpliqué que je l'ai été. »

Sa déclaration dictée, M. de Favras demanda

et obtint l'autorisation d'écrire quelques lettres.

Cependant la nuit était venue ; il avait fallu suppléer à la pauvreté de luminaire que distribuaient les réverbères de la place, on illumina l'Hôtel-de-Ville avec des lampions ; et en raison des nécessités de l'exécution, on en plaça sur le gibet qui se dessina dans la nuit en silhouette de feu.

Sorti de l'Hôtel-de -Ville, M. de Favras s'avança d'un pas égal vers l'endroit où la potence était dressée.

Le courage extraordinaire qu'il déployait étonnait et toucbait ceux qui en étaient témoins, car en ce moment au milieu des menaces et des cris de mort on entendait également crier : grâce !

Au moment où il approchait de l'échelle, un de ceux, peut-être, qui le matin avaient parcouru la ville en demandant pour boire, parce qu'on allait pendre Favras, lui cria :

— Allons, saute, marquis!

M. de Favras resta insensible à cette suprême insulte, et ne détourna pas la tête; il gravit quelques échelons, et lorsqu'il fut assez haut

pour dominer la foule, il dit en élevant la voix :

— Citoyens, je meurs innocent, priez pour moi.

Il répéta cette protestation à chacun des trois échelons qui lui restaient à gravir, et au dernier se tournant vers l'aide qui, à cheval sur le bras de la potence, se trouvait au dessous de lui.

— Et toi, fais ton devoir, ajouta-t-il.

Il avait à peine achevé que sous la vigoureuse impulsion qui lui était donnée, son corps se balançait dans le vide.

Au moment où les derniers tressaillements qui couraient sur le corps indiquaient que la vie venait de le quitter, on cria : bis ! dans la foule.

Et ce même peuple, naguère si convaincu de l'expiation, ce peuple qui, quelques jours auparavant, s'associait aux hommages rendus aux deux corps qui avaient payé la dette de leurs crimes, voulut disputer les misérables restes de Favras aux soins pieux de sa famille ; il fallut l'intervention de la garde nationale

pour épargner au cadavre du pendu les outrages qui avaient poursuivi Flesselles et de Launay jusque dans la mort, et on dut rinhumer en toute hâte dans l'église de Saint-Jean-en- Grève pour le soustraire à la rage populaire.

Je retiens à la revendication des droits de citoyen portée par mon grand'père devant l'Assemblée nationale. Elle fut discutée, comme je l'ai dit , dans la séance du 23 décembre 1789 , et l'on sait le décret qui termina cette délibération. Ce décret, selon moi, résolvait la question et donnait à Charles-Henry Sanson

toute la satisfaction qu'il pouvait réclamer. Il n'en jugea pourtant pas ainsi ; à ses yeux, les débats n'avaient pas suffisamment élucidé la matière, et, par cette raison, le décret lui paraissant entaché d'équivoque, il crut devoir en solliciter l'interprétation.

Ici, il n'est pas sans intérêt de faire connaître ce qui s'était passé dans le sein de l'Assemblée à cette séance du 23 décembre, et les défenseurs et les adversaires que la cause des exécuteurs y avait rencontrés. Au nombre des premiers se trouva le comte de Clermont-Tonnerre, qui aborda franchement la question en ces termes :

Des professions sont nuisibles on elles ne le sont pas. Si elles le sont, c'est un délit habituel que la patrie doit supprimer ; si elles ne le sont pas, la loi doit être conforme à la justice qui est la source de la loi. Elle doit iendre à corriger les abus, et non à abattre Tarbre qu'il faut redresser ou greffer. Parmi ces professions, il en est deux que je souffre de rapprocher ; mais, aux yeux des législateurs, rien ne doit être séparé que le bien et le mal. Je veux parler des exécuteurs des arrêts criminels et des gens qui composent vos théâtres.

J'observe sur la première de ces deux professions qu'il ne s'agit que de combattre le préjugé; il est vague, léger et porte sur des formes ; il faut changer ces formes pour le

détruire. Dans les usages militaires, quand un coupable est condamné à la mort ou à subir quelque punition, la main qui a frappé n'est point infâme. Tout ce que la loi ordonne est bon ; elle ordonne la mort d'un criminel ; l'exécuteur ne fait qu'obéir à la loi; il est absurde que la loi dise à cet homme: Fais cela, et si tu le fais tu seras couvert d'infamie.

L'abbé Maury combattit cette froide logique par un de ces élans qui lui étaient habituels :

L'exclusion des exécuteurs de la justice n'est point fondée sur un préjugé, s'écria-t-il. U est dans l'âme de tout homme de bien de frémir à la vue de celui qui assassine de sang-froid son semblable. On dit que la loi exige cette action; mais la loi ordonne-t-elle à un homme d'être bourreau? Le préjugé est appuyé sur l'honneur qui doit être plus essentiellement respecté dans une monarchie.

Mais déjà un orateur pâle, aux formes sècbes, anguleuses, s'était levé et s'acheminait vers la tribune , où il laissait tomber de ses lèvres pincées ces paroles sentencieuses :

On ne dira jamais avec succès dans cette assemblée qu'une fonction nécessaire de la loi peut être flétrie par la loi. Il faut chcmger cette loi et le préjugé n'ayant plus de bases, disparaîtra.

Celui qui venait de parler ainsi était un ob-

scur député de l'Artois, appelé Maximilien Robespierre. Il était à peine remarqué sur les bancs de l'Assemblée, et pourtant chaque fois qu'il élevait la voix, sa parole avait quelque chose de dogmatique et d'absolu qui semblait trancher les questions avec l'inexorabilité du glaive. Se doutait-il déjà, ce petit avocat d'Arras, qu'il défendait sa propre cause, et qu'en plaidant pour l'exécuteur, il plaidait pour le bras droit de sa politique future? Qui peut lire au fond de l'âme de ces ambitieux avides de domination? Mais il nous a paru curieux, au point de vue de l'histoire, d'exhumer la part prise par Robespierre à cette discussion.

N! est-il pas à remarquer aussi qu'aucun des deux défenseurs de l'exécuteur n'ose le défendre sans accuser la loi. U/aUt changer ces formes, dit M. de Clermont-Tonnerre ; Il faut changer cette loi, dit Robespierre. C'est qu'en effet la loi et la fonction sont solidaires et qu'il est impossible de flétrir l'une sans flétrir l'autre. Si la voix des deux préopinants eût été écoutée ce jour-là, et que cette Assemblée constituante, qui a laissé de si immortels

travaux, y eût compris un décret abolissant la peine de mort ; que de sang épargné à la Eévolution, et qui peut dire à quel degré de perfection les institutions politiques de la France seraient aujourd'hui élevées?

Elle eut pourtant son heure à la tribune de l'Assemblée constituante cette grande question de l'abolition de la peine de mort. Elle inspira à Adrien Duport un de ces discours que le temps n'emporte point et qui demeurent comme une éternelle protestation de la raison et de la vérité contre l'obscurantisme et la barbarie des jurisprudences criminelles. Par un de ces bizarres contrastes qui montrent bien toute l'inconséquence de l'esprit humain, l'abolition fut aussi vivement soutenue par Marat et encore Robespierre, les deux hommes qui, à si peu de temps de là, devaient abuser le plus de cette peine terrible; l'un en prétendant y voir le salut de la patrie, et l'autre en l'érigeant en système de gouvernement. L'Assemblée, lasse d'une longue législature, effrayée peut-être de tout ce qu'elle avait déjà détruit, s'arrêta devant ce dernier et sanglant privilège ; elle ne

voulut pas dépouiller la société de sa prérogative homicide. Combien, parmi les votants, jetèrent ce jour-là leur tête dans l'urne sans le savoir?

Cette digression m'a écarté de Charles-Henry Sanson et de son désir d'obtenir l'interprétation du décret de l'Assemblée du 24 décembre, en ce qui concernait les exécuteurs. Ce fut par l'organe de l'estimable avocat qui lui avait prêté l'appui de sa parole dans le procès avec la presse , M^ Maton de la Vârenne, qu'il fit présenter à l'Assemblée nationale, tant en son nom qu'en celui de son oncle Louis-Cyr-Charlemagne Sanson, exécuteur de la prévôté de l'Hôtel du Eoi et de tous leurs confrères du royaume dont il avait aussi les pouvoirs , un Mémoire que malgré son étendue je drois devoir reproduire, car il est aujourd'hui complètement oublié, et si je n'en partage pas toutes les idées, il montre du moins comment autrefois et aujourd'hui encore peut-être, quelques-uns des exécuteurs des arrêts criminels ont envisagé leur profession. ■ '^-'>-^'à ^^'^-

Voici donc ce Mémoire adressé, comme je

viens de le dire, aux membres de l'Assemblée nationale :

Ce n'est point un Mémoire judiciaire que Ton va lire : ce sont les justes plaintes d'une portion d'hommes qu'un préjugé aveugle marque au sceau de l'infamie, et qui ne vivent que pour souffrir les humiliations, la honte et l'opprobre, dont le crime seul doit être couvert; ce sont les doléances d'hommes malheureusement nécessaires, qui viennent pleurer aux yeux des pères de la patrie sur l'injustice de leurs concitoyens, et réclamer les droits imprescriptibles qu'ils tiennent de la nature et de la loi; ce sont enfin leurs respectueuses remontrances à l'auguste Assemblée des représentants de la nation, à qui ils demandent une interprétation nécessaire de leur décret du 24 décembre dernier.

Il ne s'agit pas, comme le prétend un périodiste obscur (1), dont l'habitude est de calomnier les membres de l'Assemblée nationale, ses décrets et le public, de savoir si les exécuteurs des jugements criminels siégeront à côté des maires, ou rempliront les places de commandants-généraux des gardes nationales dans les différentes villes du royaume : l'ironie déshonore celui qui l'emploie, lorsqu'il doit discuter l'état d'un citoyen, et combattre le préjugé qui le flétrit injustement; mais il s'agit de savoir, si ces exécuteurs sont éligibles aux places des communes, s'ils ont voix consultative ou délibérative dans les assem-

(1) Allusion à un des journalistes incriminés dans le procès qui a fait l'objet de l'avant-dernier chapitre

blées ; enfin s'ils ont un état civil. L'affirmative de cette question ne peut faire la matière d'un doute que dans les esprits faibles dont le jugement est asservi à l'empire tyranique des préjugés.

Les exécuteurs exercent leur état à titre d'office; ils le tiennent directement du roi ; leurs provisions sont scellées du grand sceau : elles ne s'obtiennent, comme celles des officiers, que sur un bon et louable rapport de la personne des impétrants.

Quelques personnes dans l'esprit desquelles un bruit dénué de fondement se convertit en certitude , quelque ridicule qu'il soit, parce qu'elles veulent s'éviter la peine de réfléchir sur son invraisemblance, croient puérilement que les provisions des exécuteurs sont jetées à leurs pieds (1), qu'on les délivre gratuitement et qu'ils prêtent serment à genoux ; de là elles concluent que leur état est infâme, et que semblables aux criminels qui ont été condamnés à des peines affictives, ils sont inhabiles à tous emplois civils et militaires.

On demeurera convaincu que cette opinion flétrissante pour les exécuteurs a pour base une erreur populaire (2),

(1) On lés jette sous la table, dit l'auteur des Révolutions de France et du Brabant (Camille Desmoulins), n° 9, pour marquer l'infamie du métier. ' '''■ '";

(2) Quelques personnes croient aussi que les sommes dues aux exécuteurs sont jetées à leurs pieds par celui qui les leur paye, et qu'ils font afficher leurs filles lorsqu'ils veulent les marier ; ce sont encore des erreurs populaires. Dans le premier cas, nous répondons affirmativement que l'assertion est fausse et nous défions toutes personnes de nous démentir à cet égard ; dans le second cas, nous assurons que les exécuteurs vont toucher au domaine les quartiers échus

quand on saura que les provisions leur sont remises manuellement, que le prix en est considérable (celles de l'exécuteur de la ville et vicomte de Paris lui coûtent six mille quarante-huit livres), qu'ils prêtent comme tous les autres pourvus d'offices, leur serment, debout, au tribunal du lieu de leur résidence, audience tenante, et sont reçus sur les conclusions du ministère public, après une information de vie et de mœurs ^ accompagnée d'une certificat de catholicité.

On ne voit certainement rien qui diffère des autres offices dans les provisions des exécuteurs et dans les formalités qui précèdent leur réception ; on n'y trouve rien qui les déshonore, et qui prouve de leur part un défaut de délicatesse. Le préjugé dont ils sont si souvent victimes ne s'est établi que par succession de temps, et ils ne se sont trouvés frappés du mépris qui les poursuit injustement que lorsqu'ils n'étaient plus les maîtres de s'y soustraire pour embrasser d'autres états.

Chez les Israélites, la partie qui avait gagné son procès, exécutait elle-même le jugement rendu en sa faveur. S'agissait-il de mettre à mort un assassin? La famille de celui qu'il avait tué, des jeunes gens, commis par le prince, le peuple même, se disputaient l'honneur de remplir cette commission, parce qu'on regardait comme bienfaiteur de la société celui qui la purgeait de ses fléaux.

de leurs gages (on appelle ainsi les sommes attribuées aux offices, même à ceux de la haute magistrature), ainsi que le montant des frais de chaque exécution ; et ils y reçoivent les civilités qu'ils doivent attendre i'hommes instruits qui savent s'élever au-dessus des préjugés. [Notes du Mémoire.)

A cette coutume, qu'on ne peut appeler barbare sans calomnier le peuple humain et juste chez qui elle existait, en a succédé une autre qui prouve que les anciens ne voyaient rien d'avilissant de mettre à mort un criminel. Les juges eux-mêmes exécutaient leurs jugements.

Voulons-nous connaître l'opinion des Grecs sur l'office d'exécuteur criminel ? Lisons Aristote, et nous verrons que la nécessité de punir le coupable, le lui fait considérer comme un magistrat, et lui assigner un rang honorable dans la société.

L'usage de laisser exécuter par les accusateurs les sentences qui prononçaient des peines afflictives contre les accusés, existait aussi chez les Romains. Si cet usage fut abrogé dans les beaux jours de la république romaine, c'est parce que l'on remarqua que la partie exécutrice poussait quelquefois son ressentiment jusqu'à châtier le coupable avec passion et inhumanité. Alors on choisit pour les exécutions des officiers publics nommés licteurs.

Avant qu'on eût créé des offices d'exécuteurs en Allemagne, le plus jeune magistrat du siège en remplissait les fonctions. Dans quelques villes de l'Empire, où. cet usage n'était point adopté, elles étaient dévolues au dernier domicilié ou au dernier marié du lieu.

Ces coutumes nous sont transmises par Adrien Beyer de Francfort , qui nous apprend qu'en Allemagne , l'office d'exécuteur de la justice criminelle est compté parmi les principaux, que la finance en est considérable, qu'enfin celui qui en est pourvu parvient à la noblesse, comme les magistrats de plusieurs tribunaux français.

En France même cet état n'a pas toujours été regardé

comme flétrissant pour celui qui l'exerce. Denisart, en son Répertoire de jurisprudence , v exécuteur,îa.ii mention d'un compte fourni par le Domaine en 1417, où se trouvent compris quarante-cinq sous parisis payés à Etienne Lebré, qualifié ^naître de la haute justice du roi notre sire^ pour avoir, entr'autres choses, ôté plusieurs chaînes étant au*x poutres de la justice de Paris, et les avoir apportées en son hôtel.

En Angleterre, où les parents des condamnés assistent à leur exécution , les exécuteurs des jugements criminels sont considérés commodes citoyens notables; il ne résulte de leur profession aucune incapacité aux autres professions, et chacun se fait un plaisir de les recevoir, parce qu'ils ne sont redoutés que du coupable ou de ceux dont l'âme, naturellement portée au vice et à l'oisiveté qui en est la mère, se révolte à l'idée seule des [supplices, dont la crainte les contient.

Qu'on ne conclue pas cependant de ce que viennent de dire les exécuteurs, qu'ils veulent aller de niveau avec les magistrats et obtenir de leurs concitoyens une considération particulière. Cette prétention n'est point la leur. Mais il est un juste milieu entre la profession qui élève et un état qui avilit. *

Que deviendrait la société, de quelle utilité seraient les juges, à quoi servirait l'autorité nationale, si une force active et légitime n'exécutait les jugements rendus pour venger les outrages faits à la loi en la personne des citoj-ens qu'elle protège ? Si la punition du coupable est déshonorante pour celui qui la lui fait subir, les magistrats qui ont instruit le procès de l'accusé et prononcé la peine due à son crime, le

greffier qui a rédigé leur jugement, le rapporteur et le lieutenant criminel qui le font exécuter sous leurs yeux, doivent participer au déshonneur. Mais ces officiers ne sont pas avilis par leurs offices ; au contraire, ils tiennent à honneur d'en être revêtus. Pourquoi donc que celui qui met la dernière main au supplice, qui déteste le crime qu'il punit, serait-il avili par un office utile dont les fonctions sont, en quelque sorte, le complément de celles du magistrat et ont le même but?

