BIEN COMMUN OU LA COMMUNAUTÉ DES. BIENS
Plus de propriété individuelle des terres , la terre n'est à personne. Nous réclamons , nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits so?it à tout le monde (1).»
Babœuf ne reculait devant aucune des conséquences de ces incroyables théories ; il avait formulé à l'avance le Code de sa République des Égaux, et ce code supprimait le commerce, les rapports avec les étrangers; confisquait l'individu au profit de l'État, lui enlevait la direction de l'éducation de ses enfants, ne lui reconnaissait qu'un droit d'usufruit sur les biens qui lui avaient été accordés par les magistrats; proscrivait les arts; réglementait l'existence individuelle du citoyen , ses vêtements , son ameublement, et enfin instituait un gouvernement populaire qui s'exerçait directement !
Voici maintenant quelques-unes des dispositions qui devaient suivre le triomphe de l'in-
(1) Conspiration pour l'Egalité, par P. Buonarotti. Bruxelles, 1828. Pièces justificatives, pièce 7'.
siirrection : « Dissolution immédiate de toutes les autorités civiles et judiciaires, et mise hors la loi de tout individu qui eût osé en exercei les fonctions... Abolition de tout impôt direct et des patentes.... Eépartition progressive sur les riclies de la totalité des contributions directes précédemment frappées; recouvrement de ces contributions en nature... Abolition immédiate de tout traitement en argent dans l'intérieur de la République. Fourniture du nécessaire, en nature, aux agents dont les besoins seraient prouvés... Exhortation aux riches de céder de bonne grâce à la voix impérieuse de la justice, d'épargner à la patrie des déchirements, et à eux-mêmes une longue suite de maux, et de se réduire au nécessaire par un généreux abandon de leur superflu... Réintégration dans les maisons d'arrêt, sous peine d'être mis hors la loi, de tous ceux qui étaient détenus le 8 thermidor de l'an ii, à moins qu'ils n'eussent accédé à l'exhortation de se réduire au nécessaire. » -
Les dissensions qui éclatèrent parmi les conjurés firent heureusement avorter des projets
insensés qui eussent ramené la société à la plus sauvage des barbaries. Les Montagnards avaient cru exploiter au profit de leurs haines et de leurs ambitions la popularité de Babœuf, et l'inlluence que donnait à celui-ci le radicalisme de ses opinions. En l'approchant de plus près, en appréciant l'indomptable énergie et la supériorité de cet homme, ils reconnurent qu'en cas de succès , ils ne joueraient qu'un rôle secondaire dans une révolution nouvelle ; qu'il faudrait suivre le chef des égalitaires où il entendait les conduire. Son programme les épouvantait eux - mêmes ; ils refusèrent d'autoriser la publication du manifeste des liigaux , et bientôt ils séparèrent leur cause de la sienne. L'homme de Varennes , Drouet , fut le seul des représentants qui persista dans son association avec Babœuf. Celui-ci ne se décourageait pas ; mais parmi les agents militaires qui devaient gagner l'armée en même temps que les agents révolutionnaires soulèveraient Je peuple , il s'était glissé un traître, Georges Grisel ^ qui livra au Directoire le plan de la conspiration et les noms des conjures.
li AFFAIRE DE VENDÉMIAIRE
Le 20 floréal, Babœuf, Buonarotti, Darthé, Germain et Drouet étaient arrêtés, et, les jours suivants, trente-six de leurs complices étaient sous la main de la justice.
Dans les fers, Babœuf conservait toute son audace ; il était tellement pénétré de la puissance de la secte dès Egaux , tellement convaincu de l'importance qu'elle lui donnait , qu'il s'adressait au gouvernement, non pas en prisonnier vaincu , mais en adversaire redoutable. Voici quelques passages de la lettre que, deux jours après son emprisonnement, il adressait au Directoire : « Regarderiez-vous comme au-dessous de vous, citoyens Directeurs, de traiter avec moi de puissance à puissance? Vous avez vu à présent de quelle vaste confiance je suis le centre ! Vous avez vu que mon parti peut bien balancer le vôtre I Vous avez vu quelles immenses ramifications s'y rattaclient! J'en suis convaincu, cet aperçu vous a fait trembler.
» Est-il de votre intérêt, est-il de l'intérêt de la patrie de donner de l'éclat à la conspiration? Je ne le pense pas. Je motiverai comment mon opinion ne saurait être suspecte
LE DIRECTOIRE ' i5
» Vous avez vu , citoyens Directeurs , que vous ne tenez rien lorsque je suis sous votre main ; je ne suis pas toute la conspiration, il s'en faut bien; je ne suis même qu'un simple point de la longue chaîne dont elle se compose. Vous avez à redouter toutes les autres parties autant que la mienne. Cependant vous avez la preuve de tout l'intérêt qu'elles prennent à moi ; vous les frapperiez toutes en me frappant , et vous les ii*riteriez.
