PARIS. — IMPRIMERIE PARISIENNE. — DUPRAY DE LA MAHERIK
Boulovart Bonne-Nouvelle, 26 {Impasse des Filles-Dieu, S).
Sous le régime de fer de la dictature républicaine, le nombre des attentats et des crimes contre la propriété et contre les personnes avait diminué dans des proportions considérables. Bonnes ou mauvaises, la politique absorbait toutes les passions. Aussitôt que thermidor eut détendu le système de la compression et de la
sarexcitation anormale, ces mêmes délits reparurent plus fréquents que jamais peut-être ils ne l'avaient été. La réaction était partout, dans les sentiments, dans les instincts comme dans les idées. En songeant aux misères de la veille, chacun semblait douter du lendemain et s'abîmait avec une sorte de fareur dans les jouissances qu'il avait supposé perdues ; cette soif de l'or qui les procure, et que les novateurs avaient voulu réfréner , était rentrée dans tous les cœurs. Les classes supérieures do la société s'enrichissaient par la spéculation, par le trafic, par l'agiotage le plus effréné ; plus bas, on avait de nouveau recours au vol et quelquefois à l'assassinat pour se procurer le précieux métal. Les grandes préoccupations politiques de la Convention l'avaient empêchée d'accorder quelque attention aux questions d'ordre intérieur. Parfaitement organisée contre les opinions , elle était impuissante lorsqu'il s'agissait d'assurer la sûreté des citoyens. Les malandrins pullulaient à Paris comme sous les plus mauvais règnes de la monarchie ; la province était infestée de détrousseurs de grande
route, de voleurs et de bandits; quelques-uns , croyaient justifier leurs méfaits en leur donnant des sentiments contre - révolutionnaires pour prétexte; beaucoup, tels que les chaufTeurs, les bandes d'Orgères, etc., dédaignaient ces scrupules et pillaient pour piller.
De thermidor an ii à vendémiaire an iv, les expositions, les exécutions criminelles furent nombreuses. Peu de condamnés politiques montèrent sur l'échafaud ; ces rares victimes étaient toutes des émigrés rentrés, et traduits. en conséquence devant le Tribunal criminel.
A la suite des événements de vendémiaire, la Convention établit trois conseils de guerre chargés de juger les rebelles des sections. Ces commissions devaient cesser leurs fonctions dix jours après leur établissement.
L'insurrection avait été vigoureusement réprimée par le général Bonaparte; mais, satisfait de sa victoire, le gouvernement ne jugea pas à propos de ressusciter les rigueurs révolutionnaires contre les coupables. On mit si peu d'activité et de vigueur dans les reclierclies que la plupart des condamnations que prononcèrent les
commissions n'eurent pas de conséquences, les prévenus s'étant dérobés aux poursuites.
Le 20, la commission du Palais-Égalité condamna à la peine de mort Cha'^otin^ viceprésident de la section Lepelletier, contumax ; et le conseil de guerre du Théâtre-Français condamna également à mort LeJjois et Dutrône, président et secrétaire de la section du Théâtre- Français, aussi contumaces. Le 21, quatre condamnations furent prononcées contre Gauthier ^h,Qi Hocmelle, président et secrétaire de la section de l'Arsenal, Dommaget, président de la section delà Fraternité, qI Lafond Soulé ^ ancien officier, convaincu d'avoir commandé une des colonnes des rebelles. Les trois premiers étaient absents; Lafond Soulé seul avaient été ar rèté. Il fut exécuté le lendemain sur la place de Orève. Il mourut avec courage. N'ayant plus rien à ménager, il s'affranchit, à la dernière heure, du masque de républicanisme que les conjurés avaient cru devoir conserver. Il cria : « Vive le roi ! » avant de se coucher sur la bascule. Deux autres contumaces furent condamnés le 22 : S'aint-Jullien et Lcboîs, président et vice-
président de la section Lepelletier. Dans la retraite où il était caché, Lebois avait appris sa condamnation, prononcée le 20; il avait essayé de se suicider en se portant dans la poitrine plusieurs coups d'une baïonnette. L'ami qui le recelait arriva à temps pour lui arracber son arme ; mais cette tentative n'en eut pas moins de fatales conséquences pour le malheureux: le chirurgien, que l'on fut dans la nécessité d'appeler pour panser ses blessures, le dénonça ; il fut arrêté, renvoyé devant la Commission militaire pour purger sa contumace, de nouveau condamné, et exécuté sur la Grève, le 24. — Du 24 vendémiaire au 18 brumaire, les conseils de guerre prononcèrent encore la peine capitale contre : La BeAièze, René Bouclier^ Cliar'pentier^ deSalverte, d'Atireville, Cadet Gassicourt, Langeac, Arcliambault , Sandrin ^ Budaut , Quatremère de Quincy, Saucède aîné , Vaic- Manc^ Périgny, Noiiry^ Framhoisier , Ségalas, Danican^ général en chef des sections ; Sardin^ Dubreiiil, Juneau, Diichazal, Daubry, Saiyit- Didier, de Saint-Venant, Buisson, Cher et, Pateh Poncelin, Durand, Castellane, deBondy,
Coqueret, Leroux, Dumesnil, Chamnont et LemaUre ancien secrétaire général des finances. Tous ces condamnés étaient en fuite ; tous, à l'exception de Lemaitre, parvinrent à préserver leurs têtes : celui-ci seul fut exécuté le 18 brumaire. On se souciait si peu de les trouver, que la plupart n'avaient point quitté Paris, et les plus aventureux ne craignaient point de se montrer dans les lieux publics. Un soir, un des condamnés de vendémiaire, sortant de l'Opéra, répondait au qui vive d'une sentinelle : « Castellane, contumax ! » et la sentinelle le laissait passer.