Un scélérat a osé incendier la propriété d'un citoyen, rougir ses mains du sang de son voisin ou de son père, conspirer contre la patrie; la voix publique vous instruit de ses crimes, vous demandez sa mort à grands cris, vous y assistez en foule, et vous ne voulez point reconnaître pour citoyen, et vous voulez regarder comme infâme celui qui fait subir au monstre le châtiment que vous avez provoqué vousmêmes!.. Français, soyez donc justes et conséquents avec vous-mêmes ; convenez donc que le crime reste impuni, ou qu'il faut un exécuteur pour le punir; convenez donc que ce n'est ni le magistrat, ni l'exécuteur, mais le coupable seul qui a violé les lois de la nature; que sans cette sainte conjuration contre le crime la société serait journellement blessée dans tous ses membres ; convenez donc enfm qu'il y a eu de l'injustice à faire rejaillir la honte attachée au crime sur l'officier qui la punit, dans un temps surtout où Ton vient de détruire le préjugé qui notait d'infamie môme les parents du scélérat dont le sang coule dans leurs veines (1).

(1) Décret de l'Assemblée nationale du 21 janvier 1790, cité dans le chapitre précédent à l'occasion des frères Agasse.

Par quelle bizarrerie, au surplus, veut-on noter d'infamie celui qui exécute les jugements criminels rendus par les tribunaux, tandis que dans un régiment, des soldats qui en font périr quantité d'autres sous les courroies ou les baguettes, parviennent aux grades et à la croix de Saint- Louis? L'action n'est-elle pas la même de part et d'autre? Des deux côtés n'est-ce pas un coupable que l'on punit ? Etrange contradiction de contester l'état civil d'un homme qui exécute des jugements criminels émanés des tribunaux, et de reconnaître pour citoyens ceux qui exécutent des jugements de mort rendus par le conseil de guerre contre des militaires!

Non-seulement c'est contre l'esprit de la loi et contre la raison que l'on regarde les exécuteurs comme légitimement voués à l'exécration publique ; mais encore on ne peut leur contester la qualité de citoyen sans porter atteinte aux droits les plus incontestables de l'homme social.

En effet, ces officiers paient, comme les autres sujets du roi, les vingtièmes, la capitation, les charges de ville et d^ police, la taxe des pauvres ; ils rendent le pain bénit sur leurs paroisses, ils sont enregistrés dans la garde nationale de leur district (1).

Pourquoi donc les empêcherait^on de participer aux autres avantages dont jouissent les autres citoyens, lorsqu'ils sup-

(1) MlLiCB BOURGEOISE PARISIENNE. — DiSTRIGT DES FiLLES-DiEU.

Le porteur d'une épée, un fusil et des pistolets, M. Sanson^ est citoyen du quartier, enregistré. Les patrouilles sont priées de le laisser passer librement, armé ou non armé. Signé Levasseur, capitaine-trésorier ; Cellerier, secrétaire du Comité. Au bas est le cachet du district. [Note du Mémoire.)

portent comme eux les cliarges publiques ? Funeste empire du préjugé, dans une nation juste, humaine et généreuse !

Il résulte de tous les détails qui viennent d'être mis sous les yeux de l'Assemblée nationale et du public, qu'on élève encore mal à propos des doutes sur Tétat civil des exécuteurs; qu'ils ont le droit d'assister aux assemblées des citoyens, et qu'ils sont éligibles aux places qu'on les jugerait dignes et capables de remplir. Il s'agit maintenant d'examiner si le décret du 24 décembre 1789 a consacré ces principes et prononcé bien clairement qu'ils sont des citoyens. Voici la teneur du décret :

(' I/Assend3lée nationale décrète : 1" que les non-catlioli- >> ques qui auront d'ailleurs rempli les conditions prescrites )' par ses précédents décrets, pour être électeurs et éligi])les, >- pourront être élus dans tous les degrés d'administration, >^ sans exception ;

» 2" Que les non-catlioliques sont capables de tous les >i emplois civils et militaires, comme les autres citoyens, )' sans entendre rien préjuger relativement aux juifs, sur ) les(piels l'Assemblée se réserve de prononcer (1);

^) Décrète au surplus qu'il ne pourra être opposé à l'éligi-

(1) Lc^ sorl dos juifs a été irrovocablcincnl lixé par le dccreL suivuu[, rendu le 28 janvier 1790, c'est-à-dire depuis celui dont les cKécuLeurs demandent rinterprétaliou :

<> L" Assemldée nulionale a décrélé el diM-i'èle, (pic les juifs, connus en France sous le nom de juifs porLugais, (vspagnols et a^•ignonnais, conliuueronl de jouir ilcs droits dont ils ont joui jusf[n'à présent et ((uisoiiL consacrés, en leur faveur, par des lettres patentes ; el, en con- ' sé([ueuce, ils jouiront des droits de citoyens actifs, lors([u'ils réuniront, d'ailleurs, les conditions re(juises par les décrets de rAssemblée.

{Notr du Mémoire).

» bilité d'aucun citoyen d'autres motifs d'exclusion que » ceux qui résultent des décrets constitutionnels. »

La première réflexion qui naît de ce décret dans l'esprit des gens à préjugés, qui sont habitués à regarder comme infâmes les exécuteurs criminels, est qu'il ne statue rien sur le sort de ces officiers , que la solution de la question élevée sur la légitimité de leur état s'y trouve éludée ; qu'ils demeurent toujours sous l'empire de l'opinion qui les flétrit; que l'action d'exécuter les jugements criminels leur est imputée à blâme ; qu'enfin , en décidant eiiCil ne pourra êù^e opposé à l'éligibilité d'aucun citoyen d'autres motifs d'exclusicn que ceux résultant des décrets constitutionnels, ce décret ne prononce pas qu'on doit les regarder comme citoyens.

De là ces personnes concluent , comme par une conséquence, que les exécuteurs sont inhabiles à être élus et à élire à tous les emplois civils et militaires.

Cette opinion, quoique contraire, peut-être, à l'esprit du décret du 24 décembre dernier, n'est cependant pas tout à fait dépourvue d'esprit de fondement. Car, pour fixer invariablement le sort de cette portion d'hommes injustement frappés de la réprobation publique , l'Assemblée nationale, au lieu de décréter qu'il ne pourra être opposé à l'éligibilité d'aucun citoyen, etc., aurait pu s'exprimer ainsi : décrète, au surplus, qu'il ne pourra être opposé à l'éligibilité d'aucun français ou naturalisé d'autres motifs d'exclusion que ceux qui résultent des décrets constitutionnels. Cette rédaction eût été aussi laconique, elle aurait rempli le vœu des réclamants, et aurait eu pour eux le même effet que si la disposition suivante y eût été ajoutée : et déclare

Sne MÉMOIRE

quelle ( TAssemblée nationale) comprend les exécuteurs

des jugements criminels dans le nombre des citoyens (ij.

Une loi constitutionnelle doit être claire et précise ; elle doit être conçue dans des termes qui ne soient susceptibles d'aucune interprétation, et qui fixent à jamais le sort des citoyens sur lesquels elle prononce.

Les exécuteurs sont bien persuadés que l'Assemblée de la Nation n'a pas entendu les priver de leurs droits de citoyens et que des intentions bienfaisantes et paternelles ont dicté le décret du 24 décembre dernier. S'ils en demandent l'interprétation, c'est qu'ils entendent de toute part répéter à leurs oreilles, c'est parce qu'on leur dit par tout le royaume : que l'Assemblée nationale, en prononçant sur les avantages dont tous les citoyens doivent jouir, n'a pas entendu les regarder comme tels, et qu'on aura toujours le droit de les refuser aux assemblées citoyennes toutes les fois qu'ils s'y présenteront (1). . - ,. vr.:i

Il pourra bien arriver que les exécuteurs ne soient point

(1) Qu'on ne dise pas que la réclamation que font les exécuteurs de leur état de citoyens est vaine, et qu'on ne le leur conteste pas; ils prouveraient la nécessité de leur demande actuelle, en mettant sous les yeux du lecteur cette réflexion d'un écrivain moderne, sur la bassesse qu'eut Philippe L'Huilier d'accepter le gouvernement de la Bastille d'un roi fameux par ses forfaits (Louis XI).

« Une place dont la justice n'eût pu contraindre le bourreau à se souiller, devint le partage d'un citoyen. » Cette phrase est trop claire pour avoir besoin d'explication. {Mémoire sur les États généraux, leurs droits et la manière de les convoquer, par M. le comte d'Antraigues, page 39). {Note du Mémoire.)

(1) En disant qu'on refuse encore dans tout le royaume la qualité de citoyens aux exécuteurs, il faut faire une exception en faveur des

admis aux places immédiatement après Finterprétation qu'ils demandent, mais au moins il demeurera décrété qu'ils sont citoyens; ils pourront, comme les autres, se trouver aux assemblées ; le préjugé qui les voue à l'infamie, une fois déclaré injuste, s'éteindra par succession de temps; ils posséderont par la suite les places dont ils se rendront dignes; et la société ne sera plus privée de leurs lumières, de leur patriotisme et de l'exemple de leurs vertus.

Sans doute, aux yeux des hommes qui se laissent régir par l'opinion, et qui ne peuvent s'affranchir des habitudes dans lesquelles ils ont vieilli , la réclamation des officiers exécuteurs paraîtra ridicule et inadmissible ; mais dans un instant où la nation se régénère, où tous les privilèges sont détruits, où l'équité reprend ses droits, trop longtemps violés, où l'on proscrit les opinions erronées qui, depuis plusieurs siècles, obscurcissent les vertus d'un peuple ami du bien., il faut tonner contre les préjugés qui l'avilissent. Eh ! qu'importent ceux de plusieurs nations, de plusieurs

magistrats de la ville d'Etampes, qui ont su s'élever au-dessus des préjugés, ainsi qu'on le verra par l'extrait suivant d'une lettre de l'exécuteur de cette ville, en date du 26 février dernier. « Je suis allé dernièrement chez messieurs nos magistrats, je leur ai présenté quelques-uns de nos Mémoires ;'ils ont trouvé notre réclamation de toute justice, et m'ont dit qu'il était impossible qu'elle ne fût point accueillie de l'Assemblée nationale. Ils sont tellement persuadés qu'on ne peut, sans blesser les droits de l'homme, nous contester l'état civil, qu'ils ont fait lecture de nos Mémoires dans leurs districts, où leur opinion a été trouvée si juste, qu'on m'a enregistré sur-le-champ en qualité de soldat-citoyen ; mon tailleur me fait actuellement mon uniforme, et je suis commandé pour la garde. ^ Signé Desmorest.

siècles, lorsqu'ils sont contraires à la raison et à la loi. Puisqu'il n'y a point d'autorité sans la loi, puisqu'elle ne déclare point infôme l'état d'exécuteur, pourquoi le serait-il dans l'opinion? Que les hommes réforment leurs mœurs, qu'ils apprennent à penser eux-mêmes : alors l'état qui aura de tout temps blessé leur délicatesse, qui leur aura paru contraire à l'humanité et à la nature, ne dégradera plus dans leur esprit le citoyen irréprochable qui y joindra la j)ratique des plus sublimes vertus.

Combien dans cette classe d'hommes maintenant si calomniés par les lâches qui les attaquent, parce qu'ils les croient sans appuis et sans défenseurs (1), combien parmi ces hommes que des journalistes sans frein comme sans pudeur veulent injustement rendre les victimes de la fureur du peuple, ont en quelque sorte forcé l'estime , quelquefois le respect de leurs concitoyens ! Quelques vieillards de la ville de Rennes se souviennent encore avec attendrissement des vertus de Jacques Ganier, mort depuis environ trente ans, après y avoir exercé l'office d'exécuteur pendant une longue suite d'années. Cet homme humain ne mit jamais à mort un criminel sans avoir été préalablement communier, pour expier en quelque sorte l'action qu'il allait commettre. Les magistrats du Parlement venaient jouer à la boule dans sa maison, située à l'une des extrémités de la ville, vis-à-vis du Mail, et quoiqu'il ne fût pas de leurs parties, ils ne lui témoignaient pas moins la plus grande estime et le prenaient pour juge dans tous les différends qu'occasionnait le jeu. Il donnait aux pauvres tout l'excédant de son strict

(1) Nouvelle allusion aux journaux.

A L'ASSEMBLÉE NATIONALE 3^î>

nécessaire. Sa mort fut pour eux une calamité imblique; ils fondaient en larmes et parcouraient les rues en criant, avec l'accent de la plus vive douleur : « Nous n'avons plus de père!» Pendant plusieurs années le peuple fréquenta son tombeau comme celui d'un saint.

Personne n'ignore les nombreux services que rendent les exécuteurs dans les différentes villes où ils demeurent. On sait avec quelle générosité et quel empressement ils administrent des secours gratuits aux citoyens de tous les rangs, et combien leurs connaissances en chirurgie, en médecine et en botanique ont opéré de guérisons désespérées. Serait-il donc juste d'exclure de la société des liommes qui s'en montrent si souvent les bienfaiteurs?

Il nous reste maintenant à réclamer contre la dénomination de bourreaux (1) sous laquelle on désigne souvent

(1) On fait remonter en Tan 1260 l'origine du nom de bourreau, sous lequel on désigne aujourd'hui l'exécuteur de la haute-justice. Ce nom, qui a été proscrit par les arrêts que nous citons, tire son étymologie d'un clerc nommé Borel, et non Bourette, comme on l'a prétendu. Cet homme possédait le fief de Bellencombre, à la charge de pendre les volefurs du canton. Mais comme il était ecclésiastique, et comme l'Église a prouvé dans toutes ses prières qu'elle n'aimait point le sang, il faisait faire ses exécutions à ses frais par un laïque. Le roi lui devait les vivres tous les jours de l'année, à cause de cette charge, qu'il était censé exercer lui-même, malgré sa qualité.

A peine Richard Borel eut-il été investi du fief de Bellencombre, qu'on s'habitua à l'appeler le Borel, et à nommer Boréaux tous ceux qui mettaient à mort les criminels. Ensuite on dit, par corruption, du nom propre Borel, le Bourreau, les Bourreaux. Cette dénomination n'était pas injurieuse alors ; mais elle l'est devenue depuis le xvi« siècle, c'est-à-dire depuis la naissance du préjugé injuste que nous combattons. [Note du Mémoire.)

ces hommes que la nécessité seule retient dans un état dont ils n'exercent jamais les fonctions sans un frémissement universel.

Un arrêt notable du Parlement de Rouen , en date du 16 novembre 1681, porte en termes formels :

« Inhibitions et défenses à toutes personnes de traiter de » bourreaux l'exécuteur, ni ceux qu'il emploie à ce service , y> à peine. de 50 livres d'amendes, dont 25 envers le roi et » 25 livres au profit dudit exécuteur. »

Un arrêt rendu auParlementde Paris, en 1767, en faveur de Joseph Doublot, exécuteur de Blois, sur les conclusions de M. le procureur général, porte, entre autres dispositions, des défenses expresses à toutes personnes d'appeler bourreaux ledit Doublot, ou ses préposés, à moins de cent livres d'amende.

Un autre arrêt notable du Parlement de Rouen, en date du 7 juillet 1781, rapporté dans la jurisprudence de la même Cour, a ordonné l'exécution de celui du7 novembre 1681, que nous avons cité plus haut : « En conséquence a fait défenses «itératives à toutes personnes de traiter de bourreaux » les nommés Ferey et Jouenne (exécuteurs de Rouen), » leurs familles, ni ceux employés à leur service, sous peine y> de cent livres d'amende; a fait pareillement défense, » sous les mêmes peines, d'intercepter la liberté desdits » Ferey et Jouenne dans les lieux publics, tels que les » églises, les promenades, les spectacles et autres lieux pu- » blics. »

Une quantité d'arrêts d'autres Cours souveraines, tant anciens que modernes, ont proscrit une dénomination injustement flétrissante pour ces hommes qui sont les bras né-

cessaires des lois et qui ne frappent que lorsqu'elles ordonnent.

Enfin, le roi lui-même a pris en considération leurs justes plaintes, et voulant faire connaître ses intentions à cet égard : « Ouï le rapport, Sa Majesté, étant en son conseil, a, par Tarrêt du 12 janvier 1787, fait très-expresses inhibitions et défenses de désigner sous la dénomination de bourreaux les exécuteurs des jugements criminels. »

D'après la démonstration qu'ils viennent de faire de la légitimité de leur état et de l'illégitimité de la dénomination sous laquelle on les désigne encore, quoiqu'elle ait été formellement proscrite, ils croient devoir requérir des représentants de la nation , qu'il leur plaise : 1« substituer la rédaction suivante à la troisième partie de leur décret du 24 décembre 1789 : « Décrète au surplus qu'il ne pourra être op- » posé à V éligibilité d'aucun Français ou naturalisé ô/SiUy> très motifs d'exclusion que ceux qui résultent des décrets » constitutionnels,» si mieux n'aime l'Assemblée nationale, en interprétant cette dernière partie dudit décret, déclarer qu'elle a entendu comprendre les exécuteurs dans le nombre des citoyens, et les faire participer comme tels à tous les avantages sociaux dont ils se rendront dignes.

