‹ Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847 (volume 4)Chapitre 14 sur 22 · VT · texte numérisé non relu

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crime, qui n'avait eu d'autre but que de faire disparaître le dangereux contident de son parricide.

Benoît nia énergiqueraent les deux meurtres qui lui étaient imputés; il déploya dans sa défense autant d'habileté qu'il en avait mis dans la perpétration et l'accomplissement de ses crimes ; mais il avait affaire à un adversaire redoutable : l'habitant de Vouziers, originairement poursuivi et encore soupçonné dans l'opinion publique de l'assassinat de madame Benoît, s'était porté partie civile et avait confié à M^ Chaix d'Est-Ange le soin de faire entendre dans l'enceinte de. la justice le cri de son innocence calomniée ; c'était lui donner la mission d'accuser Benoît. L'éloquent avocat se surpassa lui-même dans cette tâche, pourtant bien nouvelle pour lui , car il prêtait cette fois à l'accusation la magie d'une parole que jnsque-là il n'avait mise qu'au service de la défense. Je ne crois pas qu'au milieu de tant de succès de barreau M*" Chaix d'Est- Ange en ait jamais obtenu un aussi éclatant que celui qu'il remporta dans l'affaire Benoît ; sa plaidoirie

fut un modèle achevé d'éloquence. Pourquoi faut-il que ce beau triomphe n'ait eu pour résultat que la chute d'une tête humaine, et pourquoi la même voix, qui devait sauver jusqu'à la liberté de Donon-Cadot, ne servit-elle en cette circonstance qu'à faire donner la mort à Benoît? Je suis persuadé qu'aujourd'hui, sur son fauteuil au Sénat, l'illustre orateur ne le regrette pas moins que moi.

Toutefois, il est un honneur que , dans son estimable recueil des nouvelles causes célèbres, M. Fouquier, que j'ai été souvent si heureux de citer, fait à l'éloquence de M. Chaix d'Est-Ange, et contre lequel je crois devoir protester : c'est celui d'avoir arraché à Benoit, sur le banc des accusés, par une image saisissante représentant le cadavre de sa mère tout à coup ranimé, et soulevant la main par un dernier effort pour montrer du doigt le parricide, l'aveu spontané de son crime.

Ceci est inexact. Il est vrai qu'à ce moment de la plaidoirie, Benoit fut pris d'un spasme nerveux et qu'il se roula sur le banc en balbutiant des mots entrecoupés, mais ces mots, par

faitement entendus, ne furent autres que ceuxci ; — Alil mon Dieu! ma mère! c'est moi... moi. .. qu'on accuse !

Ces mots, le désordre, le trouble avec lesquels ils furent prononcés, l'agitation de l'accusé pourraient être plus vraisemblablement attribués à la douleur, à l'indignation de se voir l'objet d'une telle accusation, qu'à la faiblesse de se laisser arracher un aveu pareil. Non, quels qu'aient pu être les remords qui déchirèrent l'âme de Benoît en entendant tonner la parole vengeresse de W Chaix d'Est- Ange, il n'avoua rien et persista dans son système de dénégation. Cet aveu, qu'il refusait à la justice des hommes, il le gardait à la justice de Dieu, et la voix destinée à le faire tomber de ses lèvres coupables, ne devait point être réduite à recourir pour cela aux prestiges de l'éloquence. Il devait lui suffire d'invoquer le saint nom de celui auquel on ne saurait cacher la vérité.

Benoit fut donc condamné au supplice des parricides, c'est-à-dire à être conduit à la mort ea chemise, les pieds nus et la tête cou-

verte d'un voile noir. Pourvoi en cassation, recours en grâce, tout fut rejeté; les sollicitations de sa famille furent impuissantes à obtenir aucun adoucissement à son sort. Lorsque nous fûmes le chercher à Bicêtre pour lui faire la toilette funèbre, il n'était pas encore entré dans la salle où l'on procédait à ces apprêts, que déjà nous entendions à travers l'épaisseur des murs et des portes les cris déchirants qu'il poussait, on venait de lui apprendre qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre. Bientôt il parut, soutenu par deux gardiens, car il s'était aiSfaissé sur lui-même et ses jambes ne pouvaient plus le porter. C'était le premier condamné que je voyais montrant tant de faiblesse devant la mort.

Il se laissa couper les cheveux sans mot dire, mais de temps à autre les sanglots soulevaient sa poitrine et d'abondantes larmes s'échappaient de ses yeux. Lorsque, conformément à l'arrêt , il fallut le dépouiller de ses vêtements et lui enlever ses chaussures, il recommença à pousser des cris qui n'étaient pas humains. Jamais la terreur n'avait eu de tels

accents. Les seules paroles qu'on put distinguer au milieu de ces gémissements lamentables étaient celles-ci : Grâce! Pitié' je suis innocent ! Oli ! ne m'emmenez pas !

Il voulait se soulever, puis il retombait anéanti dans les bras dès aides. On lui couvrit la tête du voile noir des parricides , puis nous partîmes. Pendant le trajet, il perdit plusieurs fois connaissance ; mais, toutes les fois qu'il revenait à lui, c'était pour dire en pleurant :

■— C'est M. Persil et et M. Chaix d'Est- Ange qui sont cause de ma mort. Ab! ma pauvre mère; Josepb, vous savez pourtant bien que je suis innocent, pourquoi ne pouvezvous venir le dire?

Le digne prêtre qui l'accompagnait, profitait de ces rares instants de demi-lucidité pour lui parler de Dieu et l'exborter à faire les aveux qui pouvaient seuls soulager sa conscience ; Benoît l'écoutait à peine, et ne paraissait préoccupé que d'une cbose : trouver une issue pour échapper au châtiment imminent qui l'attendait. Pourtant, comme Castaing, dès qu'il aperçut, même de loin, la vague sil-

houette de la guillotine qui se profilait sur la barrière d'Arcueil, il parut comprendre que tout espoir était perdu, et cette confiance toute physique dans la, vie, qu'on éprouve tant qu'on la possède, sembla s'évanouir. Il tomba dans une nouvelle syncope^ mais qui fut de courte durée. En arrivant au lieu du supplice, il acquit, à défaut de courage, cette résignation que donne le certitude, et c'est alors que, toujours comme l'empoisonneur de la Tête-Noire, il humilia aussi son front coupable, et, agenouillé sur le marchepied de la voiture, fit enfin à son confesseur l'aveu des crimes qu'il allait si cruellement expier.

