‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 5)Chapitre 24 sur 27 · ULBACH · texte numérisé non relu

ULBACH

jamais ; mais si je la retrouve là-haut, croyezvous qu^elle me pardomie?

Le malheureux était plus préoccupé du pardon de sa victime que du jugement de Dieu.

Avant de monter à l'échafaud, il baisa le crucifix et récita une prière que M. Tabbé Montés lui fit répéter mot à mot, car il était si ignorant des choses religieuses qu'il n'en connaissait aucune.

A quatre heures précises, le couteau s'abattait sur la tète de cet assassin par amour.

Plusieurs des témoins entendus dans Taffaire, déposèrent qu'Uibach avait eu le pressentiment de sa fin tragique, et que lorsque son fatal amour conmiença de lui faire éprouver les tortures de la jalousie, il dit plusieurs fois :

— Je n'y résisterai pas, je sens que je mourrai sur Téchafaud. #

Une autre fois, entendant un crieur public qui vendait dans la rue un arrêt de mort, avec les détails du crime pour lequel cet arrêt avait été rendu, il dit encore :

— Voilà pourtant ce qu'on va faire bientôt pour moi !

458 MBS BXÉCUTIONS

Et contrefaisant aussitôt la voix de cet homme, il se mit à crier aussi :

— Achetez pour un sou la condamnation à mort d'Honoré-François Ulbach, le récit de l'assassinat qu'il a commis, tout ça pour un sou.

Que penser d'un pareil averti qui ne s'arrête pas devant la tentation du crime? Que penser surtout de l'influence terrifiante du châtiment établi pour le retenir, en lui inspirant un effroi salutaire.

L'exécution d'Ulbach fut la dernière de Tannée 1827, qui en avait compris huit, tant h Paris qu'en province, dont une double à Provins; deux de plus qu'en 1825, cette année que j'avais déjà trouvée si chargée. Notre sanglant emploi n'était point une sinécure.

C'est au commencement de Tannée 1828 qu'eut lieu Texposition de Tabbé Joseph C!ontrafatto, prêtre, né à Pîazza, en Sicile, condamné par arrêt de la Cour d^assises de Paris, en date du Ift octobre 1827, aux travaux forcés à perpétuité, à une heure de carcan et à être flétri des lettres T. F. sur l'épaule droite, pour

crime d'attentat à la pudeur sur une petite fille de cinq ans, étant ministre du culte catholique.

L'attitude de ce malheureux ecclésiastique fut pleine de convenance et d'humilité chrétienne, sans exclusion de dignité. La foule amassée autour des poteaux Taccablait d'invectives et d'outrages.

— Pardonnez-leur, Seigneur, car ils ne savent ce qu'ils font I répétait-il sans cesse, les yeux modestement baissés et d'une voix douce et onctueuse à laquelle son accent italien prêtait un certain charme.

Indigné des lâches et grossières injures de cette vile multitude, animée de la stupide prôtrophobie qui était la maladie de l'époque, je m'approchai un instant du pauvre abbé, et lui dis :

— Ck)urage et patience , monsieur , vous serez bientôt débarrassé de tous ces gens qui n'ont pas de cœur.

— Comment oserais-je me plaindre, mon ami, répliqua-t-il , d'être au carcan, lorsque notre divin Sauveur fut mis sur la croix ?

CONTRAFATTO 461

C5ontrafatto avait le rayon de Tinnocence dans le regard ; du jour même de son exposition date la sympathie qu'il inspira à deux pieuses femmes, la mère et la fille, qui, comme Henriette Legros pour Latude, se vouèrent sans relâche à Tœuvre de sa délivrance. Par un de ces étonnants retours des choses d'ici-bas, elles trouvèrent un actif et énergique auxiliaire dans l'avocat de la partie civile, qui avait contribué à le faire condamner. Depuis cette condamnation, de puissants doutes sur la culpabilité de Contrafatto étaient venus assaillir cet avocat, W Ch. Ledru, fils d'un ami de Lesurques, et par conséquent plus enclin que tout autre à s'effrayer de la gravité des erreurs judiciaires. M® Ledru acquit la conviction que Contrafatto avait été calomnié, que la mère de la petite fille dont ce malheureux aurait abusé était ellemême une femme de moralité douteuse, que les témoins avaient déposé avec partialité, en haine de l'habit de l'accusé. Dès lors, il n'épargna au cunes peines ni démarches pour réparer le malheur dont il se reprochait d'être cause. Des adoucissements successifs furent apportés au

402 MBS EXÉCUTIONS

sort de Contrafatto, et enfin , après dixHsept ans passés au bagne y ce malheureux prfttre recouvra la liberté. Son généreux libérateur, compromis par l'ardeur et Texcès de son zèle, laissa sa robe d'avocat dans cette affaire : entraîné, pour compléter la réhabilitation de celui qu'il considérait comme sa victime, à des déclarations qui furent trouvées imprudentes, une décision, peut-être bien sévère vis-àr-vis du fils d'un des témoins de Taffaire Lesurques, prononça sa radiation du tableau des avocats. Il ne lui resta que la consolation d'avoir réparé, autant qu'il l'avait pu, le mal qu'il s'accusait d'avoir fait.

Si le faible gouvernement de Louis-Philippe avait si longtemps hésité à rendre la liberté à Cîontrafatto, ce n'était point, comme on devrait le supposer, devant les inconvénients de parsdtre reconnaître une erreur judiciaire, inconvénients réels, bien qu'ils ne doivent jamais entraver ime œuvre de justice : c'était, il faut bien le dire, dans la crainte de froisser cette haine anticléricale dont la partie la moins saine de notre population n'est pas encore

MBS EXÉCUTIONS 463

guérie, et dont les exigences étaient inscrites au cahier des charges de la monarchie de Juillet. Félicitons-nous de ce que les clameurs de ces vieux ennemis de TEglise, si prompts à l'accuser d'une intolérance dont ils donnent eux-mêmes d'éclatants exemples, seraient aujourd'hui impuissantes à peser sur les résolutions d'im gouvernement fort qui ne compterait pas avec ces aberrations de parti.

