GUERRE A LA PEINE DE MORT
S'il n'est pas vrai, comme Taffinne la sagesse des nations, que le premier pas soit le seul qui coûte, au moins faut-il reconnaître que c'est celui qui coûte le plus. Une fois que j'eus imprimé le mien dans la voie sanglante tracée par mes aïeux; je ne puis dire que je fus familiarisé avec ces sinistres fonctions; mais si je
ne continuai à les remplir qu'avec horreur et dégoût, je n'éprouvai plus toutefois des émotions aussi fortes que celles qui étaient venues m'assaillir à ma première exécution, et que j'ai essayé de peindre dans le chapitre précédent.
A partir de ce moment, je continuai à remplacer ou à accompagner régulièrement mon père à toutes les exécutions. Dans le courant de cette même année 1819, nous fûmes mandés deux fois à Beauvais, le 31 juillet et le 22 octobre; la première fois pour l'exécution d'un parricide nommé Moroy, la seconde pour celle d'un assassin nommé Liebe, Le supplice de ces deux criminels n'offrit aucune circonstance qui mérite d'être rapportée.
Le 13 mai de l'année suivante, la guillotine fut encore dressée sur la place de Grève, pour un malheureux jeune homme de 22 ans, Charles Normand, domestique, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises du 8 mai précédent, pour s'être rendu coupable d'avoir commis un homicide volontaire avec préméditation, sur la personne du capitaine Sion, son maître. On voit par le peu d'inter-
valle qui s'écoula entre Tarrèt et son exécution que cet infortuné n'avait pas voulu se pourvoir en cassation. Il montra en effet à ses derniers moments une indifférence qui proavait avec quelle résignation il acceptait la mort.
Il y eut peu de monde ce jour-là à la Grève; r Paris, la France entière étaient occupés d'un autre drame dont on attendait aussi le dénoûment, qui avait bien plus vivement passionné l'opinion publique. Trois mois auparavant, jour pour jour, un des fils de France, le seul qui parût devoir continuer la dynastie de la branche aînée des Bourbons, S. A. R. Mgr le duc de Berry, tombait, en sortant de l'Opéra, sous le fer d'un assassin. Cet homme, arrêté au moment où il s'enfuyait après avoir commis son odieux attentat, avait déclaré se nommer Louis-Pierre Louvel, âgé de 36 ans, natif de Versailles, exerçant la profession d'ouvrier sellier. Interrogé sur les motifs qui avaient pu le pousser à une pareille action, il répondit que c'était un projet qu'il mûrissait depuis des années, et que l'occasion seule lui avait manqué jusque-là pour l'accomplir.
Frappé vers onze heures du soir, le malheureux prince ne vécut qu'une nuit d'agonie. Malgré les soins aussi habiles que dévoués des docteurs Bougon et Dupuytren, qui étaient accourus près de lui , il rendit le dernier soupir à six heures et demie, en demandant la grâce de son meurtrier et en exhortant sa courageuse femme à se ménager pour Tenfant qu elle portait dans son sein; enfant précieux en effet, dernier rejeton d'une illustre rpxîe, à qui la fortune semblait promettre un trône, et n'a domié que les pérégrinations de Texil.
C'est au milieu des joies d'une nuit de carnaval que cette triste nouvelle s'était répandue dans la capitale. Le prince n'avait pu être ramené aux Tuileries; on lui avait improvisé un lit au théâtre même, dans un petit salon attenant à la loge royale; c'est là qu'il expira au milieu de sa famille éplorée, édifiant tous ceux qui l'entouraient par sa fin chrétienne et sa touchante intercession en faveur du misérable qui lui avait donné le coup mortel.
Louis XVIII, quoique atteint déjà des infirmités qui le rendaient impotent, s'était fait
transporter au chevet du lit de son neveu. Le vieux roi penchait sa tête blanche courbée sous le poids de ce malheur, et se demandait si le poignard de cet assassin n'était pas encore d'un funeste présage pour une famille éprouvée par tant de vicissitudes. Qui sait fd Toeil perspicace du monarque, sondant les mystères de l'avenir, n'entrevit pas, dans cette nuit funèbre, les catastrophes qui devaient, dix ans plus tard, faire sombrer de nouveau le vaisseau royal qui portait les destinées de sa race.