2" Ordonner l'exécution des divers arrêts qui ont défendu de nommer bourreaux les exécuteurs, sous les peines y portées, ou telles autres que l'Assemblée décrétera dans sa sagesse.

Alors se trouvera résolue une question odieuse, qui offensait à la fois l'humanité et la religion, et l'on rendra à la société des hommes qui n'ont pas démérité d'elle. Chacun des instants qui retardera leur rappel à la vie civile leur

ilonnera un coup de mort. Le philosophe, rassuré par le témoignage consolant de sa conscience, peut s'élever audessus d'un préjugé injurieux pour lui, lorsque la loi le désavoue, mais il ne peut braver un décret constitutionnel qui fixe pour jamais son existence sociale.

Nous avons rempli la tâche pénible que nous nous étions imposée, nous avons écarté de nos malheureux clients l'opprobredont on les avait couverts. Nous leur avons donné toutes les consolations qui dépendaient de nous ; il nous reste encore quelques réflexions à faire : elles nous sont personnelles. Peut-être que les personnes qui ne jugent dans les choses que leur singularité, s'étonneront de ce qu'il se trouve un jurisconsulte qui ose heurter.de front ce qu'elles prétendront tenir à la délicatesse nationale, qui ose vouloir la réformer et plaider au tribunal de la nation et du public la cause d'une portion d'hommes à qui leur patrie, souvent généreuse et quelquefois injuste, conteste leur état civil. Notre réponse sera simple: tous les hommes sont égaux devant la loi ; nous sommes ses interprètes, nous devons être impassibles comme elle, et la plus honorable de nos fonctions est de défendre les gens de bien contre les atteintes de l'oppression. Un effroi criminel nous saisiraitil donc? Aurions-nous la lâcheté de laisser à leur désespoir des hommes jeunes et humains, rejetés en quelque sorte de leur mère-patrie ? Les abandonnerons-nous sans pitié aux traits meurtriers de leurs injustes ennemis? Non, sans doute! et ils trouveront toujours dans notre ministère tous les secours que les infortunés ont le droit de réclamer de nous. Feu M. Le Cauchois, avocat au Parlement de Rouen, ■dont la mémoire sera à jamais précieuse aux amis de l'hu-

manité (1), nous a donné l'exemple que nous suivons; il a écrit avec autant de chaleur que de succès en faveur des exécuteurs de Rouen (François-Thomas et Charles Ferey frères) contre les persécutions qu'ils éprouvaient de la part de leurs concitoyens. M' Thouret, aussi avocat au Parlement, plus tard membre de F Assemblée nationale; feu M= Gerbier, ce savant jurisconsulte que son siècle et la France s'honorent d'avoir produit, cet orateur étonnant, qui, pendant une longue suite d'années, a fait revivre au barreau de cette capitale l'éloquence des Démosthènes, des Cicéron et des Hortensius. MM" Rimbert, Benoît et Gautier, aussi avocats au Parlement de Paris, ont défendu comme nous les infortunés en faveur desquels nous réclamons la justice bienfaisante de l'Assemblée nationale. Seraitr-ce donc un crime à nous d'imiter ces estimables jurisconsultes?

Les préjugés, dit Bacon, sont autant de spectres et de fantômes qui tourmentent les âmes faibles ; nous ajoutons que le préjugé, cet enfant odieux de la féodalité qui distingue l'homme de l'homme, est un monstre qui désole la

(1) Pierre Noël Le Cauchois, avocat au Parlement de Normandie, naquit à Rouen en 1740. Après avoir sacrifié toute sa fortune, et s'être fait des magistrats souverains de Rouen autant d'ennemis, pour arracher au dernier supplice les sieurs Savary, en 1762; le Cannu, en 1764; la dame Blanchard, en 1778; les Tirât et le sieur Leroux, en 1779; le sieur de Bichen et la fille Salmon, en 1786; il mourut à Paris, en 1788 dans la plus grande pauvreté, et fut inhumé le lendemain à Saint-Sulpice, aux dépens d'un généreux citoyen nommé Cailleau, imprimeur-libraire, qui donna 121 livres 10 sols pour le convoi de cet homme sensible, dont la capitale pleure encore la perte. (jSote du Mémoire)

société, et les gens de bien doivent se disputer Thonneur de le combattre.

Peut-être éveillerons-nous la haine de quelques folliculaires faméliques, ennemis du bon ordre, en défendant des hommes de bien qu'ils calomnient : peut-être chercherontils à nous couvrir de ridicule dans leurs pamphlets périodiques; un silence de mépris sera notre réponse, tant qu'ils ne porteront aucune atteinte à notre honneur, et nous poursuivrons toujours l'erreur quand nous pourrons la découvrir. V ; V ^^ " ' "j>

Sednos errorem, quo esse cunque receptet \ , ;'-

Insequimur.

Voilà notre profession de foi : c'est mériter de ses concitoyens, c'est rapporter à leur bonheur les connaissances qu'on a acquises que d'éclairer leurs opinions.

Signe : c.-h. sanson et l.-c.-c. sanson, Fondés des pouvoirs de tous nos confrères du royaume. Me MATON DE LA VARENNE, avocat.

Chose étrange ! ce Mémoire trouva des apologistes dans la presse. Le Fidèle Observateur, dans ses numéros 8, 9, 10, 11, 14 et 15; le Journal général de la Police et des Tribunaux ^ dans son numéro 70, en rendirent avantageusement compte ; et enfin VAmi du Peuple^ de Marat, lui consacra ces quelques lignes :

Quoiqu'il n'entre pas dans le plan de notre journal d'annoncer les ouvrages nouveaux, nous ne pouvons résister à l'envie de faire connaître à nos lecteurs un clief-d' œuvre de sensibilité^ de, goût et d'érudition: c'est le Mémoire de M. Maton de la Varenne, jurisconsulte aussi estimable que littérateur distingué , qui a plaidé avec tant de chaleur, d'énergie et de succès contre les calomniateurs du sieur Sanson. Le préjugé, qui voue les exécuteurs à l'infamie, se trouve absolument détruit dans ce Mémoire qu'on ne peut lire sans attendrissement; et l'Assemblée nationale, à laquelle il est adressé, ne peut qu'accueillir des réclamations qui ont pour base les droits imprescriptibles de l'homme, de la raison et de la philosophie.

L attendrissement de Marat sur le sort des exécuteurs n'a rien qui doive surprendre ; toutefois, il ne parut point partagé par l'Assemblée nationale. Comme pour les conclusions de 1766, les pièces restèrent sur le bureau et il n'y eut point de décision. C'est un moyen à l'usage de tous les temps d'éluder les questions difficiles.

Charles-Henry Sanson dut donc se contenter de la formule du décret, qui était d'ailleurs de nature à satisfaire des susceptibilités moins exigeantes que les siennes. Robespierre avait trèsjudicieusement dit, dans la séance du 24 déni 25

cemlbre : « Je ne pense pas qu'il soit besoin de loi; ceux qui ne sont pas exclus sont admis. » Du reste, le temps approchait où cette réhabilitation tant cherchée tournerait en apothéose et dépasserait bien cruellement la modeste ambition démon grand-père. Il allait recevoir des félicitations officielles, des ovations populaires, devenir un des personnages essentiels de l'Etat. Jamais il n'aurait eu autant de besogne et c'est à l'œuvre qu'on couronne l'ouvrier.

Le docteur Guillotin avait poursuivi avec une rare persévérance la tâche qu'il avait embrassée. Après avoir fait consacrer en décret , comme on le sait, dans la séance du 1®^ décembre 1789 , sa motion du 28 novembre réclamant l'égalité des peines pour crimes ou délits semblables, quel que soit le rang des cou-

pables ; c'est encore M qui , le 21 janvier suivant, avait pris de nouveau la parole pour soutenir ses autres propositions dont la discussion avait été ajournée. On se rappelle qu'il s'agissait de décréter que le crime étant personnel, la honte du supplice et des condamnations infamantes ne pouvaient imprimer aucune flétrissure à la famille des condamnés ; que la confiscation des biens était à jamais abolie; que les corps des suppliciés seraient délivrés à leurs parents toutes les fois qu'ils les réclameraient, et, dans le cas contraire, admis à la sépulture habituelle, sans aucune mention sur le registre du genre de mort.

Toutes ces dispositions étaient dans l'esprit de l'Assemblée et dans le sentiment de la nation. On vient de voir comment elles se traduisirent en faits à l'occasion des frères Agasse. Mais il s'agissait surtout pour Guillotin défaire triompher autre chose qui lui tenait bien plus à cœur. Révolté de la barbarie des anciens supplices, saisi d'un profond dégoût à l'aspect de la potence qui , en défigurant les cadavres et en les laissant exposés dans cet état aux regards

avides de la populace, semblait flétrir jusqu'à la mort ; il avait juré de renverser tout cela, en imaginant un supplice humain, s'il est permis d'accoupler ces deux mots, qui supprimât la souffrance , qui ne s'accomplît pas directement par la main de l'homme , et qui , une fois l'exécution consommée , cachât aux yeux de la foule, si encline d'ordinaire à se repaître de ces sortes de spectacles, les tristes restes de la victime immolée.

Telle était la pensée de Guillotin ; ses longues méditations sur ce sujet ne lui avaient fait entrevoir que la décapitation comme acheminement vers son idéal. C'était le genre de supplice le plus digne ; il frappait l'homme dans le plus noble et le plus puissant de ses organes, le siège présumé de l'intelligence et de la pensée. Réservé jusqu'alors à une classe privilégiée , il devenait, grâce au principe de l'égalité dans le crime, le supplice du droit commun. Mais que d'exemples ne citait- on pas où le glaive inexpérimenté des exécuteurs avait fait de la décapitation une horrible boucherie? Il fallait trouver un moyen plus prompt, plu-s sûr, plus

infaillible que la main hnmaine , et le mécanisme seul pouvait l'offrir. Dès lors la solution du problème ne consista plus, pour Guillotin, que dans la découverte de la meilleure machine à décapiter. Cette recherche demandait du temps et des connaissances étrangères à celles du pauvre docteur, qui s'était jusque-là plutôt occupé de sauver ou de prolonger la vie que de donner la mort.

Aussi, pour gagner le temps nécessaire à ses investigations et à ses études , se borna- t-il à poser tout d'abord le principe en proposant seulement aux délibérations de l'Assemblée un article ainsi conçu :

Dans tous les cas où la loi prononcera la peine de mort contre un accusé, le supplice sera le même, quelle que soit la nature du crime dont il se sera rendu coupable. Le criminel sera décapité; il le sera par Teffet d'un simple mécanisme.

Cette proposition se formulait, je l'ai déjà fait remarquer, trois ans, jour pour jour, avant celui où le mécanisme recevrait sur la place de la Révolution le baptême d'un sang royal : triste consécration qui ne fut certainement

pas étrangère au rôle qu'il a joué dans nos discordes civiles.

Les articles proposés par Guillotin furent renvoyés au comité des sept, chargé du travail sur la jurisprudence criminelle. Ils n'en sortirent qu'en 1791, où le Code pénal porta enfin définitivement que tout condamné à mort aurait la tête tranchée, mais sans fixer encore le système de décapitation. Mon grandpère s'alarma vivement de cette décision qui, si l'on n'adoptait pas un moyen mécanique, menaçait de faire à l'habileté de l'exécuteur, dans les supplices, ane part dont la responsabilité l'effrayait à bon droit. Il adressa au ministre de la justice un Mémoire dans lequel il lui représentait toutes les difficultés de la décollation par l'épée : la nécessité d'une fermeté et d'un courage qu'on ne rencontre point chez tous les patients ; l'impossibilité des exécutions multiples, à cause de la fatigue des épées sujettes à s'ébrécher ou à perdre leur fil.

Il est certain, ajoutait-il dans ce Mémoire, que lorsqu'il y aura plusieurs condamnés à exécuter successivement, la terreur que produira cette exécution, par l'aspect

m ; ■ ':<■ LA GUILLOTINE

du sang répaùdu, portera Teffroi et la faiblesse dans Tâme des derniers à exécuter. Cette faiblesse, en ne leur permettant plus de se soutenir, mettra un obstacle invincible à Texécution, qui, si Ton voulait passer outre, deviendrait un véritable massacre.

Enfin, une chose encore essentielle à remarquer, c'est que lorsque les condamnés auront des révélations à faire,, et monteront à l'Hôtel-de- Ville, ce qui souvent conduit jusqu'à la nuit, l'exécution ne pourra plus avoir lieu pour le jour indiqué; car il sera impossible de la faire aux .flambeaux, la lumière ne donnant qu'une clarté douteuse, mobile et susceptible de tromper le coup d'œil. Il faudra donc ajourner, c'est-à-dire prolonger l'agonie de ces malheureux, mourant de la pire de toutes les morts, la mort violente et contre le vœu de la nature.

De toutes ces observations, Charles-Henry Sanson concluait à l'indispensabilité d'adopter l'usage d'une macMne qui fixât le patient dans la position horizontale, pour qu'il n'eût plus à soutenir le poids de son corps, et qui permît d'opérer avec plus de précision et de sûreté que la main de l'homme n'en peut avoir.

C'était bien aussi ce que cherchait Guillotin, et pour cela il n'avait point reculé à venir plusieurs fois chez mon grand-père lui

demander des renseignements auxquels l'expérience spéciale de l'homme qui les donnait attachait certainement une grande autorité. Ils avaient eu ensemhle de longs entretiens, mais dont il n'était sorti jusque-là que des combinaisons défectueuses. En vain on avait passé en revue tout ce qui dans le passé et dans d'autres pays se rapprochait du type que l'imagination ne faisait que concevoir, sans pouvoir encore en arrêter la forme. Trois gravures allemandes de Pentz , d'Aldegreder et de Lucas de Cranach, une gravure italienne de 1555, due à Achille Bocchi, offraient bien quelques modèles, mais tous laissaient à désirer. La dernière de ces gravures représentait un instrument de supplice appelé la Mannaïa, et dont on s'était servi quelquefois en Italie, notamment à Gênes, lors de l'exécution du fameux conspirateur Giustiniani. L'appareil était dressé sur un échafaud, la hache placée au haut de deux coulisses , le condamné à genoux, la tête posée sur un billot et l'exécuteur contre un des montants de la coulisse , prêt à lâcher la corde qui tenait la hache

suspendue. Les gravures allemandes étaient à peu de chose près semblables.

On avait recueilli de minutieuses informations sur divers supplices usités très-anciennement en Perse, et plus tard en Ecosse, pour les nobles, mais ce n'étaient que des variantes plus ou moins grossières de la Mannaia, En France même on avait eu déjà recours à la décapitation mécanique ; le maréchal de Montmorency avait été exécuté en 1632, à Toulouse, au moyen d'une doloire hissée entre deux poteaux et qui, en tombant, lui avait tranché la tête. C'était une coutume d\i , pays. - :

On fut longtemps sans rien imaginer de mieux que ce système, et l'on allait peut-être s'y arrêter; mais mon grand -père, toujours préoccupé des inconvénients qu'il avait signalés dans son Mémoire au garde des sceaux, ne cessait d'objecter qu'on n'avait point résolu la • difficulté de l'attitude du patient et qu'il n'est guère plus facile à un homme de se tenir sur ses genoux que sur ses pieds, quand cette prostration dans laquelle il tombe à l'approche de

la mort, vient à s'emparer de lui. 11 fallait avoir vu de près et souvent ces choses-là, pour pouvoir en raisonner. On hissait bien un corps presque inanimé à la potence ; on l'attachait sur une roue ; mais autre chose était de le faire tenir debout ou sur ses genoux dans une immobilité absolue pour recevoir le coup mortel. Il faut s'appeler Montmorency, Lally-ToUendal, la Barre, etc., pour offrir le spectacle de cette stoïque résignation. Si l'on faisait tenir le patient par des aides, outre que c'était fort difficile, c'était exposer ceux-ci à être blessés.

Charles-Henry Sanson insistait donc vivement pour qu'on trouvât un moyen de fixer le patient et dans la position horizontale qui lui épargnait le poids de son corps et gênait en même temps la liberté de ses mouvements.

Heureusement il venait depuis quelque temps chez mon grand -père un mécanicien allemand nommé Schmidt, à qui il avait parlé quelquefois de son embarras et de celui du docteur Guillotin. Ce Schmidt, alors facteur de clavecins, était fort habile en mécanique et passionné musicien, comme presque tous les

gens de son pays. Ayant fait la connaissance de mon grand-père par quelques instruments qu'il lui avait vendus, il avait fini par la cultiver, soit en venant accorder le clavecin, soit en apportant les fournitures qu'on lui demandait pour d'autres instruments. Le goût de la musique acheva de le lier avec Charles-Henry Sanson, qui était aussi un mélomane et jouait assez bien du violon et du violoncelle ; le répertoire de Gluck ne tarda pas à les mettre en accord parfait.

