‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 5)Chapitre 6 sur 27 · UO DERNIÈRES EXÉCUTIONS · texte numérisé non relu

UO DERNIÈRES EXÉCUTIONS

conspiration de Babœuf, de l'attentat de la rue Saint-Nicaise et du complot de Georges Cadoudal.

Je trouve bien un cahier commencé le P^ vendémiaire an vra, et suivi avec un certain ordre, mais il ne renferme guères, pendant longtemps, que des noms d'individus qui, condamnés à d'autres peines infamantes, avaient subi aussi celle de l'exposition. Ces expositions avaient généralement lieu chaque mois pendant trois ou quatre jours consécutifs ; elles duraient six heures, pendant lesquelles le patient restait au carcan, en butte à l'outrageante curiosité de là multitude. •

Je remarque cependant sur ce registre quelques exécutions capitales en outre de celles que j'ai déjà racontées. Je vais me borner à les énumérer, parce qu'elles sont enregistrées sans aucun détail : ce. sont, 1^' 7 nivôse an vra, nn nommé Jean-Philippe Martin, condamné à mort par jugement du Tribunal criminel du département de la Sei^e, en date du 15 frimaire précédent, pour assassinat d'une jeime fille qui demeurait rue Taranne; il fut con-

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dnit au supplice, revêtu d'une chemise rouge; le 9 pluviôse de la même année, un nommé Capahu, dit Boulanger, dit la Palu, et condamné aussi h la peine capitale par jugement du même Tribunal, en date du 9 nivôse an m, comme coupable de plusieurs assassinats; le 17 pluviôse, un nommé Frédéric Wiker, condamné à la môme peine par arrêt du 13 nivôse précédent ; le 17 ventôse suivant, c'est Louis Beaudoin, dit Fortin, condamné à la peine de mort par sentence du premier conseil de guerre, comme ayant fait partie des bandes de chauffeurs; c'était sans doute un fuyard échappé aux poursuites du brave ma^ réchal des logis de gendarmerie Vasseur, lorsqu'il captura la fameuse bande d'Orgères ; le 27 germinal, se trouve la mention d'une exécution pour assassinat, mais le nom du sup-* plicié est laissé en blanc ; le 9 fructidor, François Jeudis condamné à mort par jugement du Tribunal criminel du département de la Seine, du 22 messidor précédent, encore pour assassinat.

Le 11 vendémiaire an ix, nous retrouvons

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des cliaufifeurs , ce sont : François Lecomte, Claude Manissier et Jacques-Thomas Loutrel, les trois chefs d'une bande qui avait eu l'audace de venir se réorganiser aux portes de Paris; un jugement du Tribunal criminel, Tendu le 23 fructidor an vni^ les condamna tous les trois à la peine de mort ; Lecomte et Manissier allèrent à l'échafaud revêtus d'une chemise rouge.

Il n'y eut rien comme exécution ni comme exposition pendant le mois de germinal an ix; mais, en revanche, ce fut le 1®^ floréal que les deux condamnés dîkns Taflfaire de la. machine infernale furent guillotinés.

Pour ne pas revenir sur les supplices que j'ai déjà racontés, je saute, toujours en suivant les notes de mon père, jusqu'au 19 mars 1803; je trouve à cette date l'exécution d'un nommé Trumeau, épicier, qui avait demeuré 54, place Saint-Michel, et fut condamné à mort pour avoir empoisonné sa fille aînée, âgée de vingtcinq ans, et sa nièce, à l'aide d'arsenic.

En marge de la mention, mon père a écrit d'une main ferme et assurée ces mots terribles •

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Encore un Lesurques... Trumeau était tnnO'tentl II parait, en eflfet, que quelqaies années après le supplice de ce malheureux, dont Tacousatîon et l'opinion publique avaient voulu faire un second Desrues, on découvrit le véritable coupable du crime pour lequel il avait été condamné. -

Ce qu'il y eut encore de-particulier à cette exécution, c'est que Téchafaud ne fut point dressé à sa place habituelle. Jusqu'alors il avait toujours été au milieu tle la place de Grève, en face de la porte principale de l'Hôtelde-Ville ; mais le comte Frochot, préfet de la Seine, se plaignait beaucoup de cette sinistre perspective, et demandait avec instances que la guillotine fût reléguée sur la place Maubert. Ces doléances furent portées jusqu'à Napoléon, qtii se borna à répondre :

— Où exécutait-on du temps du prévôt des marchands ?

■ — ' Sur Itt place de Grève, lui répliqua-t-on. • — Eh ISenl Frochot se croit-il davantage?

Le préfet dut se soumettre; mais, par une espèce d'accommodement avec l'autorité judi-

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ciaire, sans doute, il obtint que Téchafaud, au lieu d'être élevé au beau milieu de la place, fût reculé jusqu'au quai, à l'endroit où s'ouvre aujourd'hui le pont d'Arcole. De cette marnière, on l'apercevait de plus loin , mais M. le préfet ne le voyait pas.

Ici une grande lacune, qui n'est interrompue que par l'affaiie de Georges Cadoudal et de ses compagnons.

- A la date du 16 mai 1808, le registre est rouvert pour y inscrire l'exécution d'une fille Bouhourt, dite Manette, dite Auguste, qui avait eu lieu ce jour-là. Il parsdt que cette fille avait l'habitude de s'habiller en homme, et que c'est sous ce travestissement qu'elle avait assassiné àcoup9 de marteau une autre fille nommée Marge ou Manje. Elle montra sur l'échafaud un courage et un sang-froid plus en harmonie avec ces vêtements habituels qu'avec son véritable sexe.

Les notes de mon père s'arrêtent encore ici pour une longue suspension. Il est vrai que l'échafaud joue un rôle de plus en plus obscur. Il n'a plus la mission de dévorer les existences

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illustres par la naissance ou par le rang; k dernier des Ck)ndé tombe dans les fossés jde Yincennes sous le feu d'un peloton de soldats français, et le général Mallet^ se donnant à lui-même le nom de dernier des Romains, subit le même sort dans la plaine de Grenelle.

D'ailleurs , cette nécessité de Teffusion du sang humain sur la terre, dont le comte de Maistre s'était fait l'éloquent et sophistique apôtre, se trouvait amplement satisfaite sur leâ champs de bataille, où le génie d'un homme qui faisait pfllir tous les héros de l'antiquité entraînait, dominé par la situation, des générations entières que le canon devait moissonner.

L'histoire révolutionnaire des deux nations qui semblent se disputer encore le sceptre de lia civilisation offre d'étranges analogies. Toutes deux débutent dans cette voie par un régicide; il semble que la tête de Charles I" ait ouvert l'abîme où devait rouler, à plus d'un siècle de distance, celle de Louis XVI; toutes deux, après s'être enivrées de licence et d'anarchie, tombent sous le joug de la dictature militaire^

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mais à Cromwell, étroit et fanxitique prédicant; à Monok, pâle restaurateur d'une mo- Iiarçhie condsmmée, la France oppose Napoléon, dont le profil^ à la fois grec et romain, ejEace toutes les médailles des grands h^mines de Plutarque.

Tandis que Gromwell édifie un protectorat, dont il n'ose agrandir ni le pouvoir ni le litre, et dont son fils est impuissant à recueillir la succession; que Monck ne trouve dans son esprit d'autres ressources, pour mettre un terme aux dissensions qui déchirent Isa patrie, que de ramener dans les plis de ses drapeaux la monarchie qui avait fait naître, ces discordes.. Napoléon, tour à tour général, consul, législateur, achève d'imposer à l'Europe ^t au monde la Révolution française, étouflfe d'une main ferme le& dernières convulsions des partis, ramène l'ordre, jette les.bases de la société nouvelle, et enfin, s'assied glorieusement, sur un trône qu'il amis à sa taille- Pendant dix ans, il promène les aigles victorieuses de la, France d'un bout du continent à l'autre, entre en vainqueur dans les capitales

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de liHis^ les royaumes, et ne s'arrête qu'après avoir rendu à son. pays les frontières du vieil empire de Charlemagne.

Des revers cruels devaient renverser cette œuvre gigantesque. On en sait rhistoire ; mais^ à rencontre de Cromwell, qui ne peut léguer la pourpre, même à son fils, le vaincu de Waterloo, le martyr de Sainte-Hélène, avait laissé tant de racines dans le sol de la nation qu'il avait couverte de gloire, qu'au 'bout de trente ans à peine, il suffit à un héritier de ce grand nom de se présenter, dans un moment de crise, aux suffrages du peuple pour devenir à soîx tour un gage de salut et de libération, l'émancipateur d'une société menacée de retomber dans les horreurs de l'anarchie.

Mais voilà ime digression qui m'a entraîné bien loin de mon spjet , je demande donc au lecteur la permission d'y rentrer avec une modestie dont j'ai peut-être eu tort de me départir. Historien de la hache, je me suis oublié jusqu'à parler de l'épée ; je ne devais point oublier la distance qui sépare cette arme du vil instrument de nos fonctions.

tt DERNIÈRES BlÉCUTlONS

Je reprends donc, malgré leur stérilité et les lacunes qui doivent s'y trouver, l'invOTh taire de nos annales de famille. Longtemps elles nd m'offrent que des expositions minutieusement enregistrées, tandis que des exécutions capitales ont dû être nécessairement omises. Je demandai un jour à mon père le motif de cette différence entre la comptabilité de la guillotine et celle du carcan. Sa réponse fut bien simple, et, comme toujours, elle accusait la peine de mort.

— Mon cher ami, me répondit-il , avec les tins^ c'est un compte liquidé; avec les autres, c'est un compte courant. Aux premiers, nous disons : Adieu; aux seconds^ nous disons : Au revoir. On n'aime point â se souvenir des tètes coupées; il peut être quelquefois utile de se rappeler les visages flétris.

Dans cette longue suite d'expositions, je ne trente de dignes de remarque que celles de la veuve Morin et sa fille, en 1812. Tout le monde cannait la touchante aventure de ces deux ftmmes , propriétaires de l'hôtel Saînt-Phar, et excusables, en quelque sorte, malgré leur

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faute, si on pèse dans la même balance la con^ duite infâme de celui qui en fut la cause. Ellea avaient, aux débats, inspiré tant de sympathies, que leur exposition eut en quelque sorte Tair d'une apothéose.

Après les exécutions que j'ai déjà énumérées, je ne trouve, sous la date du 29 mars 1815, que celle de Charles Dautun, lieutenant d'infanterie, condamné à mort par la Cour d'assises de la ^eine, pour un double assassinat commid sur les personnes de son frère et de sa tante. Ce Caîn en épiaulettes avait été licencié en 1814 au retour des Bourbons; la vie oisive le jeta dans la dissipation ; la passion du jeu s'empara de lui, et c'est sous l'empire de ce détestable mobile, qu'il avait commis successivement les deux meurtres pour lesquels il fut condamné. U chercha à associer à la responsabilité de son fratricide, un de ses cousins nommé Girouard, militaire comme lui, licencié comme lui, et contre lequel un passé déplorable, des vices avérés, uù profond état de misère firent peser des charges si fortes, qu'il fut aussi mis en état d'arrestation et passa en jugement en môme

temps que Dautun. Toutefois, comme ce dernier n'articulait aucune preuve positive à Tappui de ses accusations vagues, et qui s'étaient «cuvent trouvées contradictoires, Girouard fut acquitté et Dautim seul condamné à la peine de inort.

Les débats avaient révélé des circonstances atroces : <5e misérable avait dépecé le cadavre de son malheureux frère et en avait semé les lambeaux dans divers endroits autour de la maison où l'assassinat avait été commis : ici la tête, là une cuisse, plus loin le tronc mutilé.

Dautun devait être exécuté le 20 mars ; mais on ne voulut pas souiller de cette exécution le jour qui éclairait la rentrée de l'Empereur à ' Paris. L'exécution fut remise au 29 ; ainsi, dans les derniers moments qui précédèrent son supplice, Dautxm put apprendre le retour triomphal du grand homme qu'il avait servi, et faire un sinistre rapprochement entre la mort ignominieuse qui l'attendait et celle si glorieuse qu'il aurait pu trouver sur le champ de bataille* Cependant il monta à l'échafaud avec courage. On a prétendu à tort qu'il avait eu avec son

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xîonfesseur tm long entretien ; il refusa obstîment toutes les consolations religieuses.

Malgré les preuves accablantes qui Tavaient fait condamner, il ne cessa de protester de son innocence, et jusque sur la plate-forme de la guillotine il répéta :

— Je suis innocent!... Est-ce donc là la mort d'un soldat?

On exécuta en môme temps un nommé Laporte, condamné pour je ne sais quel crime, qui pendant tout le trajet ne cessa de crier: Vive TEmpereur !

Plus tard , quelques journaux eurent la bassesse de relever ce fait, en ajoutant malignement que ce malfaiteur avait chanté jusqu'à la fin les louanges de son patron.

Le 22 avril 1816, je trouve enregistrée une double exécution : celle des nommés Pichon et Goguet, condamnés pour homicide suivi de vol envers Joseph Houdry. Ces deux meurtriers subirent leur peine avec un cynisme qui n'était pas exempt de forfanterie.

De là, nous passons de suite à un triple sup- >y

plice qui rouvre la série des exécutions poli-

tiques : c'est celui de Pleignier, Carbonneau et Tolleron, condamnés pour le premier complot contre la sûreté de TEtat, depuis le retour de Louis XVIII, avec la circonstance aggravante de la préméditation d'un attentat à la \'ie de ce monarque. Ils furent exécutés le 37 juillet 1816, à sept heures et demie du soir, sur la place de Grève ; et comme leur action avait été qualifiée parricide, on leur fit la première application du Code pénal de 1811, qui punissait ce crime de Tamputation du poing avant la décapitation. Pleignier, qui avait longtemps espéré une commutation de peine, •montra un emportement extrême et fit quelques tentatives de résistance; Carbonneau paraissait résigné ; mais Tolleron , qui appartenait sans doute à cette race énergique d'hommes résolus qui ont fait d'avance le sacrifice de leur vie lorsqu'ils s'engagent dang ces entreprises téméraires, fit preuve d'une fermeté étonnante. U marcha à la mort avec ce courage impassible qui est le propre des natures vigoureuses , et son visage ne trahit un seul instant ni de colère ni de faiblesse.

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Quand cette boucherie humaine en partie double fut achevée, que ces trois poings et ces trois têtes furent tombés, la foule, ou plutôt des hommes cachés dans son sein et gagés pour cela, couvrirent le bruit de la dernière chute <lu couteau par un immense cri de : Vive le roi ! Tristes acclamations, que celles qui montent vers le trône des monarques avec une vapeur de sang !

J'ai épuisé tout ce que mes ancêtres et m» père m'avaient laissé de notes et de documents; je suis arrivé, du reste, à l'époque où je de* vais leur succéder dans la voie sinistre qu'ils m'avaient tracée. Ce sont donc mes propres impressions, ce sont les choses que j'ai vues, que je vais maintenant raconter. Mais avant de commencer ces récits, que le lecteur veuille bien me permettre de revenir, par un coup d'œil rétrospectif, sur mon enfance et sur les événements qui précédèrent mon début dans cette triste carrière. C'est bien le moins qu'après lui avoir dit l'histoire de tant de guillotinés, je puisse compléter mon œuvre en lui ofirant l'esquisse de celle d'un bourreau.

YÏL

Je suis né en 1799. Depuis longtemps déjà l'arme sanglante que mon aïeul avait héritée de ses ancêtres, reposait au fourreau; rinstrument de mort qui lui avait succédé ne sortait que rarement de l'arsenal de supplices où on l'avait relégué : la peine de mort reoulait; comme saisie d'une sorte de honte et d'é-

pouvante devant le souvenir de ses abus. A l'heure où un pauvre enfant ouvrait ses yeux à la lumière^ sous le toit de la demeure des exécuteurs, les espérances qui entouraient son berceau franchissaient toutes Thorizon où s'était renfermée la destinée de ses pères. Ma mère se fiait à Tascendant qu'elle exerçait à si bon droit sur Tesprit de son époux pour l'amener à détourner un jour de mes lèvres innocentes ^Ih^alice d'amertume que sept générations des miens avaient bu à longs traits. Mon père, dans quelques moments d'épanchement, semblait encourager ces vœux secrets ; ma vieille grand'mère, que ces idées ne flattaient pas moins, souriait d'un air vénérable à ces projets d'émancipation, au bout desquels elle entrevoyait la réhabilitation de sa postérité; seul, mon grand-père faisait ombre au tableau, et sa pâle et mélancolique figure suffisait à ramener la tristesse sur tous les visages que mes caresses enfantines avaient épanouis.

C'est que le vieillard, qui avait rempli une si rude mission au milieu de nos tempêtes sociales, n'était point du nombre de ceux qui

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pouvaient se fail^ illusion. Il savait querhomme change difficilement sa destinée, et que même les révolutions, qui font d'un roi un guillotiné, ne permettent pas à l'exécuteur d'abdiquer. Il était resté- à son poste quand tout s'abimait autour de lui; il avait vu passer successivement sous le niveau de son fatal couperet toutes les puissances humaines : la royauté, le génie, Téloquence, la vertu, le patriotisme, le dévouement. Il avait dû, sous peine de le» suivre à son tour dans leur supplice et d'y livrer sa famille, se résigner à ce rôle de sacrificateur, dont le bouleversement de la société tout entière n'avait même pas pu l'affranchir. Une sorte d'humeur sombre et morose s'était emparée de cet homme si fort^ si énergique, qui avait tant lutté à l'aide d'idées préconçues , de l'influence . de l'éducation , à l'aide de sophismes contre ce qu'il avait longtemps appelé préjugé, et ce qu'il avait fini par reconnaître le sentiment intime. Les terribles épreuves de la Révolution étaient arrivées à faire du bourreau convaincu un bour^ reau désabusé.

Aussi loin que mes souvenirs peuvent s'étendre, je me rappelle mon grand-père, qui avait fait de Thortipultupe un des délassements favoris de sa vieillesse, parcourant les platesbandes de son parterre ; c'était sa promenade habituelle. Il me semble le voir encore , avec son tricorne, son habit à la française, sa culotte courte, ses bas chinés et «es souliers à boucles, la fine épée à poignée d'acier qui lui battait les mollets; il s'arrêtait devant les fleurs que lui-môme avait plantées et dont il suivait avec joie l'éclosion et l'épanouissement. Un jour je l'entendis qui s'écriait devant un buisson de tulipes pourprées du plus bel incarnat :

•^ Qu'elles sont fraîches ! qu'elles sont rouges 1 S'ils les voyaient, ils diraient que je les arrose avec du sang f

Malgré mon enfance cette parole me frappa. Quelques jours avant, on m'avait conté je ne sais quelle sotte histoire de vampire qui avait ûnpressionné ma jeune imagination. Il se fit dans mon esprit un rapprochement entre ces deux circonstances, et le soir, comme ma mère

me couchait > je ne pus m'empêcher de lui dire:

— Maman, grand-papa dit qu'il arrose ses fleurs avec du sang ; est-ce qjill serait un vam- I^re ?

Ma mère me serra avec épouvante sur son sein :

— Tais-toi, Henry, mon enfant, me ditelle, tais-toi. Qui estrce qui t'a dit ces vilaines choses?

Je lui racontai alors l'histoire du vampire et ce que j'avais entendu dans la matinée au parterre. Elle me fit promettre de n'en plus parler.

— Tout cela ce sont des mensonges, ajoutât-elle. Il n'y a point de vampires. On cherche à effrayer, avec ces inventions, les petits enfants qui ne veulent pas être sages ; mais il est inutile de recourir à de pareilles chimères avec ceux qui ont bon cœur et sont dociles à leurs .parents. Quant à grajid-papa, il ne faut pas faire attention à ce qu'il dit dans certains moments.; il est bien vieux, bien fatigué ; tu sais oomme il dort après souper dans son grand

fauteuil ; il parie quelquefois en danuant, c'est qu'il rêve ; on rêve de si étranges choses. Toimême, ne m'as-tu pas dît souvent que dans ton sommeil tu avais vu des choses singulières et dont il ne restait plus trace à ion réveil.

Avec rinsouciance d'un enfant de quatre ans, j'ouhliai cette conversation ; elle ne devait me revenir à la mémoire que plus tard, et dans des circonstances qui m'en révéleraient CTuellement le sens caché.

Noire situation de fortune était avantageuse; malgré les pertes considérables que le désordre des finances nous avait fait essuyer sous la monarchie , nous n'avions cessé de jouir d'une aisance relative. L'exercice de la médecine avait toujours été pour la maison une ressource trèsproductive et qui lui avait permis de se soutenir convenablement. Il est à remarquer que, depuis la suppression du droit de havage jusqu'aamoment de l'établissement d'une administration régulière en France, les salaires et allocations de notre sinistre métier n'ont été le plus souvent qu'un leurre, et que cet or, prix

du sang qui passe pour nous avoir souillés d*une tache indélébile, est resté englouti dans Jes dilapidations de l'ancien régime. Ce n'est qu'à partir de la Révolution, et sous les gouvernements qui se sont succédé depuis, que nous avons touché exactement le traitement trèeréduit attaché à nos tristes fonctions. Ce n'est que dans leur fortune personnelle et dans la fruit des soins donnés à leurs semblables que mes ancêtres avaient trouvé jusque-là le moyen de tenir leur état de maison sur un pied assez considérable. Quoi qu'il en soit , le patri-moine qui m'attendait en perspective était amplement suffisant pour assurer mon indépendance et m'affranchir, au point de vue matériel, de Tobligation de me faire un gagn^ pain du couteau de la guillotine. Ma famille eût donc pu, sans se faire illusion de ce côté, caresser la chimère d'un autre avenir pour moi.

Si mon pauvre père, dont l'organisation toute douce, timide et débonnaire était Uen la moins compatible avec un pareil métier^ n'avait pu s'y soustraire, c'était par un coa-

cours de circonstances qui ne semblaient pas devoir se reproduire à mon égard. Avant la Révolution, comme je l'ai déjà dit plusieurs fois, mon grand-père avait sur notre magistrature héréditaire de tout autres idées que depuis le grand cataclysme social, qui, confondant le crime et Tinnocence, lui avait démontré le néant des jugements humains. Convaincu de la légitimité de son état, s'y regardant obligé par devoir, il avait tenu à honneur d'élever son fils dans l'idée de lui succéder; il l'avait familiarisé dès le plus bas âge avec cette prédestination, et, en digne patit-fils de Charles-Jean-Baptiste Sanson, ce bourreau mineur dont le Parlement avait exigé la présence aux sanglantes exécutions de la Grève, il l'avait associé^ à peine adolescent, à l'exercice, de son terrible ministère. La piété filiale et l'obéissance aux ordres paternels furent toujours au premier rang de nos vertus de famille. Mon père avait plié respectueusement sous la volonté de fer du sien ; ce ne fut pas sans combats intérieurs, car je- me souviens avoir entendu dire souvent à mon grand-oncle, Charle-

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'magne Sanson, que plus d'une fois il avait eu pitié des défaillances de son neveu aux exécutions où ils assistaient ensemble, et qu'il était venu lui épargner l'achèvement des devoirs cruels que lui indiquait le regard de Charles- Henry Sanson.

Mon père avait eu, ainsi qu'on l'a vu dans sa vie, d'heureux moments où il avait pu oublier im peu sa pénible condition. Une certaine faveur populaire pendant la Révolution, son incorporation dans les assemblées de section et dans les rangs de la garde nationale, sa promotion au grade de capitaine dans l'artillerie parisienne, son expédition à Cioulommiers, avaient éloigné un instant de son esprit cette fatale pensée qu'il était l'héritier priésomptif de Téchafaud. Il aurait pu au moins espérer, quand il sortit de son rêve, que cette funeste transmission s'arrêterait à lui et qa'il ne léguerait pas à son fils le sanglant héritage que luimême ne recueillait qu'avec des mains tremblantes et désespérées.

On va voir comment ces vaines illusions devaient s'évanouir, et conmient la fatalité qui

s'appesantit sur nos familles est difficile à lâcher sa proie.

Sauf le trop court intervalle de son excursion à Coulommiers, la multiplicité des exécutions pendant la Terreur avait forcé mon père à prêter un concours actif au sien dans l'accomplis» sèment de leur terrible mandat. Ces supplices tous les jours renouvelés avaient fini par émousser, sinon par éteindre, la sensibilité d'un homme dont tous ceux qui le connaissaient se plaisaient à attester la bonté et l'extrême douceur dans les rapports ordinaires de la vie. Cest une vérité physiologique à constater, si repoussante qu'elle soit : l'homme s'habitue à tout, même à répandre le sang. Sous le double joug du devoir et de la nécessité, mon pauvre père en était venu à étouflfer ses inclinations naturelles et les répugnances qui l'avaient si cruellement torturé pendant sa première jeunesse.

Je n'avais pas encore atteint ma septième année lorsque mon grand-père mourut. Ce moment de deuil me laissa une impression qui ne s'est jamais effacée. Des prêtres du clergé

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de Saint-Laurent vinrent apporter à ce vveîl- ' lard expirant lé saint Viatiq^ue et lui administrer le sacrement de rExtrêtne-Onolion. Nous étions tous agenouillés dans la .chambre nïar-» tuàire, et mon grand-père, qui avait conservé sa pleine et entière connaissance, s'unissait 'à Tassistance pour les i>6ponsîB& de ces grandes et solennelles prières. Sa voix oalme, quoique affaiblie, dominait toutes lest autres qui s'éteignaient dans les sanglots.

Je contemplais cette scène d'un <Bil ouïieux et étonné; car, bien que j'eusse été élevé dan» de minutieuses pratiqués de piété, je n'avais point encore vu les pompes de la reHgion venir sous notre humble toit. Le tintement de la ckv chette des enfants de choeur ,> la lente psalmodie des prêtres, le. respect avec, lequel je voyais la Ibule s'écarter sur leur ^passage, car un nombxe considérable de personnes s'étaient jointeà>jÈaa cortège et avaient attendu^ prosternées silr l'escalier au dans la coi^, la fin de^ la pieuse cérémonie ; tout cdairappàit ma jeune imagi^ nati^a plus peut-être que l'ironie 4e ce vieit^ lard étendu sur son lit de mort* >11 4st v^ dS

dire que cette agonie était si paisible, que Charles-Henry Sanscm avait conservé un calme si grand, une sérénité si parfaite, qu*on n'eût jamais dit qu'il touchait aux portes du trépas. Lorsque le clergé se fut retiré, il fit signe h mon père d'approcher.

— Henry> luidit-il, je vais rendre mescpmptes à Dieu, j'emporte la consolation d'avoir fait Quelque bien dans cette vie et jamais de-mal... hors celui de notre état, ajouta-t-il comme en faisant un effort sur lui-même ; mais celui-lù, je ne crois pas que le souverain Juge puisse me rimputer. J'ai eu de cruels doutes dans mes-demières années à cet égard; il me sembler que l'heure suprême les dissipe. A mesure que j'approche du moment où la justice de Dieu va m'éclairer sur celle des hommes, je me sens plus rassuré! Je sais, mon fils, que vous avez toujours eu une secrète aversion pour l'état dans lequel il a plu à la Providence de vous faire naître, comme elle m'y avait fait naître moi-même ; je crois vous laisser un bon exemple: restons où le sort nous a placés. Vous chercheriez vaintanent, vous ou les vôtres, à

rentrer dans le monde; il se détournerait avec horreur et ne vous absoudrait jamais de votre origine. Croyez-moi, ne rêvez ni pour vous ni pour votre fils d'autre condition que celle de vos pères; vous seriez comme le soldat qui déserte son poste et est traité partout de transfuge. Voyez qu'il n'y a point d'exemple parmi nous de ces désertions. Notre famille est assurément la plus ancienne et la plus considérable de l'emploi; mais elle n'est point la seule, et dans toutes les autres, comme chez nous, les fils ont fait ce que faisaient leurs pères. J'ai cru bien longtemps que nous étions très-futiles à la société, et qu'il n'y avait point d'état dans lequel on lui fit un si grand sacrifice et on lui montrât plus de dévouement ; mais j'ai vu de si singuliers événements que mes idées ont un peu changé à ce sujet. Peut-être un jour nous supprimera-t-on, comme on a supprimé tant de choses. Jusque-là tenez pour certain que nul ne -peut vous jeter la pierre. Si l'on voulait faire rejaillir sur vous le sang versé, appelez-en à la société qui vous a armé du glaive de la loi. Des superstitions populai-

res, J)assées à l'état de légendes, nous représentaient autrefois habillés d'écarlate, pour que le sang que nous répandions ne nous éclalwussdt point; rappelez-vous que Je juge, vôtude pourpre et chaperonné d'hermine, est plus responsable que nous, devant Dieu, du sang que son arrêt nous condamne à verser.

Quelque chose se remua en moi, comme une protestation, en entendant ces étranges paroles, que j'étais pourtant bien loin de comprendre ; c'était comme un éclair anticipé de mon horizon, futur. C5e singulier testament d'un vieillard écouté religieusement dans notre maison, venait de trancher ma destinée.

Ainsi que ces enfants voués au blanc, symbole de l'innocence, ou au bleu, symbole de la piété, je venais d'être voué au rouge, couleur maudite, signe abhorré de la vengeance légale.

Pauvre enfant, je ne comprenais guère le drame qui venait de se passer; mais après le dénoûment, lorsque le drap funèbre fut relevé rar la face éteinte de mon aieul, et que l'on m'eût fait coucher au fond d'un cabinet attenant àlachambre demamère, dansle petit litqui était

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encore presque uji berceau, j'entendis une conversation, dont toutes les paroles me reviennent aujourd'hui à la mémoire comme le deuil de mon existence sacrifiée.

