‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 5)Chapitre 25 sur 27 · LACENAIRE · texte numérisé non relu

LACENAIRE

la Conciergerie et de Bicêtre ; Tattilude scep-tique qu'il affecta de garder pendant qu'Avril écoutait, avec le recueillement d'un chrétien qui se repent, les prières des agonisants, qu'on récita pour eux à la chapelle de la prison ; nous attendrons Lacenaire dans Tavant-greffe, où Ton devait procéder à la toilette des condamnés.

Il s'y présenta, le cigare à la bouche^ avec une assurance qui n'était pas exempte d'affectation. Lorsqu'il se fut assis sur le tabouret, il adressa la parole avec aisance aux quelques personnes qui se trouvaient là. Un des aides lui coupa les cheveux, il se laissa faire, et quand ce fut fini, il ne reprit la parole que pour demander le même vêtement qu'il portait à la Cour d'assises. On s'empressa de le lui donner : c'était une redingote qu'il jeta en manteau sur ses épaules.

Après, ce fut le tour d'Avril. Ce dernier ne fit point parade de son assurance comme Lacenaire , mais il montra un sang-froid non moins extraordinaire. Le jour commençait seulement à poindre, et comme on était au mois

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de janvier, époque oi\ les matinées sont toujours très-froides, Avril ne put réprimer quelques frissons. Alors parodiant, sans le savoir, le mot célèbre de Bailly :

— Diable ! dit-il, je tremble de froid. On est capable de croire que j*ai eu peulr.

Il demanda un petit verre d'eau-de-vie pour se réchauffer, tm gardien le lui apporta.

— Merci, mon vieux, dit-il. Et il avala le breuvage d'un trait en faisant claquer sa langue.

Lorsqu'on lui eut attaché les pieds et les mains, comme à Lacenaîre, il prit congé des personnes présentes par ces mots prononcés avec Taccent d'une grosse bonhomie :

— Adieu tout le monde.

On partit; le trajet fut long, car les chemins étaient très-mauvais. M. l'abbé Montés en profita pour faire de derniers et suprêmes efforts afin de toucher l'âme rebelle de Lacenaire. Tout se brisa contre la glace de ce scepticisme réel ou affecté.

Il était près de huit heures et demie du matin lorsque nous arrivâmes. Les condamnés

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descendirent d'abord, les confesseurs et nous ensuite. Avril, qui devait être exécuté le premier, embrassa le digne prêtre qui l'assistait, puis il monta d'un pas ferme les marches de Téchafaud. Rendu sur la plate-forme, il se retourna vers Lacenaire et cria d'une voix forte et assurée ;

— Adieu Lacenaire! adieu, mon camarade!

Un imperceptible sourire glissa sur la face pâle de ce dernier, qui avança la tète pour voir tomber celle du malheureux qu'il avait perdu. Le bruit de la chute du couteau ne le fit même pas tressaillir. Il gravit à son tour les degrés qui le condtdsaient à la mort, sans l'aide de personne , et promena un long regard sur la foule, qu'il s'attendait peut-être à trouver plus nombreuse. Nous crûmes qu'il allait parler, mais il vint lui-même se placer sur la planche fatale, toute dégouttante du sang d'Avril.

Le mouvement de bascule s'opéra, et la tête du coupable roula dans le panier. Quelques journaux du temps ont prétendu qu'il y avait eu un temps d'arrêt de dix-sept à vingt secondes, et que la guillotine, fatiguée , avait

tristes souvenirs du 'Consulat. Je vfeux parler de celle de Fieschi, Morey et Pépin, condamnés tous trois, par la Cour des pairs, à la peine de mort, et Fieschi avec les aggravations particulières aux parricides, pour raflfaire de la machine infernale qui éclata, sur le houlevard du Temple, au moment où le roi Louis^Philippe défilait avec son cortège pour célébrer ranniversaire du 28 juillet 1830. On se rappelle tous les détails de cette douloureuse catastrophe : le Roi et ses fils miraculeusement échappés à cett€ pluie de balles ; mais quarante-deux persoîmes tombant autourd*eux,'dontdix-neuf pour neplus se relever : un maréchal de France, de braves officiers généraux épargnés dans cent batailles, des fonctionnaires, des négociants, d'honnêtes ouvriers, des femmes, des enfants, périssant victimes de cet odieux attentat. L'autëtirmôme de cette criminelle tentative avait failli y succomber, car, lorsqu'on parvint à l'arrêter, il était blessé grièvement par l'explosion de quelques-uns des canons de fusil de son engin meurtrier. Dès qu'on put constater son identité, on sut que c'était un Cîorse de bas-étage, appelé