Cette confession du meurtrier à Dieu, je l'entendis maigre moi, car Benoit la fit à voix très-basse, et crut bien n'être entendu que du pieux ecclésiastique à qui il l'adressait; mais je ne la recueillis pas moins avidement. Le dirais-je? jusque-là j'avais encore admis la possibilité de l'innocence de ce malheureux . Aucune des preuves alléguées contre lui ne m'avait paru offrir ce caractère concluant et décisif qui seul peut légitimer une condamna-

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tion. Selon moi, une obscurité impénétrable avait toujours enveloppé cette affaire, et c'est avec bonheur que j'y avais trouvé l'occasion de douter, pour l'honneur de l'espèce humaine, de la réalité d'un forfait aussi atroce que ce parricide. Je fus cruellement désabusé.

Benoit descendit de la voiture, porté par les aides, et en recommençant à pousser des cris affreux, qui couvraient la voix de l'huissier lisant l'arrêt de mort. On le monta sur l'échafaud, car il ne pouvait se résigner à poser ses pieds nus à terre ; même dans un pareil moment, cette nature énervée se refusait à une légère souffrance physique. Lorsqu'on l'attacha sur la bascule, il était tombé dans un tel état de prostration que son corps n'était plus qu'une machine inerte.

Cette exécution fut encore plus matinale que celle de Désandrieux. Il n'était guère que sept heures et demie d'une froide et brumeuse matinée d'hiver, lorsque la tête de Benoit tomba sous le fatal couperet. Décidément la guillotine avait de plus en plus peur du soleil et fuyait la clarté du grand jour. Mon père me

dît en mourant que depuis l'exécution de madame Du Barry, il n'avait jamais eu d'exemple d'une pareille faiblesse sur l'échafaud.

— Remarque, ajouta-t-il, l'impuissance de la peine de mort; nous venons, certes, devoir un des hommes qui redoutait le plus la mort. Eh bien I cet homme n'avait pas vingt-un ans que déjà il avait commis deux meurtres, en commençant par celui de sa mère. Il faut convenir que le Code pénal a été pour lui un bel épouvantail I

Je n'étais que trop de cet avis. Mon père haussa les épaules et continua :

— La crainte de la mort est un sentiment tout physique qui se rattache à l'instinct de la conservation. Qu'un homme soit malade ou dans un péril visible, de ce moment il aura peur de mourir, mais n'espérez pas l'effrayer et le contenir avec la perspective d'une mort éloignée, problématique, subordonnée à mille chances diverses; si cet homme est un scélérat, la tentation du crime l'emportera toujours sur r appréhension d'un danger aléatoire qu'il se hâtera de conjurer. '

Ainsi finit cette triste affaire, dans laquelle nous trouvions un argument de plus contre la loi barbare dont nous étions réduits à être les exécuteurs.

Je reviens à mon énnmçration des exécutions.

Le samedi, 2 mars 1833, le nommé François Regey^ ancien sergent de ville, condamné à mort, par arrêt de la Cour d'assises de la Seine, du 26 janvier, pour avoir assassiné un sieur Ramus, garçon de caisse, son ami, fut

exécuté à huit heures du matin au rond-point de la barrière Saint-Jacques. C'était le fils du condamné, élève en pharmacie, qui lui avait procuré de l'acide prussique pour commettre cet attentat.

Le lundi, 26 août de la même année^ les nommés Antoine Brette, dit Patu, et Jacques- Edme Piquet, bergers, condamnés à la peine capitale, par arrêt de la Cour d'assises du département de Seine-et-Marne, du 29 mai, pour plusieurs assassinats, incendies et vols, furent exécutés au village de Châtenay, près Montereau, à dix heures du matin. C'étaient deux scélérats très-redoutés dans le pays ; aussi leur exécution avait-elle attiré une foule immense.

Le jeudi, 26 septembre 1833. le nommé Louis-François-Théophile Lemoine , âgé de trente-sept ans, natif de Montagny (Oise), condamné à mort par arrêt de la Couy d'assises de la Seine, en date du 8 août, pour assassinat d'une femme de chambre de madame Dupuytren, fut exécuté au rond-point de la barrière Saint- Jacques. Ce misérable était un néophyte de la nouvelle Église française ; ce

fut M. l'abbé Cbâtel, se disant évêque-primat de cette Eglise, qui l'accompagna au lieu du supplice. Ce qu'il y avait de particulier, c'est que, quelque temps auparavant, Lemoine avait laissé condamner à sa place un innocent, un nommé Gilliard, qui n'avait pris aucune part au crime.

L'année 1834 fut une année de bienheureux chômage ; ce n' est que le samedi , 1 1 j uillet 1835, que nous fûmes appelés à Melun pour l'exécution d'un individu qui se faisait appeler Jean Labourbe, cultivateur, mais dont on n'a jamais pu savoir le véritable nom. Cet homme avait été condamné à mort par la Cour d'assises de Seine-et-Marne, pour crime d'assassinat suivi de vol, commis dans un village près Brie. 11 fut exécuté à Melun, sur la place du Marché-Saint-Jean , à neuf heures et demie du matin.

Le samedi 24 octobre de la même année, le nommé Roch Bélard, âgé de vingt-quatre ans, soldat en semestre, condamné à la peine de mort par arrêt de la cour d'assises de la Seine du 14 août précédent, fut exécuté à huit heures

précises du matin, au rond-point de la barrière Saint- Jacques.

Le samedi, 5 décembre suivant, Jean-Baptiste Lemaire, âgé de quarante-cinq ans, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de l'Oise, du 2 septembre précédent , comme coupable de viol sur sa propre fille et d'infanticide, fut exécuté sur la place du Franc-Marché, à Beauvais, à dix heures du matin.

Au début de l'année 1836 , l'échafaud eut de splendides étrennes dans la double exécution de Lacenaire et d'Avril. C'est au premier de ces deux criminels surtout , qu'il faudrait appliquer cette épithète de lion du crime, que j'ai déjà donnée k Castaing. Jamais, en effet, assassin n'avait si fortement captivé l'opinion publique, jamais meurtrier, dans cette voie qui conduit de la prison à la salle d'assises et à l'échafaud, n'avait été suivi de regards plus curieux et plus enthousiastes, j'allais presque dire fêté de pareilles ovations. Je ne redirai pas les crimes de Lacenaire et de son complice, on les connaît. Le vol pour but, l'assassinat pour moyen, tel avait été le système que s'était

tracé un des hommes qui se soient le plus audacieusement mis en guerre avec la société. Ce système, Lacenaire voulut le mettre largement à exécution en ne frappant que de grands coups. L'assassinat et le vol d'un garçon de banque chargé d'une riche recette, telle est la chimère qu'il poursuivit avec une ténacité incroyable. Le ciel ne permet point la réussite de si coupables spéculations. Plusieurs tentatives répétées sans succès, n'aboutirent qu'à faire tomber les complices de Lacenaire, et bientôt lui-même dans les mains de la justice.