» Vous irriteriez, dis-je, toute la démocratie de la République française, et vous savez encore que ce n'est pas si peu de chose que vous aviez pu d'abord l'imaginer : reconnaissez que ce n'est pas seulement à Paris qu'elle existe fortement ; voyez qu'il n'est pas un point des départements où elle ne soit puissante. Vous la jugeriez bien mieux encore si vos captureurs, avaient, saisi la grande correspondance qui a mis à poriée de former les nomenclatures dont vous n'avez aperçu que quelques fragments...
» Ne croyez pas intéressée la démarche que je fais : la manière franche et neuve dont je ne cesse de me déclarer coupable dans le sens que
VOUS m'accusez vous fait voir que je n'agis point par faiblesse; la mort ou l'exil seraient pour moi le chemin de l'immortalité, et j'y marcherais avec un zèle héroïque et religieux ; mais ma proscription, mais celle de tous les démocrates ne vous avanceraient point et n'assureraient pas le salut de la République... »
Malgré les spécieux raisonnements dont Babœuf appuyait sa demande qu'il ne fût pas donné d'éclat à cette affaire, le Directoire ordonna la continuation des poursuites. Le 23 prairial, le conseil des Cinq-Cents admit la dénonciation portée contre le représentant Drouet, un de ses membres; le 21 messidor, le conseil des Anciens le mit en accusation. Le 30 du même mois, le jury d'accusation du département de la Seine déclara qu'il y avait lieu de poursuivre Babœuf et ses complices, et, le 21 thermidor, un décret des deux conseils convoqua à Vendôme la haute Cour de justice, devant laquelle ils étaient renvoyés. Drouet parvint à s'évader; les autres prévenus furent transférés à Vendôme dans la nuit du 9 au 10 fructidor.
La haute Cour commençait l'instruction lorsque les partisans que Babœuf avait à Paris se décidèrent, pour le sauver, à tenter l'insurrection. Dans la nuit du 23 fructidor, une bande de six à sept cents hommes armés se porta sur le camp de Grenelle, dans l'espoir d'entraîner les soldats à la révolte et de s'emparer des canons. Cette bande fut repoussée; un grand nombre de ceux qui la composaient périt les armes à la main; les autres, arrêtés, furent envoyés devant une Commission militaire.
Les débats s'ouvrirent à Vendôme, le 2 ventôse de Tan v. Quarante-sept accusés étaient présents. On remarquait parmi eux Babœuf, Darthé, Germain, Fion; l'ancien membre du Comité de sûreté générale, Vadier; Laignelot, ex-conventionnel; Antonelle, juré au Tribunal révolutionnaire ; les deux Duplay , le père et le fils, et quatre femmes. Dix-huit autres accusés' devaient être jugés par contumace.
Les accusés se défendirent avec la violente énergie que l'on devait attendre de ces vieux révolutionnaires. Babœuf persévéra dans son attitude menaçante; non -seulement il dédai-
18 AFFAIRE DE VENDEMIAIRE
giia de nier les faits que raccusation établissait à sa charge, mais il entreprit de justifier l'insurrection de prairial, mais il revendiqua ses doctrines, il en proclama la justice, il soutint la légitimité de la conspiration. Plusieurs fois la sauvage éloquence de ce fanatique remua profondément l'auditoire. « Si la haclie menace ma tête, dit-il en terminant sa défense, les licteurs me trouveront tout prêt ; il est glorieux de mourir pour la cause de la vertu. Si notre mort est résolue, si la cloche fatale a sonné pour moi, il y a longtemps que je me suis résigné. Constamment victime dans cette longue révolution, je me suis familiarisé avec les supplices. La roche Tarpéienne est toujours présente à mes yeux, et Gracchus Babœuf est trop heureux de mourir pour son pays..... Amis qui m'entourez de plus près sur ces gradins, qui êtes- vous encore? Je vous reconnais : vous êtes presque tous des fondateurs, les fermes soutiens de cette république ; si l'on vous condamne, si l'on me condamne, ah! je le vois, nous sommes les derniers des Français, nous sommes les derniers des républicains 1 »
Le procès ne se termina que le 7 prairial. Le 6, le jury avait rendu son verdict qui acquittait trente- six des accusés, qui déclarait les neuf autres coupables, deux sans circonstances atténuantes, les sept autres avec des circonstances atténuantes.
