MONSIEUR LE RÉDACTEUR
Plusieurs personnes recommandables, qui veulent bien m'honorer de leur estime, ont paru croire que j'étais l'auteur des Mémoires de Sanson, exécuteur des arrêts criminels. Je déclare que je n'ai jamais rien écrit de semblable et que les souvenirs que mon père nous a laissés n'offrent aucune analogie avec cette publication dont tous les détails sont romanesques. J'ai l'honneur d'être, etc.
Au dos se trouve une liste des journaux auxquels cette lettre était destinée; ils sont au nombre de sept : la Gazette de France, le Journal des Débats, la Gazette des TriljvMaux, le Consiitidionnel, le Courrier Français, la Quotidienne et le Courrier des Tribunaux.
Plus tard, quand mon pauvre père vint luimême à mourir, je fus à mon tour l'objet de nouvelles sollicitations pour soi^ir de l'ombre mystérieuse dans laquelle nous nous tenions cachés. Je reçus d'un écrivain très-honorablement connu la lettre suivante que je publie avec la réponse que j'y fis le lendemain même :
Monsieur,
Un libraire étant venu me proposer de faire, sur quelques notes qu'il m'a promises, la biographie de monsieur votre père, j'ai l'honneur 'de vous avertir que je n'ai pas voulu me rendre à son mvitation avant d'avoir reçu votre agrément et la pleine assurance que ce projet ne contrarierait en rien les idées de votre famille. Je n'ignore pas, Monsieur, que la probité ayant toujours été l'héritage de chacun de ses membres, je n'aurai rien à donner à la malignité publique, et c'est là, je vous l'avoue, ce qui me rend attrayante la tâche que l'on demande à ma plume.
S'il vous plaisait, Monsieur, de nous aider de vos conseils et des renseignements que vous possédez mieux que personne, nous ne serions pas exposés à commettre des erreurs dont le moindre inconvénient est de tromper la religion des lecteurs. Je crois d'ailleurs pouvoir dire sans crainte que nous mériterions tous à cette œuvre: vous, de la mémoire d'un père révéré; nous, en mettant en lumière des vertus que nous apprécions et que nous savons n'avoir que peu de confidents après les pauvres de votre quartier.
Veuillez, Monsieur, me faire répondre le plus tôt qu'il vous sera possible, et recevoir l'assurance de ma considération distinguée.
Pans, 3 octobre 1840.
MONSIEUK,
J'ai eu l'honneur do recevoir votre lettre, et je m'empresse de vous remercier des intentions bienveillantes que vous manifestez à l'égard de mon père et de ma famille; mais puisque vous avez la bonté de me consulter sur ce qu'il conviendrait de faire, je dois vous dire avec franchise que ce serait malgré moi qu'on publierait une biographie de mon père, comme c'a été malgré lui qu'ont été imprimés dans le temps des Mémoires qui ne sont qu'un roman; je vous supplie de ne voir aucune intention désobligeante dans ce que j'ai l'honneur de vous dire, mais seulement l'expression du désir que nous avons d'être ignorés dans la position difficile où le sort nous a placés. Ma famille et moi sommes très-reconnaissants de l'opinion favorable que vous voulez bien avoir de nous: c'est une consolation dans notre malheur, dont nous garderons éternellement le souvenir.
Veuillez agréer l'assurance du respect et de la haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur ,
Votre très-humble serviteur.
On voit que nous n'étions rien moins que disposés à entretenir le public d^ nous , et que ,
sans r événement qui m'a fait rentrer dans la vie privée, et a rendu à ma vieillesse une indépendance tardive et inespérée , ces Mémoires , que je publie aujourd'hui, n'auraient sans doute pas vu le jour.
Si je me suis décidé à remonter, dans le passé de ma famille, plus loin que celui dont les fatales passions ont si cruellement bouleversé les destinées de sa race; si j'inflige à ceux de mes aïeux qui dorment dans leur tombe vierges de tous autres meurtres que du meurtre glorieux des ennemis de leur pays, cette lamentable revendication du dernier de leurs fils, c'est à la fois pour opposer la vérité à un mensonge, et pour exposer avec la sincérité que je promettais en commençant ces mémoires ^ les douloureux événements qui firent de l'un de nous un bourreau , et le forcèrent à échanger son épée contre le glaive sinistre des expiations judiciaires.
L'origine d'une famille s'établit parles documents authentiques, et par les récits légendaires qui se transmettent du père au fils dan» les causeries du foyer.
Les uns sont discutables, les autres empruntent une valeur officielle aux actes légaux dont ils émanent.
Dans ce que je raconterai de mes ancêtres, j'aurai soin de distinguer ce que je tiens de la tradition de ce qui s'appuie sur des titres irrécusables.
Condamnés au plus épouvantable des isolements, solitaires au milieu de douze cent mille de nos semblables, nd rencontrant jamais dans l'immense cité une main pour serrer notre main, un verre pour choquer notre verre, nous devions nécessairement cberclier en nous-mêmes des ressources contre l'horreur de cette situation.
Les causeries dont je parlais tout à l'heure étaient donc, chez nous, plus fréquentes, plus intimes, et, le dirai-je? plus tendres qu'elles ne le sont chez ceux pour lesquels les joies de ce monde ont été faites.
Dans sa grandiose esquisse de notre profession, M. le comte de Maistre nous reconnaît le droit d'aimer vîn.^ femelle et des 'petits.
En lisant ces pages dont chaque mot, goutte d'airain fondu, tombait sur mon cœur et y
laissait sa trace, je me suis souvent étonné qu'un écrivain, aussi pénétré que l'était celui-là de l'intervention divine dans les choses d'ici-bas, ait méconnu la loi de justice dont le Créateur est l'expression la plus sublime; je ne comprends pas encore qu'il n'ait pas réfléchi que Dieu ne pouvait pas avoir permis d'être en proie à une infortune comme- la nôtre sans l'adoucir par une des faveurs secrètes qu'il dispense, qu'il n'ait pas pressenti que l'exécration générale devait ouvrir dans nos âmes les sources d'un amour assez puissant pour sembler ne plus appartenir à cette terre.
A l'heure où j'écris ces lignes, il y a bien des années que les voix chéries ne retentissent plus sous les solives noircies de ce plafond, et cepen- ■dant, il m'a suffi de parler des longs entretiens, des doux épanchements du passé, pour qu'aussitôt les images de ceux que j'aimais et qui m'aimaient se détachassent des brumes que j'ai laissées derrière moi.
J'ai revu mon père.
J'ai entendu le parquet crier sous ses pas, il a traversé la vaste salle, il est venu s'asseoir dans
le large fauteuil de velours d'UtrecM jaune^ qui marquait sa place au coin de l'âtre et qui depuis si longtemps était vide; il a fixé sur moi ses yeux si doux et si tristes, le pénible sourire qui lui était familier a glissé sur ses lèvres ; j 'ai retrouvé sur son visage cette muette, cette navrante éloquence qui tant de fois a fait songer ma jeunesse, et je sens mon cœur qui palpite dans ma poitrine, et l'émotion me suffoque, et l'ancien bourreau de Paris pleure et gémit comme un enfant, comme il pleurait, comme il gémissait le jour où ce père lui dit : Mon fils, au revoir dans un monde meilleur!
Prier, rêver, nous aimer et causer, telles étaient donc nos occupations et nos distractions quotidiennes.
L'histoire du dernier siècle qui vient de s'écouler, et dans laquelle le conflit des passions politiques a taillé une si large part à l'écliafaud, servait de texte à nos conversations; mais souvent aussi, et si loin qu'il nous fallut remonter pour cela, nous nous plaisions à jeter un regard en dehors de cet enfer, à parler du temps où les Sanson étaient des hommes.
DE MA FAMILLE 21î>
Mon grand-père nous a raconté que dans un voyage qu'il avait fait à Milan, il avait retrouvé à la bibliothèque Ambroisienne de vieux parchemins dans lesquels un Sanson, sénéchal du duc de Normandie, Eobert le Magnifique, plus connu sous le nom de Eobert le Diable, figurait comme s'étant croisa pour la terre sainte.
Les études historiques et archéologiques occupaient tous les loisirs de mon aïeul ; il nous disait que tous les anciens chroniqueurs qu'il avait compulsés, Villehardouin, Guy, archevêque de Tyr, Martial d'Auvergne, Rigaud et le sire de Joinville, désignaient des Sanson comme chevaliers bannerets des ducs de Normandie ; qu'ils avaient pris part, non-seulement aux croisades, mais à la conquête de l'Angleterre, mais aux expéditions de Robert Guiscard et de ses fils, lorsque ces héroïques aventuriers neustriens, partis pour secourir le pape contre les incursions des Sarrasins, fondèrent les principautés et les royaumes de l'Italie méridionale.
Ceci est la légende, et bien qu'il ne soit pas de famille, je dirai même qu'il ne soit pas de peuple qui explique les mystères de son origine
autrement que par l'hypothèse et les conjectures, j'ai hâte d'en sortir pour rentrer dans le domaine de la réalité.
Au quinzième siècle ma famille est établie à Abbeville, elle tient une place honorable dans l'histoire de cette ville, jusqu'au jour où l'un de ses membres la fait descendre tout à coup au dernier degré de l'échelle sociale.
Si j'acceptais comme exactes les suppositions de mon grand-père, il faudrait avouer que lorsque nous retrouvons les Sanson installés dans la cité picarde, ils sont quelque peu déchus de leur antique splendeur.
Ils n'ont plus part aux honneurs d'une cour ducale, ils font partie de cette haute bourgeoisie pourvue de fiefs, qui servait de trait d'union entre les gentilshommes et le tiers état, qui avait comme les premiers le privilège de servir le prince en qualité d'officiers, qui absorbait aux dépens du second les dignités et les honneurs municipaux.
Ce fut ainsi que plusieurs Sanson se succédèrent dans l'échevinage de la capitale du comté de Ponthieu.
DE MA FAMILLE 22i
Un des membres de cette famille servit Henri IV dans toutes ses guerres et fut grièvement blessé à Fontaine-Française, où le Béarnais faillit lui-même être pris et tué par un gros de cavalerie espagnole. Lorsque la paix de Vervins eut mis fin à la guerre civile et étrangère qui désolait le royaume, ce brave compagnon du grand Henri revint dans sa ville natale, et y passa ses derniers jours entouré de l'estime et de la vénération de ses concitoyens; il y mourut le 31 mai 1593.
Son petit-fils fut un des hommes les plus remarquables de la première moitié du dixseptième siècle : il se nommait Nicolas Sanson; il fut le père de la géographie moderne.
Né en 1600, ce savant illustre avait déjà une réputation européenne, lorsque le cardinal de Richelieu, qui n'avait garde de laisser dans une ville de province un homme capable de le seconder dans ses vastes desseins de colonisation transatlantique, lui assigna une pension convenable et l'honora de son affection toute particulière.
Plaire au tout-puissant ministre était le
222 ORKJINE
moyen le plus sur de conquérir les bonnes •grâces du fantôme royal, au nom duquel ce puissant génie gouvernait. D'autres raisons recommandaient encore Nicolas Sanson à l'attention du monarque.
L'histoire a jugé Louis XIII. En confondant l'homme avec le souverain, elle les a enveloppés tous les deux dans la même accusation de nullité.
Rien n'est moins exact.
Le fils de Henri IV aimait les arts et les lettres, il était très-passable musicien, il raisonnait avec beaucoup de finesse et de goût sur la peinture; enfin, son érudition était assez remarquable à une époque où l'ignorance n'avait point cessé d'être traditionnelle dans les classes les plus élevées.
Il ne tarda pas à apprécier le mérite du géographe que son ministre lui avait donné, et Nicolas Sanson reçut de nombreux témoignages de la faveur royale.
Les séductions de la cour, les relations du savant avec les plus illustres personnages du temps, retenaient très-souvent Nicolas Sanson
à Paris, et cependant il n'y avait pas fixé sa résidence.
Le besoin du recueillement et de la solitude, l'attraction du foyer paternel, le ramenaient sans cesse à Abbeville, où il passait la plus grande partie de l'année.
En 1638, lorsque Louis XIII fit son entrée à Abbeville, il déclina l'offre d'un logis digne de la majesté royale, et, malgré l'insistance des magistrats, il voulut aller demander l'hospitalité à son géographe.
Un roi de France, un Bourbon, dormit deux nuits sous l'humble toit d'une famille dont un descendant devait un jour, au nom d'une loi barbare et sacrilège, porter la main sur un autre Bourbon, sur un autre roi de France. . . .
Singuliers jeux que les jeux du sort !
Charles Sanson, qui devint la souche du misérable rameau dont je suis le dernier rejeton, était, selon toute tradition, issu de la même race que Nicolas Sanson.
J'en ai maintenant fini avec ceux de mes aïeux qui furent des citoyens, place à ceux qu'on a appelés bourreaux !
Le souvenir, l'espérance sont les plus précieux des dons que l'homme ait reçus de la Divinité.
Livré incessamment à la poursuite d'un bonheur qui toujours lui échappe, doublement tourmenté par cette avidité et par le sentiment de son impuissance, il ne trouve quelque adou-
cisseinent à cette étemelle succession de décei)tions et d'amertumes, que dans la faculté que possède son imagination de créer les fantômes (^u'il a vainement poursuivis dans la vie réelle.
Seuls en ce monde peut-être, nous étions déshérités de ce bienfait; l'horizon manquait devant nous ; nous avancions vers des ténèbres.
Pour reposer nos regards, il nous fallait détourner la tête et chercher dans le passé : Dieu ne nous laissait que le souvenir !
Je l'ai déjà écrit, de tous ces souvenirs, celui que nous préférions nous transportait vers un temps où notre race n'avait à subir ni tant d'opprobre ni tant d'humiliations; nous trouvions de faibles consolations à approfondir les causes qui avaient précipité notre malheureux aïeul dans cet abîme; et c'est ainsi que, pendant cent soixante-dix-sept ans, Charles Sanson a été le héros de tous les récits que le père faisait à son fils au coin de notre foyer.
Comme s'il eût reculé devant les reproches que sa postérité serait tentée d'adresser à sm mémoire, Charles Sanson prit soin de brûler son portrait avant de mourir.
Inutile précaution ; la tradition a si fidèlement transmis son image à ses descendants qu'il me suffit de fermer les yeux pour que ces traits, que mon père m'a tant de fois dépeints , s'assemblent, prennent une forme, une couleur, et que la sombre figure de l'ancien officier du régiment de la Boissière m' apparaisse, se détachant de la toile, comme si le pinceau-burin de Rembrandt l'y avait esquissée.
On comprendra que tous les accidents de sa vie, que tous les détails de son histoire me soient familiers; je trouve, en outre, dans les papiers de ma famille de nombreux documents qui le concernent.
Si le but de ces Mémoires n'avait été qu'une spéculation, comme on a bien voulu le supposer, j'avais dans ces documents une mine féconde dont un de nos grands faiseurs modernes eût sans doute fait surgir une de ces épopées romanesques qui conduisent le lecteur au dixième volume sans laisser ftiiblir l'intérêt.
Mais je n'y ai jamais songé, et j'ai trop de liâte d'arriver à la partie vraiment caractéris-
tique de cet ouvrage, aux révélations que j'ai promises sur quelques-uns de nos grands drames historiques, et spécialement au martyrologe de 1793, pour occuper longtemps mes lecteurs de mes infortunes personnelles.
J'élague de l'histoire de Charles Sansontout ce qui ne tend pas à expliquer son incroyable résolution, tous les épisodes de son aventureuse existence, qui n'ont qu'un rapport indirect avec l'horrible profession qu'il avait volontairement embrassée.
Les pièces que j'utiliserai sont de deux soi*tes.
Elles consistent en quelques lettres qui trouveront leur place dans mon récit, et en une espèce de confession dans laquelle mon aïeul a évidemment voulu résumer l'épisode le plus important de sa carrière.
Sans doute, dans les recueillements de la vieillesse, à l'heure des expiations, lorsque les angoisses de l'homme face à face avec sa conscience , préludent aux épouvantes qui rempliront son ame quand tout à l'heure il se trouvera face à face avec Dieu , Charles Sanson se sentit défaillir.
Pendant vingt ans, il avait cheminé impassible dans sa sinistre voie. Son cœur saturé d'amertume avait trouvé une infernale conso ' lation à être devenu cette effroyable parodie du destin que l'on nomme l'exécuteur : l'effroi des hommes l'avait dédommagé de leur haine; il commença alors à entendre résonner les pas de ceux qui marchaient dans ses pas, il jeta derrière lui un regard troublé, il s'aperçut que ceux qui, après lui, ensanglanteraient leurs mains à la poignée de la hache héréditaire, étaient ses enfants ; il eut peur , et le bruit des têtes roulant sur l'échafaud troubla son sommeil.