Ce que ce malheureux montra alors de cynisme et d'audace, on ne saurait ie dire. Au lieu de reconnaître dans ses crimes qu'il avouait hautement, la suite de l'entraînement des mauvaises passions , il voulut les rattacher à des principes arrêtés, et se drapant dans les théories d'un matérialisme abject, il prétendit expliquer sa conduite à l'aide de doctrines dont l'expression seule était une sanglante injure à toute morale comme au bon sens. Doué des faniltés dont il eût si bien pu faire un nutro

usage, il revêtit d'une faconde hardie et brillante ses sopliismes éhontés, et parvint à les faire écouter avec complaisance, que dis-je ? il fut fêté et admiré ; on s'arracha sa prose, on se disputa ses vers.

Pourtant Lacenaire n'avait pas toujours été si absolu et si tranchant. A la suite de ses premières fautes, la gangrène n'avait pas encore tout rongé dans cette intelligence maladive, et, comme Asselineau, mais dans un langage bien meilleur, il avait aussi tenté d'expliquer la fatalité de la chute par degrés. Nous extrayons d'un article, qu'il fit paraître dans la Tribune des Prolétaires, le passage suivant :

Un jeune homme se livre à ses passions ; étouffant la voix de riionneur, foulant aux pieds les principes de probité qu'il a puisés dans son enfance au sein de sa famille, mais qui n'ont pas encore eu le temps de jeter des racines bien profondes, il commet un délit. Aussitôt la police s'en empare et le plonge vivant dans ce cloaque nommé Dépôt de la Préfecture. Que rencontrera t-il à son entrée ? Des forçats évadés qui viennent se faire ressaisir à Paris, des forçats qui ont rompu leur ban et quitté le lieu de leur surveillance, des forçats libérés arrêtés en flagrant délit à commettre de nouveaux crimes ; enfin d'autres voleurs, escrocs, filous, par goût, par état, presque de naissance ; race gangrenée, frelons de la société, mauvais sujets incorrigibles,

et qui, pour n'être pas allés au bagne, n'en valent pas mieux et sont depuis longtemps incapables d'aucune pensée honnête, d'aucune action généreuse. Que va devenir notre jeune imprudent au milieu de cette étrange société? C'est là que, pour la première fois, il va entendre résonner le langage barbare des Cartouche et des Poulailler, l'infâme argot ! C'est là que, du consentement même des gardiens chargés de la surveillance du dépôt, il va voir les faveurs, la préséance accordées aux vétérans du crime, aux célèbres du genre ; eux seuls ont le droit reconnu de pressurer, de vexer, de fouiller même tout à leur aise les pauvres diables que mille circonstances peuvent amener momentanément au milieu d'eux. Et malheur à notre jeune homme s'il ne se met bien vite à l'unisson de leur ton, de leurs principes et de leur langage; il est bientôt reconnu pou^r un faux frère et déclaré indigne de s'asseoir à côté des amis ! Alors il n'y a sorte de vexation à laquelle il ne soit soumis, sans pouvoir en aucune manière y échapper ; des réclamations à ce sujet seraient mal accueillies par les gardiens mômes, toujours enclins à protéger les lurons, et ne feraient qu'exciter contre lui la colère du prévôt de la salle qui, d'ordinaire, est un ancien forçat, ainsi que la meute de ses complaisants. Au milieu de ce dévergondage, de ce cynisme de gestes et de propos, de récits horribles et dégoûtants de crimes , le malheureux , pour la première fois , rougit d'un reste de pudeur et d'innocence qu'il avait en entrant ; il a honte d'avoir été moins scélérat que ses confrères; il craint leurs railleries, leur mépris; car enfin, qu'on ne s'y trompe pas, il y a de l'estime et du .mépris jusque sur le banc des galères, ce qui nous explique pourquoi quelques forçats y sont plus à l'aise qu'au sein de la société, de laquelle ils ne peuvent attendre que le mépris, et personne ne consent volontiers à vivre avec le mépris de VI 82

ceux quirentourent. Aussi notre jeune homme, qui le redoute, va prendre exemple sur de bons modèles, sur ce qu'il y a de mieux dans le genre... Il va se former sur leur ton, sur leurs manières ; il va les imiter; leur langue, dans deux jours, il la parlera aussibien qu'eux; alors ce ne sera plviS nn pauvre simple; alors les amis pourront lui toucher la main sans se compromettre. Notez bien que jusqu'ici c'est une gloriole déjeune homme qui rougit de passer pour un apprenti dans la partie. Le changement porte moins sur le fond que sur la forme. Deux ou trois jours au plus passés dans cet égout n'ont pu le pervertir encore tout à fait; mais soyez tranquille, le premier pas est fait; il n'est pas pour s'arrêter en si beau chemin, et son éducation, qui vient de s'ébaucher sous les voûtes de la Préfecture de police, va se perfectionner à la Force, et se terminer à Poissy ou à Mélun.

Quand il n'en était qu'à ces rudiments pliilantropiques, Lacenaire n'avait pas encore goûté le sang; les gritfes du tigre n'étaient pas poussées. Sur les bancs de la Cour d'assises, ce fut une bien autre attitude : le timide libéré qui avait écrit cette espèce d'élégie de la Tribune des Prolétaires, se posa en homme qui avait jeté le masque et qui faisait parade de ses crimes.

Je le répète, ou prêta trop d'attention à ces monstrueuses fanfaronnades, quelle que fût d'ailleurs l'intelligence de celui qui les affl-

chait. On surfit ce meurtrier, cet Érostrate de la morale qui voulait se faire de l'échafaud un piédestal; on lui permit d'emporter dans la tombe sans nom la consolation d'avoir été un personnage célèbre.

Lacenaire et un de ses complices, Avril, furent condamnés à mort le 15 novembre. Tous deux, se pourvurent en cassation ; mais le premier déclara que ce n'était que pour se donner le temps d'écrire ses Mémoires. Eli ! mon Dieu, oui, les susceptibilités qui se sont si vivement effarouchées à l'annonce de la publication des miens , se montraient de facile composition avec ceux du champion de l'assassinat, du faux et du vol. Disons pourtant que les espérances de Lacenaire furent trompées, il ne put terminer sa scandaleuse auto biographie, et pour sauver la triste spéculation de l'éditeur, il fallut que le spirituel écrivain dont j'ai déjà parlé, le disciple de Gall et de Lavater, qui avait si bien, à la table d'hôte de Genève, diagnostiqué la physionomie de Robert Saint- Clair, consentît à écrire les dernières pages de ce livre incroyable.