En conséquence de la déclaration du jury, Buonarotti, Germain, Cazin, Mauroy, Blondeau, Menessier et Bouin furent condamnés à la déportation , Babœuf et Darthé à la peine de mort.
Au moment où le président de la Haute-Cour prononçait la sentence , un grand tumulte se faisait entendre : Babœuf etDarthé s'étaient frappés de deux coups de poignard, et leurs compagnons criaient : Au secours, on les assassine ' Mais la faiblesse de leurs poignards n'avait pas permis aux deux condamnés de s'ôter la vie ; les gendarmes leur arrachèrent leurs armes et les entraînèrent, ainsi que ceux des prévenus qui étaient destinés à la déportation.
Le 27 floréal , Merlin de Douai, ministre de lajustice, avait envoyé à Cbarles-Henry Sanson l'ordre de se rendre à Vendôme, afin d'y exé-
enter les sentences de la Haute-Cour, s'il y avait lieu.
Le 7 prairial , Vieillard, accusateur près la Haute-Cour, décida de l'heure à laquelle aurait lieu le lendemain le supplice des deux condamnés à mort.
La guillotine arriva de Blois à dix heures du soir ; les exécuteurs de Chartres et de Blois devaient assister mon grand-père, qui n'avait amené que deux aides avec lui.
A neuf heures du matin , on les introduisit dans les cachots où les condamnés étaient enfermés. Ils étaient affaiblis par la perte de leur sang , mais ils ne manifestaient pas d'abattement. Babœuf paraissait éprouver de cruelles souffrances : le fer de son poignard s'était brisé dans sa blessure , et le chirurgien avait jugé l'opération de l'extraction de ce fer trop douloureuse pour l'infliger à un homme dont la mort était si prochaine. ]\Ialgré ses souffrances, il avait employé une partie de la nuit à écrire à sa femme et à ses enfants ; ensuite il avait fait quelques corrections à sa défense, à la publication de laquelle il paraissait attacher un grand prix.
Il était couché sur un grabat, lorsque les exécuteurs se présentèrent; leur vue lui fit comprendre que sa dernière heure était venue ; il se leva précipitamment, marcha au-devant d'eux, en leur disant que, «malgré les regrets qu'il éprouvait en se séparant d'une femme et d'enfants tendrement aimés, et les inquiétudes que lui causait leur sort, il n'en regardait pas moins le jour où il mourrait pour le peuple comme étant le plus beau de sa vie. » Toutes les paroles qu'il prononça dénotaient plutôt le fanatique sincère et convaincu que l'anibilieux qui flatte les passions de la multitude pour s'élever au pouvoir.
Sa fermeté, non plus que celle de Darthé, ne se démentit, ni pendant le^ lugubres apprêts, ni pendant le court trajet de la prison à la place sur laquelle l'échafaud avait été dressé. Plusieurs fois, dans le chemin, il s'adressa aux spectateurs, protestant de son amour pour le peuple, lui recommandant sa famille avec un <ittendrissement qui, plus d'une fois, se communiqua à la foule. Peut-être espérait-il qu'en raison de cette émotion elle intervien-
drait pour le sauver ; mais les mesures militaires^ pour assurer l'exécution étaient bien prises, des forces considérables entouraient l'échafaud. — Darthé fut exécuté le premier ; il cria trois fois : « Vive la République !» et, chaque fois, Babœuf, resté au bas de la guillotine, lui répondit. Lorsque la tête du premier fut tombée, Babœuf monta sur la plate-forme d'un pas ferme et assuré. Il voulut encore une fois parler au peuple; mais les ordres de l'accusateur public étaient précis, les aides l'entraînèrent^ le fixèrent sur la bascule, et mon grand-père donna le signal de sa mort.
ir
CERRACHI, ARÉNA, T O P I N 0-LE B R U N
L AFfAlUE DE LA RUE SAINT XICAISE
Nous changeons d'époque ; le temps des creuses utopies s'est évanoui comme celui des saturnales démagogiques. L'indolence efféminée du Directoire a laissé un jeune général, revenu des plaines de l'Egypte, comme César des forêts des Gaules , ramasser d'une main victorieuse les rênes de l'État.