Son fils était pieux et soumis. Né et élevé dans la déplorable condition d'exécuteur, il se courbait sans murmure sous le poids de la destinée qui l'attendait. Mais ce fils aurait à son tour des enfants, et Charles Sanson pressentit qu'ils auraient leur heure d'appréhension et de doute comme lui-même avait eu la sienne : il essaya d'aller au devant des reproches qu'ils pourraient lui adresser à ce moment suprême, et que le respect filial arrêterait peut-être sur
leurs lèvres : il ébaucha une sorte de confession où, sans essayer de se justifier, il exposait le rôle que la fatalité et le malheur avaient joué dans sa chute.
Malheureusement, soit que la mort l'ait surpris avant qu'il eût achevé cette œuvre, soit que les déchirements de son âme ne lui aient pas permis d'accomplir la tâche douloureuse qull s'était imposée, cette confession est incomplète.
Je. dois combler les lacunes qui l'eussent rendue inintelligible, et souder par un récit les événements qu'il laissait inexpliqués.
En face des faits, si importants pour nous, qui doivent se dérouler dans ces pages , en présence de l'indifférence bien légitime du public pour d'aussi humbles malheurs que ceux de ma famille , je vais essayer de mouvementer ma .narration, mais sans que la vérité ait à en souffrir. Dans ce que j'ajouterai au manuscrit de Charles Sanson, je resterai le fidèle et scrupuleux interprète des traditions que j'ai recueillies de la bouche de mon père et de mon grand-père et des notes si minutieuses qu'ils m'ont transmises, même dans la prédiction ex-
traorclinaire qui annonça, longtemps à l' avance, à mon aïeul le sort auquel il était réservé.
Cliarles Sanson était né à Abbeville, en 1635.
Il était encore au "berceau que déjà son père et sa mère étaient morts.
Il avait un frère, Jean-Baptiste Sanson, né en 1624, et par conséquent de onze ans plus âgé que lui.
Un frère de leur mère, Pierre Brossier, sieur de Limeux, recueillit les deux orphelins. Sa bonté, sa tendresse adoucirent pour eux la tristesse de leur situation. 11 avait ime fille que Ton appelait Colombel II fit à ses deux neveux une part égale à la part de celle-ci, non pas seulement dans les soins dont il les entourait, mais dans sa paternité.
Colombe Brossier et Charles Sanson étaient à peu près du même âge. La douce camaraderie de l'enfance resserra les liens du sang et les prédisposa à une affection réciproque.
L'âge de Jean-Baptiste Tisolait de sa cousine et de son frère. Son oncle le destinait à la robe : pour lui l'étude remplaça les jeux de bonne heure; il commençait à approfondir les aus-
Sn CHARLES SANSON DE LONGVAL
tères formules du droit, que les autres balbutiaient encore en échangeant leurs premières tendresses.
Ces tendresses grandirent avec eux, mais elles se modifièrent le jour où ils comprirent qu'ils pouvaient se donner un titre plus doux que celui de frère, que celui de sœur.
Leur amitié devint de l'amour.
Cet amour, ni Pierre Brossier, ni Jean-Baptiste Sanson ne l'avaient vu naître ; ni l'un ni l'autre ne s'aperçut qu'il devenait de la passion.
Pour eux, Colombe et Charles étaient toujours des enfants : ils mesuraient les sentiments que manifestaient les deux jeunes gens l'un pour l'autre, à l'âge qu'ils aimaient à leur supposer encore.
Cependant, un dimanche, après le repas toujours un peu solennel , qui séparait la messe des vêpres, Pierre Brossier annonça à sa fille que, la veille, il avait traité de la charge de conseiller au présidial d'Abbeville pour Jean- Baptiste.
Colombe et Charles ouvraient la bouche
pour féliciter le nouveau conseiller , mais Pierre Brossier leur indiqua d'un signe qu'il n'avait point fini, et il ajouta que, pour prendre possession de sa charge, il lui semblait nécessaire que Jean-Baptiste fût marié.
Pierre Brossier considérait la femme comme la pièce angulaire de toutes les gravités sociales.
Sans s'être communiqué leurs impressions, les deux jeunes gens se jetèrent ce regard pantelant de deux pauvres gazelles que le plomb du chasseur à frappées à mort en même temps : un sinistre pressentiment les glaçait d'épouvante, ils tremblaient d'entendre la conclusion du vieillard, et les pauses que celui-ci mettait entre chacune de ses paroles leur paraissaient autant de siècles.
Quant à Jean-Baptiste qui, depuis que son oncle avait pris la parole , promenait la pointe d'un couteau entre ses dents, il baissait modestement les yeux, et il était impossible de déterminer si le pli de sa lèvre supérieure était la conséquence d'un agréable sourire ou de l'opération à laquelle il se livrait.
Pierre Brossier continua.
Il ajouta que l'union de sa fille avec le fiU de sa pauvre sœur, avait été le rêve caressé de toute sa vie, et que le jour où, ayant demandé à Jean-Baptiste quelle femme il lui convenait de choisir, celui-ci lui ayant nommé Colombe, ce jour avait été le plus beau de sa vie.
Il termina en déclarant à ceux qui l' écoutaient, qu'il avait répondu comme il le devait à une semblable ouverture et que les circonstances étant impérieuses, les noces se feraient dans la quinzaine.
Pierre Brossier n'avait point aclievé, que la, jeune fille avait quitté son siège, et que prétextant une indisposition subite, elle s'était enfuie dans sa cliambre, où elle donnait un libre cours aux sanglots qui, pendant im instant, avaient menacé de la suffoquer. Il mit cette disparition soudaine sur le compte de l'émotion, bien naturelle chez une innocente enfant qui, pour la première fois, entend prononcer le mot de mariage.
Peut-être eùt-il approfondi ses présomptions s'il eût jeté un seul regard sur le jeune bomme muet, anéanti sur sa cliaise, comme si la douleur
CHARLES S'ANSON DE LONGVAL 2:î5
l'eût paralysé, passant et repassant sa main sur son front pâle, comme s'il eût cherché à dissiper quelque horrible cauchemar; mais Pierre Brossier et Jean-Baptiste s'étaient mis incontinent à discuter les conditions du contrat; l'un et l'autre étaient Picards, et. si affectueuses que fussent leurs relations, le souci de l'affaire à conclure chassait bien loin d'eux toute autre préoccupation.
Quelques mots échangés avec Colombe, et la fièvre, qui pendant toute la nuit embrasa le sang du jeune homme, rendirent im peu d'énergie à celui-ci.
Le lendemain il guetta l'heure à laquelle son frère sortait d'ordinaire, et il alla trouver son père adoptif, qui digérait son déjeuner au coin du feu de la salle basse où s'apprêtait le diner. Il se jeta aux genoux du bonhomme, et, avec un accent qui eût touché un saint de pierre, il lui avoua son amour pour sa cousine : et le conjura de ne point séparer ceux que Dieu avait si évidemment destinés l'un à l'autre.
Tandis que Charles parlait, Pierre Brossier
fîiisait passer sa bière brune, que contenait un l^ot d'étain, dans sa tasse et il la buvait à petits coups.
11 venait de humer une nouvelle rasade lorsque, perdant tout à coup la gravité qui le caractérisait , il éclata d'un rire si spontané et si violent, que la brune liqueur que contenait sa bouche fut repoussée par le spasme qui soulevait sa large poitrine, et s'en allant plus vite qu'elle n'était entrée, éclaboussa de sa mousse tous les alentours.
A ce rire succéda une quinte de toux qui participait encore de la gaieté qui l'avait causée^ mais qui parfois aussi prenait un caractère assez douloureux pour lui arracher un hoquet d'angoisse.
Charles était demeuré tout interdit.
Mais ses sentiments étaient trop passionnés pour rester longtemps comprimés par la stupeur. Il recommença ses doléances, il chercha à attendrir son oncle en lui donnant à entrevoir quelles pouvaient être les conséquences du malheur qui allait se consommer. A son tour, il appela à son aide le souvenir d'une sœur bien-
aimée, il évoqua son ombre, et cette ombre intercédait avec lui, non-seulement pour le bonheur, mais pour la vie de son enfant.
Le sieur de Limeux poussait le respect du droit d'aînesse aussi loin que l'eût poussé un sire de Coucy , s'il y eût eu encore des sires de Coucy de son temps.
Ce n'était point un méchant homme, c'était un homme qui avait tout à fait ignoré la passion et qui trouvait très-logique de nier ce qu'il ne connaissait pas. Pour lui, la vie avait son programme, ce programme en prévoyait tous les incidents de quelque importance : il était fermement convaincu qu'il n'appartenait qu'à Dieu d'y apporter quelque modification.
L'insistance de Charles blessait ses sentiments traditionnels; il cessa de rire; il parla à son neveu avec une sévérité à laquelle il ne l'avait pas accoutumé. Il lui dit qu'à son âge et dans sa position, on songeait à se faire un sort en servant le roi et non point à s'enrichir en prenant femme. 11 ajouta que, n'eût-il pas résolu de faire épouser sa fille à l'aîné de ses neveux, à celui que la Providence avait destiné
à perpétuer sa race, rien en ce monde ne pourrait le décider à la donner à un cadet. Il lui reprocha durement son ingratitude.
Charles se leva en chancelant et sortit de la salle la tête basse.
Il aperçut derrière la porte du corridor une forme de femme accroupie sur les dalles.
C'était Colombe qui avait écouté la conversation de son père et de celui qu'elle aimait, et qui pleurait, le visage caché entre ses mains.
En entendant le pas de son ami, elle ne releva pas la tête ; de son côté Charles passa silencieux, abîmé dans son désespoir.
Tous deux avaient compris que tout était fini pour eux en ce monde.
Le jeune homme quitta immédiatement Tnsile de son enfance. Il se réfugia chez un parent qui habitait Amiens, et de là il vint à Paris.
Mais à Paris, il se trouva encore trop près de Colombe.
Sans cesse sa pensée franchissait l'espace qui le séparait de la petite maison dans laquelle vivait sa bien-aimée : il la voyait, il l'entendait, elle lui souriait, elle l'appelait. Il savourait en
CHARLES SAISON DE LONGVAL 2m
songe toutes les joies qu'il avait perdues, et lorsqu'il sortait de l'idéal pour rentrer dans la réalité, le réveil devenait de plus en plus amer.
Toutes ses promenades avaient le même but. Il sortait de Paris par la porte Montmartre, gagnait, à travers les champs et les vergers, In route de Picardie, et n'avait pas plutôt reconnu les grands arbres que Sully avait fait planter des deux côtés du chemin, qu'il se mettait i\ courir comme s'il eût aperçu la gracieuse silhouette de son amie à l'extrémité de leur sombre perspective. Tout en courant, il jetait son nom à la brise, il lui adressait les invocations les plus tendres, il joignait les mains et il allait, il allait toujoui's ; il eût semblé que, se jouant de sa douleur, la capricieuse image se plaisait à s'enfuir à mesure qu'il se rapprochait d'elle, et lorsque, épuisé, haletant, brisé de fatigue, il tombait sur le gazon d'un des bas-côtés de h\ route, dans im suprême soupir il l'appelait encore.
Lorsqu'il vit approcher le jour fixé pour l'union de Jean-Baptiste et de Colombe, le combat que l'amour livrait dans son cœur au
'MO CHAULES SANSON DE LONOVAL
sentiment du devoir, lui faisait craindre la perte de sa raison.
Dans un des moments d'accablement qui succédaient aux crises dans lesquelles son désespoir était poussé jusqu'à son paroxisme, il eut peur.
L'idée du suicide s'était présentée à son cerveau. Ses sentiments religieux se révoltèrent h l'idée qu'un moment de vertige pouvait lui coûter son salut éternel.
Il résolut d'aller au bout du monde, pour se dérober à l'obsession contre laquelle la pensée que Colombe appartenait h un autre, le rendait si faible.
11 supposa que lorsqu'il ne respirerait plus l'air qu'elle respirait, que lorsqu'il ne verrait plus des êtres qui lui rappelleraient ses traits , que lorsqu'il n'entendrait plus de voix parlant la langue harmonieuse qu'elle parlait, alors s'évanouirait le spectre qui ne le quittait ni pendant le jour , ni pendant la nuit : il crut que l'éloignement était l'oubli, et qu'il retrouverait au delà des mers ce cœur qu'il se sentait incapable de lui disputer.
Il résolut donc de s'embarquer.
Sur la production de ses titres, le grand amiral de France, l'admit au nombre des gardes du pavillon des vaisseaux de Sa Majesté; il partit sur-le-ctiamp pour Kochefort , sollicita un ordre d'embarquement et, quelques jours après son arrivée dans cette ville, il mettait à la voile pour le Canada.
Il retrouva à Québec une sœur de son père dont la maison lui fut ouverte.
Mais ni les irrésistibles distractions que le Nouveau-Monde devait offrir à sa jeune imagination , ni le cordial accueil qu'il trouvait chez sa tante, ni l'amitié que son cousin Paul Bertaut lui témoignait avec la naïve expansion de son âge, ne purent modifier la déplorable situation de son cœur.
Les nécessités de la vie du bord l'avaient contraint à renfermer ses douleurs en lui-même; il avait appris à souffrir en silence ; son désespoir avait perdu ses exagérations extérieures; mais, concentré, il était devenu plus poignant et surtout plus redoutable.
Au contraire de ce qui se passait sous les
grands ormes de l'avenue de Picardie, au lieu de le fuir, l'image de Colombe le suivait et chaque jour elle lui apparaissait plus radieuse, plus séduisante qu'elle ne l'était la veille.
Rassuré par le parti suprême qu'il avait pris, il se trouvait moins en garde contre lui-même. Il ne croyait pas pouvoir refuser à son malheur la consolation de ces jouissances amères que laisse le souvenir des beaux jours évanouis. Loin de repousser le doux fantôme , il lui tendait les bras. Il fuyait ses jeunes camarades, il cherchait la solitude pour trouver au milieu des harmonies de la brise qui faisait vibrer les cordages, le' souvenir de cette voix tant aimée, qui était la sienne. Pendant les longues heures du quart, elle lui tenait compagnie sur le pont; il voyageait avec elle dans le riant pays des songes. Ces heures tant redoutées des jeunes marins, passaient rapides et charmantes, et il attendait leur retour avec la fiévreuse impatience d'un amant qui va à son premier rendez-vous.
Aussi, après avoir été de la Nouvelle-France aux Antilles , des Antilles à Toulon et de Toulon aux échelles du Levant, l'amour de Charles
CHARLES SANSON DE LONGVAL 2i3
Sanson de Longval pour Colombe était-il aussi vivace , aussi puissant que lorsque, pour la première fois, il avait mis le pied sur un vaisseau du roi.
En revenant pour la seconde fois à Toulon , il y trouva une lettre qui l'attendait.
Cette lettre était de Colombe, et Colombe l'appelait sans retard auprès d'elle. '
Charles prit à peine le temps de demander un congé , et il partit.
Pendant ce voyage , les suppositions les plus étranges se présentaient à son esprit.
La lettre de Colombe était brève, elle donnait à présumer qu'un grand mallieur l'avait frappée, elle ne parlait point à Charles de son frère.
Jean-Baptiste était-il mort?
Si grande que fût la catastrophe dont ce frère avait été le prétexte, jamais Charles n'avait cessé de l'aimer; jamais ime pensée de colère ou de haine ne s'était mêlée à son désespoir.
En songeant aux probabilités de ce malheur, son cœur saignait, ses yeux voulaient pleurer, mais leurs larmes rebelles se refu-
saient à une douleur cependant bien sincère, et il entendait sourdre en dedans de lui-même une voix impie qui raillait son chagrin, et malgré lui entre ses regards et le cadavre de son frère Jean -Baptiste, il voyait apparaître une femme aujourd'hui veuve, aujourd'hui libre, et il sentait le mouvement de ses artères se précipiter.
Une seconde de réflexion suffisait pour dissiper cet éblouissant mirage.
Dût-il la trouver veuve, dût-il la trouxeT libre , cette femme sacrée pour lui seul en ce monde , il avait perdu le droit de prétendre à sa main, et il songeait avec épouvante qu'après avoir connu l'horreur d'être jaloux d'un frère , il aurait peut-être à connaître la rage d'être jaloux d'un étranger.
Il fallait dans ce temps-là près ' de cinq semaines pour se rendre de Toulon k Abbeville. Charles marcha jour et nuit et il arriva au bout de douze jours.
Aussitôt qu'il aperçut à l'horizon le clocher de l'église miroitant aux rayons d'un soleil couchant, avec les mille toits de tuiles em-
pourprées qui lui servaient d'assises, il descendit de cheval et il se jeta à genoux.
Il voulait prier et, pour remercier Dieu, il ne trouvait qu'un seul nom à prononcer.