• On trouvera partout les faits et gestes de Lacenaire pendant le temps qu'il passa à Bicêtre et à la Conciergerie, c'est-à-dire durant l'intervalle de son pourvoi à son exécution. Ce grand homme de la Cour d'assises avait ses Dangeau, ses liistoriographes qui enregistraient jour par jour ses moindres paroles et ses moindres actions. Il a même depuis rencontré son Plutarque dans un noir journaliste qui s'est plu à raconter, en une série d'articles, réunis plus tard en un petit volume, cette légende épique de l'assassinat.

Nous n'en reproduirons aucun détail; ni les élucubrations poétiques par lesquelles Lacenaire occupait ses derniers loisirs, ni le souper de Noël, qui réunit une dernière fois à la même tahle Avril et Lacenaire, qui était deux fois son assassin : la première, en usant de l'ascendant que lui donnait la supériorité de son intelligence, pour pousser ce malheureux au meurtre; la seconde, en le livrant avec une lâcheté cruelle aux rigueurs de la loi, par ses révélations. Nous passons sous silence les scènes d'adieu un peu théâtrales de son départ de

la Conciergerie et de Bicêtre ; l'attitude sce;^tique qu'il affecta de garder pendant qu'Avril écoutait, avec le recueillement d'un chrétien qui se repent, les prières des agonisants, qu'on récita pour eux à la chapelle de la prison ; nous attendions Lacenaire dans l' avant-greffe, où l'on devait procéder à la toilette des condamnés.

Il s'y présenta, Je cigare à la bouche, avec une assurance qui n'était pas exempte d'affectation. Lorsqu'il se fut assis sur le tabouret, il adressa la parole avec aisance aux quelques personnes qui se trouvaient là. Un des aides lui coupa les cheveux, il se laissa faire, et quand ce fut fini, il ne reprit la parole que pour demander le même vêtement qu'il portait à la Cour d'assises. On s'empressa de le lui donner: c'était une redingote qu'il jeta en manteau sur ses épaules.

Après, ce fut le tour d'Avril. Ce dernier ne fit point parade de son assurance comme Lacenaire , mais il montra un sang-froid non moins extraordinaire. Le jour commençait seulement à poindre, et comme on était au mois

de janvier, époque où les matinées sont toujours très-froides, Avril ne put réprimer quelques frissons. Alors parodiant, sans le savoir, le mot célèbre de Bailly :

— Diable ! dit-il, je tremble de froid. On est capable de croire que j'ai eu peur.

Il demanda un petit verre d'eau-de-vie pour se récliaiiffer, un gardien le lui apporta.

— Merci, mon vieux, dit-il. Et il avala le breuvage d'un trait en faisant claquer sa langue.

Lorsqu'on lui eut attaché les pieds et les mains, comme à Lacenaire, il prit congé des personnes présentes par ces mots prononcés avec l'accent d'une grave bonhomie :

— Adieu tout le monde.

On partit; le trajet fut long, car les chemins étaient très-mauvais. M. l'abbé Montés en profita pour faire de derniers et suprêmes efforts afin de toucher l'âme rebelle de Lacenaire. Tout se brisa contre la glace de ce scepticisme réel ou affecté.

Il était près de huit heures et demie du matin lorsque nous arrivâmes. Les condamnés

descendirent d'abord, les confesseurs et nous ensuite. Avril, qui devait être exécuté le premier, embrassa le digne prêtre qui l'assistait, puis il monta d'un pas ferme les marches de l'échafaud. Rendu sur la plate-forme, il se retourna vers Lacenaire et cria d'une voix forte et assurée :

— Adieu Lacenaire! adieu, mon camarade!

Un imperceptible sourire glissa sur la face pâle de ce dernier, qui avança ia tète pour voir tomber celle du malheureux qu'il avait perdu. Le bruit de la chute du couteau ne le lit même pas tressaillir. Il gravit à son. tour les degrés qui le conduisaient à la mort, sans l'aide de personne , et promena un long regard sur la foule, qu'il s'attendait peut-être à trouver plus nombreuse. Nous crûmes qu'il allait parler, mais il vint lui-même se placer sur la planche fatale, toute dégouttante du sang d'Avril.

Le mouvement de bascule s'opéra, je donnai le signal. Mon cœur se serra dans ma poitrine. Je n'avais pas entendu tomber le couperet, je me retournai avec effroi et j'aperçus un de mes aides replaçant une vis que s'était

détachée. La guillotine était fatiguée, elle venait de renoncer sur l'ouvrage. Il y avait longtemps qu'elle n'avait fonctionné deux fois de suite , et tout essoufflée de la première proie qu'on lui avait donné à dévorer, elle s'arrêtait devant la seconde.

Il y eut donc un temps d'arrêt de dix-sept secondes, dix-sept siècles pour moi. Mes yeux se portèrent de suite sur le patient : je le vis cherchant, sans bouger de place, à tourner obliquement la tète dans la lunette pour élever, jusqu'au sommet de la rainure , un regard dans lequel se lisait plus de surprise que d'effroi. Enfin, par un mouvement énergique deTaide Piot, qui faisait l'exécution, le triangle homicide se détacha de tout son poids et mit fin à cette horrible scène.

Voilà la vérité sur la mort de Lacenaire. Je sais bien qu'à l'époque, le journal judiciaire le plus accrédité, publia une version toute différente, qui représentait Lacenaire comme réduit enfin à payer son tribut à la terreur du châtiment; mais ce n'est plus un mystère aujourd'hui, que de hautes influences s'é-

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talent interposées pour obtenir cette altération de la vérité; on cherclie encore à expliquer de diverses manières ce mensonge officiel ; les uns disent que, reconnaissant tardivement que l'on avait eu tort, pour l'exemple, de surfaire ce malheureux, on avait voulu essayer de réparer le mal en le ravalant à ses derniers moments; d'autres, que l'on recula devant l'immoralité d'un tableau qui devait montrer le crime, mourant avec le calme et le stoïcisme de la vertu. Quant à moi, je suis convaincu qu'on n'eut qu'un but : jeter un voile sur l'inefficacité de la peine de mort qui, cette fois encore, se montrait aussi impuissante à punir qu'elle l'avait été à empêcher.

