‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 5)Chapitre 27 sur 27 · PONT · texte numérisé non relu

PONT

ans, condamné par la Cour d'assises de Seineet-Marne, pour assassinat suivi de vol, sur les trois filles d'un fermier chez lequel il était en service, à Échauboulin.

Le samedi, 20 avril suivant, exécution à huit heures du matin, sur la place Saint-Jacques, de Marie-Honoré Ducros, âgé de vingt-un ans, élève en pharmacie, né à Toulouse, condamné par un arrêt de la Cour d'assises de la Seine du 9 mars précédent, pour assassinat suivi de vol, commis sur la veuve Sénépart, demeurant boulevard du Temple, à Paris. Les ' circonstances de ce crime avaient été atroces.

Le vendredi, 21 juin suivant, exécution, à Melun, de Henri-Frédéric Defoumel; âgé do vingt-un ans, détenu à la maison centrale de cette ville, et condamné à mort, le 13 mai précédent, pour assassinat commis sur la personne d'un de ses codétenus. Comme Brocchetti, Defoumel avait payé son tribut aux ignobles passions que la séquestration dans les établissesements pénitenciers fait éclore, et c'est par suite de la fureur d'une de ces jalousies inexplicables qu'il s'était porté à ce meurtre. Là

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encore, rimpuissance du châtimeiit se révéla éclatante, Defoumel paraissait joyeux d'échanger la captivité contre la mort, et, tout le long du chemin, il ne fit que chanter pour montrer son contentement.

Le lundi, 28 octobre suivant, exécution, à dix heures du matin, à Versailles, du nommé Antoine Pont, âgé de quarante-cinq ans, propriétaire, adjoint au maire de la commune d'Épinay-sous-Sénard,près Brunoy, y demeurant ; condamné à mort par im arrêt de la Cour d'assises de Seine-et-Oise, du 30 août précédent, pour empoisonnement commis sur sa femme le 24 janvier 1843, et pour assassinat commis, dans la forêt de Sénart, le 5 avril 1844, sur la personne de Louise Monteneau, sa maitresse. La condition du condamné et l'atrocité de ses crimes avaient donné un grand retentissement à cette affaire, aussi y eut-il une foule immense à l'exécution, foule qui, je dois le dire, montra une attitude bien peu humaine en poursuivant le patient d'invectiver qui devaient s'arrêter au pied de l'échafaud.

Ici se terminent les notes que, suivant la cou-

tume de mes ancêtres, j'avais cru devoir prendre sur les exécutions ; je ne sais ni ne veux savoir si Piot a continué cette sanglante nécrologie. Quant à moi, la plume m'échappa des mains; plus de cent têtes coupées en un quart de siècle avaient épuisé mes forces. Il y avait quatre ans que j'avais perdu mon père ; je croyais avoir largement payé mon tribut à la piété filiale qui m'avait fait accepter sa lourde succession. Je restai exécuteur de nom jusqu'à ce qu'on songeât à se débarrasser de ce fainéant de la guillotine. Piot faisait tout le service, et je me bornais à l'encourager de ma présence. Les deux seules exécutions, pendant toute cette période de temps, qui laissèrent quelques traces jjans ma mémoire, furent celles de Fourier, chef de la bande des escarpes, et de Lecomte, le dernier des régicides qui attentèrent à la vie de Louis-PhiKppe. Le premier était presque un enfant, abandonné de trop bonne heure par ses parents, et qui, au moment suprême, éleva, comme Foulard, im cri de vengeanco contre eux, en leur léguant la responsabilité de sa perte; le second était un an-

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cîen militaire, un birave sous-officier qu'il fallut dépouiller du signe de Thonneur avant de le livrer à un supplice infamant. Il mourut avec une fermeté stoïque.

Ma révocation, que je prévoyais depuis longtemps, arriva on 1847; on sait comment je raccueillis. Une nuée de compétiteurs se disputèrent le vieil héritage de ma famille; ce n'est aucun de ceux qui l'avaient convoité, qui Tobtint.

J'ai fini : Ai-je besoin d'indiquer au lecteur la première conclusion qu'il ait à tirer de oe livre, à partir du moment où il sort de la tradition et des souvenirs historiques pour entrer dans le domaine des choses que j'ai vues et cru devoir raconter?

Quel est le produit de ce bilan de cent onze

tètes humaines que je viens de déposer sur Tautel de la justice?

C'est zéro à poser au quotient de la peine de mort.

Où a-t-on vu dans cette longue suite de supplices, Tépouvantable châtiment par lequel les lois humaines empiètent sur la puissance divine, compenser ce qu'il a théoriquement de monstrueux, par des avantages pratiques? Où Ta-t-on vu sinon prévenir le crime, du moins le réprimer par im exemple salutaire.

Est-ce parmi tous ces condamnés qui ne daignent même pas se pourvoir en cassation ?

Est-ce parmi ceux qui, condamnés seulement aux travaux forcés ou à de longues détentions, se hâtent de commettre un nouveau crime afin d'échanger le bagne contre Téchafaud?

Est-ce dans cette foule de patients qui vont presque tous à la mort d'un pas ferme et d'un œil calme, en affectant de mépriser le châliment qu'on leur inflige?

Benoît seul tremble à ce moment horrible, il offre tous les signes d'une terreur profonde ;

mais Benoit, nature efféminée, tempérament énervé par la débauche, est une monstrueuse exception, et encore ce scélérat à peine majeur, qui appréhendait si fortement la mort, n'a point été retenu par son effroi ; il n'a pas reculé, dans un âge aussi tendre, devant deux meurtres dont la pensée seule fait frémir d'horreur.