Après vendémiaire, l'écliafaud se trouva heureusement réduit à son contingent de criminels ; pendant quelque temps il cessa d'être l'instrument des vengeances politiques. Un décret attribuait aux conseils de guerre la connaissance du crime d'émigration, et les condamnés par ces commissions devaient être, en conséquence, fusillés. Un émigré, nommé de Cussy, fut la dernière des victimes politiques de la guillotine ; son exécution eut lieu le 4 frimaire an v.
Quelque reproche que l'on soit en droit d'à-
dresser à la politique du Directoire, il faut reconnaître que ce gouvernement ne fut pas moins indulgent envers les démagogues qu'il ne l'avait été envers les royalistes.
Dans le mois de floréal de l'an iv, on avait découvert une conspiration qui ne tendait à rien moins qu'à bouleverser la société plus profondément encore qu'elle ne l'avait été par la Révolution ; car ce n'était plus à des institutions que les conspirateurs s'attaquaient, c'était aux bases mêmes de l'ordre social, à la propriété, à la liberté individuelle.
Dès les commencements de la Révolution, des esprits audacieux et violents avaient déclaré que, pour être efficace, cette révolution ne devait pas se borner à affranchir le peuple de la servitude politique, à le pourvoir de droits que son état de misère rendait illusoires, à le doter d'une égalité imaginaire; il fallait aussi, pensaient-ils, que, réformant la vieille iniquité de l'inégal partage des richesses, elle mit le peuple en possession de la portion de terre et de fruits qui, seule, pouvait réaliser son indépendance. — C'était , en un mot , la théorie du com-
rnimisme que nous avons vu renaître de nos jours. Ces sectaires, peu nombreux, se groupaient dans la section des Gravilliers autour de Jacques Roux, qui, le premier, avait professé ces principes. Après la mort de Jacques Roux, le communisme avait trouvé un apôtre bien plus ardent, bien plus influent que ne l'avait été celui-ci; cet apôtre, c'était Babœuf, le clief de la conspiration de floréal.
Né à Saint-Quentin, de parents pauvres, François -Noël Babœuf avait été élevé par un habitant de Roye qui, lui trouvant de l'intelligence, le fit instruire. On prétend que Babœuf témoigna de sa reconnaissance en plaidant contre son bienfaiteur. Il devint commissaire à Horrier, fut inculpé dans une affaire de faux à la suite de laquelle il fut enfermé dans la citadelle d' Arras, et ne recouvra sa liberté qu'en 1789. A cette époque il vint à Paris et se plaça à l'avant-garde de la Révolution. Suivant l'usage des patriotes exagérés, il changea ses prénoms; le patron qu'il se choisit dans l'antiquité indiqua le programme de ses idées et de ses projets; il prit le nom de Gracchus, et aus-
sitôt, comme ses célèbres devanciers, il prêcha le partage des biens, l'envahissement des propriétés, le soulèvement des classes pauvres, dans un journal qu'il nomma le Tribun du Peuple. Après la chute de Robespierre, il fut plusieurs fois arrêté et mis en prison ; mais rien ne pouvait ni l'intimider ni l'abattre. Av^ec une fermeté, une opiniâtreté qui, mises au service d'autres idées , en eussent peut-être fait un grand homme ; fugitif ou proscrit , pauvre, isolé, sans ressources, jamais il n'abandonna l'espoir de voir triompher son hardi système.
Exploitant avec une grande habileté les ressentiments des patriotes contre la modération du gouvernement, il fit alliance avec les Conventionnels exclus à la suite des événements de germinal et de prairial. Par des journaux populaires, dans les clubs, dans les sociétés secrètes lorsque les clubs furent fermés, il travailla sans relâche à propager l'esprit insurrectionnel. Au mois de germinal de l'an iv, les dispositions populaires lui paraissant favorables, il établit les bases de la conspiration définitive ;
car jamais il 15 'avait cessé de conspirer. Il institua un directoire secret de salut public, dans lequel il s'adjoignit Laignelot, ex-conventionnel; Antonelle, ancien juré au Tribunal révolutionnaire; Buonarotti, sculpteur; Darthé et un écrivain nommé Sylvain Maréchal. Ce directoire nomma douze agents révolutionnaires dont chacun devait diriger les mouvements de quatre sections, avec lesquelles ils communiquaient par l'intermédiaire de quatre agents d'arrondissement. Sylvain Maréchal rédigea le manifeste des Égaux, qui définissait et le but et les aspirations des conjurés. Quelques citations de cette pièce étrange donneront l'idée de l'avenir que la faction Babœuf réservait à son pays : « Il nous faut, non pas seulement cette égalité transcrite dans la Déclaration.des droits de l'homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons à tout pour elle, à faire table rase pour nous en tenir à elle seule. Périssent j s'il le faut, tous les arts, pourvu qu'il nous reste l'égalité réelle.
» Nous tendons à quelque chose de plus su-
blime et de plus équitable que la loi agraire: le