— Julie, disait mon père, celui que nous venons de perdre avait raison ; ne nous berçons point de chimères, ne pensons point à soustraire Henry à la fatalité héréditaire de sa race. Qu'il s'élève et grandisse au milieu de nous; partout ailleurs il apprendrait à maudire ou à mépriser ceux qui lui ont donné le jour ; ne comptons point sur la pitié des hommes : ceux-là même qui commandent nos sanglantes exécu-^ tions, ou qui y applaudissent, nous poursuivent ensuite de leurs malédictions et nous chargent d'opprobre. Je ne veux point que mon fils rougisse de son père. Donnons-lui toutes les consolations que rhomme peut désirer ici-bas: une brillante et-libérale éducation, les arts que sa fortune lui permettra de cultiver, toutes les jouissances de la vie, mais quil reste le fils de Messieurs de Paris et qu'il ne mente point à son origine.

Ma mère hasarda de timides observatioiui,

mais mon père les combattit avec fenneté.

— Dans quelle carrière, ma pauvre amie, disait-il, veux-tu que notre enfant se produise? Partout il sera repoussé avec horreur; crois-moi, la résignation dont mon père et moi lui avons donné Texemple lui sera moins amère que toutes les épreuves auxquelles nous Texposerions. L'Etat, qui ne dédaigne point de nous employer à Taccomplissement des horribles fonctions dont il nous a investis, rougirait de nous confier, à nous ou à un des nôtres, un autre mandat. Le barreau frémirait d'entendre s'élever dans ses rangs, pour défendre, la voix de celui dont le bras était désigné pour frapper. La médecine seule lui devrait peut-être un asile, si elle ne consultait que les services que depuis longtemps notre famille lui a rendus; mais ces services ne sont-ils pas eux-mêmes l'objet d'une sorte de jalousie, et ne nousa-t-on pas déjà demandé comment l'art de soulager et de guérir pouvait être l'apanage de ceux qui n'avaient de diplôme que pour tuer?

Ce langage, tenu avec une effusion que je ne puis rendre, m'eût fait une impression encore

bien plus profonde si j'avais été en état d'en saisir la portée; néanmoins, c'est la première intuition que j'eus de l'avenir qui m'attendjait, et on sait que de pareilles révélations ne s'eflfacent point. 11 n'est donc pas étonnant que ma mémoire m'ait retracé depuis un entretien dont alors le sens m'échappa complètement. Par la force de l'âge, je ne tardai point à m'endormir, mais d'un sommeil agité et poursuivi par une vague inquiétude.

Le surlendemain on célébra les obsèques de mon grand-père. Tout le clergé de Saint-Laurent assistait à la cérémonie. Après l'absoute, mon père me prit par la main et nous suivîme» tête nue, en longs manteaux de deuil, le char funèbre qui portait la dépouille mortelle de Charles-Henry Sanson. Un cortège nombreui nous accompagnait ; il parait que, fidèle aux habitudes de bienfaisance de sa famille, mon grand-père s'était fait parmi les pauvres et les malades de nombreux amis qui tinrent à honneur de lui rendre les derniers devoirs. Partout, sur notre passage dans notre quartier, l'attitude de ceux devant qui nous défilions

avait été calme et recueillie, presque sympathique ; mais, lorsque nous fûmes un peu éloignés, et que nous eûmes gagné les hauteurs qui ^voisinaient le cimetière, j'entendis des conversations et des chuchotements. On montrait le char du doigt ; quelqu'un ayant demandé à un marbrier, au moment où nous arrivions, quel était ce convoi si nombreux, cet homme répondit avec une expression singulière :

— C'est LE Convoi bu Bourreau.

Je sentis la main de mon père frémir dans la mienne. C'était la première fois que c^ mot Hfconnait à mes oreilles, il y vibra sinistrement, bien que j'en ignorasse la signification ; mais un secret instinct, un mystérieux pres^ sentiment m'avertissaient qu'il me serait funeste.

Tels sont les souvenirs les plus lointains que J'aie conservés de la fatale vocation qui pesait sur mon berceau.

\ni

A part le deuil de famille que je viens de raconter, mon enfance s'écoula paisible et sans incidents qui méritent d'être rapportés. Notre maison avaitconsersré, à travers les révolutions, le mouvement des idées nouvelles et le renouvellement des générations, les mœurs austères et patriarcales qui l'avaient toujours caracté-^

risée. Après la mort do mon grand-père, sa venve prit possession de ce fauteuil d'aïeule qu^avait si longtemps occupé Marthe Dubut; elle y régna sur nous tous par le droit de la bonté, de la sagesse, de la douceur, de la vertu; tous ces dons divins que râgc consacre et dont il ceint comme d'une auréole le front de la vieillesse. Ce n'était plus le sceptre redouté presque autant qu'aimé de sa devancière, c'était une autorité chérie qui ne s'imposait que par le respect et par l'amour.

Ma mère, dont je n'ai pas encore parlé, partageait ingénument avec elle le gouvernement de cette triste maison, qui comptait plus de serviteurs que d'amis. Nous vivions, en eflfet, fort retirés, et hors nos convives du dimanche, dont le nombre se faisait de plus en plus petit, nous ne recevions pour ainsi dire personne.

On me pardonnera de taire le nom de ma mère. Elle appartenait à une famille étrangère à notre profession héréditaire, et les membres de cette famille pourraient voir avec un juste regret la divulgation du lien de parenté qui nous unit. Mes petits-enfants eux-mêmes, en

trouvant ce nom sur ces pages, apprendraient ce que leur âge leur a permis d'ignorer. Je veux qu'ils gardent intacte la mémoire de leur aïeule. Ne suis-je donc pas obligé de leur cacher jusqu'à mon propre nom, pour jouir en paix de leurs caresses et ne pas voir repousser mes bénédictions?

Telles sont pourtant les barbares conséquences de la réprobation qui s'attache à nos fonctions, et nous poursuit jusque dans la retraite , alors que nous avons été assez heureux pour secouer leur joug. Les bravi de la république de Venise portaient constamment un masque pour n'être connus ni de leurs concitoyens, ni de leurs victimes ; nous sommes réduits à nous affubler, dans les relations privées etjusques dansle sein de notre famille, de faux noms pour ne pas voir les mains se détourner au contact de la nôtre et ne pas faire horreur à nos petits-enfants.

Le ciel m'avait donné un fils ; il me l'a repris : j emporterai donc à tout jamais dans la tombe ce nom de Sanson, sur lequel cent soixan»te-deux ans de services rendu» à la justice du

i::C MON ÉDUCATION

pays n'ont abouti qu'à imprimer une flétrissure indélébile. C'est le seul nom que je me sois cru le droit de livrer encore une fois à la publicité par ce livre. On ne doit que trop concevoir mes précautions pour que la postérité de mes filles ne puisse y remonter par aucun jalon de généalogie.

Toutes les fois que j 'aurai à parier de la sainte et digne femme qui m'a mis au monde, je dirai donc seulement : Ma mère. Et quel meilleur nom pourrais-je lui donner? Celui-là ne renfenne-t-il pas tout? N'est-ce pas le premier que nos lèvres balbutient lorsqu'elles s'ouvrent à la parole , en cherchant encore le sein qui qui nous a allaités? Ce doux nom de mère ne nous sert-il pas à appeler la première créature qui nous fait entrer dans le monde des êtres créés, et, après nous avoir tirés de ses flancs, guide les pas de notre enfance jusqu'à ce que nous comptions pour quelque chose dans les rangs de la famille humaine ?

Pour prendre l'époux auquel elle avait associé sa destinée, ma mère avait dû se faire une extrême violence et subir Tempire d'un de ces

sentiments qui ne transigent avec aucune difficulté ni aucun obstacle. Je n'ai pas le pouvoir de faire Thistoire de cette lutte ni du sacrifice qui la couronna; car jamais de sa vie, même après la mort de mon père, elle n'y fit la moindre allusion. A ne considérer que la résignation et la sérénité empreintes sur son visage, on eût pu croire que c'était sans le plus léger sentiment d'amertume qu'elle avait rempli son triple rôle de bru, de femme et de mère sous le toit de Messieurs de Paris.

Née dans ime famille aisée, douée des charmes les plus séduisants , élevée avec plus de soins que la majeure partie des femmes ne l'étaient à son époque, tant de dons de la nature et de l'éducation pouvaient, certes, lui permettre de prétendre à une autre union que celle qui fixa son sort. L'inclination n'en décida point ainsi; touchée du vif sentiment qu'elle avait inspiré à mon père, ma mère ne tarda point à le partager. Ces deux natures , à la fois mélancoliques et passionnées, finirent par se comprendre et par subir l'attrait sympathique qui les entrîûnait irrésistiblement l'une vers l'autre.

Je ne crois pas qu'on ait jamais vu de ménage plus uni ; pendant près d'un demi-siècle qu'ils vécurent ensemble , jamais le moindre nuage n'obscurcit l'horizon de cette paix domestique dont ils goûtèrent tranquillement la douceur inépuisable, sans concessions mutuelles à faire, car il semblait que sur toutes choses ils éprouvassent d'intuition les mêmes sentiments ; l'accord intime qui régnait entre eux ne fut pas un seul instant troublé.

D'un caractère doux et calme, mon père n'avait point connu les passions orageuses qui avaient agité quelques-uns de ses ancêtres. Ne cherchant que l'obscurité et l'isolement avec les objets de son affection, nul ne mena une vie plus simple, plus modeste et plus sédentaire. Il suivait de routine les \âeilles traditions dans lesquelles il avait été élevé, et ne dérobait au bonheur de se sentir vivre en famille que les instants à consacrer aux malades qui venaient quelquefois solliciter ses soins. Il est vrai de dire que leur nombre avait considérablement diminué. Depuis la réorganisation des écoles et facultés de médecine, la rigueur

avec laquelle on exigeait que les praticiens fussent pourvus de diplômes nous avait enlevé une grande partie de notre clientèle. Pourtant mon père est peut-être celui qui avait su tirer le meilleur parti du formulaire de recettes, qui était notre propriété de famille.* Il avait obtenu des cures si remarquables que le bruit en était venu jusqu'aux princes de la science, et que MM. Dupuytren, Roux et Lisfranc ne dédaignèrent point de lui envoyer des malades pour le soulagement ou la guérison desquels son intervention fut souvent couronnée de succès.

Le temps qui n'était point employé à la réception de ces visites ou à la préparation des médicaments, il le passait auprès de ma mère ou dans le jardin, à cultiver ses fleurs, car il avait hérité du goût extrême de mon grandpère pour rhorticulture. Lorsqu'il était las de cette petite occupation, il allait s'asseoir au fond du jardin, sur un banc de verdure, où il n'était pas rare qu'il s'endormît. Je me souviens, lorsque j'étais enfant, d'avoir souvent suspendu les jeux un peu bruyants auxquels je me livrais pour né -pas interrompre son som*

IGO MON ÉDUCATION

meil ; je m'arrêtais devant lui et restais silencieusement à le contempler. Une émotion singulière me gagnait ; quelqce chose semblait me .; dire que je devais respecter ce sommeil, car il était sacré comme l'oubli d'ime peine secrète. Du reste, dans la physionomie de mon pauvre père tout inspirait l'affection et la sympathie : son regard était plein de franchise et de bonté, sa douceur inaltérable ; je ne me rappelle lui avoir vu ni un mouvement de colère ni une expression de sévérité : ses ordres semblaient plutôt des avertissements; ses réprimandes, lorsqu'il était obligé d'en faire, des observations. Jamais il n'élevait la voix au-dessus do ce diapason qui est Tindice du calme parfait et de la modération constante. Malgré cela, il imposait singulièrement; ses cheveux, qu'il avait perdus de bonne heure, laissaient voir à nu un front dont les lignes ne manquaient pas de grandeur; ses traits, réguliers et à angles droits, donnaient à sa figure quelque chose de sculptural; sa haute stature, ses formes puissantes et musculaires formaient un ensemble majestueux.

Je ne me souviens l'avoir jamais vu habillé autrement que de noir. Sa persistance à porter invariablement en toute saison et à toute heure • du jour, au dehors comme dans son intérieur, ce sombre costume est restée pour moi à l'état de mystère. Était-ce un vœu ou un deuil secret? je n'ai jamais osé l'interroger à cet égard ; tout ce que je sais, c'est que, longtemps même avant la mort de mon grand -père, il avait adopté cette couleur qu'il ne quitta plus. On ne doit donc point y voir une continuation du deuil naturel qu'il revêtit à cette époque, et c'est à une cause plus ancienne, sinon plus légitime, qu'il faut faire remonter sa prédilection pour une couleur qui s'harmonisait avec sa mélancolie habituelle, et avait peut>-ôtre dans son esprit une signification symbolique dont il a gardé le secret.

Ma mère, plus xixe et plus enjouée, répandait seule quelque joie dans notre atmosphères si souvent chargée de tristesse. Sa présence suffisait pour animer tout autour d'elle, et, lorsque nous nous trouvions réunis sous son

regard humide de tendresse qui semblait nous VI n

envelopper tous dans le même rayon, on se sentait intérieurement réchauffé et prêt à oublier tout souci. D'une taille moyenne et admirablement bien prise, gracieuse dans tous ses mouvements, ma mère était douée d'ime beauté remarquable. La ânesse et la blancheur de sa peau, sous laquelle on apercevait le réseau des Veines bleues, Tincamat qui la rosait légèrement lorsqu'elle parlait, ses traits fins et déliés, ses yeux bleus et limpides, ses cheveux noirs qui bouclaient naturellement et retombaient en grappes le long de ses joues sur son col de cygne, répandaient sur toute sa personne un charme indéfinissable. La ^ôsion que j'en ai conservée dans mes souvenirs d'enfance offre ime analogie frappante avec le type de la Joconde de Léonard de Vinci.

Le ciel m'avait doué d'un tempérament robuste et d'une santé florissante que j'ai conservés à travers les épreuves de la \ie. Mes premières années furent exemptes de la plupart, de ces maladies qui sévissent sur l'enfance et causent de si cruels tourments aux mères. Je grandissais à vue d'oeil et annonçais par la faci-

lité et la rapidité de ce développement la solide constitution qui m'a pennis de supporter tant de fatigues physiques et morales. Ma mère ne voulut pas se borner seulement à m'inculquer ces premières notions qui éveillent Tesprit et le cœur de Tenfant; elle voulut déposer ellemême dans ma jeune intelligence les premiers germes de Tinstruction. Au lieu de m'envoyer h une école où le vide se serait peut-être fait à côté de moi sur les bancs, elle entreprit la tâche ardue de m'enseigner à lire. On profite aisément des leçons d'une mère: la mienne réussit au delà de ses souhaits dans sa tendre entreprise. J'avais la compréhension facile, une heureuse mémoire, ime avidité de connaître qui pouvait se changer promptenient en goût pour l'étude. Les leçons maternelles furent plutôt une distraction et un plaisir pour moi qu'un travail. Au moyen d'une de ces méthodes vulgaires qui se renouvellent périodiquement, dont le nom m'échappe, je fis des progrès si rapides, qu'ayant commencé après la Toussaint^ j'étais au premier de l'an suivant «n état de lire couramment* J'avais pris ttoiâ

leçons par jour, et nous avions profité des moments où nous étions seuls; car, de crainte d'échouer dans son projet, ma mère n'avait voulu le communiquer à personne, se réservant au contraire le plaisir de jouir de la surprise de mon père si le succès couronnait ses eflfbrts: C'est en effet ce qui advint, et le 1^"* janvier 1804 ma pauvre mère me tenant par la main entrait triomphante dans le cabinet de mon père, à qui je récitais un petit compliment appris quelques jours auparavant. Puis, conmie si cet hommage de piété filiale était insuffisant, elle détacha d'un des rayons de la bibliothèque un volume en me disant d'en lire quelques passages à mon père. Celui-ci sourit d'un air incrédule, comme si elle me proposait quelque chose au-dessus de mes forces, et s'attendant tout au plus à me voir épeler à grand'peine quelques mois.

Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il m'entendit lire, sans hésitation et sans m'arrêter, une page presque entière de ce volume, qui était une des belles éditions du Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre? J'étais tombé

sur le passage où les deux enfants^ surpris par Torage, se réfugient sous Tombre d'une forêt de pamplemousses et reviennent ensuite étroitement enlaces et abrités sous le même manteau. Mon père ne pouvait revenir de son étonnement et me dit de sa voix douce :

— Henrj^, c'est très-bien. Pendant que je ne vous croyais occupé que des amusements frivoles si naturels à votre ftge, vous avez su consacrer une partie de votre temps à Tétude ; c'est un bon début dans la vie et qui promet pour votre avenir. Remerciez surtout votre bonne mère, qui a voulu être la première à vous instruire, et nous a ménagé à tous la douce surprise de cette journée. En vous faisant connaître Tétude, elle vous a indiqué la meilleure voie où vous puissiez espérer de trotiVer Toubli et la eonsolation, lorsque vous aurez vos heures de peine. Vous n'êtes encore qu'un bien petit enfant, préparez-vous de longue main à devenir homme : nul ne sait les épreuves qui l'attendent à l'âge de raison. J'avais acheté pour vous, à l'occasion de ce jour, quelques jouets, que je croyais les seules choses à vous offrir; je

le^ MON ÉDUCATION

ne veux pas vous en priver, car toute chose a son temps, la récréation comme le travail; mais gardez aussi ce livre, qui vous rappellera le souvenir de la plus douce émotion que vous m'ayez encore procurée : celle de voir ce que peuvent accomplir la tendresse d'une mère et la docilité d'un enfant.

La même scène se renouvela à peu près chez mon grand-père et ma grand'mère. J'étais le héros de la fête; on ne tarissait pas sur la précocité de mon intelligence, et il n'y avait qu'une chose qui balançât les éloges que l'on me prodiguait : ce sont ceux qu'on donnait plus justement à ma mère.

Ce fut encore d'elle que je reçus une première teinture des autres éléments de l'instruction primaire; mais lorsque vint le jour où, malgré son zèle et sa tendresse, ce professeur bien-aimé devint insuffisant à une éducation masculine, comme on ne voulait rien négliger pour la mienne, des difficultés sérieuses se présentèrent. Les écoles des Frères de la Doctrine chrétienne ou les autres petites pensions du quartier ne m'auraient guère rien appris que

je ne susse déjà ou à peu près ; puis, en admettant qu'on parvînt à m'y faii^ recevoir, le nom que je portais ne m'y exposerait-il pas à des injures ou des mépris qui seraient pour moi une révélation soudaine et prématurée de là fatalité de ma naissance? Ce péril serait encore plus grand dans les établissements universitaires, où Tàge plus avancé de mes condisciples leur permettrait de sentir davantage la profondeur de Tabime que les idées sociales avaient creusé entre eux et le fils du bourreau. D'un autre côté, le cœur de ma mère se serrait à l'idée de se séparer de moi. Comme si un vague pressentiment, une mystérieuse intuition l'eussent avertie que le jour où j'apprendrais ma funeste origine serait un coup terrible et capable d'ébranler tous mes sentiments, elle voulait au moins que je fusse près d'elle, pour amortir par ses tendres soins et ses touchantes consolations la rudesse de cet horrible choc. Elle voulait que je pusse reposer sur son sein mon àme blessée et mon cœur découragé.

C'est alors qu'une de ces idées lumineuses, qui ne peuvent éclore que dans le cerveau d'une

Iii8 MON EDUCATION

mère, traversa le sien et finit par s'y fixer (l'une manière absolue. Elle voulut me faire élever sous le toit de famille et me donner un précepteur comme aux fils de grande maison. Celui îi q^ui elle confierait cette mission continuerait, autant que possible, la tache qu'elle avait si bien commencée, et lorsqu'il faudrait enfin absolument que je suivisse les cours universitaires, il m'accompagnerait jusqu'au lycée et me ramènerait à la maison, pour me préserver, par sa présence constante, de la cruelle révélation qui pourrait m'apprendre mon destin.

C'est une situation singulière et dont le monde, qui nous flétrit, n'a certes pas d'idée que celle dans laquelle nous nous trouvons ^isà-vis de noâ enfants jusqu'à ce qu'ils aient atteint rage où la raison et l'affection que nous parAcnons h leur inspirer peuvent leur enseigner le devoir et, le sacrifice. Jusque-là, toujours inquiets et agités, nous veillons sur eux avec une sollicitude infatigable, tremblant à tout instant que quelque bruit ne transpire du dehors et ne vienne leur faire connailre leur

funeste origine; que tout à coup ils ne repoussent avec horreur les caresses que notre seule consolation est de leur prodiguer. Imaginez ces angoisses poignantes dans le cœur d'une mère!

Mon père lui-môme ne sut qu'assez tard le secret de sa naissance.

On conçoit donc combien ma pauvre mère devait être alarmée à Vidée de se séparer de moi pour confier mon instruction à des mains étrangères; on conçoit son ambitieux projet d'attacher un précepteur à mes pas pour veiller à ce qu'en ralnstruisant, on me laissât ignorer ce que je ne devais apprendre que le plus tard possible : la fatalité de mon origine. Mais ce projet présentait de grandes difficultés d'exécution; nous ne recevions à la maison qu'un digne prêtre du clergé de Saint-Laurent, qui était le directeur des consciences de la famille; encore ne venait-il que rarement, absorbé qu'il était par les devoirs de son saint ministère. Ma mère le voyait plutôt à l'église, où elle allait souvent entendre sa messe. Ce. fut à lui qu'elle s'ouvrit d'abord de ses intentions pour lesquelles elle avait obtenu l'assentiment

no MON ÉDUCATION

de mon père. Il ne put qu'y applaudir, mais déclina pour lui-même le fardeau d'une éducation que son âge avancé et ses fonctions ne lui permettaient pas d'entreprendre. Le désespoir de ma mère, dont il connaissait la piété sincère et la touchante charité, car il avait été maintes fois le distributeur de ses boiines œuvres, l'émut à un tel point, qu'il promit de faire tout ce qu'il pourrait pour réaliser son vœu en cherchant quelque autre ecclésiastique qui pût en toute sûreté accepter la t&che que lui-même se voyait contraint de refuser. En effet, au. bout de quelques jours, il combla ma mère de joie en lui annonçant qu'il avait découvert un vénérable prêtre, ancien religieux de l'abbaye de Saint- Victor, oublié dans les hécatombes révolutionnaires, qui, mis au courant de ma situation exceptionnelle, n'en consentait pas moins à se chaîner de mon éducation.

Aujourd'hui encore, après plus d'un demisiècle, ma pensée ne remonte vers ce brave et digne homme qu'avec une émotion profonde; c'était un des rares types qui survivaient alors d'une race presque disparue. Lorsque l'abbé

MON ÉDUCATION l'a

C fut amené à la maison par le prêtre de

la paroisse de Saini-Laurent, à son aspect tout le monde fut saisi de respect et d'attendrissement. Sa physionomie noble et ouverte, l'expression de simplicité et de bonhomie indéfinissable répandue sur ses traits, gagnaient aussitôt tous les cœurs. Il joignait à cela une grâce et une élégance de gestes natives , un spirituel enjouement qui mettait de suite à Taise avec lui et faisait surmonter la timidité que, sans cela, la vénération qu'il inspirait tout d'abord eût peut-^tre fait éprouver; son attitude familière, un charmant laisser-aller qui, dans la conversation, effleurait toutes choses, en faisaient le plus aimable causeur qu'il fût possible d'entendre. En voyant de tels hommes, on se demande comment ils peuvent allier la pratique des plus hautes et des plus solides vertus à ime douceur de caractère et une modestie de langage dans lesquelles se re^ flète leur excessive indulgence pour autrui. L'abbé C. . . . . , pour obéir aux scrupules de sa conscience, qui lui interdisaient le serment, avait bravé toutes les persécutions de la Révo-

lution et de la Terreur. Au milieu de cette horrible tourmente qui avait englouti Tautel et le trône, pendant que le couteau de la guillotine était suspendu comme Tépée de Damoclès sur sa tête, il avait conservé son inaltérable sérénité d'humeur. Caché chez de braves gens qui avaient eu pitié de son insouciance devant le danger, il s'occupait de rétablir le recueil des hymnes de Santeui], dans lequel, prétendait-il, on avait laissé subsister des lacunes regrettables et introduit des variantes qui altéraient la fidélité du texte. Il voulait aussi adapter à ces hymnes une autre notation plus conforme à la liturgie du chapitre de Saint-Victor que celle usitée au lutrin de la plupart des églises. Ces griefs, qui dataient d'avant la Révolution, étaient aux yeux de l'abbé C presque autant d'hérésies contre lesquelles il fulminait les plus foudroyants anathèmes? Il y avait môme quelque chose de plaisant à voir l'indignation et l'emportement qui s'emparaient de lui, lorsqu'on le mettait sur ce sujet. Ce vieillard, si calme, si placide, qui avait opposé tant de sang-froid, une résignation si stoïque aux plus

épouvantables périls qui puissent bouleverser ou menacer une existence, ne pouvait plus se maîtriser à propos d'un dactyle ou d'un spondée ; le respect et Tamour de son état, Thabitude de la vie claustrale l'avaient amené à ce culte excessif pour la mémoire de l'ancien chanoine de Saint-Victor, que des vaudevillistes grivois et des historiens de ruelles se sont amusés, de nos jours, à. travestir en une manière de Béranger de sacristie. Si le digne abbé C... eût encore vécu, cette profanation l'aurait tué.

Hors cette innocente monomanie, c'était, je le répète, le meilleur et le plus parfait des hommes. Après les jours d'orage , lorsqu'il sortit de la retraite où il s'était tenu caché , il rentra dans le monde avec l'imprévoyance d'un enfant. Il fallut que quelques amis charitables s'occupassent de pourvoir à ses premiers besoins, car il était nu et dépouillé comme les véritables apôtres. Il était revenu d'instinct à sa chère abbaye , où une de ces faveurs que la Providence tient en réserve pour les esprits d'élite permit qu'il trouvât un, abri ; une petite cellule située dans un bâtiment qui

faisait partie des anciennes dépendances de Tabbaye fut mise à sa disposition ; on la lui meubla avec une simplicité qui rappelait les grottes des anciens anachorètes ; il y vécut comme eux dans Tétude et dans la prière. Après son frugal repas, il se promenait dans ces cloîtres déserts, ces cours où rherbe poussait entre les pavés , évoquant l'ombre illustre de son poète favori, et faisant revivre par la pensée les splendeurs h jamais disparues de ce chapitre canonial, qui avait lutté de richesse et de puissance avec ceux de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain-des-Prés. Certes, à l'aspect de l'église ravagée, de l'autel renversé, le cœur du pauvre vieux prêtre se serrait douloureusement dans sa poitrine ; mais je ne sais s'il ne jvoissait pas de plus gros soupirs encore quand s^' yeux se portaient vers les bâtiments où était autrefois située la bibliothèque , et à la pensée de tant de livres rares, de manuscrits précieux , détruits ou dispersés sans espoir de les retrouver et de les réunir, il exhalait une douleur aussi profonde que sa colère était vive quand il s'agissait des mutilations ou des alté-

rations introduites dans les hymnes de son bien-raimé Santeuil.

Tel était Thomme qui accepta la mission de guider mes premiers pas dans le chemin de Tétude. Conune les événements Tavaient réduit à une condition voisine de l'indigence, ma famille voulut lui offrir un asile plus approprié aux besoins de son âge et toutes les facilités d'une existence qui le reposât des agitations qui avaient bouleversé la sienne; mais il fut impossible de l'arracher des murs de sa chère abbaye; il voulut absolument rester dans sa modeste* cellule , préférant , malgré la distance, venir tous les jours à la maison passer avec moi le nombre d'heures qu'il jugerait nécessaires à mon éducation.

J'ai déjà dit que j'avais la compréhension facile, un caractère égal et soumis, une inclination au travail qui pouvait tenir lieu d'aptitude; il n'en fallait pas davantage pour me concilier les bonnes grâces d'un maître si bon et si indulgent. En très-peu de temps le pauvre \ieil abbé me prit en vive affection; c'était la seule diversion possible dans cette existence

ne MON ÉDUCATION

si calme, si régulière, si coiistamment préoccupée du devoir, parce que c'était une diversion qui s'opérait par le cœur. Il faut bien le dire, le culte de la mémoire de Santeuil, Tamour de la chère abbaye en souflfrirent quelque dommage. L'abbé C..., qm ne venait dans le commejicement passer que quelques heures de l'après-midi à la maison, ne tarda point à venir dès le matin pour ne s'en aller que le soir. Ce n'était pas trop que la journée entière pour nos entretiens et nos leçons. Il n'en faudrait pas inférer qu'il eut avec moi des exigences de pédagogue, et qu'il voulut forcer nia j^une intelligence par des études trop assidues et trop prolongées. Bien au contraire, un ou deux devoirs par jour suffisaient ; le reste du temps se passait en conversations tout aussi récréatives qu'instructives et même en promenades. Quelquefois, au milieu du jour, quand le besoin de revoir son vieux cloître et sa cellule le prenaient, il demandait à ma mère de m'emmener avec lui, et nous dirigions nos pas de ce côté. Il eût fallu voir alors quels récits il me faisait sur la vieille abbaye, sur son chapitre et sur

MON ÉDUCATION VH

son cher Santeuil. Bien que je n'eusse encore aucun élément de la prosodie latine, il me scandait amoureusement les principales hymnes en faisant crier sous ses souliers à boucles la poussière des dalles, et en cadençant ses pas danis la mesure du rhythme.

Nous revenions le soir dîner à la maison, et comme Tabbé, comblé de soins et de prévenances, avait fini par s'habituer un peu à cette vie de famille, il achevait de passer la soirée avec nous. Sa spirituelle causerie en eût toujours fait tous les frais, si mon père ne l'eût souvent provoqué à une partie de tric-trac, îe seul jeu qu'il consentît à jouer.

