‹ Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847Chapitre 13 sur 14 · PROCÈS ET EXÉCUTION DE MADAME TIQUET · texte numérisé non relu

PROCÈS ET EXÉCUTION DE MADAME TIQUET

Au commencement de l'année 1699, un événement étrange produisit une sensation profonde à Paris et y devint bientôt l'aliment de toutes les conversations. Un magistrat fort estimé, M. Tiquet, conseiller au Parlement, venait d'échapper comme par miracle à un audacieux complot ourdi contre sa vie. Après

avoir essuyé le feu d'une "bande d'assassins npostés sur son passage, il était tombé sanglant et presque inanimé sur le pavé de la rue, non loin de son hôtel, et, sans la précipitation avec laquelle son valet de chambre, qui avait entendu le bruit des détonations, était accouru à. son secours, il est probable qu'il n'eût pas survécu à ce criminel attentat.

On fut fort étonné d'apprendre que M. Tiquet, dans le pitoyable état où il se trouvait , s'était obstinément refusé à se laisser transporter chez lui et avait préféré l'hospitalité d'une dame de S8S amies. Madame la comtesse de Villemur, à celle de son propre hôtel, où il devait pourtant s'attendre à rencontrer les tendres soins de sa femme et de deux enfants qu'il avait eus déjà de son union avec elle.

Cette conduite, au moins singulière, eût donné lieu à des interprétations peu favorables pour la moralité du conseiller, s'il n'eût couru tout aussitôt des bruits beaucoup plus graves qui venaient en fournir une bien plus terrible explication. On sut que Madame Tiquet, à la nouvelle de l'attentat, était accourue chez

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madame de Villemur pour demander à voir son mari, mais que celui-ci avait refusé de la recevoir, et enfin qu'il avait répondu au premier magistrat délégué près de lui pour commencer une enquête sur le crime, qu'il ne se connaissait pas d'autres ennemis que sa femme.

Il n'en fallait pas davantage pour éveiller l'attention et la curiosité de cette population parisienne qui, à toutes les époques, s'est montrée friande des mystères de l'alcôve et des secrets du foyer domestique. Bientôt l'histoire de M. et de madame Tiquet fut dans toutes les bouches, et voici ce qu'on racontait :

Angélique Nicole Carlier (Madame Tiquet) était née à Metz en 1657. Son père, riche imprimeur-libraire de cette ville, avait laissé en mourant une fortune de plus d'un million qui ne devait se partager qu'entre elle et un frère plus âgé. Orpheline à quinze ans, elle n'avait eu d'autre tutelle que celle de son frère qui l'avait fait élever dans un couvent. Lorsqu'elle entra dans le monde, c'était une jeune personne accomplie, parée de toutes les séductions. Sa beauté était remarquable, son esprit et son édu-

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cation ne laissaient rien à désirer ; tout semblait donc lui présager une haute et brillante destinée.

Elle ne tarda pas, en effet, à être recherchée en mariage par une foule de prétendants, parmi lesquels se trouvaient de fort beaux partis. Mais, soit embarras du choix, soit que son cœur Ji'eût pas encore parlé, Angélique fut longtemps avant de se prononcer. Cette hésitation devint favorable à M. Tiquet, qui s'était mis sur les rangs : grâce à sa position de conseiller au Parlement, qui flattait l'amour-propre de la jeune fille, il finit par l'emporter sur ses concurrents. Le nom plébéien de Pierre Tiquet indiquait suffisamment qu'il devait plutôt son haut rang dans la magistrature à son mérite qu'à sa naissance ; mais à cette époque où les mésalliances étaient moins nombreuses qu'elles ne le furent dans le siècle suivant, l'ambition de de mademoiselle Carlier ne pouvait guère s'élever au dessus d'un pareil mariage.

Ajoutons que M. Tiquet n'obéissait pas seulement à une inclination de son cœur, mais voyait encore dans cette union une* double sa-

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tisfaction au point de vue des convenances et de sa situation financière dans laquelle le patrimoine d'Angélique rétablirait un équilibre depuis longtemps troublé. Pour arriver à son but, le digne conseiller n'avait donc ménagé ni la persévérance ni la diplomatie. Il avait eu le grand art de gagner à sa cause deux précieux auxiliaires : le frère aîné qui avait élevé Angélique, et une tante maternelle, qui n'était pas sans influence sur l'esprit de la jeune fille. Avec leur concours énergique, il parvint à triompher de la secrète répugnance qu'il inspirait à cette dernière , moins peut-être à cause de sa physionomie grave et peu attrayante, de ses manières raides et compassées, que de son âge qui dépassait déjà les bornes d'une honnête maturité, et de son nom passablement vulgaire.

