‹ Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847 (volume 4)Chapitre 15 sur 22 · yiEti KXÉCLTIO.NS · texte numérisé non relu

yiEti KXÉCLTIO.NS

gj-ande surprise, il vint me dire que Henri Salnion avait manifesté le désir que je procédasse moi-même à sa toilette funèbre; je ne pus m'empêclier d'y condescendre, et, ayant demandé à ce mallicureux ce qui avait pu lui donner cette pensée, il me dit que depuis longtemps il me connaissait ainsi que ma famille, et que sachant que nous étions bons et îiumains, il comptait sur moi pour adoucir l'horreur de ses derniers moments. J'étais vivement ému, et je fis en effet tout ce qui était en mon pouvoir pour le soutenir dans une aussi terrible épreuve.

Salmon eut pour successeur sur l'échafaud un homme avec lequel nous n'eûmes point cette peine, je veux parler du fameux Poulmann, dit Durand, dit Legrand, dont la hideuse célébrité balança un instant celle de Lacenaire. Poulmann était, en effet, une nature exceptionnelle, et s'il n'érigea ni le crime ni 1^ meurtre en principes, comme son rival, il était assurément infiniment plus doué de la puissance physique nécessaire pour briller dans une pareille carrière. Condamné à mort le 21 janvier, pour

avoir assassiné un vieillard de soixante-dix ans, qui tenait une auberge isolée, entre Mormont etNangis, il ne voulut même pas se pourvoir en cassation. Lorsque l'heure du châtiment \'lnt à soïmer, il fit preuve du plus étonnant courage. A l'encontre de ceux qui en puisent un bien plus noble et bien plus élevé dans les sentiments religieux, il trouva le sien dans le matérialisme épouvantable qui lui faisait repousser l'idée d'une autre vie.. La mort, pour ce malheureux déshérité de la faculté de croire, ne fut que le passage de la vie au néant, un instant à franchir pour être délivré de toutes les sensations humaines.

x\vec de pareils êtres, la force brutale est reine du monde. Poulmann était particulièrement orgueilleux de la sienne; on craignait qu'il ne voulût en faire preuve au dernier moment, en opposant une vive résistance à l'exécution de l'arrêt. J'avais été engagé, par cette raison, à doubler le nombre des aides.

Ces appréhensions ne se réalisèrent point. Il se laissa couper les cheveux sans objection ; mais, lorsqu'on s'approcha pour lui attacher

les mains , il eut un moment d'hésitation.

— Qu'est-ce que vous voulez ? dit-il brusment.

Je m'avançai en lui disant que l'usage était de lier les mains à tous les condamnés, qu'il était indispensable que cela se fit.

— Est-ce bien sûr au moins que vous faites ça pour tout le monde? Si je croyais que ce fût pour moi seul, je vous aurais bientôt envoyé rouler à cent pas avec toute votre clique.

Poulmann avait toujours refusé, et quelquefois avec humeur, les consolations de la religion. Il ne voulut même pas permettre à M. l'abbé Montés de l'accompagner pendant le trajet de la Roquette à la barrière Saint- Jacques. Le digne prêtre fut obligé de partir devant, dans une voiture à part, afin de se trouver sur le lieu du supplice, dans le cas dû la vue de l'instrument de mort ferait enfin un pénitent de ce coupable endurci.

11 n'en fut rien, Poulmann contempla la guillotine sans sourciller.

— Ce n'est que cela, dit-il.

Il n'y avait, je le certifie, aucune affecta-

tion, aucune fanfaronnade dans cette incroyable assurance. C'était la plus complète insouciance de la vie ou de la mort, voilà tout ; c'était l'atrophie de l'intelligence par la matière, et, par conséquent, l'absence des pensées et des sentiments qui animent toutes les créatures de Dieu, chez lesquelles ces deux éléments s'allient sans s'exclure.

Arrivé sur l'écliafaud, Poulmann se tourna vers les aides et leur dit :

— Ah! ça! vous autres, est-ce que vous n'allez pas mettre une pièce de vingt sous dans ma poche pour le fossoyeur ? Il ne fait pas

chaud, il faut bien que le pauvre b puisse,

après sa besogne, se réchauffer en buvant une

bonne bouteille de vin à ma santé, ajou-

ta-t-il avec un gros rire.

Piot s'empressa d'obtempérer à ce désir :

— Adieu la compagnie ! à toi ma Louise bien-aimée ma dernière pensée; tu es plus à plaindre que moi, car tu vis encore et nous ne nous verrons plus.

Cette invocation était adressée à sa maîtresse Marie-Louise Frenot, femme Simonet, con-

damnée, par le même arrêt que lui, à vingt ans de travaux forcés.