Les soirées s'écoulaient ainsi dans le calme d'une douce intimité, au milieu de passe-temps innocents ^u de lectures récréatives. Quelquefois il était fort tard lorsque l'abbé se retirait, et mon père insistait vivement pour le faire accompagner par un de nos domestiques, à cause de son grand âge, de l'heure avancée, de l'éloi^ gnement et du peu de sûreté du quartier qu'il habitait. On avait toutes les difficultés du monife . à lui faire accepter ce petit service ; le brave

ÎTS MON ÉDUCATION

homme craignait toujours de donner de la peine à autrui. Ma grand'mère disait souvent que, par sa discrétion, sa délicatesse et la douceur de ses manières, le digne vieillard lui rappelait tout à fait le R. P. Gk)mart, qu'elle avait connu à la maison dans les premières années de son mariage. Quant à mon père, il est probable qu'il se faisait dans sa pensée de plus cruels rapprochements et qu'il ne pouvait considérer l'abbé C... sans songer involontairement à tous ces confesseurs de la foi qu'il avait vus, si peu de temps avant, venir sceller de leur sang sur l'échafaud le témoignage de leur conscience; malheureuses victimes qui n'avaient échappé au fer des assassins que pour tomber sous le couteau de la guillotine I

Pendant ce temps-là je faisais des progrès rapides. La bonté et la patience que le bon abbé apportait dans cette mission toujours difficile d'enseigner Tenfance , ne laissaient pas que d'influer beaucoup sur la facilité avec laquelle je m'assioxilais les connaissances qu'il cherchait à m'inculquer. Mon naturel doux et docile faisait le reste. En peu de temps je sus *

assez de latin et de grec, d'histoire et de géographie, de mathématiques élémentaires, pour aborder, en franchissant les premières classes, le cours des études universitaires. Mais c'était le moment que ma pauvre mère ne voyait approcher qu'avec effroi et qu'elle s'évertuait à reculer par tous les moyens. Mon digne précepteur s'y prêtait de son mieux; car l'affection que j'avais fini par lui inspirer ne le portait que trop à partager les alarmes maternelles. Je me rappelle encore l'avoir vu plusieurs fois, pendant nos entretiens, fixer les yeux sur moi avec une singulière expression de tristesse et d'attendrissement. Songeait-il alors au sombre avenir qui m'attendait et ne se demandait-il pas si l'instruction qu'il me donnait ne servirait point à m'en faire sentir davantage l'amertume ! C'est la question que, depuis, je me su^ souvent posée; mais, à. cette heureuse et insouciante époque, j'étais bien loin de prévoir et de soupçonner en quoi mon sort devait différer de celui des autres hommes.

Je travaillais sans fatigue ; nous prenions la plupart de nos leçons en nous promenant, soit

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dans le jardin delà maison, soit dans les vastes cours de Tabbaye déserte. Mes devoirs écrits n'étaient que le résumé des démonstrations que le bon abbé me faisait ainsi au pied levé, sans les entourer des formes arides de la pédagogie, ni m'assujettir à cette assiduité et cette contention d'esprit trop prolongée qui énen^ent parfois les jeunes intelligences.

Le moment de m'envoyer au collège fut donc encore reculé, et rien n'eût troublé le cours de c^tte paisible existence si, de temps à autre, je n'avais vu un nuage de tristesse se répandre subitement sur toutes les physionomies qui m'entouraient. Mon père paraissait plus grave et plus recueilli qu'à l'ordinaire; ma mère, en m'accablant de caresses, semblait me presser avec une sorte de terreur sur son sein; ma vieille grand'mère promenait son œil inquiet de son fils à sa bru, et finissait par tourner vçrs moi son regard humide de larmes ; nos gens se montraient soucieux et préoccupés : c'est alors que le bon abbé C. . . affectait, au contraire, une gaieté impuissante à rompre la froideur qui glaçait lous les visages. Ce malaise pesait

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comme mie sorte de cauchemar sur la famille pendant des périodes de temps qui variaient d'un mois k six semaines. Toutes nos petites réunions ordinaires étaient suspendues ; on ne recevait plus ni visiteurs ni convives ; mon père demeurait enfermé dans son cabinet ou se promenait silencieusement dans les allées du jardin. Nos gens ne sortaient que pour Tapprovîsionnement de la maison; ma grand'mère et ma mère redoublaient d'assiduité à l'église, où elles restaient quelquefois jusqu'à la fermeture des portes. Lorsqu'il m'arrivait de les y accompagner, je remarquais qu'elles faisaient allumer de lengs cierges de cire jaune, et qu'elles ne s'éloignaient pas sans déposer de fortes aumônes dans les différents troncs. Un jour, elles restèrent en prières jusqu'à ce que les deux cierges que chacune d'elles avait allumés fussent entièrement brûlés.

Ce mystère mlntriguaitfort; je n'osais questionner mes parents, mais le bon abbé m'avait habitué à tant d'expansion qu'un jour, pendant un de ces moments de crise, je m'en ouvris à lui. J'avais accompagné, la veille, ma grand'-

mère et ma mère à Téglise de Saint-Laurent, et je lui racontai le pieux manège auquel je les avais vues se livrer.

— Il faut respecter les secrets de l'âme qui prie, mon cher enfant , me répondit-il doucement.

Cette réponse n'était guère dénature à contenter ma curiosité; aussi ne me tins-je pas pour satisfait, et le soir je fis un effort sur moimôme en disant à ma mère :

— Maman, pourquoi êtes-VQus donc restée si tard hier à l'église avec ma bonne maman, et pourquoi avez- vous fait brûler ces deux grands cierges?

Ma mère, un instant interdite, se remit cependant et finit par me répondre :

— Mon fils, nous avons prié pour l'âme de votre bon papa.

Je sentis que cette réponse me cachait encore quelque chose, et avec cette cruauté assassine des questions de l'enfance, je répliquai :

— Mais il y a longtemps qu'il est mort, bon papa, et vous ne priez pas tous les jours comme cela pour lui.

— Henry, c'est mal d'être curieux; on ne doit pas interroger ses parents. N'allez pas au devant des peines de la vie, mon fils ; elles viennent assez tôt sans cela.

— C'est que cela me fait précisément de la peine de vous voir tous chagrins depuis quelque temps. Mon bon ami (c'est ainsi que je désignais mon précepteur) voulait faire la partie comme d'habitude hier soir avec papa, et papa lui a répondu d'une voix triste: «Excusez-moi, monsieur l'abbé, je n'aurais pas l'esprit au jeu en ce moment. »

— C'est que votre père était souflErant, Henry ; vous savez qu'il s'est retiré de bonne heure.

Il me fallut bien, bon gré mal gré, laisser tomber cette conversation; mais je n'en restai pas moins persuadé qu'il y avait au fond de tout cela un mystère que l'on me cachait avec soin. Une autre circonstance me fortifia dans cette conviction.

C'était quelque temps après ces paroles échangées entre ma mère et moi. J'aperçus, un peu avant le diner, mon père et l'abbé mar-

chant Tun près de Tautre au fond du jardin, dans une allée ombreuse qui longeait un bâtiment de servitude, où j'élevais des pigeons. J'étais au milieu decette petite peuplade ailée, à laquelle je portais la plus tendre sollicitude, lorsque Tabbé et mon père débouchèrent sous la charmille. Leur conversation paraissait animée; mon premier mouvement fut de me montrer, et je ne sais ce qui me retint; mais, dès que j'eus entendu leurs premières paroles, je me gardai bien de me faire voir, car je sentais que j'étais enfin sur la voie du secret qu'il me tardait tant de pénétrer.

— C'est demain, monsieur l'abbé, disait mon père. Eh bien! croyez-le si vous voulez, c'est toujours pour moi comme si c'était la première fois : je n'ai jamais pum'aguerrir aux émotions de ces fatales journées. Depuis l'invention de la machine actuelle, mon père et moi n'avons fait en quelque sorte qu'assister à ces horribles sacrifices; tout le service se fait par de malheureux aides. Eh bien! je tremble toujours que le cœur ne vienne à me manquer , même pour rester spectateur impassible de pareilles scènes.

L'abbé semblait embarrassé.

— Ces épreuves doivent être rudes, j'en conviens, répondit-il avec sa bomliomie habituelle; mais on doit pourtant se faire à tout. 11 faut offrir à Dieu les angoisses de la vie, et comme rien ne se fait que par son ordre, il faut puiser dans cette pensée la force et la résignation nécessaires pour se plier à la destinée qu'il nous impose.

— Certes, monsieur Tabbé, et nul n'a plus besoin que nous de ce di\in renfort.. C'était la manière de penser de défunt mon père, qui faisait remonter jusqu'à la Providence la légitimation de toutes les choses d'ici-bas, et particulièrement de ce qui concerne notre profession. Il médisait avoir trouvé dans un philosophe moderne une confirmation toute spéciale de cette doctrine. Mais, voyez-vous, à la fili de sa vie, cette conflance-là avait singulièrement diminué. Aussi je m'étonne qu'à son lit de mort il ait encore eu le courage de m'éngager à rester, ainsi que ijion pauvre enfant, enchaîné au poste héréditaire de notre famille.

— Votre père avait vécu dans un temps ex-

ceptionnel. C'était assurément le moins propre à faire accepter les cruelles nécessités de votre emploi. U est donc bien simple et bien naturel que cela lui ait inspiré d*amères réflexions. Mais, gr&ce à Dieu, ce temps n'est plus; nonseulement ce courage dont vous redoutez les défaillances est soumis à des épreuves bien plus rares , mais il y a ime foule d'autres considérations susceptibles de vous raffermir, et qui manquaient à votre malheureux père.

— Ce que vous dites est bien vrai, monsieur l'abbé. Voyez cependant l'effet que produit ici l'approche de ces moments terribleis. A partir du jour où la Cour a prononcé une de ces sentences, toutes nos existences sont bouleversées ; nous attendons avec une anxiété que nous ne pouvons dissimuler l'instant de savoir si l'arrôt s'accomplira- Ma vieille mère, ma pauvre femme, qui sont deux saintes femmes, restent constamment en prières; nous ne nous sentons plus d'humeur de recevoir persoime. Malgré moi, ma pensée se porte sur mon malheureux fils, à qui je léguerai sans doute ces poignantes émotions. Puissé-je, en effet, les lui léguer, et

que Dieu me rappelle de cette terre avant le moment où il faudra Tinstruire de sa funeste condition.

Le bon abbé fit une légère pause avant de répondre; mais il reprit enfin d'une voix mal assurée où perçait une vive émotion.

— N'avez-vous jamais envisagé pour Henry la possibilité de le soustraire à la nécessité de vous succéder? Cette transmission n'est pas forcée. Aujourd'hui , toutes les carrières sont libres, et le père doit un peu consulter la vocation de son fils pour celle vers laquelle il le dirigera. Henry montre jusqu'ici un caractère doux, presque faible, et bien peu compatible avec l'emploi qui lui serait réservé.

Mon père eut un éclat de rire amer et sinistre.

— La vocation I Heureux les pères, monsieur l'abbé , qui peuveut consulter la vocation de leur enfant I Est-ce que nous sonmies ime famille comme les autres, nous? Défunt mon père me l'a dit à son lit de mort: la société est fermée pour nous et pour les nôtres; s'il nous passait par l'idée d'y rentrer après être dameu-

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rés si longtemps hors de son sein , elle nous rejetterait avec horrenr. Au milieu du monde, en admettant que mon fils parvînt à y pénétrer, le souvenir de son origine le suivrait partout et l'exposerait sans cesse aux plus cruelles humi-liations. Non, non! puisque, courbé sous la volonté de fer de mon père, je n'ai pas eu la force de secouer le joug qui pesait sur notre race, mon fils fera de même que moi ; il vivra sous le toit de ses pères, avec une femelle et des petits, comme dit le philosophe dont je parlais tout à rheure. Là, du moins, si les sentiments les plus sacrés de la nature ne sont pas une dérision, il ne rencontrera ni horreur ni mépris. Et puis, vous Tavouerai-je, ajouta-t-il en baissant la voix, comme s'il eût eu quelque honte de ce qu'il allait dire, moi qui suis condamné maintenant à vieillir et à mourir sous cette livrée, si je voyais mon fils la répudier, il me semblerait avoir perdu tous droits à son reépect et à son affection. Je tremblerais devant lui comme le plus humble et le plus coupable des hommes; je n'oserais plus le regarder sans rougir. Ohl ce serait affreux!

L'abbé se tut et ils s'éloignèrent; la cloche Tenait de sonner l'heure du diner. Je sortis tout tremblant de ma cachette. Le croira-t-on, cette conversation, pourtant si transparente, n'avait pas suffi pour m'éclairer. L'éducation toute abstraite du bon abbé ne m'avait donné que des notions fort incomplètes sur les tristes réalités du monde social; j'étais loin d'imaginer ce que ce pouvait être que les crimes dont le châtiment cherche à égaler l'énormité; j'étai3 loin de penser qu'au parricide et à l'assassin, la société n'eût su opposer de meilleure réponse que le bourreau . Il ne me resta donc de cette con^versation d'autre impression qu'un bourdonne^ ment de mots étranges, de vagues appréhensions, de sinistres pressentiments; une sombre menace de l'avenir, mais une menace confuse, indéterminée, et dont je ne pouvais me rendre compte. Plus tard, je ne devais que trop en comprendre le sens et me rappeler amèrement ce^ paroles de mon père : a Et puis, vousV avouerai^ je^ maintenant que je suis condamné à vieillir et à mourir sous cette livrée^ si je voyais mon ^fils la répudier, il me semblerait avoir perdt^

tous droits à son respect et à S07i affection; je n'oserais plus le regarder sans rougir. Ohî ce serait afrev^l » Paroles fatales, qui tintèrent à mes oreilles comme un glas funèbre, lorsque je dus creuser une tombe à toutes mes espérances et mes illusions déjeune homme pour descendre vivant dans le sépulcre où la société nous ensevelit, sous la pierre glacée de Topprobre et du mépris.

Lorsque je rentrai dans la salle à manger, mon père me dierchait des yeux avec inquiétude; je le vis même légèrement pâlir.

— Où étiez-vous donc, Henry? me dit-il.

J'ai toujours eu le mensonge en horreur; cependant cette fois je sentis qu'il fallait détour^ ner les soupçons de mon père, pour lui épaargner une douleur et m'absoudre moi-même de ma coupable curiosité; je répondis que je venais d'un endroit tout opposé à celui où j'avais surpris cette conversation.

Le dîner se passa conmie à l'ordinaire; mais, le soir, mon père se retira de meilleure heure. Pendant la nuit, il me sembla entendre un grand remue-ménage dans la maison: des

portes qu'on ouvrait et fermait, nos gens qui allaient et venaient tout aflfairés, et enfin le roulement de voitures; après quoi le silence se rétablit. Depuis quelque temps j'avais une chamltre séparée, je ne couchais plus dans l'appartement de ma mère; il ne me fut donc pas possible de lui demander sur-le-champ la cause de tout ce bruit, comme je n'aurais certes pas manqué de le faire autrefois. Le lendemain, je ne m'en sentis pas le courage; la réflexion m'avait fait sentir je ne savais quel péril caché dans toutes ces choses mystérieuses que je regrettais déjà d'avoir tenté d'approfondir.

Le lendemain, mon père ne parut pas au diner, qui avait lieu à midi. Ma grand'mère , à qui je m'informai de la cause de son absence, me répondit qu'il était indisposé. Je l'avais effectivement vu rentrer peu d'instants auparavant et gagner sa chambre, où il s'était enfermé. Il ne se montra qu'au repas du soir, où il ilie sembla plus pâle et plus défait que d'habitude; en vain ma mère et ma grand'mère le comblaient-elles de prévenances, il ne leur répondait que d'un air

contraint et gêné, promenant de temps à autre nn regard inquiet autour de lui et retombant aussitôt dans de sombres préoccupations.

Sur cçs entrefaites, un événement, plus important dans la vie que de modernes esprits forts ne voudraient le faire croire, vint changer un peu le cours de mes idées. J'avais atteint Tâge de faire ma première communion ; la piété de ma mère, les enseignements religieux de mon digne précepteur m'avaient préparé de longue main (^ Taccomplissement de ce devoir touchant de la vie chrétienne. Je fus surpris toutefois de ne point aller, comme les autres enfants du quarv tier, suivre les cours de catéchisme à l'église Saint-Laurent. Il en avait été un instant ques^ tion; mais bientôt on m'annonça que, comme je ne saurais puiser à une meilleure source d'instruction qu'auprès de mon vénérable maître, ce serait lui qui remplirait la partie la plus importante de sa tache en disposant ma jeune âme à recevoir le sacrement de l'Eucharistie. Ma surprise redoubla lorsque je sus aussi que je ne ferais point partie de cet essaim de néophytes qui vont, en habits de fêtes et revê-

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tus du blanc symbole de rinnocence, s'agenouiller à la table commune où on leur distribue le pain des anges. On me dit que ce serait encore Tabbé C^'^* qui célébrerait, dans une des chapelles de notre paroisse, la messe à laquelle je recevrais de ses mains la sainte liostie. Tout cela me fut présenté comme des faveurs spéciales, des grâces insignes qui devaient augmenter ma tendresse et ma reconnaissance pour le vieux guide de mon enfance. J'en étais en effet touché ; mais cette solitude, cet isolement qui se faisaient constamment autour de moi avaient quelque chose d'étrange qui me serrait le cœur et me causait involontairement une sorte d'épouvante.

J'ai su depuis que ma mère, toujours inquiète, toujours préoccupée d'écarter la possibilité que je lusse trop tôt dans ma destinée, avait sollicité et obtenu de M. le curé de Saint- Laurent toutes ces dispenses pour lesquelles la sainteté de Tabbé C^^ était du reste une garantie plus que suffisante. Enfin le jour de Pâques arriva. 11 était huit heures du matin lorsque je sortis de la maison avec ma grand'-

mère, ma mère et mon père. Une voiture qui attendait à la porte nous conduisit à Saint- Laurent. Quand nous y arrivâmes, j'aperçus plusieurs personnes de notre connaissance que ma famille avait sans doute conviées à la cérémonie. Tous les gens de notre maison s'y trouvèrent aussi. Ma mère avait fait cou^TÎr lautel des fleurs les plus belles qu'on eût pu 6e procurer dans la saison; le luminaire était éblouissant. On me remit un gran^ cierge autour duquel flottaient des nœuds de ruban blanc, et qui brûla près de moi pendant toute la durée de l'office. Un instant après mon arrivée, le vieil abbé monta à l'autel, revêtu des insignes sacerdotaux. Sa tête vénérable, ceinte comme d'une auréole de ses longs cheveux blancs, ne m'avait jamais paru si imposante. La ferveur avec laquelle il célébra le saint mystère, l'onction de ses gestes et de sa voix pénétraient le cœur de tous les assistants. Lorsqu'il descendit les marches de l'autel, élevant dans ses mains le vase sacré qui conte-nait les hosties, et que je le vis s'avancer vers moi, j'éprouvai une vive émotion. Les mots :

Carpm Domini nostri Jésus Christi ctiftodiai ammam tuam, vibrèrent à mes oreilles comme iine voix d'en haut.

Après la an de la messe, nous attendîmes en priant que Tabbé eût dépouillé ses ornements pour rentrer avec nous à la maison. P^idant ce temps, le cortège des jeunes garçons et des jeunes filles qui devaient aussi faire leur première communion ce jour- là apparaissait et défilait processlonnellement sous la nef. A Taspect de tous ces enfants de mon âge qui venaient là dans le môme but que moi, mais dans un appareil si différent, je recommençai à être assailli de mes singulières réflexions. La vue de ces bannières ondoyantes, de ces jeunes filles couvertes de leurs voiles blancs, les parfums qui s'exhalaient des encensoirs agités, les accords de l'orgue, le son de ces douces voix qui s'unissaient pour chanter de pieux canti-^ ques, ce spectacle qui parlait à la fois au cœur et aux yeux me secoua fortement et me tira de la rêverie où peti d'instants avant j'étais plongé. La question menaçante qui se repïoduisait sans oesse me revint encore à l'esprit.

« Pourquoi, me demandais-je, ma place n'estelle pas au milieu de tous ces jeunes catéchumènes qui, certes, n'apportent au pied de Tautel ni une foi plus sincère, ni une piété plus vive? Pourquoi cette exclusion qui me condamne à n'élever vers le ciel que des prières isolées et des vœux solitaires?» Les ingénieux sophiemes de ma mère n'avaient point arraché dç ma pensée la perplexité qui s'y était glissée, et je ne pouvais me décider à voir une faveur particulière, ainsi qu'elle me l'avait dit, dans cette espèce de séquestration qui m'entourait de toutes parts, et me privait d'épancher mes sentiments dans le sein de ceux qui devaient les partager.

Cruels mystères! Je marchais en aveugle vers votre éclaircissement, mais avant une immense douleur m'était réservée. Depuis quelque temps la santé de mon pauvre vieux précepteur déclinait rapidement ; une affection de poitrine, qu'il avait négligée avec cette insouciance d'une âme détachée des choses terrestres, faisait des progrès effrayants : la vie allait s'éteindre dans ce corps épuisé par de longues

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années de fatigues et de privations. Nous redoublions d'instances pour le fixer près de nou&, où, il eût reçu plus aisément les soins que réclamait son état; rien ne pouvait Tarracher de sa chère cellule de Tancienne abbaye. Enfin vint le jour où il ne put plus quitter le lit ; on l'avait envoyé chercher par \m domestique qui raccompagnait en lui donnant le bras, pomme on faisait toujours depuis quelque temps. Le domestique revint seul et nous dit que l'abbé C. .. avait vainement essayé plusieurs fois de se lever ; chaque fois il était tombé en faiblesse et avait été forcé de se recauoher. Cette triste nouvelle mit le comble à notre inquiétude ; ma mère me prit par la main et partit aussitôt avec moi pour l'Abbaye,

Nous trouvâmes le bon vieux prêtre étendu sur son lit. Malgré l'oppressioil qui l'étouffeit, son visage n'avait rien perdu de l'angéKque sérénité qui y resplendissait. Il fixa sur nous sçs yeux attendris et adressa à ma mère quelques paroles de remereiment. Je saisis une de ses mains qui pendait sur le bord du lit, et je la pressai afïectueusement dans les mieimes.

— Voua voilà, mon cher enfant, me dit-il. Le Seigneur me retire de ce monde avant que j'aie pu achever l'œuvre que j'avais entreprise et guider vos premiers pas dans la vie; Inais j'espère que la bonne semence que je me suis etforcé de jeter dans votre jeune ftme germera et portera de bons fruits. Gardez souvenir de votre vieux nijdtre. D'autres vous enseigneront plus de science; nul ne vous appreûdra d'autres vertus. La confiance en Dieu, la résignation, la charité et le sentiment du devoir sont les biens les plus précieux de l'homme ici-bas; ce sont les seuls qu'il doive s'appliquer à conserver en tout temps. Notre sort est quelquefois étrangement balloté, et le crépuscule qui éclaire encore nos demi^^ pas vers la tombe n'a plus rien des rayons de laurore qui illuminait notre berceau; mais nous entrons dans la paix étemelle sans angoisses, si notre conscience ne nous reproche rien. Nul ne peut prévoir les peines et les tribulations qui l'attendent; vous-même, Henry, au milieu d'une famille qui vous chérit et qui parait jouir de toutes les conditions d'une existence heureuse,

vous^ne savez point si vous ne serez pas tout à coup surpris par quelque affliction bien imprévue qui déchirera votre cœur? Soumettezvous, mon enfant ; écoutez la voix du devoir et songez que Tâme de votre vieux maître sera avec vous. S'il n'est plus là pour vous soutenir par ses consolations et ses encouragements, ses prières feront écho aux vôtres là-haut.

Ma mère fondait en larmes; cette émotion m'avait gagné. Je me penchai sur le Ut du neillard et l'embrassant avec effusion :

— Ah! cher bon ami, dis-je en lui donnant rappellation qui m'était familière, quelle plus grande douleur pourrait m'atteindre en ce moment que celle de vous perdre, si vous étiez aussi en danger que vous le croyez, , — Je ne m'abuse point, mon pauvre enfant, reprit--il ; je sens que je touche à ma dernière heure- Ma seule peine est devons quitter. J'aurais tant voulu être près de vous quand. . . vous serez tout à fait homme. Vous savez combien je vous aimais. Hélas I ce sont up. peu les attachements qui m'ont manqué dans le cours de ma vie. Orphelin de bonne heure, j'ai été.privé

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des joies de la famille ; celle du cloître est trop nombreiiso pour vons tenir aussi intimement au cœur et si Ton y forme des liaisons particulières, on se les reproche comme autant d'infractions à la règle, qui nous ordonne de confondre tous nos frères dans une commune et égale affection. J'ai viï périr d'une manière bien tragique ceux à qui je m'étais le plus at-taché, et la Providence, qui m'avait associé à leurs dangers, n'a pas voulu que je partageasse leur martyre. Il lui avait plu de me réserver pour un autre destin. J'ai passé de longues années dans la retraite, m'occupanttrop de science, d'étude et de poésie. Néant encore que tout cela, mon cher Henry! C'est vous qui deviez être la plus douce consolation de ma vieillesse; j'étais heureux de vous voir écouter avec tant de docilité mes leçons et mes exhortations. Vous saurez, quand vous serez vieux à votre tour, tout le bonheur qu'il y a à déposer le fardeau de sa vieille sagesse dans un jeune cœur qui n'en prend que le meilleur et en rejette le mauvais ; c'est comme une autre vie que Ton s'ouvre après celle-ci, et on se voit au delà de la tombe

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dans Têtre aimé par lequel ou s'imagine revivre. Allez, cher enfant, vous aurez, après Dieu, ma dernière pensée: puissiez-vous être heureux... heureux, si Dieu le permet! ajouta-t-il en poussant un profond soupir,

A partir de ce moment, ma mère ni moi ne quittâmes plus le bon abbé. On nous avait improvisé dans sa cellule un petit lit sur lequel nous nous reposions alternativement pendait la nuit. Le mal empirait chaque jour sans altérer la douceur et la résignation aveclesquelles cet excelient vieillard endurait d'atroces soufrfrances. Nous nous efforcions de lui persusoier qu'il allait ûiieux , et que ce qu'il éprouvait était le dernier combat de la maladie prête à se laisser vaincre; il souriait mélancoliquement pour nous montrer qu'il ne se laissait point prendre à cette affectueuse dissimulation. Il lutta ainsi avec la mort pendant une semaine entière. A plusieurs reprises, on avait tenté de m'éloigner de cette chambre, dont on craignait que l'atmosphère malsaine ne fût nuisible à de jeunes organes comme les miens. L'abbé, M-môme, avait joint ses sollicitations

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à^^ celles de ma griand'mère et de mon père, qui en se retirant après; la vMte qu'ils faiisaient journellement , essayaient de ni'emmener pour iespiter un peu d'àir pur à la maison. Je ne voulus à aucun prixlaissérmon bon ami, tenant, au contraire, à partager les veilles et les soins que^^ma mère lui consacrait' avec un dévouement qui peignait bien toute TaffectiQn et la reconnaissance qu'elle lui portait- Aui^, quoiqu'elle désirent peut-être- secrètement me .voir me rendre aux dé^ de .mon père et do ma grand'mère, je dois pourtant dire qu'elle ne voulut pas lix'influencer, et ne se sentit pas le courage de combattre ostçnsibîement ma résolution- ,

Il y a dans ces cruelles maladies qui enlèvent sans pitié l'homme à tout âge de singulières et trompeuses intermittences. La veille de sa mort, on eût dit que l'abbé allait mieuz; ses souflFrances paraissaient un peu calmées, la fièvre avait diminué. Le soir, on redoubla d'instances pour m'emmener, je demeurai inébranlable : un secret pressentiment me retint auprès de ce lit de dotdeur qui allait être un lit de mort.

Lorsque tout le lûonde fut parti, ma mèrey accablée de fatigue, selaissa tomber sur le lit de repos, où elle ne tarda pas à s'endormir profondément. Les premières heures de la nuit furent assez calmes ; mais tout à coup la fièvre reprit mon vieil ami plus ardwite que jamais ; ime agitation conyuMve semblait s'être em^^ parée de lui. Au moment où j'approchais de ses lèvres une potion préparée et apportée par mon père, qui seule avait le pouvoir de calmer un instant ses souffrances^ il se leva sur son séant et me regarda avec de grands yeux fixes et effrayants.

— Henry, me dit-^il d'ime voix brève et sacîr cadée, nous sommes seuls, n'est-ce pas ? ta mère dort?

C'était la première fois qu'il me tutoyait.

— Oui* répondis-je tout bas, anxieux de ce qu'il allait me dire.

^— EUe dort bien ; elle ne peut nous entendre ? Je fils un nouveau signe d'assentiment.

— Écoute, mon pauvre petit, ils te diront quelque diose im jour, tu sauras bien que c'est à cela que je pensais en ce moment, on voudra

disposer de toi ; on te parlera de devoir : sophismes ! sophismes I Tu es libre. Les devoirs sont écrits dans le cœur de Thomme^ et celui-ci n'y est certes pas. Souviens-^toide la dernière leçon de ton vieil ami. -

— Oui, lui dis-je tout en larmes, Je ne sais quel mystère m'environne, mais il y a des moments où malgré moi je tremble d'épqm'^ante.

— Ne m'interroge pas^ sehâta-t-il de me répondre comme s'il eût partagé mon effroi, j'ai promis de me taire et ne puis t'en dire davantage. Mais souviens-toi de ce que je te dis à mon heure dernière, sur le bord de la tombe, prêt à paraître devant Dieu, ajouta-t-ril en élevant vers le crucifix ses mains décharnées et tremblantes, tu es libre î Sans doute il est écrit : Père et mère honoreras. Mais est-ce donc honorer son père ?.... Mon Dieu, vous n'exigerez pas que ce malheureux enfant à qui je me suis efforcé d'inculquer ma résignation à vos décrets et mon amour pour vous, se croie condamné à suivre ses pères dans leur fatal chemin. Il serait trop à plaindre; détournez de lui ce calice. Tu esi libre, répéta-t-il de toute la force

qui liiî restait ; mais enfin, crois-le bien, quoi qu'il afrive, quoi que tu fasses; quand tu seras homme, je ne te retirerai point la bénédietion que je te donne, et si tu souffres ici-bas, je prierai pour toi là-haut.