24 CERRACHI, ARÉNA, TOPIKO-LEBRUN
Vainqueur des factions, Bonaparte devait se trouver nécessairement l'objet de la haine des factieux. Les républicains ne lui pardonnaient pas d'avoir, fils de la Révolution, répudié les doctrines de cette révolu'don, et soldat de la liberté, subordonné cette liberté à l'ordre, à la prospérité publique. Longtemps les royalistes avaient supposé que l'excès du mal amènerait la Restauration royale qu'ils souhaitaient, ils avaient applaudi au 18 brumaire, avec l'espoir que le rôle d'un Monck séduitait le jeune général. A mesure qu'ils s'apercevaient que ses aspirations étaient plus hautes, qu'ils reconnaissaient que, ces aspirations, son génie devait les réaliser, la colère des derniers devenait plus ardente ; ils ne tardèrent pas à oublier ce que le premier consul avait fait pour eux ; ils ne virent plus en lui que l'usurpateur du trône du successeur de Louis XVI. Pour les uns comme pour les autres, le chef du gouvernement consulaire était l'unique obstacle qui s'opposât au triomphe de leurs opinions, et cet obstacle, les esprits aventureux, qui sont les enfants perdus de tous les partis, n'avaient
qu'une pensée et qu'un but, le supi>rimer.
La police observait les républicains de trèsprès; elle était moins attentive aux menées des royalistes, les supposant incapables de rien tenter en dehors de la Vendée.
En septembre 1800, un capitaine à la suite de la 45^ demi-brigade, nommé Harel, était venu avertir le ministre de la police, qu'un de ses amis, nommé Demerville, ancien employé des comités, lui avait proposé de poignarder le premier Consul à l'Opéra, en lui assurant que le nombre de ceux qui étaient entrés dans le complot était déjà si considérable qu'il était impossible de douter du succès de l'entreprise.
Le ministre pouvait ordonner immédiatement l'arrestation de l'individu dénoncé par Harel, mais il tenait à fournir un témoigmige de son zèle, peut-être à démontrer à la France que le feu couvait encore sous la cendre du volcan; il ordonna à Harel d'accéder aux propositions de son ami, afin de pénétrer toutes les ramifications de la conspiration, et celui-ci se prêta au triste rôle qu'on assignait à son ambition ou à son dévouement.
Ce rôle, il le joua avec assez de perfection pour que Demerville lui livrât tous ses secrets. Ce dernier le présenta à CerracM, révolutionnaire exalté, l'un des fondateurs de la république romaine de 1799. A eux trois ils décidèrent le jour de l'exécution du complot. — Il fut fixé à la première représentation de l'opéra des Horaces, à laquelle le premier Consul devait assister. Harel reçut de l'argent pour gagner quatre hommes déterminés qui devaient porter les premiers coups, et pour acheter des armes.
Le 10 octobre, Harel arrivait rue des Moulins, chez Demerville, portant sous sa redingote plusieurs paires de pistolets qui, peut-être, avaient été fournies par l'arsenal du ministère de la police ; il y trouva Cerrachi ; il distribua ses armes et annonça que les quatre recrues qui lui avaient été demandées les attendraient, à deux heures de l'après-midi, aux Tuileries.
On s'v rendit. Harel arma encore lui-même ses quatre comparses, et on procéda aux dernières dispositions. Demerville devait se tenir dans le jardin du Palais-Royal avec un grand
L'AFFAIRE DE LA RUE SAINT-NICAISE Tl
nombre de jeunes gens destinés à favoriser l'évasion des assassins. CerracM donna rendezvous à Harel au café de l'Opéra, où il devait amener un homme qui frapperait Bonaparte conjointement avec le secours de l'agent du ministre de la police.
Cet individu était un ancien notaire nommé Diana. Cerrachi l'amena à sept heures du soir au café de l'Opéra. Ils entrèrent tous au théâtre,, où l'ordre avait été donné d'éloigner tout le monde de la loge du premier Consul, afin d'enhardir les conjurés ; et au moment où Cerrachi s'approchait de cette loge, il était arrêté par l'adjudant général de Laborde, et Diana, qui s'était placé dans le couloir des premières, était saisi par des agents qui avaient suivi tous ses mouvements. A la suite de ces arrestations, la police se transporta chez Demerville. Il n'était pas rentré ; mais sa cousine , ou sa maîtresse, Madeleine Fumey, ex-institutrice, s'y trouvait avec deux individus nommés Delavigne, négociant, et Daitey, sculpteur; tous les trois furent incarcérés. La justice mit également la main sur Aréna, adjudant général,
membre du conseil des Cinq-Cents, qu'Harel désignait comme ayant été le chef du complot, et sur Topino-Lebrun, peintre, ex-juré au Tribunal révolutionnaire, qui était accusé d'avoir fourni les poignards destinés à consommer l'attentat.