Les conseils de sa tante et de son frère, et la perspective d'être la femme d'un conseiller au Parlement de Paris, l'emportèrent donc sur les répulsions instinctives d'Angélique, et elle se décida à accepter la main de M. Tiquet.

On disait que ce dernier, pour hâter ce

(lénoùment , s'était résigné à un héroïque effort de magnificence qui avait dû singulièrement coûter à la nature parcimonieuse qu'il révéla depuis. Le jour delà fête d'Angélique, il lui avait offert un magnifique bouquet de fleurs mêlées de diamants et de pierreries, valant au moins quinze mille livres (environ 45,000 francs de notre monnaie). Pour se livrer à un pareil mouvement de générosité , M. Ti- (luet avait dû , non-seulement faire violence à son caractère, mais encore puiser dans la bourse de quelques-uns de ses amis.

De tout temps le cœur des femmes fut sensible aux bijoux, et la délicate attention du conseiller ne contribua peut-être pas médiocrement à l'heureux succès de son intrigue matrimoniale.

La lune de miel dura près de trois ans. Deux enfants, un garçon et une fille, \inrent resserrer les liens de cette union dont jusqu'alors rien n'avait troublé le bonheur domestique.

Néanmoins, madame Tiquet avait des goûts fastueux ; elle tenait un grand train de maison avec équipages, nombreux domestique, etc.

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Enfin, elle avait ouvert un salon où se réunissait une société brillante, quoiqu'un peu mélangée.

Son mari, qui ne possédait, de son côté, que sa charge, et avait contracté des dettes assez considérables pour arriver à cette union, faisait de temps en temps à sa jeune femme quelques timides et amicales observations sur ses goûts de dépense. Bien entendu, elle n'en tint aucun compte et n'en continua que de plus belle.

Les admonestations d'abord tendres, puis fermes et ensuite impérieuses de son mari, ne firent aucune impression sur elle. Tout au contraire, elle passa insensiblement de l'estime à l'indifférence; de l'indifférence à la colère et et enfin bientôt à l'aversion.

Son frère, sans s'en douter, avait fortement concouru à ce changement des sentiments d'Angélique à l'égard de son mo.ri. II avait introduit chez elle un jeune officier de ses amis, M. de Montgeorges, capitaine aux gardes françaises. Ce dernier , jeune , beau , d'une stature imposante et d'une figure martiale , doué de manières élégantes , formait avec

le morose époux de madame Tiquet, mi contraste qui éveilla enfin le cœur de la jeune femme. Les tracasseries intérieures qu'elle subissait journellement ne la rendirent que plus accessible à la passion qui s'emparait d'elle. Bientôt madame Tiquet n'eut plus rien à refuser à Montgeorges, et si quelque chose pouvait excuser une telle faute, c'est qu'elle n'eut jamais que cette passion, et qu'au milieu même de sa vie dissipée , elle y fut fidèle jusqu'à la mort.

C'était une Indicma du grand siècle, bien avant que Georges Sand n'eût créé ce singulier type de la femme supérieure , longtemps comprimée sous le joug d'un mari hargneux et jaloux.

Madame Tiquet n'eut pas la précaution , à l'instar des prudes de son temps, de faire mystère de ses amours. Elle en vint à ce point de passion exaltée où la femme s'abandonne tout entière, sans souci du monde et de ses lois. Le vieux conseiller , malgré l'aveuglement qu'on représente comme une grâce d'état, fut instruit par la renommée de l'inconduite de sa

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femme , car le bruit s'en était déjà répandu dans tout Paris.

Grand fut son étonnement et grande aussi fut sa fureur. 11 débuta par éconduire Montgeorges et supprimer les réceptions de Madame, Ce coup d'Etat d'autorité conjugale n'était guère de nature à rétablir la l3onne harmonie dans le ménage. Angélique jura qu'elle ne se soumettrait jamais au nouveau genre de vie que voulait lui imposer son mari , et que tous ses efforts tendraient à secouer ce joug abhorré. Il lui semblait d'autant plus facile d'y parvenir qu'elle était mariée sous le régime dotal. Elle trouva malheureusement dans ce même frère et cette même tante qui l'avaient précipitée dans une imion si mal assortie, des auxiliaires tout dévoués.