Ces paroles furent les dernières. Un instant après le râle de l'agonie s'emparait de lui. J'é-^ veillai ma mère ; nous passâmes le reste de la nuit à essuyer la sueur qui perlait sur son front, à le soulever dans son lit pour tâcher de le faire respirer , aucun breuvage ne pouvait plus pénétrer à travers ses dents serrées et ses lèvres crispées. A l'aube du jour il tourna vers moi un regard indéfinissable, un bruit étrange se fit dans sa gorge, puis sa tête retomba sur l'oreiller : tout était dit.

Ma mère et moi nous nous jetâmes à genoux ; c'est dans cette attitude que le médecin, qui venait tous les matins à la première heure» nous trouva. Lorsqu'il nous eut confirmé la perte cruelle que nous venions de faire , ma mère abaissa les paupières du cadavre, mais ne voulut point relever le drap sur le visage, car la mort ne l'avait nullement décomposé \ elle

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semblait au contraipe n'y avoir mis qu'une majesté de plus. On détacha le crucifix et le rameau de buis bénit, qui étaient suspendus à la muraille, pour les déposer sur la poitrine et les pieds de ce juste qui venait de regagner l'éternelle patrie.

Le surlendemain ses obsèques eurent lieu dans l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet. A défaut de ses parents, que nous ne connaissions point, mon père et moi nous marchâmes tête nue derrière le char funèbre. Un bien petit nombre d'assistants nous suivaient, car l'abbé C

était déjà un des derniers débris d'une génération disparue. L'exil n'avait point encore rompu ses chsûnes pour beaucoup des personnes qu'il avait connues; les autres, ainsi qu'il me l'avait dit, l'avaient précédé dans la mort, mais non point cette mort calme, paisible qui couronne ime pieuse existence , la mort \iolente , tragique , prématurée qui naît de la fataUté du temps. Une famille d'exécuteurs et ses serviteurs fut donc à peu près le seul cortège qui suivit à sa dernière demeure cet homme de bien, que la Providence avait sauvé

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de la hache révolutionnaire. Lorsqu'il fut desr cendu dans la terre consacrée et que j'entendis la pelle du fossoyeur le cacher à jamais à m^ regards^ un immense sanglot s'échappa de ma poitrine. Hélas ! Tenfant venait de perdre son premier ami ; il semblait que Thomme pres- •sentlt déjà combien il lui serait difficile d'en trouver un second..

Chose étrange ! j 'avais vu mourir mon grandr père d'un œil presque sec : la sensibilité se développe tardivanent chez l'enfant. Le yisage toujours sévère de Charles-Henry Sanson, en comprimant mon cœur au lieu de donner un essor à ses épanchements, ne m'avait point inspiré pour mon aïeul ime de ces vénérations mêlées de tendresse qui nous éveillent à la vie aimante. C'était à l'abbé G... qu'était réservée, concurremment avec ma mère , la mission de faire naître mes premiers saitiments d'affection. La mort de mon bon ami fut un coup de foudre pour moi. Je ne pouvais me faire à la pensée d'être privé désormais de la compagnie de cet aimable vieillard, qui n'avait jamais eu pour moi que des paroles de mansuétude et de sym

pathie. Je me trouvais pour la première fois face à face avec cette pensée lugubre de la mort qui , pour les âmes déshéritées, signifie néant, et pour celles qui ont eu le bonheur de conserver la faculté de croire et d'espérer> im-r plique au moins une séparation étemelle dans ce monde transitoire. Grâce à Dieu, la mienneétait encore de ces dernières ; l'abbé C. .. m'avait inculqué ime foi vive et inébranlable, une de ces convictions que Tâge ni les événemei^Lts ne sauraient atteindre. Presque septuagénaire, je me sens encore Télève de mon digne maître; la hideuse lèpre du matérialisme ne s'est jamais étendue jusqu'à moi, et si, contre ma volonté, de puissants doutes sont venus assaillir les croyances du chrétien et du catholique, je les ai repoussés avec l'énergie de l'homme qui ne combat pas seulement pour son foyer, mais pour le Dieu qui le sanctifie.

J'ai le plus souverain mépris pour les vaines fipéculations de la philosophie, pour ces efforts impuissants de la raison himiaine s'agitant dans un cercle qui l'enferme de toutes parts et qu'elle ne saurait franchir. L'idée de Dieu est

le eevl rayon de luBaière qui éclaire toutes choses en ce monde, et, cette idée ^mise, tout ce qui ^n découle me parait respectable et sacré. Laissant donc à la fois de côté les vanités métaphysiques aussi bien que les subtilités tbéolo^ gales, je remonte avant tout à cette idée d'u&ê cause première, d'une source étemelle dont le monde que nous habitons n'est que la manifestation tangible et matérielle. Avec une pareille théodicée, il n'est pas difficile d^admettre que laconmraniondanslaquelleilplaitàceDieu, arbitre de toutes choses, de nous faire naître est la manière dont il entend se révéler à nous. La loi dé cette communion est le culte qu'il nous impose; les dogmes qu'elle nous enseigne doivent être les articles de notre foi, et il ne reste à l'esprit le plus superbe, au cœur le plus fier, d'autre voie que de se soumettre et croire pour étancher la soif d'idéal qui nous tourmente ici-bas.

Je trouvai dans la pensée d'un monde m^leur et d'une réunion future, la plus puissante consolation à Tamère douleur que jeprouvais'. Je m'accoutumai & croire que mon bon ami

i'in

voyait du ciel tous mes actes et recueillait toutes les aspirations qui ïû'élevaient à lui. 11 me semblait qu'il comptait mes larmes et qu'elles perçaient la pierre de son tombeau. La nuit, dans mes rêves, je croyais voir son ombre, assise àmon chevet j tressaillir affectueusement à ^expression de mes regrets. Il y avait pour moi uiie certaine douceur à pleurer, parce qu'une voix intérieure me dissiit que ces larmes m'honoraient devant celui qui me les faisait verser. Là mort de l'abbé C. . . fit renaître toutes les perplexités de ma mère. On sentait le besoin de ne pas interrompre mon éducation; et cependaiit, plus j'avançais eu âge, plus la fatale révélation dont on redoutait la soudaineté me trouverait en état de la comprendre et d'en serttir l'amertume. On hésitait, on n'ôsaît se résoudre à rien. Ce fut encore ma mère qui imagina un expédient pour retarder le sort auquel je ne pouvais échapper. Mon père venait de vendre la vieille habitation patrimoniale que notre famille avait si longtemps possédée à Brie- Gomte-Robert; ma mère lui persuada d'acheter une nouvelle maison de camj^gne moins

éloignée et où nous pourrions nous retirer sous un nom supposé. L'essentiel serait que cette maison fût voisine d'im de ces collèges ruraux où Ton pousse les études universitaires jusqu'à un certain degré, et où Ton tâcherait de me faire admettre soit comme pensionnaire , soit comme élève externe, si la proximité le permettait. Après bien des excursions aux environs de Paris^ on fit choix de Brunoy, charmant village qui possédait précisément un de ces rares établissemente dont je pourrais suivre les cours sans quitter le toit paternel. Mon père y acheta une jolie maison, précédée d'une cour spacieuse et suivie d'un grand jardin. L'acquisition lut faite au nom de M. de Longval, et nous vînmes nous y insta-ller dès les premiers jours de la belle saison. Voilà donc le premier nom de mes pères exhumé de Toubli pour servir de pseudonyme à leur descendant sur les bancs d'une école.

Le temps que j'ai passé à Brunoy est assurément le plus beau de ma \ie. Les chagrins de l'enfance se guérissent facilement. Dans notre vieilie maison toujours'sombre et sévère, j'au-

îîî • MON EDUCATION

rais eu de la peine à éloignw le souvenir de la ]>erte de mon bon ami; mais je dois avouer qu'au milieu des douceurs de la campagne que j'habitais pour la première fois, pour la première fois aussi, en contact avec des enfants de mon âge dont je partageais enfin les travaux et les jeux, tout cela sans renoncer aux joies de la famille, puisque je rentrais le soir dans mon habitation, où je retrouvais ma grand'mère, ma mère, mon père et ceux de nos gens qui m'avaient servi depuis le berceau, je finis par laisser endormir au fond de mon cœur la grande douleur qui. en avait éveillé la sensibilité et je me livrai sans réserve au charme d'une vie toute nouvelle pour moî.

En effet, ces études et ces classes dans des salles communes, ces récréations, ces promenades dans un vaste jardin ou en pleine campagne, ce défilé deux à deux sous la surveillance placide d'un pauvre sous-maître qui était bien le plus débonnaire des hommes, tout cela contrastait tellement avec mon enfance solitaire et Tespèce de claustration dans laquelle j'avais vécu jus* qti alors, que j éprouvais une émotion analogue

à celle du prisonnier délivré, lorsqu'il commence à respirer Tair de la liberté et revient, après une longue séquestration, au milieu de seswmblables.

Sous l'impression de ce nouveau genre d'existence, mes vagues inquiétudes, mes noirs pressentiments se dissipèrent. Les tristes paroles de mon bon ami à son lit de mort me revenaient bien de temps à autre à l'esprit; c'était, pour ainsi dire, le codicille de la conversation que j'avais surprise une fois entre lui et mon père ; mais j'écartais toutes ces idées comme un cauchemar pénible, poiur revenir avec plus de transports que jamais à des plaisirs que j'avais tant tardé à connaître.

Cette heureuse vie fut de peu de durée. L'hiver nous força de rentrer à Paiîs; et comme ma mère ne put se résoudre à me laisser interna à Brunoy , je fus du voyage. Je ressentis, en quittant les ombrages de ce collège, où j'avais passé de si doux moments, un serrement de cœur inexprimable; quelque chose m'avertissait que je ne les reverrais plus avec cette paix intérieure, cette joyeuse insouciance qui m"y

avaient fait des jours si gais et si exempts d'ennuis.

Je venais d'atteindre ma douzième année. J'étais déjà assez avancé dans mes himianités. A Brunoy^ j'avais commencé à apprendre plusieurs arts d'agrément, surtout la musique, pour laquelle je me sentais beaucoup d'inclination. Il fallait cultiver, et développer tout cela, sous peine d'en perdre le fruit et de se trouver en présence d'une éducation à recommencer. Mon père l'emporta cette fois sur ma mère, qui voulait encore reculer le moment de me lancer sous mon véritable nom dans la vie commmie. Il y avait tout près de chez nous, dans le faubourg Saint-Denis, une grande ins-^ titution qui suivait les cours du lycée Charlemagne. Il fut décidé que j'y entrerais comme élève externe, si l'on consentait à m'y recevoir. Mon père se rendit auprès du chef de cette institution, M. Michel, et, se faisant connaître sans détour, il lui demanda s'il voulait se charger de me faire finir mes études. M. Michel parut \m moment déconcerté ; mais , après un instant de réflexion, il accepta résolument,

ajoutant toutefois qu'il serait bon de laisser ignorer à mes futurs condisciples, mon origine et la destinée qui, selon toute apparence, m'était réservée.

J'entrai donc à l'institution Michel. Ce fut à peu près le même genre de vie qu'à Brunoy, sauf le cadre champêtre qui, en ce dernier endroit, ajoutait tant de charme à nos habitudes- Nous sortions de l'institution deux fois par jour pour nous rendre aux classes du collège, sous la conduite d'un p^ion, qui était bien aussi aigre, aussi renfrogné que le piauvre sous-maître de Brunoy était doux et bienveillant- Le reste de la journée se passait à l'étude à préparer nos devoirs, sauf quelques instants de récréation qu'on nous accordait dans un maigre jardin. La majeure partie dQ ces récréa*tionô m'était enlevée par les leçons particulières que je prenais en dehors dçs cours habituels : les msdtres de mudqxie, de dessin, de danse, d'escrime, etc. Quant aux jours de congé et de fêtes, je les passais dans ma famille, puisque je n'étais qu'élève externe. Si le tem^w était favorable, nous allions nous promener

216 UCm ÉPUCATION

à Brunoy, que je revoyais toiîjours avec plaisir.

On remarquait surtout dans ce village le Aâteau dans lequel un marquis prodigue s'était ruiné par ses somptuosités, et Thabitation plus modeste du tragédien Talma, déjà célèbre pour avoir fait revivre d'une manière parfiaite surlascèneleshéros de l'antiquité, que Napoléon venaitd'éclipser tousparsongénie etl'étonnante fortuné qui, malheureusement, touchait à son déclin.

Pendant mon séjour à Brunoy, j'avais été également bien avec tous mes camarades ; mais je n'avais formé aucune de ces liaisons particulières, de ce& amitiés primitives que comporte pourtant habituellement la vie de collège. Il n'en fut pas de même à l'institution Michel ; je me liai plus étroitement avec deux ou trois de mes condisciples ,et surtout avec un nommé T..., qui était aussi un enfant du faubourg Saint-Denis. Cîomme moi il était externe, et nous sortions ensemble, le soir, de l'institution pour rentrer chez nos parents Nous marchions à côté l'un de l'autre dans la rue, le matin et le

MON ÉDUCATION tll

soir, pour aller au lycée, enfin nous ne nous quittions point pendant les rares et trop courts instants de récréation à passer au jardin. Je n'ai gardé aucun souvenir de toutes les frivolités que nous échangions dans ces entretiens si longs et si multipliés; tout ce que je sais, c'est que nous nous étions juré une amitié étemelle, que nous mettions en commun nos peines et nos plaisirs, partageant nos pensums et nos exemptions, et que nous poussions souvent fort loin cette solidarité qui porte à prendre fait et cause pour un ami. Nous nous étions respectivement plusieurs fois prêté main-forte dans quelques-unes de ces querelles et rixes inséparables de la vie scolaire, où Thonneur outragé se satisfait à coups de poing et à Taide d'un croc-en-jambe bien administré. T... était plus robuste que moi, et j'avais trouvé en lui en maintes circonstances un vengeur intrépide à qui je m'étais Mt im devoir de témoigner ma gratitude toutes les fois que Toccasion s'était présentée.

Nous étions donc les meilleurs amisdu monde; les Damon et Pythias de Tinstitution Michel.

"tf

2i8 MON ÉDUCATI05

Lorsque nous paôsiûiis ^asemble, le soir, je laissais T... devant sa porte, puisque sa famlile habitait le faubourg Saint-Denis, et je regagnais seullaruèNeuve-SaintJean, où se trouvait située notre maison. Un jour que nous étions sortis d'un peu meilleure heure que de coutume, T..- eut la funeste inspiration de vouldrm'acoompagner jusque chez moi; j'acceptai avec empressement, bien loin der prévoir la catastrophe qui allait en résulter* Une fois arrivés devant devant la porte, je proposai à mon ami d'entrer et de le présenter à mes parents ; il y consentit de bonne grâce, et nous fîmes notre s^parition ensemble dans la salle à manger, où se trouvaient déjà réunis mon père, ma mère et ma grand'mère. Je leur annonçai comme le meilleur de mes camarades T.,., qui s'avança, tenant son chapeau à la main et souriant d'un air ouvert et affable. Je fus surpris de l'embarras qui se peignit sur le visage de mon père et de ma mère, et de la froideur avec laquelle ils accueillirent celui à qui je donnais le nom d'ami. Ma grand'mère seule se montra moins gênée, et lui fit quelques prévenances avec cette ai-

sanc6 naturelle que Tâge et Tusage du monde doainent aux vieilles femmes.

J'avais espéré un instant qu'on inviterait T. . . à partager notre dîner de famille ; mais quels ne furent pas mon étonnement et mon dépit , lorsqu'après quelques paroles échangées d'un ton contraint et embarrassé, j'entendis mon père ajouter, en m'adressant la parole :

-T- Henry, il ne faut pas abuser de la complaisance de monsieur, qui désire sans doute rentrer .chez lui-^ sa famille doit l'attendre et pourrait être inquiète.

Je sentais intérieurement que ce motif, quelque plausible et légitime qu'il pût paraître, ne devait pas être véritablement celui qui poussait mon père à terminer si brusquement un entretien dans lequel je m'étais flatté de trouver mes parents plus expansifs vis-à-vis de celui que je leur présentais comme mon premier ami. « Eh quoi 1 me disais-je, serai-je donc toujours condamné à vivre seul et à refouler au-dedans de moi tous mes sentiments? Me sera-t-il interdit de sympathiser avec un jeune homme de moa âge qui partage mes études et mes loi-

sirs, dont les aspirations s'harmonisent avec les miennes? Trouverai-je la maison démon père inhospitalière ppur celui à qui mon aflG0ction en aura ouvert les portes ? Me fa»t-il donc végéter, comnie une plante parasite, à Tomibre des épaisses murailles de cette vieille maison sans puiser à la sève qui circule et bouillonne tout alentour? Cette famillB, que j'aime sans doute de toutes les forces de mon âme, est-elle donc si exclusivement jalouse de ma tendresse qu'elle ne puisse me permettre d'en distraire une parcelle hors de «on sein? » C'est en faisant ces réflexions que je reconduisis T. . . jusqu'à la porte, et que je le congédiai en lui serrant cordialement la main, pour protester autant que je le pouvais contre l'étrange accueil qu'il ve^ nait de recevoir,

Je rentrai à la maison vivement froissé, et dinai sans mot dire. Je ne sais si j'étais né communicatif , mais , ce qu'il y a de certain , c'est qu'à mesure que j'avançais dans la vie je me sentais devenir plus sombre et plus taciturne. Ce mystère qui m'environnait de toutes parts, ces réticences auxquelles se heurtaient mes

questions les plus naturelles et et les plus spontanées, cette solitude dans laquelle il me fallait toi]yours retomber, quoi que je fisse pour en rompre le cercle glacial, tout cela n'était point de nature à développer les facultés expansives que la nature aurait pu me donner en partage. Je^ pris donc de bonne heure Thabitude de concentrer en moi-mtoie toutes mes sensations, et plus tard il a Mlu l'influence de sentiments bien puissants pour arracher à sa torpeur contenïplatiY6 une âme si longtemps comprimée. Le lendemain, je repris le cours de ma vie habituelle , et les souvenirs de la veille étaient encore trop présents à mon esprit pour que je pusse m'étonner de remarquer un refroidissement sensible dans les manières de T... à mon égard. Toutes les fois que je cherchais à m'apprêcher de lui, il m'évitait et ne répondait plus que par monosyllabes, lorsque je lui adressais la parole. Cette nouvelle attitude vis-àr-vis de moi, que je crus d'abord passagère , se prolongea. Dans les commencements , j'avais tâché de désarmer mon ami par quelques prévenant ces; mais, à la fin, je me sentis blessé et trou-

vai cette rancune, k laquelle mes parents seuls auraient dû être en butte , profondément injuste en ce qui me concernait , surtout pijisqu'elle se montrait si persistante. A mon tour

je m'écartai de T , et m'efforçai de fonner

une autre liaison parmi mes autres condis* ciples; mais je remarquai que, si dans le principe ils avaient l'air de répondre à mes avances, ces bonnes dispositions cessaient tout ' aussitôt, et que, le second ou le troisième jour, ils commençaient à me battre froid, de manière à me faire renoncer à l'espoir de me lier plus intimement avec eux.

Cette fausse positî<m durait depuis quelque temps déjà, et je ne puis rendre jusqu'à quel point j'en souffrais, lorsque je résolus d'en sortir à tout prix. T... seul devait en être la cause ; c'est à lui que je me décidai à m'en prendre.

Un jour que nous nous trouvâmes seuls à la classe de dessin, attendant le professeur qui était resté un instant auprès du chef de l'institution.

— Tu es cruel, T..., lui dis-je; non-seule-

ment tu m'as retiré ton amitié^ mais encore il semble que tu veuilles m'empêcher de la remplacer par celle d'im de nos autres camaradeSé Je ne sais ce que tu peux leur dire à tous; mais, s'il s'en trouve un qui paraisse me sourire, sitôt que tu lui as parlé, je suis sûr de le voir comme les autres s'éloigner en me tournant le dos.

T... me regarda fixement, comme ^'11 eût cherché à lire dans mes yeux ; puis, pour toute réponse, il haussa les épautes et se mit à crayonner sur une des feuilles de papier que l'on nous donnait pour nos dessins.

^— Je ne me paye point de pantomime, repris-je irrité, il faut que tout cela s'explique. Je ne me soucie pas d'être plus longtemps en butte à l'ànimadversion de mes camarades sans savoir pourquoi. Esl^ce parce que mon père ne t'a pas mieux accueilli lorsque tu es venu avec moi à la maison? J'en ai été plus vexé que toi ; mais ce n'est pas ma faute si depuis mon enfance l'on m'a voué au mystère, et si Ton écarte de mon chemin toutes les figures hiunaines que je pourrais y rencontrer.

ai MON ÉDUCATION

T... releva encore sur mai des yeux étonnés ; puis il continua silencieusement son dessin.

— Parleras-tu? m'écriai-je avec emportement, en m'avançant vers lui.

Pour toute réponse, il me tendit le dessin qull venait d'achever. C'était une espèce d'estrade, soutenue par quatre piliers et surmontée de deux poteaux, au sommet desquels (m voyait ime lame prête à tomber. Un homme était couché sur une planche, au milieu de ces deux poteaux, et uix autre homme se 4;enait debout près de celui de gauche, la main fixée sur Tanneau qui tenait suspendue la lame meurtrière. En un mot, c'était la guillotine, le patient, l'exécuteur, et, au bas de cette horrible image, T. . . avait écrit en grosses lettres :

TUUS PATER CARNIFKX.

Je n'avais point vu comme T. . . l'instrument du supplice, mais les mots écrits au-dessous du dessin me firent à l'instant même tout comprendre. Je connaissais alors assez, d'histoire

pour savoir ce que c'était que ce redoutable fonctionnaire appelé par les Romains camifex. IjCS paroles de mon père, celles de Tabbé C... se retracèrent de suite dans mon esprit en lettres incendiaires, comme Tinscription flamboyante du festin de Balthazar. Le mystère de ma vie venait de se dévoiler. A l'aspect du dessin que j'avais ^isi, je poussai un cri d'horreur et d'épouvante, et,m'enfuyant, hagard, désespéré, tenant toujours à la main cette feuille de papier, qui venait de me faire une révélation si cruelle, je traversai en courant le corridor et la cour ; la grille de clôture se trouvait par hasard entr'ouverte, je la poussai lavement et passai avec la rapidité de Touragan devant la loge du concierge; je descendis comme un fou tout le faubourg Saint-Denis. Arrivé à notre porte, je sonnai à coups redoublés ; lorsqu'on m'eut ouvert, je franchis, pour ainsi dire, d'un seul bond l'avenue et le perron qui donnait accès dans la salle à manger. Ma mère, qui m'avait aperçu de loin, était accourue au devant de moi , je tombai évanoui à ses pieds, en lui tendant l'image qui venait de m'arracher à la

longue et regrettable ignorance où j'étais de ma terrible destinée.

Lorsque je repris mes sens , j'étais dans ma chambre, couché sur mon lit ; je regardai autour de moi ; je n'aperçus que ma grand'mère t assise à mon chevet. L'absence de ma mère me

surprit ; c'était ma confidente habituelle, celle que la nature m'avait désigi^ée la première, et il me semblait que c'était à elle à entreprendre de me consoler, si j'étais consolable. Je raisonnais déjà avec l'égoïsme instinctif à notre espèce, sans penser combien la pauvre femme avait dû être attérée elle-même de la découverte si inattendue d'un secret qu'elle avait pris tant de peine à me cacher, et que si, à l'âge où l'on est encore insouciant un pareil événement avait suffi pour me faire perdre l'usage de mes sens , quel contre-coup terrible n'avaitil pas dû avoir dans le cœur d'ime mère à qui . il enlevait le fruit de quinze années de pré- ' cautions et de tendres dissimulations?

En effet, ma mère, en me voyant tomber à ^^ ses pieds dans le piteux état où je me trou-

>''^ vais, fut prise elle-même d'ime crise de nerfs

si violente, qu'on dut la transporter chez elle, où elle ne reprit connaissance que pour se sentir en proie à une fièvre ardente. D'enfant j'étais devenu homme ; l'heure de l'abnégation et du devoir avait sonné; j'attendais les consolations de ma mère, c'était à moi à lui porter les miennes.

Heureusement mon père était absent; il n'eut, en rentrant, que le dernier écho aflEaibli de cette commotion intérieure qu'on savait bien devoir éclater un jour, mais non pas si tôt et avec cette foudroyante rapidité.

Ce fut donc ma grànd'mère seule que j'aperçus en ouvrant les yeux , lorsque je sortis dé mon évanouissement. La digne femme avait conservé cet air d'angélique bonté qui était sa physionomie habituelle, et c'était à peine si une légère teinte d'embarras perçait sous le rayon humide de son regard.

— Eh bienl mon cher enfant, comment vous trouvez- vous à cette heure? me dit-elle. Vous nous avez fait une fière peur; votre pauvre mère en est encore toute pâmée sur *

son Ut. Je gagerais que c'est ce mauvais petit

drôle que vous nous avez amené l'autre soir, qui aura trouvé que nous ne l'avions pas assez comblé de caresses, et qui s'en sera vengé en vous barbouillant cette affreuse image , qui était bien de nature à désarçonner la cervelle d'un petit innocent tel que vous. La supposition de ma grand'mère n'était que trop fondée, seulement elle donnait à la conduite de T... sa plus mauvaise interprétation. C'était bien en amenant ce garçon chez nous et en lui faisant connaître notre demeure que j'avais trahi mon précieux incognito. U lui avait sans doute suffi d'indiquer à ses parents, qui avaient de tout temps habité le faubourg Saint-Denis, où était située cette maison dans laquelle il avgit reçu un si étrange accueil, pour que ceux-ci s'écriassent avec horreur : c'est la maison du bourreau. Mais étai1>ce uniquement pour se venger de la froideur g[u'on lui avait témoignée qu'il s'était chargé de me révéler, à l'aide du crayon et de la plume, le terrible secret que l'on m'avait caché depuis ma naissance? Je ne le crois pas. Maintenant que ma mémoire me retrace toutes

ces circonstances et que je puis les analyser d'un œil calme et sans passion, je me persuade aisément que T... môme croyait très-bien ne me rien apprendre. Il ne lui était pas venu à ridée que ma famille eût pu me faire un si long mystère de sa situation anormale dans la société; Tétonnement avec lequel il me regarda plusieurs fois pendant les quelques paroles que je lui adressai avant la remise du dessin me prouve, à n'en point douter, qu'il me croyait instruit dé ma condition, et qu'il n'ajoutait point foi à ma sincérité lorsque je lui témoignais ma surprise de me voir repoussé par tous les camarades avec lesquels je cherchais à me Jier. En s'éloignant de moi, il avait obéi sans doute au vœu de ses parents, qui n'avaient point manqué de lui dire la place que nous occupions dans le monde et les sentiments de répulsion que nous y soulevions de toutes parts; et d'ailleurs n'avais-je pas moi-même provoqué, par ma ténacité et mes indiscrètes questions, le cruel aveu qu'il s'était décidé à me faire ?

T ne s'était assurément que trop expliqué

la réserve qu'on lui avait montrée chez moi, et

par conséquent n'avait point dû en concevoir de rancune, ainsi que ma grand'mère affectait de le croire. Sa conduite était sans doute naturelle ; elle me donnait la mesure de ce que je devais espérer du commerce des hommes.

J'ai tout lieu de croire que cela ne se passa pas autrement. J'ai revu souvent depuis

M. T , car, pas plus que moi, il ne quitta

le faubourg Saint-Denis ; mais nous ne nous reparlâmes jamais. Il succéda à son père dans une entreprise de voitures publiques qui desservait quelques localités non comprises dans le parcours habituel des grandes lignes de messageries. Il se maintint dans Thonnète aisance que cette industrie avait apportée à sa famille. C'était un homme fort honorable, trèsestimé. La création des chemins de fer, en absorbant son entreprise, le força à se retirer des affaires. Je l'ai perdu de vue depuis cette époque ; j'ignore s'il existe encore, mais, si ces lignes lui passent sous les yeux , je désire qu'elles lui donnent l'assurance que si l'adolescent se montra froissé de la perte subite d'une amitié qu'il croyait plus éprouvée , la

MON ÉDUCATION fSUl

mémoire du vieillard lui retrace aujourd'hui ce souvenir sans amertume , et ne le porte que trop à excuser des susceptibilités auxquelles il devait encore se heurter bien souvent dans la vie , et qui ne se traduisirent pas toujours avec autant de ménagements.

Mais je reviens à l'entretien que j'eus avec ma grand'mère. Le lecteur voudra bien me pardonner toutes ces digressions et Tallure peu régulière de ces récits de ma jeunesse. J'enregistre tous ces souvenirs au fur et à mesure qu'ils se présentent à mon esprit , et ce n'est pas ma faute s'ils m'écartent à chaque instant du chemin que je devrais peut-être suivre plus assidûment.

Surpris et presque blessé de la facilité avec laquelle ma grand'mère parlait d'un événement aussi grave que celui qui venait de se produire dans mon existence , je lui répondis avec une certaine aigreur :

— Mais , bonne maman , ce n'est point ce dessin, que je comprends encore à peine, qui a frappé mon imagination , ce sont les mots qui sont écrits dessous. Est^il donc vrai que ce soit

mon père qui est chargé de mettre les criminels à mort?

— Oui, mon enfant; c'est nne charge qui s'est maintenue dans notre famille depuis plus d'un siècle. Si on ne vous en avait pas instruit plus tôt, c'est qu'on attendait que vous fussiez en âge d'en comprendre les austères devoirs.

— Ah I bonne maman , je n'en conteste ni les devoirs , ni la légitimité , mais je n'aurai jamais le courage de la remplir.