Cinq mois après l'exposition de Contrafatto, le 28 juin, nous revînmes aux plus cruelles nécessités de notre emploi par l'exécution de Nicdas Roch, dit Petit-Jean , âgé de vingthuit ans, terrassier , né à Belle-Isle-en-Mer (Morbihan), condamné à mort, par arrêt de la Cour d'assises de la Seine du V^ mai précédent, pour avoir assassiné, sur la route de Clignancourt à Saint-Ouen, un nommé Raget , et lui avoir soustrait une somme d'argent, une dinde et un torchon. Il fut exécuté sur la place de Grève, à quatre heures du soir.

Le 28 octobre suivant, exécution à Versailles de deux femmes pour deux affaires différentes : Rosalie-Gabrielle Jallaguier, veuve Pitra, con-

damnée à la peine de mort par la Cour d'assises de Seine-et-Oise ponr avoir empoisonné son mari , et Angélique-Catherine Darcy, âgée de trente-six ans, condamnée par la même Cour au supplice des parricides, pour avoir étranglé sa mère dans une étable. Cette double exécution se fit sur la place du Vieux-Marché, de midi à une heure. La mauvaise épouse se montra calme et résignée ; mais la mauvaise fille poussa des cris qui ressemblaient à des imprécations, d'autant mieux que, conmie parricide, elle dut subir l'amputation du .poing avant d'avoir la tête tranchée. Mon père avait inventé, pour cette complication de supplice, heureusement assez rare, im appareil qui, en fixant le poignet du patient, y comprimait assez la circulation du sang pour engourdir la sensibilité. La douleur devait donc être sur le moment moins vive qu'on ne serait tenté de le supposer, et il ne s'écoulait pas entre cette amputation et la décollation un intervalle de temps assez considérable pour que la sensibilité pût se réveiller Toutefois, Catherine Darcy poussa des hurlements affreux ; mais comme

MBS EXÉCUTIONS CD

elle avait eu à peu près la même attitude pendant tout le trajet, il est plus vraisemblable d'attribuer cette recrudescence de fureur à sa nature violente et à la rage de sa situation qu'à la souffrance physique.

Le .13 juin 1823, nous exécutâmes, à quatre heures, sur la place de Grève, un Belge, nommé Philippe-François Debacker, âgé de 46 ans, tailleur d'habits, né à Malines , condamné à la peine capitale, par arrêt de la Cour d'assises de Paris, du 6 juin précédent, pour avoir assassiné sa msdtresse et une autre femme, chez laquelle elle travaillait. Debacker n'avait pas voulu se pourvoir en cassation; il fut donc exécuté le septième jour qui suivit sa condamnation.

Treize jours après, c'est-à-dire le 26 du môme mois, nous fûmes encore mandés à Versailles pour l'exécution d'un nommé François Blonde, charron, âgé de 40 ans, condammé aussi à la peine capitale, par arrêt de la Cour d'assises du département de Seine-et-Oise, pour crime d'assassinat. Il fut exécuté, à midi précis , sur la place du Vieux-Marché.

406 MBS EXÉCUTIONS

Comme Debacker, Blonde n'avait pas voulu se pourvoir en cassation. Voilà encore deux exemples bien rapprochés du peu d'eflBroi que produit la peine de mort sur les natures portées au crime.

Pour abréger cette nomenclature, je vais me borner à transcrire sous leurs dates toutes les exécutions, en ne donnant des détails que pour celles qui en comporteront de particuliers.

Le 5 août 1829, Pierre-Augustin Bellau, charcutiôr, âgé de trente-trois ans, demeurant à Paris, rue Saint-Jacques, n® 7, condamné à la peine capitale par arrêt de la Cour d'assises de Paris, du 15 juin, pour tentative d'assassinat sur la personne de Catherine-Angélique Lepeintre, sa femme fut exécuté à quatre heures, sur la place de Grève. Le crime de cet homme avait fait une profonde sensation à Paris, et surtout excité l'indignation particulière du sexe de la victime. Pendant le trajet de la Conciergerie au lieu du supplice, il fut poursuivi par les huées des femmes de la halle, qui étaient accourues en foule sur son passage.

Le 5 septembre de la même année, Pierre-

Nicolas Boucherot, cultivateur, âgé de vingthuit ans, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de l'Oise, du 17 juin , pour crime d'assassinat fut exécuté sur la place de Beauvais, à midi.

Le 3 décembre suivant, Victor-Alphonse Daumas-Dupin, condamné à la peine capitale, par arrêt de la Cour d'assises de Paris, du 31 octobre précédent, pour avoir assassiné et volé, de complicité avec un autre individu, les époux Prudhomme, aubergistes à Attainville, fut exécuté à quatre heures, sur la place de Grève. Ce malheureux avait déjà été condamné à mort pour le môme fait par la Cour d'assises de Seine-et- Oise, mais l'arrêt ayant été cassé pour défaut de forme, il fut renvoyé devant la Cour d'assises de la Seine qui, comme on le voit, ne se montra pas moins sévère. Daumas-Dupin sor^ tait de la ligne des criminels patibulgires , c'était une sorte de gentleman que son origine et son éducation auraient dû préserver d'une telle fin. U mourut avec courage et fermeté. Son complice contumax, sur qui il avait dans sa défense essayé de rejeter la plus grande

ACS MES EXECUTIONS

part de la responsabilité de cet odieux forfait, s'était jusque-là dérobé à toutes les recherclies de la justice. On verra toutàTheureque, quoiqu'il fût parvenu à passer à l'étranger, il n'échappa point à l'expiation.