Par suite de leurs démarches , une meute de créanciers impitoyables s'acharna à la poursuite deTiquet et obtint contre lui sentences sur sentences auprès du Châtelet. Il ne fut question de rien moins que de vendre son hôtel.

Madame ïiquet profita de cette occasion pour demander judiciairement sa séparation de biens.

Le mari, de son côté, ne resta pas inadif. Il se plaignit des nombreuses et éclatantes infidélités de sa femme., apitoya sur son sort ses confrères du Parlement, et finit par obtenir, par l'entremise du premier président, M. de Novion, une lettre de cachet contre Angélique.

A partir de ce moment il se crut maître d(^ la situation et voulut tenir à l'épouse infidèle un langage plus haut et plus ferme encore que celui qu'il avait tenu jusque-là.

Il lui enjoignit donc de se montrer plus soumise à l'avenir , si elle tenait à sa liberté , de ne jamais chercher à revoir le beau capitaine, et de suspendre toute procédure en séparation. Angélique, irritée, s'arma d'une incroyable énergie de résistance. Elle fit d'amers reproches à son mari sur l'espionnage qu'il avait organisé autour d'elle, en établissant de basses connivences avec ses domestiques.

La scène fut des plus violentes. M. Tiquet poussé à bout leva triomphalement en l'air sa lettre de cachet et jura qu'il allait en faire usage. Angélique, presque aussi forte que son mari et beaucoup plus souple et plus agile, s'é-

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lança sur lui et lui arracha sans peine le papier, qu'elle jeta au feu.

On ne saurait se faire une idée du désappointement et de la rage de M. Tiquet ainsi mystifié.

Il fit de vaines démarclies pour obtenir une seconde lettre de cachet. Les grands personnages auxquels il s'adressa et parmi lesquels figurait M. de Mesmes, plus tard premier président, n'accueillirent ses doléances qu'avec des refus et une hilarité mal contenue.

Cette aventure rendit jM. Tiquet la risée de l;i ville et de la cour. Sa femme, de son côté, n'en poursuivait pas avec moins de persistance sa. demande en séparation de hiens, que le Châtelet finit par lui adjuger. Mais ce n'était pour elle qu'une satisfaction incomplète : ce qu'elle voulait par dessus tout c'était recouvrer sa liberté et briser à jamais la chaîne d'une union qui lui était devenue odieuse. Ce serait alors qu'elle aurait pris le parti de se défaire de son mari afin de le remplacer par Mongeorges qu'elle continuait de voir en secret. Elle confia ce projet à son portier, Jacques Moura, qu'elle gagna

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à cet affreux projet. On accusait aussi de complicité dans cette trame , Claude Desmarques, soldat au régiment des gardes; Philippe Langlet, dit Saint-Germain, et Claude Roussel , tous deux domestiques de la dame Tiquet; Jeanne Lemmerault et Marie-Anne Lefort, femme de chamlDre; Jean Desmarques, pauvre gentilhomme, ci-devant employé dans les gabelles du Poitou ; Jeanne Bonnefond, fille débauchée (maîtresse du conseiller Tiquet); Madeleine Millotet, A'euve de Léon, écuyer, dite la Châtelain, chez qui demeurait la Bonnefond; Marguerite Lefèvre, cuisinière de madame Tiquet; Jean Loiseau, son cocher ; Marie Briarche , femme de Eéné Chesneau Grandmaison , soldat dans la compagnie des grenadiers de Mongeorges ; Grandmaison Seigneure, neveu de ce dernier, et trois autres individus que la justice n'avait pu saisir.

Le soir fixé pour l'accomplissement du crime, toutes ces personnes auraient été apostées sur le passage de Tiquet , qui n'avait aucun soupçon des dangers qu'il courait; mais au dernier

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moment le cœur faillit à Angélique , et , soit remords , soit crainte de trahison, elle aurait donné contre-ordre et chacun se serait retiré chèrement payé de son silence.

Tiquet , quoique plaidant contre sa femme , n'en était que plus jaloux. Soupçonnant à bon droit la fidélité de son poirier, Jacques Moura, il le chassa après l'avoir accablé de reproches et de menaces; et ne voulant plus confier ce poste délicat à personne, il descendit, lui, grave magistrat, chef d'une grande maison, jusqu'à se faire portier de son propre hôtel, veillant lui-même à la porte, ne l'ouvrant qu'à des gens bien connus, emportant la clef quand il sortait et la cachant pendant la nuit sous son oreiller.