Cependant, soit que le gouvernement consulaire ne se souciât pas de donner à l'Europe ce nouveau témoignage de nos dissensions intestines , soit qu'il lui répugnât d'entamer un procès si fortement entaché de provocation, il paraissait décidé à étouffer cette affaire en se débarrassant des conspirateurs en les bannissant du territoire, comme on avait banni Félix Lepelletier, Destrem, Clioudieu , l'ex-général Rossignol et un grand nombre d'autre incorrigibles révolutionnaires ; mais l'attentat delà machine infernale, primitivement attribué au parti républicain, vint démontrer la nécessité des rigueurs, et l'ordre de traduire les individus arrêtés le 11 octobre devant le tribunal criminel fut donné dans les premiers jours de janvier 1801 (an ix).
Le procès commença le 7 janvier. Comme
on devait s'y attendre, les prévenus se renfermèrent dans nn système de dénégation presque complet, et prirent à tâche de prouver que la conspiration n'avait existé que dans l'imagination de Harel, qu'ils qualifièrent d'agent provocateur. Celui-ci ne pouvait le nier, et toutes ses affirmations tendaient à prouver que la préméditation de l'attentat était antérieure à sa dénonciation et à sa participation au complot.
Le tribunal rendit son arrêt le 9 janvier (11 pluviôse), à dix heures du soir. Diana, Daitey, Lavigne et la fille Madeleine Fumey furent acquittés, et Aréna, Demerville, Topino- Lebrun et Cerrachi furent condamnés à la peine de mort. Ils se pourvurent en cassation ; trois audiences du tribunal suprême furent consacrées à l'examen de l'arrêt. 11 rejeta le pourvoi.
Le 29 janvier (19 nivôse), mon grand-père reçut l'ordre de dresser l'échafaud. L'exécution devait avoir lieu le lendemain, à neuf heures du matin. A sept heures, il arrivait à la Conciergerie avec ses aides ; mais, au moment où il entrait dans le cachot où était Demerville, et où le greffi.er allait lire la sentence , le condamné dé-
Clara qu'il était prêt à faire des révélations, et demanda que l'on prévint le préfet de police. Les auteurs de la machine infernale n'avaient point encore été découverts. On présumait que les aveux de Demerville pouvaient jeter quelque jour sur cette affaire; aussi on se hâta d'obtempérer à son désir, et M. Dubois, préfet, que l'on avait été prévenir, fit descendre Demerville au greffe, où il resta pendant une heure et demie en conférence avec lui. Mais ce n'était là qu'un moyen suprême de préserver sa vie et celle de ses complices, car Demerville exigea, avant de commencer les révélations qu'il avait promises, que le premier Consul s'engageât à commuer la peine des quatre condamnés contre celle de la déportation, ce qui peut faire supposer qu'il n'attendait pas un grand effet de ces révélations, ou bien qu'elles étaient imaginaires.
Voici le procès-verbal rédigé en cette circonstance tel qu'il fut publié dans les journaux du temps.
« Nous, Préfet de police, sur l'avis qui nous a été donné que les nommés Demerville, Cer-
raclii, Aréna et Topino-Lebrun , détenus à la maison de justice, comme condamnés à la peine capitale, avaient des révélations à faire, et, à cet effet, demandaient à nous parler; nous nous sommes transporté à ladite maison, où étant, nous avons fait comparaître le nommé Demerville, auquel nous avons demandé quelle révélation il avait à nous faire. Il a dit qu'il était dans l'intention de ne faire aucune espèce de révélation s'il n'avait la garantie du premier Consul que la .ffeine à laquelle il était condamn-é serait commuée en une simple déportation ; qu'il fait cette demande pour lui et pour ses co condamnés.