En avançant vers le faubourg, il retrouvait les arbres, les buissons, les fleurs qui avaient souri aux jeux de son enfance, la vieille croix de pierre qui étendait ses bras à l'angle du carrefour; il lui semblait que tous ils se penchaient vers lui , et que , dans la voix du pinson gazouillant dans l'aubépine , ils lui souhaitaient la bienvenue.
Son cœur battait avec tant de violence , qu'il craignait de voir se briser les parois de sa poitrine avant d'achever les quelques pas qui le séparaient encore de Colombe.
En tournant l'angle d'une rue, ils© trouva devant la maison de Pierre Brossier, avec son toit pointu, ses fenêtres découpées en ogives, et sa façade blanche zébrée de solives noirâtres.
Il interrogea de l'œil toutes les ouvertures: Colombe ne devait-elle pas l'attendre, anxieuse sur la porte?
Lorsqu'il se fut approché, son cœur se serra. Cette maisonnette qui participait jadis de la physionomie sérieuse, mais calme et sereine de son propriétaire, avait pris des aspects mornes et funèbres.
Les murs que jadis on récrépissait si soigneusement tous les ans , étaient sillonnés de longues lézardes et montraient çà et là des crevasses béantes. La mousse rongeait le toit; nombre de carreaux manquaient à leurs losanges de plomb, et l'herbe poussait dru, verdoyante entre les pierres du seuil disjoint.
Le jeune marin souleva d'une main tremblante le lourd marteau de la porte. Les ais vermoulus résonnèrent dans le corridor avec mille murmures , mais personne ne vint. Eien ne lui répondit.
A l'intérieur, tout paraissait dormir de ce sommeil dont on dort dans les nécropoles.
Un voisin vint à lui, le reconnut et lui apprit que la fille et le gendre de Pierre Brossier n'habitaient plus leur maison de la place Saint- Jean, qu'ils demeuraient depuis un an dans le faubourg d'Amiens.
CHARLES SANSON DE LONGVAL Ml
'Charles ne songea pas à le remercier, il réfléchissait qu'il avait passé bien près de cette Colombe tant aimée et que rien en lui-même ne lui avait dit : elle est là !
Il revint sur ses pas la tête baissée.
On lui indiqua la nouvelle habitation de son frère. L'extérieur de cette habitation était modeste, presque pauvre , et Charles commença à deviner quel était le malheur que la lettre de Colombe lui donnait à pressentir.
Il heurta; une voix qui fit passer un frisson dans ses chairs lui cria: Entrez. Mais il demeurait devant cette porte, immobile comme une statue de pierre.
Ce bonheur de la revoir qui depuis trois années était le vœu exprimé par chacun de ses soupirs, soulevait en lui, à cette heure, un sentiment qui ressemblait à de l'effroi.
On entendit à l'intérieur un bruit de pas qui effleuraient le carreau, la porte roula doucement sur ses gonds, une silhouette de femme se montra dans le pénombre. Cette femme poussa un grand cri, et elle tomba dans les bras de Charles.
C'était Colombe, un peu pâlie, mais toujours charmante.
C'était Colombe qu'il retrouvait aussi tendre qu'elle l'était alors que son cousin semblait devoir à jamais être Tunique objet de sa tendresse.
La pensée de la jeune femme se reporta sans doute du présent au passé, car après s'être abandonnée sans réserve à l'élan qui l'avait jetée dans les bras de Charles, elle se rejeta tout à coup en arrière et fit un effort pour s'arracher à l'étreinte qui la retenait sur le cœur de son ami.
Toute rougissante, elle prit la main du marin, l'entraîna dans la maison, et l'arrêta devant un homme qui paraissait sommeiller étendu dans^n large fauteuil.
Le visage de cet homme était sillonné de cicatrices si profondes, si nombreuses qu'elles le défiguraient. Son attitude aussi bien que ses stigmates accusaient de récentes et violentes souffrances ; lorsqu'il souleva ses paupières, il découvrit deux prunelles atones, fixes, sans regard, horribles à voir.
Dans ce spectre de son frère, Charles avait peine à retrouver Jean-Baptiste.
Il regarda Colombe, elle pleurait agenouillée à quelques pas de là.
Alors, ne doutant plus, en proie à une déchirante émotion, il s'élança vers le compagnon de son enfance, couvrit de ses baisers et de ses larmes les traces de cruelles blessures, et d'une voix inarticulée, il murmura des mots confus, parmi lesquels on distinguait celui de pardon.
Peut-être en ce moment les pensées qui depuis trois ans agitaient son âme lui apparaissaient-elles comme des crimes.
Enfin, lorsque tous les trois, ils eurent retrouvé un peu de calme, Charles et Colombe s'assirent auprès de Jean-Baptiste, et ce fut celui-ci qui raconta sa triste histoire.
Six mois après le départ de Charles, Pierre Brossier était mort, et il semblait que ce premier malheur eût ouvert la porte à tous les autres.
Le fief de Limeux qui constituait toute la fortune de Colombe avait été revendiqué
par le seigneur dont il relevait, en s'ap-
piiyant sur une ancienne constitution viagère.
Les titres de Pierre Brossier n'étaient pas en
^ règle; mais, attaqué sur le terrain de la chi-
(t/'^Jj cane, le conseiller au 'présidial /avait accepté
' la lutte avec ces mêmes dédains que l'homme
d'épée aurait eus pour lui s'il s'était agi de
combattre en champ clos. Il avait plaidé ,
mais contre toutes ses présomptions il avait
perdu son procès, et non-seulement il avait
été dépouillé du fief de Limeux, mais il avait
fallu vendre la petite maison de la place pour
payer les frais mis à sa charge.
Pierre Brossier ne put survivre à d'aussi cruelles déceptions. Quelque temps après sa mort, la faillite d'un de ses amis, marchand J', f^J de toiles à Amiens, à qui Charles /4vait confié / de l'argent, réduisit le patrimoine de ce dernier à un seul domaine dont le revenu était à peine suffisant pour le faire vivre.
Sous l'impression de ces infortunes, reparurent d'anciens accidents nerveux qui avaient affligé son enfance, mais dont il se croyait guéri. Un jour que sa femme, en sortant, l'avait
laissé au coin du feu, il fut pris d'un terrible accès d'épilepsie; il tomba de sa chaise dans le foyer, et si malheureusement que, lorsque la servante accourue au bruit le releva, nonseulement son visage était couvert des horribles brûlures dont on voyait les traces, mais ces brûlures avaient encore anéanti les organes de la vue : il était aveugle.
C'était alors qu'ayant vendu sa charge , il s'était réfugié avec sa femme dans cette petite maison du faubourg.
En terminant son lamentable récit Jean- Baptiste exalta avec une vive émotion, la tendresse et le dévouement de Colombe, aux soins de laquelle il devait, disait-il, d'avoir survécu.
Charles regarda la jeune femme: elle avait pâli, elle évitait de lever les yeux, et il crut s'apercevoir que sa main qui promenait l'aiguille dans une broderie tremblait légèrement.
Il s'approcha d'elle et d'une voix qu'il s'efforçait d'affermir :
— Sœur, lui dit-il en appuyant sur ce mot,
252 CHAKLKS SANSOiN DE LONGVAL
voulez-vous que désormais nous soyons deux à veiller sur lui?
Un sourire d'orgueil passa sur les lèvres de Colombe.
— Je n'attendais pas moins de vous , mon frère, répondit-elle , et c'est parce que je désirais qu'il en fût ainsi que je vous ai appelé.
Tous deux croyaient évidemment qu'il suffisait de deux noms échangés pour effacer toute trace du sentiment qui, pendant si longtemps, avait sans partage régné sur leurs cœurs.
Charles renonça donc à sa carrière. Il apporta dans la maison le revenu de son fief de Longval; il y fit rentrer ainsi une aisance dont le pauvre infirme avait si grand besoin. Dans les soins à donner à son frère, il luttait de zèle avec Colombe, et ses causeries, les récits de ses voyages ne contribuaient pas peu à adoucir l'affreuse monotonie de l'existence de l'aveugle.
Ce dévouement pénétrait Jean- Baptiste d'une reconnaissance qu'il ne laissait jamais échapper l'occasion de témoigner. Lorsqu'il était seul avec sa femme, le noble caractère,
l'élévation des sentiments de son Charles devenaient le texte de sa conversation ; lorsqu'il se trouvait seul avec celui-ci, il se plaisait à comparer Colombe aux anges du bon Dieu.
Pierre Brossier n'avait probablement point instruit Jean-Baptiste des causes réelles du départ de Charles, ou, s'il lui en avait parlé, r ex-conseiller qui partageait les façons de voir de son tuteur, ne se doutait pas que cet enfantillage eût eu des suites, car sans cesse priant Charles de distraire 'Colombe en la conduisant à la promenade ou de l'accompagner aux offices, il provoquait toutes les occasions qui devaient les rapprocher l'un de l'autre.
Colombe , de son côté , était assez chaste pour ne pas soupçonner le danger auquel elle s'exposait. Loin de fuir ces dangereux tête-àtête, elle ne semblait jamais plus heureuse que lorsqu'elle sortait seule avec son beaufrère.
Cependant, elle ne tarda point à s'aperce voir que l' ex-marin devenait triste et rêveur. Elle s'en alarma, elle en parla à son mari.
Jean-Baptiste poussa im gros soupir. Avec
2n4 CHARLES SANSON DE LONG VAL
cet égoïsme inhérent à toutes les souffrances liumaines, il se préoccupait avant tout de ce qui intéressait sa santé. La présence de Charles avait tellement amélioré son état, qu'il n'envisageait pas sans terreur la pensée d'un nouveau départ. Il répondit qu'il n'était point extraordinaire qu'un jeune officier, habitué à courir le monde, s'ennuyât dans la plus triste maison d'une triste petite ville ; qu'elle devait faire tout ce qui dépendrait d'elle pour que cet ennui ne le déterminât pas à les quitter.
Le soir même, Colombe proposa une petite excursion dans la campagne à son beaufrère; Jean-Baptiste, dont la matinée avait été mauvaise, prétexta le besoin de sommeil, et réunit ses instances à celles de sa femme.
Ils prirent le chemin par lequel Charles était arrivé, et suivirent ensuite un étroit sentier, encaissé entre deux murailles d'épis.
Il était cette heure douteuse et charmante où le soleil, abaissé sur l'horizon, envoie à la terre, comme im baiser d'adieu, le plus chaud et le plus éclatant de ses rayons; l'horizon s'empourprait de ses feux. La brise de mer
soulevait les moissons en. nappes fauves et les faisait doucement onduler. Les oiseaux se taisaient dans les sillons, et le cri monotone de la cigale troublait seul la majestueuse solennité de ce silence.
Charles et Colombe marchaient côte à côte. Le bras de la jeune femme reposait sur le bras de son ami; avec un innocent abandon, elle appuyait sa tête sur l'épaule de son compagnon, et ses longs cheveux bouclés, tourmentés par le vent, venaient caresser le visage de celui-ci de leurs mèches soyeuses.
Colombe paraissait aussi calme que la nature qui les entourait, à cette heure où commençait pour elle le repos. Elle ne paraissait songer qu'à dissiper les nuages amoncelés sur le front de son frère, et pour y parvenir elle n'avait trouvé rien de mieux que de lui rappeler les scènes les plus aimables de leur tendresse enfantine.
Mais Charles devenait de plus en plus sombre, son agitation devenait étrange. Tantôt il marchait rapidement comme s'il eût voulu entraîner sa compagne dans une solitude plus
grande encore que celle dans laquelle ils se
trouvaient ; tantôt il s'arrêtait : il semblait
vouloir retourner en arrière, et Colombe le sentait frissonner.
— Cliarles, lui dit celle-ci, est-il vrai^ comme le prétend Jean-Baptiste que tu regrettes ta vie d'aventures?
Charles ne répondit pas.
— Charles, reprit-elle, n'es-tu donc plus heureux entre le frère qui t'est si cher et la sœur. . .
Ce dernier mot expira sur les lèvres de Colombe j elle n'osait continuer; Charles demeurait toujours silencieux.
Un pressentiment de ce qui devait se passer dans l'âme du compagnon de son enfance traversa tout à coup l'esprit de Colombe : elle tressaillit comme si elle se fût éveillée d'un songe.
— Charles, Charles, murmura-t-elle d'une voix haletante d'émotion, Dieu a voulu que nous restions à jamais frère et sœur. Respectons sa volonté, ami, et n'ayons pas un soupir de regret pour les rêves de notre enfance.
CHARLES BANSON DE LONQVAL 1>57
La sainte affeciion qui nous unit ne sauraitelle donc suffire au bonheur ; voudrais-tu te montrer ingrat envers la Providence, qui a permis que je puisse encore t' aimer sans crime ?
En parlant ainsi, Colombe avait relevé la tète pour présenter son front à son compagnon. Celui-ci s'était penché vers elle; mais, au lieu du front de la jeune femme, ce furent les lèvres de celle-ci que sa bouche rencontra.
Pendant une seconde ils restèrent abîmés dans une extase qui leur faisait oublier et le ciel et la terre.
Mais Charles revint à lui. Il leva le poing vers la voûte céleste, il proféra un blasphème, et s'enfuit éperdu à travers champs.
Colombe rentra seule à la maison.
Le surlendemain, Jean-Baptiste reçut une lettre de son frère qui lui annonçait sa résolution de quitter Abbeville, et le priait de lui pardonner s'il n'avait pas eu le courage de lui apprendre sa détermination de vive voix.
Quelque temps après, il acheta une lieutenance au régiment de la Boissière.
Il n'avait pas voulu reprendre la mer : il
comprenait que si le devoir exigeait qu'il s'éloignât, il ne lui commandait pas moins de voilier sur les êtres chéris dont il restait le seul appui.
Jean-Baptiste accusa son frère d'ingratitude. Quant à Colombe, jamais, depuis cette époque, on ne la vit sourire.
En l'année 1662, la \Tille de Dieppe ne soupçonnait guère la transformation que l'hygiène et la thérapeutique modernes, secondées par les prédilections et le patronage d'une auguste princesse, lui ménageaient dans ravenir.
C'était une cité exclusivement commerçante.
Ses hardis matelots avaient livré son pa-
200 L'HOROSCOPB
villon aux brisevS de toutes les mers, ses pêcheurs le disputaient en activité aux pêcheurs de Saint-Malo , ses corsaires luttaient d'audace avec les corsaires de Bayonne, cette mère patrie de la flibuste; Dieppe avait conquis la célébrité, mais l'élégance n'entrait certainement pas dans sa renommée.
Dans ses ruelles étroites, sombres, garnies de deux rangs de maisons à toits aigus, dont le premier étage surplombait le pavé ou plutôt le caillou du roi, on ne respirait alors que les senteurs pénétrantes du goudron, que l'odeur acre et quelque peu nauséabonde du poisson salé, on ne rencontrait que quelques bourgeois affairés, des ouvriers des corporations maritimes, des matelots, et de loin en loin une belle Dieppoise, portant sur sa tête une corbeille pleine du butin de la nuit, que soutenaient deux bras blancs arrondis comme les anses d'une amphore d'albâtre et qui semblait chargée de jeter un peu de lumière dans ce tableau.
Nécessairement, à cette époque, les hôtelleries de la ville de Dieppe, étaient loin de res-
sembler aux luxueux palais, aujourd'hui chargés de ménager une confortable hospitalité aux étrangers qui viennent chercher la santé dans les eaux bienfaisantes de sa plage.
U Ancre dérapée, l'auberge la plus célèbre de la cité , participait à cette physionomie utilitaire et modeste de la ville.
Elle était située à l'angle que font les rues de la Poissonnerie et de l'Épée en se croisant.
Un jeune pin fiché horizontalement dans la muraille , une grossière enseigne représentant une ancre suspendue aux flancs d'un navire, rannonçaient de loin au voyageur. Elle s'ouvrait sous un porche soutenue par de grossières colonnes, épaves de quelque naufrage et qui formaient une espèce d'auvent où les marins en relâche cherchaient ordinairement un refuge contre la pluie. Un large couloir conduisait à la fois au rez-de-chaussée et dans une cour intérieure. A droite se trouvait la vaste cuisine, à gauche une salle commune. Un escalier extérieur conduisait de la cour aux chambres du premier étage, qui toutes avaient leurs entrées sur une galerie quadrangulaire
et découverte, tournant autour du bâtiment.
Cette construction était d'une apparence primitive ; elle ne faisait pas plus d'honneur aux ouvriers qui en avaient taillé les charpentes et aligné les pierres, qu'à l'architecte qui en avait distribué les aménagements, et cependant V Ancre dérapée possédait le privilège d'héberger non-seulement les capitaines marins, mais les seigneurs des environs et les officiers du régiment de la Boissière, qui tenait alors garnison à Dieppe.
Un soir du mois de février de cette année 1662, la grande salle de VÂ?icre dérapée retentissait de refrains et d'éclats de rire, mêlés au cliquetis des verres entrechoqués.