Le lendemain, Louvel avait été écroué à la Conciergerie. Il résulta de ses premiers interrogatoires, qu'il avait conçu le projet dès 1814. La pensée lui en était venue à Met^, pendant qu'il faisait faction sui* les remparts comme garde national.
(c Depuis quelques semaines, racontait-il, nous étions bloqués par les étrangers, quand j'appris par les journaux, que je lisais alors, mais que je ne lis plus depuis (leur contenu me fait mal), que les Bourbons revenaient en France, et allaient monter sur le trône. Dès ce moment je jurai leur mort ; car à mes yeux, le
plus grand crime qu'un Français puisse commettre, c'est de rentrer dans sa patrie avec Taide des ennemis. D'ailleurs, les Bourbons avaient déjà porté les armes contre la France, et je ne pouvais le leur pardonner, je rendrais service à mon pays en les frappant, et j'étais prêt à affronter tous les supplices pour accomplir mon dessein.
» J'ai attendu l'occasion six années entières, épiant le moment favorable, le manquant quelquefois par hasard, quelquefois par faiblesse; mais enfin, le coup est fait, et vous me verrez aussi tranquille sur l'échafaud que je le suis ici, que je l'étais en faisant mon métier de sellier, que je l'ai toujours été. »
Il était impossible de mieux avouer son crime et de lui donner un caractère plus évident de préméditation.
L'enquête qu'on fit sur les antécédents de Louvel, ne révéla rien d'extraordinaire. Orphelin de bonne heure, il avait été élevé par une sœur aînée, qui l'avait fait admettre à un établissement d'enseignement gratuit à Versailles. Là, suivant l'éducation de l'époque, on
lui avait appris à lire dans la Déclm^ation des droits de V homme et dans le Recueil des Hymnes palriotiqtœs : Marseillaise, Chant du Départ, Réveil du Peuple^ etc.
Louvel n'était sorti de cette enfance républicaine que pour passer aux exaltations d'une adolescence guerrière. L'épopée impériale laissa encore plus de traces dans son imagination que les souvenirs démocratiques de son basâge, le libéralisme s'était fondu dans le patriotisme. Appelé sous les drapeaux par l'inexorable conscription qui, à cette époque, moissonnait les générations, sa constitution débile et une infirmité précoce ne lui permirent pas de rester au service ; au bout de peu de temps, il reçut son congé. Mais s'il avait cessé de faire partie de nos armées, il n'en ressentait pas moins avec amertume le contre-coup des revers qui accablèrent leur valeur. Les désastres de l'invasion en 1814, irritèrent au plus haut point son indignation; il conçut dès-lors, une haine profonde et aveugle contre les Bourbons, dans lesquels son patriotisme étroit ne voulut point voir les réparateurs de ces maux de la
patrie, mais des princes ambitieux qui n'avaient pas craint de s'en faire un marche pied pour remonter sur le trône de leurs pères. * Obscur séide du grand homme dont le génie s'était laissé vaincre par la coalition de l'Europe entière et les trahisons de serviteurs sur le dévoûment desquels il aurait dû compter, Louvel, témoin de l'abdication de Fontainebleau, suivit jusqu'à l'ile d'Elbe le souverain dépossédé. Le maître sellier des écuries impériales, un nommé Vincent, touché de cette fidélité que n'ébranlait point l'infortune, consentit à l'admettre dans son service. Mais déjà Louvel était tourmenté par sa soif de vengeance; la résignation apparente de l'ile' d'Elbe ne suffisait pas à son imagination exaltée, et comme on s'était bien gardé de prendre un aussi humble confident pour les projets qu'il n'appartenait, du reste, qu'aux événements de faire éclore, il quitta l'ile et passa en Savoie pour guetter le moment favorable à l'accomplissement de ses desseins.
C'est là qu'il apprit le retour de l'ile d'Elbe et cette rentrée triomphale de Napoléon, où les
aigles de l'Empire volèrent de clocher en clocher, jusqu'au faite des tours de Notre-Dame. Louvel se hâta de quitter la Savoie, rejoignit la suite de l'Empereur à Lyon, et gr;lce à son ancien protecteur Vincent, obtint de rentrer dans le train des équipages militaires. Malheureusement ce retour de fortune rie fut, pour le demi-dieu qui était Tidole du pauvre sellier, que le dernier rayonnement d'un astre près de s'éteindre. Waterloo forrpa un sanglant et triste pendant à Fontainebleau , et Louvel , témoin de ces deux catastrophes, vit ainsi s'abîmer par deux fois la plus grande et la plus étonnante fortune des temps modernes.