« Sur quoi, nous, Préfet de police, l'avons invité à nous faire toutes les révélations qui pourraient intéresser la sûreté du premier Consul et celle de l'État, lui promettant de les mettre à l'instant même sous les yeux du gouvernement, et que, jusqu'à ce qu'il en eût pris connaissance, il serait sursis à toute exécution. Et ledit Demerville nous ayant dit qu'il persistait dans les conditions imposées à son offre de révélations, avons clos le présent procès-
82 CERRACHI, AUÉNA, TOPINO-LEBRUN
verbal, qu'il a signé, ainsi que nous, après que lecture lui en a été faite. »
M. Dubois s'étant retiré, l'ordre fut donné d'exécuter immédiatement la sentence. La toilette des quatre condamnés s'opéra dans leurs cachots; ils furent liés dans l' avant-greffe. Ils marchèrent à la mort avec beaucoup de courage et de sang-froid. Pendant le trajet, ils s'entretenaient de leurs regrets et de leurs espérances; ils saluèrent de la tète plusieurs personnes qu'ils reconnaissaient dans la foule. Leur sang -froid ne se démentit pas devant l'échafaud ; au moment d'y monter à son tour, Aréna dit d'une voix haute : « Si c'est comme républicain, si c'est comme ennemi du premier Consul que l'on m'envoie à la mort, j'ai mérité mon sort, si c'est comme complice d'un assassinat, je persiste à jurer que je suis innocent. ))
Le 24 décembre (3 nivôse), à huit heures du soir, le premier Consul sortit des Tuileries pour se rendre à l'Opéra, ou l'on devait entendre, pour la première fois, V Oratorio de la création cht monde, d'Haydn. Les généraux Lannes
I/AFFAIRE DE LA RUE SAI^■T-NICA1SE r3
et Bessières, le second consul Lebrun étaient dans sa voiture, précédée et escortée d'un escadron de grenadiers de la garde consulaire. L'escorte trouva la petite rue Saint-Nicaise, qu'elle devait traverser, obstruée par un tonneau de porteur d'eau et par une voiture de place ; elle voulut dégager le passage ; un des soldats bouscula un homme qui se trouvait au milieu de la rue et celui-ci , que l'on prit pour le porteur d'eau, se rapprocha vivement de son tonneau; au même moment la voiture consulaire arrivait à une grande allure ; elle avait à peine dépassé les deux obstacles, qu'une effroyable détonation, semblable à l'explosion d'une mine, se faisait entendre; la rue était jonchée de morts et de blessés ; les maisons ébranlées se renversaient, écrasant d'autres victimes sous leurs débris; mais celui contre lequel était dirigé cet odieux guet-apens échappait miraculeusement à la morf, et faisait son entrée dans la salle de l'Opéra au milieu de frénétiques applaudissements.
Comme je l'ai dit plus haut , les premiers soupçons de la police se portèrent sur les répu- VI •a
blicains ; Napoléon lui-même le constate dans' le Mémorial de Sainte- Hélène.
« Une centaine de Jacobins forcenés , dit-il , les vrais exécuteurs de septembre , au 10 août, etc. , etc. , avaient résolu de se défaire du premier Consul; ils avaient imaginé à cet effet une espèce d'obus d'une quinzaine de livres qui, jetée dans la voiture, eût éclaté par son propre choc et anéanti tout ce qui l'entourait ;, se proposant, pour être plus sûrs de leur coup, de semer une certaine partie de la route de chausse - trapes qui , arrêtant subitement les chevaux , devaient amener l'immobilité de la voiture. L'ouvrier auquel on proposa l'exécution de ces chausse-trapes , prenant des soupçons sur ce qu'on lui demandait, aussi bien que sur la moralité de ceux qui l'ordonnaient, en prévint la police. On eut bientôt trouvé la trace de ces gens-là, si bien qu'on les prit sur le fait , essayant hors de Paris, près du Jardin des Plantes, l'effet de la machine, qui fit une explosion terrible. »
D'après cet antécédent du parti jacobin, et peut-être parce qu'il se refusait à croire à tant
d'ingratitude des royalistes qu'il avait préservésde la destruction absolue , le premier Consul ne doutait pas que l'explosion de la machine , déjà baptisée du surnom de machine infernale , ne fût l'œuvre de ce parti ; et quelques jours après , dans une séance solennelle au Conseil d'État, il s'exprimait en ces termes, hpropos d'un article additionnel à la loi des tribunaux spéciaux , qui donnait aux consuls ledroit d'expulser de Paris les hommes dont la. présence leur paraîtrait dangereuse pour la. sûreté de l'État :
« L'action d'un tribunal spécial est encore trop lente , trop circonscrite. Il faut une vengeance plus éclatante pour un crime aussi atroce ; il faut surtout qu'elle soit plus immédiate. Il faut fusiller autant de coupables qu'il y a eu de victimes, déporter les autres, et profiter de cette circonstance pour purger la République. Cet attentat est l'œuvre d'une bande de septembriseurs qu'on trouve mêlés à tous les crimes de la Révolution. Lorsque le parti verra son quartier général frappé, le reste rentrera dans le devoir , les ouvriers repren-
dront leurs travaux , et dix mille individus qui, en France, tiennent encore à ce parti et sont susceptibles de repentir, l'abandonneront entièrement. »
Cependant les investigations de la police lui firent connaître que si on devait attribuer aux Jacobins l'idée première de l'attentat, ce n'était pas ceux-ci qui l'avaient exécuté. L'explosion avait laissé peu d'indices qui pussent guider ces investigations : le tonneau chargé de poudre était en pièces, le cheval qui l'avait conduit dans la rue Saint-Nicaise avait été tué ; ce fut à l'aide de ces débris que l'on remonta aux auteurs de l'effroyable crime. Tous les marchands de chevaux de Paris furent appelés; l'un d'eux reconnut le cadavre de l'animal ; il, donna le signalement de l'homme auquel il, l'avait vendu ; les cercles en fer qui entouraient le baril étaient intacts ; le forgeron qui les avait forgés fit également le portrait de celui qui les lui avait commandés, et les deux signalements étaient identiques. Ces signalements se rapportaient à un nommé François- Jean, dit Carbon, dit le Petit-François , dit
Constant, ancien marin et ancien chouan, signalé comme un agent de Georges Cadoudal , et ce fut de ce côté que se dirigèrent les re- ' cherches. Avant le crime, François, ditCarhon, demeurait chez sa sœur ; on arrêta cette sœur et ses deux filles ; elles déclarèrent que Carbon avait trouvé asile chez trois femmes qui vivaient dans le même appartement, rue Notre- Dame-des- Champs : mesdames Marie -Anne Duquesne, ex-supérieure du couvent de Saint- Michel ; Goyon de Beaufort, et mademoiselle de Champion de Cicé, sœur de l'ancien archevêque de Bordeaux.