Mais, que dire de Chandelet, de Defournel, etc., narguant, le rire aux lèvres et la chanson à la bouche, Texpialion qu'on leur impose? Que dire de Lacenaire, se montrant si supérieur à sa punition, que, par respect pour la morale, on se trouve réduit à calomnier sa mémoire et à l'accuser d'une faiblesse qu'il n'éprouva point ? Croit-on qu'on ne serait pas plutôt parvenu à dompter cette intelligence orgueilleuse et rebelle par les amertumes de la captivité et les humiliations d'un travail grossier? S'agit-il donc toujours de châtier et jamais de guérir! et qu'est-ce que le châtiment, quand il n'atteint même pas le but qu'il s'était proposé? Une vaine et stérile illusion !

Que dire de Poulmann, ce type vivant de la férocité et de l'assassinat, avalant le calice de son supplice avec la même insouciance qu'il eût bu un verre de vin sur la table d'un cabaret ? Sont-ce là des hommes que vous contiendrez avec votre sinistre épouvantail dont la plupart se rient? N'ont-ils pas donné des noms grotesques à la guillotine, à ce hideux instrument dont vous prétendez faire le palladium de la société? Ne l'appellentils pas la Veuve, V Abbaye de Monte-à-regret, etc.?

Oui I le règne de ces horreurs touche à son tenue. Déjà l'échafiiud n'ose plus se montrer. Banni de la Grève à la barrière Saint-Jacques il n'a pu même se maintenir en ce dernier endroit. Caché maintenant presque sous le porche d'une prison, il ne dévore les proies qu'on lui jette encore de temps à autre que mystérieusement, à la fa^veur, pour ainsi dire, des ombres de la nuit. Chaque jour est un pas rétrograde devant le vœu de l'humanité qui se prononce de plus en plus, et bientôt la législation acculée sera obligée de déposer les armes

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et de jeter aux ornières le sanglant couteau qui salit encore ses mains.

Il en sera de la peine de mort comme des cruels supplices qui ont peu à peu disparu de nos institutions judiciaires. Si la loi consent encore à tuer, au moins elle a renoncé au droit de faire souffrir ceux qu'elle immole; c'est déjà un progrès de la raison et de Thumanité. Mais, en adoptant la guillotine comme instrument de la peine capitale, la loi est-elle bien sûre d'avoir atteint son but ? Pour mon compte, je le crois, bienque j'aie vu quelquefois d'étranges convulsions passer sur les faces de toutes ces têtes coupées qui sont tombées, sous mes yeux, dans le fatal panier. Je me suis plu à n'y reconnaître que des mouvements automatiques de l'appareil musculaire du système nerveux. Mais tout le monde n*est pas do cet avis; de savants physiologistes, des hommes versés dans les mystères de l'anatomie, ont affirmé la durée plus ou moins longue d'une arrière-douleur réfugiée au cerveau, qui est, comme on le sait, le centre de la sensibilité.

Si cela était?

On n'y peut songer sans frémir. Notre prétendue humanité ne serait qu'un raffinement de barbarie.

La peine de mort a fait son temps. En la supprimant, on affranchira de devoirs pénibles une classe de fonctionnaires pour lesquels j'élèverai d'autant mieux la voix que j'ai cessé d'en faire partie. On rendra à Testime de leurs concitoyens des hommes qui n'en ont démérité que sous l'empire du plus illogique des préjugés. Vieillard, j'ai conservé sur ce sujet toutes les idées de ma jeunesse et de mon âge mûr. Il est absurde de faire supporter à l'exécuteur seul tout le fardeau de la répulsion qulnspire la peine de mort.

Ce fonctionnaire est-il plus coupable que le magistrat du parquet dont le devoir a été de provoquer la condamnation et d'éclairer la conscience du jury ?

Est-il plus coupable que les jurés qui , appelés îi opter entre un no7i qui contenait la vie, et un oui qui renfermait la mort, se sont décidés pour cette syllabe meurtrière?

Est-il plus coupable que les membres de la

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(Jour qui, en prononçant la sentence de mort, lui ont donné force de loi ; que la Chambre de cassation qui, en rejetant le pourvoi, a enlevé au condamné son dernier espoir.

Oserai-je dire qu'il soit plus coupable enfin que le souverain qui, tenant encore la vie de ce malheureux suspendue dans une goutte d'encre au bec de sa plume, comprend qu'il ne peut exercer le plus belle prérogative de sa couronne et repousse le recours en grâce.

A Dieu ne plaise qu'en parlant ainsi je prétende élever un blâme jusqu'à ces augustes tuteurs de la société qui accomplissent, avec ime noble fermeté, et, toujours en étouflFant Leurs propres sentiments, d'austères devoirs. A Dieu ne plaise que j'aie l'ambition d'établir entre eux et l'humble exécuteur des volontés de la loi une assimilation irrévérencieuse. Je ne veux qu'indiquer le lien logique qui lui impose une si rude tâche et, par conséquent, l'inconséquence du préjugé qui le frappe d'une réprobation contre laquelle il devrait être protégé par les exigences mômes de l'intérêt social.

Donc, respect aux hommes qui, en haut

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comme en bas de réchelle sociale, remplissent avec honneur la mission qui leur a été dévolue; mais guerre aux institutions qui, frappées d'une révoltante caducité, ne se soutiennent plus, sans blesser la conscience publique.

Ainsi de la peine de mort, condamnée, dans un temps rapproché, à disparaître de nos Codes. Que cette sainte réforme luise sur le bord de ma tombe , et je ne regretterai point d'avoir écrit cette triste confession dans laquellej'ai dû. m'accuser d'avoir fait tomber plus de cent têtes, car je ne demande ni n'espère d'autre absolution.

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