Cette inquisition minutieuse et cette claustration presque absolue, exaspérèrent madame Tiquet, et ne firent que l'atfermir dans l'idée ûxe de se débarrasser de cette insupportable tyrannie. Elle crut un jour saisir l'occasion favorable. Le vieux conseiller malade gardait la chambre ; sa femme tout à coup pleine de sollicitude, lui fit porter par son valet de chambre

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un bouillon qu'elle avait elle-même préparé; mais cet intelligent serviteur, ayant deviné le dessein de sa maîtresse, fit semblant de foire un laux pas, laissa tomber sa tasse, demanda son congé et sortit. Il ne fit aucune indiscrétion. Tiquet ne sut rien de cette machination avoi'tée. Dès lors sa femme revint à ses idées premières d'assassinat.

On faisait grand bruit d'une conversation qu'elle avait eue avec une de ses amies, la veuve du comte d'Aunay. Elle était entrée un jour fort émue chez cette dame, qui lui demanda la cause de son trouble :

— Je viens de passer deux heures avec le diable, répondit-elle ;

— Vous avez eu là vilaine compagnie.

— Quand je dis que j'ai vu le diable, je veux dire une de ces fameuses devineresses qui prédisent l'avenir.

— Que vous a-t-elle dit?

— Rien que de flatteur. Elle m'a assuré que dans deux mois je serais au-dessus de mes ennemis, hors d'état de craindre leur malice. Vous voyez bien que je ne puis pas compter là-dessus,

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puisque je ne serai jamais tranquille pendant la vie de M. Tiquet qui se porte trop bien pour que je compte sur un si prompt dénoûment (1).

Après cette conversation, elle rentra chez elle, où elle passa toute la soirée en compagnie d'une îiutre de ses amies, madame la comtesse de Sénonville, que M. Tiquet avait cru devoir exempter de l'interdiction qui pesait sur presque toutes les anciennes connaissances de sa femme.

Le même soir, M. Tiquet, de son côté était chez madame la comtesse de Yillemur, qu'il voyait beaucoup, et qui habitait un des hôtels voisins. Il venait de se retirer et avait à peine fait quelques pas dans la rue, que plusieurs coups de feu tirés sur lui partirent à la fois. Il tomba atteint de cinq blessures, dont aucune, fort heureusement, ne se trouva mortelle. On sait le reste.

Le lendemain de cet attentat, afin d'essayer de détourner les soupçons qui commençaient à se porter sur elle, madame Tiquet, qui avait dû passer une nuit cruelle, se leva de bonne heure,

(1) Textuel.

et eut encore assez d'empire sur elle-même pour ne manifester aucun trouille, ni dans son visage ni dans ses manières. Elle se rendit comme d'ordinaire chez madame d'Aunay, avec qui elle avait eu l'entretien rapporté plus haut. Jai première question de celle-ci fut de demander si M, Tiquet avait soupçon des assassins.

— Quand bien même il les connaîtrait, repartit Angélique, il n'aurait garde de les nommer. Ah! ma chère amie, c'est moi qu'on assassine aujourd'hui.

La comtesse s'efforça de la calmer en lui soutenant qu'une si odieuse accusation ne saurait jamais remonter jusqu'à elle.

— On ferait bien mieux, ajouta cette généreuse amie, de s'assurer du portier que votre mari avait chassé. Peut-être est-ce lui que la vengeance a poussé à cette méchante action.

Ces paroles furent un trait de lumière pour madame Tiquet ; elle comprit de suite tout le parti qu'elle pouvait tirer pour sa défense du renvoi de Jacques Moura, qui, en plusieurs circonstances avait exhalé le plus grand mécontentement contre son ancien maître, et

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s'était laissé emporter à de terribles menaces.

Plus rassurée, elle résolut d'attendre les événements et fut sourde aux avis qui lui arri^ valent de toutes parts. On la pressait de se mettre en sûreté.

Un moine théatin parvint jusqu'à elle et lui offrit de faciliter sa fuite en l'affublant d'une robe de cet ordre, qui lui permettrait de sortir de son liôtel sans être reconnue. Une chaise de poste l'attendrait- à Calais, où elle pourrait s'embarquer pour l'Angleterre.

Plus d'une semaine s'écoula sans qu'Angélique voulût se rendre à de si prudents conseils. Les consciences coupables sont frappées de vertige; c'est pourquoi le crime reste si rarement impuni.