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Fieschi, ayant fait tous les métiers, même ceux de transfuge et d'espion, flétri d'une condamnation infamante, réduit à la plus profonde misère et s' étant fait assassin politique par spéculation, en se mettantauxgages dequelques malheureux fanatiques auxquels le régicide ne paraissait pas un crime. Ces fanatiques, Fieschi, fidèle à ses habitudes de trahison, n'enjt rien de plus pressé que de les livrer; c'étaient tout bourgeoisement un sellier-bourrelier de la rue Saint- Victor et un épicier du faubourg Saint- Antoine, auxquels \dnrent s'adjoindre plus tard un ferblantier, nommé Boireau, et un relieur, nommé Bescher. Voilà un personnel de conspirateurs assez mal recruté pour changer les destinées d'un empire. Je ne raconterai pas les débats si connus de cette affaire. Les souvenirs de Lacenaire étaient encore palpitants. Si Fieschi ne suivit pas un aussi illustre modèle jusqu'à l'apologie du crime, il l'imita au moins dans la persistance et l'acrimonie des révélations. Moins préoccupé de sa propre justification que d'accuser ses complices, il gagna ainsi les bienveillances de la police, avide de

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remonter dans cette affaire jusqu'à une initiative plus haute que celle à laquelle elle était arrêtée, et comme le vent était aux scélérats, Fieschi eut aussi, dans le public, après Lacenaire, son regain de popularité.. 11 fut choyé dans sa prison et put, tout à son aise, déployer devant la Cour des pairs un nouveau genre d'éloquence dont les excentricités burlesques firent quelquefois sourire, mais dont certains écarts, empreints de fiel et de haine, soulevèrent aussi le cœur de dégoût. Le résultat de tout ce mouvement fut que Fieschi entraîna avec lui sur l'échafaud deux de ses complices, le bourrelier, un vieillard nommé Morey, âgé de soixante et un ans, et répicier, nommé Pépin, à peine âgé de trente-cinq ans et père de quatre jeunes enfants. Boireau ne fut condamné qu'à vingt ans de détention et Bescher acquitté.

Morey était un vieillard malingre et souffreteux, mais il avait une grande âme dans un corps usé. Il conserva, jusqu'à la fin, des allures toutes romaines et entendit sa sentence avec l'impassibilité stoïque d'un Caton.

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Pépin, qui avait fait preuve de faiblesse dans les débats, sembla se relever lorë?qull eut acquis la certitude de son triste sort. Il écrivit une lettre touchante à son avocat et régla ses affaires de manière à ce que sa perte compromît le moins possible les intérêts de sa famille.

Quant II Fiesclii, sa verbosité et sa jactance ne l'abandonnèrent point pendant les quelques jours qu'il passa encore à la prison du ' Petit-Luxembourg après sa condamnation. Il écrivit aussi à son avocat, M*^ Pasquier, et à plusieurs personnes. Sa mesquine vanité se complut à occuper le public de lui jusqu'au dernier moment.

Pendant ce temps, on s'efforçait d'arracher à Morey et à Pépin, qu'on supposait avoir obéi à des ordres supérieurs en ourdissant le complot, des révélations qui en fissent connaître les complices mystérieux; l'un et l'autre refusèrent avec une constance inébranlable, soit qu'ils n'eussent point en effet de révélations à faire, soit qu'ils voulussent rester fidèles à une parole donnée et respecter les secrets de leur parti.