Il était tard et le tapage était si grand, que maint Dieppois attardé et regagnant son logis, précédé d'une servante portant le fallot traditionnel, [levait le nez, en passant, vers l'étroite fenêtre qui flamboyait dans l'obscurité comme un soupirail de l'enfer. Au vacarme qui faisait vibrer les carreaux dans leurs losanges de plomb, il supposait que tous les mauvais sujets de la ville se trouvaient ce soir
LHOROSCOPE 2(>.'{
là réunis à V Ancre déra2)ée, et il doublait le pas, non sans avoir envoyé mentalement les perturbateurs du repos public à tous les diables, avec la cbaritable indulgence de l'homme pour des plaisirs qu'il no partage pas.
Ce sera dans cette salle que je demanderai à mes lecteurs, la permission de les conduire.
Les hôtes de maître Baudrillart propriétaire et cuisinier de V Ancre dércq^ée^ se trouvaient en réalité bien moins nombreux que ne le supp osait l'imagination des passants.
Il n'y avait pas plus de trois convives autour de la longue table de chêne aux pieds tournés en spirales, qui constituait le meuble principal de la vaste pièce. Il est vrai que cette table était chargée d'un tel amas de victuailles , d'une si jolie collection de flacons de toutes les formes et de toutes les dimensions, qu'il devenait probable qu'ayant bu et mangé comme slls eussent été six , les trois hôtes de maître Baudrillart pouvaient s'arroger le droit de faire du bruit comme douze.
Aux trois épées suspendues à quelques clous des murailles , aussi bien qu'aux costumes des
•^1 L'HOROSCOPK
propriétaires de ces épées, il devenait évident qu'ils appartenaient lous les trois aux catégories d'habitués illustres que j'énumérais tout à llheure.
Deux de ces individus étaient jeunes; le troisième touchait à cet âge où , à défaut de la raison, la santé commande la sagesse, et cependant, s'il fallait se fier aux apparences, c'était lui qui était le boute-en-train du trio.
C'était un homme qui avait dépassé la quarantaine; il était grand, maigre, osseux. Sa physionomie accentuée, presque anguleuse, témoignait de son origine méridionale aussi bien que le nom de chevalier de Blignac que lui donnaient ses compagnons. Toutes les convoitises, toutes les audaces du gascon se traduisaient sur cette physionomie. Ses yeux , profondément encaissés dans leurs orbites, mais singulièrement vifs allaient au-delà de la finesse typique de ses compatriotes , ils exprimaient la ruse et l'astuce. Le caractère principal de ce visage était l'étrange dissonnance que l'on remarquait entre ses parties supérieure et inférieure. Le regard de M. de Blignac s'épanouissait bien
LHOROSCOPE 205
SOUS la double influence de la gaieté et de la boisson, mais il avait beau montrer ses dents courtes, aiguës, comme les dents d'un cbat, il ne parvenait pas à communiquer le sourire à ses lèvres minces dont les extrémités s'abaissaient fortement vers, le menton. Aussi malgré la régularité des lignes , malgré le pli vainqueur d'une moustache dont les pointes eftîlées montaient jusqu'aux sourcils, ce défaut d'harmonie donnait-il une expression assez sinistre à la personne du gentilhomme.
M. de Blignac portait les couleurs du régiment de la Boissière.
Le second des convives n'avait pas plus de vingt ans. Il était vêtu avec une grande recherche. L'étoffe et la coupe de ses habits , la profusion de rubans dont ils étaient chamarrés constituaient une élégance que l'on rencontrait très-rarement loin de la cour.
Sous ces dehors de petit-maître, ce jeune homme conservait tout l'entrain, tout le naïf abandon de la jeunesse. Son langage, ses manières étaient dépourvues de la prétentieuse afféterie des raffinés de la mode de ce temps-
■2m l/HOROSCOPK
là. Sa physionomie restait simple dans la tra^ duction de tous ses sentiments. Il jouissait de plaisirs, peut-être nouveaux pour lui, avec l'emportement de son âge; plus échauffé encore par le bruit que par le vin qu'il avait bu, il luttait avec M. de Blignac de cris, de rires , de quolibets ; il répétait avec enthousiasme tous les refrains qu'entonnait le vieux soudard, et il suffisait de les observer pendant un instant pour se convaincre que ces messieurs étaient pour plus de leur part dans le vacarme qui avait scandalisé les vertueux bourgeois de la ville de Dieppe.
Le troisième compagnon ne semblait pas être d'une humeur aussi démonstrative que les deux premiers.
C'était un homme de vingt-cinq à trente ans , à la physionomie mâle et sévère. Avant de remarquer la beauté caractéristique de ses traits, on s'était déjà étonné de la nuance de mélancolie que conservait son visage au milieu des joies les plus bruyantes, on s'était demandé quels chagrins, quelles douleurs prématurées avaient sillonné son jeune front de tant de rides. Comme
M. de Blignac, il faisait partie du régiment de la Boissière. Sa stature ne le cédait en rien à celle de son collègue ; mais cette stature avait les proportions de force qui manquaient à ce dernier; dans la largeur des épaules, dans la profondeur de la poitrine, dans ce que l'on apercevait des développements musculaires du jeune officier, aussi bien qu'à la chevelure d'un blond cendré qui tombait des deux côtés de sa tête, aussi bien que dans les transparances nacrées de son teint, on reconnaissait les signes indélébiles que les races du Nord ont transmis à leurs descendants.
Bien qu'il fit honneur à toutes les rasades que lui versait M. de Blignac, qui s'était attribué le rôle d'échanson, il avait conservé tout son sang-froid, et sa gaité était loin d'atteindre les proportions démonstratives qu'elle affectait cbez le plus vieux et chez le plus jeune de ses deux camarades de table. S'il lui arrivait de sourire, c'était aux élans de la joyeuse ivresse de l'adolescent, c'était en contemplant le charmant visage de celui-ci empourpré par la fièvre du plaisir ; alors il quittait la table et
aOH L'HOROSCOPE
il l'embrassait avec une tendresse que l'on trouverait étrange aujourd'hui, mais qu'autorisaient les habitudes de l'époque.
M. de Blignac venait de déboucher une nouvelle bouteille; il remplit son verre, il fit chatoyer le rubis dans sa prison de cristal, en l'élevant et en l'abaissant devant les lumières, puis il commença à le déguster dans la méditation extatique d'un connaisseur.
L'officier blond que la verveuse loquacité de son collègue semblait impatienter depuis quelques instants, mit à profit le répit que lui faisaient ces graves préoccupations, il se pencha vers le jeune homme :
— Ainsi, Paul, lui dit-il, ce sera dans un an seulement que tu retourneras à la Nouvelle- France ?
— Oui, répondit celui qu'il venait de nommer Paul, et cette année tout entière, je la passerai près de toi , mon bon Charles.
— Elle nous semblera bien courte, mais elle paraîtra bien longue à ta mère, cher enfant.
— Décidément le bonheur rend égoïste, Charles : mon cœur est si plein de cette pensée,
L'HOROSCOPE -im
que je suis enfin dans ma patrie, dans la vraie, dans la seule qu'on puisse aimer, je suis si heureux de te revoir, que je ne songe pas comme je le devrais, à la mère qui là-bas pleure et gémit sur mon absence.
— Pauvre tante !
— Si nécessaire que fût ce voyage , si graves que fussent les intérêts qui le commandaient, elle a longtemps résisté à mes instances. Dieu sait cependant si elles étaient vives , Charles , car dans les solitudes ou nous vivons, le beau pays que j'avais quitté si jeune m' apparaissait comme un ^Paradis, et j'avais peur de mourir avant de l'avoir revu.
— Tu es trop jeune, tu es|trop étourdi pour comprendre les angoisses qui déchiraient son cœur, mon cher Paul. De toutes les affections qui l'ont entourée, la tienne n'est-elle pas la seule qui lui reste? Ah si j'avais une mère à aimer, rien au monde ne me déciderait à me séparer d'elle. Lorsqu'on se quitte sur^cette terre, saiton jamais si on se retrouvera?...
Une vive émotion se peignit sur le visage de l'adolescent, mais M. de Blignac ne lui
210 L'HOROSCOPB
donna pas le temps de répondre à son interlocuteur.
Cet entretien avait déjà excité l'impatience du digne gentilhomme.
Plusieurs fois il avait fait claquer sa langue contre son palais , autant pour rappeler les convives à l'ordre que pour confirmer l'expérimentation à laquelle il venait de se livrer ; enfin, n'y tenant plus, il s'écria :
— Par la mordieu, mes jeunes amis, il me semble que si vous avez une année à passer ensemble, le temps ne saurait vous manquer pour échanger vos petites confidences, et vous me permettrez de vous faire observer qu'il est malséant, après avoir réclamé l'honneur de ma compagnie, de me laisser dans mon coin avec la physionomie d'une bouteille dont on a extrait tout le jus. C'est à vous que s'adresse ce reproche , lieutenant de Longval , car votre cousin, M. Bertaut, n'oublierait certes pas les égards que l'on se doit entre gentilshommes.
L'officier que M. de Blignac venait de nommer de Longval et de qualifier du titre de lieutenant, haussa les épaules.
— Permettez-moi à mon tour , mon cher deBlignac, dit-il, de rétalDlir l'intégrité de nos situations respectives : il y a quinze jours, M. Paul Bertaut, mon cousin, arrivait d'Amérique, et sans prendre plus que le temps de m'embrasser, il repartait le soir même pour Paris, où il avait à remettre à M. de Mazarin les dépêches du gouverneur du Canada. Aujourd'hui nous sortions vous et moi de la citadelle, lorsque ce même M. Bertaut , descendant de cheval pour tomber dans mes bras, me proposa de venir partager le souper qui l'attendait a l'Ancre dérapée; autant qu'il m'en soutient, ce fut vous , mon cher chevalier , qui sollicitâtes l'honneur d'être des nôtres. Il était cependant assez naturel de supposer qu'après une longue séparation nous désirions être seuls. Vous avez pensé autrement , nous ne nous en plaignons pas, mais au moins n'accusez que vous même des incom'énients de votre position.
Un éclair de colère passa dans les yeux du gascon; d'im geste violent il saisit son verre, mais presque aussitôt et avec une promptitude
are L'HOROSCOPE
qui révélait sous des dehors frivoles, presque grotesques, une certaine puissance de volonté, il réprima l'expression menaçante de sa physionomie, et sa main modifia la résolution commencée, en portant le gobelet à ses lèvres. Il le vida d'un trait, le reposa sur la table, et il reprit avec la bonhommie railleuse qui lui était familière :
— Et voilà comme on reconnaît les meilleurs sentiments. Sous l'impression de ma profonde amitié pour vous, mon cher de Longval ,^ sous l'influence de la sympathie extraordinaire que, sans le connaître, j'éprouve pour votre jeune cousin, réfléchissant que votre âge, votre inexpérience en la matière, vous prédestinaient à devenir les victimes des maléfices de l'horrible empoisonneur qui a nom Baudrillart, je vous ai demandé la permission de me charger de votre menu, et voici que vous vous plaisez à travestir mes charitables intentions? Par le sang du Christ, lieutenant, n'était notre vieille camaraderie!...
Paul Bertaut se hâta de prendre la parole :
— Vous avez raison, M. deBlignac, s'écria-
t-il , et je me considère si humblement comme votre obligé que si vous ne trouvez rien d'indiscret à ma requête, je compte solliciter votre toute puissante intervention dans les relations que pendant un an j'aurai nécessairement avec le Baudrillart dont il y a tant à se méfier.
L'officier blond fronça le sourcil , mais à cette proposition , le visage du gentilhomme gascon s'épanouit, et il parvint à élargir sa bouche dans une espèce de rictus assez disgracieux.
— N'en déplaise à mon cousin Charles, reprit l'adolescent, j'ajouterai encore , M. le chevalier , que vous êtes intervenu fort à propos. Il était en veine d'humeur sombre et parfaitement en train de me gâter la plus agréable soirée de mon existence.
— Paul!...
— Morbleu! cousin, on voit bien que tu n'arrives pas comme moi du pays des sauvages. Tn ne comprends rien au bonheur d'entendre chanter, jurer, sacrer en français. Depuis quinze jours je suis comme un fou. — En descendant de la barque qui me portait à terre, j'ai sauté îiu col de la première femme que j'ai rencon-
'Sli L'HOROSCOPK
trée, et je l'avais embrassée trois fois, lorsque je me suis aperçu qu'elle était vielle et laide. Charles de Longval, devant cet enthousiasme, ne put s'empêcher de dérider son visage.
— Vous n'avez pas de chance, cher monsieur Bertaut , dit le baron de Blignac ; cordieu , les jolies filles ne sont pas rares dans la bonne ville de Dieppe.
— Vous en parlez, M. le baron, en homme qui compte de nombreuses victimes parmi elles! A vos amours, M. de Blignac!
M. de Blignac heurta son verre contre le verre de l'amphitryon avec un entrain qui démontrait qu'il ne trouvait à ce toast rien d'insolite.
— Bon, dit l'officier blond à son cousin, si tu mets ce cher de Blignac sur le chapitre de ses conquêtes , il va chercher à nous persuader qu'il est Cupidon déguisé en vieil officier pour échapper à l'embarras des bonnes fortunes!
— Si vous demandiez aux pères et aux maris du faubourg du PoUet, mon cher de Longval, il vous apprendraient que ce que vous
appelez un vieil officier est autrement redoutable que certains jeunes gens qui colorent leurs insuccès sous les dehors d'une indifférence à laquelle personne n'est pris.
Un amer sourire glissa sur les lévites de celui auquel M. de Blignac s'adressait.
— Pouali! votre faubourg de'PoUet, s'écria l'adolescent; à ce seul mot je sens une odeur de poisson qui me monte à la gorge et qui m'étrangle. Vrai dieu, M. le baron, j'eusse assigné un tout autre rang à vos belles amies. — Parlez-moi des dames de la cour, si nobles, si distinguées, si cliarmantes, avec leurs cols de cygnes, leurs bras d'ivoire qui sortent de flots de dentelles, avec leurs tailles souples et sveltes emprisonnées dans le satin et le velours. Ah je comprends qu'on affronte la damnation éternelle pour ces beautés dont les fiers regards ne semblent consentir qu'à regret à s'abaisser sur de simples mortels comme nous. Je n'ai fait que les entrevoir, mais je n'ai pas cessé d'en rêver.
— Vive dieu, dit M. de Blignac qui avait approuvé du geste, vous êtes un gentil com-
îi7<* L'HOROSCOPE
père. Pourquoi diable, avec tant de dispositions, ne demandez-vous pas à M. de Mazarin une cornette dans le régiment de la Boissière? Avant un an^ si ce huitième sage de la Grèce dont vous êtes le cousin nous faisait la grâce de ne •pas traverser mes leçons, j'aurais fait de vous un gentilhomme accompli. . .
— Merci pour vos charitables intentions, mon cher de Blignac, mais mon cousin est déjà au service.
— Au service? Vous m'assuriez, l'autre jour, que M. Bertaut voyageait à vsa fantaisie, sur un navire qui ne relevait que de sa volonté.
— Il est , continua le lieutenant , au service d'un souverain, qui ne commet jamais d'injustice, qui oncques ne s'est montré ingrat , et qui récompense ceux qui se dévouent à ses intérêts dans la juste proportion de leur zèle et de leur mérite.
M. de Blignac poussa un soupir qui signifiait probablement qu'il était loin d'avoir rencontré un maître semblable dans sa carrière.
— Comment nommez- vous ce phénix des rois? demanda-t-il.
— Il s'appelle Coffre-Fort.
A ce mot, les yeux du gentilhomme gascon roulèrent dans leurs orbites et jetèrent des étincelles.
— Je ne vous comprends pas, murmura-t-il.
— Je vais, dit le ieune homme, vous expliquer l'énigme sous laquelle Charles vous expose ma situation. Mon père était un des chefs de la puissante association que l'on nomme la Société de la Nouvelle-France et qui exploite les productions du Canada. Ce père, je l'ai malheureusement perdu et naturellement j'ai recueilli avec l'immense fortune qu'il avait acquise, une position qui me permettra de la doubler encore.
M. de Blignac était devenu tout rêveur.
— Mordieu, dit-t-il, d'une voix vibrante, et cette société, n'y a-t-il donc pas moyen à
n homme de bonne volonté d'arriver à en faire partie?
Ce visage bistré, que la cupidité empourprait d'une teinte chaude, rayonnait comme une casserole de cuivre rouge, et révélait si crûment l'avidité que ces détails avaient
éveillé dans son âme, que Paul Bertaut et son cousin partirent en même temps d'un éclat de rire.
M. de Blignac se mordit les lèvres, et il reprit avec une indifférence affectée :
— Au fait, cette exploitation de la -Nouvelle- France, dont vous parliez tout à l'heure, constitue le commerce, et un gentilliomme ne saurait commercer sans déroger. Nous ne sommes pas Bretons , nous autres.