Schmidt venait donc très-souvent s'escrimer sur le clavecin, tandis que Charles-Henry Sanson faisait gémir son violon ou soupirer son violoncelle. Or, un soir, entre un aiv d'Orphée et un duo à'Iphigénie en AuUde , on changea d'instruments, si je puis faire cet horrible jeu de mots, et mon grand-père revint à celui dont il cherchait avec tant de perplexité la forme.

— Attentez, che crois que ch'ai fotre affaire, ch'y ai bensé, répondit Schmidt, et prenant un crayon, il traça rapidement, en quelques traits, un dessin :

c'était la guillotine!

La guillotine, avec sa lame d'acier tranchante, suspendue entre deux poteaux, et que le simple jeu d'une corde faisait mouvoir; avec le patient attaché tout de son long sur une planche à bascule, de façon que, cette planche baissée, son couse trouve juste à l'endroit où la lame vient frapper en tombant. La difficulté était vaincue, le problème résolu : Schmidt avait enfin trouvé le moyen d'exécuter le patient dans la position horizontale et de le mettre hors d'état de faire manquer l'exécution.

Charles-Henry Sanson ne put retenir une exclamation de surprise et de satisfaction.

— Che ne foulais bas m'en mêler barce que, foyez-fous, c'est la mort tu brochain; mais che fous foyais trob ennuyé. Si nous rebrenions cette bedide air à'Ârmïde que nous afons chouée l'audre chour.

— De grand cœur, mon bon Schmidt, répondit mon grand-père qui vit qu'il voulait éloigner une idée pénible.

Et le clavecin et le violoncelle se mirent à marcher comme de plus belle.

Voilà pourtant comment la guillotine naquit

au milieu d'un concert. Le lendemain de cette précieuse découverte , Charles - Henry Sanson en informa de suite le docteur Guillotin, qui ne se sentit pas de joie, car on ne saurait s'imaginer avec quelle passion, quelle fixité certains hommes s'attachent à une idée et l'empire qu'elle finit pas exercer sur leurs facultés. Des biographes peu exacts se sont plu à représenter Guillotin. comme regrettant son œuvre dans sa vieillesse et poursuivi de doutes sur la réalité du service qu'il avait rendu à l'humanité ; c'est un outrage à l'histoire et à la vérité. Jusqu'à son dernier soupir Guillotin fut convaincu qu'il avait pris une initiative utile et rempli un devoir de conscience. Si le peuple a laissé à l'instrument actuel des exécutions le nom de guillotine, "bien que le docteur n'en soit pas le véritable inventeur, ce n'en est pas moins un acte de haute justice; car ce sont ses efforts qui ont fait adopter la peine de la décapitation et la machine qui sert à l'infliger.

Dans la séance du 31 avril 1791, il fit part à l'Assemblée de ce mécanisme. Emporté par la

LA GUILLOTINE m

chaleur de rimprovisation, il eut des mots malheureux qui excitèrent une folle hilarité et faillirent compromettre le succès de sa cause. En prétendant que ce mode de supplice humanitaire n'entraînait point de souffrance, il dit que le patient éprouverait tout au plus une légère fraîcheur sur le cou. La phrase était déjà un peu risquée, mais lorsqu'il ajouta : avec cette machine je vous fais sauter la tête âJun clin d'œil et vous ne souffrez 'point ; toute l'Assemblée partit d'un long éclat de rire que l'on ne put calmer qu'en passant à l'ordre du jour. Les pamphlets du temps aiguisèrent leurs épigrammes et la chanson des Actes des Apôtres ^ que j 'ai déjà citée, revint danstoutesles bouches. Quoi qu'il en soit, l'Assemblée était liée par sa première décision et le projet restait à l'étude. Une longue correspondance s'engagea entre Guillotin, M. Rœderer, procureur général de la commune, le ministre des finances Clavères et mon grand-père. L'Assemblée chargea enfin le docteur Antoine Louis de lui donner son avis motivé sur ce mode de décollation.

Louis était médecin du roi, et son royal patron apprit la mission dont il venait d'être investi. On connaît la passion de ce prince pour la serrurerie et son habileté à travailler le fer. Il voulut donner des conseils à Louis dans ce travail et se faire rendre compte d'une question à laquelle il était, disait-rl, intéressé comme souverain, puisqu'il s'agissait de la jurisprudence criminelle de son peuple. Le roi et son médecin furent curieux d'examiner le plan de la machine proposée par Guillotin. En conséquence, celui-ci fut mandé aux Tuileries par le docteur Louis, qui l'avertit sous main de se faire accompagner de mon grandpère, qu'une tierce personne présente à l'entretien voulait pouvoir consulter au besoin.

Cette conférence eut lieu le 2 mars 1792. Le palais des Tuileries n'était plus déjà que la tombe anticipée d'une monarchie expirante. En traversant avec Guillotin ces vestibules, ces longs corridors naguère remplis de la foule dorée des courtisans et aujourd'hui presque déserts, ou ne montrant çà et là que quelques visages pâles et soucieux, Charles-Henry Sanson se

sentit mordre le cœur d'une étreinte bien plus douloureuse encore que sous les somptueux lambris de Versailles où l'éclat d'une cour brillante avait pu aw. moins étouffer la Yoix de ses pressentiments.

Ils parvinrent ainsi jusqu'au cabinet du docteur Louis, qu'ils trouvèrent assis sur une chaise devant une table recouverte d'un tapis de velours vert avec une frange d'or. Après quelques paroles gracieusement confraternelles échangées entre les deux médecins, Antoine Louis demanda à voir le plan de la machine. Guillotin lui donna le dessin de Schmidt, auquel mon grand-père avait ajouté une légende explicative en indiquant par des lettres alphabétiques l'emploi de chaque pièce. Tandis qu'il était en train de l'examiner, une portière en tapisserie fut soulevée et un nouveau venu parut dans le cabinet. ^ ■ ' . 'v

Le docteur Louis, jusqu'alors assis, se leva. L'arrivant jeta un regard froid sur Guillotin, qui s'inclinait profondément, et s'adressant brusquement à Antoine Louis, lui dit :

— Eh bien ! docteur, qu'en pensez-vous ?

— Cela me paraît parfait, répondit le docteur et justifie pleinement tout ce que M. Guillotin m'en avait dit. Du reste, jugez vousmême. *

Et il passa le dessin à celui qui l'avait interrogé. Celui-ci le considéra un instant en silence, puis il finit par secouer la tête en signe de doute.

— Ce fer en forme de croissant est-il bien là ce qu'il faut? Croyez- vous qu^un fer ainsi découpé puisse s'adapter exactement à tous les cous? Il en est qu'il ne ferait qu'entamer, et d'autres qu'il n'embrasserait même pas.

Depuis l'entrée de ce personnage, Charles- Henry Sanson n'avait perdu ni un coup d'œil ni une parole. Le son de cette voix vint lui prouver que sa première impression ne l'avait point trompé : c'était bien encore le roi qu'il avait devant lui ; le roi en habit sombre, sans ordres sur la poitrine, et qui, à l'attitude qu'il avait prise et imposait à ceux qui devaient le reconnaître, -montrait qu'il voulait cette fois garder l'incognito.

Charles-Henry Sanson fut frappé de la jus-

tesse de son observation, et, portant machinalement les yeux sur le cou du roi, que de minces cravates de dentelles laissaient toujours découvert/ il remarqua que ce prince, du reste très-vigoureusement constitué , avait un cou musculeux dont les proportions dépassaient de beaucoup le croissant indiqué par le crayon de Scbmidt. Un frémissement involontaire s'empara de lui ; et, comme il restait plongé dans une sorte de rêverie, il entendit encore la voix du roi qui disait bas au docteur Louis, en le désignant du regard :

— Est-ce V homme?

Le docteur fit un signe affirmatif.

— Demandez-lui son opinion , reprit alors Louis XVL

— Vous avez entendu l'observation de monsieur, fit le médecin du roi; quelle est votre manière de voir sur la forme du couperet?

— Monsieur a parfaitement raison, répondit mon grand-père en appuyant avec une certaine affectation sur le mot monsieur ; la forme du couperet pourrait amener quelques difficultés.

Le roi sourit d'un air satisfait; puis^ prenant une plume sur la table du docteur Louis, il corrigea le dessin en substituant au croissant une ligne oblique.

— Du reste, je puis me tromper, ajouta-t-il,. et lorsqu'on fera des expériences, il faudra essayer les deux manières.

Puis il se leva et se retira en saluant de la main. Ce n'était plus déjà le jeune roi que mon grand-père avait vu quelques années auparavant à Versailles, et dont la physionomie respirait alors une douce sérénité ; c'était un monarque vieilli avant l'âge, dont les traits altérés portaient l'empreinte de la fatigue et de cruels soucis. Par moments de sombres éclairs passaient dans son regard ; une irritation mal contenue plissait son front, et ce n'est qu'à la longue que la débonnaireté de sa nature reprenait le dessus. Louis XVI, captif de son peuple, de l'Assemblée, depuis son retour de Varennes, avait dû penser plus d'une fois. au sort de Charles V% et qui sait quelles amères réflexions traversèrent peut-être son esprit lorsqu'il reloucha le dessin de Schmidt.

Telle fut sa seconde entrevue avec mon grand-père; mais cette fois le roi, aigri et devenu défiant, ne se faisait plus un devoir ni un plaisir de se laisser approcher de tous ses sujets. Aussi Monsieur et lliomme^ le roi et le bourreau, durent-ils observer un strict incognito. Ils ne devaient se retrouver que trop officiellement le 21 janvier suivant.

Cinq jours après cette conférence des Tuileries, c'est-à-dire le 7 mars^ Antoine Louis présentait à l'Assemblée son rapport, dans lequel il proposait purement et simplement le mécanisme dessiné par Scbmidt, avec l'alternative, après essai, de l'une ou l'autre forme de couperet. Le 20 mars, l'Assemblée adopta les conclusions de ce rapport, et le docteur Louis fut chargé de faire établir la première machine à décapiter. Il s'adressa à un nommé Guidon, maître charpentier, qui demanda cinq mille cinq cents francs pour ce travail.

Quand la machine fut achevée, mon grandpère et deux de ses frères furent appelés à la prison de Bicêtre pour en faire l'essai sur trois cadavres. Cette expérience eut lieu le 17 avril

1792, dans la cour de Bicêtre, en présence des docteurs Antoine Louis, Philippe Pinel et Cabanis. Les prisonniers, qu'on avait fait rentrer, contemplaient avidement de leurs fenêtres ce sinistre spectacle.

On décapita successivement trois cadavres, qui avaient été fournis par la direction des hospices. Les deux premières exécutions avec la lame en ligne oblique, comme l'avait indiquée le roi, réussirent ; la troisième, avec le fer taillé en croissant, conformément au dessin de Schmidt, manqua. En conséquence, la cause de la lame oblique était gagnée.

Huit jours après , mon grand-père avait à faire la première application de ce nouveau système sur un condamné vivant, le nommé Jacques-Nicolas Pelletier, condamné le 24 janvier précédent pour vol avec violences sur la voie publique. On n'était pas sans inquiétude sur l'attitude du peuple à l'aspect de ce nouvel instrument de mort, ainsi que le prouve la lettre suivante, adressée par Rœderer, procureur général syndic, à Lafayette, commandant général de la garde nationale :

Paris, 25 avril 1792.

Le nouveau mode d'exécution, Monsieur, du supplice de la tête tranchée, attirera certainement une foule considérable à la Grève, et il est intéressant de prendre des mesures pour qu'il ne se commette aucune dégradation à la machine.

Je crois, en conséquence, nécessaire que vous ordonniez aux gendarmes qui seront présents à l'exécution, de rester, après qu'elle aura eu lieu, en nombre suffisant sur la place et dans les issues, pour faciliter l'enlèvement de la machine et de l'échafaud.

Rœderer.

On se souvenait peut-être du dernier chapitre de l'histoire de la roue, et on craignait que l'effervescence populaire ne lui fît un digne pendant par un premier chapitre à sa façon de l'histoire de la machine à décapiter, que les uns appelaient déjà loîiison ou louisette^ du nom du docteur Louis, et les autres guillotine, du nom du docteur Guillotin. On sait que c'est cette dernière appellation qui a prévalu. 11 n'en fut rien. Si le châtiment infligé à Pelletier était trop sévère, le criminel n'en était pas moins un de ces scélérats vulgaires dont le sort ne saurait

exciter ni une généreuse pitié ni une véritable sympathie. Malgré une affiuence prodigieuse, tout se passa donc dans le plus grand ordre et avec un calme parfait.

Cette exécution confirma pleinement les judicieuses observations de mon grand-père. Pelletier, tombé dans un affaissement complet, fut porté plutôt qu'il ne marcha au supplice. S'il eût dû être exécuté à l'épée, il aurait fallu le hacher à terre pendant qu'il se serait débattu, mu par l'instinct de la conservation.

Ce serait peut-être ici le lieu d'examiner si la guillotine est en effet le genre de supplice le moins douloureux, et si elle a, par conséquent, rempli les vues d'humanité de ses inventeurs , ou si, comme quelques anatomistes un peu paradoxaux ont essayé de le prétendre, elle engendre au contraire des souffrances horribles, et en quelque sorte posthumes, parce que le sentiment, la personnalité, le moi, subsistent encore, un certain temps après que la tête a été séparée du corps, et font éprouver au patient l'arrière-douleur de la section du cou; mais je préfère ajourner l'étude de cette im-

portante question à l'époque où, racontant mes propres souvenirs, je pourrai mettre dans la iDalance le faible contingent de mes observations et de mes impressions personnelles.

Le temps marche, d'ailleurs, et nous approchons d'événements si considérables, qu'il serait inexcusable d'en retarder ou d'en interrompre le récit.

Les événements se précipitent comme les éclats du tonnerre dans la tempête; l'heure approche où l'histoire de l'échafaud et l'histoire de la France vont se confondre, où la chute du couteau triangulaire dénouera toutes les péripéties du drame qui tient le monde en émoi. Encore quelques jours, et le comparse honni de

412 LE TRIBUNAL DU 11 AOUT n92

toutes les tragédies sociales, va devenir la clef de voûte de l'édifice social qui se fonde. Jusqu'alors, lorsqu'on lui jetait au visage l'insultante épithète de bourreau, il ne pouvait que répondre : Vous qui me méprisez, vous méprisez donc aussi vos lois? Le délire sanguinaire d'un peuple entier va lui donner le droit de s'écrier : Il seipble que ce soit pour moi seul que vous avez fait une révolution !

Peut-être y aurait-il là, pour le petit-fils du Sanson de 1793, du grand Sanson, comme on l'a appelé, un prétexte de se départir un instant des sentiments d'humilité qui lui ont été si cruellement reprocliés? Mais que le lecteur se rassure : en poursuivant le cours de ces récits sanglants, en l'initiant aux^derniers moments des hommes, je ne le condamnerai pas à subir les développements des opinions que peuvent m'inspirer les actes de ces victimes et de ces coupables ; à défaut de la conscience de mon impuissance, le souvenir de la part que les miens ont dû prendre à leur martyre ou à leur châtiment, suffit à sauvegarder leur mémoire de cette suprême injure d'être jugés dans

la tombe par la main mercenaire qui les y a précipités.

En entrant dans la période révolutionnaire, je serai donc aussi sobre d'appréciations politiques quer je l'ai été jusqu'ici, me contentant d'exposer, aussi brièvement qu'il me sera possible, les événements qui furent l'origine des faits que je raconte.

Bientôt, du reste, je céderaila parole àCharles- Henry Sanson, mon grand-père, en publiant son journal tel qu'il l'a écrit, tel que je l'ai reçu, sans en retrancher, sans y ajouter une syllabe. Ce journal commence à la fin du mois de mai, six semaines à peu près après la création du tribunal révolutionnaire, et se continue jusqu'au mois de vendémiaire de l'an m ; écrit jour par jour, d'une main tiède encore du sang répandu, dans le recueillement de ces nuits dont l'emploi de la journée faisait autant de nuits d'insomnie, il est non-seulement l'irrécusable bilan de l'échafaud, mais il traduit en outre les impressions quotidiennes de celui que sa position condamnait à ce rôle d'ange exterminateur. L'amplifier, en corriger les vices de

forme, en atténuer la rudesse, en dénaturer la simplicité, ce serait en affaiblir la valeur, ce serait lui enlever le cachet d'authenticité qui restera du moins son mérite.

Mais neuf mois nous séparent encore du jour où commence le martyrologe de Charles-Henry Sanson, et pendant ces neuf mois la machine du docteur Guillotin ne resta pas oisive.

Nous sommes au mois d'août 1792.

La Constituante a disparu enlaissant derrière elle cette constitution de 1791, que tous ont acclamée, que toUs aspirent à déchirer.