Il revint à Versailles, animé d'un ressentiment implacable. Déjà il avait fait aiguiser et portait sur sa poitrine le poignard de Brutus, dont il prétendait pëtcer le sein des successeurs du nouveau César. Il parvint à entrer aux écuries du roi, ce qui devait faciliter l'exécution de son abominable complot. Pendant quatre ans, il suivit la première victime qu'il s'était promis d'immoler, Mgr le duc de Berry, aux chasses , aux promenades publiques , aux
spectacles et jusque dans les églises; où le prince, fidèle aux pieuses traditions de sa race, allait encore assez fréquemment. Souvent il laissa échapper l'occasion d'assouvir sa rage; mais, le jour de l'attentat, il s'était exalté davantage par rnie visite au Père-Lachaise, aux tombeaux de Lannes, Masséna, et quelques autres maréchaux et, Young assassin, il rapporta de son séjour dans la nécropole un fanatisme plus violent et plus farouche.
Le surlendemain du crime, Louvel fut confronté avec le cadavre de sa victime, exposé au Louvre dans une ehapelle ardente, et en- •touife de prélats et de grands officiers de la Couronne. Il supporta avec une fermeté sauvage cette terrible épreuve, et ne se laissa point imposer par cette auguste assemblée. Sommé d'avouer s'il avait des complices, il se borna à renouveler ses protestations qu'il n'en avait aucun et à assumer sur lui seul la responsabilité de son crime.
Pourtant, on avait peine à croire que ce fût un forfait isolé et que le fanatisme eût suffi pour armer le bras d'un pauvre sellier contre
un prince si puissant. On s'apercevait déjà, les premiers moments de l'enthousiasme avec lequel on avait accueilli les Bourbons passés, que la France était sourdement travaillée par les factions. La Révolution avait laissé des levains qui fermentaient intérieurement ; le prestige des gloires impériales subjuguait encore beaucoup d'esprits, et de temps à autre, les yeux se tournaient vers le martyr de Sainte-Hélène, comme vers un libérateur dont le rôle politique n'était point encore fini; enfin, des ambitions de famille s'agitaient aussi autour de ce vieux trône des Bourbons qui n'avait, à proprement parler, d'autre héritier et d'autre espoir dé faire souche que le prince qui venait d'être immolé.
Un champ immense était ouvert aux conjectures, et l'imagination aimait mieux s y précipiter que d'accepter l'hypothèse d'un crime vulgaire , sans autre mobile que les rêveries sanguinaires d'un Aristogiton d'écurie. Aussi, quoique menée avec une extrême rapidité, l'instruction fut-elle des plus minutieuses et des plus compliquées. Une ordonnance du roi
ceux de la religion, à laquelle il ne croyait pas et qu'il n'avait jamais pratiquée.
Tant de cynisme et d'impudence effrayaient les commissaires interrogateurs ; on avait peine à croire, malgré ses déclarations réitérées, que ce forcené tirât de lui-même une pareille audace. Cependant Tinstruction n'avait rien fait découvrir, et, le 12 mai 1820, en déposant son acte d'accusation, M. le procureur général Bellart était obligé d'y constater qu'on avait vainement fait des perquisitions chez tous les proches parents de l'assassin, elles n'avaient rien produit à leur charge; ils avaient été attentivement interrogés, et nul indice qui leur fût contraire n'était sorti de leurs interrogatoires. Tous les documents qui pouvaient mettre sur la voie de complices étrangers à sa famille avaient été inutilement fouillés. Trois mois avaient été employés à cette longue et méticuleuse enquête ; plus de cinquante commissions furent délivrées, plus de douze cents témoins furent entendus, et on ne découvrit rien, absolument rien. 11 fallut bien se contenter de cet unique coupable, qui s'était offert
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lui-môme en holocauste et se drapait dans sa solitude pour porter fièrement le poids de son forfait.