— ^Bast , mon pauvre de Blignac, dit Charles de Longval, les trois "besants en champ d'azur qui sont vos armes, ressemblent aux merlettes qui figurent sur mon écusson, elles ont grand besoin d'être dorées pour reprendre quelque lustre.
— Et au fait, dit le gascon, avec une assurance indiquant que, malgré l'objection qu'il venait de se poser à lui-même , il était loin de considérer l'affaire comme impossible, pourquoi ne partiriez-vous pas avec nous, lieutenant ?
— Moi, c'est différent , répondit l'officier, dont la physionomie redevint sombre, je trame
à mon pied un boulet qui m'empêcherait d'enjamlier la muraille du navire.
— Allons 1 s'écria Paul, voici Charles qui va nous entonner un de ses defrofundis. — Pour la première fois, je vous prends en faute, monsieur de Blignac, nous manquons de vin 1
— BaudrUlart ! hoîà ! Baudrillart ! hurla le gentilhomme gascon, avec une spontanéité qui prouvait sa contrition. Hôtelier maudit ! Triple drôle, viendras-tu çà, lors qu'on t'appelle?...
Le chevali er de Blignac n'avait point achevé, que le Baudrillart demandé se montrait à la porte , dans une attitude humble et soumise , démontrant péremptoirement que le vieil officier n'avait pas vanté à tort l'influence qu'il exerçait sur l'hôtelier.
— Baudrillart, approche et salue, continua M. de Blignac; tu as en ce moment l'honneur de posséder dans ta maison un jeune seigneur, plus illustre à lui tout seul que tous les hobereaux de la vicomte , car il est assez riche pour acheter toutes leurs gentilhommeries, si bon lui semble. De plus , il est mon ami. Fais en sorte qu'il trouve chez toi les égards dus à
sa qualité; lorsqu'il te demandera du vin, tâches de ne pas lui servir de la piquette , ou sans cela j'enverrai les drôles qui balancent si agréablement un homme sur la couverture, te rendre une visite.
Baudrillart s'inclina avec une expression respectueuse, dictée tout autant par les détails qu'il venait de recevoir sur la fortune de son hôte , que par les menaces de M. de Blignac.
— Et maintenant , ajouta encore ce dernier, apporte-nous quelques flacons d'un nectar supérieur à celui que tu nous a servi.
— Mais, balbutia l'hôtelier, je prendrai la liberté de faire remarquer à M. le baron que ce que j'ai offert à son honorable compagnie, était ce que je possédais de meilleur et...
— Pas d'observation, le jVin doit marcher comme la gaîté, crescendo, ainsi que disent nos voisins les Italiens. Du vin et des cartes.
— Des cartes , pourquoi donc ? demanda M. Charles de Longval.
— Finir une soirée comme celle-là, sans un tour de lansquenet, mais nous serions déshonorés, mon cher ; et pour un homme qui a eu
tour à tour l'iionneur d'appartenir au corps des enseignes des vaisseaux de Sa Majesté, et îm régiment de la Boissière, je ne vous comprends guère.
— Comme il vous plaira, mon cher de Blignac, répondit le lieutenant; mais un lansquenet à deux, je crois que ce sera un peu tiède.
— A deux?
— Vous avez oublié que je ne joue jamais, mon cher chevalier.
— ■ C'est vrai, mordieu ! votre boulet sans doute ! Que le diable vous emporte, vous avez manqué votre vocation, mon ami , un froc vous irait mieux que la casaque.
— Peut-être l'endosserai-je un jour pour vous plaire, chevalier; mais cette perspective ne vous donnera pas un tiers pour votre lansquenet.
— Maugrebleu ! il faudra bien que je le découvre. Eh ! Baudrillart, tu dois posséder dans ton auberge un voyageur possesseur de quel- ([ues pistoles à échanger contre les nôtres , va le quérir, et, s'il se plaint d'avoir été réveillé,
^2 L'HOliOSCOPR
tu mettras son ennui sur ta note ; mon illustre ami M. Bertaut ne marcliande jamais.
Maître Baudrillarl hésitait.
En ce moment des coups violents ébranlèrent la porte de l'auberge.
— Mordieu! reprit le chevalier de BlignaC; le hasard est plus intelligent que toi, Baudrillart, car voici qu'il nous envoie celui qui nous est nécessaire. Va au devant du voyageur qui t'arrive, et, quel qu'il soit, introduisle auprès de nous.
L'aubergiste obéit et quelques instants après un homme, drapé jusqu'aux yeux dans un grand manteau de drap rougeâtre, s'arrêta sur le seuil de la salle.
En apercevant les trois gentilshommes il hésitait à aller plus loin.
Mais M. de Blignac lui désignait d'un geste si gracieux les plats qui étaient demeurés sur la table, et le feu qui flambait joyeusement dans la large cheminée, que l'étranger se décida à pénétrer dans la pièce, et s'approcha du foyer en s'inclinant profondément devant ceux qui lui en faisaient si cordialement les honneurs.
L^HOROSCOPE 2m
Il se débarrassa de son balandras, trempé de pluie, et le gascon, qui ne perdait pas son temps à établir le signalement du nouveau venu, remarqua tout de suite qu'il portait à sa ceinture, à côté d'une rapière de formidable apparence, une bourse de cuir agréablement rebondie et dont, à chaque mouvement de son propriétaire, sortait une musique argentine des plus agréables à entendre.
M. de Blignac cligna amoureusement ses paupières, comme le fait un chat qui sent une souris sous chacune de ses pattes.
L'étranger était presque un \ieillard.
Sa barbe qu'il portait longue, ses cheveux crépus, taillés ras, et accusant les cinq pointes d'im front peu élevé mais fortement développé dans sa largeur, étaient de cette nuance grisâtre à laquelle le jeu des lumières donne parfois des reflets métalliques.
Sa stature était médiocre. Le léger embonpoint auquel les hommes de cinquante ans échappent si rarement commençait à en épaissir les contours; cependant, aux puissantes attaches de son cou, à l'ampleur des épaules et de
2M L'HOROSCOPB
la poitrine, à la vivacité de sa démarche, à l;i fermeté avec laquelle ses jambes musculeuses s'appuyaient sur le sol , on apercevait qu'il avait conservé toute la vigueur de la jeunesse.
Son costume se rapprochait beaucoup de celui d'un soldat : il consistait en un pourpoint de drap d'un rouge sombre sur lequel était passée une casaque de buffle sans manches et qui lui couvrait la poitrine. Un haut de chausses de la même étoife que le pourpoint se perdait dans une paire de ces jambières de cuir, s' ouvrant sur le côté, couvrant la jambe depuis le genou jusqu'au soulier, et par lesquelles, les Normands d'aujourd'hui remplacent encore les bottes de cheval.
L'attitude de l'étranger dénotait un embarras (j[ui formait un singulier contraste avec la ruesse presque sauvage de sa physionomie.
Debout devant l'àtre, il réchauffait ses larges mains, et ses regards demeuraient fixes et baissés, comme si le jeu fantasque des ardentes spirales, ou le crépitement des branches se tordant dans le brasier, eussent absorbé toute son attention.
Une ou deux fois seulement il avait levé las yeux, et Paul Bertaut avait été frappé de leur expression farouche.
Bien que le visage de l'étranger fût calme, ses yeux étincelaient sous leurs épais et grisonnants sourcils ; ils jetaient des éclairs semblables à" ceux de la lame d'une épée qui siffle dans l'air avant de s'abattre,^ et, comme le fer, ils avaient quelque chose d'aigu qui entrait dans les chairs et pénétrait jusqu'au cœur.
Sans se rendre compte de leurs impressions, les deux jeunes gens éprouvaient, en face de cet homme, un malaise indéfinissable; ils le considéraient avec une curiosité qui ressemblait à de la stupeur.
Seul, le ohevalier de Blignac n'avait point perdu de son entrain : il dressait un couvert, û alignait les bouteilles, il corrigeait l'harmonie ([uelque peu compromise des plats entamés avec une dextérité dont maître Baudrillart eut été certainement jaloux.
Le voyageur fut cependant le premier à rompre le silence.
28<) LHOllOSCOPE
Il parut faire un effort sur lui-même, et, s' adressant aux trois compagnons :
— Après vous avoir remercié de votre courtoisie, messieurs, il me reste à apprendre ce que vous attendez de moi.
En ce moment, le gascon avait placé un escabeau devant la table et il considérait les dispositions gastronomiques qui étaient son œuvre, avec une orgueilleuse satisfaction.
— Que vous vous asseyez à cette place, répondit-il, le dos au feu et votre droite appuyée à ce bataillon de bouteilles qui sera la réserve ; puis, que vous élargissiez la brèche de ce pâté, que vous lui donniez l'assaut; après quoi, il vous restera encore à balayer l'armée de secours représentée par ce turbot au coulis de crevettes. Faites jouer votre artillerie, continua M. de Blignac en vidant un flacon entier dans le plus grand gobelet qu'il put trouver; les munitions ne vous manqueront pas.
— C'est trop d'honneur pour un homme de ma sorte , messieurs , quelle que soit ma condition, répliqua l'étranger. Mais si je ne suis pas un gentilhomme comme vous, j'ai cepen-
dant rhabitude de n'accepter que ce que je puis rendre.
— Eh bien, mordioux! quoi de plus simple et de plus facile à arranger, dit le Gascon, vous soupez ce soir à nos dépens et demain nous dînerons aux vôtres I
— Non, non, mon gentilhomme, répondit l'inconnu d'une voix sombre et railleuse; jamais je n'oserais engager des gens de votre qualité à franchir le seuil de mon humble demeure.
— ; Allons donc ! vous vous supposez en compagnie de quelques gentillâtres entichés de leur noblesse, qui croiraient déroger en touchant de leur verre le verre d'un bon compagnon. Il n'en est rien. Peu nous importe la tasse pourvu qu'elle soit grande, et si nous aimons que le vin ne date pas d'hier, c'est seulement parce que l'antiquité de son origine ajoute singulièrement à ses mérites. Buvez et mangez, mon cher monsieur, et je vous engage ma foi de gentilhomme, que votre maison, eût-elle pignon sur une des plus désagréables rues de l'enfer, le jour où vous me convierez à voire table, j'irai m'y asseoir.
2^ I/HOHOSCOPE
Paul Bertaut joignit ses instances à celles du gascon; le jeune officier observait toujours l'étranger en silence.
Celui-ci ne se fit pas prier plus longtemps. Il prit place sur l'escabelle, et Fénorme tranche de pâté que M. de Blignac avait placée sur son assiette ne tarda pas à disparaître.
Mais, à la grande surprise du gascon, au lieu de se servir du gobelet aux proportions pantagruéliques que ce dernier avait rempli jusqu'aux bords, l'inconnu étendit le bras, saisit un broc plein d'eau que les convives avaient laissé intact, en versa dans im verre et porta ce verre à ses lèvres.
M. de Blignac était devenu muet et comme paralysé par ce qui se passait sous ses yeux.
— Comment, s'écria-t-il, entre tant de flacons, voilà celui que vous choisissez !
— Pourquoi pas? jamais je ne bois de viii^ Monsieur, répondit simplement l'étranger.
— Vous ne buvez pas de vin! Eh sandis^ j'en veux savoir la raison!
— Que vous importe ? Peul-atre parce qu'il est rouge, dit l'inconnu d'une voix sourde.;^ .
La physionomie de M. de Blignac, en face de la révélation d'une sobriété compromettant les projets qu'il paraissait avoir fondés, exprimait une déconvenue si parfaitement comique, que Paul Bertaut ne put retenir un éclat de rire.
L'étranger crut qu'on se moquait de lui : ses sourcils se froncèrent, et d'un geste rapide comme la pensée, il porta la main à la garde de son épée.
Le jeune officier lui retint le bras, et î^ubitement calmé, l'homme repoussa la lame dans son fourreau. Alors, s'adressant aux trois convives et prenant une attitude respectueuse qui s'accordait aussi peu avec l'expression menaçante de sa physionomie, qu'avec l'accentuation vibrante et saccadée de chacune de ses paroles :
— Pardon, messieurs, leur dit -il, vous êtes de jeunes seigneurs en quête de distractions, je suis im pauvre diable qui ne nourrit pas la prétention de croiser son fer contre le vôtre , même s'il vous plaisait de vous amuser à mes dépens. Cependant j 'a*, dans mon humble con-
ditioii, conservé assez d'orgueil pour découvrir une offense dans chacune de vos plaisanteries. Permettez donc que je revienne à mon inspiral ion première en rentrant dans la, clinmbre qui m'est destinée dans cette auberge.
La douloureuse agitation de l'étranger, la modération avec laquelle s'exprimait sa légitime suscepiil3ilité, touchèrent Paul Bertaut et son cousin.
— Monsieur, dit ce dernier, ce serait à nous à vous présenter, des excuses : je ne voudrais à aucun prix que vous me supposiez le complice d'une étourderie qui choisirait pour victime un homme portant une épée, et qui, s'il n'est pas gentilhomme, a probablement du moins été soldat.
— Une franche explication nous justifiera sur-le-champ, monsieur, ajouta Paul 'gBrtaut : lA la politesse de notre ami M. de Blignac n'était pas aussi désintéressée que vous avez pu le croire; il avait espéré
Le gascon se crut tenu de reprendre la parole.
— C'est-à-dire qu'il espère encore, s'écria-
t-il en mêlant avec vivacité quelques jeux de cartes que l'hôtelier avait déposés sur la table ; oui, monsieur, si j'ai manifesté quelque surprise de votre goût pour une boisson, laquelle, selon moi, rabaisse l'homme au niveau de la brute, je n'en ai pas moins reconnu au grand air par lequel vous avez mis la main à l'arme du gentilhomme que vous n'étiez pas d'extraction aussi vulgaire que vous semblez vouloir nous le persuader, et je reste convaincu que vous allez reconnaître après souper, que d'honnêtes gens ont mieux à faire que de perdre leur temps, à dormir solitaires entre deux draps.
— Effectivement, ils peuvent l'employer à perdre leur argent.
— Ou à gagner celui de leur prochain, repartit M. de Blignac en faisant orgueilleusement résonner quelque monnaie contenue dans la poche de son haut-de-chausses. Vous avez deviné, je ne dissimulerai pas plus longtemps. En vous apercevant je m'étais dit, voici im. galant homme qui ne nous refusera pas, à mon ami M. Bertaut et à moi , de nous tenir quel-
({lies enjeux, et plus je cultive votre connnissance, plus je suis certain de ne pas m'être 1 rompe.
— Vous n'êtes pas perspicace, monsieur le chevalier.
— Un moment, s'écria le gascon qui, sur un mot ambigu, n'était point homme à renoncer à son idée; je liens à vous apprendre, mon bon monsieur, que le guignon qui me poursuit confirme un proverbe que vous connaissez aussi bien que moi. Généralement favorisé par l'amour, le jeu me traite avec une rigueur inouïe. C'est une occasion véritable de fortune que je vous offre en ce moment, et je vous crois trop sensé pour y manquer.
— Effectivement, dit l'inconnu qui depuis quelques instants enveloppait M. de Blignac de son regard si pénétrant, effectivement le luisard ne vous a point favorisé jusqu'ici, quoi- ([ue vous n'ayez jamais eu, je crois, à vous reprocher d'avoir laissé échapper l'occasion de le tenter.
— Qui vous a si bien informé? dit le Gascon. Un sourire étrange glissa sur les lèvres de
L'HOROSCOPE 29î}
son interlocuteur, dont les yeux persistaient à rester fixés sur les siens.
— Monsieur le chevalier, reprit-il, je me suis refusé tout à l'heure à l'honneur que ces messieurs et vous, vouliez me faire, mais je n'en demeure pas moins votre obligé, et pour reconnaître la part que vous avez prise au bienveillant accueil que j'ai reçu de vous et de vos amis, je vous demanderai la permission de vous adresser un humble conseil.
— Ah ! fit M. de Blignac, n'est-ce donc pas assez de refuser le lansquenet que je vous propose, voud riez-vous le remplacer par une homélie ?
— Renoncez au jeu, monsieur le chevalier de Blignac, dit l'étranger d'une voix sourde.
Le gascon éclata de rire.
— Ah! la bonne plaisanterie, s'écria-t-il ; mais je le reconnais, l'invention n'est pas maladroite; c'est la tendre sollicitude que vous éprouvez pour cette sacoche ventrue comme un Génovéfin, qui vous l'inspire. La gravité, le caractère mystérieux de vos recommandations , vous ont semblé un excellent moyen de cou-
•294 LHOROSCOPK
per court au désir que je nourrissais d'entrer en conversation avec elle . Bravo ! mon clier monsieur; mais vous n'y avez pas songé. — Renoncer au jeu, mordieu! un Blignac sourit à sa dernière pistole , et il ne désespère jamais d'en conquérir de nouvelles.