Le roi, trop honnête pour être redoutable, ne sachant ni se concilier l'opinion publique, ni la réduire au silence, n'ayant.plus de foi que dans cette ressource des coeurs faibles, l'excès du mal, préparait un facile triomphe aux factieux.

Ces factieux s'appelaient les patriotes; ils étaient à la Commune et aux Jacobins : aux Jacobins, dont la tribune parlait plus haut et était plus écoutée que celle de la Législative ; à la Commune dont la puissance municipale balançait l'influence légitime des représentants de la nation, en attendant qu'elle l' étouffât et

la réduisit à abdiquer devant l'insurrection victorieuse.

Le 20 juin, l'émeute avait envaM le palais , mais l'audace n'avait point encore atteint le niveau du crime, et les envahisseurs s'étaient contentés d'infliger au roi les plus cruels outrages.

Les royalistes, en songeant à la catastrophe un instant redoutée, étaient tentés de se réjouir ; ils ne réfléchissaient pas que cet abaissement' calculé de la royauté préparait sa chute ; que la tête de Louis XVI suivrait de bien près la couronne que la main d'un factieux venait de précipiter dans la boue.

L'indignation sincère que cet attentat souleva dans toute la France , avait appris aux patriotes qu'il ne faut toucher au trône que pour l'abattre ; la leçon que leur donnaient toutes les communes de France , en apportant à Louis XVI l'expression de leurs regrets , ne fut pas perdue : elle leur inspira le 10 août!

Dans ce jour funeste, on vit le monarque fuyant devant l'émeute en armes ; l'Assemblée, impuissante, subissant son 20 juin à son tour,

et reconnaissant dans les injonctions de la Commune une loi supérieure à la loi qu'elle représentait ; enfin cette royauté constitutionnelle , vieille d'un an, sombrant sans qu'une main ait essayé de l'arracher au naufrage.

L'Assemblée législative avait décidé que le^ roi serait conduit au Luxembourg; la Commune exige que le roi ait le Temple pour prison, et l'Assemblée obéit.

La Commune et le Comité de surveillance ,. présidé par Marat, demandent à grands cris la punition des conspirateurs du 40 août et des traîtres. Robespierre, au nom de la municipalité^ se présente au palais législatif et exprime impérieusement la volonté du peuple. Après de vaines velléités de résistance, l'Assemblée cède encore, et confie au corps électoral la nomination des membres d'un tribunal extraordinaire destiné à juger les crimes commis dans la journée du 10 août et autres crimes y relatifs^ circonstances et dépendances, jugeant en dernier ressort et sans appel.

Ce tribunal ne seconda que très-imparfaitement les desseins de ceux qui en avaient exigé

la création. La Terreur ne date que des fanestes journées de septembre ■: au 20 août , la peur, ou l'ivresse du sang, n'avait pas glacé ou atteint tout instinct d'humanité dans les cœurs. L'impatience des meneurs nous a peut-être épargné l'opprobre de voir, neuf mois plus tôt, outrager le plus saint des mots : justice, par son alliance avec cet autre mot : révolutionnaire.

Le tribunal du 17 août ne fut point de justice révolutionnaire. Bien qu'il comptât dans son sein des hommes dont le nom a une sinistre éloquence, Fouquier-Tinville par exemple, il usa du glaive avec une certaine modération qui indiquait que toute notion de justice, que tout élan de générosité n'étaient point bannis de l'âme de ceux qui le composaient. Il appliqua sévèrement des lois sévères, mais il respecta les formes tutélaires qu'impose l'application de ces lois ; et, à l'époque dans laquelle nous entrons, il faut lui en savoir gré.

De 1791 au mois d'août 1792, le nombre des attentats contre lés personnes et contre les propriétés avait grandi. C'est le caractère de

418 LE TRIBUNAL DU n AOUT n92

toutes les époques de trouble et de bouleversement social. Lorsqu'on remue le vase , la lie monte à la surface. Un nouveau crime fournissait un nombreux contingent à l'écliafaud. Le papier-monnaie de récente création, en raison de ses nombreuses coupures, malgré la peine terrible dont il portait la menace, excitait vivement la cupidité des faussaires. Ce ne fut que plus tard que la passion politique imagina de le contrefaire à son tour. Pendant une période de sept mois, du l^'^ janvier au 20 août, quinze de ce qu'on appelait alors les fabricateurs d'assignats, apportèrent leur tête sur la Grève.

Le 19 août, un nommé CoUot avait été condamné, comme faussaire, à la peine de mort par le tribunal criminel du département. La guillotine était dressée au lieu ordinaire des exécutions, et comme toujours une affluence considérable se pressait autour de l'instrument de mort.

Au moment où la charrette, dans laquelle se trouvait Charles-Henry Sanson à côté du condamné, débouchait sur la place, elle fut saluée de cris tumultueux, parmi lesquels mon

grand- père crut distinguer celui de : Au Carrousel!

Le cheval avançait toujours, mais un homme du peuple l'arrêta violemment par la bride en demandant au conducteur s'il n'avait pas entendu.

Charles-Henry Sanson intervint, et alors s'adressant à lui, Thomme lui déclara que la volonté de la Commune était que la guillotine, destinée désormais à punir les esclaves et les valets des tyrans, se dressât en face du palais du dernier roi, et qu'il fallait sur-le-champ y transporter son ont il et y conduire so7i homme.

Mon grand-père lui répondit que son devoir était d'exécuter les ordres qui lui étaient transmis, mais non point d'aller au-devant des intentions des magistrats; que d'ailleurs il était trop tard ce jour-là pour déplacer l'échafaud. . Mais les cris redoublèrent de violence^ et en même temps plusieurs venant en aide à l'assaillant parvinrent à retourner la voiture dans la direction des Tuileries.

La situation était à la fois embarrassante et douloureuse, La faible escorte, qui entourait la

charrette, ne paraissait nullement disposée à intervenir, et le condamné, pauvre ouvrier bijoutier, laissait voir un accablement qu'on ne pouvait prolonger sans cruauté. ^^ ;^ ■

A force de parlementer avec ceux qui l'entouraient, mon. grand-père obtint la permission de faire avancer la cbarrette jusqu'à l'échafaud, à la condition de monter à l'Hôtel-de- Ville, demander de nouvelles instructions.

Il avait espéré que, lorsque là Commune saurait que le patient était parvenu au lieu où devaient se terminer ses angoisses, elle lui épargnerait la cruelle promenade qu'il s'agissait de lui infliger.

Il en fut autrement et, après quelques hésitations, le procureur de la Commune ordonna à Charles-Henry Sanson d'exécuter les volontés du peuple.

Aussitôt que, sur l'ordre de leur chef, les aides et les charpentiers portèrent les premiers coups de marteau sur la guillotine, avec l'intention manifeste de la démonter, un formidable : hurrah ! apprit aux municipaux que leur souverain était satisfait, en même temps les

plus rapprochés de l'échafaud envahissaient l'enceinte.

Les répugnances que les gens du peuple avaient toujours manifestées pour prêter un concours même indirect à une exécution avaient disparu. Cent bras s'étaient misa l'œuvre, soulevant les madriers, repoussant les chevilles, disjoignant les planches de la plate-forme. En un instant, cette charpente qui ne laissait pas que d'être considérable, était enlevée et transportée à bras d'hommes dans les voitures qu'on était allé requérir. Puis le funèbre cortège se mit en route, accompagné et suivi de cette multitude qui chantait des refrains patriotiques.

Bien qu'il fût à demi paralysé par la terreur, le condamné avait compris qu'il n'échapperait pas au supplice. Sa pâleur cadavérique, les soubresauts convulsifs qui agitaient tout son corps, la difficulté avec laquelle il respirait, témoignaient de l'épouvantable anxiété qu'il subissait. — Mais lorsque la charrette s'ébranla, les vociférations de la foule, les indécentes plaisanteries que quelques-uns ne

craignaient pas de lui adresser, achevèrent de désorganiser sa raison ébranlée ; à sa prostration succéda le délire de la démence, il essaya de rompre ses liens, il se débattit avec des cris de bête fauve, il mordit cruellement un de ceux qui essayaient de le contenir, et ne pouvant parvenir à le calmer, on dut prendre le parti de le bâillonner.

Lorsqu'on fut au Carrousel, mon grand-père s'aperçut que trois des quatre aides qui l'accompagnaient, avaient si copieusement fraternisé dans les cabarets* qu'ils avaient rencontrés, qu'ils étaient incapables de faire leur service.

Les spectateurs apportaient à remonter la guillotine autant de bonne volonté qu'ils en avaient mis à l'enlever de la place de Grève ; mais Charles -Henry Sanson n'en songeait pas moins, avec une grande appréhension, à ce qui adviendrait lorsqu'il se trouverait pour ainsi dire seul avec le malheureux dont la frénésie décuplait les forces, et qui devait certainement se débattre jusque sur la plate-forme.

Pour comble d'embarras, la nuit arrivait et il avait fallu allumer des torches.

Epouvanté de la responsabilité qu'il encourrait, mon grand-père confia ses angoisses à quelques-uns de ceux qui l'entouraient, en les suppliant [de courir à la Commune expliquer la situation et demander que l'exécution fût ajournée.

Cette communication fut accueillie par des huées, et à mesure que de proche en proche la nouvelle gagnait les rangs les plus éloignés, les clameurs devenaient plus générales et plus intenses.

Alors un jeune homme à la figure imberbe, et coiffé du bonnet rouge, fendit la foule et s'avança.

— Ah, dit-il, tu veux sauver les ennemis de la nation, tu es un traître, et nous allons te faire montrer ton nez par la lucarne de la guillotine.

Charles-Henry Sanson lui répéta avec une certaine impatience, ce qu'il avait dit à ses camarades.

— Tes aides sont saouls? s'écria le jeune homme. Des aides tu en trouveras dans tous ceux qui t'entourent. Le sang des aristocrates

424 LE TRIBUNAL DU 17 AOUT n92

doit être le ciment du bonheur de la nation, et il n'est pas un patriote qui ne soit fier de le: faire couler, n'est-ce pas vous autres?

On lui répondit oui ; mais cependant le cercle allait en s' élargissant très-rapidement à cette mise en demeure. Les plus rapprochés s'écartaient avec un empressement qui indiquait que leurs sentiments n'étaient pas à la hauteur de ceux que ce chaud patriote venait d'exprimer.

Mon grand-père comprit que cette défaillance générale pourrait bien gagner son interlocuteur lui-même, et il se hâta de le mettre dans l'impossibilité de reculer en le prenant au mot et en acceptant son offre.

Le patient, descendu de la charrette, se refusait à monter les marches qui conduisaient surla plate-forme. Il fallut le porter, et, bien que de nouvelles cordes eussent été ajoutées à ses liens, ses soubresauts étaient si violents, que mon grand-père, qui l'avait pris à bras-le-corps,, faillit tomber à la renverse. -

Lorsqu'il aperçut la machine dont la silhouette se dessinait sur, la noire façade du

palais, une nouvelle révolution s'opéra dans la pauvre créature. Sa fureur devint du désespoir, de grosses larmes avaient jailli de ses yeux hagards et fixés sur le couteau triangulaire dont l'acier scintillait à la clarté des torches, et avec un accent lamentable, il demandait grâce; il criait : Je ne veux pas mourir!

La foule était devenue silencieuse; aux frémissements qui couraient dans les rangs, on voyait que la pitié avait gagné les cœurs les plus durs.

L'exécuteur improvisé faisait bonne contenance; cependant sa pâleur, son front baigné de sueur indiquaient qu'il avait un terrible combat à soutenir contre lui-même.

Enfin, après une nouvelle lutte, le patient fut bouclé sur la bascule, mais ses contorsions étaient encore si puissantes, qu'un des aides dut se coucher sur lui pour le maintenir.

Il continuait de crier et de demander grâce,

Charles-Henry Sanson avait dit au jeune homme qu'il ne pouvait mieux honorer le patriotisme dont il venait de fournir un si éclatant témoignage qu'en lui cédant le premier

rôle, et il lui avait mis dans les mains la corde qui correspondait, au couperet.

Au signal qu'il lui donna, le jeune homme fit jouer cette corde, le couteau s'abattit, les. cris cessèrent, la tête roula dans le panier.

Depuis que le peuple devenait friand de supplices, il exigeait qu'on lui montrât les têtes que la guillotine venait d'a,battre.

Le mouvement de pitié qui, pendant un instant, avait attendri la multitude s'était en allé avec la vie du patient, et mille voix réclamaient le complément du spectacle.

Mon grand-père expliqua au jeune homme ce qu'il avait à faire, en lui proposant toutefois d'ordonner à un aide de le remplacer si ses répugnances étaient trop vives.

Il refusa avec dédain, presque avec colère ; il souleva le couvercle du panier de cuir, prit la tête par les cheveux, s'avança sur le devant de la plate-forme et, au moment où il élevait le bras pour montrer ce sanglant trophée , il tomba lui-même à la renverse.

On courut à lui. On croyait à un évanouissement, conséquence d'une émotion trop vie-

LE TRIBUNAL DU H AOUT n92 42^

lemment comprimée. — Cette lutte intérieure avait fait plus : elle avait provoqué une apoplexie foudroyante qui l'avait tué.

Telle fut la première exécution du Carrousel, qui devint pendant plusieurs mois le théâtre des exécutions.

La Commune le voulait ainsi, peut-être pour infliger ce suprême affront au pjalais du dernier roi; peut-être pour associer constamment le peuple, dont cette place était devenue le rendez- vous, aux excès que méditaient déjà les cliefs des Jacobins; peut-être aussi, pour tenir l'instrument de mort en permanence dans le voisinage de l' Assemblée, et pour faire ainsi pressentir aux législateurs présents et futurs que leurs opinions seraient pour eux une meilleure sauvegarde que l'inviolabilité qu'ils s'étaient décrétée. . ^ .

Dans ces temps d'orage, la défense n'était pas moins âpre et moins violente que l'attaque. Les écrivains royalistes luttaient de verve et quelquefois d'insolence avec leurs adversaires du parti patriote. Deux journalistes, Suleau et Durosoy avaient acquis, par la véhémence de

leurs ^publications, le périlleux honneur d'assumer sur leurs têtes, les haines populaires les plus ardentes.

Homme de tête et d'action, batailleur de plume et d'épée, le premier avait, le 10 août, défendu le trône les armes à la main. Reconnu par Thér oigne de Méricourt, que le hardi pamphlétaire avait poursuivie de ses sarcasmes, et à laquelle, jouant sur l'équivoque, il donnait le député Populus pour amant, le rédacteur des Actes des Apôtres avait été massacré dans la cour des Feuillants, à l'instigation de la sanglante amazone.

Moins heureux que son confrère, Durosoy, rédacteur de la Gazette de Paris et du Royaliste^ subit les angoisses du supplice jusqu'alors réservé aux criminels. Condamné le 26, il fut exécuté le lendemain, et mourut avec une grande fermeté. Un ancien officier, nommé Collinot-d'Angremont, accusé d'embauchage et de participation à ce qu'on appelait la conjuration du 10 août, lui succéda sur l'échafaud.

Le 29 août, Laporte, intendant de la liste civile, portait la peine des prodigalités dont il

TRIBUNAL DU H AOUT n92 4.9

avait été le passif instrument et surtout de son attachement à son maître. Sa mort remua profondément ceux qui en furent témoins. Laporte était un vieillard vénérable. Intermédiaire des actes de bienfaisance de la famille royale aussi bien que de ses largesses, ses fonctions l'avaient mis en rapport avec les pauvres comme avec les grands seigneurs. Quelques-uns de ceux qu'il avait secourus se souvinrent-ils à ce moment suprême ? Ses cheveux blancs que le vent faisait voltiger sur son front, sa physionomie calme et sereine touchèrent-ils les spectateurs? Quelques cris de grâce se firent entendre une fois encore; écho affaibli des généreuses paroles que Condorcet avait écrites le matin même dans la Chronique de Paris; clameurs timides comme le sont trop souvent les élans des sentihients généreux et bien vite étoufiPées sous les malédictions et les menaces.

Le 31 août on exécuta Sellier et Desperriers, condamnés par arrêt du Tribunal criminel pour émission de faux assignats.

Le pilori n'avait, point suivi l'échafaud; il restait acquis à la Grève. Le P^ septembre mon

grand-père avait mis au carcan un nommé Jean Julien, charretier à Vaugirard, condamné pour vol à douze années de fer et à l'exposition. Jean Julien se prétendait innocent et manifestait une grande exaltation. Tandis qu'on le conduisait à la Grève, il avait plusieurs fois répété à ceux qui le conduisaient qu'il eût préféré la mort au supplice infâme qu'il allait subir. On avait pris ces propos pour des fanfaronnades, et on n'y avait point fait attention. Tandis que l'on clouait l'écriteau au-dessus du poteau auquel il était attaché, il se répandit en imprécations contre les juges et contre le gouvernement. Charles-Henry Sanson l'engagea à se montrer plus calme, le menaçant, s'il ne se taisait pas, de le faire bâillonner. Mais au même instant, et quoique jusqu'alors rien dans ses propos n'eût révélé qu'il fût royaliste, cet homme se mit à crier de toute la force de ses poumons : Vive le roi ! vive la reine ! vive monseigneur Lafayette ! au diable la nation l

La scène qui suivit ceâ paroles se conçoit plutôt qu'elle ne se décrit.