La famille de Pépin fit intercéder auprès du roi; Louis-Philippe fit, à ces sollicitations, une réponse admirable :

— Je voudrais avoir payé de mon sang dans cette cruelle journée, dit-il, le droit de faire grâce, mais je me dois à la mémoire et aux familles de tant de malheureuses victimes.

Le 19, au matin, il faisait ù. peine jour lorsque nous allâmes prendre les trois condamnés à la prison du Petit-Luxembourg. Us furent amenés l'un après Tautre pour la fatale toilette. Fieschi parla beaucoup et avec une animation fébrile; Pépin se montra calme et résigné; quant à Morey, il resta sombre et austère comme il avait toujours été; on fut obligé, pour lui couper les cheveux, d'enlever un bonnet de soie noire qu'il avait constamment porté sur la tête; Piot voulut aussi couper le col de son gilet, qui lui remontait trop haut sur la nuque; il préféra Tôt^r.

— Pourquoi gâter ce gilet? dit-il de Pair d'un homme qui avait dû. beaucoup pratiquer la charité, il est encore assez bon pour le donner à un pauvre.

MES EXÉCUTlOiNS OU

Au moment de partir, les trois condamnés furent réunis ; Fieschi voulut s'approcher de ses compagnons de supplice, et leur adresser la parole. Pépin lui répondit froidement, mais sans fiel ; Morey se détourna avec mépris.

Nous traversâmes le jardin du Luxembourg dans toute sa longueur jusqu'à la grille de rObservatoire, et, de là, nous gagnâmes le rond-point de la barrière Saint-Jacques, où un appareil militaire des plus imposants nous attendait.

Pendant tout le trajet, Pépin ne fit que répéter, comme un crieur public, mais avec un accent lugubre :

— Voilà Fieschi et son crime qui passent.

Arrivés à destination, il descendit le premier. Jusqu'au pied de l'échafaud, il fut encore sollicité de dire ce qu'il pouvait savoir. Un commissaire de police le pressa de questions, en lui insinuant que, s'il consentait à parler, sa peine serait commuée et il aurait la vie sauve. Pépin repoussa avec noblesse ces ouvertures qid auraient pu, au dernier moment, amollir son courage.

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— Je %'ai plus rien à dire, fit-il avec fermeté, et il monta lestement sur la plate-forme, /^' où sa tête tomba la première.

On ne s'était mètne pas donné la peine d'essayer la même épreuve sur le vieux Morey, on savait d'avance ne pouvoir rien obtenir de cette âme ^e bronze. Comme il était perclus^ les ^, aides furent obligés de le porter en quelque sorte sur Téchafaud , mais les spectateurs les plus rapprochés ne purent se méprendre sur cet incident et attribuer à la faiblesse cette impdlence du vieillard. Son regard était ferme, et pas un muscle de son visage n'avait bougé.

Fiesclii monta le dernier. Louis-Philippe l'avait dispensé d'aller au supplice en chemise, nu-pieds et la tête couverte d'un voile noir, ainsi que l'ordonnait l'arrêt de la Cour des pairs. C'était la seule grâce que le roi se crût permis d'accorder. L'impartialité me force de reconnaître que ce Corse vantard ne parut d'abord point faiblir, môme à cette heure critique ; mais Je ne sais pourquoi son assurance, mêlée de forfanterie m'émut beaucoup moins que le cou-

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rage simple et digne des deux hommes qui venaient de le précéder.

Avant de se laisser attacher sur la planche, il voulut haranguer la foule. M. Tabbé Grivel, aumônier du Luxembourg, qui lui avait promis qu'on lui accorderait cette dernière faveur, m'avait prié de n'y point mettre d'obstacle. ,

Fieschi s'avança donc sur le bord de la plateforme, et, d'une voix pleine d'abord, il commença à réciter le speech suivant :

— Citoyens, je ne crains point la mort. J'aurais été libre que je serais venu de 'moimême ici ce matin comme à un rendez-vous d'honneur. J'ai dit la vérité en dénonçant mes complices ; j'ai rendu service à mon pays ; j'ai dit la vérité, toute la vérité I

Mais tout à coup son visage pâlit, ses traits se décomposèrent; sa langue s'embarrassa, et il tomba dans les bras des aides.