Le 27 janvier 1830, les nommés Jean-Baptiste Guérin, Jean-Louis Bardon et Louis Chandelet, condamnés à la peine de mort, par arrôt de la Cour d'assises de la Seine, en date du 30 novembre de l'année précédente, comme convaincus d'assassinat suivi de vol, sur la personne du nommé Berger, âgé de quatre-vingts ans, portier de l'hôtel Vaucanson, rue du Chaume, furent exécutés à quatre heures, sur la place de Grève. Les deux premiers montrèrent de la résignation et reçurent les consolations de la religion; mais Chandelet, neveu de la victime, affecta jusqu'au bout le plus incroyable cynisme. Pendant tout le trajet de la Conciergerie à la Grève, il ne cessa de chanter des chansons obscènes et vit tomber les tètes de ses complices sans interrompre ses impudiques refrains.

Le 9 février suivant, André Lepauvre, âgé

d'environ 50 ans, condamné à mort par la Cour d'assises de Seine-et-Oise, pour avoir assassiné son oncle dont il était héritier, fut exécuté à midi , sur la place du Vieux-Marché, à Versailles.

Le 26 du môme mois , exécution, au môme lieu et à la môme heure, du nommé Auguste- Eugène Poteau, condamné aussi à la peine capitale, par la môme Cour, pour tentative d'assassinat.

Le 22 juillet suivant, le nommé Jean-Pierre Martin, condamné à la peine de mort, par arrêt de la Cour d'assises de la Seine, du 26 mai, pour assassinat suivi de vol, commis au bois de Boulogne, fut exécuté à quatre heures, sur la place de Grève.

Ce fut la dernière tête tombée sous la Restauration, et la dernière aussi qui roula sur la place de Grève. Quelques jours plus tard, une grande révolution s'accomplissait, et si, moins bien inspirée que celle de 1848, elle ne songea pas de suite à s'attaquer directement à la peine de mort en la supprimant au moins en matière politique, toujours est-il qu'elle eut aussi

dO MES EXÉCUTIONS

son moment d'hésitation au sujet de cette loi barbare qui ensanglante nos Codes, A la fin de 1830 et pendant toute Tannée 1831, il n'y eut pas une seule exécution capitale à Paris. Enfin la guillotine, heureusement bannie de la place que venait d'illustrer la victoire du peuple, fut reléguée au rond-point de la barrière Saint- Jacques, c'est-à-dire à l'extrémité de la ville, et dans le quartier des choses malsaines, sur lesquelles la pudeur ne saurait jeter im voile Irop épais.

Comme je viens de le dire, il n'y eut donc point d'exécntîon capitale à Paris en 1831 ; mais il n'en fut pas tout à fait ainsi pour la province. Il y en eut encore malheureusement trois dans le ressort de notre juridiction, La première fut à Versailles, pour le complice de Daumas-Dupin, Jean-Baptist6*Élie Robert dit

m MES EXÉCUTIONS

Saînt-eiair, ancien commis aux vivres, forçat évadé, âgé de quarante-quatre ans. Ce mal heureux, après le meurtre des époux Prud- *ijp? homme, était parvenu à s'enfuir à l'étranger. ^ , n ftat arrêté à Genève, en vertu d'un traité '^^^'extradîtion wiangé entre la république helvétique et le gouvernement français.

Les circonstances de^ son arrestation sont assez singulières pour mériter d'être rapportées. Robert Saint-Clair dînait un soir, à Genève, à la même table d'hôte qu'un de nos écrivains distingués qui a touché avec bonheur à tout et était, à cette époque, particulièrement épris de l'étude intéressante de la phrénologie et de laphysiognomonie, deux sciences alors fort nouvelles et encore plus à la mode. Comme l'écrivain en question est un des plus aimables causeurs qu'il puisse être domié d'entendre, il amusait fort ses commensaux par les piquants aperçus qu'il développait devant eux. Seul, Robert Saint-Clair se montrait fort incrédule, et j'ajouterai même peu disposé à trouver de son goût une science qui pemùt de deviner BUT le visage d'un individu ou sur la confor-

ROBEBT SÀINT-CLAIR fT3

mation de son crâne ses penchants les pins secrets. Il haussait donc les épaules aux théories les plus ingénieuses de notre écrivain, et manifestait même d'une façon presque incii son mécontentement de voir la conyersatilS engagée sur un pareil ^et, De son .4fP^ l'écrivain piqué examinait attentivement cet auditeur récalcitrant, quand il parut tout à coup frappé par une idée que lui avait suggérée cet examen. Interpellant alors directement Saint-Clair :

— Vous paraissez douter, monsieur, de ce que j'avance, lui dit-il ; eh bien, voulez-vous me permettre de vous en doimer une preuve en me permettant de vous dire ce qu'annoncent les traits de votre visage?

— Faites, répond Robert avec un mélange d'humeur et d'embarras.

— La fouine pour l'astuce, le loup pour la férocité, répliqua tout aussitôt Técarivain.

Le diagnostic n'était pas flatteur. Saint- Clair tressaillit, et, comme il s'était fait passefr pour un ancien militaire, on s'attendait à le voir répondre par une provocation à ce singur

m VB8 SXÉCUTIONB

lier compliment. Il n'eu fut cependant rien, et, jusque la fin du repas^ quoiqu'il parût en proie à une sourde irritation, il garda le silence. ,]]|BYanQant les autres convives, il s'était déjà levé de table pour se retirer, lorsque des geur* éKlfOBB entrèrent dans la salle en priant les vtyageurs d'exhiber leurs passe-ports. Il mon* tra le sien comme toutes les personnes présentes; mais, bien qu'il parClt parfaitement en règle, le signalement se trouvoit si conforme à celui du forçat évadé, de l'assassin en fuite reoberché sur la demande des autorités françaises, qu'il dut suivre le brigadier de gendaiv merie auprès de la police du lieu. Là, son identité fut constatée et aussitôt après il fut dirigé . sur la France.