U est bon de dire ici qu'en exprimant aussi énergiquement mon sentiment , je n'écoutais que la voix de ma sensibilité naturelle et aucunement celle du respect humain. Je ne connaissais la fonction d'exécuteur des sentences de mort que par ce que nous en apprennent sur les bancs des collèges les annales des différents peuples de l'antiquité, où cette fonction était plutôt honorée qu'avilie. La réprobation qui ^ flétrit l'exécuteur est d'origine toute moderne; cette thèse ne s'était pas présentée dans l'enseignement que j'avais suivi , et , comme on le sait, ce n'est point à la maison que j'aurais pu déjà apprendre que celui qui acceptait

de la société un tel mandat devait non-seulement étouffer en lui le cri de Thumanité, mais encore se résigner au mépris de ses semblables.

— Vous dites cela , mon enfant , mais dans quelques années, soyez sûr que vous en jugerez autrement. Votre père, à votre âge, avait les mêmes appréhensions, et pourtant il a su se dévouer à son tour à remplir, comme ses ancêtres, une charge éminemment utile au bien de la société. Il faut servir son pays, mon petit, dans le poste où les circonslances nous ont placé I Je vous vois quelquefois considérer avec attention les portraits qui sont dans le grand salon ; eh bien I tous ces personnages , depuis M. de Longval , qui fat le premier investi de Tofflce, tous, jusqu'à votre aïeul , vos grandsoncles, votre père, ont fait leur devoir comme il convenait qu'ils le fassent. Mais ne nous tourmentons point encore l'esprit de tout ceci ; vous avez bien du temps devant vous pour réfléchir.

— Quel que soit le temps , je ne crois pas qu'il puisse suffire pour me décider à donner de sang-froid la mort à un autre homme.

VHi MOJS ÉDUCaTIOxN

— Voyez le jeune insensé qui s'imagine qu'il s'agit d'aller ainsi tout de suite assassiner son prochain. Mais, mon pauvre enfant, vous ne songez donc pas que le condamné livré à la justice de l'exécuteur est toujours un scélérat souillé des crimes les plus abominables, qui a lui-même égorgé lâchement, par force ou par ruse, quelque femme ou quelque vieillard, un enfant même, un être plus faible que lui en tout cas; que souvent, foulant aux pieds toutes les lois de la nature, il a choisi sa victime dans sa propre famille, n'hésitant pas à frapper sans pitié un père, une mère, une épouse, un frère ; que la cupidité, le vol ou les passions les plus ignobles sont les mobiles ordinaires de ces forfaits qui déshonorent l'humanité. Et vous croyez que pour de tels attentats, il ne faut pas un châtiment exemplaire ; que le bras qui venge la société menacée, la loi mécoimue, le faible immolé doit trembler en exerçant cet acte de haute justice? Faut-il donc avoir des entrailles pour celui qui n'en a point eu ? Et d'ailleurs, mon cher Henry, est-ce vous qui avez jugé cet homme, qui avez prononcé sa mort?

Vous ne faites qu'exécuter la sentence rendue contre lui, et cette mission, tout autre la remplirait à votre place si vous aviez la faiblesee de la décliner.

— Bonne maman ' ôtes-vous sûre que beaucoup de personnes se disputeraient la charge de notre famille , si nous venions à l'abandonner?

Ma grand'mère parut un instant troublée ; cependant elle me répondit assez fermement

— Je le crois, mon ami; mais c'est assez causé de cela entre nous. Vous en reparlerez quand il sera temps avec votre père. D'ici-là tâchez de vous tranquilliser et de ne point ajouter à la peine de votre mère qui est, je crois, plus malade que vous.

J'ai su depuis combien ma pauvre grand'mère s'était fait violence pendant cet entretien, pour parler d'une feçon aussi dégagée de ce qui avait été pour elle-même, si souvent et si longuement, le sujet des plus pénibles méditations. Mais elle ne voulait pas s'exposer à développer davantage l'état d'extrême sensibilité nerveuse dans lequel je me trouvais, et

elle sentait au contraire le besoin de me brusquer un peu pour m'empècliér de tomber dans une prostration qui aurait pu aggraver ma situation. Ses dernières paroles m^ayant rappelé que ma mère aussi était souflErante et attendait peut-être les soins qui lui étaient nécessaires, je voulus me lever et eouri]^ auprès d'elle ; ma grand'mère s'y opposa.

— Non, restez, dit-elle en s'en allant, votre mère n'est point seule et je vais d'ailleurs me rendre auprès d elle. C'est une grande enfant qui a besoin qu'on lui parle raison aussi. Vous la verrez quand vous serez plus calme et plus sage; en ce moment, une entrevue vous ferait mal à tous les deux.

Je restai seul pendant plusieurs heures, livré âmes réflexions. Le voiie mystérieux qui avait enveloppé tous les incidents de mon enfance venait donc de se déchirer; la vérité m'apparaissait sinistre, accablante; je m'avançais dans la vie vers la plus terrible mission qui puisse échoir à un homme, celle d'égorger son semblable. Mais cette mission pourquoi l'accepterais-je ? Mon vieil ami l'abbé C ne

MON ÉDUCATION 28f7

iu'a\'ait-il pas dit avant de mourir : « Tu es libre I » C'est donc qu'il ne partageait pas la manière de voir de ma grand'mère, et que tous les raisonnements subtils dans lesquels elle avait cherclié à m'enserrer étaient autant de sophismes qui n'eussent point eu de prise sur rame douce et pleine de mansuétude du bon abbé, et se seraient évanouis devant cette horreur du sang si naturelle à toutes les créatures humaines. Que m'importait cette suite d'ancêtres dont on me parlait? cette perversité des criminels condamnés au supplice? A quel titre la société pouvait-elle me condamner à être son vengeur, s'il lui plaisait de venger le meurtre par le meurtre et d'effacer le sang par le sang I Oui, je suis libre I m'écriai-je, et je romprai avec cette tradition qui nous voue à un métier d'assassins.

Je venais de me lever et me promenais dans ma chambre avec agitation ; un coup de sonnette retentit à la grille de l'hôtel. Je regardai par la fenêtre ; c'était mon père qui rentrait..

Je le vis suivre, de son pas lent comme de coutume, l'avenue qui conduisait au perron

qui donnait accès dans la salle à manger; son air calme et placide indiquait suffisamment qu'il n'avait aucun soupçon de ce qui s'était passé dans la matinée. A son aspect, je sentis déjà chanceler ces résolutions, que l'instant d'avant je manifestais d'une manière si énergique. Je ne sais combien de temps s'écoula entre son arrivée et le moment où il vint me chercher, mais ce temps qu'il passa sans doute près de ma mère et de ma grand-mère, par lesquelles il fut instruit de ce qui venait d'arriver, dut être relativement assez court, car les émotions c<mfuses qui m'assaillirent durant cet intervalle n'ont laissé aucune trace dans ma mémoire. Je crois n'avoir pu y recouvrer la perception nette et distincte de toutes les idées qui bouillonnaient dans mon cerveau. J'étais encore dans cet état de fiévreuse attente, lors- (p'il ouvrit la porte de ma chambre et m'aperçut debout

— Ah! vous êtes levé, Henry, me dit-il; tant mieux; je craignais, par ce qu'on vient de me dire, que vous ne fussiez souffrant. Pouvez-vous passer dans mon cabinet, mon enfant, nous au-

rons à causer un instant, si vous vous sentez assez remis pour cela.

— Mon père, je suis à vos ordres, répondis-je.

U me précéda, nous traversâmes ensemble le corridor en passant devant la porte de la chambre de ma mère, derrière laquelle il me sembla entendre des sanglots étouffés. Nous descendîmes Tescalier, et arrivés au rez-decliaussée, il me fit entrer dans son cabinet.

Cette pièce, où je n'avais pénétré que trèsrarement, car mon père en emportait presque toujours la clef, me fit un effet tout autre que les dernières fois où j'y étais déjà venu. Les grandes tapisseries de lampas rouge broché qui couvraient les murailles, les rideaux de mémo étoffe qui n'y laissaient entrer qu'un jour douteux, les meubles en bois d'ébène, dont la teinte noire contrastait étrangement avec la teinte rouge des tentures, le grand crucifix d'ivoire qui se détachait entre les deux croisées, et au pied duquel une tête de mort servait d^ bénitier, tout cela me parut alors avoir une signification symbolique que jusque-là je n'avais pas soupçonnée. Pour la première fois

aussi, je remarquai au milieu d'une panoplie de diflfërentes armes, deux épées à poignée de fer, d'une longueur déniesurée, enfermées dans une gaîne de cuir rougeâtre et commun; j'en devinai le terrible usage.

Mon père'3'assit dans le fauteuil placé devant le bureau, et se retournant vers moi :

— Asseyez-vous, mon fils, dit-il, notre entretien peut être long, et vous avez besoin de ménager vos forces aujourd'hui.

Je pris place sur une chaise.

— Vous venez d'apprendre par \m hasard que nous aurions peut-être dû prévenir, le secret de la condition dans laquelle vous êtes né. C'est par condescendance pour votre mère que je ne vous ai pas instruit moi-même plutôt du rôle que je remplis dans la société. Elle voulait épargner votre sensibilité et ne vous faire connaître la situation de votre famille que lorsque vous seriez en âge d'apprécier s'il vous convenait de vous y soumetttre ou de vous y soustraire. Je ne sais si le moment est bien venu pour vous d'être apte à prendre une telle détermination, mais puis-

que le hasard n'a pas voulu se plier à nos atennoiements, il est bon que vous puissiez dès ce jour commencer à y réfléchir et vous préparer à la résolution qui fixera votre destinée.

Je fis un signe comme pour répondre; mon père ne m'en laissa point le temps.

— Ecoutez-moi jusqu'au bout, poursuivit-il, vous répondrez après. Je suis né moi-même dans la condition où vous avez reçu le jour; à votre âge je me trouvais vis-àr-vis de mon père dans la situation où vous êtes vis-à-vis de moi; comme vous, je venais d'apprendre d'une manière toute fortuite et tout inattendue que ma naissance m'appelait aux fonctions les plus cruelles que puisse concevoir l'imagination. U y a, mon cher enfant, dans toutes les sociétés humaines des lois qui protègent l'ordre social et punissent les criminelles tentations de ceux qui ont essayé de le troubler; ces lois, eh présence de certains forfaits osent édicter une peine qu'il semblei*ait n'appartenir qu'à Dieu d'infliger, car lui seul devrait pouvoir, dans sa sagesse étemelle, rendre des décrets irrévo-

942 MON JÊDUCATION

cables; la société s'arroge le d^oit de punir de mort celui qm Ta outragée, à ce point qu'elle juge nécessaire de le retrancher pour toujours de son sein. Il y a des Cours de justice qui n'hésitent point à prononcer ces formidables sentences, il fallait qu'il y eût un homme qui se chargeât de les exécuter. Ce fut le rôle dévolu à un de vos ancêtres, il Ta transmis jusqu'à ce jour à ses descendants. Lorsque, comme vous aujourd'hui, je fus appelé parmon père à décider si j'accepterais cet héritage de notre famille, il me parla avec une entière franchise; je suivrai son exemple. Je sais qu'en vous représentant Timportance de cet emploi^ si étroitement lié à l'administration de la jusr» tice qu'il en est le corollaire indispensable , puisque c'est par lui seul que les arrêts les plus graves peuvent s'accomplir, je pourrais, grâce à l'état d'ignorance dans lequel nous vous avons laissé sur toutes ces matières, vous donner le change et vous faire croire qu'il jouit d'une grande considération parmi les hommes. En eflfet, le dévouement au bien public ne se mesure-t-il pas par l'étendue du sacrifice qu'on

lui fait, et parmi les héroïsmes que la société couronne, en est-il beaucoup qui puissent rivaliser avec celui de rhomme qui étoutfe les sentiments les plus naturels pour se faire sans cesse^ à toute heure, le vengeur de cette société et l'exécuteur de ses suprêmes volontés. On honore le savant qui sacrifie son temps et ses veilles, le riche quand il sacrifie sa fortune, on décore le soldat qui expose sa vie pour tuer beaucoup d'ennemis; tout homme qui vieillit au service de son pays dans une charge quel-' conque a droit à Testime et à la reconnaissance de ses concitoyens ; que ne devrait donc pas attendre celui qui trouve la force de comprimer son cœur, de surmonter Thorreur du sang, pour se dévouer à Texécution d'un arrêt de mort quand la société Ta prononcé. Celui-là ne fait-il pas au bien public le plus grand et le plus étonnant peut-être de tous les sacrifices? Eh bienl mon cher enfant, j'abuserais étrangement de votre bonne foi si je vous entraînais dans une pareille erreur. Je ne dois pas balancer, au contraire, à vous déclarer que, par une des plus incroyables contradictions qui se

puissent voir, la société se faisant la vengeresse de ses propres victimes, nous anathématise pour prix du service que nous lui avons rendu et rejette sur nous tout le poids de ses cruautés. L'opinion publique, qui applaudit et bat des mains à une sentence de mort, accable de ses mépris celui qui Texécute. Mon père s'était longtemps raidi et avait voulu lutter contre cette inconséquence qu'il qualifiait justement de préjugé ; ses réclamations échouèrent toujours devant le parti pris. Un instant seulement, notre charge parut sortir de cet avilissement; mais c'était précisément l'instant où elle nous faisait le plus d'horreur à nousmêmes. La France, ivre de sang déifiait le néant et la mort; le crime et l'innocence passaient à tour de rôle sous notre fatal niveau. Jamais notre cruel ministère n'avait été si lourd et si cruel à exercer. Ce n'étaient plus des sentences légales que nous exécutions, c'étaient les proscriptions de partis qui s'entredévoraient dont nous étions les aveugles instruments. Devant ces scènes de meurtre qui se renouvelaient tous les jours, le cœur nous faillit

plus d'une fois à la besogne, à votre grand-père et à moi ; heureusement nous avions des aides, et au besoin le peuple qui nous entourait nous en eût servi, tant cette rage de mort s'était répandue et avait gagné les esprits. Voilà, mon fils, la seule époque où Ton nous ait pardonné d'être ce que nous sommes, et où l'épithète de bourreau, dont on qualifie nos fonctions, ne nous ait pas poursuivi comme une flétrissure. Dieu nous préserve d'une nouvelle réhabilitation de ce genre. Aujourd'hui le pays est calme à l'intérieur , et , s'il se verse trop de sang , c'est peut-être sur les champs de bataille; l'ambition, l'amour de la guerre , la soif des conquêtes, les vanités de la gloire sont souvent de plus grands bourreaux que nous.

Mon père fit ici ime pause pendant laquelle, respectant le silence qu'il m'avait commandé, je n'osai prendre la parole.

— Ainsi donc, mon fils, point d'illusions. Non-seulement notre charge exige des forces surhumaines , mais encore elle est payée de la plus noire ingratitude. Nous vivons dans la honte et nous mourons dans l'opprobre; on ne

246 MON ÉmJCATION

nous tient aucun compte d€ notre dévouement ; nos services nous sont reprochés comme autant d^actions basses et déshonorantes. La magistrature, enchaîna par la solidarité qui nous lie (car peut-il y avoir un lien plus étroit qu'entre le juge qui condamne et celui qui exécute sa sentence), ïie s'associe point, sans doute, à ces manifestations de Tanimadversion publique; mais la protection timide, qu'elle ne nous accorde souvent qu'à regret, est impuissante à nous protéger contre le mépris qui nous poursuit partout. J'ai souvent cherché la cause de cette anomalie, et, philosophiquement, il ne m'en apparaît d'autre que celle-ci : la peine de mort, qui blesse la conscience humaine, si obstinément conservée dans nos lois, est un fardeau dont chacun cherche à décliner la responsabilité, depuis la société qui l'invoque pour sa sûreté, jusqu'au législateur qui l'a inscrite dans les Codes et au juge qui en fait journellement l'application. Le fardeau, ainsi repoussé par tous, vient tomber sur nos épaules. C'est la fable des animaux malades de la peste et nous y jouons le rôle de l'ftne.

Cet argument de mon père me frappa, et toutes les fois que j'y ai rélftéchi depuis, il m'a paru d'une vérité saisissante.

— Ce n'est point la séduction du salaire attaché à de pareilles fonctions qui les fit ejitrer dans notre famille. Vous trouverez, après ma mort, dans mes papiers, des notes de vos ancêtres qui vous feront connaître par quel concours fatal de circonstances notre maison, qui était noble d'origine, fut entraînée dans cette triste voie. Vous y verrez aussi que nous possédions quelque bien ; je ne sais s'il s'est accru ou diminué depuis que nous exerçons l'emploi, mais, ce que je puis vous assurer, c'est que, malgré les fortes pertes que nous avons déjà essuyées, je sacrifierais encore bien volontiers la moitié de ce que nous possédons pour que la peine de mort fût abolie et que vous n'eussiez ni à accepter ni à renier l'état de vos pères; le reste suffirait pour nous conserver ime honnête aisance. C'est assez vous dire que vous ne relèverez que de votre volonté et que vous serez libre dé prendre la décision qui vous conviendra. On a longtemps cru, on croit encore peut-être, dans

l6 peuple, qui se forge mille superstitions à notre égard, que notre emploi est héréditaire, et que le fils ou le gendre de celui qui l'occupe est obligé de^lui succéder. C'est une erreur grossière dans laquelle je ne veux point vous induire ; nous n'avons jamais été contraints. Un singulier concours de circonstances amena un de nos ancêtres à se résigner à cette cruelle pro" fession; mais 4, depuis, elle s'est constamment maintenue dans notice maison, ce n'est que par la volonté ferme et bien'arrètée des fils de rester ' dans la môme condition que leur père.

J'écoutais stujpéfait, sentant bien que cette prétendue liberté dont parlait mon père était loin de sa pensée, et que, s'il affectait de proclamer mon indépendance, c'était pour revenir ensuite, presque malgré lui, à tâcher, par toutes sortes de consid^^tions, de me décider à suivre la tradition de résignation dont lui-même m'avait donné l'exemple. Les paroles que j'avais surprises dans son entretien avec mon vieil ami l'abbé ne m'eussent pas déjà révélé son sentiment à cet égard, que je l'aurais, je crois, deviné ce jour-là sous les artifices de son lan-

gage. La fin de la conversation fut, du reste, encore plus concluante.

— Je m'abstiendrai, mon fils, de rien dire qui puisse peser sur une détermination que vous avez, d'ailleurs, tout le temps de prendre ; mais comme je me suis promis de vous éclairer entièrement et de ne rien vous cacher de la vérité, je ne dois pas vous laisser ignorer que djans le cas où vous voudriez rompre la chaîne de nos traditions pour essayer de rentrer au milieu du monde, votre réconciliation avec ce dernier serait beaucoup plus difficile que vous ne pouvez le supposer. Je vous ai plutôt diminué qu'exagéré la force du préjugé qui nous en exclut; si notre profession n'est point héréditaire, il n'en est pas de môme de l'opprobre dont l'opinion publique la poursuit si niaisement. Vous venez déjà de vous apercevoir qu'il ne s'arrêtait pas au père, et s'étendait jusqu'à la personne innocente du fils. Si un pareil traitement est venu vous atteindre au milieu d'enfants, que ne devez-vous point attendre parmi les hommes? Quels que soient vos actes et votrevie, votre origine pèsera sur vous comme

une montagne et vous sera à chaque inôtant reprochée par les ennemis et les envieux que nul ne peut éviter ici-bas. Cela est tellement vrai, que parmi nous on ne cite point d'exemple d'aucun des nôtres qui ait risqué cette témé- TBiTe entreprise. Nos familles se sont perpétuées dans les divers postes qu'elles occupaient : la nôtre ici, à Versailles, à Provins, à Tours et à Reims ; celle deDesmorest, notre aide, àÉtampes, Dourdans, Senlis, Noyon, Laon. Épemay, Châlons et Vitry-le^Franeais ; les Jouenne et lesFerey, nos parents, les premiers à Melun, à Évreux , au Mans et à Caen ; les seconds à Rouen , è Dieppe, à Pont-Audemer, etc.; lesGanié, qui ont compté parmi eux le seul de nos confrères qui ait désarmé le préjugé, à Rennes ; les Doublet-, à Blois ; les Barré, à qui nous sommes aussi alliés, à Metz, etc. Tous se sont transmis de père en fils l'emploi qu'aucun d'eux n'eut l'imprudence de décliner. 11 n'y eut longtemps que deux charges héréditaires en France, l'une de droit, l'autre de fait : la première, celle du sourain; la seconde, la nôtre. L'ordre de succession au trône a été troublé, il ne s'est point inter-

rompu dans nos familles et vous êtes, mon enfant, plus assuré de me succéder, si vous y consentez, que le roi de Rome ne l'est de ceindre la glorieuse couronne de son père.

Ici mon père fit encore une pause qui me permit de placer enfin quelques paroles.

. — Mon père, lui dis-je, soyez persuadé que si je profitais de la liberté que vous m'accordez pour m'affranchir des fonctions que vous exercez , ce ne serait par suite d'aucune opinion personnelle sur ces- fonctions ou sur les questions sociales qu'elles soulèvent ; je ne me sens pas encore apte à juger de tout cela. Quant aux dédains du monde, j'en fais bon marché , et je vous assure que si je regrette une chose , c'est de m'être laissé impressionner aussi vivement par les révélations de ce polisson de T. . ... à qui j'aurais dû plutôt frotter les oreilles. Mais il est une' chose qui me fait appréhender bien plus vivement de n'être pas digne de vous succéder, c'est que je crois que je ne posséderai jamais la somme de courage nécessaire pour donner la mort Èi un homme, de sang-froid. -

9tt MON ÉDUCATION

Mon père sourit amèrement.

— A votre âge, reprit-il, je pensais comme vous. J'ai fait un long, et eruel apprentissage; mais si je ne suis point encore arrivé à remplir mon terrible ministère de sang-froid, comme vous dites, au moins ai-je acquis assez d'empire sur moi-môme pour refouler mes émotions et ne manquer à aucun de mes devoirs. U faut aussi que je vous fasse connaître, Henri, en quoi consistent ces fonctions dont vous vous faites peut-être, comme le vulgaire, une idée exagérée qui pousse Todieux jusqu'au ridicule. La justice nous confie deux sortes d'arrêts à exécuter; les uns n'entradnent que la peine de la marque et de l'exposition, les autres prononcent la peine de mort. Nous ne feisons, mon fils, que présider à l'exécution de ces arrêts, de manière à ce que la justice suive son cours en respectant autant que possible les lois de l'humanité. Des malheureux aides, sur lesquels je ne prétends point déverser le méims, pourvoient à tous les détails révoltants de la besogne que nous nous bornons à surveiller. Jadis, lorsque les exécutions capitales se fai-

saient manuellement, l'intervention de Texécuteur était plus active et plus directe. Il lui fallait cette somme de courage dont vous parliez tout à rheure. Vos pères ont eu et ont consigné le souvenir d'horribles supplices. Maîô aujourd'hui que la peine de mort est imiforme, qu'elle a lieu à l'aide de ce mécanisme dont votre jeune condisciple vous avait tracé l'image, la mission de l'exécuteur est toute de prévoyance et d'humanité. C'est à tort que ce monsieur T. . . , comme vous l'appelez, a cru devoir me représenter sur Téchafaud, je n'y suis jamais monté. Je reste au pied, veillant à ce que toutes choses soient à leur place, chacun à son poste, prêt à l'heure indiquée, afin que lorsque nous arrivons sur le lieu de Texécution, aucun retard ne puisse prolonger l'agonie de l'infortuné patient ou augmenter l'horreur de son supplice. Au dernier moment, un signe de l'œil me suffit pour que Taide placé près du pilier de gauche détache la tringle qui tient le couperet suspendu ; en une seconde tout est dit. Votre jeune raisorf, mon fils , trouve-t-elle cet exécuteur qui est là tremblant au pied de l'écha-

faud, veillant à ce que les rigueurs de la loi s'axjcomplissent le plus humainemeiit possible, beaucoup, plus cruel que tous ceux qui l'entourent à un ou deux mètres de distance, et sont accourus de loin sans autre but que de satis-. faire une barbare curiosité et de repaître leurs ^eux de ce^anglant spectacle ? Quelle différence ferez-vous entre eux et lui si oe n'est à^on avantage? Il est vrai que de hardis penseurs ont considéré la peine de mort comme un meurtre judiciaire; mais, lorsqu'une société l'a inscrite au fronton de ses lois, quelqu'un oserait-il en rendre responsable l'avocat général, les jurés, le président, enfin tous ceux qui concourent à son application ? Pourquoi donc entacher d'ignommie l'humble exécuteur de la sentence?

Mon père venait d'élever la voix et paraissait en proie à une agitation extrême.

— Eh bien ! mon fils, c'est pourtant sur nous, sur nous seuls que rejaillit le sang versé dans ces journées fatales; c'est nous qui en portons toutes les éclaboussures; nous, qui rentrons chez nous poursuivis par les malédictions de

la foule et par ce long cri sinistre qui vibre à nos oreilles comme la trompette du jugement dernier : Bourreau I Bourreau 1 Bourreau I .

Mon père se renversa dans son fauteuil, le visage inondé de larmes.

— Ah I mon enfant, continua-1-il d'une voix entrecoupée par les sanglots, j'avais trop présumé de mes forces en poussant aussi loin cet entretien. Vous le voyez , je plaide ma cause devant mon fils ; je m'étais juré de ne point chercher à vous influencer, et voilà que, malgré moi, le cri de la conscience opprimée m'échappe. J'ai vécu, depuis votre naissance, dans de continuelles alarmes, tremblant que le jour où les stupides préjugés de l'opinion viendraient jusqu'à vous, ils n'abusassent aussi votre jugement, et qu'en vous apprenant à mépriser ma profession, ils ne vous enseignent à rougir de votre père. Pourtant, savez-vous, Henry, la seule chose qui puisse nous consoler de la dureté avec laquelle le monde nous traite et de l'ostracisme dont il nous frappe : ce sont les joies de la famille. Pauvres parias de l'ordre social 1 Lorsque nous avons vu pendant xme

longue journée tous les fronts se détourner à notre aspect , toutes les mains se retirer de la nôtre, combien il nous est doux de rentrer dans notre humble maison, d'y trouver les bénédictions d'une mère , les tendres soins d'une épouse et les joyeuses caresses d'un enfant I N'est-ce pas la société tout entière que nous retrouvons là , et résumée dans ce qu'elle a de meilleur? Croyez-moi, ce sont des trésors de sentiment qui manquent souvent à la somptueuse demeure du riche et du puissant de la terre. Les caprices de la vanité, les soucis de l'ambition, les appétits d'héritage y sèment des germes de division qui ne sauraient exister dans notre sphère, où nous passons notre vie à nous aimer , pour oublier la proscription qui nous enveloppe tous dans un commun anathème. N'est-il pas naturel que ce soit dans les familles obligées de se suffire à elles-mêmes par le cœur, que l'on voie se développer les vertus qui ennoblissent et sanctifient le foyer ? Quel serait donc notre sort si la Providence nous enlevait cette unique compensation des amertumes dont notre existence est abreuvée ?

Les larmes de mon père m'avaient profondément ému; je sentais s'agiter en moi une foule de sensations indéfinissables. Je m'indignais avec lui de l'aveuglement de ce préjugé qui persistait à le poursuivre d'une flétrissure indélébile, tandis qu'il épargnait ceux qui avaient édicté, ceux qui prononçaient la peine de mort et ceux qui se faisaient une fête de la voir infliger aux malheureux dont elle était le châtiment. Mon orgueil se révoltait à la pensée de ce traitement injuste sous lequel avait longtemps gémi ma race. J'éprouvais des velléités de rébellion ; il me semblait alors que j'aurais brandi avec ime ivresse sauvage la hache homicide, et que je me serais écrié en face de la société entière : « Venez donc, vous qui demandez du sang et qui aimez à le voir répandre, venez rassasier vos yeux de ce spectacle. Ahl vous demandez des têtes; vous vous appelez la vindicte publique ; vous êtes cette voix du peuple qu'on prétend la voix de Dieu, et lorsqu'on vous les jette ces têtes sanglantes, vous huez votre pourvoyeur. Vous rendez des arrêts de mort, et vous ne voulez

pas qu'on les exécute, ou bien, s'il se trouve un homme assez courageux, assez maître de lui, assez dévoué à Tordre social pour se résigner à cette horrible tâche, vous n'avez pour le récompenser de son abnégation que des insultes et du mépris! Eh bien! nous vous montrerons que nous sommes au-dessus des inconséquences de l'opinion, que nous savons fouler aux pieds vos préjugés et que, pour rester dans la sphère de nos devoirs, il nous suffit de la paix de notre conscience. Ainsi raisonnais-je, avec cette témérité, ce besoin d'héroïsme qui caractérisent les jeunes imaginations. On voit que l'habileté avec laquelle mon père avait soutenu sa thèse commençait déjà à porter ses fruits, et qu'il était peut-être plus près de gagner sa cause qu'il ne l'espérait. Pourtant, je dois' l'avouer, toute cette belle logique ne fai-^ sait que me traverser l'esprit et ne s-y imprimait point. Je me sentais, à vrai dire, très-fort en présence du monde qui armait notre bras, qui nous disait frappe, qui nous suivait jusqu'à l'échafaud, et qui, après le coup fait, désertait lâchement en nous laissant supporter seuls

la malédiction publique ; mais si je tournais les yeux de l'autre côté, si je ne considérais que le patient, que cette victime humaine qu'on nous apportait à lier et à immoler en holocauste aux vengeances de la loi; je me sentais au contraire singulièrement ébranlé, car d'étranges scrupules venaient m'assaillir. Est-ce donc un châtiment d'institution divine que la mort donnée à Thomme par l'homme , me demandais-je? Dieu a-t-il permis ainsi à ses créatures de s'entre-détruire; et de même qu'il est l'arbitre suprême de la vie, ne veut-il pas rester aussi l'arbitre suprême de la mort ? Si le crime rtransgresse ces lois immuables, est-ce une raison pour y répondre par une transgression pareille. Vous invoquez des textes puisés dans les livres saints : Celui qtda tué sera tué! Celui qui aura frappé avec Vépée périra par Vépée, y est-il écrit; mais qui vous dit que ces paroles s'ai)j^)liquent à vos jugements humains si incertains et si variables, et qu'elles n'ont pas plutôt un sens prophétique en menaçant l'homicide de cette justice divine dont l'action est d'autant ^^i^jl

plus redoutable qu'elle demeure cachée et ne

se montre que subitement par de grands coups qui déconcertent tous les calculs de la vaine sagesse des hommes? La société peut-elle ravir à aucun de ses membres plus qu'elle ne lui a donné? Auquel a-t-elle donné la vie animale? Qu'elle retire donc à celui qui s'est montré indigne d'en jouir, les bienfaits de la vie sociale; qu'elle lui enlève jusqu'à la liberté, qui est pourtant le plus bel apanage de l'homme, car la liberté de l'un suppose celle de l'autre, et je perds tous les droits à la mienne si j'attente à celle de mon semblable; c'est en les garantis- ,*' sant toutes les deux par ses lois que la société peut revendiquer en quelque sorte le privilège de nous les avoir données ; qu'elle mette dans l'impossibilité de nuire celui qui a nui et pourrait nuire encore ; qu'elle isole de son sein celui dont la présence serait une menace et un danger pour tous ; mais qu'elle respecte jusque dans le dernier des criminels la vie qu'elle ne lui a pas donnée, qu'il ne tient que de Dieu, qui, seul, a le droit de la lui ôter. Mais si elle persiste dans cette barbare croyance que le meurtre appelle le meurtre, que le sang ne

peut s*effacer que par le sang, celui qui se fait le ministre de ces cruautés n'en devient-il pas le complice ? Si la raison lui crie qu'il peut justement braver la flétrissure qui voudrait l'atteindre, sans flétrir la société dont il est l'agent, la tête dont il n'est que le bras, sa conscience lui tientr-elle un langage aussi rassurant? N'est-elle pas le tribunal souverain auquel il doit se juger lui-môme, et s'il sent qu'elle s'élève contre ces supplices que la religion et l'humanité réprouvent, devra-t-il continuer à obéir passivement à une législation contre laquelle son âme proteste? Restera-t-il ^ l'instrument aveugle de sentences qu'il trouve illégitimes? Frappera-Wl au nom de la loi, lui qui ne croira pas à la loi? Et qui? Un misérable vaincu dans sa lutte antisociale, qu'on lui livrera, tout chargé de liens, sans défense, n'ayant plus rien à attendre des hommes. A cette pensée, je sentais d'insurmontables ré- |t

pugnances s'élever en moi.