Qu'on se figure des torrents d'huile versés

LE TRIBUNAL DU H AOUT n92 431

sur un brasier ardent, et l'on n'en aura encore qu' une idée bien imparfaite. Qu'on se représente ce peuple en proie aux passions les plus brûlantes : la fièvre du patriotisme et celle de la peur ; dont la fermentation était entretenue par les sourdes rumeurs du massacre qui devait éclater le lendemain, par les grondements du canon d'alarme, par la nouvelle de l'approche des Prussiens et des émigrés, et l'on comprendra peut-être l'effet que dut produire sur lui cette provocation insensée.

Le malheureux Jean Julien n'avait point achevé, qu'une grêle de projectiles de toute espèce crépitait sur le plancher de l'échafaud. Presque aussitôt il était arraché du pilori et, malgré les efforts et les supplications de l'exécuteur et de ses aides, il allait être mis en pièces. Il fut sauvé de cette mort horrible par l'intervention du procureur syndic Manuel qui, en cette circonstance, fit preuve d'un grand courage. Se précipitant au plus épais de la foule, luttant corps à corps avec les plus furieux, il parvint à entraîner le malheureux Julien dans l'Hôtel-de- Ville. Mais en se voyant enlever

sa proie, la rage des spectateurs ne connut plus de bornes, et l'émotion populaire allait dégénérer en émeute. On la calma en ordonnant de conduire immédiatement le coupable au tribunal extraordinaire, qui le jugea séance tenante, et le condamna à mort. Jean Julien fut exécuté le lendemain.

Le 3 SEPTEMBRE, LA GUILLOTINE CHOMA.

11 est vrai que, ce jour-là, ceux qui poussaient le peuple dans la voie sanglante où l'on ne rétrogade pas, ceux qui trouvaient la justice trop lente à suivre leurs ardeurs vengeresses, se donnèrent d'amples dédommagements aux vacances que le tribunal accordait à ses serviteurs.

Mais passons. Dans la pénible tâche que je me suis imposée, je remercie le ciel de n'avoir point à retracer l'histoire de ces journées de septembre, où une foule d'égorgeurs usurpa si bien notre horrible office et souilla les prisons des atrocités d'exécutions dignes d'anthropophages. Combien^ parmi ces misérables armés de piques, de sabres et versant avec une féroce volupté le sang de leurs semblables, eus-

LE TRIBUNAL DU H AOUT n92 433

sent fait fi de ce sinistre fonctionnaire qa'on appelle le bourreau. Et pourtant, quel nom leur donner, à eux et à ceux qui les avaient déchaînés ? Celui d'assassins est trop doux !

Le tribunal du 17 août siégeait au Châtelet. Au moment où commença le massacre, il était en séance et jugeait le major Bacbmann, officier suisse. Les hurlements des victimes, les cris des égorgeurs s'entendaient de l'enceinte du tribunal et interrompirent plusieurs fois l'audience. Lorsque le président prononça le verdict qui condamnait l'accusé à la peine de mort, le major Bachmann se leva et fit un mouvement comme s'il eût voulu aller surle-champ partager le sort de ses camarades ; comme si des assassins eussent été les dignes exécuteurs de l'arrêt qu'il venait d'entendre. On l'arrêta; on le mit en sûreté dans le cabinet du greffier, derrière la salle d'audience, et on le réserva pour l'échafaud qui, sans lui, se fût reposé un jour de plus.

Le vieux Cazotte, qui, grâce au dévouement de sa fille, avait rencontré de la pitié dans la parodie de tribunal que l'infâme Maillard pré-

sidait à l'Abbaye, fut moins heureux devant les juges que la loi lui donnait.

Cazotte avait été un poëte" élégant et facile, dont le mysticisme avait pris quelquefois le caractère de l'élan prophétique. Son esprit conteur, sa verve amusante faisaient de lui l'âme de ces charmantes réunions du dix-huitième siècle, dans lesquelles le génie ou le talent marchaient de pair avec la noblesse et la beauté. Un soir, chez madame la marquise de Vaudreuil, Cazotte était en proie à une de ces inexplicables tristesses que ses amis remarquaient quelquefois en lui. On l'entoura; on voulut connaître la cause de cette sombre humeur. Il résista longtemps à toutes les instances ; mais pressé par les femmes belles et élégantes qui se trouvaient là, il finit par leur avouer que, tout éveillé qu'il était, il voyait, comme dans un rêve, des choses qui produisaient sur lui une terrible impression ; il parla de prison, de charrette, et il dépeignit un échafaud qui ressemblait à la machine que le docteur Guillotin ne devait inventer que vingt ans plus tard. Et, comme on lui demandait

qnel rapport il pouvait trouver entre ceux qui étaient là et la prison, la cliarrette, l'écliafaud dont les seuls criminels avaient à se préoccuper, il répondit que tout cela était destiné aux nobles et brillants personnages qui l'entouraient, et qu'il voyait distinctement la plupart d'entre eux mourant de la main du bourreau.

Un moment de silence suivit cette étrange prédiction, mais madame de Montmorency s'approcbant du visionnaire lui ayant dit en riant :

— Vous avez parlé de charrette, mon cher monsieur Cazotte, espérons qu'on voudra bien me permettre d'aller à la mort dans mon carrosse.

Cazotte s'était levé et avec un accent si convaincu que tout le monde se sentit frissonner :

— Non, madame, avait-il répondu; car ce sera le dernier privilège accordé au roi de France. Vous irez en charrette comme moi.

Cette étrange vision de Cazotte devait se réaliser de point en point. Comme je l'ai dit, sa fille, en s'enfermant volontairement à l'Abbaye, était parvenue à attendrir les meurtriers de

Maillard qui lui avaient accordé la vie de soi^ père.

Mais lors de la première arrestation du vieillard, on avait saisi une correspondance dans laquelle ses affections étaient aussi peu dégui--r sées que ses haines. On l'arrêta de nouveau,^,dans le courant du mois de septembre. Le 25 >. il parut devant le tribunal qui le condamna à mort. v

Cazotte était d'une grande piété ; l'évangile était sa loi, même dans les détails les plus minutieux de sa vie; il monta sur l'échafaud sans faiblesse et sans forfanterie avec la rési-f^r gnation stoïque d'un chrétien.

Jusqu'à l'époque de la mort du roi, le nom-^ bredes exécutions ne diminua pas, mais il fut bien loin d'atteindre les proportions qu'il de-^ vait prendre quelques mois plus tard. Avec ceux qu'incriminait leur coopération à la jour-; née du 10 août, la guillotine vit passer sous." ^ son niveau les émigrés que la retraite de l'armée prussienne faisait tomber entre les mains de nos armées, et les voleurs du gardemeuble, ou du moins ceux des auteurs de cette

incroyable soustraction sur lesquels la justice put mettre la main.

Voici les principales de ces exécutions :

Le 3 octobre, la femme Leclerc, voleuse du garde-meuble.

Le 8, MelcMor Cotter, dit le Petit-Chasseur, autre inculpé du vol du garde-meuble.

Le 12, Englert, condamné comme conspirateur et assassin.

Le 17, Mielau, conspirateur.

Le 21, Poulet, faux assignats.

Le 23, Jean Bion, étudiant; Gautier de Latouche, conseiller au Parlement de Paris; Bernage, ex-garde du corps; Santon, officier d'artillerie; et de Mirambel, ex-garde du corps, condamnés, comme émigrés pris les armes à la main, par la Commission militaire établie par décret de la Convention du 20 octobre 1792. Ce fut la première fois que les condamnés furent aussi nombreux ; c'était une préparation aux monstrueuses fournées de messidor.

Le 23, Picard, dit le Lorrain, voleur du garde-meuble.

Le 29, deux frères, Godefroy de Lessart et Godefroy de Mingré, le premier ex-garde du corps, le second lieutenant de vaisseau, tous deux émigrés. Godefroy de Mingré cria : Vive le roi! au moment où la tête de son frère, exécuté sous ses yeux, tombait sous le couteau de^ la guillotine.

Le 30, Louis Lyre, voleur du garde-meuble.

Ce Lyre était un des deux condamnés qui^ le 23 décembre précédent, au moment où on les conduisait à l'échafaud, offrirent de faire des révélations, si on voulait leur faire grâce de la vie.

La soustraction avait une telle importance, 'les objets enlevés étaient d'une valeur si consi^ dérable, que le tribunal criminel du département vint solliciter un décret de sur séance. Pétion, présidait la Convention qui seule désormais avait droit de grâce; il ne voulut point donner la promesse qu'on lui demandait et promit seulement d'intercéder auprès de l'Assemblée, si les révélateurs déclaraient la vérité.

Leurs indications amenèrent la découverte de quelques objets volés qui avaient été cachés

aux Champs-Elysées ; mais ils refusèrent obstinément de faire connaître les noms de leurs principaux complices, des chefs de cette audacieuse entreprise, et l'arrêt fut exécuté.

Le 2 novembre, Meyran, dit le Grand-Cou, autre voleur du garde-meuble.

Le 16, le 18, le 19 et le 21 décembre, les nommés Willaume, Laloue, Boursier et Pouler pour émission de faux assignats.

Le 23, une pauvre servante, nommée Marguerite Besnard, coupable de quelques commérages politiques, porta sa tête sur l'échafaud.

Mais il est temps de clore cette liste d'obscures victimes ; celle qui va faire le sujet du chapitre suivant occupe une bien autre place dans l'histoire, et c'est avec une profonde et respectueuse émotion que je ^^ais aborder le récit du martyre royal.

- Je n'ai fait qu'indiquer ces journées de septembre où les bourreaux, si ce n'était encore salir ce nom que'He le donner à de pareils assassins, se comptèrent par milliers; je n'ai fait qu'esquisser à grands traits cette agonie delà royauté dont les crises terribles et mémorables s'appelèrent le 20 juin et le 10 août; je dois

être moins sobre de détails sur l'agonie da roi, puisque c'est à mon aïeul qu'écliut la déplorable mission d'immoler cette auguste victime.

On connaît les aspirations libérales de Charles-Henry Sanson, sa sympathie dès le début pour la cause de la Révolution; il faut bien dire maintenant que la marche des événements avait singulièrement refroidi ces sentiments. L'Assemblée législative n'avait déjà point réalisé les espérances de la Constituante, et voilà que la Convention inaugurait un système de violence, à effrayer les esprits les moins timides et les cœurs les plus résolus.

La déchéance du roi, sa captivité à la tour du Temple avaient éveillé dans toutes les âmes honnêtes, même parmi celles les plus dévouées aux idées nouvelles, une suprême commisération et peut-être quelque hésitation sur la justice d'une cause qui en venait à de pareilles extrémités. Lafayette, si longtemps l'idole du peuple, en qui paraissaient s'être si bien personnifiés à une autre époque les sentiments de la nation, ne venait-il pas de donner tout le

premier le plus éclatant exemple de cette défaillance qui saisissait tous les véritables amis de la liberté, en quittant brusquement le commandement de son armée pour cliercber un refuge à l'étranger; triste refuge qui devait être une prison d'État.

La Eévolution impatiente avait adopté d'autres chefs. Ballotée encore entre deux partis prêts à s'entre-dévorer ; la Gironde et la Montagne, elle n'allait pas tarder à tomber dans les mains du plus habile, c'est-à-dire de celui qui saurait le mieux flatter les passions de la multitude avide d'exercer de sanglantes représailles contre la monarchie, contre les classes privilégiées, seules coupables, à ses yeux, de la misère publique et de tous les abus reprochés à de longs siècles d'oppression. Les déclamations énergiques qui ne cessaient de retentir dans les clubs, continuaient à entretenir cette exaltation des masses qui s'était traduite par l'envahissement des Tuileries, par celui des prisons et par les massacres sans nom qui ensanglantèrent les journées du 2 et du 3 septembre 1792.

Dans de telles circonstances, la Convention, elle-même, n'était qu'un fantôme de pouvoir; obligée de plier le plus souvent sous les injonctions redoutables de cette autorité naissante qu'on appelait la Commune, et qui n'était autre que l'insurrection organisée, la plupart de ses votes étaient arrachés à la crainte de donner, par une résistance prématurée, le signal d'une anarcliie pire encore que celle qui dévorait notre malheureux pays.

Qu'était-ce en effet que cette Commune qui , sous une modeste dénomination municipale, jouait un rôle politique si important et exerçait un pouvoir si absolu? Comment pouvaitelle imposer à ce point à une Assemblée en qui résidait après tout la souveraineté nationale? C'est que cette Commune avait elle-même ses points d'appui dans les clubs qui agitaient l'opinion et organisaient les manifestations armées, dont le résultat, toujours sanglant, consternait tous les amis de l'ordre et du véritable progrès.

La majorité de l'Assemblée était encore acquise aux idées sagement libérales, aux

principes régulateurs des sociétés; mais que pouvait cette majorité flottante, indécise entre les deux partis qui avaient seuls le courage d'affronter les périls de la situation, et, opposés de vues comme de système, entamaient déjà, pour saisir le pouvoir, la lutte dans laquelle le plus faible, le plus modéré allait succomber? Tous les vieux liens sociaux étaient brisés : Dieu chassé de ses temples et effacé des lois humaines; la monarchie tramée d'insultes en insultes jusqu'à la captivité; à ces temps nouveaux il fallait des hommes ■ nouveaux, et, malgré l'énergique résistance des Girondins, malgré le poids de l'individualité puissante d€ Danton, l'homme de septembre, on sentait poindre la sanglante dictature de Robespierre.

La vie du roi fut le premier enjeu de la lutte des deux factions qui aspiraient à dominer la Convention. La Gironde ne voulait pas dans le principe la mort de Louis XVI; elle avait le triste pressentiment que ce meurtre politique ne serait pas le dernier et inaugurerait mal le règne de la Révolution ; mais

intimidée par les clameurs frénétiquêà^ ' âtf dehors, par les audacieux défis de la Montagne, elle se laissa arracher cette concession à une soif de popularité bien décevante, car quelques mois après avoir livré ce sanglant otage à la population qu'elle avait cru flatter, elle était à son tour abandonnée par cette populace, et expiait sur le même écbafaud que l'infortuné monarque, son aveuglement et sa pusillanimité.

Etait-ce donc bien le peuple que cette multitude qui assiégeait les tribunes de la Convention pour applaudir ou huer les orateurs • selon qu'ils parlaient ou non dans le sens de ses passions sauvages; qui, tout le jour, battait le pavé au son du tambour et au bruit des armes pour porter partout ses appels incessants à la révolte; qui, le soir, faisait entendre dans les clubs des déclamations furibondes entremêlées de motions incendiaires; et qui enfin, de temps à autre, retroussait ses manches pour se mettre les bras dans le sang jusqu'au coude? J'avoue que je n'en ai jamais été très-persuadé, ou bien alors il fau-

drait en conclure que le peuple est une collection de bourreaux.

On vit très-certainement à cette malheureuse époque porter au bout des piques, comme de glorieux trophées, plus de têtes humaines que mon aïeul et ses ancêtres n'en avaient fait tomber, traîner par les rues plus de cadavres mutilés qu'ils n'avaient infligé de supplices pendant plus d'un siècle.

Est-ce donc le peuple qu'il faut accuser de toutes ces cruautés ? Non ; ce sont les meneurs audacieux qui ne savent que soulever et exploiter les mauvaises passions; c'est la lie de la population qui, en ces temps d'orage, remonte à la surface et couvre le reste de sa hideuse écume.

Que de fois, dans ces groupes armés qui parcouraient la capitale, mon grand-père reconnaissait d'anciens clients du fouet et de la marque, ou tout au moins les spectateurs habituels des exécutions, qui étaient loin de former, comme on sait, un public d'élite. Tout cela, ainsi que je le disais tout à l'heure, avait donc considérablement amoindri son

entliOTisiasme patriotique pour la Révolution, Du reste, il vivait ainsi que son fils, mon père déjà âgé de vingt-sept à vingt-huit ans^ aussi en dehors que possible des événements. Cela est tellement vrai, que le 10 août 1792, on ignorait le matin, dans ma famille, l'attaque du château des Tuileries.

Mon père s'était rendu ce jour-là pour déjeuner chez son oncle Louis-Cyr-Charlemagne Sanson, exécuteur de la Prévôté de l'hôtel du roi, qui ne savait pas davantage que sa charge sombrait à cet instant dans le naufrage de la royauté. Je laisse ici la parole à mon père pour quelques incidents dont il a tracé lui-même un récit auquel je ne veux me permettre de rien changer :

« Après le repas, dit-il dans ce récit, j 'avais ouvert la fenêtre pour renouveler l'air, je crus apercevoir dans la rue un attroupement considérable 7 mais comme l'appartement était au quatrième étage, je ne distinguais pas bien ce que c'était.' Cependant je voyais au milieu de la foule un tout jeune homme qui élevait quelque chose en l'air au bout d'un bâton. Ma tante qui était

venue me rejoindre à la fenêtre s'écria aussitôt.