Robert Saint-Clair n'eut point, comme son prédécesseur sur l'échafaud, la lueur d'espoir qne donne un moment, au condamné, l'admission de son pourvoi. Traduit immédiatement devant la Cour d'assises de Seine-et-Oise, il "^fyi bien et dûment condamné à mort par un wèt inattaquable. Il fut exécuté, le9 juin 1831 , sur la place du Vieux-Marché, à Versailles, à

MBS EXÉCUTIONS A5

une heure et un quart, n n'avait ni râégance, ni la distinction de Daumas-Dupin, mais^ comme lui, il sut mourir avec courage.

Je reprends la suite des exécutions ordi<^ naires.

Le samedi, 11 juin 1831, le nommé Jaii^ Baptiste Bussart, ftgé de trente-trois ans, joéic^ vreur en chaume, condamné à mort par arrêt de la Ck)ur d'assises de l'Oise, du 11 mars précédent, pour assassinat, suivi de vol, fut exécuté à midi sur la place de Beauvais. Le lundi, 18 juillet suivant, Antoine Huart, condamné aussi à la peine capitale par arrât delà même CJour, en date du 16 mars précédent, également pour assassinat suivi de vol, subit le même sort à six heures du soir, sur la place publique de Ck)mpiègne.

Ce n'est que le vendredi, 3 février 1832, après une interruption de dix-huit mois, que nous remont&mes l'échafaud ik Paris. Ce fut, cette fois, au rond-point de la barrière Saislr Jacques, comme je l'ai dit plus haut. L'exécafek tien eut lieu à neuf heures du matin, et le ùosÊ^ ^' damné vint directement de Blcètre au lieu du

m MBS EXÉCUTIONS

supplice, dans une voiture {esmée. On n'osa plus promener dans les rues, et spus les yeux du vainqueur de 1830, le Mdeux tombereau qui avait été si longtemps le ohstt des suppliciés. Le patient était, cette fois, un nommé Mané- Philippe Desandrieux, ftgé de soixant&quatre aaS| condamné à mort par la Cour d'assises de la Seine pour avoir tenté d'assassiner et voler un vieillard qui habitait rue Taramie. L'arrêt était du 30 septembre de l'année précédente, il y avait donc plus de quatre mois que la tête de ce malheureux vacillait sur ses épaules. U n'avait pas été sans apprendre, au fond de sa prison, que ce long sursis venait de ce qu'on délibérait sur la question de l'abolition de la peine de mort. Lorsqu'on se décida enfin à l'extraire de son cachot pour le conduire à l'échafaud, quelques voix généreuses s'élevèrent pour demander si, malgré son crime, il n^ avait pas quelque inhumanité à faire périr jiijL homme dont on avait autant prolongé jlfagonie en la leurrant de trompeuses espéitences.

Le vendredi, 13 juillet 1882, le nommé Jean-

BENOIT m

Baptiste-Charles Bouland , condamné à mort par arrêt de la Coiir d'assises de Seine-etOise, en date du 16 février précédent, pour crime d'assassinat, fut exécuté à midi, sur la place du Vieux-Marché, à Versailles.

Le jeudi, 30 août suivant, ce fut le tour d'tin jeune mais bien grand criminel, dont la tra^ gique affaire avait eu un immense retentissement : Nicolas - Théodore- Frédéric Benoit, fils d'un honorable juge de paix des Ardennes, appelé à rendre compte, devant la justice, de deux meurtres commis èi dix-huit mois de distance, le second pour assurer l'impunité du premier.

Je renvoie aux intéressantes Cames cé^ Ubres de M. A. Fouquier, ceux qui voudront connaitre les détails de cette affaire, une de celles qui misent le mieux en relief les mous» traosités de^ certaines natures dépravées. H nous suffira de dire que le premier des meur^ très imputés à Benoit, était celui de sa pioftft mère qu'il aurait égorgée pour voler uii j^jj^ contenant 4,000 fr, en pièc^ d'or. Le criajjjlf ■ était si horrible, que lorsqu'il fut commis ,

m ME8 E3|:ÉCUTI0NS

les soupQons ne 8e portèrent point 8ur le véiitable coupable; on recula devant cette pensée qu'un jeune homme de dix-neuf ans^ issu d'une £amille honorable, élevé libéralement, ait pu, au début de la vie^ montrer une pajjeille perversité. Un habitant du pays, en mauvaises relations avec M. Benoit père, le mari de la victime , f ut au contraire véhémentement soupçoimé, et des présomptions si graves s'élevèrent contre lui, qu'il n'échappa que par miracle à une condamnation. Il ne fut, en efifet, acquitté qu'à la simple majorité, et resta 4ans ropinion publique fortement compromis par l'assassinat de madame Benoît.

Pendant ce temps, Frédéric avait été envoyé à Nancy d'abord, et ensuite à Paris par sa femille qui le destinait au notariat. Placé successivement dans plusieurs études, il ne resta dans aucune, passant tout son temps en plaisirs et en débauches, et faisant des dépenses considérables sans qu'on pût savoir comment Jl se procurait l'argent nécessaire. Les débauitities de Benoit étaient d'une espèce particulière; ce malheureux était atteint d'un vice

BBKOIT m

qui outrage les lois de la nature. Il y avait alors à Paris, une maison clietnd^tine ouverte à ces immondes orgies de la lubricité. Benoit y fit la rencontre d'un jeune homme dressé à cette abjecte prostitution; il s'éprit pour lui d'une passion infâme, et finit par le retirer de cette horrible maison pour en flaire son compagnon habituel et partager avec lui sa demeure et son lit. A l'aurore de cette hideuse liaison que les deux jeunes gens pouvaient croire étemelle, ils n'eurent point de secrets l'un pour l'autre, et il faudrait admettre que c'est grâce à cette intimité que Benoit aurait confié k son ami qu'il était l'assassin de sa mère ; à moins, ce qui me paraît plus supposable, qu'un si terrible aveu ne lui fût échappé la nuit, pendant son sommeil, au milieu de ces hallucinations qui troublent les rêves d'une conscience coupable. Toujours est-il que Joseph Formage, l'ami de Frédéric, fat dépositaire de son fatal secret.