Le 26 mai, il reçut avec une certaine hauteur MM. Archambault et Bonnet, les défenseurs qu'on lui avait désignés d'office. Il leur recommanda de ne rien alléguer pour sa défense qui fût en contradiction avec ses déclarations persévérantes. Il avait bien commis le crime seul, sans autre mobile que le patriotisme comme il Tentendait. 11 n'en éprouvait aucun repentir; il s'était chaussé, ce soir-là, de souliers fins, afin de pouvoir fuir plus facilement. S'il était parvenu, en effet, à échapper aux poursuites, il serait retourné au logement qu'il occupait aux écuries du roi, et là, défiant les soupçons, il eût ourdi de nouvelles trames pour continuer son œuvre d'immolation de la famille royale, ce Peut-être, ajoutait-il, aurais-je épargné la personne du roi, parce que ce prince était le seul de sa famille qui n'eût pas porté les armes contre la France, et ce n'est que ceux qui s'étaient rendus coupables de ce crime que je voulais punir. »
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Les débats s'ouvrirent, le 5 juin, devant la Cour des pairs, présidée par le chancelier Dambray. Ils ne prirent pas plus de deux journées, en présence d'un fait si avéré et d'aveux si complets. Plusieurs pairs, MM. Desèze, de Lally-Tolendal , Dubouchage, de Montmorency, se joignirent vainement au vénérable cliancelier pour presser Louvel de questions, il ne varia point dans ses réponses et conserva l'attitude qu'il avait prise dans Tinstruction.
La tâche de M. le procureur général était facile ; aussi se boma-t-il à prononcer quelques mots de réquisitoire. Celle du défenseur était impossible; il ne put qu'invoquer Tinsanité d'esprit de ce malheureux, égaré ])ar les aberrations de la démagogie. Ce n'était pas le compte de Louvel, qui voulait, jusqu'au dernier moment, faire parade de son crime. Après que l'avocat eut parlé, il se leva et lut avec le plus grand sang-froid le discours suivant qu'il avait préparé dans sa prison ;
— J'ai aujourd'hui à rougir d'un crime que j'ai commis seul. J'ai la consolation de croire en mourant que je n'ai point déshonoré ma na-
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tion ni ma famille. 11 ne faut voir en moi qu'un Français dévoué à se sacrifier pour détruire, suivant mon système, une partie des hommes qui ont pris les annes contre ma patrie. Je suis accusé d'avoir ôté la yie à im prince : je suis seul coupable; mais, parmi les hommes qui occupent le gouvernement, il y en a d'aussi coupables que moi. lisent, suivant moi, reconnu des crimes pour des vertus ; les plus mauvais gouvernements que la France a eus ont toujours puni les hommes qui l'ont trahie ou qui ont porté les armes conire la nation.
» Suivant mon système, lorsque les armées étrangères menacent, les partis, dans l'intérieur, doivent cesser de se rivaliser pour combattre, pour faire cause commune contre les ennemis de tous les Français. Les Français qui ne se rallient pas sont coupables. Suivant moi, le Français qui est obligé de sortir de France par l'injustice du gouvernement, si ce même Français se met à porter les armes pour les armées étrangères contre la France, alors il est coupable. Il ne peut rentrer dans la qualité de citoyen français.
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» Selon moi, je ne peux m' empêcher de croire que si la bataille de Waterloo a été si fatale à la France, c'est qu'il y avait à Gand et à Bruxelles des Français qui ont porté dans les armées la trahison et qui ont donné des se<Jours aux ennemis.
» Suivant moi et selon mon système, la mort de Louis XVI était nécessaire, parce que la nation y a consenti. Si c'était une poignée d'intrigants qui se fût portée aux Tuileries et qui lui eût ôté la vie sur le moment, c'eût été différent; mais comme Louis XYI et sa famille sont restés longtemps en arrestation, on ne peut pas concevoir que ce ne soit pas de l'aveu de la nation; de sorte que s'il n'y avait eu que quelques hommes, il n'aurait pas péri ; la nation entière s'y serait opposée. Aujourd'hui, ils prétendent être les maîtres de la nation; mais, suivant moi, les Bourbons sont coupables, et la nation serait déshonorée si elle se laissjait gouverner par eux. »
Le système de Louvel fut peu goûté de l'illustre assemblée. Cette apologie doctorale du régicide après celle de l'assassinat, ces froides
insultes à la famille régnante, après avoir égorgé un de ses membres, firent courir un frémissement d'horreur sur tous les bancs de la Cour. En se souvenant des nobles paroles de la victime, qui avait rendu le dernier soupir en demandant grâce pour son meurtrier, Tindignation redoublait contre ce dernier, qu'un si généreux pardon n'avait su toucher et délivrer des obsessions de son patriotisme étroit et stupide.