Moins de trois semaines après, le mercredi, 27 janvier 1836, nous remontâmes l'échafaud au même endroit pour un ancien militaire, le nommé Joseph David, âgé de quarante ans, condamné à la peine capitale par arrêt de la Cour d'assises, du 21 novembre précédent, pour assassinat de sa belle-sœur à l'hôtel des Invalides. Il fut exécuté à huit heures et demie du matin, et montra un courage extraordinaire.

Le vendredi, 19 février suivant, nous eûmes une triple exécution, qui rappelait les plus tristes souvenirs du Consulat. Je veux parler de celle de Fiesclii, Morey et Pépin, condamnés tous trois, par la Cour des pairs, à la peine de mort, et Fieschi avec les aggravations particulières aux parricides, pour l'affaire de la machine infernale qui éclata, sur le boulevard du Temple, au moment où le roi Louis-Philippe défilait avec son cortège pour célébrer l'anniversaire du 28 juillet 1830. On se rappelle tous les détails de cette douloureuse catastrophe : le Boi et ses fils miraculeusement échappés à cette pluie de balles ; mais quarante-deux personnes tombant autour d'eux, dontdix-neuf pourneplus se relever. Un maréchal de France, de braves officiers généraux épargnés dans cent batailles, des fonctionnaires, des négociants, d'honnêtes ouvriers, des femmes, des enfants, périssant victimes de cet odieux attentat. L'auteur même de cette criminelle tentative avait failli y succomber, car, lorsqu'on parvint à l'arrêter, il était blessé grièvement par l'explosion de quelques-uns des canons de fusil de son engin

meurtrier. Dès qu'on put constater son identité, on sut que c'était un Corse de bas-étage, appelé Fiescbi, ayant fait tous les métiers, même ceux de transfuge et d'espion, flétri d'une condamnation infamante, réduit à la plus profonde misère et s'étant fait assassin politique par spéculation, en se mettant aux gages de quelques malheureux fanatiques auxquels le régicide ne paraissait pas un crime. Ces fanatiques, Fieschi, fidèle à ses habitudes de trahison, n'eut rien de plus pressé que de les livrer; c'étaient tout bourgeoisement un sellier-bourrelier de la rue Saint- Victor et un épicier du faubourg Saint- Antoine, auxquels vinrent s'adjoindre plus tard un ferblantier, nommé Boinau, et un relieur, nommé Bescher. Voilà an personnel de conspirateurs assez mal recruté pour changer les destinées d'un empire. Je ne raconterai pas les débats si connus de cette affaire. Les souvenirs de Lacenaire étaient encore palpitants. Si Fieschi ne suivit pas un aussi illustre modèle jusqu'à l'apologie du crime, il l'imita au moins dans la persistance et l'acrimonie des révélations ; moins préoccupé de sa propre jus-

tifîcation que d'accuser ses complices, il gagna ainsi les bienveillances de la police, avide de remonter dans cette affaire jusqu'à une initiative plus haute que celle à laquelle elle était arrêtée, et comme le vent était aux scélérats, FiescM eut aussi, dans le public, après Lacènaire, son regain de popularité. Il fut choyé dans sa prison et put, tout à son aise, déployer devant la Cour des pairs un nouveau genre d'éloquence dont les excentricités burlesques firent quelquefois sourire, mais dont certains écarts, empreints de fiel et de haine, soulevèrent aussi le cœur de dégoût. Le résultat de tout ce mouvement fut que Fieschi entraîna avec lui sur l'échafaud deux de ses complices, le bourrelier, un vieillard nommé Morey, âgé de soixante et un ans, et l'épicier, nommé Pépin, à peine âgé de trente-cinq ans et père de quatre jeunes enfants. Boinau ne fut condamné qu'à vingt ans de détention et Bescher acquitté.

Morey était un vieillard malingre et souffreteux, mais il avait une grande âme dans un corps usé. Il conserva, jusqu'à la fin, des

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allures toutes romaines et entendit sa sentence avec l'impassibilité stoïque d'nn Caton.

Pépin, qui avait fait preuve de faiblesse dans les débats, sembla se relever lorsqu'il eut acquis la certitude de son triste sort. Il écrivit une lettre touchante à son avocat et régla ses affaires de manière à ce que sa perte compromit le moins possible les intérêts de sa famille.

Quant à Fiescbi, sa verbosité et sa jactance ne l'abandonnèrent point pendant les quelques jours qu'il passa encore à la prison du Petit-Luxembourg après sa condamnation. Il écrivit aussi à son avocat^ M'' Pasquier^ et à plusieurs personnes. Sa mesquine vanité se complut à occuper le public de lui jusqu'au dernier moment.

Pendant ce temps, on s'efforçait d'arracher à Morey et à Pépin, qu'on supposait avoir obéi à des ordres supérieurs en ourdissant le complot, des révélations qui en fissent connaître les complices mystérieux; l'un et l'autre refusèrent avec une constance inébranlable, soit qu'ils n'eussent point en effet de révélations à faire,

soit qu'ils voulussent rester fidèles à une parole donnée et respecter les secrets de leur parti.

La famille de Pépin fit intercéder auprès du roi; Louis-Pliilippe fit, à ces sollicitations, une réponse admirable :

— Je voudrais avoir payé de mon sang dans cette cruelle journée, dit-il, le droit de faire grâce, mais je me dois à la mémoire et aux familles de tant de malheureuses victimes.

Le 19, au matin, il faisait à peine jour lorsque nous allâmes prendre les trois condamnés à la prison du Petit- Luxembourg. Ils furent amenés l'un après l'autre pour la fatale toilette. FiescM parla beaucoup et avec une animation fébrile ; Pépin se montra calme et résigné; quant à Morey, il resta sombre et austère comme il avait toujours été; on fut obligé, pour lui couper les cheveux, d'enlever un bonnet de soie noire qu'il avait constamment porté sur la tête; Piot voulut aussi couper le col de son gilet, qui lui remontait trop haut sur la nuque; il préféra l'ôter.

— Pourquoi gâter ce gilet? dit-il de l'air

d'un homme qui avait dû beaucoup pratiquer la charité, il est encore assez bon pour le donner à un pauvre.

Au moment de partir, les trois condamnés furent réunis ; Fieschi voulut s'approcher de ses compagnons de supplice, et leur adresser la parole. Pépin lui répondit froidement, mais sans fiel ; Morey se détourna avec mépris.

Nous traversâmes le jardin du Luxembourg dans toute sa longueur jusqu'à la grille de l'Observatoire, et, de là, nous gagnâmes le rond-point de la barrière Saint- Jacques. Un appareil militaire des plus imposants nous y attendait, et de fait, ce n'était pas trop pour contenir la foule que, depuis longtemps, je n'avais vue aussi considérable à une exécution.