Si les affections naturelles ne résistent pér^îï toujours à l'épreuve du temps et de la société,' que sera-ce de celles qui n'ont pris leur source

49» MES BXÔCOTIONS :S

que dans le détfare le pins mox^rueux des sens ? Benoit fdt bientôt rassasié de Tinstm* ment de ses ignobles lascivités. U voulut romr pre un lien qui lui pesait et convolOT lèi dp nouvelles débauches. Les prétextes ne lui manquèrent pas ; rappelé par son père à Youziers, il saisit avec entpressemènt cette occasion de se séparer de Formage. Mais ce n'était pas le compte de ce dernier qm, habitué èi la paresse, voyait dispawdtre avec regret les ressources qui l'entretenaient dans l'oisiveté.

Frédéric ne fut pas pliitût ^dans sa feiEuIlo qu'il fut accablé de lettres par Tami abandoimé, qui soUidtait des secours pécuniaires. Les premières furent suppliantes et affectueuses; mais comme Benoît, qui sentait trèsbien que plus ces demandes seraient encouragées par le succès , plus elles se renouvelleraient, ne se pressait pas d'y répondre. Formage prit enfin le ton de la menace et déclara à Benoît que si ses réclamations n'étaient pas satisfaites, il irait à Vouziers divulguer le fatal secret dont il était devenu le dépositaire.

Frédéric se crut perdu^ et on pense bien que le misérable qui n'avait pas reculé devant le meurtre de sa mère pour voler quelques milliers de francs, ne devait pas balancer devant im second crime pour assurer l'impunité du premier et écarter à jamais l'épée de Damoclà* suspendue sur sa tête. U accourut donc à Paris, fit bonne mine à Formage, et, sous prétexte, d'une partie de plaisir, l'entraîna à Versailles, où, dans une chambre d'hôtel garni, il regorgea comme il avait égorgé sa mère.

Ce qu'il croyait devoir assurer son salut causa sa perte. Benoît avait été vu à. Paris la veille du crime, et à Versailles le jour même avec Formage; bien qu'il fût sorti sans encombre de l'hôtel où il avait commis l'assassinat, il fut arrêté trois jours après sous l'inculpation d'en être l'auteur. L'enquête accumula contre lui les charges les plus accablantes ; tous les témoignages se réunirent pour l'accuser, et enfin la lettre comminatoire de Formage, dont le brouillon fut retrouvé dans les papier» de ce malheureux, acheva de le précipiter dans

l'abime en dévoilant le mobile de son second vî n

crime, qui n'avait BU d^autre but que de feire disparaître le dangereux confident de son parricide.

Benoît nia énergiquement les deux meurtres qui lui étaient imputés; il déploya dans sa défense autant d'habileté qu'il en avait mis dans la perpétration et Taccomplissement de ses crimes ; mais il avait affaire à un adversaire redotitable. L'habitant de Vouziers, originairement poursuivi et encore soupçonné dans l'opinion publique de l'assassinat de madame Benoit, s'était porté partie civile et avait confié à M^ Chaix, d'Est-Ange le soin de faire entendre dans l'enceinte de la justice la cri de «on innocence calomniée ; c'était lui donner la mission d'accuser Benoît» L'éloquent avocat se surpassa lui-même dans cette tâche, pourtant bien nouvelle pour lui , car il prêtait cette fois à l'accusation la magie d'une parole que jusque-là il n'avait mise qu'au service de la défense. Je ne crois pas qu'au milieu de tant de succès de barreau M® Chaix d'Est-Ange en ait jamais obtenu mi aussi éclatant que celui qu'il remporta dans l'affaire Benoît; sa plaidoirie

fut un modèle achevé d'éloquence. Pourquoi faut-il que ce beau triomphe n'ait eu pour résultat que la chute d'une tète himiaine, et pourquoi la même voix, qui devait sauver jusqu'à la liberté de Donon-Cadot, ne servit^lie en cette circonstance qu'à faire donner la mort à Benoît? Je suis persuadé qu'aujourd'hui, sur son fauteuil au Sénat> l'illustre orateur ne le regrette pas moins que moi.

Toutefois, il est un honneur que , dans son estimable recueil des nouvelles causes célèbres, M. Fouquier, que j'ai été souvent si heureux de citer, faitàl'éloquence de M. Chaix d'Est-Ange, et contre lequfel je crois devoir protester : c'est celui d'avoir arraché à Benoît, sur le banc des accusés, par une image saisissante représentant le cadavre de sa mère tout à coup ranimé, et soulevant la main par un dernier effort pour montrer du doigt le parricide, l'aveu spontané de son crime.

Ceci est inexact. Il est vrai qu'à ce moment de la plaidoirie, Benoit fut pris d'un spasme nerveux et qu'il se roula sur le banc en balbutiant des mots entrecoupés^ mais ces mots^ par

faitement entendus, ne furent autres que ceuxci : — Alil mon Dieul ma mèrel c'est moi,,, moi. . . qu'on accuse !

Ces mots, le désordre, le trouble avec lesquels ils furent prononcés, Tagitation de Taccusé pourraient être plus vraisemblablement attribués à la douleur, à l'indignation de se voir l'objet d'une telle accusation, qu'à la faiblesse de se laisser arracher un aveu pareil. Non, quels qu'aient pu être les remords qui déchirèrent l'âme de Benoît en entendant tonner la parole vengeresse de W Chaix d'Est- Ange, il n'avoua rien et persista dans son système de dénégation. Cet aveu, qu'il refusait à la justice des hommes, il le gardait à la justice de Dieu, et la voix destinée à le faire tomber de ses lèvres coupables, ne devait point être réduite à recourir pour cela aux prestiges de l'éloquence. Il devait lui suffire d'invoquer le saint nom du seul juge auquel on ne saurait cacher la vérité.