Le procureur général et l'avocat répliquèrent, pour enlever jusqu'au dernier écho des abominables paroles qu'on venait d'entendre.
Après la clôture des débats, Louvel fut reconduit à la Conciergerie et la Cour délibéra. Cette délibération, comme on le pense bien, ne fut pas longue ; l'accusé fut unanimement condamné à la peine de mort. Le secrétaire de la Chambre se rendit de suite à la prison pour lui signifier cet arrêt. Il en entendit la lecture avec calme.
— Tant mieux, dit-il, je suis bien aise de mourir. Si l'on m'avait accordé la grâce de-
mandée par le duc de Berry, cela m'aurait fait cent fois plus de peine que la mort.
On lui otfrit les consolations de la religion.
— Pourquoi faire, répliqua-t-il en ricanant., pour aller en paradis"? Je serais capable d'y retrouver le duc d'Engliien qui, ayant aussi porté les armes contre la France, a été puni comme il le méritait; nous n'y serions jamais d'accord.
Néanmoins, M. Tabhé Montés obtint d'être reçu. Sa bonté et sa mansuétude amollirent un peu le cœur farouche du condamné qui, dans l'unique but de ne point causer trop de peine à ce digne prêtre, consentit à faire un simulacre de confession.
Quant il nous, derniers acteurs de tous ces tristes drames, nous reçûmes, le 6 juin même, à neuf heures du soir, quelques heures seulement après le prononcé de l'arrêt, l'ordre de M. le procureur général du roi près la Cour des pairs de nous transporter, le lendemain 7, à la Conciergerie, et d'y prendre, à cinq heures du soir, le nommé Louis-Pierre Louvel, pour le conduire sur la place de Grève et lui faire subir
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la peine capitale à laquelle il avait été condamné par un arrêt de la Cour en date du même jour.
Conformément à cet ordre, nous nous rendîmes, le 7 juin, mon père et moi, accompagnés de quatre aides, à quatre heures de Taprèsmidi, à la Çk)nciergerie. Nous y trouvâmes un nouvel ordre de M. le procureur général qui nous enjoignait de ne partir de la maison de . ^ justice avec Louvel qu'à cinq heures et demie. Que signifiait ce léger sursis? Attendidt-on des révélations ? Débatlait-on encore en conseil des ministres ou dans le sein de la famille royale ime commutation de peine en faveur du condamné? Pensait-on à accomplir le dernier vœu du malheureux prince qui avait imploré la grâce de son assassin? Je ne Tai jamais su. L'échafaud était dressé depuis midi sur la place de Grève, à dix-huit mètres environ du parapet du quai, et une foule immense entourait la rouge estrade.
Nous attendîmes donc une heure et demie dans la prison. Au moment où on allait chercher Louvel pour procéder à la toilette funèbrei . ' .
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mon père fit remarquer qu'il n'apercevait point de greffier commis par la Cour des pairs pour dresser le procès-verbal de Texécution. Il fallut attendre encore un quart d'heure, jusqu'à ce qu'un greffier de la Cour royale dont je ne me rappelle plus le nom fût délégué pour remplir cette triste mission. Enfin, à six heures moins un quart on amena Louvel; un aide lui lia les mains, un autre lui mit un empêtroir aux jambes, un troisième lui coupa les cheveux ainsi que le col de la chemise. Pendant <3e temps-là, il remercia M. Blanchard et sa femme, concierges de la maison de Justice, des bontés qu'ils avaient eues pour lui pendant sa captivité.
Louvel, alors âgé de trente-six ans, ainsi qu'il l'avait déclaré, était de taiUe moyenne ; son front bombé, ses yeux sombres et enfoncés dans l'orbite, son crâne presque dénudé, ses traits raides et anguleux, ses lèvres minces et serrées, lui donnaient un aspect sinistre et répulsif.
Lorsque la fatale toilette fut terminée, il prétexta de sa calvitie pour demander qu'on lui
donnât son chapeau. Comme il avait déjà les mains attachées, je fis signe à mi des aides de le lui replacer sur la tête.