A huit heures du matin Poulmann n'existait plus.

Le samedi, 16 mars 1844, exécution à Beauvais, à dix heures du matin, du nommé Benoist Valère, âgé de qu"arante-sept ans, condamné à mort par la Cour d'assises de l'Oise, comme incendiaire.

Le mercredi, 10 avril 1844, exécution à neuf heures du matin, à Melun, du nommé Pierre-François Rohichon, âgé de trente-deux ans, condamné par la Cour d'assises de Seineet-Marne, pour assassinat suivi de vol, sur les trois filles d'un fermier chez lequel il était en service, àÉchauboulin.

Le samedi, 20 avril suivant, exécution à huit heures du matin, sur la place Saint-Jacques, de Marie-Honoré Ducros, âgé de vingt-un ans, élève en pharmacie, né à Toulouse, condamné par un arrêt de la Cour d'assises de la Seine du 9 mars précédent, pour assassinat suivi de' vol, commis sur la veuve Sénépart, demeurant boulevard du Temple, à Paris. Les

circonstances de ce crime avaient été atroces.

Le vendredi, 21 juin suivant, exécution, à Melun, de Henri-Frédéric Defournel. âgé de vingt-un ans, détenu à la maison centrale de cette ville, et condamné à mort, le 13 mai précédent, pour assassinat commis sur la personne d'un de ses codétenus. Comme Brocchetti, Defournel avait payé son tribut aux ignobles passions que la séquestration dans les établissesements pénitenciers fait éclore, et c'est par suite de la fureur d'une de ces jalousies inexplicables qu'il s'était porté à ce meurtre. Là encore, l'impuissance du châtiment se révéla éclatante, Defournel paraissait joyeux d'échanger la captivité contre la mort, et, tout le long du chemin, il ne fit que chanter pour montrer son contentement.

Le lundi, 28 octobre suivant, exécution, à dix heures du matin, à Versailles, du nommé Antoine Pont, âgé de quarante-cinq ans, propriétaire, adjoint au maire de la commune d'Epinay-sous-Sénard,près Brunoy, y demeurant ; condamné à mort par un arrêt de la Cour d'assises de Seine-et-Oise , du 30 août

précédent, pour empoisonnement commis sur sa femme le 24 janvier 1843, et pour assassinat commis, dans la forêt de Sénart, le 5 avril 1844, sur la personne de Louise Monteneau, sa maitresse. La condition du condamné et l'atrocité de ses crimes avaient donné un grand retentissement à cette affaire, aussi y eut-il une foule immense à l'exécution, foule qui, je dois le dire, montra une attitude bien peu humaine en poursuivant le patient d'invectives qui devaient s'arrêter au pied de l'écliafaud.

Ici se terminent les notes que, suivant la coutume de mes ancêtres, j'avais cru devoir pren-' dre sur les exécutions ; je ne sais ni ne veux savoir si Piot a continué cette sanglante nécrologie.. Quant à moi, la plume m'échappa des mains ; plus de cent têtes coupées en un quart de siècle avaient épuisé mes forces. Il y avait quatre ans que j'avais perdu mon père; je croyais avoir largement payé mon tribut à la piété filiale qui m'avait fait accepter sa lourde succession. Je restai exécuteur de nom jusqu'à ce qu'on songeât à se débarrasser de ce fainéant de la guillotine. Piot faisait tout le

service, et je me bornais à l'encourager de ma présence. Les deux seules exécutions, pendant toute cette période de temps, qui laissèrent quelques traces dans ma mémoire, furent celles de Fourier, chef de la bande des escarpes, et de Lecomte, le dernier des régicides qui attentèrent à la vie de Louis-Philippe. Le premier était presque un enfant, abandonné de trop bonne heure par ses parents, et qui, au moment suprême, éleva, comme Foulard, un cri de vengeance contre eux, en leur léguant la responsabilité de sa perte ; le second était un ancien militaire, un brave sous-officier qu'il fallut dépouiller du signe de l'honneur avant de le livrer à un supplice infamant. Il mourut avec une fermeté stoïque.

Ma révocation, que je prévoyais depuis longtemps, arriva en 1847; on sait comment je l'accueillis. Une nuée de compétiteurs se disputèrent le vieil héritage de ma famille; ce n'est aucun de ceux qui l'avaient convoité qui l'obtint.

ÉPI LOGUE

J'ai dit : Ai-je besoin d'indiquer au lecteur la première conclusion qu'il ait à tirer de ce livre, à partir du moment où il sort de la tradition et des souvenirs historiques pour entrer dans le domaine des choses que j'ai vues et cru devoir raconter?

Quel est le produit de ce bilan de cent onze

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