Néanmoins, malgré son apparente sécurité, madame Tiquet était rongée de mortelles inquiétudes. Le lendemain de la démarche du théatin elle reçut la visite de la comtesse d'Aunay, qui, convaincue de son innocence, lui resta fidèle jusqu'à la fin. Au moment où cette dame allait se retirer, elle la retint en lui disant :

— Restez don(3. J'ai un vilain pressentiment : ([uelque chose me dit qu'on va venir m'arrêter, et si cela arrivait je serais bien aise de vous avoir près de moi.

Elle avait à peine achevé que le lieutenantcriminel entra suivi de plusieurs archers. Cette apparition, qui aurait giacé toute autre, ne sembla point la déconcerter.

— Vous auriez pu, Monsieur, lui dit-elle, vous épargner une escorte aussi nombreuse. Je n'avais garde d'opposer la moindre résistance à l'ordre qui va me priver de ma liberté, et si j'avais eu l'intention de prendre la fuite je n'aurais pas attendu jusqu'à présent.

Elle pria le magistrat de faire apposer les scellés dans son appartement, et demanda à faire ses adieux à son fils. On lui amena cet enfant, qui était à peine âgé de huit à neuf ans. Elle l'embrassa en versant quelques larmes.

— Mon pauvre enfant, lui dit-elle, on vous ravit votre mère. Mais rassurez-vous, cette séparation ne sera pas de longue durée. La calomnie sera bientôt démasquée, et je pourrai encore vous serrer dans mes bras.

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Après ce touchant entretien, elle monta dans la voiture du lieutenant-criminel, et conserva pendant tout le trajet un calme et une sérénité d'esprit inconcevables. En passant sur le marché des Innocents, elle salua, avec sa grâce accoutumée, une personne de sa connaissance qu'elle venait d'apercevoir.

Madame Tiquet avait été d'abord conduite au Petit-Châtelet ; elle ne tarda point à être transférée au Grand. Le procès s'instruisit avec une rapidité inaccoutumée. L'arrestation était à peine connue, qu'un nommé Auguste Catlielain vint spontanément déclarer que, trois ans auparavant, Jacques Moura, l'ancien portier, lui avait remis de l'argent, de la part d'Angélique, sous la condition d'assassiner M. Tiquet.

Par suite de cette dénonciation, Jacques Moura et le dénonciateur lui-même furent arrêtés. Ils subirent plusieurs interrogatoires et furent confrontés avec la principale accusée. Malgré d'activés recherches, on ne put trouver aucune preuve qu'ils fussent les auteurs de la dernière tentative d'assassinat; mais ils s'en

trouva de nombreuses de la machination du premier complot. Chose étrange ! c'est celui-là qui était resté en quelque sorte à l'état de projet, puisque un contre-ordre en avait empêché l'exécution, qui devint la base de la condamnation.

Sanson de Longval, de même qu'il avait recueilli tous les bruits que j'ai commencé par résumer, avait suivi avec angoisse toutes les phases de la procédure, car il ne prévoyait que trop qu'elle préparait de la besogne à son terrible office. Ce fut donc avec douleur qu'il apprit un des premiers, le 3 juin 1699, qu'une sentence du Châtelet, en date de ce jour, « condamnait Angélique-Nicole Carlier, femme Tiquet, à avoir la tête tranchée en place de Grève; Jacques M oura, l'ancien portier, à être pendu ; leurs biens confisqués, et à prendre sur iceux dix mille livres au profit du roi, et cent mille livres de réparation, dommages et intérêts envers Tiquet, dont la jouissance lui était adjugée sa vie durant et la propriété k ses enfants. »

Cette sentence, dont je viens de rapporter

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textuellement les dispositions, causa un grand émoi, bien qu'on sentît que ce n'était point le dernier mot du procès. En effet, M. Tiquet interjeta appel devant le Parlement, en se fondant sur ce que la sentence n'adjugeait à ses enfants qu'une somme de cent mille livres, chargée de l'usufruit à son profit ; il concluait aussi à ce que, outre cette somme, on lui adjugeât celle de quinze mille livres, à laquelle sa femme serait condamnée solidairement avec les autres accusés.

Le Parlement ne fut point sourd à la requête d'un de ses membres. Par un arrêt rendu le 17 juin, au lieu de quinze mille livres, il en adjugea râigt à Tiquet, et confirma la sentence du Châtelet, dans la plupart de ses autres dispositions.