Benoit fut donc condamné au supplice des parricides, c'est-à-dire à être conduit à la mort en chemise, les pieds nus et la tête cou-

verte d'un voile noir. Pourvoi en cassation, recours en grâce, tout fut rejeté; les sollicitations de sa famille furent impuissantes à obtenir aucun adoucissement à son sort. Lorsque nous fûmes le chercher à Bicêtre pour lui faire la toilette funèbre, il n'était pas encore entré dans la salle où Ton procédait à ces apprêts, que déjà nous entendions à travers Tépaisseur des murs et des portes les cris déchirants qu'il poussait, on venait de lui apprendre qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre. Bientôt il parut, soutenu par deux gardiens, car il s'était aflFaissé sur lui-même et ses jambes ne pouvaient plus le porter. C'était le premier condamné que je voyais montrant tant de faiblesse devant la mort.

Il se laissa couper les cheveux sans mot dire, mais de temps à antre les sanglots soulevaient sa poitrine et d'abondantes lannes s'échappaient de ses yeux. Lorsque, conformément à l'arrêt , il fallut le déponiller de ses vêtements et lui enlever ses chaussures, il recommença à pousser des cris qui n'étaient pap humains. Jamais la terreur n'avait eu de tels

«s MBS EXÉCUTIONS

accents. Les seules paroles qu'on put distînguer au milieu de ces gémissements lamentables étaient celles-ci : « Grâce I Pitié! je suis innocent ! Oh I ne m'emmenez pas I »

Il voulait se soulever, puis il retombait anéanti dans les bras des aides. On lui couvrit la tôte du voUe noir des parricides, puis nous partîmes. Pendant le trajet, il perdit plusieurs fois connaissance; mais, toutes les fois qu'il revenait à lui, c'était pour dire en pleurant :

— C'est M. Persil et et M. Chaix d'Est- Ange qui sont cause de ma mort. Ahl ma pauvre mère; Joseph, .vous savez pourtant bien que je suis innocent, pourquoi ne pouvezvous venir le dire?

Le digne prêtre qui raccompagnait, profitait de ces rares instants de demi-lucidité pour lui parler de Dieu et l'exhorter à feire les aveux qui pouvaient seuls soulager sa conscience ; Benoît l'écoutait à peine, et ne paraissait préoccupé que d'une chose : trouver une issue pour échapper au châtiment imminent qui l'attendait. Pourtant, comme Castaing, dès qu'il aperçut, môme de loin, la vague sU-

hôuette de la guillotine qtii se profilait sur la barrière tfArcueil, il parut comprendre que tout espoir était perdu, et cette confiance toute physique dans la vie, qu'on éprouve tant qu'on la possède, sembla s'évanouir. U tomba dans une nouvelle syncope, mais qin fut de coujfte durée. En arrivant au lieu du supplice, il acquit, à défaut de courage, cette résignation que donne le certitude, et c'est alors que, toujours comme l'empoisonneur de la Tête-Noire, il humilia aussi son front coupable, et, agenouillé sur le marchepied de la voiture, fit enfin à son confesseur l'aveu des crimes qu'il allait si cruellement expier.

Cette confession du meurtrier à Dieu, je l'entendis malgré moi, car Benoit la fit à voix très-basse, et crut bien n'être entendu que dti pieux ecclésiastique à qui il l'adressait; mais je ne la recueillis pas moins avidement. Le dirai'je ? jusque-là j'avais encore admis la possibilité de l'innocence de ce malheureux. Aucune des preuves alléguées contre lui ne m'avait paru offrir ce caractère concluant et décisif qui seul peut légitimer une condamnar

lion. Selon-moi, une obscurité impénétrable avait toujours enveloppé cette affaiiB, et c'est avec bonheur que j'y avais trouvé Toccasion de douter, pourThonneur de l'espèce humaine, de la réalité d'un forfait aussi atroce que ce parricide. Je fus cruellement désabusé.

Benoit descendit de la voiture, porté par les aides^ et en recommençant à pousser des cris affreux, qui couvraient la voix de l'huissier lisant l'arrêt de mort. On le monta sur l'écha- '^ud, car il ne pouvait se résigner à poser ses pieds nus à terre; même dans un pareil moment, cette nature énervée se refusait à une légère souffrance physique. Lorsqu'on l'attacha sur la bascule, il était tombé dans un tel état de prostration que son corps n'était plus qu'une machine inerte.

Cette exécution fut encore plus matinale que celle de Désandrieux. U n'était guère que sept heures et demie lorsque la tête de Benoît tomba sous le fatal couperet. Décidément la guillotine avaLt de plus en plus peur du soleil et fuyait la clarté du grand jour. Mon père me dit en mourant que, depuis l'exécution de

madame Du Barry, il n'avait jamais vu crexempW'&'une pareille faiblesse sur Téchafaud.

— Remarque, ajouta-t-il, Timpuissance de la peine de mort;' nous venons, certes, devoir un des hommes qui redoutaient le plus la mort. Eh bieni cet homme n'avait pas vingt-un ans que déjà il avait commis deux meurtres, en commençant par celui de sa mère. Il faut convenir que le Code pénal a été pour lui un bel épouvantail I

Je n'étais que trop de cet avis. Mon père haussa les épaules et continua :

— La crainte de la mort est un sentiment tout physique qui se rattache à rinstinct delà conservation. Qu'un homme soit malade ou dans un péril visible, du moment, il aura peur de mourir, mais n'espérez pas l'effrayer et le contenir avec la perspective d'une mort éloignée, problématique, subordonnée à mille chances diverses; si cet homme est un scélérat, la tentation du crime l'emportera toujours sur r appréhension d'uu danger aléatoire qu'il se flattera de conjurer.

490 MBS EXÉCUTIONS

Ainsi finit cette triste afiEsdre, dans laquelle nous trouvions un argument de plus contre la loi barbare dont nous étions réduits à être les exécuteurs.

Je reviens à mon énumération des exécutions.