Pépin descendit le premier. Jusqu'au pied de l'échafaud, il fut encore sollicité de dire ce qu'il pouvait savoir. Un commissaire de police le pressa de questions, en lui insinuant que, s"il consentait à parler, sa peine serait commuée et il aurait la vie sauve. Pépin repoussa avec noblesse ces ouvertures qui auraient pu, au dernier moment, amollir son courage.

— Je n'ai plus rien à dire, fit-il avec fermeté, et il monta lestement sur la plate-forme, où sa tête tomba la première.

On ne s'était même pas donné la peine d'essayer la même épreuve sur le vieux Morey, on savait d'avance ne pouvoir rien obtenir de cette âme de bronze. Comme il était perclus, les aides furent obligés de le porter en quelque sorte sur l'échafaud , mais les spectateurs les plus rapprochés ne purent se méprendre sur cet incident et attribuer à la faiblesse cette impotence du vieillard. Son regard était ferme, et pas un muscle de son visage n'avait bougé.

FiescM monta le dernier. Louis-Philippe l'avait dispensé d'aller au supplice en chemise, nu-pieds et la tête couverte d'un voile noir, ainsi que l'ordonnait l'arrêt de la Cour des pairs. C'était la seule grâce que le roi se crût permis d'accorder. L'impartialité me force de reconnaître que ce Corse vantard ne parut point faiblir, même à cette heure critique; mais je ne sais pourquoi son assurance, mêlée de forfanterie m'émut beaucoup moins que le cou-

rage simple et digne des deux hommes qui venaient de le précéder.

'Avant de se laisser attacher sur la planche, il jeta à la foule ces paroles emphatiques :

— J'ai dit la vérité en dénonçant mes complices; j'ai rendu service à mon pays; j'ai dit la vérité, toute la vérité 1

Un instant après, le délateur avait rejoint ses victimes, et je me demande si la France gagna beaucoup à ce que cette matinée vît rouler trois têtes au lieu d'une dans le rouge panier de nos exécutions?

Quelques jours après, le 1^^ mars, nous revînmes exécuter le nommé Morin-l'Huissier, âgé de quarante-quatre ans, ancien tapissier, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de la Seine, en date du 15 janvier précédent, pour avoir assassiné et scié en deux une femme de la rue de Richelieu. Cette exécution eut lieu à huit heures et demie du matin.

Le 11 juillet suivant vit encore monter sur l'échafaud un régicide, mais d'une autre trempe que le misérable Fieschi. Celui-ci, appelé Louis Alibaud, était un jeune homme de 26 ans, an-

cien militaire , originaire de Mmes , qui , se trouvant sur le passage de la voiture du roi au moment où elle débouchait d'un guichet du Carrousel pour descendre la rue de Rivoli, avait tiré un coup de feu sur le prince avec une canne armée d'un canon de fusil. Cette fois encore, Louis-Philippe ne fut pas atteint, et, heureusement, il n'y eut pas d'autre victime. Arrêté, séance tenante, par les gardes nationaux qui étaient de service au poste du château, Alibaud ne fit aucune difficulté d'avouer son crime et, au lieu d'en témoigner du repentir, il sembla s'en glorifier. Le procès, envoyé devant la Cour des pairs, fut rapidement instruit, car on savait, à n'en point douter, que quand bien même ce nouvel attentat ne serait point un acte isolé, on n'en apprendrait pas d avantage. L'accusé avait prouvé de suite, par son attitude et son langage, qu'il n'était point de ceux sur lesquels la séduction ou la peur puissent avoir prise. A chaque interrogatoire, il renouvela son aveu d'avoir eu l'intention bien arrêtée de tuer le roi, et revendiqua pour lui seul la responsabilité de cette résolu-

tion, qui lui avait été dictée par son patriotisme et son ardent désir de coopérer à l'émancipation du peuple. Ces réponses furent faites d'un ton ferme et avec une fierté indescriptible.

Non satisfaite d'un crime si flagrant et si franchement avoué, l'accusation eut le tort de vouloir encore employer d'autres armes vis-àvis d'Alibaud. On chercha à suspecter sa moralité, à salir ses antécédents ; on le calomnia dans sa vie privée ; c'était lui ménager une belle défense car, sous tous les rapports, il était inattaquable.

Alibaud avait fait le sacrifice de son existence ; mais il ne voulut pas laisser atteindre son honneur, qu'il ne croyait pas entaché par sa tentative de régicide. Pendant le cours des débats, il réfuta victorieusement toutes les insinuations dirigées contre ses mœurs et sa probité ; mais, lorsqu'il voulut arriver jusqu'à l'apologie de son crime , la hardiesse de ses paroles souleva sur les bancs de la noble Cour un murmure de réprobation devant lequel on le força de se taire. Je ne puis résister au désir d'emprunter au précieux Recueil de M. A. Fou^

quier le compte rendu dramatique de cette audience, qui montra dans tout son joiirla sombre énergie d'Alibaud.

Après la plaidoirie de son avocat, Alibaud, interrogé s'il n'avait rien à ajouter à sa défense, se lève, déploie les feuillets d'un manuscrit ;

« Messieurs les pairs,

» Je n'ai jamais eu l'idée de défendre ma têle ; mon intention était de vous l'apporter lo3'alement, croyant que vous l'auriez prise de môme. Un conspirateur réussit ou meurt; mais moi, réussissant ou non, la mort était mon partage. Je ne voulais pas tomber vivant entre les mains de mes ennemis; de même je n'aurais voulu tirer de ma réussite qu'une mort glorieuse et populaire. Ce n'est donc pas pour défendre ma tête que je jjrends la parole. Vous avez attaqué en moi quelque chose de bien plus cher que la vie, l'honneur : c'est lui que je veux défendre, parce qu'en le défendant je défends aussi ceux qui portent mon nom. Messieurs, l'acte d'accusation n'est empreint que de passion, de fiel et de mensonge... »

Et, fixant sur le procureur général un regard chargé de haine et de mépris : « On m'a attribué, s'écrie-t-il, des inclinations basses ! Il ne manquait plus que de me présenter comme un de ces intrigants éclos au soleil de juillet.

» Pour moi, en juillet 1830, j'étais militaire et en garnison à Paris. Ja quittai la cause de Charles X pour embrasser celle du peuple. Voilà tout ce que j'ai demandé à cette révolution, et c'est pour cela sans doute qu'on lit

dans votre acte d'accusation que je suis dévoré de cupidité sans avoir assez de cœur pour travailler à la satisfaire...

y> Le droit des hommes contre la tyrannie est personnel. Lorsqu'un prince viole les constitutions du pays, et qu'il se met au-dessus des lois, les hommes ne sont pas obligés, mais ils sont forcés d'obéir. Alors on repousse la force par la force.