Un instant après, le délateur avait rejoint ses victimes, et je me demande si la France gagna beaucoup à ce que cette matinée vît rouler trois têtes au lieu d'une dans le rouge panier de nos exécutions?

Quelques jours après, le 1^^ mars, nous revînmes exécuter le nommé Marin-rHuissier, âgé de quarante-quatre ans, ancien tapissier, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de la Seine, en date du 15 janvier précédent, pour avoir assassiné et scié en deux une femme de la rue de Richelieu. Cette exécution eut lieu à huit heures et demie du matin.

I^ 11- juillet suivant vit encore monter sur Téchafaud un régicide, mais d'une autre trempe que le misérable Fieschi. Celui-ci, appelé Louis Alibaud, était un jeune homme de 26 ans, ancien militaire , originaire de Nîmes , qui , se trouvant sur le passage de la voiture du roi au moment où elle débouchait d'un guichet du Carrousel pour descendre la rue de Rivoli, avait tiré un coup de feu sur ce prince avec une canne armée d'un canon de fusil. Cette fois encore, Louis-Philippe ne fut pas atteint, et, heureusement, il n'y eut pas d'autres victimes.

Arrêté, séance tenante, par les gardes nationaux qui étaient de service au poste du château, Alibaud ne fit aucune difficulté d'avouer son crime et, au lieu d'en témoigner du re-

pentir, il sembla s'en glorifier. Le procès, renvoyé devant la Cour des pairs, fut rapidement instruit, car on savait, à n'en point douter, que quand bien même ce nouvel attentat ne serait point un acte isolé, on n'en apprendrait pas davantage. L'accusé avait prouvé de suite, par son attitude et son langage, qu'il n'était point de ceux sur lesquels la séduction ou la peur puissent avoir prise. A chaque interrogatoire, il renouvela son aveu d'avoir eu l'intention bien arrêtée de tuer le roi, et revendiqua pour lui seul la responsabilité de cette résolution, qui lui avait été dictée par son patriotisme et son ardent désir de coopérer à l'émancipation du peuple. Ces réponses furent faites d'un ton ferme et avec une fierté indescriptible.

Non satisfaite d'un crime si flagrant et si franchement avoué, l'accusation eut le tort de vouloir encore employer d'autres armes vis-àvis d'Alibaud. On chercha à suspecter sa moralité, à salir ses antécédents ; on le calonmia dans sa vie privée ; c'était lui ménager une belle défense car, sous tous ces rapports, il était inattaquable.

Alibaud avait fait le sacrifice de son existence ; mais il ne voulut pas laisser atteindre son honneur, qu'il ne croyait pas entaché par sa tentative de régicide. Pendant le cours des débats, il réfuta victorieusement toutes les insinuations dirigées contre ses mœurs et sa probité; mais, lorsqu'il voulut arriver jusqu'à Tapologie de son crime , la hardiesse de ses paroles souleva sur les bancs de la noble Cîour un murmure de réprobation devant lequel on le força de se taire. Je ne puis résister au désir d'emprunter au précieux Recueil de M. A. Fouquier le compte rendu dramatique de cette audience, qui montra dans tout son jour la sombre énergie d' Alibaud.

Après la plaidoirie de son avocat, Alibaud, interrogé s'il n'avait rien à ajouter à sa défense , se lève , déploie les feuillets d'un manuscrit et lit d une voix ferme ce qui suit ;

c Messieurs les pairs, » Je n*ai jamais eu Vidée de défendre ma tête ; mon intention était de vous rapporter loyalement, croyant que TOUS l'auriez prise de même. Un conspirateur réussit ou meurt; mais moi, réussissant ou non, la mort était mon partage. Je ne voulais pas tomber vivant entre les mains

de mes ennemis; de même je n'aurais voulu tirer de ma réussite qu'une mort glorieuse et populaire. Ce n'est donc pas pour défendre ma tête que je prends la parole. Vous avez attaqué en moi quelque chose de bien plus cher que la vie, l'honneur : c'est lui que je veux défendre, parce qu'en le défendant je défends aussi ceux qui portent mon nom. Messieurs, l'acte d'accusation n'est empreint que de passion, de fiel et de mensonge... »

Et, fixant sur le procureur général un regard chargé de haine et de mépris : « On m'a attribué, s'écrie-t-il, des inclinations basses ! Il ne manquait plus que de me présenter comme un de ces intrigants éclos au soleil de juillet.