Nous partîmes dans Tordre que j'avais déjà adopté pour Foulard, c'est-à-dire mon père et moi sur le devant, le patient et Tabbé Montés dans le fond. Je ne sais pourquoi j'avais eu constamment la pensée que cette exécution n'aurait pas lieu; je croyais que la famille royale accomplirait la dernière volonté du malheureux prince assassiné; que de hautes protections s'étendraient habilement sur le condamné ; que des considérations politiques détermineraient peut-être à user de clémence dans cette déplorable affaire. Un sentiment involontaire me poussa toujours à chercher les moyens de procurer à nos malheureuses victimes des atermoiements que les circonstances pouvaient faire tourner à leur salut définitif. En un pareil moment, il ne restait plus à cet infortuné que nous conduisions au supplice d'autre voie y pour échapper à la mort imminente qui allait le frapper, que cdle des révélations. Je ne pus m'empêeher
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de dire à mon père, assez haut pour que Louvel Tentende :
— S'il a des complices , c'est maintenant qu'il faudrait le déclarer, pour qu'il soit encore temps de surseoir à l'exécution.
M. Tabbé Montés saisit la parole au bond :
— Vous entendez, mon ami, dit-il; si vous avez quelques complices, soulagez votre ftme en les faisant connaître ; Dieu et les hommes même, peut-être, vous tiendront compte de ce dernier hommage à la vérité.
Il répondit sèchement et avec un mouvement d'impatience :
— J'ai déjà dit que je n'en avais point.
Pendant ce temps, la charrette roulait toujours et Louvel, tournant avec effort la tête à droite et à gauche, jetait à la foule amassée sur notre passage des regards de mépris.
Nous arrivâmes au pied de l'échafaud.
Le condamné se disposait à en monter la première marche, lorsque M. l'abbé Montés l'arrêta doucement par le bras et lui dit :
— Agenouillez- vous, mon fils, et demandez l)ardon à Dieu d'avoir commis un tel crime.
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— Jamais I monsieup , lépliqua-rt-il avec hauteur. Je n'ai aucun regret de ce que j'ai fait, et ce serait à refaire que je reconîmencerais.
— Mais pourtant, mon ami, j'ai reçu votre confession; vous n'avez plus qu'un dernier ^ort à faire pour gagner le ciel. Allons, un acte de contrition, et vous fléchirez le Dieu des miséricordes infinies.
— J'irai tout comme vous au ciel, s'il y en a un ; mais, je vous en prie, dépêchez-vous : ça m'attend.
Et, d'un geste, il montrait l'échafaud.
— Mon cher enfant, je vous en conjure, reprit avec onction M. l'abhé Montés, en ce moment si court et si décisif, songez au salut de votre âme ; dites que vous vous repentez d'avoir offensé Dieu.
— J'ai déjà fait beaucoup de choses pour^ vous plaire, répliqua-t-il avec une impatience croissante ; faut-il y ajouter que je suis fâché de ce que j'ai fait ? Prenez que je l'ai dit.
Voyant qu'il ne pouvait en obtenir davantage, le respectable aumônier se décida à lui
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donner l'absoltrtioDL v et, après qu'il lui eut imposé les mains, il voulut lui laire baiser im crucifix qu'il tenait à la luain. Louvel recula vivement la t^te, ses yeux étincelèrent de colère de ne pouvoir mie»x ïiwntrer à la multitude qu'il se refusait à ce témoignage de piété.
— Jamais 1 jamais \ s'écria-t-il par deux fois d,'une voix retentissante.
Et il s'élança sur l'échafaud d'un pas si ferme et si rapide, que les aides furent obligés 4e le retenir pour qu'il n'arrivât pas avant eux. Il se plaça lui-même sur la planche fatale. Nous attendîmes vainement les paroles •convenues avec M. l'abbé Montés ; « Mon Dieu, Je remets mon âme entre vos mains ^* » Louvel ne voulut pas donner au vieux prêtre qui l'avait accompagné la consolation de ce dernier gage de la réconciliation d'une âme égarée, avec le Seigneur.
Le premier coup de six heures, qui sonnait à l'horloge de l'Hôtel de Ville, se mêla au bruit sinistre du couteau : la tête de ce grand coupable était tombée.