Toutes ces réflexions m'avaient traversé l'es- ^

prit en moins de temps, certes, que je n'en ai •»

mis à les écrire. Je les avais, pour ainsi dire,

passées à un premier crible lorsque j'ouvris la bouche pour répondre à mon père.

— Mon père, lui dis-je, cessez de vous affliger. Quel que puisse être mon sentiment personnel sur les fonctions inhérentes à notre famille, vous pensez bien qu'il ne pourrait jamais dégénérer en blâme contre vous ni contre aucun de nos ancêtres. Ce n'est point aux fils à juger leurs pères. Ce que vous me dites de l'hostilité du monde ne me touche point, et je vous verrais en butte à toutes sortes d'inimitiés que ce serait une raison de plus pour moi de redoubler de soins et de vous entourer de respect et d'affection. Quant à prendre une décision sur la question de savoir si je pourrai ou non vous succéder, je vous demande la permission d'attendre que l'âge et l'expérience m'aient éclairé davantage et mis à même d'adopter une résolution sur un sujet aussi important.

— Ah I cher enfant, s'écria avec feu mon père, attends tout le temps que tu voudras. Dieu me préserve de te presser ni de t'influencer. Je suis encore presque dans la force de Tâge, et tant que le ciel me prêtera vie, j'assumerai sur

moi seul tout le fardeau de ce triste métier. Garde tes habitudes, achève ton éducation, use de tous les plaisirs légitimes, et quand ton cœur pariera, si ton inclination ne te fait ambitionner qu'une union possible et qui dépende de nous, sois persuadé que ta mère et moi nous n'épargnerons rien pour te la faciliter. J'espère bien que tu n'auras à te préoccuper de deveni* ce que je suis que lorsque tu auras réuni autour de toi tout ce qui peut en consoler.

Après ces derniers mots, mon père me tendit sa main que je pressai tendrement et respectueusement dans les miennes. Nous sortîmes de son cabinet; dans le corridor, nous rencontrâmes ma mère qui, vraisemblablement, avait entendu une partie de cet entretien. En m'apercevant , elle jeta sur moi un regard inquiet et troublé, je me précipitai dans ses bras :

— Ah I chère maman, lui dis-je avec attendrissement, vous pleurez encore ? Essuyez vite ces larmes, ou je croirais que l'amour de votre fils n'a pas le pouvoir de les sécher.

— Henry, mon enfant bien-aimé, répondit-

elle en me pressant sur son sein, tu nous aimes donc toujours?

— Plus que jamais, fis-je ; car si vous ayez quelquefois des peines, qui donc doit chercher à vous les faire oublier?

Peu d'instants après nous étions tous réunis dans la salle à manger, et il n'était plus fait la ^moindre allusion aux scènes émouvantes qui avaient marqué cette journée.

Le lendemain, mon père reçut la visite de M. Michel, qui, surpris de ma disparition, avait interrogé T... et en avait obtenu l'aveu de son incartade. Le digne chef d'institution venait me chercher lui-même et donner à mon père l'assurance que pareille chose ne se renouvellerait plus; car il avait vertement réprimandé

wr,.., et menacé d'expulsion immédiate tout élève qui serait tenté de suivre son exemple.

Mon père, touché de cette démarche, me fit appeler et la proposition me fut faite de retourner à la pension ; mais, singulièrement vieilli depuis la veille, ce n'était pas sans me sentir revêtu d'une autorité nouvelle que j'avais vu toute ma famille trembler un instant devant moi ; et ces mots de liberté, d'indépendance, que mon père avait fait si souvent vibrer à mon oreille dans notre entretien n'étaient point tombés à terre. Au lieu donc d'obéir avec la docilité d'un écolier qui retourne à son pupitre, je représentai à mon père que ce que j'avais appris la veille de ma situation exceptionnelle me faisait me trouver suffisamment instruit pour le rôle que je serais appelé à jouer dans le monde; qu'il me semblait inutile de chercher à acquérir des grades universitaires dont je n'aurais que faire, soit que je lui succédasse, soit que je rentrasse dans la vie privée, puisque, de son propre avis, les autres carrières publiques me seraient fermées; que, d'ailleurs, j'avais acquis et môme poussé jusqu'à un cer-

tain degré la connaissance de toutes les choses;. . qull importe à Thomme de connaître, et que le léger bagage d'érudition que je pourrais y ajouter ne valait assurément pas la peiné de me contraindre à retourner parmi des condisciples qui dissimuleraient peui^être, mais, à coup sûr, me verraient d'un très-mauvais œil; enfin j'ajoutai que je n'entendais point pour cela renoncer à l'étude, qui me paraissait devoir être à la fois un besoin et un devoir pour l'être doué de la faculté de penser, mais que, s'il n'y voyait pasd'inconvénient, je serais heureux de n'exercer mon intelligence que dans la voie où l'entraîneraient ses penchants et, libre de tout programme scolaire, de ne consulter dorénavant que mon inclination et mes aptitudes.

Je n'en remerciai pas moins avec une vive effusion M. Michel des soins qu'il avait pris de mon éducation, et surtout de la bienveillance qu'il venait de nous témoigner en se montrant disposé à braver les préjugés de l'opinion pour me conserver dans sa maison. Mon père avait adhéré aux vues, assez sages d'ailleurs, que je venais d'exprimer, et, à partir de ce moment,

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je jouis d'une complète liberté dans mes occupations et mes habitudes.

Je réglai remploi de mon temps avec plus de sagesse qu'on aurait dû en attendre de mon âge. Il est des situations où l'homme se forme plus vite et où sa raison, comme un fruit précoce, se développe avant l'heure de la maturité. Le matin, je ne sortais point, passant la plus grande partie de mon temps auprès de ma mère ou de ma grand'mère. Avec cette dernière seulement j'osais parler de la grave question de la condition de notre famille. Je n'étais point retenu par la crainte de lui faire une impression pénible, car j'avais cru remarquer, au contraire, qu'elle paraissait bien aise de me donner des détails à cet égard pour tâcher de me familiariser avec un sort qui avait été celui de tous les miens. C'est de ces conversations multipliées avec elle que j'ai conservé presque tous les souvenirs à l'aide desquels j'ai pu combler les lacunes qui se trouvaient dans les notes laissées par mon grand-père et mon père sur les événements les plus importants de l'histoire de leur profession. Avec ma mère je me serais

bien gardé de toucher un pareil sujet, de peur de lui donner à penser que je nourrissais en secret une préoccupation pénible. Quant à mon père, je ne le voyais presque jamais seul; nous ne nous trouvions ensemble qu'aux heures des repas et le soir en famille.

Je sortais tous les après-midi, soit pour suivre des cours publics de professeurs en renom, soit pour errer au gré de la flânerie; Thabitude que j'ai conservée de faire de longues promenades remonte jusqu'à cette époque. Depuis mon aventure avec T..., il me semblait que tout le monde me reconnaissait et allait me jeter la même épithète. Je ne sortais de la maison et n'y rentrais que furtivement, l'hiver enveloppé d'un long manteau; l'été, le visage caché sous un chapeau de paille à larges bords. Promenant un œil inquiet autour de moi pour m'assurerque l'on ne me regardait ni ne me suivait. C'est ainsi que de gai et communicatif que j'étais, je devins sombre, méfiant et taciturne.

Je ne revenais qu'à l'heure du dîner, et jamais on ne me questionnait sma l'emploi de

mon temps. Si je ne racontais de moi-même ce que j'avais vu et ce qui m'avait impressionné dans la journée, on restait dans Tignorance de ce que j'avais pu faire. Jusqu'^tu moment où je pris un goût passionné pour le théâtre et où je me mis à y aller presque tous les jours, je passais mes soirées dans le salon où se réunissaient la famille et les quelques amis qui venaient la visiter. Aucun des aides n'y fat jamais admis ; ils formaient une société à part dans le bâtiment qui leur servait d'habitation, et ne venaient dans le nôtre que pour assister, avec les domestiques, à la prière du soir. Lorsque, malheureusement, l'occasion se présentait de leur donner des ordres relatifs à leur service, mon père allait lui-même les leur porter. ^

Les soirées se passaient donc entre nous, dans la plus étroite intimité, et j'ai déjà indiqué les innocentes distractions qui les remplissaient. En pieux souvenir de mon bon ami, j'avais appris le tric-trac et je faisais quelquefois la partie de mon père; autrement il jouait au piquet avec ma mère ou ma grand'mère, s'il n'y avait pas d'étrangers parmi nous ; si, au contraire.

il s'en trouvait et que les tables de jeu fussent garnies, les dames se réunissaient dans un coin du salon et s'occupaient , tout en causant , à Hurs travaux d'aiguille. A dix heures tout le monde se retirait, et c'était alors que nous passions dans la salle à manger, où ma mère ou ma grand'mère récitaient, devant tous les habitants de la maison, la prière du soir. Puis, chacun prenait son flambeau sur le buffet et rentrait chez soi.

Depuis plusieurs générations , ma famille avait amassé une bibliothèque considérable qui renfermait de précieux manuscrits et de curieuses éditions remontant presque jusqu'à l'invention de l'imprimerie: des Estiennes, des Elzévirs, etc. Ces vieux livres avaient un singulier attrait pour moi, et, sauf la rapidité de l'exécution, je ne crois pas qu'on ait dépassé les premiers pionniers d'une profession qui devait tant contribuer au développement de la pensée humaine. Nous avions aussi tous les chefs-d'œuvre des littératures anciennes et modernes ; tous les ouvrages remarquables écrits en notre langue : ces grands auteurs des xvi®, xvn* et xvin^ siècles, dont la

succession marque une des plus rapides et des plus étonnantesprogressions de Tesprit humain. C'était un vaste champ ouvert à mes lectures et aux études indépendantes par lesquelles $t m'étais promis d'achever mon éducation. J'emportais chaque soir, avaat de monter dans ma chambre, quelques-uns de ces livres, et la plus grande partie de mes nuits s'écoulait à les* dévorer avidement. Un instinct particulier me faisait rechercher ceux qui traitaient, en certains passages, de cette grande question de la peine de mort, qui pesait d'un poids si accablant sur mon existence. C'est ainsi que Montesquieu, Filangieri, Beccaria passèrent successivement sous mes yeux, et furent l'objet, dans mq. pensée, d'une foule de commentaires inspirés par ma situation personnelle.

L'ouvrage qui m'impressionna le plus vivement, ce fut celui de Joseph de Maistre : Zes Soirées de Saint-Pétersbourg. Cependant, je protestais intérieurement contre cette singulière doctrine que l'auteur devait développer plus tard dans un ouvrage spécial : De la nécessité de Veffîision du sang humain sur la tetTe.

Néanmoins, le paradoxe avait fait son chemin dans nn esprit disposé à l'adopter. La peine de mort étant donnée, le personnage le pins augtMle et le plus majestueux dans Tordre social, ce devait être, selon mon imagination prévenue, l'exécuteur; ma^g, par un contraste étrange, à mesure que je me réconciliais avec le fonctionnaire, mon aversion pour la peine qu'il était chargé d'infliger, augmentait. La contradiction que j'avais senti naître le jour de mon entretien avec mon père continuait à creuser ses deux lignes parallèles; j'éprouvais de farouches velléités de révolte contre la société, dont les aveugles préjugés souillent de boue la base sanglante sur laquelle elle s'assied, et de violents accès d'indignation contre la législation monstrueuse par laquelle elle empiète sur les droits de la Divinité. J'élevais un piédestal au sacrificateur et j 'abominais le sacrifice. C'est en de pareils combats que s'est consumée ma vie tout entière; c'est là qu'il faut chercher le secret de mes obéissances ou de mes rébellions, aussi fatales les unes que les autres. ':^ Ainsi la conscience de l'homme, ballottée à

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tous les vents de rincertitude, erre sans guide et sans boussole, et n'entrevoit la lumière que

sur les bords du tombeau.

C'est à ma grand'mère que je rapportais

toutes les impressions de ces lectures; c'est avec elle que j'aimais à m'énancher sur un sujet qui prenait tant de place dans mes méditations. Elle en parlait avec une liberté d'esprit qui me faisait examiner de sang-froid des idées que, sans l'influence qu'elle exerçait sur mon jugement, j'aurais repoussées de suite avec horreur. La témérité de ses arguments ne s'arrêtait devant aucune barrière et, ne se laissant point enchaîner par la sensibilité de la femme, elle allait au fond de cette grande question sociale avec le scalpel de la raison et le flambeau de l'analyse. Ce fut dans notre malheureuse famille le lot des aïeules de décider du sort de leurs petits-fils, et si la dynastie d'exécuteurs qui porta le nom de Sanson ne s'est point arrêtée à mon père, c'est sans doute à ma grand'mère qu'il faut l'attribuer. Elle n'avait assurément ni l'inflexibilité de principes, ni le fanatisme professioimel de Marthe Dubut, -^^

mais douée d'un esprit plus souple et plus însinuant, d'une parole plus persuasive, imprégnée d'un courant d'idées plus en harmonie avec celles du siècle, elle prit sur moi un ascendant auquel la sévère puritaine n-aurait peut-être jamais pu atteindre. Surexcitée ainsi par la tendresse maternelle et par le désir d'épargner à son fils le déception de me voir repousser, avec la rougeur delà hoiïte sur le front, l'héritage des fonctions paternelles, elle sut miner sourdement mon intelligence pour y faire entrer tous les paradoxes à l'aide desquels je devais étouffer im jour d'insurmontables répugnances et m'engager dans la voie fatale où avaient marché mes ancêtres.

— Mon cher ami , me disait-elle un jour, tu as vu dans tes livres d'histoire qu'un homme de l'antiquité, appelé Brutus, avait envoyé son fils à la mort parce qu'il avait trahi sa patrie. On admire beaucoup ce Brutus; on le cite comme un héros immortel. Eh bieni t'imagines-tu que, quand bien même tu aurais commis tous les crimes possibles, ton père qui t'aime tant aurait le courage de te faire périr?

Quelle conclusion peux-tu tirer de là, si ce n'est que ton père n'est pas un héros comme Brutus; mais que ce dernier est un bien plus grand bourreau que lui? Ils nous font vraiment rire avec leur mot de bourreau. Il n'y a que les sentiments vrais qui soient dans la nature, et on ne persuadera jamais à personne de sensé que ce qui est admirable ici, soit infâme ailleurs, §elon les caprices de Topinion publique, qui sont bien ce qu'il y a de plus vain et de plus inconséquent au monde.

Comme la pauvre femme se condamnait elle-même, sans s'en apercevoir, par ce mot si juste et si profond : // ri y que les sentiments vrais qui soient dans la nature. Le patriotisme de Brutus l'emportant dans son âme sur l'amour paternel est encore un sentiment vrai, quoiqu'il touche à l'horrible; c'est pour cela qu'on le conçoit et qu'on l'admire; mais l'abnégation de l'exécuteur, le dévouement à l'ordre social qui le font se consacrer à jamais à une mission de sang et de meurtres, ne sont pas des sentiments vrais, naturels, et c'est pour cela qu'au lieu d'inspirer de l'admiration ou de

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la sympathie, ils soulèvent partant une énergique protestation.

Quoi qu'il en soit, la dialectiquede ma grand'mère, rigoureusement conforme à la logique, ne pouvait manquer d'agir sur l'esprit d'un rhétoricien à peine échappé de l'atmosphère poudreuse des classes, et dont l'inexpérience cherchait encore la vérité plutôt dans les livres que dans les faits. Malgré sa modeste origine et risolement de famille dans lequel elle avait constamment vécu, Marie-Anne Jugier avait beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup su et surtout beaucoup retenu. Il est des intelligences qui décuplent par leur concentration leur puissance d'analyse et d'observation, celle de ma grand'mère était de ce nombre. Tout en s'exerçant dans un cercle restreint, elle y avait embrassé une foulede choses et se les était appropriées avec cette hardiesse philosophique qui, au xvm® siècle, avait gagné jusqu'aux femmes. Si, pour tout ce qui touchait à la religion elle était restée d'ime piété sincère et presque minutieuse, hors de ce chapitre, elle étonnait par Tindépendance de ses idées et de ses jugements^

Vr» MA JEUNESSE

Je m'habituais donc avec elle à faire litière des fausses opinions du monde et de ses préjugés, au nombre desquels nous rangions, comme de juste, l'ostracisme qui nous exclut de la société, par cela seul que nous lui rendons, le plus pénible et le plus difficile des services. Il ne me restait donc plus à combattre, pour devenir le digne successeur de mes ancêtres, que ma sensibilité et mon horreur profonde du sang; mais comme ces sentiments sont des sentiments vrais et dans la nature, ce sont eux qui me présageaient la lutte la plus terrible que je dusse m'attendre à soutenir.

Dès ma plus tendre enfance, j'avais montré un caractère doux et aimant. Jamais je ne m'étais livré aux jeux barbares et cruels qui, à cet âge, finissent souvent par la destruction de pauvres animaux, et ont fait dire à l'immortel fabuliste :

Cet âge est sans pitié.

Loin de là, notre maison était remplie, un peu môme contre le gré de mon père, d'une

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foule d'animaux domestiques entre lesquels je partageais la plus vive et la plus constante sollicitude. On a déjà vu que j'élevais des pig^nS) il avait été impossible de me déterminer à en sacrifier une couvée ; aussi s'étaient-ils tellement multipliés que j'en possédais plus de trente-deux paires logées à l'extrémité du jardin, dans une buanderie abandonnée que j'avais ainsi convertie en colombier. Toute lajournée ces volatiles huppés, pattus, au plumage changeant et multicolore, s'ébattaient dans le jardin, voletaient de. ci, de là, se posaient sur les toits de la maison et de celles environnantes et le soir rentraient à leur gîte dont j'allais soigneusement fermer les issues sans qu'aucun d'eux se soit jamais égaré.

Un matin, comme j'allais leur faire ma distribution de grain accoutumée et renouveler les mangeoires, j'ouvre la porte, je trouve le colombier désert. Quelle ne fut pas ma surprise ? je sors, je regarde dans le jardin, j'appelle; aucun de ces convives ailés, que je voyais accourir avec tant d'empressement à mes invitations matinaleS) ne répand cette foi? à^ mon appel. Je

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rentre tout effaré pour raconter à la maison cette étrange et mystérieuse disparition. On a peine à me croire, on me suit, chacun s'assure que j'ai dit la vérité. On se perdait en conjectures sur les causes de ce singulier accident, lorsqu'un des aides de mon père eut l'idée de soulever la chaudière de la buanderie, placée entre les deux tonnes où s'entassait autrefois le linge destiné à couler en lessive. Aussitôt nous aperçûmes sous cette chaudière tous mes pigeons inanimés ; sans la rigidité de leur col et de leurs pattes, on aurait pu croire que les pauvres petites bêtes dormaient encore. Une hideuse fouine avait pénétré dans le colombier par une de ces issues qui ne pouvaient livrer passage qu'à ce long, mince et souple animal, et, en leur faisant une légère piqûre au cou, s'était repue de tout le sang de mes pigeons; puis, par im de ces instincts inexplicables de sa race, elle avait traîné tous les cadavres de ses victimes sous cette immense chaudière qui les avait un instant dissimulés à notre vue.

Mon chagrin fut grand, d'autant plus grand

que, malgré moi, mon imagination se frappa et voulut voir dans cet événement vulgaire une signification allégorique. Cette fouine, ces pigeons saignés au cou^ et traînés un à un sous la chaudière, tout cela me parut une allusion au rôle qui m'attendait dans le monde. J'ai rappelé plus haut le mot célèbre du vieux Malesherbes trébuchant en allant à l'échafaud et disant : <c Voilà qui est de mauvais augure, un Romain serait rentré chez lui. » Cette aventure était mon trébuchement à moi. Mauvais augure, en effet, qui semblait, par un caprice du hasard, me révéler la sinistre et horrible apparence de mes fonctions futures parmi les êtres animés.

Le contre-coup de cet accident fat long dans mon existence. Vainement, je reportai mes tendresses pythagoriciennes sur plusieurs générations de chiens, de chats, d'oiseaux, qui s'élevaient paisiblement dans cette maison, si meurtrière à l'homme, le souvenir de mes pauvres pigeons et de leur lourreau me poursuivait toujours. J'y trouvai une raison de plus de veiller sur les autres animaux qui avaient

hérité de mes soins et de les protéger contrela destruction par laquelle oïi neutralise d'habitude leur fécondité. A chaque portée nouvelle de nos chiennes ou de nos chattes, c'était un combat nouveau dans lequel ma mère et ma grand'mère, qui flattaient mon penchant, ainâ que moi, nous finissions par l'emporter sur mon père, qui ne voyait pas sans inquiétude la maison se transformer en arche de Noé, moins la variété des espèces.

Il est au moins bizarre que celui qui devait, dans son âge mûr, étendre la main de la mort sur des créatures humaines, ait consacré son enfance à défendre la vie de pauvres animaux.

Enfin, j'étais encore à l'âge où les impressions sont aussi vives que mobiles. C'est vers cette époque qu'étant allé pour la première fois au théâtre, je me pris d'une belle passion pour l'art dramatique. La tragédie était alors en grande faveur ; Talma, mademoiselle Georges et mademoiselle Duchesnois formaient un trio bien capable de soutenir l'éclat d'un genre qtd s'est perdu depuis, car miademoi*-

selle Rachel, seule pour une pareille tâche, n'a pu le ressusciter qu'un instant. Je suivais avidement toutes les nouvelles créations de ces artisrtes aimés du public; je me passionnais dans leurs rivalités, non pour Talma et mademoiselle Mars, qui n'avaient aucime concurrence à redouter, mais dans la lutte incessante dé mademoiselle Duchesnois et de mademoiselle Geoïges ; je devins im des fanatiques partisans de cette dernière, dont Tadmirable talent se complétait de l'appoint d'une beauté plastique bien faite pour éblouir et enflammer l'imagination d'un jeune homme qui avait à peine franchi la dernière Umitede l'adolescence» Mérope, Sémiramis me transportaient d'une admiration plus passionnée quand elles m'apparaissaient sous les traits de mademoiselle Georges, que la coupable Phèdre quand eUe ne me montrait que le visage très-peu grec de mademoiselle Duchesnois. Quant à Talma, assez de contemporains se souviennent de Manlius^ de Néron, d'Auguste, etc.,. pour qu'il ne soit pas besoin de dire ici que c'était l'idéal de l'art et que jamais peut^tre oi^anisa^on dramatique

plus complète ne s'était produite et ne se produira sur la scène.,

MaUieureusement la littérature du temps n'était point à la hauteur de pareils interprètes, et ce n'est que dans les chefs-d'œuvre de l'antiquité qu'ils pouvaient déployer leurs talents. Les tragédies plates et filandreuses des Amault, Baour-Lormian , Népomucène Lemercier, de Jouy , etc. , pôles copies des maîtres dont elles n'empruntaient que la forme, sans être animées du môme souffle , n'oflCraient que des cadres vulgaires à cette pléiade d'artistes dans les rangs de laquelle la mort avait déjà fait de cruels et d'irréparables vides, lorsque la Restauration et la Monarchie de juillet nous donnèrent des génies plus élevés et des œuvres plus brillantes et plus neuves. On était descendu au-dessous même de cette versification éclatante de Voltaire, qui n'atteignit cependant jamais rinimitable style de Racine et les mâles accents de Corneille.

J'étais heureux d'épancher dans le sein de ma mère et de ma grand'mère les impressions que je rapportais de toutes ces soirées passées

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au théâtre; c'était même assez souvent le sujet de conversations à table devant inon père, qui y prenait part lui-môme. J'étais étonné de voir qu'il était presque aussi au courant du mouvement dramatique que moi; il connaissait la plupart des pièces , me citait les paâsages les plus remarquables et ceux qui faisaient le mieux ressortir le talent des divers artistes. Je crus même m'apercevoir, par quelques incidents particuliers à certaines représentations qu'il me signalait, qu'il devait nécessairement y avoir assisté. Je ne pus m'empêcher de m'écrier: .

— Mais, mon père, vous y étiez donc? Vous allez donc au théâtre aussi?

— Moins souvent que vous, Henri, répondit-il en souriant ; mais pourquoi voudriez-vous que je n'y allasse point et que je me privasse d'un plaisir que je trouve très-légitime. Je suis moins rigide que ces dames, ajouta-t-il avec uji ton d'aimable raillerie en regardant ma mère et la sienne, dont la tolérance nous excusait, mais n'allait pas jusqu'à partager notre goût.

— Mais alors, pourquoi n'y allons-nous pas

ensemble? m'écriai-je étourdiment; .un plaiâr solitaire est incomplet; il est double, au contraire, lorsqu'il est partagé.

C'était,' en effet, la seule chose qui manquât au charme de ces soirées, que la présence d'une personne amie avec laquelle je puisse éclianger mes sentiments. Là, comme ailleurs, je ine demandais quelqu^ois : Seral-je donc toujours et partout seul dans la vie ?

A mon imprudente question, le visage de mon père s'assombrit.

— Non, Henry, dit-il, allbns-y chacun de notre côté. Il vaut mieux que cela soit ainsi. Vous voyez que cela ne nous empêche point d'en causer à la maison devant ces dames pour lesquelles c'est un plaisir sans péché. Seulement, lorsque vous éprouvez une vive émotion, songez quelquefois que votre père est dans la salle et qu'il la partage ; car il n'est pas plus insensible aux beautés de l'art qu'aux saitiments de la nature.

-— Ah I cher père, je vous assure que si j'étais prévenu, je voudrais absolument vous accompagner.

Mon père parut ému. Il vît bien que j'avais compris sa pensée et qu'elle soulevait de ma part une protestation. En effet, le pauvre homnîe eût craint, en venant avec moi, d'être reconnu et de m'associer ainsi aux signes de répulsion que donnaient quelquefois, à son aspect, ceux à qui l'on montrait en lui le titulaire d'une charge maudite, le ministre de fonctions réprouvées. Sa préoccupation constante était que je n'eusse point à rougir à cause de lui, et c'est pour cela qu'il attendait avec une anxiété si poignante , dans de continuelles alarmes, le moment ^ù j'aurais à décider si je consentais ou non à lui succéder. Sa prudence, ses précautions sous ce rapport étaient extrêmes ; nous ne sortions jamais ensemble à pied. Lorsque le but de quelque excursion nous attirait hors du logis, soit que nous fussions seuls, soit que ma mère, ma grand'mère ou quelques autres persoimes vinssent avec nous, on faisait atteler la voiture et nous montions dedans, avant même de sortir de la cour.

Depuis que je savais que, comme moi, il fréquentait les théâtres^ je cherchais toujours

des yeux si je ne le voyais point dans la salle. Une fois, j'étais au parterre à la Cîomédie- Française, je Taperçus contre le pilier d'une loge d'avant-scène. Il paraissait avf)ir les yeux fixés sur moi ; mais dès qu'il vit que, de mon côté, je le regardais, il se retira précipitamment dans le fond de la loge et ne reparut plus de la soirée.