Le samedi, 2 mars 1833 , le nommé François Regey, ancien sergent de ville, condamné à mort, par arrêt de la Cour d'assises de la Seine, du 26 janvier, pour avoir assassiné un sieur Ramus, garçon de caisse, son ami, fut

492 MES EXKC'LTIONî;

exécuté à huit heures du matin au rond-point de la barrière Saint-Jacques. C'était le fils du condamné, élève en pharmacie, qui lui avait procuré de Tacide prussique pour commettre cet attentat.

Le lundi, 26 août de la môme année, les nommés Antoine Brette, dit Patu, et Jacques- Edme Piquet, bergers, condamnés à la peine capitale, par arrêt de la Cour d'assises du département de Seine-et-Marne, du 29 mai, pour plusieurs assassinats, incendies et vols, furent exécutés au village de Châtenay, près Montereau, à dix heures du matin. C'étaient deux scélérats très-redoutés dans le pays; aussi leur exécution avait-elle atliré une foule immense.

Le jeudi, 26 septembre 1833. le nommé Louis-François-Théophile Lemoine, âgé de trente-sept ans, natif de Montagny (Oise), condamné à mort par arrôt de la Cour d'assises de la Seine, en date du 8 août, pour assassinat d'une femme de chambre de madame Dupuytren, fut exécuté au rond-point delà barrière Saint-Jacques. Co misérable était un néophyte de la nouvelle Église française ; ce

fut M. Tabbé Châtel, se disant évêque-primat de cette Eglise, qui raccompagna au lieu du supplice. Ce qu'il y avait de particulier, c'est que, quelque temps auparavant, Lemoine avait laissé condamner à sa place un innocent, im nommé Gilliard^ qui n'avait pris aucune part au crime.

L'année 1834 fut une année de bienheureux chômage ; ce n'est que le samedi , 1 1 juillet 1 835, que nous filmes appelés à Melun pour l'exécôtion d'un individu qui se faisait appeler Jean Labom*be, cultivateur, mais dont on n'a jamais pu savoir le véritable nom. Cet homme avait été condamné à mort par la Cour d^assises de Seine-et-Mamo, pour crime d'assassinat suivi de vol, commis dans un village près Brie. 11 fut exécuté à Melun, sur la place du Mar-. ché-Saint-Jean , à neuf Jieures et demie du matin.

Le samedi 24 octobre de la même année, le nonmiéRoch Bélard, âgé de vingt-quatre ans, soldat en semestre, condamné à la peine do mort par arrêt de la cour d'assises de la Seine du 14 août précédent, fut exécuté à huit heures

précises du malin, au rond-point de la barrière Saint-Jacques.

Le samedi, 5 décembre suivant, Jean-Baptiste Lemaire, ftgé de quarante-cinq ans, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de l'Oise, du 2 septembre précédent , comme coupable de viol sur sa propre fille et d'infanticide, fut exécuté sur la place du Franc-Marché, à Beaovais, à dix heures du matin.

Au début de l'année 1836, l'échafaud eut de splendides étrennes dans la double exécution de Lacenaire et d'Avril. C'est au premier de ces deux criminels surtout, qu'il faudrait appliquer cette épithète de lion du crime, que j'ai déjà donnée k Castaing. Jamais, en effet, assassin n'avait si fortement captivé l'opinion publique, jamais meurtrier, dans cette voie qui conduit de la prison à la salle d'assises et h l'échafaud, n'avait été suivi de regards plus curieux et plus enthousiastes, j'allais presque dire, fêté de pareilles ovations. Je ne redirai pas les crimes de Lacenaire et de son complice, on les connaît. Le vol pour but, l'assassinat pour moyen, tel avait été le système que s'était

LACBNAIRB 4»

tracé un des hommes qui se soient le plus au*- (lacieusement mis en guerre avec la société. Ce système, Lacenaire voulut le mettre largement à exécution en ne frappant que de grands coups. L'assassinat et le vol d'un gai^ çon de banque chargé d'une riche recette, telle est la chimère qu'il poursuivit avec une ténacité incroyable. Le ciel ne permet point la réussite de si coupables spéculations. Plusieurs tentatives répétées^sans succès, n'aboutirent qu'à faire tomber les complices de Lacenaire^ et bientôt lui-môme dans les mains de la jus»tice.

Ce que ce malheureux montra alors de cynisme et d'audace, on ne saurait le dire. Au lieu de reconnaître dans ses crimes qu'il avouait hautement, la suite de Tentraînement des mauvaises passions , il voulut les rattacher à des principes arrêtés, et se drapant dans les théories d'un matérialisme abject, il prétendit expliquer sa conduite à l'aide de doctrines dont l'expression seule était une sanglante injure à toute morale comme au bon sens. Doué de fa^ cultes dont il eût si bien pu faire un autft

usage, il revêtit d'une faconde hardie et brillante ses sophismes éhontés, et panint à les faire écouter avec complaisance, que dis-je? il fut fêté et admiré. On s'arracha sa prose, on fie disputa ses vers.

Pourtant Lacenaire n'avait pas toujours été si absolu et si tranchant. A la suite de ses premières fautes, la gangrène n'avait pas encore tout rongé dans cette intelligence maladive, et, comme Asselineau, mais dans im langtlgfe bien meilleur, il avait aussi tenté d'expliquer la fatalité de la chute par degrés. Nous extrayons d'un article, qu'il fît paraître dans la Tribune des Prolétaires, le passage suivant :

Un jeune homme se livre à ses passions ; étoufîant la voix de rhonneur, foulant aux pieds les principes de probité qu'il a puisés dans son enfance au sein de sa famille^ mais qui n'ont pas encore eu le temps de jeter des racines bien profondes, il commet un délit. Aussitôt la police s'en empare et le plonge vivant dans ce cloaque nommé Dépôt de la Préfecture. Que rencontrera t-il à son entrée? Des forçats évadés qui viennent se faire ressaisir à Paris, des forçats qui ont rompu leur ban et quitté le lieu de leur surveillance, des forçats libérés arrêtés en flagrant délit à commettre de nouveaux crimes ; enfin d'autres voleurs, escrocs» liions, par goût, par état, presque de naissance ; race gangrenée, frelons de la société, mauvais sujets incorrigibles.