— Je connais trop le cœur humain pour ne point avoir prévu le cas que vous feriez de mes avis; cependant, je vous le répéterai encore, renoncez au jeu, monsieur le chevalier de Blignac.
— Et pourquoi cela? voyons, dit le gascon en s'accoudant sur la tahle et en affectant un iiir joyeux, vous avez soulevé le coin pe votre masque pour nous montrer le nez d'un frère prêcheur, je veux savoir à mon tour si vous n'usurpez point la qualité susdite, et je vous requiers de développer votre exorde.
— N'est-il donc pas vrai , monsieur le chevalier de Blignac, que jusqu'ici le jeu vous a été singulièrement fatal ?
— Après les aveux que je vous faisais tout à l'heure, ce que vous avancez là ne démontrera pas que vous soyez un grand clerc.
— La mort inattendue d'un frère aîné vous avait mis, vous cadet, en possession de l'héritage de vos pères. Monsieur de Blignac, où s'en est allé votre patrimoine?
— Où vont les neiges d'autan , comme a dit Clément Marot, repartit le chevalier; mais vous paraissez me connaître, mon cher monsieur, et il n'y a rien de "bien extraordinaire à vous entendre me raconter mon histoire.
— Où s'est engloutie la dot que vos deux nièces, destinées à prendre le voile, devaient apporter à leur couvent?
— Dieu les a prises sans argent , c'est trop honorable pour leurs personnes pour qu'elles aient eu le mauvais goût de se plaindre. Estce là tout?
— Un peu de patience, monsieur le chevalier; pendant les querelles de la Fronde, vous' étiez, je crois, anspessade dans le régiment de monsieur de Corinthe.
— Peste, dit Paul Bertaut, ce n'est pas d'hier, paraît-il, que vous vous êtes rencontré 'avec M. le chevalier de Blignac.
— Monsieur le duc de Beaufort, continua
l'étranger, vous avait en grande estime; vous étiez brave et bon compagnon ; c'était un sûr moyen de plaire au petit-fils de Henri IV. Votre babil lui devint si précieux, qu'il vous admit à l'honneur que vous vouliez me faire à moi-même tout à l'heure. Les choses allaient si bien, que vous deveniez de plus en plus agréable ; malheureusement cet illustre monsieur de Beaufort tenait de son royal père une véritable horreur pour tout ce qui ressemble à une défaite II perdait partie sur partie , et dans son dépit, il osa prétendre que les dés étaient pipés. Je r^'en crois rien, mais s'il fallait ajouter foi à v.e qui se racontait alors, la mauvaise humeur du roi des Halles intervertit singulièrement les rôles. De battant, vous devîntes battu, monsieur le chevalier.
Le gascon dont, depuis quelques instants, le visage passait par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, poussa un effroyable juron, et, avant que ses compagnons eussent songé à l'arrêter, il avait décroché son épée et il se précipitait sur l'étranger.
La physionomie de celui-ci conserva son ex-
pression railleuse et ne manifesta pas la moindre émotion ; il étendit le bras , comprima dans sa large main le poignet du chevalier de Blignac et le serra avec tant de violence que celui-ci, sans pouvoir retenir une crispation de douleur, laissa tomber son arme sur le plancher.
— Tu mens par la gorge, hurlait le gascon, si les choses se fussent passées comme tu les racontes, tout duc, tout fils de roi qu'il était, j'eusse certainement appelé M. de Beaufort- à me rendre raison.
— Vous le fîtes en effet, car la présomption ne vous manque pas plus que la bravoure; mais votre provocation n'obtint d'autre résultat que de vous conduire à la Bastille où vous perdîtes la chance d'obtenir la compagnie que M. de ]\Iontigny vous avait promise dans son régiment. Est-ce bien là votre histoire, et suis-je bien instruit de ce qui vous concerne , monsieur le chevalier de Blignac?
— Diable, diable, dit Paul Bertaut, il me semble que vous vous amusez moins que vous ne l'aviez présumé, monsieur de Blignac?
Celui-ci faisait en effet une mine assez piteuse; il se rapprocha de l'étranger.
— Qui êtes-vous, lui demanda-t-il ? J'ai beau fouiller dans ma cervelle: je ne puis y découvrir un souvenir qui me rappelle vos traits et votre personne.
— C'est assez naturel, monsieur le chevalier; un gentilhomme comme vous passe à côté de l'insecte qui rampe à ses pieds; mais il ne daigne pas abaisser son regard pour le remarquer.
— Cette feinte humilité ne saurait m' abuser, Monsieur. Où auriez-vous appris tant de particularités sur des personnages de l'importance de ceux que vous citez ?
— Monsieur le chevalier, répondit l'étranger avec le même accent sarcastique, l'insecte auquel je viens de me comparer, entre les brins d'herbe qui l'abritent, tient ses yeux fixés sur les étoiles, et la moindre de leurs révolutions se grave dans sa mémoire.
— Tout cela ne me dit pas votre nom , et c'est votre nom que je veux apprendre.
— Vous ne me l'avez pas demandé lorsque
LHOROSCOPE 299
VOUS m'avez fait l'honneur de m'inviter à m' asseoir à votre table; je suis en droit maintenant de refuser de vous le dire.
— Je le saurai j niordioux, s'écria le chevalier en ramassant son épée, se mettant en garde et battant de son pied deux formidables appels /tire ta rapière, drôle, et défendstoi.
Le jeune collègue de M. de Blignac s'élança entre celui-ci et l'étranger qui , les bras croisés, n'avait fait aucun mouvement.
— A mon grand regret , dit-il , de sa voix ferme et grave, je serai forcé de prendre parti pour Monsieur, et contre vous , mon cher de Blignac : vos intentions à son égard étaient assez peu charitables , pour que votre susceptibilité devienne d'assez mauvais goût maintenant.
— Partie carrée , mordioux , criait le Gascon, à moi, à moi, cher monsieur Bertaut , un bon duel 1 Voilà qui vaut mieux encore que le lansquenet.
L'adolescent éclata de rire.
— Tirer l'épée contre mon cousin, vous n'y
:«M) L'HOUOSCOPE
pensez pas, chevalier; décidément, cette nuit vous n'étiez pas en veine, et il est heureux pour vos écus que nous ayons renoncé à manier les cartes. Rengainez , rengainez ! Que diable, vous ne pouvez pas vous escrimer contre un homme qui ne se défend pas plu£^ qu'une quintaine.
— Je te retrouverai, drôle !
— Dieu vous en garde, monsieur le chevalier, dit l'étranger; et maintenant permettezmoi de m' expliquer. Si je vous ai rappelé un passé qui paraît ne point vous être agréable, cela n'a point été dans l'intention de vous offenser : je voulais seulement ^'ous disposer à accorder quelque attention à mes paroles, lorsque je vous parlerais de l'avenir.
— De l'avenir, répétèrent simultanément les trois compagnons.
— Oui, Messieurs, de l'avenir, reprit l'inconnu d'unevoix simple, mais très-convaincue..
En une seconde, toute trace de courroux avait disparu sur le visage de M. de Blignac.
— Vive Dieu, s'écria-t-il, êtes-vous l'astrologue de ce faquin de Concini, le dernier qu'on
LHOROSCOPE 3()i
-ait vu en France? Je croyais qu'on l'avait pendu en Grève après avoir brûlé sa maîtresse .
— Je ne suis point un astrologue , monsieur le chevalier, je suis un homme qui observe, qui compare et se souvient; rien de plus.
— Et que m'adviendra-t-il, si je néglige vos recommandations?
— Il vous arrivera pis encore qu'il ne vous •c^st arrivé jusqu'à présent.
— C'est bien vague, Monsieur, et votre obli- ;>-eance devrait aller jusqu'à m'indiquer la pierre contre laquelle choppera ma monture.
— Votre passion , qui a causé votre ruine , qui a compromis votre fortune de soldat, vous coûtera la vie , monsieur le chevalier de Blignac.
— Je suffoquerai peut-être d'émotionen gagnant cent mille pistoles à M. de Mazarin, et la paralysie s'en suivra?
— Non, Monsieur, vous mourrez de mort violente.
— C'est la mort d'un soldat, et je vous rends i^râce de votre prédiction, mon cher.
— Ne me remerciez pas tant, monsieur le
:m LHOKOSCOPE
chevalier, répliqua l'étranger, car je dois ajouter encore que vous périrez par la corde.
— Pendu?
— Pendu.
— Ceci devient moins probable, clier monsieur, car vous qui me connaissez si intimement, vous ne devez pas ignorer que je suis gentilliomme, et que les gentilshommes on ne les pend pas.
— Je n'explique rien, monsieur le chevalier, je constate et voilà tout.
— Morbleu, Monsieur, dit Paul Bertaut en s'approchant de l'étranger, vous aurez bien aussi quelque chose à m'apprendre, à moi?
Après ce que je viens d'annoncer à votre compagnon, répondit l'étranger, votre curiosité, Monsieur, est de l'audace.
En parlant ainsi, il prit la main du jeune homme, et en scruta attentivement les lignes internes.
Mais le chevalier de Blignac intervint.
— Je vous préviens, Monsieur, dit-il, que cette seconde expérience n'aurait pour moi rien de concluant. On déchiffre aisément un visage
L'HOROSCOPE vm
qui, comme le mien, porte le parafe de toutes les passions de son propriétaire ; il est également facile de lire à livre ouvert sur une physionomie de vingt ans ; puis, avec un peu d'imagination, on établit des conjectures qui ne manquent point de vraisemblance, et l'on berne de contes bleus les honnêtes gens que l'on accuse bien à tort d'avoir voulu s'égayer à ses dépens. Voulez-vous que j'ajoute mie foi entière à la perspective que vous avez dressée sur mon horizon? Que je me tienne pour aussi pendu que le fut feu Judas Iscariote? Exercez votre science sur la face de marbre de mon camarade; expliquez nous les causes d'une tristesse qui charge quelquefois son front de plus de nuages que l'on n'en voit sur notre port de Dieppe par un jour de tempête; si vous découvrez ce que je cherche en vain depuis trois ans qu'il est devenu mon compagnon, je croirai à la cabale comme si nous vivions encore au temps de Catherine de Médicis.
A son tour, Charles de Longval avait présenté sa main; l'étranger ne l'eut pas plutôt considérée, qu'il s'absorba dans la fiévreuse contem-
■Mn LHOROSCOPE
plation du savant pour ce qui prend à ses yeux le caractère du phénomène.
— Étrange ! étrange 1 murmurait-il,
— Eh hien, mordions, dit le gascon, est-ce (jue votre grimoire s'embrouille déjà ?
L'homme s'était levé, une vague émotion altérait sa sombre figure.
— Vous êtes né sous un astre terrible, Monsieur, dit-il à demi voix, et sur les rides de votre front, comme dans les profonds sillons de votre main, je vois votre existence dominée par une fatalité dont on rencontre peu d'exemples.
— Hum! hum! fit le chevalier de Blignac, voici de la divination peu compromettante.
— Silence! s'écria le jeune officier.
— Vous avez aimé; — l'objet de votre amour s'est rapproché de vous par les liens du sang, et cet amour, jusqu'alors si pur, est devenu un crime... Vous avez voulu fuir; vous avez mis l'immensité des mers entre celle qui ne pouvait plus vous appartenir et vous; ce fut en vain. — Son image vous a poursuivi sans trêve, sans relâche, sans merci. — L'épreuve était au-dessus de votre âge, vous n'y avez pas résisté. — Une
I/H()R()SCOPK 305
heure est venue où, pour la revoir, vous auriez risqué le salut de votre âme. — Vous l'avez re\aie. — Elle aussi, elle vous attendait; elle aussi, elle avait souffert; elle réclamait votre appui, elle vous suppliait de vous rapprocher d'elle. Vous lui avez obéi, et, depuis ce moment, votre existence n'a plus été qu'une horrible lutte entre le devoir et la passion. Cette passion, vous cherchez en ce moment encore à l'étouffer en éveillant dans votre cœur de nouveaux sentiments...
— Assez, assez, de grâce. Monsieur, dit 1^ jeune officier d'une voix haletante.
Paul Bertaut était pâle comme un spectre.
M. de Blignac avait ramassé un bouchon et il le découpait machinalement, sans perdre de vue les acteurs de cette scène.
Tous les quatre restèrent silencieux pendant quelques instants ; l'étranger reprit le premier la parole.
— Je regrette, Monsieur, dit-il en s'adressant au jeune officier qui essuyait son front baigné de sueur, je regrette d'avoir réveillé les plaies de votre cœur pour répondre à l'espèce
:k)G i/h()U()H(:oi»k
de défi que me jetait monsieur le clievalier de
Blignac, et je vous en demande pardon.
— Monsieur, répondit M. de Longval, qui depuis quelques instants marchait avec agitation dans la salle, vous ne m'avez parlé que du passé, et ce passé est assez sombre pour que vous me reconnaissiez le droit de vous interroger maintenant sur l'avenir. Veuillez donc, je vous prie, accéder à ma demande.
L'étranger prit son manteau et le jeta sur «es épaules.
— Laissez-moi partir , dit-il , laissez-moi m'éloigner, jeune homme. Croyez-moi, n'essayez pas de soulever le rideau de plomb que la i*rovidence a placé entre vos yeux et les jours qui vous restent à vivre. Si j'ai révélé à M. de Blignac le sort qui, selon mes conjectures, doit terminer sa carrière, c'est que, sans qu'il s'en doute, M. de Blignac est pour moi une vieille connaissance contre lequel j'avais une petite rancune à exercer. Mais vous avez écarté le fer qui menaçait mon pourpoint, encore une fois souffrez que je m'éloigne.
— Non pas ; j'invoquerai au contraire le ser-
I/HOROSCOPE 3(n
vice que je vous ai rendu pour vous sommer de vous expliquer.
— Soit; je parlerai. D'ailleurs, sijesaisépeler sur le front de l'iiomme les signes mystérieux du planisphère cabalistique , je ne suis point assez présomptueux pour supposer que ma science soit infaillible. Si je crois à la prédestination humaine, je suis chrétien et je crois aussi que la volonté et la miséricorde du Très- Haut peuvent lutter et dominer cette prédestination. Je parlerai.
L'officier essaya de sourire.
— Ce que vous avez à m' annoncer doit être bien effrayant, si j'en juge par les précautions que vous mettez à me l'apprendre. Cette fatalité que vous avez découverte dans mon horoscope me poursuivra donc jusqu'à ma dernière heure?
— Elle vous poursuivra par delà la tombe, elle s'étendra à votre race.
— Et pendant ma vie?
L'étranger hésitait , il était devenu aussi pâle que tous ceux qui l'entouraient, et ses paupières , agitées d'un tressaillement convul-
:08 l/HOK()S< oiM-;
sif , se baissaient et s'élevaient sur ses yeux.
— Vous aimez ce jeune homme, s'écria-t-il brusquement.
— C'est mon cousin, c'est mon ami, c'est mon frère.
— Eh! bien, ce jeune liomme est destiné à mourir de votre main.
L'officier resta muet pendant quelques secondes, roulant autour de lui des yeux hagards comme s'il n'eût pas compris; puis, il jeta ses bras autour du cou de Paul Bertaut et le serrant sur son cœur avec im invincible transport-, il disait d'une voix que les sanglots étouffaient dans sa gorge :
— Paul, mon Paul, mon seul ami, moi devenir ton assassin î
— On peut tuer sans être un assassin, Monsieur, reprit l'étranger avec une violence presque brutale.
— Je ne vous comprends pas.
— Le bourreau n'est pas même un homicide^ Monsieur, ne le savez-vous pas?
L'officier tomba anéanti sur une chaise, et tandis que Paul Bertaut s'efforçait de le rap-
peler a lui, tandis que le chevalier de Bli- ^nac ayant remplacé son bouchon par les jeux de cartes, les déchirait une à une et jetait méthodiquement dans le feu ces anciens objets de sa vénération, l'étranger quitta la salle et on entendit son pas lourd qui faisait craquer l'escalier du premier étage.
LE CLOS-M AUDUIT
La prédiction qui annonçait à mon aïeul la destinée qui l' attendait, eut sur son esprit une influence considérable.
Depuis dix ans qu'il s'absorbait dans les rêveries d'un sentiment unique, les forces actives, de sa raison avaient perdu toute leur puissance il était livré sans défense à la vivacité de sesimpressions.
ai2 LE CLOS-MAUDLIT
Il avait trop de bon sens pour ajouter une toi absolue aux paroles de l'inconnu, et il ne pouvait empêcher que ces paroles ne retentissent perpétuellement à ses oreilles, mais si dans le jour il parvenait à en chasser le souvenir , dans la nuit elles reprenaient leur empire, elles peuplaient son sommeil d'odieux cauchemars, et peu à peu, sous la pression de cette obsession continue, la conviction qu'il n'échapperait pas à son sort prenait possession de son esprit.