Auguste Cathelain, le délateur officieux, fut condamné aux galères perpétuelles, et les autres accusés renvoyés hors de cause. Cet arrêt fit une grande sensation. On trouvait que le Parlement avait trop cruellement vengé l'honneur de sa robe. En définitive, M. Tiquet était guéri de ses blessures ; il n'avait point suc-

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combé à l'attentat commis sur sa personne, il n'y avait point de preuves, du reste, que celui-ci fût l'œuvre d'Angélique ou de ses complices. Elle n'était donc condamnée que pour le premier complot qui, comme on sait, n'avait même pas reçu un commencement d'exécution, puisque, au moment suprême, elle avait éprouvé cet instant de repentir, qui suffit à la justice de Dieu, mais ne désarme malheureusement pas celle des hommes.

Et puis, faut-il le dire, madame ïiquet était belle, distinguée, spirituelle et du meilleur monde : ses amours avec Montgeorges , auxquelles le procès avait donné un fâcheux retentissement, cette union disproportionnée avec un vieillard à qui elle avait été sacrifiée dès son jeune âge, tout contribuait à la rendre intéressante. Les esprits s'apitoyèrent grandement en sa faveur. Dans toutes les classes de la société on faisait des vœux pour elle , et on espérait que la clémence royale épargnerait cette touchante victime.

On sut en effet que M. Tiquet lui-même était allé avec ses deux enfants à Versailles

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se jeter aux pieds de Louis XIV. Ne pouvant obtenir ni la grâce de sa femme, ni aucun adoucissement à son sort , il se retrancha alors sur la confiscation des biens, et en sollicita le profit pour lui.

Le roi y consentit. La cupidité dont le vieux (conseiller faisait preuve en cette circonstance , comme à l'époque où il avait interjeté appel devant le Parlement, acheva de le rendre odieux et d'attirer par conséquent im intérêt d'autant plus vif sur sa femme.

Le frère de cette dernière n'était pas non plus resté inactif. Grâce à de grandes relations , . il avait pu faire intervenir les plus hauts personnages pour demander la grâce de sa sœur. Louis XIV eût peut-être cédé, s'il n'avait été affermi dans son inflexibilité par le cardinal de Noailles , archevêque de Paris , qui semblait pressentir le relâchement des mœurs du règne suivant et voulait le prévenir par des exemples salutaires.

Dès lors tout espoir était perdu. Mon ancêtre n'avait plus qu'à attendre le moment où il aurait à immoler cette nouvelle victime de

r égarement des passions humaines ; ce moment ne tarda point à venir.

L'exécution n'avait pu avoir lieu le jour de la Fête-Dieu; on la remit au lendemain de cette pieuse solennité. On n'avait point achevé d'enlever les tentures des reposoirs quand Sanson de Longval arriva sur la place de Grève pour y faire dresser l'échafaud et placer le billot. Une foule immense contemplait d'un œil morne ces doubles préparatifs qui formaient un si cruel contraste.

Pendant ce temps-là, madame Tiquet était dans la chambre de la question , où , devant le lieutenant-criminel, on lui faisait lecture de son arrêt, qu'elle entendit sans prdir et avec résignation.

Le lieutenant-criminel, Deffita, était un des anciens adorateurs d'Angélique: il avait peine à contenir son trouble , et cependant il crut devoir lui adresser d'une voix émue quelques paroles d'exhortation:

— Madame, lui dit41, vous venez d'entendre un arrêt qui vous met dans un état bien «différent de celui où vous avez été. Vous étiez

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dans un rang honorable, les plaisirs auxquels vous vous abandonniez vous rendaient la YÎe délicieuse. Vous voilà dans le sein de l'ignoniinie et à la veille de subir le dernier supplice. Il faut , Madame , que vous rappeliez toute votre fermeté pour avaler ce calice liumiliant mais salutaire, et que vous disiez avec le roi prophète .-j'accepte ce calice de salut , ' calicem salutis accijyiam. Vous devez vous jeter entre les bras de Dieu en invoquant son saint nom comme le même prophète : Nomen Dei invocoJjo, Lui seul peut vous aider à porter le poids de votre croix et mêler de la douceur à l'amertume de votre calice. Après tout, le supplice que vous allez souffrir n'est qu'un passage qui ne vous paraîtra pas affreux dès que vous considérerez qu'il vous conduit à une vie meilleure (1).