Carbon fut arrêté, avec celles qui l'avaient recueilli ; il fut reconnu comme ayant acheté la voiture et le cheval, et il se décida à des aveux . D'après ses déclarations, l'idée du crime aurait été apportée d'Angleterre par Picot de Limoëlan de Beaumont , ex-officier vendéen attaché à Georges Cadoudal, et un ancien officier de marine nommé Pierre Robinault, dit Saint-Régent, qui, sous le nom de Pierrot, avait commandé une bande de chouans ; Carbon avait été chargé de l'achat de la voi-
ture et du cheval , Limoëlan avait présidé à l'organisation de la machine et Saint- Régent s'était chargé d'y mettre le feu. Les déclarations de Carbon se trouvaient confirmées par celles d'une veuve Jourdan, chez laquelle Saint -Régent avait demeuré. Cette femme avait vu son locataire disposer de l'amadou en longues bandes étroites, de façon à en faire une mèche, et expérimenter, montre en main, le temps nécessaire à la combustion de cette mèche.
Il fut impossible de découvrir Limoëlan ; mais Saint-Régent fut arrêté le 7 pluviôse, et avec lui un chirurgien, nommé Collin, qui lui avait donné des soins après le 3 nivôse ; les nommés Leguilloux, courrier de la malle, et Thérèse Minguer, sa femme, qui avaient reçu et logé Saint-Régent après l'attentat ; Micault de Lavieuville, ci-devant porte-manteau de Madame, et la femme de celui-ci , Eude Villeneuve , proche parente de Limoëlan ;. un nommé Baudet, culottier dans les galeries de bois du Palais- Royal. Le P"" avril 1801 (11 germinal an ix), tous les individus arrêtés parurent devant le
L'AFFAIRE DE LA RUE SAl^ST-N^ICAISE 39
Iribunal criminel ; six étaient contumax : Limoëlan, Edouard Lahaye de Saint-Hilaire, Coster de Saint- Victor , Sangé , ex-chef de chouans; Bourgeois et Soyau, dit d'Assas.
Les débals constatèrent que le 3 nivôse, lorsque Saint-Régent était entré chez la femme Leguilloux, il était dans un état déplorable. « Je l'ai trouvé, dit le chirurgien Collin qui lui avait donné ses soins, singulièrement affecté, crachant le sang, le rendant par les narines, respirant avec peine, le pouls concentré, sans aucune espèce de contusion à l'extérieur, ■et souffrant de fortes douleurs abdominales, affecté de mal d'yeux et de surdité de l'oreille gauche. »
Saint-Régent, qui opposait de formelles dénégations aux affirmations de son complice Carbon, expliquait cet état en prétendant s'être trouvé, par hasard, dans le voisinage de la rue Saint-Nicaise et avoir été renversé par l'explosion; deux individus qu'il ne connaissait pas l'auraient relevé et reconduit jusqu'à la rue ■des Prouvaires; il assure qull a toujours été incommodé de la surdité que l'accusation attri-
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bue à son voisinage immédiat de la macliine lorsqu'elle a éclaté.