Sa mélancolie se modifia et devint une misanthropie farouche.
Jusqu'alors il av;dt passé indifférent au milieu des plaisirs et des joies de ses compagnons; mais, après la scène de V Ancre dératée ^ la société même de ces compagnons lui fut odieuse, il fuyait jusqu'au bruit de leurs voix. Si parfois ses devoirs le rapprochaient d'eux pendant quelques heures , il leur adressait à peine quelques mots et, aussitôt qu'il était libre, il se hâtait de rentrer dans la solitude.
Sa manière d'être avec l'adolescent auquel nous l'avons vu prodiguer les témoignages
^Fune si sérieuse amitié , était vraiment étrange; lorsqu'il le rencontrait, à Témotion de sa physionomie et de sa voix, à la tendresse des rei^ards quil laissait tomber sur lui, il était évident que son attachement pour ce jeune homme n'était point altéré , et cependant il mettait tous ses soins à l'éviter.
Paul Bertaut avait lutté contre ces sentitiments incompréhensibles pour lui. Il était bien loin de supposer qu'une absurde pronostieation pût être pour quelque chose dans une situation morale qui excitait toutes ses inquiétudes: il en faivsait remonter la cause à quelque douleur secrète , et , s' efforçant de stimuler la «cîonfiance de son cousin, il le conjurait d'alléger ses douleurs en en versant la moitié dans le plus fidèle et le plus dévoué de tous les ♦«".œurs.
Charles n'était jamais insensible à ces tendres instances. Une larme tombait de ses pau- ^)ières, glissait le long de ses joues, et Paul isentait la main de son cousin tressaillir en serrant la sienne. Quelquefois l'officier ne cher- <îhant plus à cacher les pleurs qui baignaient
son visage, se jetait dans les bras de son ami, le serrait sur son cœur avec une reconnaissante effusion, et le jeune créole pouvait croire qu'il allait parler ; mais si vives que devinssent alors les prières qu'il lui adressait, elles furent toujours vaines, et Charles persistait dans son silence comme dans son isolement.
Paul Bertaut était aussi ardent qu'il était jeune. La retraite dans laquelle vivait Charles de Longval laissait son cousin à la discrétion du chevalier de Blignac; celui-ci, ne trouvant personne pour contre-carrer ses velléités préceptorales, s'était institué le mentor du jeune créole et, le prêchant d'exemple, le conduisait par un sentier qui eût certainement effarouché les vertueux instincts du fils d'Ulysse.
Plus tard, dans la seconde partie de l'histoire de Charles Sanson, je raconterai combien cette liaison devint funeste au cousin de mon aïeul.
A l'époque où nous sommes, si les enivrements du plaisir n'avaient point amoindri l'atchement de Paul pour son parent, ils eurent cependant pour conséquence d'amortir gra-
duellement l'affectueuse sollicitude qu'il lui témoignait.
Cependant les nouvelles que Charles Sanson recevait d'Abbeville venaient ajouter à ses tourments.
D'après les lettres de Colombe, il était évident que l'état de Jean-Baptiste empirait chaque jour.
Voici une de ces lettres:
« Charles, mon frère, pourquoi ai-je à vous demander l'aumosne d'une souvenance? En quoi donc ai-je desmérité de vostre amitié? Si vostre cœur est rebelle à la voix de celle qui se proclame votre sœur très-amicale et très-dévouée, pourquoi demeure-t-il insensible à la voix de celui qui est le trait qui nous usnit dans ce monde et dans l'autre. Votre bien aismé frère souffre cruellement. Toutes ses nuicts sont insomnie, et ces nuictées, il les employé à geindre sur l'abandon de son frère chéri, qui poinct ne lui envoyé quelque parole qui le reconforte. Depuis le jeudi 24 de ce présent mois, son mal s'est très- fort empiré ; je demande à Dieu que ce soit son plaisir de
:n() LK ("LOS-MAn)MT
prendre ma vye en eschange de la vye de mon esponx, comme c'est mon devoir d'espouse et de clirestienne, mais depuis longtemps Dieu n'a nul esgard à mes prières. La résignation ([ue d'austres afflictions m'avaient apprise, je ne la, trouve plus en moy, tant c'est peine cuisante et mortelle d'entendre plorer un pausvre homme tant endolori, sans pouvoir y apporter remède. Pourquoy ne poinct nous escrire, mon frère? l^]stes-vous donc tant changé que vous n'aiez nulle mémoire de ceux qui tant vous ont aimés? Escrivez à vostre frère, Charles. Je fais, s'il faut, sacrifice de vostre amitié, si vous pensez qu'il faut que vostre amitié poinct ne me demeure , et je vous baille serment que si le Seigneur m'oste celuy qu'il m'avait donné pour appuy, oncques ne vous importuneray. Mais qu'au moins vostre amitié ne manque à celui qui n'a plus que ce seul bien, et si Dieu tinte pour luy sa dernière heure, faictes qu'il ;nt cette consolation de 'vous pouvoyr bénir avec nioy.
y> Le 31^ de may de l'an 1662.
» Colombe Sanson. »
LE c;los-mauduit '.i]-
On peut aisément se figurer le désordre que ces douloureux reproches devaient jeter dans l'âme déjà si troublée de Charles vSanson.
A l'idée qu'il allait se trouver à jamais séparé d'un frère bien- aimé, il versait des larmes sincères, mais en même temps une autre pensée précipitait le mouvement de ses artères et faisait passer de mortelles angoisses dans son âme.
Il songeait avec terreur à ce qui s'était passé entre Colombe et lui le jour où il l'avait quittée; il puisait dans ce souvenir la conscience de sa faiblesse et de la vanité de ses résolutions, et il n'osait se demander ce qui adviendrait lorsque la main de Dieu aurait brisé l'obstacle devant lequel sa passion avait reculé épouvantée.
Et comme si ce n'eût pas été assez de ces déchirements pour l'accabler, les petits, mais impérieux soucis de l'existence de ceux qu'il aimait venaient aiguillonner son cœur endolori.
La maladie de Jean-Baptiste avait épuisé les ressources du malheureux ménaore.
Olrt LK (,'L()S-MAUDUIÏ
Charles avait envoyé à son frère le peu d'arij;-ent qu'il possédait, mais il avait compris, aux douloureuses réticences de la lettre de Colombe, que ce sacrifice avait été bien loin de suffire à des besoins qui devaient grandir avec le mal. Lorsque son cœur oppressé voulait mêler son contingent de larmes aux larmes qui , là bas , vers le Nord , se répandaient au clievet du pauvre aveugle, lorsqu'il demandait à son imagination de le transporter dans cette chambre dont il se rappelait le moindre détail, il n'avait pas plus tôt évoqué le tableau, qu'à son aspect il fermait les yeux éperdu. A côté du spectre de la mort qui s'approchait de son frère, il avait aperçu le spectre non moins horrible de la misère , et celui-ci il l'avait vu , de son doigt, toucher Colombe, cette Colombe pour laquelle il lui avait toujours semblé que Dieu créait les richesses de la terre.
Il répondit à sa belle-sœur, car je trouve encore dans sa correspondance deux lettres de Colombe Sanson qui portent la date du mois de juin 1662, plusieurs brouillons ou copies de la main de Charles, qui tous ont trait à la
maladie de son frère , et un grand nombre de papiers informes sur lesquels il avait tracé des phrases surchargées de ratures et qu'il avait conservées avec un soin indiquant l'importance qu'il attachait à ce qui lui rappelait le premier amour de sa jeunesse.
Un après-midi que mon aïeul rentrait dans la maison qu'il habitait , il trouva sur le seuil un messager qui l'attendait. Cet homme lui remit une lettre.
11 n'eut pas plus tôt jeté les yeux sur la suscription de cette lettre qu'il devint livide ; il ' chancela, et si le banc sur lequel l'honmie s'était assis n'eût pas été là pour le recevoir , il fut tombé à la renverse.
Il avait reconnu l'écriture de sa belle-sœur, et cette écriture était à demi effacée par les pleurs qui avaient mouillé le papier. Avant d'ouvrir la lettre, Charles avait deviné que Jean-Baptiste était mort.
En eifet. Colombe lui annonçait le malheur qui l'avait frappée. Elle ajoutait que son désespoir grandissait par suite de l'obligation où elle était de l'entretenir d'autre chose que de
\V20 LE CLOS-MALDUIT
celui qu'ils avaient perdu. Les restes uioi'tels du pauvre aveugle n'avaient pas été encore rendus à la terre que ses anciens confrères, les hommes de loi, s'étaient abattus sur sa pauvre dépouille. Colombe avait été chassée de l'humble toit qui avait abrité la ruine de son mari : elle n'avait trouvé ni secours , ni pitié chez les parents qui leur restaient à Abbeville; alors, elle avait songé à son frère , elle s'était mise en marche pour ^'enir le retrouver, mais ses forces avaient trahi son courage: elle s'était arrêtée la veille au village d'Envermeu, à quelques lieues de Dieppe , où elle attendait qu'il vînt la prendre pour la conduire dans l'asile qu'il choisirait pour elle.
Charles resta pendant un instant immobile^, muet et comme écrasé par la nouvelle qu'il venait de recevoir.
Il sortit enlin de sa torpeur , congédia le messager, sella lui-même son cheval, et s'élança à fond de train dans la direction d'Envermeu.
Il venait de dépasser les dernières maisons (hi faubourg de Follet ; il se trouvait sur le pla-
teau désert de ces falaises qui font aux grèves de rOcéan une ceinture de granit, lorsqu'il aperçut, à quelques pas de lui, un homme couché dans une anfractuosité de rocher et les yeux fixés sur les fenêtres d'une maison isolée que l'on voyait à quelque distance dans un pli de terrain et au milieu d'un verger de maigres pommiers.
Cet homme était vêtu en marin ; Charles n'eut accordé aucune attention à sa présence, si, au bruit des sabots du cheval sur la route, ce personnage en se retournant ne lui eût montré le visage de Paul Bertaut.
L'officier envoya en passant un cordial bonjour à son cousin, mais au milieu des douloureuses pensées qui l'agitaient il ne laissa pas que de se demander ce qui pouvait attirer Paul ainsi déguisé dans cette solitude : il se reprocha avec quelque amertume l'abandon dans lequel il laissait ce jeune homme.
Il arriva à Envermeu vers cinq heures du soir.
En approchant du village, au haut de la dernière montée, se trouve une croix de pierre;
3*f LE CLOSr-MAUDUlT
(iii lx)nd du vallon , Charles vit une femme vêtue de noir qui se tenait assise sur les de- .livrés de ce calvaire ; son cheval, essoufflé de la rapidité de la course, voulait ralentir son allure , mais vigoureusement enlevé par son cavalier, l'animal reprit le galop, et en quelques secondes il eut atteint le sommet de la colline.
Colomhe avait conduit son messager jusque-là, et elle s'y était arrêtée pour attendre l'arrivée de celui qu'elle appelait auprès d'elle.
Quand elle le vit s'approcher, elle cacha son visage entre ses mains ; Charles était descendu de cheval, il était dehout devant elle, mais elle ne releva pas la tête; on entendait seulement le bruit de ses sanglots, on voyait sa poitrine se soulever et se tordre dans un spasme convulsif.
Cliarles l'appela et se pencha vers sa belle- .sœur, mais Colombe se relevant évita son étreinte et lui montrant le calvaire qui devant eux étendait ses bras noirs et moussus, elle sembla lui dire que c'était à celui qui soutient et qui console dans toutes les détresses
et dans toutes les afflictions , qu'il fallait aller avant d'aller à elle.
Tous deux s'agenouillèrent sur les degrés de granit, et leurs cœurs se confondirent dans une même prière pour celui qui n'était plus.
Lorsqu'il se releva, Charles sentit son âme singulièrement rafraîchie et fortifiée. Ce passé auquel, en retrouvant Colombe, il s'était, comme elle peut-être, reporté avec tant d'effroi, il l'envisageait sans remords ; cet avenir qui le glaçait d'épouvante, il était calme en y songeant. Il lui semblait que cette communauté de douleur et de prière avait à jamais affranchi sa tendresse de toute souillure : une amitié sans bornes, un dévouement sans limites survivaient seuls à ses anciens sentiments pour Colombe, et le nom de sœur, ses lèvres pouvaient maintenant le lui donner sans balbutier.
11 lui prit la main, et, au contact de cette main, il ne sentit pas comme jadis un frisson courir dans ses chairs; en la contemplant, belk encore dans sa pâleur et sous les stigmates de la souffrance, il restait calme.
Il respira longuement et avec bonheur.
:m ].E CLOS-MAI'DUIT
Il comprenait qu'avec la force que lui prêterait cette pure et chaste affection, il pourrait désormais défier la fatalité.
Ils marchèrent ainsi côte à côte jusqu'à la chaumière des paysans, qui, touchés de la détresse de Colombe, lui avaient, la veille, donné Fhospit alité.
Elle racontait à son frère tous les incidents des derniers moments de Jean-Baptiste , et . profondément remué par la peinture que Colombe lui faisait de leur isolement et de ses peines, Charles déplorait la faiblesse avec laquelle il avait lutté contre lui-même ; il conj arait sa belle-sœur de lui pardonner le délire qui l'avait empêché de poursuivre la mission consolatrice que, pendant quelques, mois, il avait partagée avec elle; et, unis tous deux dans une commune pensée, ils levaient les yeux vers le ciel, comme s'ils eussent aspiré à. rejoindre celui qui les y avait précédés.
Charles désirait que Colombe, qui paraissait faible et chancelante, séjournât un jour encore chez ses hôtes; mais celle-ci, rassérénée par la franchise avec laquelle son ami lui avait
friit l'aveu de ses torts, par le calme de son langage et de ses manières, avait hâte de quitter Envermeu et d'arriver à Dieppe.
Charles la fît asseoir sur son cheval; il prit en main la hride de l'animal, et, marchant à ses côtés, ils s'acheminèrent vers la ville.
Tout en marchant, ils parlaient tantôt du passé , c'est-à-dire de Jean-Baptiste , car il semblait désormais entendu que l'horizon qu'ils laissaient derrière eux s'arrêterait au jour où Charles avait quitté la maison de Pierre Brossier ; tantôt aussi ils causaient de l'avenir.
Les luttes de l'amour et de la vertu, les renoncements qui, pour elle, avaient été la conséquence de ces luttes , sa vie d'afflictions muettes et de souffrances cachées, les difficultés, enfin, de sa nouvelle situation, avaient mûri l'esprit de Colombe. Les notes que nous a laissées mon aïeul sont pleines des souvenirs de cette fatale journée; et lorsqu'il parle des voies que les sages prévisions de sa sœur bienaimée traçaient pour lui dans l'existence, il semble entendre le cri d'un damné qu'éblouit un rayon venu de ce paradis dont il a ef-
fleuré le seuil et qu'il a perdu pour jamais.
Elle lui fit comprendre qu'ils étaient trop jeunes tous les deux pour que la pureté de leurs sentiments se passât d'une salulaire égide. Ell(^ lui annonça qu'elle avait résolu d'entrer dans l'une de ces congrégations religieuses dont les membres ne sont point liés par des liens irrévocables, et que dans le Nord on appelle des Béguignages. De la sorte , elle ne se trouverait pas complètement séparée de Charles; quelques visites, une correspondance active alimenteraient leur aifection mutuelle et leur donneraient le courage de supporter leur séparation. Puis, lorsque l'âge les aurait mis à l'abri des calomnies du monde et des égarements de leur raison, ils se réuniraient, et dans cette douce intimité qui n'aurait pas eu son instant de défaillance, ils vivraient les derniers jours que Dieu leur accorderait.
Au moment où, d'une parole plus éloquente que ne l'est ma plume, Colombe traçait le tableau de la félicité de ces deux vieillards qui, après s'être aimés sans partage, après s'être sacrifiés l'un à l'autre avec une abnégation
sublime, se donnaient la main pendant un instant avant d'entrer dans cette éternité qui seule consomme l'union véritable , ils arrivaient au sommet d'une montagne d'où l'Océan se déroulait devant eux dans toute son immensité.
La clialeur du jour avait été accablante. De gros nuages d'un noir cuivré s'étaient amoncelés sur leur tête et roulaient lourdement de l'est à l'ouest. Mais ces nuages n'avaient pas encore enveloppé l'horizon du côté de l'occident, etj à travers une étroite échappée qui ressemblait au foyer d'une fournaise, le soleil à son déclin luttait victorieusement contre les doubles ténèbres de l'orage et de la nuit. La mer, au large, flamboyait comme un brasier, ses flots bouillonnaient comme s'ils eussent été des flots de lave. Plus près des côtes, les eaux de l'Océan, dont pas un souffle ne ridait la surface, étaient obscures comme le ciel, mais de temps en temps un jet de flammes s'élançait du cratère embrasé et la nappe noirâtre se rayait de reflets sanglants.