» J'avais, à l'égard de Philippe I", le même droit dont usa Brutus contre César. (Violente interruption.)

» On m'a appelé assassin : d'accord. Mais on m'a appelé lâche. J'en juge autrement, messieurs les pairs.

» Lorsque j'ai attaqué le roi, il était défendu par plus de soldats que' n'en eut Napoléon pour reconquérir son trône. Le roi gouvernant est responsable de tous les actes qui émanent du pouvoir; le roi mettant Paris en état de siège, se met dans le même cas qui a fait condamner, par la Chambre des pairs, l'ex -ministre Polignac. Pauvre peuple! Tu te laisses mettre au bât et tu baisses les oreilles; bientôt, tu tendras le dos aux coups de bâton, car on y viendra. Le régicide est le droit de l'homme qui ne peut obtenir justice que par ses mains. » (Violents murmures sur les bancs de la pairie.)

M. le président Pasquier, après avoir consulté du regard l'assemblée, dit : « Je ne puis vous laisser continuer un pareil langage. Asseyez-vous. »

Alibaud, d'une voix émue : « Vous demandez ma tête, c'est à moi de la défendre ! «

Il est pâle; son corps est agité d'un tremblement convulsif ; il reste debout, l'œil fixé sur l'œil du président. Deux gardes municipaux prennent l'accusé par les épaules et le forcent à s'asseoir. Il se rassied, se calme par un violent effort sur lui-même, et confie son manuscrit à M' Ledru.

M. LE Président, il M" Ledru. — Vous ne pouvez conserver ce papier, défenseur; ce sont des pièces au procès; elles doivent être déposées au greffe.

M° Ledrl'. — Je les reçois, monsieur le président. La Cour peut s'en rapporter ù ma discrétion et à ma prudence.

M. LE PRÉSIDE^'T, avec vivacité. — Remettez cette pièce au greffier.

M° Ledru donne le manuscrit, avec une sorte d'hésitation, à M. Sajou, chef des huissiers. Celui-ci s'empresse de le confondre avec les autres pièces du procès.

M^ Bonjour se lève ; Alibaud le saisit ù l'épaule.

— Ah ! pardon, lui dit- il, votre but est do demander pour moi grâce ou pitié. Non, non; je ne veux inspirer d'autres sentiments que la haine à mes ennemis et l'estime à quelques citoyens.

Après une courte réplique de M. le procureur général, Alibaud, interrogé s'il a quelque chose ù ajouter pour sa défense, redemande son manuscrit. On le lui rend. Il en lit quelques phrases plusieurs fois interrompues par le président : « Le régicide est une éternelle nécessité que j'ai dû subir... La source de mes malheurs est dans le roi qui gouverne la France.... la corruption dans ceux qui gouvernent les autres... «

Sur la réquisition formelle du ministère public, la parole lui est retirée, et la Cour rend un arrêt qui le condamne à la peine des parricides.

Alibaud fut donc conduit au supplice en chemise, nu-pieds et la tète couverte d'un voile noir. Pendant cette cruelle et dernière scène

OÙ nous lui donnions si tristement la réplique, son mâle courage ne se démentit pas un seul instant; comme on était dans la belle saison, on put fixer pour son exécution une heure trèsm'atinale. Il n'était pas encore cinq heures, en effet, lorsque nous arrivâmes au rond-point de la barrière Saint-Jacques, où nous trouvâmes un appareil militaire aussi considérable que celui qui avait été déployé pour Fieschi.

Alibaud monta sur l'échafaud bravement, sans forfanterie, avant de se livrer aux aides, il s'avança du côté des spectateurs du sanglant dénoûment de ce triste drame et dit d'une voix ferme :

— Je meurs pour la liberté et l'extinction de l'infâme monarchie.

Puis la hache s'abattit sur la tête de ce malheureux jeune homme, bien coupable sans doute, mais à qui la hideuse figure de Fieschi, exécuté si peu de temps auparavant, à la même place servait tellement de repoussoir qu'en France où l'on aime le courage, on s'apitoya sur le sort de cette nouvelle victime du fanatisme politique qui avait supporté avec une

héroïque fermeté, il faut bien le reconnaître, toutes les épreuves de sa situation.

Revenons à ma triste énumération, le jeudi. 4 août 1836, exécution sur le rond-point de la barrière Saint- Jacques, àliuitlieuresdumatin, du nommé Benito Pereira, espagnol, ancien dominicain, âgé de trente-huit ans, condamné à mort, le 31 mai précédent par la Cour d'assises de Paris, pour assassinat suivi de vol sur la personne de l'abbé Ferer, autre prêtre espagnol qui lui avait donné l'hospitalité. A partir du supplice d'Alibaud, je confiai, avec l'assentiment de mon père, le gouvernement de la guillotine à un de mes aides nommé Piot, et je n'assistai plus réellement aux exécutions que pour les légaliser par ma présence. Mon père était vieux; moi fatigué de tout ce sang versé, et je cherchais à en isoler ma pensée le plus possible.

Le samedi, 24 septembre 1836, exécution à dix heures du matin, sur la place du Franc- Marché, à Beau vais, de Jean-François Geoffroy, dit Batardy , condamné à la peine capitale pour assassinat suivi de vol.

Il n'y eut qu'une seule exécution durant toute l'année 1837, et ce fut encore à Beauvais. Elle eut lieu, le 18 octobre, sur la même place et à la même heure que celle de l'année précédente, mais il y avait cette fois deux patients : le nommé Louîs-Sébastien Caillotte , condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de l'Oise, du 29 août précédent, pour crime de parricide ; et le nommé Jean-Pierre-Élie Guillot condamné à la même peine, par arrêt de la même Cour, du 3 septembre, pour avoir assassiné sa sœur par jalousie.

Nous retournâmes encore à Beauvais le samedi, 17 février, de l'année suivante, pour y exécuter, toujours au même endroit et à la même heure, le nommé Jean-François Toutes, terrassier, âgé de 24 ans, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de l'Oise, pour assassinat de deux personnes, suivi de vol.

Le samedi, 21 juillet suivant, exécution à Paris, à huit heures du matin, sur le rondpoint de la barrière Saint-Jacques, du nommé Victor Jardin, condamné à la peine de mort, par arrêt de la Cour d'assises, en date du 14 pré-

cèdent, pour avoir assassiné une domestique, rue des Petites-Écuries. Comme tant d'autres que j'ai déjà cité, Jardin ne voulut même pas se pourvoir en cassation.