A chaque pas, dans ces tristes récits, je suis obligé de constater combien les préjugés que notre situati(m exceptionnelle a fait naître au sein de la société empoisonnent notre exieh tence. Voilà un père et un fils réunis dans le môme lieu et obligés de se tenir à distance, de feindre de ne pas se connaître, privés de la douce joie de mettre en commun les pieuses émotions que l'on puise aux sources de l'art et qui ont tant de charme pour les âmes et les intelligences privilégiées. Quelle contrainte perpétuelle I Quelle lourde chaîne I Si l'on pesait une à une toutes nos misères et nos angoisses, on arriverait à trouver que le premier martyr de la peine de mort, c'est l'exécuteur.

Sur ces entrefaites, un nouveau malheur, un

de ceux qtd laissent à leur suite un deuil éternel, s'abattit sur notre maison. Le 24 octobre 1817, la femme de service auprès de ma grand'niière la trouva morte dans son lit. Elle s'était éteinte doucement, sans maladie, sans que rien autre chose que son grand âge pût faire prévoir une on si prochaine.

Son visage n'était ni altéré , ni décomposé par la mort ; à Tattitude de sa tête sur les oreillers , pn eût dit qu'elle dormait d'un paisible sommeil , et que le souffle de la vie s'échappait encore de ses lèvres entr'ouvertes. 11 faut croire qu'elle n'avait pas eu d'agonie , puisque la femme qui était à son service couchait dans ime pièce contiguë à son appartement, et que de la nuit elle n'avait entendu aucun bruit. Il y avait dans la ruelle du lit une sonnette qui coBrespondait à la chambre de cette femme, et si ma grand'mère s'était sentie mourir , elle eût assurément .appelé du secours.

Marie-Anne Jugier était dans sa quatrevingt-quatrième année lorsque Dieu la retira d'au milieu de nous. Sa belle vieillesse était

SeO MA JEUNESSE

restée exempte dlnfirmités ; jusqu'au dernier moment elle occupa sa place à la table commune et dans le salon de famille. Elle avait conservé, dans un âge aussi avancé, cette angélique douceur, cette sérénité d'humeur qui étaient , ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, les traits dictinctifs de son caractère.

Mon père fut profondément affligé de cette perte irréparable. Sa tristesse et sa mélancolie habituelles s'en aiscrurent sensiblement. Il ne sentait plus près de lui celle qui l'avait soutenu la première dans les épreuves d'une existence aussi difficile que le sont les nôtres ; celle dont la tendresse et les consolations incessantes soulageaient son cœur si souvent ulcéré.

Le vide fut aussi très-grand pour moi ; je perdais une confidente dont l'aimable et spirituelle indulgence m av^t habitué à tous les épanchements ; je n'avais plus à espérer de ces charmantes causeries où les leçons de l'expérience s'enveloppaient sous une forme attractive et intéressante. Bien des fois, à l'heure où j'avais coutume de passer quelques instants près de ma grand'mère, je sentais l'absence de

cette précieuse conseillère qui avait guidé mon enfance.

Obligé pendant le deuil de renoncer aux plaisirs et aux distractions qui occupaient une partie de mon temps, je pris la résolution de trouver au moins dans cette triste circonstance Toccasion et le motif de mettre à exécution un projet que je mûrissais depuis longtemps ; celui de voyager. Mes lectures m'avaient inspiré un vif désir de voir Tltalie, l'Allemagne, la Suisse et la Hollande. Je m'en ouvris d'abord à ma mère, que ce projet ne contrariait qu'au point de vue d'une séparation entre nous ; mais je fus tout surpris de l'empressement avec lequel mon père y adhéra.

— Vous avez raison, Henry, me dit-il, vovagez, mon filsl Rien n'instruit et ne forme comme les voyages; vous verrez des peuples différents, des mœurs et des institutions bien diverses ; mais vous retrouverez partout rhonmie dans les principaux traits de son caractère : faiblesse, mobilité, inconséquence et préjugés.

Deux jours après je partis. Les modes de lo-

comotion étaient bien loin d'être oe qulls sont aujourd'hui, cependant, grâce à la brièveté du séjour que je faisais à chaque endroit, je visitai successivement, dans un espace de temps relativement assez court, Tltalie, l'Allemagne, la Suisse et la Hollande. A Rome, le prestige des souvenirs antiques s'eflFaca, pour moi, sous les pompes du catholicisme. Seules, les ruines du Colisée me firent faire un rapprochement involontaire entre les supplices grandioses du peuple-roi, où des animaux féroces remplissaient au moins nos attributions, et les basses exécutions de nos sociétés modernes qui vengent l'atteinte portée à leurs droits, par une vile corde ou un hideux couteau. Je passai près d'une nuit, seul, dans cette immense arène, errant àtravers cette forêt de colonnes mutilées, foulant du pied ces amphithéâtres détruits et évoquant par la pensée les martyrs et les gladiateurs qui avaient arrosé de leur sang ce sable où le pied du voyageur vient encore après tant de siècles imprimer sa trace. Je pénétrai jusque dans les antres où les bêtes devaient attendre qu'on leur permît de s'élancer sur leur proie;

— A la bonne heure, me disais-je, ces vieux maîtres du monde, à Tapogée de leur gloire, commençaient à mieux entendre les choses; ils ne forçaient plus un citoyen romain à en égorger d'autres; mais, depuis, la civilisation a feit de merveilleux progrès : c'est Thomme qui a remplacé le tigre.

J'entendis, sous les voûtes de la majestueuse basilique de Saint-Pierre, la messe du succèsseur des Apôtres ; je reçus, pèlerin agenouillé sur la place et perdu au milieu de cent mille assistants, cette bénédiction pontificale, que le vicaire de Jésus-Christ étend, du fronton du temple, sur la ville et sur le monde. En cet instant solennel, les cloches des quatre cents églises de Rome sonnaient à toute volée; lexanon du château Saint-Ange, cette ombre du Capitole, tonnait à coups redoublés. J'avoue que j 'éprouvai ime émotion profonde, une élévation de l'âme indicible, une recrudescence de foi généreuse en cette religion divine qui sanctifie les devoirs, proclame l'égalité devant Dieu et ne rejette point de son sein celui que les préjugés du monde appellent le bourreau.

A Venise, je fus poursuivi par le souvenir des bravos, mystérieux agents de cette oligarchie singulière qui est un des étonnements de rhistoire. Je prenais en honneur tous les lieux où quelque chose me rappelait' ma fatale prédestination. Je restai donc fort peu dans la cité des doges, ne contemplant qu'avec une morne indifierence son orgueilleux lion de Saint- Marc, retombé dans le filet autrichien; ses palais attristés d'une noblesse asservie et ses lagunes dont les eaux captives coulent sans murmure sous les arches du pont des ^Soupirs.

Les chefs-d'œuvre artistiques des célèbres galeries de Florence ne me firent guère plus d'impression. La peinture est un art plastique qui parle plus aux sens qu'à l'âme ; elle me semble inférieure môme à la musique, qui émeut davantage et fait résonner en nous certaines fibres indéfinissables.

En revanche, les beautés du golfe de Naples me transportèrent d'admiration. On prétend que l'aspect de laCome-d'Or, à Constantinople, est plus splendide encore, j'^ peine à le croire.

Le dicton : Voir Naples et puis mourir I ne me surprend point. Je doute qu'en aucun coin du monde la nature ait pu accumuler plus de richesses et de merveilles. L'azur des flots de la mer tyrrhénéenne ne le cède point à la transparence du ciel dans ce climat privilégié.; Topulent panorama qui se déroule sous les yeux du voyageur ébloui, le fait rêver d'un monde enchanté.

Certes, les bords du Rhin ont aussi leur charme et leur pittoresque, mais ils ne me saisirent point aussi fortement, que la baie napolitaine. Pourtant j'étais prévenu en faveur de l'Allemagne; c'était la patrie de Goethe et de Schiller, deux génies mélancoliques et passionnés que j'affectionnais singulièrement. L'auteur de Werther surtout m'était particulièrement sympathique. Je suis heureux que ce soit la petite cour où il a brillé d'un si vif éclat qui ait pris l'initiative d'une sainte réforme en abolissant la peine de mort. Au moment où je revois ces lignes, j'apprends que le royaume de Portugal vient de suivre ce bel exemple. Courage, et le vœu que j'exprimais en tête de

ce livre, que j'ai si souvent répété depuis, aura été prophétique. Nos Cîodes ne seront plus tachés de sang.

Je ne fis que traverser la Suisse. Tous les peuples de montagnes sont des peuples pasteurs. Leurs mœurs sont simples et primitives, et la population des villes en garde encore l'empreinte. Je m'arrêtai à peine à Genève, la Rome protestante, à Lausanne, à Berne, à Fribourg, à Zurich. Le charme de la Suisse pour moi fut entièrement dans ces montagnes, ces points de vue dont l'immensité vous écrase. Je reçus, au sommet du mont Saint-Bernard, cette hospitalité que les bons religieux accordent avec tant de charité à tous ceux qui la demandent. Cîomme avant de m'éloigner, je voulus par quelques libéralités laisser des traces de mon passage, le R. P. hôtelier me sollicita d'inscrire mon nom sur un registre, ouvert dans ce but à tous leurs visiteurs. Je pris de ses mains le registre, j'en retournai quelques feuillets et y vis, en effet , une foule de noms illustres et obscurs qui se coudoyaient dans un étrange pôle-môle; là, comme au jugement

MA JKUNES9B îSTi

suprôme,.le rai et le berger se trouvaient côte à côte.

Après ce rapide examen, je tendis le livre au bon religieux en souriant :

— Il est noblement garni, lui dis-je; mais au milieu de tous ces noms, il n'y a point de place pour le mi^n; il ferait peur aux autres.

Le pauvre moine me regarda; il crut bien certainement que j'étais fou; mais, comme je lui tendais toujours le livre avec un geste itératif pour l'engager à le prendre, il s'y décida, et le reposa sur le pupitre où il est habituellement placé.

Dans la journée môme je quittai Thospice du Saint-Bernard, non sans m'ôtre recommandé aux prières de la communauté, la seule chose que je voulusse accepter en échange de mon offrande.

Un spectacle qui me toucha aussi très-vivement, ce fut celui de la rentrée des troupeaux. Lorsque, le soir, leurs gardiens les ramènent aux éjtables, les instruments rustiques qui serveAt. à dpnner le signal de cette retraite ne cessent de jouer pendant le défilé, et sont merveilleu-

sèment appropriés aux mélodies cadencées de la tradition pastorale. Comment s'étonner du pouvoir de la musique sur leà hommes, puisqu'on le voit s'étendre jusqu'aux animaux qui suivent, dociles, par troupeaux, l'instrument qui les appelle? Je n'ai jamais entendu, depuis, l'immortelle ouverture de Guillaume Tell et l'admirable ranz des vacKes qui lui sert à! adagio ^ sans me rappeler ces délicieuses soirées où j'avais écouté avec tant d'attention des virtuoses champêtres rassemblant, à ces sons harmonieux, leurs troupeaux épars sur le flanc des collines ou dans le fond des vallées.

Soit que l'imagination du touriste fût rassasiée, soit que le pays fût moins pittoresque, ce que je serais tenté de croire, la Hollande, dernier terme de mes circonvolutions , fut la contrée qui me frappa le moins. Elle n'était point alors séparée de la Belgique, et formait avec elle ce que l'on appelait le royaume des Pays-Bas. Assemblage hétérogène d'anciens départements français, détachés du giron de TEmpire par les revers des dernières campagnes de cette époque héroïque; de provinces resrtées

flamandes par la langue, les moeurs et les habitudes; on y retrouvait aisément les traces des deux conquérants qui avaient successivement, à plus d'un siècle de distance, envahi ce territoire contigu à nos frontières. Partout où c'était Tépée triomphante mais despotique de Louis XIV qui avait forcé les portes, le sentiment national était resté debout, hostile et menaçant; partout où c'étaient, au contraire, les aigles de l'Empire qui étaient venues abattre leur vol en tenant dans leurs serres les drapeaux vainqueurs de Napoléon P"", la puissance d'assimilation avait été décisive. Sous le sceptre de la maison d'Orange, les Belges regrettaient amèrement de ne plus faire partie de la grande famille française. Ils se considéraient comme les fils adoptifs de la gloire impériale et tournaient les yeux vers l'exilé de Sainte-Hélène comme vers un rédempteur appelé à les tirer de servitude.

Je m'étonnai dô la richesse du sol de la Belgique, qui n'est comparable qu'à Thonnêtetè du caractère de ses habitants, et sans prévoit le rôle inmiense que la houille, dont il est si

abondamment pourvu, jouerait dans. le mouvement civilisateur de notre siècle, je pressentis pour ce petit peuple de hautes destinées. Ce sera une faute étemelle de la monarchie de juillet de n'avoir pas fait tourner au profit d'une annexion si facile, une révolution qui n'avait eu lieu que dans ce but.

Amsterdam, la Venise du nord, me cause plus d'étonnement encore que la reine de l'Adriatique. Je me demandai comment cette ville brumeuse, bâ«tie sur pilotis, coupée par d'innombrable canaux, avait avait pu être, dans l'Europe moderne, une sorte de Tyr et de Carthage, métropole de colonies lointaines, et ébauchant l'œuvre gigantesque qu'U n'a été donné qu'à Londres d'achever. Ses constructions à encorbellement ou à pignon me parurent pleines d'originalité. La propreté minutieuse qui régnait à l'intérieur des maisons, indice du caractère froid et poli de ses habitants, tout cela fut pour moi un sujet d'observation, et fait partie intégrante des souvenirs que je raconte aujourd'hui.

Il y avait plus d'un an que ces voyages du-

raient. A la belle saison où je les avais commencés succédait un hiver qui s'annonçait sous de rigoureux auspices. Dans les quelques lettres que je recevais dé mon père, il s'abstenait avec soin de paraître presser mon retour ; mais ma mère, tout en s'efiForçant d'iniiter cette réserve, ne pouvait s'empêcher de laisser percer une inquiétude mal dissimulée. Je revins donc à Paris où je ne tardai point à reprendre mes anciennes habitudes.

Le lecteur s'étonnera peut-être de cette existence facile, presque brillante, qu'une famille d'exécuteurs arrivait à faire à son unique rejeton; mais si j'ai été bien compris jusqu'à ce moment, surtout dans ce que j'ai rapporté de mon entretien avec mon père lorsque j'appris pour la première fois le sort auquel, selon toute apparence, j'étais réservé, on a vu que nous possédions un patrimoine assez considérable, qui s'était transmis à peu près intact de génération en génération. Les émoluments de l'ofi&ce atteignaient un chiffre fort élevé pour l'époque (10,000 francs), et encore étaient-ils au moins doublés par les bénéfices que nous

IF

302 MA JBUNB8SE

réalisions sur les divers mémoires de frais; enfin, la médecine et lia chirurgie que nous n'ayions cessé d'exercer étaient aussi une source de produits et contribuaient à entretenir dans notre maison une grande aisance. Avec tout cela, mon père se faisait le revenu d'un millionnaire, aussi n'avait- il rien épargné pour tenir la maison sur un grand pied. Ma mère, de son côté, faisait beaucoup de charités ; mais, pour le reste, ils vivaient avec un ordre et une économie qui leur avaient permis de satisfaire les fantaisies un peu coûteuses du fils qu'ils idolâtraient. Du reste, à part les goûts que je viens de signaler et les dépenses qu'ils avaient occasionnées, je n'étais tombé dans aucune de ces dissipations folles qui apportent la ruine là où le travail et la vie régulière avaient fondé la fortune.

Pour que ces confessions fussent complètes, je devrais peut-être faire ici le roman de mes premières amours; je m'en abstiendrai pour deux raisons : d'abord, parce que ces amours ne furent rien moins que romanesques, et, par conséquent, tromperaient fortement l'attente

du lecteur qui aurait compté sur des épisodes dramatiques ou un récit passio^né; ensuite, parce que les secrets du cœur ont leur pudeur et ne demandent point à s'exposer ainsi en public. Tenez pour certain que les poètes qui ont plus ou moins rimé en tendres élégies leurs brûlantes passions n'aimaient point réellement les célèbres héroines auxquelles ils ont consacré leurs vers; c'étaient là des amours de parade qui n'existaient que dans leur imagination, et si leur cœur battait, c'était pour quelque beauté mystérieuse, cachée sous un voile épais qu'ils n'eussent assurément soulevé devant personne.

Un an environ après mon retour de voyage, j'avais remarqué dans le cercle si restreint de nos connaissances, une jeune personne, bonne autant que belle, dont les yeux se fixaient souvent sur moi avec une expression mtgu- Uère. Ce regard, qui respirait la douceur et l'innocence, m'émut et me pénétra. Je crus m'apercevoir que cette jeune personne était en confidence avec ma mère et qu'elles parlaient quelquefois de moi ensemble. Cela m'intrigua;

peu à peu je devins plus sédentaire, et restai fréquemment à passer la soirée à la maison au* lieu d'aller chercher au dehors mes distractions habituelles. La jeune personne y venait avec sa femille; insensiblement je cherchai à m'approcher d'elle; je lui parlai avec Texpansion naturelle à nos âges; ce lien mystérieux, cette attraction sympathique qui s'établissent si vite entre certaines âmes, ne tardèrent point à se faire sentir entre nous. Je ne prétends point dire que jusque-là j'eusse gardé intacts mon cœur et mon esprit, mais ils n'étaient point fanés par aucune de ces liaisons trompeuses qui mènent à force de plaisirs faciles à une satiété précoce et une lassitude prématurée.

Je sentis que si j'avais déjà aimé avec les sens, j'aimais pour la première fois avec le cœur. Je trouvai dans ce sentiment un charme indéftpussable ; peu à peu il m'absorba entièrement. J'attendais le soir, avec une anxieuse impatience, l'heure à laquelle devait arriver celle que je regardais déjà conmie la future compagne de ma vie. Je ne doutais point que mes sentiments fussent partagés et j'avais cru

remarquer aussi qu'autour de nous on les enoourageait. Je me lierai donc sans réserve à cette nouvelle passion; je fis une cour assidue à celle qui en était l'objet, et, lorsqu'il me sembla que le moment était venu, que j^avais suffisamment éprouvé la lis^ité de mes idées sous ce rapport, je déclarai mon amour à mademoiselle ...., qui rougit beaucoup à ce tendre aveu, mais finit par répondre qu'elle m'auloirisait à demander le consentement de nos parents, ne voyant point de son côté d'obstacle à cette union,

J'eus le courage de faire envisager à la pauvi'e enfant toutes les épines de la destinée qu'elle n'hésitait pas à accepter. Je lui fis connaître sans détours ma situation vis-à-vis de mou père ; l'incertitude dans laquelle j'étais encore de savoir si je ne serais pas obligé de lui succéder; je lui dis que sans doute rien ii(f. m'y contraignait, mais que j'appréhendais, par uii refUs^, de causer à cet excellent père une douleur morlelte, et que, d'ailleurs, l'expérience me confirmait à chaque instant que le monde n'u^ voit point de porte ouverte pour nous , et que

3dÇ MA JKUNKSÎÎI2

quand bien même je clierohierais à acheter son amnistie en reniant la profession de mes pères, la' solidarité des familles était telle qu'il ne m'en repousserait peut-être qu'avec plus d'horreiir.

• Quelle ne fut pas ma surprise de Tentendre me dissuader de ces velléités d'émancipation,et me prêclier la résignation à la condition dans laquelle j'étais né. Marie-Anne Jugier n'avait pas donné plus d^encouragement à Charles- Henry Sanson, lorsqu'il lui demanda sa main dans Tenclos des jardins de Saint-Laurent. J'étais (confondu du courage de cette pauvre fiUe se mettant au-dessus des préjugés du monde et s'^ngageant ù, marcher héroïquement avec moi dans une voie si ûpre et si rude. Ce dernier siicrifîce acheva de m'enflammer l'imagination et me poussa moi-même aux fortes résolutions. ^ L^endemaih de cet entretien, je me rendis dans le cabinet de mon père , tout surpris de recevoir une de ces visites auxquelles il n'était point habitué depuis longtemps; je remîu-quai sa tristesse toujours croissante ; jamais il ne faisait la moindre allosion à cMlo qucstiou de

lui succéder, qui restait toujours pendante et sur laquelle il avait non-seulement promis de me laisser libre, mais encore de ne point presser ma décision ; cependant je voyais bien, malgré sa réserve , que mon silence Taffligeait vivement, et qu'il l'interprétait d'une manière toute contraire à ses espérances et à ses désirs. J'avais pris le parti de mettre un terme à cette fausse situation qui pesait sur nous tous.

— Mon père, dis-je en entrant, je vous apporte une bonne nouvelle. Mes réflexions sont faites : je ne veux point avoir la bassesse de mendier au monde une absolution qu'il ne me donnerait point ; je n'aurai pas d'autre état que le vôtre ; ce n'est pas seulement votre fils qui vous demande une bénédiction, c'est votre suc-r cesseur.

Mon père faillit tomber à lu renverse d'émo^ tiôn , c'était pour lui un bonheur inespéié.

— Non , Henry, me dit-il d'une voix suffoquée, réfléchis encore, mon cher enfant ! tu t'es décidé trop promptement pour avoir bien pesé ce que tu devais faire. Je t'ai peut-être exa-g^ré les résistances de l'opinion publique. C'est

la crainte que j'en avais qui m'aura troublé le jugement. Il est impossible que la société poursuive le fils innocent des reproches qu'elle s'est cru en droit d'adresser au père. En 1789, on a fait table rase de tous ces stupides préjugés. Tu es si jeune encore ; tu as de l'esprit, de l'instruction, un noble cœur, ne jette pas tout cela dans l'abîme sans fond où je l'ai englouti, moi. Je suis bien coupable d'avoir eu l'air de te pousser à ce sacrifice ; je ne veux plus l'accepter maintenant.

En disant cela , il ouvrait ses bras dans lesquels je me précipitai tout en larmes.

— Le sacrifice n'est pas aussi grand que vous le croyez , mon bon père. Soyez sûr que j'ai au contraire tout pesé, tout examiné, et que je ne me décide point à la légère. Mon parti est irrévocablement pris : je serai exécuteur comme vous , comme mon grand-père , comme nos aïeux. Que voudriez-vous donc que je fusse? et à qui céderais-je cette place qui est notre apanage de famille? Non, non, mon père, elle ne passera pas en des mains étrangères , et , s'il me vient un fils , j'espère bien

qu'ayant fait comme vous, il fera comme moi.

Mon père demeuî'ait anéanti ; je repris :

— ► Vous m'avez promis que le jour où mon cœur battrait d'un amour légitime et honnête, vous ne chercheriez point à contrarier son inclination et que je pourrais me marier selon mes désirs. J'aime ainsi mademoiselle. . . . , et j'ai reçu d'elle l'assurance que mes sentiments sont partagés ; je viens vous prier, mon père, de vouloir bien la demander en mariage pour moi à ses parents.

r— Eh quoi 1 la chère enfant, fit mon père, serait-ce elle qui aurait eu autant d'empire. sur toi ? De grand cœur ^ Henry ; c'est un bon choix. Ta mère et moi nourrissions en secret l'espoir qu'elle finirait par t'inspirer l'attachement qu'elle mérite , mais nous ne nous étions pas flattés que ce fût aussi prompt.

Le soir môme de cette conversation, mon

père demanda à celui de mademoiselle la

main de cette jeune personne pour moi. Notre extrême jeimesse fit un peu hésiter ce dernier (nous dépassions à peine trente ans à nous deux) , mais mes instances , jointes à celles de

mon père, et le consentement formel exprimé par sa fille, achevèrent de le décider.

A Texpiration des délais indispensables , notre mariage fut célébré à Téglise Saint-Laurent, et le soir, ma jeune femme prit possession, avec moi, dans la vieille maison de mes pères, d'un élégant appartement que ma mère avait paré avec ce goût et ce soin qui décèlent à la fois le cœur d'une femme et celui d'ime mère.

Ici s'arrêtent mes souvenirs de jeunesse. Us finissent, comme les romans, par un mariage ; oô n'est pas ma faute si le mien ne fût pas entouré de circonstances plus dramatiques qui eussent agité davantage le cœur de mes lectrices. C'est le dénoûment d'une histoire vraie ; je n'ai pu le leur offrir que conmie il est.

La première année de mon mariage s'écoula calme et paisible. Les qualités que ma, femme me révélait chaque jour me faisaient m'applaudir de plus en plus du choix que j'avais fiait. Exempts, grùce à la tendre sollicitude de ma mère , de tous soins et soucis de ménage, nous n'avions qu'à songer ii nos plaisirs et à.

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•f^. 3îa MA PRKMIKUE EXÉCUTION

nos distractions en savourant le charme de Texistence inférieure la plus douce et la plus unie^.

Mon père ne m'avait plus reparlé de la promesse que je lui avais faite d'accepter sa succession à l'office d'exécuteur des hautes œuvres; mais, à vrai dire, je n'avais pas besoin qu'il me le remémorât pour avoir cet eni^emeni présent h l'esprit : c'était l'unique pensée importune qui troublât mon bonheur. Quelquefois je considérais avec mélancolie ma jeune femme en songeant, à part moi, qu'un jour il faudrait que, comme toutes les femmes de notre maison, elle devînt à son tour Madame de Paris. J'avais besoin de me rappeler alors tout ce qu^elle m'a\'ait dit à ce sujet; le stoïcisme dont elle m'avait donné l'exemple pour ne pas tomber dans d'étranges défaillances. Après tout, me disais-je , c'est elle qui l'a voulu ; je lui ai dit que mon père me laissait libre; n'a-t-elle pas été la première à me conseiller cette obéissance passive des premiers-nés de notre maison qui les a tous rivés au joug de l'échafaud ?

L'échéance de ma fatale promesse était plus

l)roche que je ne le pensais. Au milieu de Thiver 1810 , ihon père tomba sérieusement malade. Une espèce de pleurésie, qu'il avait attrapée en revenant d'une de ses promenades habituelles, le tint alité ou convalescent pendant plus de deux mois. Sa constante préoccupation, au milieu de cruelles souffrances, était un arrêt de mort rendu par ^ Cour d'assises du département de la Seine, dans sort audience du 13 janvier. Un chasseur de la garde royale nommé Pierre-Charles-Rodolphe Foulard, caserne à Versailles, avait assassiné deux femmes pour leur voler une misérable montre et des boucles d'oreilles d'or. Bien que le jury eût écarté la question de préméditation, ce malheureux n'en avait pas moins été condamné à; la peine capitale, et , malgré son extrême jeimesse (il avait ^ingt ans à peine), les circonstances du crime étaient si atroces qu'il n'y avait guère d'espoir à fonder sur la clémence royale pour une commutation de peine. Tout dépendait donc de la Cour de cassation qui, n'ayant point à connaître du fond, ne casse que les arrêts entachés d'un vice de formes dans la procédure, et on sait combien

314 MA tOlRMlÈUE EXÉCUTION

ces exceptions sont rares surtout au criminel. Mon père prévoyait justement que les délais d'instance du pourvoi de Foulard devant cette cour seraient expirés avant qu'il ne fût rétabli et en éftat d'assumer sur lui setll le triste fardeau de ses devoirs. Il se préoccupait déjà de la nécessité de faire appel à un de ses collègues de province, ce qui û'éHjût pas sans inconvénient, maintenant qu'on savait au parquet que je devais lui succcéder. Depuis mon mariage, j'avais pris sur moi d'accompagner mon père aux quelques exécutions qui avaient eu lieu, mais j'étais resté témoin muet et impassible au pied de l'échafaud, non sans refouler de. poignantes émotions; je n'avais encore joué aucun rôle actif dans ces sanglantes cérémonies. Je dois dire, du reste, que je n'avais guère vu mon père en faire davantage; il ne m'avait point trompé, lorsqu'il m'avait dit que tout se faisait, à peu près, par l'intermédiaire des aides, et que l'exécuteur en chef se bornait à diriger et à surveiller ime opération à laquelle il ne mettait, pour ainsi dire, point les mains.

J'avais donc assisté comme spectateur, le 2 février 1816, à Texécution d'mi malheureux^ nommé Magloire, qui fut la première victime des Cours prévôtales. Singulières juridictions, dont une existence plus longue et plus active eût fait l'envers du Tribunal révolutionnaire. Convaincu de tentative nocturne de vol à maiii armée sur la route de Paris à Saint-Denis, Magloire avait été condamné à. mort par la Cour prévôtale du département de la Seine, et il fut exécuté dans les vinglnjuatre heures; ces idées de justice expéditive et sommaire fcmt frémir.

J'avais été témoin aussi du supplice des nommés Hcignier, Carbonneau et Tolleron, dont j'ai déjà parlé, condamnés pour complot d'attentat à la vie du roi Louis XVIII ; supplice aggravé de l'amputation du poing, qui était la peine des parricides. Toutes ces scènes barbares m'avaient profondément remué les entrailles, malgré l'attitude passive que j'y avais gardée, ear, je le répète, jusque-là, je n'avais eu à prendre part en aucune façon à l'accomplissement de notre terrible mandat de famille. •

.-«te-.

r-6 MA PUEMIÊllE EXÉCUTION

La^ condamnation à nvort de Foulard, prononcée le 13 janvier 1819, au moment où mon père lui-même était entre la vie et la mort, me frappa d'un sinistre presseijtiment. Quelque chose semblait m'avertir que c'était une heure fatale qui venait de sonner. J'éprouvais cette émotion étrange que l'homme ressent à l'ap-^ proche d'un malheur prévu ou à l'échéance d'un compte terrible à rendre. Je me disais que rie toutes manières je n'échapperais point cette fois à l'impitoyable dilemme dans lequel mon existence se trouvait enfermée. Si j'avais le malheur de perdre mon père, il faudrait recueillir définivement la lourde succession pour laquelle j 'avais répudié le bénéfice d'inventaire ; si, au contraire, j'étais assez heureux pour, le <;onserver, il était impossible de me flatter de l'espoir que sa santé fût assez rétablie lorsque le sort de Foulard serait fixé, pour qu'il put remplir lui-même, dans le cas où la condamnation serait maintenue, les cruels devoirs auxquels cette condamnation Tobligerait. Je passai plus d'un mois dans de mortelles an- ^'oisses, demandant au ciel avec une ferveur

MA PREMIÈRE EXÉCUTION an

inouïe la prolongation de Texistence de mon père, et, honteux qu'il se mêlât à ces ardentes prières un autre mobile que la piété filiale, honteux enfin de demander en même temps à la pitié divine le salut d'un assassin.