— Grand Dieu ! c'est une tête.

Ce cri nous glaça d'effroi et d'épouvante et nous voulûmes savoir de suite quel malheur venait d'arriver. Mais à peine avions-nous eu le temps de la réflexion qu'un groupe plus nombreux encore nous apparut poursuivant un jeune homme que nous reconnûmes pour un Suisse de la caserne Poissonnière.

Le malheureux fuyard avait quelque avance et semblait chercher d'un œil anxieux une issue pour s'échapper. J'avoue que mon oncle et moi ne fûmes pas très-prudents, mais je ne pus réprimer le premier mouvement de compassion que je ressentis, et je dis à mon oncle, que nous ne pouvions laisser ainsi massacrer cet homme sous nos yeux et^ pour ainsi dire, à la porte de notre maison. Malgré les supplications de ma tante et les représentations de la société, mon oncle et moi nous descendîmes en toute hâte et nous ouvrîmes sur-le-champ la porte de la maison.

— Que voulez-vous faire à ce jeune homme,

dis-je à ceux qui s'étaient le plus approchés, et que vous a-t-il fait?

— Mais^ messieurs, répondit un homme à fîxce patibulaire, on tue tous les Suisses.

— Et pourquoi cela? « ? ^ - ^"

— Mais vous ne savez donc pas?

— Non y je ne sais rien, si ce n'est que ce jeune homme ne vous a rien fait et que vous voulez l'assassiner. C'est horrible , je ne connais que cela.

— C'est égal, s'écrièrent-ils, il faut le tuer. Ses camarades en ont tué bien d'autres aux Tuileries.

— C'est ce que j'ignore, répondis-je avec une contenance ferme; mais vous ne tuerez pas celui-ci qui ne vous a rien fait.

Tout en discourant ainsi mon oncle et moi étions parvenus à nous mettre devant le pauvre Suisse qui, voyant que nous le défendions, se pressait contre nous. Deux des plus grands et des plus hardis de la bande s'avançaient déjà pour le saisir, mais je les repoussai vivement et, pendant ce temps-là, mon oncle, qui n'était pas resté oisif, le faisait entrer par la porte, que

nous eûmes l'adresse et le bonheur de refermer sur le nez des égorgeurs.

La maison, située rue de Beauregard, donnait sur un passage qui communiquait rue de Cléry dans la boutique d'un boucber. Nous pûmes échapper par là et conduire notre fugitif, sur sa demande, au corps-de-garde de la section de Bonne-Nouvelle qui était, à cette époque rue de Bourbon-Villeneuve, près la cour des Miracles. Après l'avoir déposé là en sûreté, nous nous ûmes reconduire par douze hommes du poste, bien armés, qui dissipèrent sans peine le rassemblement qui s'était formé devant notre maison et ne parlait de rien moins que d'enfoncer la porte pour reconquérir sa proie.

C'est l'escorte qui nous reconduisit, qui nous apprit les événements de la matinée : la prise des Tuileries et le massacre des Suisses.

On a bien raison de dire que les choses les plus tristes ont toujours un côté plaisant. Cette journée si tragiquement commencée se termina par un incident presque burlesque. Mon oncle et moi nous trouvâmes à notre retour un de nos parents, qui arrivait de la province pour

passer quelques jours à Paris, et que ma tante avait fort effrayé en lui racontant ce qui venait de se passer. Le pauvre homme était d'une faiblesse de caractère qui allait jusqu'à la pusillanimité, de sorte qu'il voulait repartir incontinent et ne répondait qu'en tremblant et de la façon la plus distraite, à nos félicitations de bienvenue. Mais le pire de tout, c'est que lorsqu'il s'agit de mettre à exécution son projet de repartir de suite, nous apprîmes qu'on venait de fermer les barrières, et que personne ne sortirait de Paris sans l'accomplissement de certaines formalités qui étaient pour notre malheureux parent une nouvelle occasion d'inquiétudes. Il tomba dans le désespoir le plus comique, s' arrachant les cheveux, accusant son imprudence jusqu'à ce que je parvinsse enfin à lui faciliter une évasion cent fois plus compromettante que les formalités à l'aide desquelles il eût pu sortir de Paris ostensiblement.

Je connaissais fort heureusement un ancien ami de feu mon grand-père Jugier, qui avait un jardin dans le marais donnant d'un côté sur une rue près de la barrière, et de l'autre côté

au delà même de cette barrière. C'est par cette issue que s'échappa notre peureux ami qui avait eu soin préalablement de revêtir un déguisement complet de jardinier, sans excepter la veste et la botte qu'il abandonna sans doute à quelques lieues de la capitale.

Jusqu'à ce moment, mon père et moi, nous ne nous étions guère empressés d'aller aux sections ni de faire partie de la garde nationale; mais le lendemain, samedi 11 août, dans r après-dîner, deux délégués de la section vinrent nous inviter de la part de l'assemblée de notre district à nous rendre dans son sein. Il fallut bien obéir; j'avais reconnu dans l'un des délégués un ancien camarade de pension, qui avait jusqu'alors ignoré mon origine ; je craignis que la découverte qu'il en faisait n'altérât ses sentiments à mon égard. 11 n'en fut heureusement rien , et il me sembla au contraire qu'il prenait à tâche de me témoigner, par des marques d'attention multipliées, combien il se mettait au-dessus du préjugé qui flétrissait ma famille.

Cette première délibération de l'assemblée à

laquelle nous assistâmes, n'offrit rien d'intéressant ; mais le lendemain, dimanche 12 août, on nomma une députation de douze membres dont je fis partie, et qui avait pour mission de protester contre l'intrusion d'un individu presque inconnu dans notre section où il n'était même pas domicilié, et qui avait profité des troubles de la journée du 10, pour surprendre la religion de nos co-sectionnaires et se faire nommer notre représentant à la Commune.

Nous nous rendîmes donc à l'Hôtel-de-Ville où siégeait la Commune, et le président de notre députation, un ancien jurisconsulte, nommé Jacob, qui était fort considéré, déposa sur le bureau du secrétaire la copie de l'arrêté de notre section qui expliquait notre démarche. Quand son tour fut venu de développer les motifs de cet arrêté, il fut brusquement interrompu par Chaumette, alors procureur syndic, qui déclara que l'individu que nous voulions répudier, était parfaitement connu de lui et de Robespierre^ qu'ils l'avaient vu monter dans les carrosses qui conduisaient le roi et la famille royale au Temple ; et que c'était là une

preuve de civisme suffisante pour lui concilier restime et la reconnaissance de tous les bons patriotes.

Voilà, en effet, comment une foule de gens n'ayant d'autre mérite que T à-propos et l'effronterie, avaient profité de la confusion de ces malheureuses journées, pour usurper toutes sortes de fonctions. Il faut dire aussi que la Commune, ce jour-là, était encore remplie de tous ceux qui avaient pris une part active à l'affaire du 10 août. Presque tous les assommeurs et égorgeurs y étaient rassemblés, car c'est sur les marches de l'Hôtel-de- Ville qu'un grand nombre de Suisses, armés ou non, avaient été massacrés impitoyablement. Les marches étaient encore teintes du sang de ces malheureuses victimes; quand on nous le fit remarquer, nous eûmes beaucoup de peine à nous contraindre, pour cacher l'horreur et l'indignation que nous éprouvions à cet aspect.

Ghaumette ne se borna point à combattre l'arrêté de notre section, en faisant l'éloge de celui contre qui il était dirigé ; il peignit cette même section comme un foyer d'aristocratie,

et les habitants des faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin, comme les gens de boutique de la rue Saint-Honoré , des ricbes , des banquiers et autres suspects. Il ne nous ménagea point, en présentant notre députation comme une honteuse cabale des ennemis personnels du vertueux citoyen dont il prenait la défense.

Pendant que ce débat s'élevait, je courais moimême un danger bien plus grand. N'ayant pu trouver de place dans le bureau avec mes autres collègues, je m'étais assis tout près sur un banc où se trouvaient déjà plusieurs personnes et, il paraît, quelques-uns de ces scélérats d'égorgeurs toujours en quête de nouvelles victimes. Chaumette n'avait pas achevé son discours que Kobespierre, qui était à un petit bureau à part, appela un huissier et lui dit distinctement ces paroles :

— Dites au président que je demande la parole après Chaumette.

Au même instant, comme je n'avais pas l'air, par la place que j'occupais, d'appartenir à la députation, plusieurs hommes à l'air sinistre, qui devaient certainement faire partie des as-

sommeiirs , se retournant brusquement , me dirent :

— Que fais-tu ici ? Tu es sans doute un coquin d'aristocrate? Eh bien ! nous allons bientôt en finir avec toi, comme nous en avons fini avec tes pareils les Suisses.

Ces menaçantes paroles furent accompagnées d'un geste significatif, et j'avoue que je ne pus réprimer un mouvement d'effroi; mais je me remis sur-le-cliamp , et je leur répondis d'une voix aussi assurée que possible :

— Citoyens , votre manière de trancher les questions me parait un peu expéditive et doit vous mettre dans le cas de sacrifier bien des innocents ; je crois qu'il serait plus prudent à vous de bien vous informer avant de prendre un parti si violent.

— Bah ! dit l'un d'eux, on n'en finirait jamais avec cette engeance d'aristocrates , s'il fallait les écouter.

Pendant ce colloque, j'avais eu le temps de jeter les yeux autour de moi sur cette assemblée si nombreuse, et si singulièrement composée.

J'avais eu le iDonlieiir d'apercevoir tout près l'ancien camarade de pension dont j'ai déjà parlé, et qui avait été nommé la veille représentant à la Commune ; il m'avait vu aussi et soupçonna le péril que je courais.

Sur un signe que je lui fis, il vint à moi en me disant, d'un air fort empressé, qu'il avait ' à me parler sur-le-cliamp au secrétariat. On nous laissa passer, et je sortis ainsi fort heureusement de la bagarre dans laquelle je m'étais fourré. Nous rentrâmes ensuite dans la salle par une autre porte, et je pus enfin rejoindre le groupe de mes collègues, avec lesquels, s'il y avait un danger à courir, il était juste que je le partageasse.

Au moment où nous rentrâmes, c'était Robespierre qui parlait. Il s'associa entièrement au langage tenu par Cliaumette, de sorte qu'on eut l'air de nous faire grâce de la vie, et qu'on nous renvoya honteusement à notre section sans faire droit à notre réclamation; nous eûmes infiniment de peine à descendre l'escalier, tant la foule était nombreuse et avide de nous considérer.

Une fois hors de l'atteinte de cette vile populace, il nous fut impossible de contenir plus longtemps notre indignation, de la manière infâme avec laquelle on nous avait traités, et il n'y eut qu'une voix pour aller en faire immédiatement le rapport à notre section que nous devions trouver réunie. Lorsque nous arrivâmes, elle était effectivement en séance et à peine le président de notre députation eut-il exposé ce qui venait d'avoir lieu, que l'assemblée en masse se leva en poussant un cri de vengeance. On convint de suite d'appeler la section aux armes, et tous, jeunes et vieux, se mirent en devoir de sortir pour aller chercher les leurs. Le président essaya vainement de calmer l'effervescence des esprits ; il ne put y parvenir.

Nous avions dans notre section quatre pièces de canon. Nos artilleurs s'en emparèrent, et en. moins de deux heures nous étions au nombre de plus de deux mille prêts à marcher sur la Commune pour lui demander satisfaction de l'insulte faite à notre section dans la personne de sa députation. Chacun était à son

poste : l'artillerie en tête, les officiers et soldats à leurs rangs. On allait donner le signal du départ quand parurent quatre citoyens délégués par la Commune et chargés par le président et les membres du bureau de désavouer ce qui s'était passé. Nous écoutâmes d'abord avec assez d'attention ; mais celui qui portait la parole s' étant servi de termes un peu hautains, notre président l'interrompit en lui reprochant avec sévérité les insultes essuyées et les dangers courus par une députation d'honnêtes citoyens investis d'une mission de confiance par leur section, si injustement qualifiée de faubourg du Nord d'aristocrates, de tourbe de boutiquiers sans patriotisme et ennemis de la Révolution, de riches corrompus, tandis qu'elle n'était au contraire composée que d'hommes généralement peu favorisés delà fortune, presque tous travailleurs, pères de famille et prêts à sacrifier leur vie à leur pays.

Les délégués demeurèrent confondus et demandèrent en grâce qu'on leur donnât le temps de rendre témoignage à la Commune de ce qu'ils avaient vu et entendu. On y acquiesça

maiâ en exigeant que le président, Chaumette et Eobespierre, rétracteraient publiquement, le lendemain devant la même députation , les termes injurieux dont ils s'étaient servis et les suppositions offensantes qu'ils avaient émises. Les délégués le promirent et se retirèrent paisiblement.

Le lendemain, tout se passa en effet comme il avait été convenu. Notre députation se présenta de nouveau à l'Hôtel-de- Ville, à l'heure de la séance du conseil général de la Commune, et là, en présence de près de douze cents personnes de toutes classes, Robespierre, Chauràette et le président reconnurent qu'ils avaient été trompés sur le compte des habitants de la section du faubourg du Nord , que mieux informés ils s'étaient assurés, à n'en pas douter, que ces citoyens étaient de braves patriotes dont on n'avait eu qu'à se louer depuis la Révolution. On nous délivra, séance tenante, une copie de ce passage du procès- verbal de la délibération qui constatait si formellement le désavœu des insinuations qui nous avaient blessés la veille , et nous revînmes au milieu

de toutes sortes de marques de considération jusqu'à notre section qui avait attendu en armes l'issue de cette seconde démarche . »

J'ai cru devoir rapporter ces incidents tels que mon père en a laissé le récit, pour montrer quelle était la situation de Paris au moment où la déchéance du malheureux Louis XVI venait d'être prononcée, et où sa mise en jugement, son procès, allaient devenir l'objet des délibérations de la Convention nationale. Il est impossible de trouver nulle part le tableau d'une plus désolante anarchie ; car, que penser d'une ville où la guerre civile est si près de s'allumer entre deux quartiers qui parlementent, en se menaçant du fer et du canon.

Aux élections des officiers et sous-officiers de la garde nationale, mon père et mon grandpère furent nommés sergents, et mon grandoncle, Charlemagne Sanson, caporal. Ce service les obligea -à ' prendre une part plus active qu'ils n'auraient voulu aux manifestations politiques qui se succédaient à cette étrange époque, pu ce qu'on appelait les devoirs

civiques avait pris le pas sur toutes les autres occupations de la vie.

Il y avait peu de temps qu'ils remplissaient ces grades ; lorsqu'on commença de discuter, dans le sein de la Convention, la mise en jugement du royal captif de la tour du Temple. Cette sanglante page de notre histoire est inscrite en caractères trop ineffaçables pour qu'il soit besoin de la tracer de nouveau. D'autres ont raconté d'une voix dont l'écho retentira à travers les siècles à l'oreille des générations, le drame douloureux qui, de l'enceinte législative, vint se dénouer sur la place de la Révolution. C'est ce dénouement seul que j'ai à raconter, et je sens que c'est déjà une tâche formidable pour ma plume débile.

J'épargnerai donc toutes redites en passant sous silence les luttes oratoires que se livrèrent la Montagne et la Gironde à la Convention à propos de l'auguste victime, que toutes deux devaient s'unir pour sacrifier; les héroïques efforts de Lanjuinais, cette question de compétence que résuma si énergiquement plus tard Desèze par son éloquente parole : « Je cher-

che parmi vous des juges, je n'y vois que des accusateurs; » les expédients de l'appel au peuple et du sursis,- les propositions de détention pendant la guerre et de bannissement à la paix, toutes ces capitulations des consciences alarmées du vote qu'on sollicitait d'elles , et qui cliercliaient un échappatoire à l'accomplissement du mandat qu'on leur imposait.

Quand l'infortuné monarque parut à la barre de la Convention, plus que jamais il dut sentir qu'il marchait dans cette voie du martyre royal où Charles T' l'avait précédé. La perfidie des accusations dirigées contre lui, l'oubli volontaire des plus simples formes juridiques ne lui montraient que trop que sa perte était résolue, et que son sang allait être répandu en holocauste pour expier la faute des temps, et apaiser les passions déchaînées. On sait ses réponses fermes et dignes à l'acte d'accusation dressé contre lui, l'énergie avec laquelle il se défendit d'avoir fait tirer sur le peuple au 10 août, même pour répousser la plus menaçante des aggressions.

Quand on relit à soixante-dix ans de dis-

tance cet incroyable procès, on se demande quel égarement aveuglait cette Assemblée, pour qu'elle imputât à crime à Louis XYI jusqu'aux attentats dirigés contre lui. Combien ne bénit-on pas le progrès de la moralité humaine qui a permis aux révolutions qui se sont accomplies depuis, d'échapper à de si funestes conséquences, et de laisser les souverains détrônés, trouver au moins un refuge dans l'exil.