Nous conduisîmes de suite ses restes san-
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glants au cimetiëre de la barrière du Maine, où nous les déposâmes dans la fosse commune en présence d'un grand nombre de curieux. Mais, après que la foule se fut dissipée, il vint un ordre de M. le préfet de police d'exhumer le cadavre de Louvel et de Tentenrer de suite dans un autre endroit ignoré de tout le monde- Le secret de cette nouvelle sépulture ne fut connu que de l'exécuteur et de ses aides, traasformés cette fois en fossoyeurs.
L'aflfaire de Louvel est la dernière à propos de laquelle j'aie cru devoir donner des détails aussi circonstanciés ; celles qui vont suivre sont si obscures ou si connues que, dans l'un et l'autre cas, elles ne doivent trouver place ici que pour la part que j'ai prise à leur triste dénoûment.
n4 MES EXÉCUTIONS
Le 6 décembre 1820, Téchafaud fut encore dressé sur la place de Grève pour un jeune honMne à peine majeur : Pierre-Louis Martin, âgé de vingt et un ans, natif de Briel (Seine-et-Oise), corroyeurde son état, demeurant à Saint-Germain -en-Laye, qui s'était rendu coupable d'une tentative d'homicide sur la personne de Pierre Martin, son père. Traduit pour ce crime devant la Cour d'assises de Seine-et-Oise, Louis Martin y fut condamné, le 3 août, à la peine capitale; mais s'étant pourvoi en cassation, l'arrêt fut cassé le 14 septembre suivant , et l'accusé renvoyé devant la Cour d'assises de la Seine pour être procédé à de nouveaux débats, à la suite desquels il serait rendu un nouvel arrêt. Ceite seconde juridiction ne se montra pas moins sévère que la première : elle appliqua à ce malheureux, ainsi ballotté d'un échafaud à l'autre, toutes les rigueurs de la loi qui punissait le parricide; olle ordonna qu'il serait conduit au lieu de Pexécution en chemise, nu-pieds et la tête couverte d'un voile noir ; qu'il serait exposé sur Téchafaud pendant qu'un huissier ferait lec-
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taïê au peai^e 4e Tarrèt de condamnation, qu'il aurait ensuite 1» poing droit coupé et serait apr^ immédiatement mis à mort.
C'était la première fois que je voyais tout cet étalage de châtiment; j'en fus mal impressionné, et je me demandai si c'étaient bien là des choses de notre temps. Certes le parricide^ que des législations antiques n'osèrent njième pas prévoir, est un crime atroce et qni fait frémir la nature; les misérables qui s'en sont souillés ont perdu tous droits à la pitié des hommes; mais la cruauté dans la loi ne se conçoit pas non plus. La preuve, c'est qu'on a fait justice, en le supprimant depuis, de tout ce puéril appareil qui nuisait plutôt qu'il n'ajoutait à la dignité du supplice, et surtout de cette mutilation qui était une barbarie inutile..
Le môme cérémonial eut encore lieu, le 21 juillet 1821, pour l'exécution d'Antoine-Nicolas Boutillier, condamné à mort par arrêt de la Cour d'assises de la Seine du 28 juin précédent, pour avoir assassiné sa mère. Le crime avait été commis dans la nuit du 28 au 29 septembre 1815. Ainsi, pendant près de six
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ans, cet homme était parvenu à se soustraire aux recheycjies de la jusii».
Le 11 août de Ip. même année , nouç fûmes mandés à Melmi pour rexécu^tipn d'un nommé Joseph Gratureau.
Le 19 octobre, ce fut un gentilhomme dont le sang rougit çurla place de Grève les pl^achesde l'échafaud. Arthur-Edouard-^Henri-FerdiMnd vicomte de Ruault, né à Paris, ftgé de tr^atedeux ans, o£&^cier en traitement de réforme, avait été condamné èi mort, le 19 octobre, par la Cour d'assises de la Seine, pour s'être rendu coupable d'une tentative d'homicide commise volontairement et avec préméditation sur la personne de M. le général baron Dujon. Il fut exécuté le 24. On voit qu'il ne voulut même pas se pourvoir en cassation; il marcha à la mort avec le courage et la fierté de sa race.