LACBNÂIEB 497

cl qui, pour h^èire pas allés aa bague, n'en valent pas mieux et sont depuis longtemps incapables, d'^aucune pensée honnête, d'aucune action généreuse. Que va devenir noire jeune imprudent au milieu de cette élrangé société? C'estlà que, pour la première fois,îl va entendre réiionner le langage barbare des Cartouche et des Poulailler, rinfùme argot ! C'est là que, du cohsentement même des gardiens chargés de là surveillanee du dépAt, il ra voir les faveurs, la préséance accordées aux vétérans du erimo, aux célèbres du genre ; eux seuls ont le droit reconnu «le pressurer, de vexer, de fouiller'mAme tout i\ leur aise les pauvres diables que mille circonstances peuvent amener momentanémfki au milieu d*eux. Kt malheur à notre jeune homme s'il ne se met bien vite a l'unisson de leur ton, de leurs principes et de leur langage; il est bientôt t-econnu pour un faux frère et déclaré indigne de s'asseoir à côté des amis! Alors il n'y a sorte de vexation.ù lijiquelle il ne soit soumis, sans pouvoir en aucune manière y échapper; des réclamalions à ce sujet seraient mal accueillies par les gardiens mêmes, toujours enclins à protéger les lierons^ et ne feraient qu*exciter contre lui la colère du prévôt de la salle qui, d'ordinaire, est un ancien forçai, ainsi que la meute de ses complaisants. Au milieu de ce dévergondage, de ce cynisme de gestes et de propos, de récits horribles et dégoûtants de crimes, le malheureux,, pour la première feis, rougit d'un reste de pudeur et d'innocence qu'il avait en entrant ; il a honte d'avoir été moins scélérat que ses confrères; il craint leurs railleries, leur mépris; car enfin, qu'on ne s'y trompe pas, il y a de Tostime et du mépris jusque sur le banc des galères, ce cfui nous explique pourquoi quelques forçats y sont plus à l'aise qu'au sein dé la société, de laquelle.ils ne peuvent attendre que le mépris, et personne ne consent volontiers à vivre avec le mépris do

ceux qui rentourent. Aussi noUe jeune homme, qui le redoute, va prendre exemple sur de bons modèles, sur ce qu'il y a de mieux dans le genre,.. Il va se former sur leur ton, sur leurs manières; il va les imiter; leur langue, dans deux jours, il la parlera aussi bien qu'eux ; alors ce ne sera plus un pauvre simple; alors les amis pourront lui toucher .. j^ la main sans se compromettre. Notez bien que jusqu'ici

c'est une gloriole de jeupe homme qui rougit de passer pour un apprenti dans la partie. Le changement porte moins sur • le fond que sur la forme. Deux ou trois jours au plus passés dans cet égout n'ont pu le pervertir encore tout à fait; mais soyez tranquille, le premier pas est fait-; il n'est pas pour s'arrêter en si beau chemin, et son éducation, gui vien^i^ s'ébaucher sous les voûtes de la Préfecture de police, va se perfectionner à la Force, et se terminer à Poissy ou à Melun.

Quand il n'en était qu'à ces rudiments philantropiques, Laoenaire n'avait pas encore goûté le sang; les griffes du tigre n'étaient pas poussées. Sur les bancs de la Cour d'assises, ce fut une bien autre attitude : le timide libéré qui avait écrit cette espèce d'élégie de la Tribum des Prolétaires, se posa en liomme qui avait jeté le masque et qui faisait parade de ses crimes.

. Je le répète, on prêta trop d'attention à ces

monstrueuses fanfaronnades, quelle que fût d'ailleurs l'intelligence de celui qui les affi-

LACUNAIRE 49W

chait. On. surfit ce meurtrier, cet Érostrate de la morale qui voulait se faire de Técliafaud un piédestal; on lui permit d'emporter dans sa tombe sans nom la consolation d'avoir été un personnage célèbre.

Lacenaire et un de ses complices, Avril, furent condamnés à mort le 15 novembre. Tous deux se pourvurent en cassation ; mais le premier déclara que ce n'était que pour se donner le temps d'écrire ses Mémoires, Eh ! mon Dieu^ oui, les susceptibilités qui se sont si vivement effarouchées à Tannonce de la publication des miens, se montraient de facile composition avec ceux du champion de l'assassinat, du faux et du vol. Disons pourtant que les espérances de Lacenaire furent trompées, il ne put terminer sa scandaleuse auto biographie, et pour sauver la triste spéculation de 1 éditeur, il fallut que le spirituel écrivain dont j'ai déjà parlé, le disciple de Gall et de Lavater, qui avait si bien, à la table d'hôte de Genève, diagnostiqué la physionomie de Robert Saint- Clair, consentit à écrire les dernières pages do ce livre incroyable.

500 MES E^KCUTIONS

On trouvera partout les faits et gestes de Lacenaire pendant le temps qu'il passa à Bicêtre et à la Conciergerie, c'est-à-dire durant Tintervalle de &on pourvoi à son exécution. Ce grand homme de la Cour d'assises avait ses Dangeau, ser, historiographes qui enregistraient jour par jour ses moindres paroles et ses moindres actions. Il a môme depuis rencontré son Plutarque dans un noir journaliste qui s'est plu à raconter, en une série d'articles, réunis plus tard en un petit volume, cette légende épique de l'assassinat.

Nous n'en reproduirons aucuns détails; ni les élucubrations poétiques par lesquelles Lacenaire occupait ses derniers loisirs, ni le souper de Noël, qui réunit une dernière fois à la même laMe Avril et Lacenaire qui était deux fois son assassin : la première, en usant de l'ascendant que lui donnait la supériorité de son intelligence, pour pousser ce malheureux au meurtre; la seconde, en le livrant avec une lâcheté cruelle aux rigueui^s de la loi, par ses révélation'^- Nous passons sous silence les scènes d'adieu un peu théâtrales de son départ de

Page 1