» Pour moi, en juillet 1830, j'étais militaire et en garnison à Paris. Je quittai la cause de Charles X pour embrasser celle du peuple. Voilà tout ce que j'ai demandé à cette révolution, et c'est pour cela sans doute qu'on lit dans votre acte d'accusation que je suis dévoré de cupidité sans avoir assez de cœur pour travailler à la satisfaire...

D Le droit des hommes contre la tyrannie est personnel. Lorsqu'un prince viole les constitutions du pays, et qu'il se met au-dessus des lois, les hommes ne sont pas obligés, mais ils sont forcés d'obéir. Alors on repousse la force par la force.

» J'avais, à l'égard de Philippe I"', le même droit dont usa Brutus contre César. (Violente interruption.)

9 On m'a appelé assassin : d'accord. Mais on m'a appelé lâche. J'en juge autrement, messieurs les pairs.

» Lorsque j'ai attaqué le roi, il était défendu par plus de soldats que n'en eut Napoléon pour reconquérir son trône. Le roi gouvernant est responsable de tous les actes qui émanent du pouvoir ; le roi mettant Paris en état de siège, se met dans le même cas qui a fait condamner, par la Cham-

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bre des pairs, Tex -ministre Polignac. Pauvre peuple ! Tu te laisses mettre au bat et tu baisses les oreille^; bientôt, tu tendras le dos aux coups de bâton, car on y viendra. Le régicide est le droit de Tbomme qui ne peut obtenir justice que par ses mains. » (Violents murmures sur les bancs de la pairie.)

M. le président Pasquier, après «voir consulté du regard rassemblée, dit : « Je ne puis vous laisser continuer un pareil langage. Asseyez-vous. »

Alibaud, d'une voix émue : c Vous demandez ma tète, c'est à moi de la défendre î •»

Il est pâle; son corps est agité d'un tremblement convulsif ; il reste debout, l'œil fixé sur l'œil du président. Deux gardes municipaux prennent l'accusé par les épaules et le forcent à s'asseoir. Il se rassied, se calme par un violent effort sur lui-même, et confie son manuscrit à M* Ledru.

M. LE Président, à M* Ledru. — Vous ne pouvez conserver ce papier, défenseur; ce sont des pièces au procès elles doivent être déposées au greffe.

M« Ledru. — Je les reçois, monsieur le président. La Cour peut s'en rapporter à ma discrétion et à ma prudence.

M. LE Président, avec vivacité. — Remettez cette pièce au greffier.

M* Ledru donne le manuscrit, avec une sorte d'hésitation, à M. Sajou, chef des huissiers . Celui-ci s'empresse de le confondre avec les autres pièces du procès.

M' Bonjour se lève ; Alibaud le saisit à l'épaule.

— Ah ! pardon, lui dit-il, votre but est de demander pour moi grâce ou pitié. Non, non: je ne veux inspirer d'autres sentiments que la haine à mes ennemis et l'estime à quel^ ques citoyens.

Après une courte réplique de M. le procureur général, Alibaud, interrogé s'il a quelque chose à ajouter pour sa défense, redemande son manuscrit. On le lui rend. Il en lit quelques phrases plusieurs fois interrompues par le président : « Le régicide est une éternelle nécessité que j'ai dû subir... La source de mes malheurs est dans le roi qui gouverne la France.... la corruption dans ceux qui gouvernent les autres... »

Sur la réquisition formelle du ministère public, la parole lui est retirée, et la Cour rend un arrêt qui le condamne à la peine des parricides.