Six jours après, c'est-à-dire le 30 octobre, c'était le tour d'un cocher, nommé Jacqueé- Louis Houster, convaincu d'avoir assassiné, le 5 du même mois, sa msatresse, ime écaillère, avec laquelle il vivait depuis dix-sept ans, et. d'avoir, immédiatement après ce crime, tenté
d'assassiner deux autres personnes. La procé-^ dure instruite contre, îld avait été des phiséxpéditives. Le crime avait été commis, ainsi que je viens de le dire, le 5 octobre; le 12, Houster était renvoyé par la chambre d'accusation devant la Cour d'assises de la Seine. L'acte d'accusation était dressé, le 15, par le procureur général ; le 24, l'accusé était jugé et condamné à mort ; le 30, il était exécuté. Tout avait eu lieu dans le même mois; comme lé gentil^ homme, le coch» n'avait pas voulu se pourvoir en cassation.
Le 9 janvier 1822, nous exécutâmes encore un jeune homme qui n'était pas majeur, Jules-Louis-Théophilô Guichet, jardinier, natif de Longay (Maine-et-Loire), condamné par arrêt de la Cour du 4 décembre précédent, pour assassinat suivi de vol, sur la personne de la fille Marie-Anne Mezeray, plus connue sous le nom de la Normande.
Le 2 avril suivant, nous fûmes mandés à Versailles et nous y exécutâmes, sur la place du Vieux-Marohé, à midi, les nommés Pierre- Claire Raoux, marchand de vins à Paris, rue
arîS MBS EXÉCUTIONS
Coquenard, 91, et Jacques-Aûtoine^ Lecooft^ fondeur en cuivre, qui aVaient assassiné de com^ plicitéun individu sur la rûute d'Essonne. Lé vol avait été le mobile de ce meiurtre.
Le 20 du même mois , nous fûmes aussi mandés à Beauvais pour une double exécution : celle de Louis-Nicolas Mahon ; Agé de vingtsix anss menuisier, et Charles Mancheron, âgé de vîngt-et-un ans, cultivateur , convaincus d'avoir assassiné de complicité un jeune homme dont ils étaient jaloux. Elle eut lieu sur la place de Beauvais, à midi.
Le 27 juillet suivant, nouvelle . excursion dans le département de TOise, mais cette fois à Cîompiègue. Tout le- département était en proie à la terreur à cause des incendies qui s'y multipliaient dans une proportion épouvantable. On avait résolu de faire un exemple. Un charcutier, nommé Louis-Charlemagne Gossuîn, âgé de trente-deux ans, fut condamné à mort; Tarrêt le déclarait coupable d'avoir incendié vingt-deux maisons dans une seule commune. Il fut exécuté à midi sur la place de l-Hôtel de ville, à Compiègne ; il montra un
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grand sang-froid et ne cessa de protester jusqu'à la fin de son innocence, prétendant qu'il était victime de l'indignation soulevée par les incendies, et de la nécessité de tâcher d'y mettre un terme en inspirant un effroi salutaire.
Toutes ces exécutions de province avaient lieu sur des places publiques, à midi, en présence du plus grand concours de population qu'il fût possible d'y attirer. On eût dît que la guillotine était- fière de se montrer :
Quantum db illa mutata.
Aujourd'hui on exécute au petit jour, devant la porte de la prison ; un voile mystérieux cou\Tre autant qu'on le peut ces funèbres expéditions, où il semble qjie les agents de la loi aient à la fois peur du sentiment public et de leur sentiment intime.
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LES QUATRE SÉRGEâ^TS DE LA ROCHELLE
' Lé 21 septembre, une mission encore plus toiste nous ramenait à la Conciergerie et sur la place de Gr^e. II né s'agissait plus cette fois de malfaiteurs vulgaires, d'hommes' poussés au crime par les viles passions qui déshonorent Tespèce humaine ; il s'agissait de quatre malheureux jeunes gens, victimes du fanatisme politique et des menées souterraines du parti remuant qui s'agita dans l'ombre, pendant toute la durée de la Restauration, pour saper le trône des Bourbons. Ce n'est point ici le lieu de faire l'historique de cette mystérieuse association du carbonarisme , inïportée d'Italie, qui compta dans son sein des princes, et ne dédaignait d'admettre ni le plus mince bourgeois, ni le plus humble artisan, se recrutant môme jusque dans les chaumières. Les