Aucun des témoignages ne put servir à déterminer quels étaient les individus qui, d'après la déclaration de Carbon, auraient^ dans la rue Saint-Denis , échangé le tonneau dont la voiture était chargée contre un autre tonneau que le môme Carbon aurait fait cercler de fer et qui aurait été rempli de poudre, à son insu, dans la maison qu'il désignait. Il reste acquis que cette déclaration n'avait d'autre but que de diminuer les charges qui pesaient sur lui, de corroborer la fable qui lui attribuait un rôle purement passif dans des machinations dont il prétendait avoir toujours ignoré le but réel. Les déclarations des filles Vallon, nièces de Carbon, établirent que le baril qui avait contenu la poudre destinée à perpétrer l'attentat existait encore chez elles après le 3 nivôse, et que, dans une de ses dernières visites, Limoëlan l'ayant aperçu, leur avait dit en leur commandant de le briser :
— Brùlez-le, car c'est là du bois qui peutêtre nous coûtera bien cher !
D'autres témoins furent entendus, dont la présence aussi bien que les dépositions excitèrent le plus vif intérêt : c'étaient les victimes de l'exécrable forfait. L'un montrait quatorze blessures, un autre vingt- cinq, un troisième montrait sa tête mutilée par l'horrible opération du trépan ; une mère déclarait que sa fille ayant été tuée à ses côtés, elle n'avait pu la reconnaître dans le cadavre affreusement défiguré qui lui avait été présenté.
Pendant les dépositions de ces derniers téinoins, on entendait dans l'auditoire des sanglots (îtouffés, et Carbon et Saint-Régent restaient impassibles. Aveuglés par leurs haines implacables, sous l'influence de ce vertige qui e|;t la conséquence des passions politiques , ces hommes acceptaient la doctrine impie que le but justifie les moyens, et ils osaient élever vers Dieu des mains teintes du sang de tant d'innocents; ils pouvaient croire à la légitimité de leur monstrueuse action.
Le 16 germinal, après les plaidoyers des défenseurs, le tribunal rendit son arrêt. Limoëlan deBeaumont, Lahaye deSaint-Hilaire,Coster
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de Saint-Victor, Sangé, Bourgeois et Soyau, tous six contumaces, étaient condamnés à la peine de mort ; Pierre Robinault, dit Saint- Régent, dit Pierrot, dit Pierre-Martin, ditSoyer ou Sollier, ancien officier de marine et chef do division dans l'armée de Georges ; Carbon, dit le Petit-François, dit Constant, accusés présent?, étaient également condamnés à mort ; Leguilloux et sa femme , la femme Vallon , sœur de Carbon, la veuve Goyon de Beaufort et la demoiselle Duquesne, à trois mois d'emprisonnement pour n'avoir point fait à la mairie de leurs arrondissements la déclaration qu'ils avaient logé Saint-Régent et Carbon ; Collin , officier de santé , à trois mois de prison et cinq cents francs d'amende, pour n'avoir pas averti le commissaire de police de son quartier des soins qu'il avait été appelé à donner à Saint- Régent ; Baudet , M. et madame de Lavieuville, les demoiselles Goyon de Beaufort et Champion de Cicé, les filles Vallon étaient acquittés.
Carbon et Saint-Régent se pourvurent en cassation. Leur pourvoi fut rejeté le 19 avril
(30 germinal) , le lendemain 20 avril (P' floréal) , ils furent conduits au supplice.
Ils avaient demandé un confesseur, et leur dernier vœu fut exaucé. Dès la veille au soir, la visite du prêtre leur avait appris qu'ils n'avaient plus qu'une nuit à vivre. Lorsque l'exécuteur se présenta dans leur cachot, il les trouva en prières. Carbon paraissait résigné ; Saint- Régent, au contraire, était pâle et très-abattu. Cependant , quand la sentence lui eut été lue, il fit un effort pour recouvrer sa fermeté, et il annonça à tous ceux qui se trouvaient là qu'ils le verraient mourir avec le courage d'un soldat. — Cette promesse, il ne devait pas la tenir. Le caractère odieux du crime des deux condamnés avait attiré une foule immense à leur exécution, et, tant que dura le trajet, cette foule les poursuivit de ses malédictions. Saint-Régent chercha d'abord à tenir tête à l'exaspération populaire ; mais peu à peu , sa conscience s'unissant aux voix qui le poursuivaient, son front s'inclina, il ne répondit plus qu'en balbutiant aux invectives. — La vue de l'échafaud l'acheva , ses jambes avaient peine à le soutenir, sa respi-
ration était devenue haletante , son œil égaré ; il fallut le soutenir pour l'aider à gravir les marches de l'échafaud où Carbon l'avait précédé. — Sur la plate-forme , il essaya de jeter un cri au peuple, mais la voix lui manqua ; il ne fit entendre qu'un son rauque et étouffé qui expira sur ses lèvres.
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