La pauvre femme ne put s'empêcher de fidre un amer rapprochement entre le temps où elle avait vu ce magistrat soupirer à ses pieds et celui où il n'était que trop autorisé par la cir-

(1) Textuel.

constance' à lui tenir un langage aussi sévère.

— Il est vrai, répliqua-t-elle , non sans une ])ointe d'ironie, que je suis aujourd'hui bien déchue; mais , puisque vous n'avez point oublié les beaux jours que vous avez eu la bonté de me rappeler, vous devez savoir, Monsieur, que jadis ce ne sont pas les hommages qui m'ont fait défaut.

— Je ne suis point, reprit-elle au bout d'un instant, effrayée de mon supplice. Le jour qui terminera ma vie terminera aussi mes .malheurs. Je ne brave point la mort; mais j'espère la subir avec résignation, et Dieu me fera peut-être la grâce de conserver sur l'échafaud autant de calme que j'en ai montré sur la sellette et dans cette enceinte, où je viens d'entendre la lecture de mon arrêt.

Le lieutenant-criminel l'adjura de nouveau d'avouer son crime et de révéler ses complices : on voulait lui épargner les horreurs de la question. Il seniblait qu'on eût peur d'abîmer une si charmante créature.

Elle se refusa d'abord nettement à faire aucun aveu. Mais après avoir bu le premier pot

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d'eau et devant les apprêts des autres supplices, elle se décida à tout avouer. Interrogée si Mont- Georges avait trempé dans le crime :

— Grand Dieu! s'écria-t-elle , je n'aurais eu garde de lui en faire confidence : c'eût été m'exposer à perdre son estime, qui m'était plus chère que la vie.

Elle fut aussitôt remise entre les mains de Tabbé de la Cbétardie, curé de Saint-Sulpice, son confesseur. Il monta avec elle sur la fatale charrette, où se trouvait déjà Jacques Moura, l'ancien portier , accompagné aussi d'un ecclésiastique.

Ce funèbre cortège défila lentement à travers des flots pressés de spectateurs jusqu'à la place de Grève, où il eut beaucoup de peine à fendre la foule. Madame Tiquet, suivant l'usage, était entièrement vêtu de blanc, ce qui relevait encore l'éclat de la splendide beauté qu'elle avait conservée malgré ses quarante-deux ans et les épreuves par lesquelles elle venait de passer. Lorsqu'elle aperçut cette multitude qui était accourue de tous côtés pour la voir, qui remplissait la place, les rues adjacentes et jus-

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qii'au'x toits des maisons , une vive rougeur colora son visage. Pour la première fois peutêtre elle éprouva un mouvement de honte. Son confesseur voulut en profiter pour toucher cette fime, qu'il ne trouvait pas encore assez pénétrée d'un véritable repentir.

— Madame, lui dit-il en contenant avec peine les larmes que cette infortune lui arrachait, regardez le ciel où vous devez entrer: buvez ce calice amer avec le même courage que Jésus-Christ, qui était aussi innocent que vous êtes criminelle, but le sien. "Un si grand modèle et une si grande récompense de votre résignation à la volonté de Dieu doivent vous faire soutenir tout le poids de l'ignominie. Que les objets que vous voyez par les yeux de la foi vous dérobent ceux que vous voyez par les yeux du corps. Admirez la bonté de Dieu à travers ses sévérités, et après tout il ne s'agit pour vous que d'un instant d'ignominie. Est-ce trop acheter le ciel? (1)

Ce pieux langage rendit quelque assurance

(i) Textuel.

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à Angélique : elle releva sa coiffe qu'elle avait tenue jusque-là modestement baissée sur ses yeux et embrassa d'un rapide regard cette foule qu'elle n'avait pas encore osé fixer.

Le sinistre cliar arrivait à peine sur la place de Grève, qu'un violent orage éclata : une pluie mêlée de grêle, d'éclairs et de tonnerre tomba par torrents, sans qu'aucun des nombreux spectateurs accourus de si loin, songeât à lâcber pied. On fut obligé de différer l'exécution. Pendant une demi-heure que dura cette averse, Angélique eut sous les yeux tout l'appareil du supplice et une voiture de deuil attelée de ses propres chevaux, qui, devait remporter sa dépouille mortelle, réclamée par sa famille.