Ces vœux et ces supplications demeurèrent stériles. Dès le 12 février, je savais que la Cour de cassation avait rejeté le pourvoi de Foulard, et dans la journée du mardi 16, nous recevions Tordre de l'exécution pour le lendemain. Mon père était depuis quelques jours seulement en convalescence. Bien qu'il pût à peine'se soutenir, il manifesta de suite l'intention de vaquer lui-même à son douloureux ministère. Il n'était plus temps de faire appel à l'obligeance d'un des collègues de province, qui rendaient d'ailleurs de fort mauvaise grâce, on le comprend aisément, ces sortes de ser\dce. Presque tous savaient que j'étais le successeur désigné de mon père à un poste que la plupart enviaient, et ils n'eussent pas manquer de s'étonner et de se récrier trèsfort si on les eût priés de se déranger pour m'épargner une mission qu'ils ne me trouvaient peut-être que trop heureux d'avoir à remplir.

y 18 MA rUEMIÎiUE EXÉCUTIOBt

C'est sous rem pire de toutes ces raisons que mon pauvre père voulait faire un effort héroïque et surhumain en se traînant lui-rmême à la place de Grève, pour retarder encore Taccomplissement de la promesse que je lui avais fîiite ; c'était à moi de ne le point souffrir. J'avais lu dans les yeux de ma mère, et je voyais trop bien par moi-même que, si j'avais la faiblesse de consentir à ce sacrifice, mon père n'arriverait qu'épuisé sur le lieu du supplice, et n'en re\iendrait que pour se coucher sur son lit de mort.

Il n'y avait donc plus à reculer ; il fallait se soumettre à sa destinée, et sortir du long no- \iciat par lequel je m'étais préparé à la plus rude des carrières. En un instant ma résolution fut prise. Dès que je sus que Tordre d'exécution était arrivé, je me rendis à la chambre de mon père.

— Je viens prendre vos ordres et vos instructions pour demain, lui dis-je en entrant, le plus simplement que je pus, et en cherchant à dissimuler le tremblement de ma voix.

Il me regarda avec des yeux tout étonnés.

;|IA PUEMIKUU ËXlilCUTlUN Uld

-^ Mais Henry, pourquoi tant te presser, mon ami? répondit-il, je suis rétabli maintenant, et je puis très-bien aller moi-même où mon devoir m'appelle. Je n'ai jamais entendu que tu fusses de mon vivant chargé de ce fardeau. Ce sera bien assez pour toi, pauvre enfant, de l'assumer après moi.

•—Votre bonté vous aveugle, mon cher père, ot vous conduit à vous faire illusion sur Tétat de vos forces. Vous ne pourriez supporter ni le trajet, ni les ftitigues morales et physiques d'une pareille journée. D'ailleurs, puisque je dois vous succéder, qu'importe que ce soit im peu l)lus tôt, un peu plus tard? n'y a-t-il pas assez longtemps que vous supportez seul tout le poids de ces pénibles fonctions? Ah! vous avez en vain toujours cherché à me le cacher, malgré Hia propre émotion, j'ai lu sur votre visage ce que vous souffriez vous-même dans les circonstances où vous avez permis déjà que je vous accompagnasse •

— Mais je t'assure que tu te trompes. Je suis complètement rétabli maintcraat ; je me Siens aus^^i bon pied, bon œil, que jamais.

320 MA PUEMlKIîK KX-LCi: i lOX

En disant cela, il se leva de son fauteuiUet essaya de faire quelques pas dans la chambre, mais bientôt ses forces Tabandonnèrent, et il fut forcé de se rasseoir.

— Quand bien même vous seriez en état de vous rendre à votre poste, j'ai résolu cette fois de vous en épargner la peine. Vous savez combien pour moi les décisions sont difficiles. à prendre, mais vous savez aussi qu'une fois prises elles sont irrévocables. A partir d'aujourd'hui j'entre de plain-pied dans la vie qui m'est faite. Allons, mon père, faites comme ces- vieux empereurs romains qui, de leur vivant, associaient leurs fils à la pourpre.

L'image était d'un goût équivoque, mais elle témoignait de la gaieté factice par laquelle je m'eflForçais de cacher à mon père l'horrible contrainte que j'exerçais sur moi-môme.^ C'est inouï ce qui se dépensait dans nos familles de ruse affectueuse, de fines dissimulations pour s'aider mutuellement à supporter le poids d'une existence si pénible.

Mon père céda. Il m'indiqua les différents ordres à donner pour le charpentier et ses ou-

rf.v

W^ PREMIERS EXÉCUTION m

vrîers, afin que la machine fàt dressée à riieure fixée; il me dé&îgna nos deux plus vieux aides, en me faisant connaître les attributions de chacun d'eux et en me donnant Taasuranoe que le zèle et le dévouement qu'ils avaient toujours montrés à notre maison ne me feraient point défaut en cette circonstance^ et que, comme lui, mon rôle se bornerait seulement à légaliser par ma présence cette mort donnée par la société à un de ses membres in*dignes.

Je sortis de la chambre de mon père au moment où il faisait appeler les aidés qu^il m'avait désignés pour leur faire une petite allocution et les supplier de me servir de protecteurs et d'appuis dans ce difficile début.

— Je vous confie ce que j'ai de plus cher au monde, leur dit-il, mon fils unique. C'est le descendant d'une vieille famille d'exécuteurs; veillez à ce qu'il ne fléchisse point sous le poids de sa tâche héréditaire. Vos pères ont vécu dans cette maison où nous vivons et où nous mourrons nous-mêmes; une triste solidarité nous unit, nous formons un monde à part ; les

m KA ?RBMIÈBS EXÉCUTI0N

générations s'y soccèdentaans.que, la condition d'aticun de nous subisse Âe changement.

Trouvons dans notre parfaite union et dans notre dévouem^t réciproque les éléments de «)tre repos et la consolation des duces' nécessiir; tés de notre existence.^

Les aides, émus, promirent à mon père, les larmes aux yeux, de servir fidèlement leur jeune chef; j'avais su, du reste, me faire aimer de ces pauvres gens, que je n'avais jamais rencontrés dans la cour ou aux prières, sans leur adresser quelques paroles affectueuses.

J'étais sorti de la chambre de mon père dans un grand trouble d'esprit; je n'en remplis pas iif^ moins avec le plus grand soin les instructions

qu'il m'avait données pour le charpentier. Mais, à mesure que la nuit approchait, je sentais d'indicibles terreurs s'emparer de moL A dîner, je ne pus avaler que quelques cuillerées de potage et quelques gorgées de vin; j'éprouvais ime telle constrîction à la gorge que d'autres aliments n'eussent pu passer. Heureu- . sèment, mon père était resté dans sa chambre, car éHl m'avait vu dans cet état, il eût recom-

méncé à vouloir me disputer la mission du lendemain. Ma mère et ma femme me regar-^ daîent d'un œil inquiet; mais, avec ce tact instinctif des femmes , elles s'abstenaient de me parler, comprenant bien que toute espèce d'encouragements étaient inutiles , que je luttais contre un sentiment intime et qu'il fallait attendre que Tun eût raison de l'autre. ^

Après diner, nous nous retirâmes chacun de notre côté. Je m'enfonçai sous les ombrages les plus épais du jardin et m'assis sur le banc où, dans mon enfance, j'avais vu si souvent dormir mon père. J'implorai le sommeil, mais il ne vînt point s'appesantir sur mes paupières fatiguées. Je résolus de ne point me coucher et dépasser cette veille des armes qui allait m'investir d'une sL sinistre chevalerie.

Tout dans ces lieux parlait à mes souvenirs : le banc sur lequel j'étais assis ; cette vieille buanderie en ruines, ancien asile de mes pigeons, et d'où j'avais surpris la conversation mystérieuse entre mon père et l'abbé C... La pensée do mon bon ami me fit fondre en

larmes ; je me rappelai ses dernières paroles : a Tu es libre 1 On te parlera de devoirs? Sophismes f Tu es libre I » Je fus tenté de me lever et d'aller déclarer à mon père que j'avais présimié de mes forces en prenant un engagement que je ne serais point capable de remplir, car je ne pouvais parvenir à vaincre Thorreur que ces fonctions mlnspiraient. Mais je me représentai ce pauvre homme accablé par un aveu si inattendu, rassemblant ce qui lui resterait de forces pour suppléer à ma soudaine défection, et payant peut-être de sa vie le sacrifice auquel je Taurais forcé. Ses mots à Tabbé : « Maintenant que je suis condamné à vieillir et à mourir sous cette livrée , si je voyais mon fils le répudier, il me semblerait avoir perdu tous droits à son respect et à son affection ; je n'oserais plus le regarder sans rougir, » me revenaient aussi à la mémoire et me faisaient sentir jusqu'où m'entraîneraient les instincts de rébellion qui grondaient en moi. Il semblait que le bon abbé l'eût compris lorsqu'il avait ajouté: a Quoi qu'il arrive, quoi que tu fasses, quand tu seras homme, je ne retirerai point la béné-

diction que je te donne, et si tu gouffres ici-bas, je prierai pour toi là-haut. »

A cette heure suprême de la mort, mon vieux précepteur avait eu une intuition de la lutte horrible que j'avais à soutenir durant cette nuit fatale , et ma liberté, il Tavait solennellement proclamée en m'amnistiant d'avance du parti que je prendrais quel qu'il fût. Ce pardon anticipé d'un juste et d'un sage, opposé aux préjugés inexorables du monde, me fit du bien. Je me sentis im instant raffermi ; mais ce fut pour retomber bientôt dans de nouvelles perplexités.

Je songeais qu'à la même heure il y avait un homme qu'on éveillait brusquement dans 3on cachot pour lui annoncer que sa dernière heure allait sonner et qu'il fallait échanger ee sommeil du temps contre le sommeil étemel. Mon imagination me retraçait toute cette scène lugubre, que je devinais sans Tavoir jamais vue. Je voyais à la clarté, mourante des lampes ce malheureux saisi par les offres de la mort, dressé sur son séant, les membres emprisonnés dans la camisole de force et le visage couvert

d'une pâleur livide que la terreur venait d'y répandre; j'entendais le greffier lire Tarrèt fatal, tandis que les geôliers se regardaient et ne pouvaient dissimuler Tattendrissement qui se peignait sur leurs faces habituellement si hargneuses et si moroses; je voyais enfin s'avaneer l'homme de Dieu, celui qui allait faire entendre des paroles de miséricorde infinie à cette victime d'une justice impitoyable. Il me semblait Tentendre protester contre cette rigueiu* des sentences humaines qui osent prononcer des peines irrévocables, quand le Seigneur lui-même, ce souverain auteur de la justice încréée se laisse désarmer par un instant de repentir.

Aucun détail ne m'échappait : je suivais le patient tout le long de cette douloureuse agonie; j'assistais à ses derniers adieux aux personnes qu'on lui avait permis de recevoir, â ces funèbres agapes, où on le sollicite de prendre des cordiaux pour soutenir ses forces et son courage ; à cette messe mortuaire , ces funérailles anticipées, où le prêtre, plus clément que les juges humains, ne craint pas de poser le viati-

MA PREMIÈRE EXÉCUTION «n

que sur des lèvres souillées, si elles se sont ^xh rifiées par la prière et la contrition. Je me disais que tous ceux-là n'étaient que les hérauts de ma terrible mission; que ce malheureux, ballotté par toutes ces mains, appartiendrait encore par un lien, bien faible il est vrai, à la vie, mais qu'il ne se sentirait empiétement perdu qu'à mon aspect; que c'était à moi seul que serait dévolu le triste privilège de lui arracher d'un signe de l'œil ses dernières illusi<ms et de lui faire porter le dernier coup.

La nuit tout entière s'écoula .dan3 les angoisses de ces deux agonies : celle de l'infortuné qui allait mourir le lendemain, et celle de l'homme que la loi désignait pour être son meurtrier, qui allait pour la première fois tremper ses mains dans le sang d'un de ses semblables.

Les premières lueurs de l'aube me trouvèrent plongé encore dans ces cruelles méditations. Je me levai du banc sur lequel j'étais resté assis ou couché. Il me semblait que, de môme que Farehange déchu et le premier homme chassé de rÉden, j'allais abdiquer des droits augustes

a9B MA PREMIÈRE EXÉCUTION

et perdre rempreinte de la céleste origine. Je marchai d'un pas lent et stupide, comme si la foudre eût déjà sillonné mon front en y imprimant le sceau d'une déchéance. Les aides m'attendaient dans la cour ; je montai éperdu dans le vieux carrosse, sur le panneau duquel s'étalait la cloche brisée; comme eUe, j'étais sans voix.

Nous descendîmes lentement le faubourg Saint-Denis, nous longeâmes les quais et ainsi nous arrivâmes à la porte de la Cîonciergerie. Les épaisses grilles roulèrent sur leurs gonds, et nous nous engageâmes dans ces sombres corridors, dont les voûtes et les murs humides distillent une eau glacée qui fait involontairement songer à la sueur des mourants. Mes aides me suivaient à distance; je crus remarquer qu'à l'aspect de cet état-major de la mort on s'écartait avec une affectation dans laquelle il se mêlait peut-être autant de dédain emprimté que de répugnance réelle. Je ne me sentais guère dans une disposition d'esprit à supporter ces hauteurs calculées de messieurs du plumitif ou de la cohorte des porte-clefs. Je pris moi-même

tm ton brusque et impératif qui leur montra combien je me laissais peu imposer par ces façons en même temps^qu'il soulageait mon âme gonflée de tant de fiel et d'amertume.

Je requis le guichetier en chef d'avoir à nous livrer le condamné. On nous conduisit dans une salle basse dont la voûte décorée de nervures et de pendentife indiquait une ancienne destination religieuse. C'était quelque chapelle ou quelque oratoire du temps de saint Louis, converti en antichambre de prison. Peu après Foulard parut, accompagné du digne abbé Montés, avec qui j'allais nouer des relations que sa mort seule devait rompre. Je fus frappé de consternation à l'aspect du malheureux enfant qu'une sentence implacable m'abandonnait comme on jette la proie à une bête féroce. Foulard avait vingt ans à peine; si son père fut mort en lui laissant dix éôus de rente on eût excipé de sa minorité pour lui interdire la disposition de ce modique héritage; mais majeur pour le crime, on l'avait trouvé aussi majeur pour l'expiation, et quelle expiation ; la mort! La mort à cet enfant plein de vie^ de

force et de santé, à qui Dieu eût réservé sam doute tant d'années pour le remords et la pénitence I cela me parut un double outrage à la Providence et à la nature.

Foulard était un grand beau garçon, dont le front développé, la face un peu maladive, mais animée par une physionomie ouverte, les yeux expressif, n'eussent point fait soupçonner une perversité telle que celle qui Tavait poussé h commettre le crime dont il faut bien reconnaître qu'il s'était souillé. Il nous aperçut sans trouble et sans émotion apparente; l'observateur qui nous eût considérés tous les deux em ce moment, n'eût guère supposé que c'était lui la victime, et moi l'exécuteur.

Fauconnier, mon premier aide, qui suivit sur mon visage les traces du combat intérieS"" que je me livrais, s'empressa de s'avancer en priant Foulard de s'asseoir pour qu'il pût procéder à la funèbre toilette. C5elui-ci obéit sans mot dire, et, courbant la tête, il sentit sur la nuque la lame des ciseaux, sinistres précurseurs de la hache meurtrière.

Cette opération terminée, nous montâmes

dans la charrette; M. Tabbé Montés et Foalard dans le fond (1), mes deux aides et moi sur le devant. Le respectable aumônier de la Ck)nciergerie, tout en continuant èi prodiguer à son malheureux pénitent les exhortations et les encouragements si nécessaires dans un pareil moment, s'aperçut sans doute de ce que je souffrais moi-même, car il m'adressa la parole^vec bonté :

— C'est vous. Monsieur, me dit-il, qui succédez à M. votre père- Il faut beaucoup de courage pour remplir de pareilles missions. Nous marchons tous les deux vers des buts opposés par des voies qui se côtoient. Vous représentez ici la justice des hommes et moi la

ï»(l) Jusque-lù mon père et mon grand-père avaient occupé avec le confesseur les deux plaaes du fond, en mettant le patient sur le devant entre les deux aides. G*est moi qui le premier changeai cet ordre et voulus laisser pendant ce douloureux trajet la victime près de son confesseur. Gela me parût un dernier hommage, à rendre au malheur. La remarque semblera peutrêtre puérile à quelques-uns de mes lecteurs; mais qu^on veuille bien ne point oublier que ce livre est une confession et que je ne dois rien omettre de ce qui pourrait contribuer à une absolution inespérée.

(Note de l'auteur.)

miséricorde de Dieu ; il ne faut pas s'étonner si l'une est infinie tandis queTautre est limitée. Celui-là seul sait être patient qui sait être étemel; ausd est-ce vers lui, ajouta-t-il en se tournant du côté de Foulard, qu'il faut porter ses dernières pensées pour y chercher son dernier refuge.

Je fus incapable d'articuler une seule parole pour répondre à M. Tabbé Montés, bien que je comprisse le sentiment de bienveillance qui lui avait dicté ce langage.

Foulard était d'abord resté taciturne; mais au moment où nous débouchions sur le quai, une grande exaltation s'empara de lui, et, se le\^ant plusieurs fois sur son banc, il cria d'une voix stridente à la foule qui s'était amassée lo long des trottoirs et des parapets :

— Pères et mères! voyez où conduit l'abandon de la famille I Oui, je suis coupable, mais la faute est à mes parents, qui m'ont livré à moi-même sans appui et sans éducation.

L'abbé le conjurait de cesser ces amères récriminations qui offensaient Dieu sans le justifier vis-à-vis des hommes ; mais, dans les pre-

MA PUBMIÈRB EXÉCUTION SSSi

miers moments, il parut ne tenir aucun compte de ces représensations. C'est alors que le saint prêtre se pencha vers moi et me dit à l'oreille :

— Monsieur, j'étais convenu avec M. votre père qu'il ne donnerait le signal que lorsqu'il entendrait le malheureux que je parvenais à réconcilier avec le Seigneur, prononcer ces mots : a Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains ! » Il s'agit d'une âme à sauver, puisje espérer que vous voudrez bien avoir égard aussi à cette recommandation?

Muet et attéré, je me bornai à faire un signe d'assentiment.

Nous étions arrivés à la Grève. La guillotine élevait ses deux grands bras rouges et les pâles lueurs d'un soleil d'hiver se jouaient sur l'acier poli de la lame. Foulard s'était calmé subitement. Une foule considérable couvrait les pavés de la place, et de nombreux curieux, attirés par ce sanglant spectacle , se montraient auxfenêtres des maisons. Nous mîmes pied à terre. Foulard, après s'être jeté dans les bras de l'abbé Montés, baisa pieusement le crucifix, puis, reconnais-

a» MA PREMIÈRE EXÉCUTION

sant au premier rang des assistants \m brigadier de sa compagnie, il l'interpella vivement :

— Approche, mon vieux, lui cria-t-il, si je ne puis faire mes adieux à tous les camarades, ({u'ils les reçoivent en ta personne.

Le vieux soldat n'hésita point. Il vint au pied de l'échafaud donner Tacoolade à celui qui allait mourir, et je vis deux grosses larmes sillonnersa figure hasanée ettomber sur son épaisse moustache.

' Foulard, de plus en plus animé, et dont le tant s'était empourpré, semblait pris d'une sorte de fièvre et de délire. Il se tourna tout à coup vers moi.

— Venez, que je vous embrasse aussi, dit-il, pour montrer que je suis sans rancune et qiie je pardpnne à tout le monde, afin que Dieu me pardonne aussi.

Pour moi, ce fut le dernier coup ; je reculai avec effroi. La victime pardonnait à l'exécuteur; l'exécuteur ne pouvait se pardonner à lui-même. Je crois que si ce malheureux m'eût touché de ses lèvres, je n'aurais jamais eu la force de donner le signal de sa mort.

MaÎB, que di&-je? Ce signal, je ne le donnai point. Mes aides, qui avaient vu mon subit mouvement de retraite, comprirent TimmUnence du danger. Ils poussèrent Foulard vers Téchafaud, dont il monta les degrés d'un pas ferme. En moins de temps que je n'en mets à récrire, il fut attaché sur la planche qui fit le mouvement de bascule, et une voix, dont l'accent vibra longtemps à mes oreilles, avait à peine fait entendre ces lugubres paroles ; « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains...» qu'un bruit sourd, qui me figea la moelle des os, se fit entendre. Fauconnier n'avait pas attendu le signal, voyant bien que je serais incapable de le donner.

Involontairement je tournai les yeux vers cette scène de meurtre , et je vis un des aides qui pojissait vivement les paniers , tandis que l'autre étanchait, avec une éponge, le sang qui avait rejailli sur l'éclutfaud et filtrait à travers les planches sur les pavés de la place.

Je crus que j'allais défaillir. Je m'enfuis épouvanté , en proie à une horrible hallucination. U me semblait que ce cadavre décapité

m MA PREMIÈRE EXECUTION '*-'

était à ma poursuite et que la multitude lui faisait cortège , en poussant par les poumons de mille poitrines ce cri vengeur : Bourreau I ' Bourreau I Bourreau 1

J'avais laissé mes aides, la voiture, tout Tattirail du supplice sur la place de Grève. Je m'enfonçai seul dans ce dédale de rues sombres, tortueuses, qui faisaient face autrefois àrHôtelde-Ville, et viennent d'être remplacées par un des plus splendides quartiers de Paris. Encore me semblait-il apercevoir sur le seuil boueux ou aux tristes fenêtres de ces maisons borgnes, hideuses , des figures pâles qui me suivaient des yeux ; le bruit d'un pas derrière le mien me glaçait de terreur; comme la femme de Macbeth , je regardais à chaque instant mes mains sur lesquelles je croyais apercevoir les traces ineflEaçables du sang versé.

J'errai ainsi longtemps sous l'obsession de cette idée que j'étais regardé et suivi. Je ne commençai à la perdre que lorsque j'eus gagné les Champs-Elysées , où des promeneurs assez nombreux se montraient, attirés par une de ces belles journées assez rares en

MA PUEMIKRK EXÉCUTION bîH

hiver. Il me semblait que ceux qu'avait ainsi attirés Taspect des beautés de la nature ne •pouvaient être les mômes que les spectateurs de la scène sanglante dans laquelle je venais déjouer mon rôle : la même âme ne saurait être avide d'émotions si différentes-

Je repris donc un peu de sécurité et continuai à marcher comme im homme ivre, sans but, presque jusqu'à Neuilly, Je n'étais point seul, car je portais en moi un formidable interlocuteur : ma conscience. Encore aujourd'hui, après tant d'années, je suis impuissant à rendre toutes les pensées qui m'agsaillirent et tourbillonnèjent dans mon cerveau, précipitant ou suspendant les battements de mon cœur, selon l'impression que j'en recevais et l'espoir ou le découragement qu'elles y faisaient naître.

Il n'y avait plus à s'en dédire. Dans le cercle fatal de mon existence, comme César, j'avais franchi le Rubicon. En révolte ouverte contre l'humanité et son sentiment intime, d'homme j 'étais passé bourreau ; je m'étais voué volontairement au mépris public et à Texé-

3c8 MA PREMIÈRE EXÉCUTION

cration universelle. Pour la première fois j'eus peur de ce que j'avais fait.

La dissertation de mon père sur la peine de mort lors de notre solennel entretien, son argumentation sur Tabsurdité du préjugé qui, proclamant la légitimité des arrêts de la justice prétend flétrir celui qui les exécute, tout cela me revenait bien à la mémoire et je ne pouvais m'empècher d'en reconnaître la rigoureuse logique; mais quelque chose me disait aussi que la raison est souvent impuissante contre le sentiment, et que cette société dont je venais de me bannir est ainsi faite, que, susceptible de pitié pour nos victimes, elle ne saurait jamais en éprouver pour nous. Qu'un assassin brise ses fers et tâche d'échapper au châtiment de son crime, toutes les portes s'ouvriront devant lui, et si son salut n'est qu'au prix de quelques instants d'hospitalité, ils lui seront accordés ; que dans un péril l'exécuteur frappe d'une main tremblante au seuil d'une maison quelconque pour demander asile, qu'il se fasse connaître, et je gage que cette porte se refermera avec horreur à son nom.

Dans la fougue de Tadolescence, pénétré des sophismes dont on suce le lait dans nos familles, je n'avais senti que des instincts de rébellion contre cette inconséquence des opinions mondaines. Il m'avait paru fier et courageux de les braver et d'en remonter le courant. Mais à présent que la lutte était commencée et que j'avais jeté mon gant de combat, je me sentais vaincu d'avance. Bien plus, l'affreuse mission que je venais de remplir me faisait intérieurement pactiser avec mes adversaires; comme eux, je ne me pardonnais pas à moi-même, et si, plus absolu ou plus éclairé, j'enveloppais dans la même indignation toute la société complice de mon homicide, je n'en regardais pas moins avec dégoût celui qui venait de mettre la dernière main à une œuvre de meurtre.

Je rougis donc de moi, je ne crains pas de l'avouer, et c'est à partir de ce moment que je me promis un jour ou l'autre d'offrir à mon siècle ce singiilier spectacle d'un fils reniant sa mère, d'un exécuteur abjurant la peine de mort.

Cette satisfaction de ma conscience opprimée,

je ne l'entrevoyais alors que sur mon tombeau. Ce livre, auquel les loisirs de ma vieillesse m'ont permis de donner tant de développements, ne m'apparut dans sa conception première que comme un opuscule testamentaire à publier après ma mort ; je suis heureux que des circonstances imprévues m'aient mis à même de le compléter, en faisant précéder mes impressions personnelles de tout ce que j'ai cru trouver d'utile et d'intéressant dans les souvenirs laissés par ma famille.

Mais c'est du jour de ma première exécution que date pour moi la résolution bien arrêtée d'apporter, quand le moment serait venu, mon témoignage contre la peine de mort. Ce supplice, auquel je venais de prêter pour la première fois un concours qui devait se renouveler si souvent, m'avait rempli d'horreur. Si la personnalité, qui nous domine toujours un peu malgré nous, m'avait préoccupé d'abord des conséquences fatales de cette journée pour moi : si j'avais \'u d'abord dans une étrange hallucination ces jurés et ces magistrats qui me désignaient d'un doigt vengeur la victime, en me

criant: Tuel tue! cet appareil militaire qui me prêtait main-forte; la voix sacrée de ce prêtre qui, sanctifiant ce meurtre par sa présence, semblait me dire: Tue! car tu tueras sans péché I cette foule amassée, poussant aussi des cris d'extermination ; si je m'étais ensuite représenté toutes ces voix se retournant contre moi et se fondant en une clameur immense qui s'élevait vers le ciel en proférant ces mots : Infâme I infâme I il a tué! j'avais fini par secouer toute cette fantasmagorie de visions lugubres et par revenir au sentiment de la réalité.

Or, la réalité, mon père me l'avait très-judicieusement fait entrevoir par son ingénieuse allusion à la fable des Animaux malades de la peste. La peste, c'est la peine de mort, qui est la plus cruelle et la plus choquante des anomalies au sein d'une société chrétienne et civilisée. Elle ne blesse pas moins la religion que la loi naturelle. Le meurtre ne doit pas plus se punir par le meurtre que la mort ne doit être enlevée aux prérogatives de l'Être suprême, qui, ayant seul créé, doit avoir seul le droit de détruire.

La conscience humaine se révolte à cette idée de la mort violente donnée de sang-froid, au nom de la loi, en vertu d'un jugement, à une créature de Dieu, pleine de force et de santé, qui aurait, sans cette iniquité, de longues années devant* elle pour Texpiation et le repentir.

Le sentiment intime se soulève , et n'osant accuser les vrais coupables : la loi, le juge qui rapplique et la société qui le leur commande , il réserve toutes ses indignations , toutes ses colères, tous ses mépris pour le plus obscur et le plus passif des complices de ce crime légal : Texécuteur, qu'il appelle Bourreau.

La routine, de fausses appréhensions maintiennent seules dans nos Codes une peine contre laquelle les protestations de\iennent de plus en plus énergiques et de plus en plus nombreuses. Quelques esprits attardés veulent encore voir dans la peine de mort, le plus puissant moyen d'intimidation vis-à-vis des natures dépravées; le meilleur préservatif contre les tentatives criminelles qui menacent de temps à autre l'ordre social. C'est une erreur. Je vais

tâcher de le démontrera Taide des observations que j'ai été à môme de recneillir pendant ma triste carrière.

Je serai, dans la suite de ces récits, beaucoup plus sobre de détails. Si j'ai cru devoir, pour les causes célèbres des deux derniers siècles , entrer dans quelques développements et insister sur des particularités plus ou moins ignorées , il me paraît inutile de revenir sur les circonstances et les débats des affaires criminelles de mon temps. La génération qui me lit en a été pour ainsi dire témoin oculaire , ou peut tout au moins en retrouver tous les éléments dans les collections des journaux judiciaires de l'époque. Je me bornerai donc à mentionner sommairement ces affaires et ne prétendrai faire connaître au public, dans ses moindres incidents, que le tragique dénoûment que j'ai été appelé à leur donner. C'est de cette dernière scène de drames si horribles que j'espère faire jaillir l'enseignement qu'ils portaient avec eux; heureux si cet enseignement confirme le principe que j'ai posé en tète de ce livre , s'il communique à mes lecteurs la conviction qui me

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domine, et si, comme le chœur des vieilles tragédies grecques, la voix publique répond à mes objurgations :

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