Le jeudi, 2 août suivant, exécution du nommé Jacques-François Lamy, dit Théophile, condc^mné à mort par la Cour d'assises de Seineet-Oise, le 20 mai précédent, pour avoir, de complicité avec ses deux fils, assassiné lé sieur Levacher, vieillard de quatre-vingt et un ans, au hameau de Mousseau, près Chevreuse; les deux iils avaient été condamnés aux travaux forcés à perpétuité, le père fut exécuté, à midi, sur la place du Rond-Point-Saint-Antoine.

Le jeudi, 20 septemlore suivant, exécution, à huit heures du matin, sur la place Saint- Jean, à Melun, du nommé Nicolas-Etienne Desfourneaux, âgé de cinquante-trois ans, marchand quincaillier, demeurant à Fontainebleau, condamné à mort le 24 août, par la Cour d'assises de Seine-et-Marne, pour crime d'empoisonnement sur la personne de sa femme. Cette exécution avait attiré une affluence considérable d'habitants de Fontainebleau.

Le lundi, 29 octobre suivant, exécution, à huit heures du matin, à Versailles, de Jean- Baptiste Guillon , garçon boucher , âgé de vingt ans, et d' Aimé-Benjamin Michel, condamnés tous les deux à la peine de mort pour ■ crime d'assassinat.

Samedi, 15 décembre suivant, exécution, à huit heures du matin, au rond-point de la barrière Saint-Jacques , de François- Alexandre Perrier, âgé de vingt-quatre ans, typographe, demeurant rue Transnonain, n° 12, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de la Seine, du 31 octobre, pour tentative d'assassinat sur deux dames habitant la maison où son père était portier. Ce fut le premier condamné à mort qui partit de la prison de la Roquette. Il faisait un froid si piquant que, pendant le trajet, ce malheureux grelottait et tremblait de tous ses membres; je lui mis mon manteau sur les épaules : il mourut avec courage et résignation.

Il n'y eut aucune exécution ni à Paris, ni en province, pendant toute l'année 1839.

Nous ne remontâmes l'échafaud que le

samedi 29 février 1840, pour exécuter, à sept heures et demie du matin, sur la place Saint- Jacques, le nommé Louis-Augustin Lobert, dit Dordoit, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de la Seine, du 22 précédent, pour tentative d'assassinat et de vol, rue du 29 Juillet. Ce fut encore un condamné qui refusa de se pourvoir en cassation.

Le lundi, 28 décembre 1840, exécution au même endroit, à neuf heures du matin, du nommé Jean Charles, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de Paris, du 14 novembre, pour avoir assassiné, dans l'île Louviers , sa maîtresse , une fille surnommée la Belle-Blonde.

Le samedi, 13 février 1841, exécution à neuf heures du matin , sur la place du Franc- Marché, à Beauvais, du nommé Pierre Goutier ou Gauthier, âgé de 57 ans, condamné à mort par la Cour d'assises de l'Oise.

Le lundi , 3 1 mai 1 841 , nous prîmes à la prison du Petit-Luxembourg, le nommé Emmanuel- Marius Darmès, frotteur, âgé de 43 ans, né â Marseille, et demeurant ci-devant à Paris, rue

de Paradis-Poissonnière, 41. Il avait été condamné à la peine des parricides, l'avant- veille, par arrêt de la Cour des pairs, pour avoir tiré un coup de fusil sur le roi, le 15 octobre de l'année précédente.

Comme on le voit, l'instruction du procès de Darmès avait été longue et minutieuse ; on commençait à s'effrayer de ces tentatives d'assassinat si répétées sur la personne du roi; mais, cette fois encore , comme dans les deux affaires antérieures, malgré les lenteurs calculées de la procédure, on ne put arraclier à l'accusé aucunes révélations metatnt à même de remonter jusqu'à la source de tous ces complots renaissants. Darmès se renferma dans un silence absolu, et montra une énergie et une volonté au-dessus de sa condition. Conduit au supplice en chemise, nu-pieds et la tête couverte d'un voile noir, qui n'avait pas servi depuis Alibaud, il semblait avoir trouvé dans les plis de ce voile le courage dont avait fait preuve son prédécesseur.

Le samedi, 20 novembre suivant, exécution sur la place du Franc-Marché, à Beauvais, du

nommé Antoine-Nicolas Marot, âgé de 24 ans, boucher, né à Sennevières, demeurant à Chelles (Oise), pour crime d'empoisonnement sur un sieur Negosvi.

Le lundi 29 août de l'année suivante, exécution, à neuf heures du matin, sur la place publique de Melun , du nommé Pierre-Philéas Berger, âgé de vingt -huit ans, né et demeurant à Comblaville, canton de Brie -Comte- Robert, condamné à la peine des parricides, pour avoir assassiné son père. Ce misérable avait entendu prononcer sa sentence sans frémir.

— Tant mieux, s'était-il écrié, j'aime mieux mourir que de rester toute ma vie dans les galères.

Le jeudi 9 février 1843, exécution, sur la place Saint- Jacques, à huit heures du matin, du nommé Victor Vallet, dit Délicat, débardeur, âgé de vingt-quatre ans, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de Paris, du 30 octobre précédent, pour avoir, de complicité avec un autre individu, assassiné et volé tm malheureux cocher de cabriolet, appelé

Cataigne. Le complice de Vallet, Chaiies- Louis-Joseph ^lirault , avait aussi été condamné à mort, mais sa peine fat commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.

Le vendredi 22 mars suivant, exécution, à huit heures du matin, sur la place Saint-Jacques, des nommés Frédéric Depré et Joseph Norbert, condamnés le 31 janvier précédent, pour un assassinat suivi de vol^ commis dans dans la ruelle des Paillassons.

Le lundi 6 novembre suivant, exécution à Versailles, à huit heures du matin, de Clo vis- Joseph Béliard, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de Seine-et-Oise, pour assassinat suivi de vol, commis à Saint-Cloud, sur une femme et son enfant.

Le jeudi 80 novembre suivant, exécution, à huit heures du matin, place Saint- Jacques, du nommé Henri Salmon, âgé de vingt-deux ans, condamné le 30 septembre précédent, pour avoir assassiné dans le bois de Vinceimes^ un individu appelé Sèchepine. On sait que depuis quelque temps je laissais à Piot le soin de pourvoir à tous les détails de l'exécution, à ma

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