Sanson de Longval rapporte qu'une aussi longue attente fut un des plus cruels moments qu'il ait eus à passer. Ses yeux se portaient involontairement sur cette femme jeune encore, radieuse de beauté, naguère entourée d'hommages, dont son impitoyable glaive allait faire un hideux cadavre. Par une étrange hallucination il lui prêtait les traits de cette Colombe

et de cette Marguerite qui avaient chacune une sépulture dans son cœur : toute sa vie passée se retraçait à son esprit en y creusant un sillon de douleur et d'angoisses.

Pendant ce temps, Angélique causait affectueusement avec son compagnon de supplice ; elle le priait de lui pardonner d'avoir été la cause de sa mort en l'entraînant au crime; elle l'exhortait au repentir et à la résignation. Jacques Moura fondant en larmes, tombait à ses pieds :

— Chère maîtresse, lui disait-il d'une voix entrecoupée par les sanglots , c'est moi seul qui suis coupable ; c'est ma funeste complaisance qui nous a perdus tous les deux. Cette mort n'est rien pour un pauvre homme comme moi ; mais vous si belle, si bonne, qui deviez être si heureuse, périr d'un tel supplice! Ah! c'est affreux!

I.e fatal moment était venu : Jacques Moura devait être exécuté le premier. Avant de se livrer aux aides de mon ancêtre, il s'agenouilla n § ore devant Angélique :

— Oh! ma bonne maîtresse, fit-il en joi-

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gnant les mains, dites-moi encore que vous me pardonnez et je mourrai consolé.

Trop émue pour parler, elle fit un signe d'assentiment en agitant doucement son mouchoir. Les deux confesseurs pleuraient à chaudes larmes. Un instant après, Jacques Moura avait cessé de vivre.

C'était le tour d'Angélique. Elle s'avança, comme une autre Marie vStnart, saluant gracieusement mon ancêtre , et lui tendant la main pour qu'il l'aidât à gravir les degrés de l'échafaud. Il prit avec respect cette main que la mort allait glacer. Alors madame Tiquet monta lentement l'escalier avec cette démarche imposante et majestueuse qu'on avait toujours admirée en elle. Arrivée sur l'estrade elle se mit à genoux, fit une courte prière, puis se tournant vers son confesseur :

— Monsieur, lui dit-elle avec effusion, je vous remercie de vos consolations et de vos bonnes paroles, je vais porter le tout au Seigneur.

Elle accommoda alors sa coiffe et ses longs cheveux, puis après avoir baisé le billot, elle dit à mon ancêtre en fixant sur lui ses beaux yeux :

— Monsieur, voulez-vous bien avoir la bonté (le nie dire dans quelle attitude je dois me mettre ?

Sanson de Longval, troublé par ce regard, eut à peine la force de lui indiquer qu'elle devait seulement poser sa tête sur le billot.

Angélique s'y plaça d'elle-même, et quand ce fut fait, elle dit encore :

— Suis-je bien comme ceci?

Un nuage passa sur les yeux de mon ancêtre ; il souleva des deux mains la lourde épée à double trancliant qui servait aux décapitations, lui iît décrire une sorte d'arc dans l'espace, et la laissa retomber de tout son poids sur le col de cette belle victime.

Le sang jaillit, mais la tête ne tomba point.

Un cri d'iiorreur s'éleva dans la foule.

vSanson de Longval frappa de nouveau. Cette fois comme la première, on entendit un sifflement dans l'air, et le bruit du glaive qui retentissait sur le billot ; mais la tête ne s'était point détachée. Il sembla aux personnes les plus rapprochées que le corps avait frémi.

DE MADAME TIQUET 431

Les hurlements de la multitude devenaient menaçants.

Aveuglé par le sang qui jaillissait à chaque coup, Charles brandit pour la troisième fois son arme meurtrière et rabattit avec une sorte de frénésie.

Enfin la tête d'Angélique vint rouler à ses pieds.

La justice des hommes était satisfaite, comme disent les journaux judiciaires. Je voudrais bien savoir ce qu'en pense la justice de Dieu.

Les aides ramassèrent cette tête; car, pour mon ancêtre, il s'était enfui dans l'état d'exaspération et de délire où le jetaient toutes les exécutions. On la laissa quelque temps sur le billot la face tournée vers l'Hôtel-de- Ville, et plusieurs témoins du supplice ont affirmé qu'elle avait conservé jusque dans la mort sa noblesse et sa beauté.

Le soir du même jour un officier aux gardes françaises parcourait seul les allées les plus sombres et les plus écartées du pont de Ver-

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