C'est le 11 décembre 1792 que l'infortuné monarque était comparu à la barre de la Convention présidée par Barrère dont la froide dialectique devait exercer une influence si décisive sur le vote définitif; c'est le 17 janvier que la sentence régicide fut rendue. Au premier abord la stupeur fut si grande qu'on n'osa croire à l'exactitude du dépouillement du scrutin et qu'il fallut recommencer, le lendemain, 18, cette opération. Le résultat de la veille étant reconnu exact, Vergniaud qui, à son tour, présidait la Convention constata que la peine prononcée contre Louis Câpet était la

mort.

La séance du 19 fut consacrée à l'examen de la question du sursis; là encore ceux qui essayaient tous ces timides attermoiements échouèrent tout à fait; une majorité de trois cent quatre-vingts voix sur six cent quatrevingt-dix déclara qu'il ne serait pas sursis à l'exécution du royal condamné.

Ce fut la première nouvelle qu'apprit mon grand-père qui avait suivi avec une poignante anxiété toutes les péripéties de cet horrible procès; je n'ai pas besoin de dire le coup terrible qu'il en reçut. Cette journée du 20 janvier devait être pour lui une fête de famille : c'était l'anniversaire de son mariage avec ma bonne grand'mère qui entrait dans sa soixantième année et dans sa vingt-neuvième année de mariage. Il voulut lui laisser ignorer la catastrophe qui venait jeter un tel voile de deuil sur cette date si chère à tous les deux ; mais l'altération de ses traits ne lui permettait pas de dissimuler les angoisses qui le rongaient; mon père, presque aussi affecté, ne répondait aussi qu'avec une contrainte visible aux prévenances accoutumées de sa mère. Tout

dans la maison respirait une tristesse morne et lugubre.

Afin de ne point éveiller les soupçons de ma grand'mère, et après avoir recommandé un silence absolu à tous leurs gens, mon grandpère et mon père sortirent cbacun de leur côté, et cheminèrent par la ville pour recueillir les bruits qui transpiraient déjà. Déjà on savait que le roi avait demandé un délai de trois jours pour se préparer à la mort.

La Convention n'osa pas l'accorder, et Charles-Henry Sanson, qui s'était aventuré jusque vers les abords du palais législatif, sut d'une manière positive que les dernières et uniques grâces faites au roi de France étaient celles de recevoir les adieux de sa famille et d'être accompagné au supplice par un prêtre de sa religion. Il n'y avait donc plus à douter que l'exécution dût avoir lieu le lendemain.

Mon grand-père rentra chez lui, altéré de désespoir; mon père l'y avait devancé avec d'aussi tristes nouvelles. Plusieurs personnes s'étaient présentées dans la journée pour le

voir et en demandant à lui parler avec instance ; on lui remit aussi divers papiers parmi lesquels se trouvait l'ordre fatal de faire dresser l'échafaud dans la nuit et d'y attendre le condamné à partir de huit heures du matin. Les autres papiers étaient des lettres, la plupart sans signatures, dans lesquelles on l'avertissait que toutes les mesures étaient prises pour la délivrance du roi pendant le trajet du Temple à la place de la Révolution, et qu'à la moindre résistance que lui, Sanson, voudrait y faire, il tomberait percé de mille coups. D'autres, sans recourir ainsi à la menace, revêtaient au contraire la forme des objurgations les plus suppliantes. On l'adjurait de se joindre aux libérateurs de la victime, de traîner l'exécution en longueur pour donner le temps à des hommes bien déterminés qui devaient se trouver dans Ja foule de rompre les rangs de la milice et d'enlever le roi de dessus l'échafaud.

Ce dernier moyen, que mon grand-père ne regardait ni comme impossible ni comme improbable, était le seul qui luilaissât une lueur

d'espoir. Comme il traversait la salle à manger pour se rendre dans l'appartement où se tenait sa femme, il vit la table dressée pour l'anniversaire qu'on devait célébrer; des fleurs, des fruits, des pâtisseries la décoraient et attestaient le soin avec lequel ma grand'mère conservait le doux souvenir de leur union. Avant d'entrer chez elle, il lui sembla entendre le bruit de deux voix d'hommes qui réclamaient du secours. Il poussa vivement la porte et aperçut mon père et un jeune homme qu'il ne connaissait point, occupés à faire revenir ma grand'mère qui était tombée profondément évanouie. Ce jeune homme, qui venait d'arriver, n'ayant point trouvé Charles-Henry Sanson, avait demandé à parler à son fils, et introduit près de lui, en présence de ma grand'mère, il avait révélé, dès les premiers mots de l'entretien, le terrible secret de la journée. C'était encore un libérateur qui venait pour le roi; poussant le dévouement plus loin que tous les autres, il s'offrait à mourir à sa place, si on pouvait lui procurer des vêtements exactement semblables, de manière qu'une substi-

tution pût s'opérer sur réchafaud sans que la foule s'en aperçût. Cette chevaleresque utopie, toute sincère qu'elle fût, n'était même pas discutable; il en était ainsi des projets de délivrance durant le trajet, qui cherchaient un point d'appui dans la coopération de mon grand-père, car ce n'était pas lui qui serait chargé cette fois, comme pour les condamnés ordinaires, de conduire le condamné au supplice.

Quand ma grand'mère fut revenue de son évanouissement, on .congédia le visiteur en lui faisant comprendre l'impossibilité de son généreux sacrifice et en émettant l'espoir que la providence daignerait choisir d'autres voies pour le salut de l'illustre victime. Maintenant que la fatale nouvelle était connue, il ne pouvait plus être question de l'anniversaire projeté. On fit enlever ces modestes agapes et, pendant que le captif du Temple, à ses mortelles vigiles rompait le pain et buvait le vin de la dernière cène au fond d'une prison, celui qui devait être le lendemain son meurtrier jeûna ainsi que sa famille de parias dans la prière et les larmes.

Ma grand'mère tomba affaissée comme une seconde madone sur son prie-Dieu, au pied du grand Christ ; elle y passa toute la nuit dans le recueillement et la méditation, n'entendant que le pas de son époux qui faisait crier le plancher en marchant de long en large dans la pièce à côté.

Mon père seul se jeta un instant tout habillé sur son lit ; mais il ne dormit que quelques instants d'un sommeil agité et obsédé de visions. Enfin l'aube parut; les tambours battaient le rappel pour inviter les sections à s'armer, chacune devait fournir un bataillon pour cette lugubre cérémonie. Mon père faisait justement partie de celui qui était commandé dans notre section. Dans le fond, il ne le regrettait point, car c'était un moyen de se pr^ononcer si l'occasion s'en présentait, et, dans tous les cas, cela l'associait aux périls que pouvait courir^on père dans cette cruelle journée. 11 revêtit donc son uniforme et descendit près de Charles-Henry Sanson qui , de son côté, s'apprêtait à partir accompagné de Charlemagne Sanson et d'un autre de ses frères, qui

n'avaient pas voulu l'abandonner dans un pareil moment. Tous les trois étaient armés jusqu'aux dents sous d'épaisses houppelandes boutonnées jusqu'au col et qui les enveloppaient complètement.

Lorsqu'il fallut se séparer, ma grand'mère fondit en larmes et mon père et mon grandpère eurent beaucoup de peine à s'arracher de ses bras. Elle avait la triste conviction de ne plus les revoir, tant les rapports qui lui avaient été faits l'avaient alarmée et tant elle était persuadée que, de quelque manière que cette horrible journée se terminât, elle allait mettre en péril les existences qui lui étaient chères.

Mon père prit congé du sien et de ses oncles pour aller rejoindre son bataillon posté sur la place de la Eévolution à sept ou huit mètres de la guillotine, que les aides commençaient à dresser. La place était littéralement encombrée de troupes de toutes armes, parmi lesquelles on remarquait surtout le bataillon des Marseillais qui avait pris position sur le terrain à droite en venant des boulevarts ; ce bataillon

avait avec lui ses canons qui étaient braqués sur l'écliafaud.

Je laisse pour la suite de cette relation la parole à Charles-Henry Sanson :

« Le sacrifice est consommé I . . . Je suis parti ce matin à liuit heures, après avoir embrassé ma pauvre femme et mon fils que je n'espérais plus revoir, je suis monté dans un fiacre avec mes deux frères Charlemagne et Louis-Martin. La foule était si grande dans les rues qu'il était déjà près de neuf heures lorsque nous arrivâmes sur la place de la Révolution. Gros et Barré, mes aides, avaient fait monter la machine et c'est à peine si je l'ai examinée tant je pensais qu'elle ne servirait point. Mes frères et moi nous étions solidement armés, nous avions sous nos houppelandes outre nos épées, des cou teaux-poignards, quatre pistolets passés dans notre ceinture, une boîte à poudre et nos poches pleines de balles. Nous pensions bien qu'on ferait une tentative pour délivrer ce malheureux prince, et que nous ne saurions être munis de trop de moyens pour lui frayer un passage.

Aussitôt arrivé sur la place, j'ai clierclié des yeux mon fils et je l'ai aperçu à peu de distance de moi avec son bataillon. 11 me regardait d'un air d'intelligence et paraissait m'encourager en me flattant de l'espoir que cette fois je ne boirais pas le calice jusqu'à la lie. Je prêtais une oreille inquiète pour savoir si je n'entendrais point quelque bruit qui fût l'indice d'une de ces tentatives de délivrance qu'on m'avait annoncées hier. Je me réjouissais à la pensée qu'à cette beure le roi venait peut-être d'être arracbé à son escorte et fuyait sous la sauvegarde d'amis dévoués, à moins que ce peuple inconstant et mobile, dont il est si aisé de changer les sentiments, ne l'ait pris sous sa protection toute-puissante et n'ait fait tourner en ovation, le supplice qu'on lui avait préparé.

Pendant que je me berçais ainsi de chimères, que je me laissais aller à ce rêve, quel réveil m'attendait !

De temps à autre mes yeux plongeaient avec anxiété du côté de la Madeleine. Tout à coup je vois déboucher un corps de cavalerie, et, peu après, une berline attelée de deux che-

vaux^ entourée aussi d'une double liaie de cavaliers et escortée d'un nouveau détachement de la même arme. Plus de doute possible^ plus d'illusion, c'est le martyr qui s'avance. Ma vue se trouble, un frémissement universel s'empare de moi ; je jette les yeux sur mon fils : je vois aussi une pâleur livide couvrir son visage.

Pendant ce temps, la berline arrive. Le roi était assis dans le fond, à droite, ayant à côté de lui un prêtre, son confesseur, et sur la banquette de devant il y avait deux marécliaux-deslogis de la gendarmerie. La voiture s'arrête, la portière s'ouvre : les deux gendarmes descendent les premiers, ensuite ce vénérable prêtre vêtu du costume proscrit que j'avais cessé de voir depuis quelque temps, et enfin le roi, plus digne, plus calme, plus majestueux que je ne l'avais vu à Versailles et aux Tuileries.

En le voyant approcher de l'escalier, je jette un regard désespéré autour de mol ; partout je n'aperçois que de la troupe. Le peuple, relégué derrière cette soldatesque, semble frappé de stupeur et garde un morne silence. Le roulemient des tambours, qui ne cessent de battre,

étoufferait d'ailleurs ses cris, s'il en poussait qui fussent un appel à la pitié. Où sont donc ces sauveurs tant annoncés? Charlemagne et moi, nous sommes consternés ; Martin , plus jeune et plus ferme, s'avance, et, se découvrant respectueusement , fait observer au roi qu'il faudrait qu'on lui ôtât son habit.

— C'est inutile, répondit-il, on peut en finir comme je suis.

Mon frère insiste et ajoute qu'il est indispensable aussi qu'on lui lie les mains.

Cette dernière condition parait le révolter en-core davantage et fait monter le rouge à son front.

— Eh quoi! dit-il, vous oseriez porter la main sur moi. Tenez, voici mon habit, mais ne me touchez pas !

En disant cela, il ôte lui-même son habit. Charlemagne vient en aide à Martin, et fort en peine de parler à cette illustre victime avec les égards qui débordent de son cœur, sans offusquer ces hordes farouches qui entourent l'échafaud, il lui dit d'un ton froid, mais sous lequel on devine des larmes.

— C'est absolument nécessaire. L'exécution est impossible >sans cela.

Rappelé enfin à mon rôle et n'en pouvant laisser supporter plus longtemps le poids -à mes frères, je me penche à l'oreille du prêtre:

— Monsieur l'abbé, lui dis-je, obtenez cela du roi, je vous en supplie. Pendant qu'on lui liera les mains, nous gagnerons du temps, et il est impossible qu'un pareil spectacle ne finisse point par émouvoir les entrailles de ce peuple.

L'abbé se retourna vers moi avec un triste regard dans lequel se peignaient à la fois l'étonnement, l'incrédulité et la résignation, puis s'adressant au roi :

— Sire, dit-il, résignez-vous à ce dernier sacrifice par lequel vous ressemblerez davantage au Dieu qui va vous en récompenser.

Aussitôt il présenta lui-même ses bras pendant que son confesseur lui faisait embrasser l'image du Christ. Deux aides lièrent ces mains qui avaient porté le sceptie. Il me semblait que ce devait être le signal de la réaction qui ne pouvait manquer d'éclater en faveur de

cette touchante victime : rien que le roulement infernal des tambours.

Le roi, soutenu par le digne prêtre, ;iionta lentement et avec majesté les degrés de l'échafaud.

— Est-ce que les tambours ne vont pas cesser, demande-t-il à Charlemagne.

Celui-ci lui fait signe qu'il n'en sait rien. Arrivé sur la plate-forme, il s'avança du côté où il paraissait y avoir le plus de peuple, et fit de la tête un mouvement impératif aux tambours qui suspendirent un instant, et comme malgré eux, leur roulement.

— Français, dit-il d'une voix forte, vous voyez votre roi prêt à mourir pour vous. Puisse mon sang cimenter votre bonheur. Je meurs innocent de tout ce dont on m'accuse.

Il allait peut-être continuer, lorsque Santerre qui était à la tête de son état-major, fit un signe aux tambours dont les roulements recommencèrent de suite et n'auraient plus permis de l'entendre.'

En un instant il fut attaché sur la planche fatale, et au moment où le couteau glissait

sur sa tête, il put encore entendre la voix grave du pieux ecclésiastique qui l'avait accompagné jusque sur l'écliafaud , prononcer ces mots :

« Fils de saint Louis, montez au ciel! » Ainsi a fini ce malheureux prince, qu'un millier d'hommes résolus auraient pu sauver à ce dernier moment où, hors parmi la soldatesque, il commençait d'exciter une véritable compassion; et réellement je n'ai pas compris après tous les avis que j'avais reçus hier, qu'il ait été si cruellement abandonné. Le moindre signal eût suffi pour amener une diversion en sa faveur, car, si lorsque mon aide Gros montra cette auguste tête aux assistants, quelques forcenés poussèrent des cris de triomphe, la majeure partie se détourna avec une profonde horreur et un douloureux frémissement. »

Tel est le récit que mon grand- père nous a laissé de la mort de Louis XVI ; il est conforme, du reste, à la lettre qu'il eut le courage d'écrire au Thermomètre du jour pour rectifier les allégations erronées de cette feuille, qui ne respectait même pas un pareil mort dans sa

tombe. Cette lettre est trop connue pour qu'il soit besoin de la reproduire ici.

La relation que je viens de donner diffère beaucoup, par exemple, de celle de M. de Lamartine dans V Histoire des Girondins ; mais, quelle que soit l'autorité de l'éminent écrivain, elle ne pourrait rivaliser pour l'exactitude avec celle de l'homme qui a eu le malheur de prendre une part si active à ce dou•%^ loureux événement.

Il lui a plu de faire tutoyer le roi au pied de l'échafaud par mon grand-père ou un de ses frères, de les représenter comme levant la main et prêts à excercer d'indignes violences sur le roi martyr. Ce sont là de grossières inventions pour jouer aux bourreaux de mélodrame, qui ont lieu de surprendre sous une plume habituellement mieux inspirée. Elles ne trouveront de créance nulle part, et je me me suis demandé si ce n'était pas abaisser la mémoire des miens que de prendre la peine de les démentir.

Le sang royal que la Convention venait de répandre l'enivra. jComme ces liqueurs perfides

dont Fabus devient pour les malheureux qui s'y livrent une habitude tyrannique ; l'effusioli du sang devint aussi un vertige pour les partis qui se disputaient les ruines de la société. La tête de Louis XVI avait creusé un abîme dans lequel devaient rouler celles des hommes qui l'avaient fait tomber. La victime attendait ses juges au pied du tribunal de l'éternité, et il ne devait s'écouler guère plus d'une année avant que le talion révolutionnaire envoyât la plupart d'entre eux régler ce compte suprême devant Dieu.

C'est l'histoire que je vais raconter.

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