Alibaud fut donc conduit au supplice en chemise, nu-pieds et la tête couverte d'un voile noir. Pendant cette cruelle et dernière scène où nous lui donnions si tristement la réplique, son mâle courage ne se démentit pas un seul instant; comme on était dans la belle saison, on put fixer pour son exécution une heure trèsmatinale. Il n'était pas encore cinq heures, en effet, lorsque nous arrivâmes au rond-point de la barrière Saint-Jacques, où nous trouvâmes un appareil militaire aussi considérable que celui qui avait été déployé pour Fieschi.

Alibaud monta sur Péchafaud bravement, sans forfanterie ; avant de se livrer aux aides, il s'avança du côté des spectateurs du sanglant

dénoûment de ce triste drame et dit d'une voix ferme:

— Je meurs pour la liberté et Textinction de rinfàme monarchie.

Puis la hache s'abattit sur la tête de ce malheureux jeune homme, bien coupable sans doute, mais à qui la hid euse figure de Fieschi, exécuté si peu de temps auparavant, à la même place, servait tellement de repoussoir qu'en France où Ton aime le courage, on s'apitoya sur le sort de cette nouvelle victime du fanatisme politique qui avait supporté avec une héroïque fermeté, il faut bien le reconnaître, toutes les épreuves de sa situation.

Revenons à ma triste énumération. Le jeudi 4 août 1836, exécution sur le rond-point de la barrière Saint-Jacques, à huit heures du matin, du nommé Benito Pereira, espagnol, ancien dominicain, âgé de trente-huit ans, condamné à mort, le 31 mai précédent par la Cour d'assises de Paris, pour assassinat suivi de vol sur la personne de Tabbé Ferer, autre prêtre espagnol qui lui avait donné l'hospitalité. A partir du supplice d'Alibaud, je confiai, avec l'assen-

timent de mon père, le gouvernement de la guillotine <à un de mes aides nommé Piot, et je n'assistai plus réellement aux exécutions que pour les légaliser par ma présence. Mon père était vieux; moi fatigué de tout ce sang versé, et je cherchais à en isoler ma pensée le plus possible.

Le samedi, 24 septembre 1836, exécution à dix heures du matin, sur la place du Franc- Marché, à Beauvais, de Jean-François Geffroy, dit Batardy, condamné à la peine capitale pour assassinat suivi de vol

Il n'y eut qu'une seule exécution durant , toute Tannée 1 837, et ce fat encore à Beauvais. Elle eut lieu, le 18 octobre, sur la même place et à la même heure que celle de l'année précédente, mais il y avait cette fois deux patients: le nommé Louis-Sébastien Caillotte , condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de rOise, du 29 août précédent, pour crime de parricide ; et le nommé Jean-Pierre-Élie Guillot, condamné à la même peine, par arrêt de la même Cour, du 3 septembre, pour avoir assassiné sa sœur par j alousie .

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Nous retournâmes encore à Beanvais le samedi, 17 février, de Tannée suivante, pour y exécuter, toujours au même endroit et à la même heure, le nommé Jean-François Tantost, terrassier, âgé de 24 ans, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de TOise, pour assassinat de deux personnes, suivi de vol.

Le samedi, 21 juillet suivant, exécution à Paris, à huit heures du matin, sur le rondpoint de la barrière Saint-Jacques, dû nommé Victor Jadin, condamné à la peine de mort, par arrêt de la Cour d'assises, en date du 14 précédent, pour avoir assassiné une domestique, rue des Petites-Écuries. Comme tant d'autres que j'ai déjà cité, Jadin ne voulut même pas se pourvoir en cassation.

Le jeudi, 2 août suivant, exécution du nommé Jacques-François Lamy , dit Théophile, condamné à mort par la Cour d'assises de Seineet-Oise, le 20 mai précédent, pour avoir, de complicité avec ses deux fils, assassiné le sieur Levacher, vieillard de quatre-vingt et un ans, au hameau de Mousseau, près Chevreuse. Les deux fils avaient été condamnés aux travaux

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