Colombe avait arrêté sa monture, et elle de-
meurait muette , abîmée dans la contemplation (le ce spectacle grandiose.
De larges gouttes de pluie commençaient à tomber. La brise s'était levée , elle soulevait la poussière du chemin en épais tourbillons, dont des rafales balayaient les spirales grises qui pendant un instant avaient semblé vouloir aller se joindre aux nuages. Les teintes du lointain avaient peu à peu perdu leur violence; le ciel et la mer se confondaient à T horizon dans une bande d'un rouge foncé; celleci se colorait de nuances fauves, et l'on voyait, iepuis quelques instants , courir rapides à sa surface de longuesbandes d'une écume blanche.
Tout annonçait une terrible tempête; les voyageurs avaient encore à marcher pendant plus d'une heure avant d^arriver à la ville, et si loin que Charles regardât, il n'apercevait pas une cabane où il pût aller demander un abri.
Il dit à Colombe qu'il fallait se hâter : il fit prendre le trot à son cheval.
Après quelques centaines de pas, le bruit de plus en plus strident de sa respiration alarma
Colombe ; elle le conjura de monter auprès d'elle, elle lui fit observer que de la sorte leur marche deviendrait plus rapide.
Charles y consentit.
Il se mit en selle ; il enveloppa sa compagne de son manteau , enlaça de son bras droit la taille svelte de la jeune femme, et, se réservant la main gauche pour diriger sa monture, il piqua des deux et la lança au galop.
En ce moment l'orage éclatait dans toute sa .violence.
Les coups de tonnerre se succédaient sans interruption ; des cascades de flammes reliaient le ciel à la terre ; le vent hurlait ; à ses mugissements se mêlaient les rauques clameurs de la mer soulevée ; les arbres de la route tordaient leurs cimes échevelées avec des grincements sinistres.
En entendant ces voix terribles on eut dit que la nature en convulsion avait sa part d'épouvante et que , conmie la mouette qui fuyait dans les nuages, elle jetait sa plainte à Dieu.
La pluie tombait par torrents , et bientôt les ténèbres devinrent si profondes que Charles
9m LE CLOS-MAUDUIT
ne distinguait le chemin que lorsque le ciel s'ouvrait pour livrer passage à quelque gigantesque serpent de feu.
Il serrait contre sa poitrine le précieux fardeau qu'emportait son cheval; il couvrait Colombe de son corps, comme s'il eût cherché à opposer ce rempart aux éclats de la foudre qui grondaient sur leurs têtes.
La. jeune femme avait jeté son bras autour du cou de son compagnon, elle cachait son visage dans le pourpoint de celui-ci. Son cœur battait avec violence et ses battements se confondaient avec les palpitations du cœur de Charles.
Une émotion étrange ne tarda pas à s'emparer du jeune homme.
Il respirait a^ ec effort les chaudes vapeurs qui embrasaient l'atmosphère , et de temps en temps un soupir d'angoisse soulevait sa poitrine.
Colombe murmura quelques mots qui se perdirent dans le fracas de la tempête.
— Colombe, Colombe , s'écria tout à coup Charles d'une voix vibrante, mourir ainsi, être frappés sur le sein l'un de l'autre, n'est-ce pas
le seul prix dont Dieu puisse récompenser nos épreuves? Gronde la foudre, mugisse la tempête, s'abîme la terre! Pourvu que je t'emporte ainsi à travers T éternité, je bénirai la foudre, la tempête et le cataclysme.
La jeune femme dégagea sa tête du sein de son compagnon.
— Ne parle pas ainsi , Charles, dit-elle avec un accent déchirant d'angoisse; Charles, tu outrages des cendres encore tièdes.
Mais Charles ne l'écoutait pas.
Il paraissait en proie à une ivresse folle, comme si les feux de ces orages fussent passés dans ses veines.
Il avait abandonné les rênes ; ses éperons . fouillant avec rage les flancs de son cheval, avaient imprimé à l'allure de l'animal une rapidité vertigineuse. Ils passaient dans la nuit comme un groupe de spectres qu'emporte un tourbillon. En même temps ses bras étreignaient Colombe ; il la pressait sur son cœur avec une indicible passion , et la jeune femme sentit des lèvres brûlantes comme des charbons ardents qui s'arrêtaient sur son front.
:{:fc> LK C:lOS-MAUDU1T
En ce moment un éclair sillonna la nue et , pendant une seconde ^ il illumina les ténèbres de ses éblouissantes clartés.
Colombe poussa un cri d'angoisse, car en apercevant cette figure livide qui se penchait sur la sienne, en rencontrant ces yeux hagards injectés de sang, qui se fixaient sur elle comme ceux d'un vautour sur le passereau qu'il va dévorer, elle avait cru entrevoir une face de démon.
Par un effort surhumain, elle essaya de s'arracher des bras de Charles et de se précipiter en bas du cheval, mais il semblait qu'elle fût retenue par des liens de fer.
— Charles, Charles, grâce, pitié, murmurat-elle d'une voix éteinte , au nom de ton frère , au nom de Dieu !
Charles répondit par un blasphème.
Au même instant, comme si la foudre qu'il avait appelée eût été docile à sa voix, la nue se déchira et vomit la fiamme : une trombe de feu les entoura; à dix pas de l'endroit où ils se trouvaient, un pommier tourbillonna sur sa base et s'abattit.
LE CLOS-MAUDUIT 35i3
Le cheval, fou de terreur, s'était cabré, il se renversa en arrière avant que ceux qui le montaient eussent pu se rendre compte de ce qui arrivait.
La violence du choc avait arraché Colombe des bras de mon aïeul.
Il se releva meurtri, blessé, mais il songeait à Colombe, et il ne pouvait sentir son sang qui (•oulait.
Il la chercha, vainement auprès de lui.
m'appela.
Rien ne lui répondit; il n'entendait que le bruit de la pluie qui fouettait la terre, et le retentissement des sabots de son cheval qui , s'étant remis sur ses jambes, s'enfuyait du côté de la ville.
Alors ses cheveux se dressèrent sur sa tête ; il sentit le froid de la mort passer dans ses veines.
Il n'osait pas étendre le bras, il lui semblait sentir sous sa main un cadavre.
Il n'osait plus penser, car sa première pensée lui avait montré Colombe tuée dans cette épouvantable chute.
:ni LE CLOS-MAUDUIT
Cela ne dura qu'un instant, mais pour recouvrer l'usage de ses facultés, il lui fallut un effort aussi pénible que s'il eût eu le monde à soulever.
Enfin, il parvint à se rendre compte que du côté où il était tombé, un ravin bordait la route; il se précipita plutôt qu'il ne descendit dans ce ravin : il ne tarda pas en effet à rencontrer le corps de Colombe, mais ce corps était inerte, il paraissait inanimé.
Il essaya vainement de la rappeler à la vie; les soins qu'il lui donna furent inutiles , comme Tétaient ses prières, ses sanglots, ses cris, comme l'étaient les déchirants appels par lesquels il demandait du secours et que le vent emportait dans ses sifflements.
Alors il prit Colombe entre ses bras et se mit à courir éperdu à travers champs , sans se rendre compte de quel côté il se dirigeait , tant le désordre de son esprit était grand.
Au moment où il traversait une haie, des branches lui déchirèrent le visage , mais il aperçut en même temps 'une lumière qui scintillait à travers le feuillage d'un jardin dans
lequel il avait pénétré, et il ne sentit pas la douleur. Il s'élança de ce côté, trouva la porte, l'ébranla d'un coup de pied, et, épuisé par les terribles émotions de la soirée, bien plus que par le sang qu'il avait perdu, succombant sous le poids de son fardeau, il tomba évanoui sur le seuil.
Il fut longtemps sans reprendre connaissance.
Quand il revint à lui , sa raison vacillait dans son cerveau qui lui semblait vide; c'était vainement qu'il cherchait à se rendre compte de ce qui s'était passé, de l'endroit où il se trouvait. L'éclat du soleil, pénétrant par une baie haute et étroite dans la chambre, l' éclairait vivement et éblouit ses yeux lorsqu'il les entrouvrit.
Cependant, il avait distingué la radieuse tête d'une jeune fille au milieu des flots de lumière qui lui faisaient une auréole ; elle était îissise dans l'enfoncement de la fenêtre, elle paraissait occupée à réunir dans un ftiisceau les tiges de quelques fleurs des champs.
Pendant quelques instants il ne put détacher ses regards de celte gracierse apiaition; un
ÎWt) T,E CLOS-MAUDTJIT
vague, un instinctif remords lui reprodiuil ])ien (raccorder tant d'attention à une femme qui n'était pas Colombe , mais il lui était impossible de se recueillir dans une autre pensée ; son cœur n'était pas revenu à la vie, et son intelligence chancelante percevant des sensations, était encore insensible aux sentiments.
Il fit probablement quelque mouvement sur sa couchette, car la belle jeune fille se leva et s'avança vers lui.
En la voyant s'approcher, Charles retrouva subitement le nom et les idées qui lui échappaient.
Ce nom, c'était celui de Colombe.
Ces idées se traduisaient dans l'angoisse avec laquelle il le prononça.
La jeune fille demeura silencieuse.
— Et Colombe, Colombe, répéta mon aïeul, en tendant les mains vers l'étrangère pour l'implorer, dans ses gestes comme dans son cœur.
Il sentit alors deux larmes qui tombaient brûlantes sur ses mains ; il vit les deux beaux yeux d'où ces larmes s'étaient échappées, se
LE CLOS-MAUDUIT :m
fixer sur lui avec une expression de tendre commisération.
Puis, s'agenouillant devant un Christ de bois qui était fixé au-dessus de la cheminée , la jeune fille se mit en prières.
Ces pleurs, ces prières d'une étrangère, avaient leur muette, ihais saisissante éloquence ; mon aïeul comprit que Colombe était bien morte, ses forces l'abandonnèrent, et, écrasé par l'immensité de sa douleur, il perdit pour la seconde fois connaissance.
Une fièvre violente s'empara de lui.
Lorsqu'une douleur morale est assez puissante pour désorganiser l'économie physique de l'homme, le principe du salut se trouve dans l'excès du mal lui-même. Les souffrances de l'âme paraissent s'amortir à mesure que les souffrances du corps deviennent plus aiguës. A mesure que la vitalité diminue, la faculté que possédaient les sentiments de communiquer leurs impressions à la matière, tend à s'effacer. Il semble, qu'inspirée par l'imminence du danger, celle-ci entre en révolte et se refuse à s'occuper de tout ce qui n'est pas elle.
:m LE CLOS-MAUDUIT
Charles eut de violents accès de délire.
Puis, ir tomba dans une espèce d'engourdissement qui se prolongea pendant quelques jours.
Dans la première période de cet état de torpeur, il crut plus d'une fois entrevoir la gracieuse figure de la jeune fille qui se penchait sur son chevet , et considérait le malade avec anxiété.
Mais lorsqu'il eut recouvré ses facultés , bien que ce fût toujours elle que ses regards cherchaient lorsqu'il s'éveillait, il ne la retrouva jamais auprès de lui.
Une vieille femme avait remplacé sa charmante garde-malade.
Quelquefois, aussi, il voyait s'approcher de son lit un homme dont la physionomie le frappait singulièrement , car il lui semblait que cet homme, ce n'était pas la première fois qu'il le rencontrait.
Un soir que Charles venait de s'éveiller, son hôte entra dans sa chambre, lui prit le bra.s et en scruta attentivement les pulsations :
— Je constate avec joie, dit-il enfin, que la.
LE CLOS-MAUDLIT -k^)
mort n'aura pas voulu de vous, cette fois, monsieur de Longval.
Au son de cette voix, les souvenirs de mon aieul s'étaient précisés: il avait reconnu l'étrange personnage que le chevalier de Blignac avait convié au souper àeV Ancre déra2)ée, celui qui lui avait fait entendre de si singulières paroles.
Il se dressa sur son séant, il étreignit cordialement la main qui tenait la sienne :
— Monsieur, dit-il en souriant tristement, si vous devez être aussi sûr prophète que vous vous êtes montré bon médecin, peut-être eussiez-vous dû laisser la mort faire tranquillement sa besogne.
— Monsieur, répondit l'homme, je ne suis pas plus un prophète qu'un médecin. Condamné à voir de près toutes les souffrances du corps, toutes les maladies de l'âme, j'utilise mes observations pour venir en aide à mes semblables, et je n'exige d'eux pas même de la reconnaissance.
— La mienne vous sera cependant acquise, Monsieur, non pas tant pour ce que vous avez
ytO LE CLOS-MAUDUIT
fait pour moi, que pour avoir rendu les derniers devoirs à celle qui m'accompagnait , à ma sœur. Voudrez-vous encore , ;ijouta-t-il d'une voix sourde, me conduire où elle repose? Le maître du logis était loin de partager l'émotion de Charles ; sa figure rébarbative exprimait plus de mauvaise humeur que de compassion .
— Monsieur de Longval, dit-il, vous me paraissez assez remis de votre accident et de votre maladie pour qu'un voyage d'une dieue n'ait point pour vous de graves conséquences. Un homme à moi conduit, cette nuit, un chariot à Dieppe ; il vous ramènera chez vous sans fotigue, et le gardien du cimetière vous rendra le service que vous réclamez de moi.
Bien que mon aïeul eût été à même d'apprécier les étranges façons de ce personnage, il fut surpris de cette brutalité, qui s'accordait si mal avec les soins dont il avait été l'objet.
— Soit, répondit-il, je vous dois trop pour me formaliser de cette façon un peu brusque de me signifier mon congé. Mais avant de nous séparer , IMonsieur , vous me direz au moins
de quel nom on .vous appelle. Ce nom, vous avez eu le droit de le refuser à ma curiosité, mais vous ne sauriez le taire lorsque je vous le demande pour le répéter dans mes prières.
— Priez pour ceux qui souffrent, monsieur de Longval, et vous aurez prié pour moi. Connaître mon nom vous serait inutile ; et si vraiment vous croyez me devoir quelque gratitude pour l'hospitalité que je vous ai donnée, vous me le prouverez en n'insistant pas davantage.
— Ne pourrai-je au moins dire adieu à celle. . . L'homme l'interrompit brusquement.
— Partez, s'écria-t-il, d'une voix sombre. Nous nous sommes rencontrés deux fois déjà dans ce monde, monsieur de Longval; Dieu veuille que ce soit la dernière.
Alors il aida mon aïeul à s'habiller ; celui-ci trouva dans la cour un lourd chariot, attelé d'un cheval, et auprès de ce chariot une espèce de rustre d'une taille gigantesque, qui semblait l'attendre.
Il se retourna pour remercier une dernière fois son hôte ; mais celui-ci était déjà rentré dans la maison et en avait refermé la porte.
Au moment où le charretier, qui manifestait une grande impatience de pai'tir, aidait l'officier à monter dans le chariot, celui-ci crut A'oir s'agiter le rideau de la seule fenêtre du premier étage qui fût éclairée, et la charmante silhouette de la jeune fille qu'il avait entrevue le matin, disparaître derrière les draperies.
Le pesant véhicule s'ébranla et se mit en route.
Pendant le chemin, Charles de Longval remarqua avec étonnement la singularité du (•hargement du chariot dans lequel il était assis, et qui se composait de barres, de tenailles, de cordes, et d'une roue d'une forme étrange, et dont il ne pouvait deviner l'usage.
Il essaya inutilement de faire parler le charretier, celui-ci paraissait résolu d'exécuter rigoureusement la consigne qu'il devait avoir reçue d'être muet. Tout ce qu'il en put aj)prendre, ce fut que la maison dans laquelle il avait reçu une si généreuse hospitalité, se nommait le Clos-Mai(duit.
Rentré dans sa petite chambre solitaire, Charles s'aperçut avec effroi que le souvenir
de la belle jeune fille du Clos-MaudvAt l'y avait suivi, et qu'il ne pouvait plus évoquer l'ombre de la morte, sans qu'une autre image ne vînt se placer entre cette ombre et lui.
C'est à partir de ce moment de sa vie que mon aïeul commence son récit.
Comme dans l'espèce de confession qu'il ébauche, il reste muet sur son amour pour sa cousine devenue la femme de son frère ; comme jamais il n'en parle que d'une manière indirecte; comme il accuse de vagues tortures, de grands tourments, des cuisantes appréhensions sans pouvoir se décider à les préciser, il était nécessaire que j'esquissasse ce que fut une passion qui ne joua pas, dans la terrible détermination que nous allons lui voir prendre, un rôle moins important que sa rencontre avec la jeune fille du Clos-MavÂuit.
Maintenant je lui laisse la parole, et je donne son manuscrit avec son orthographe et ses incorrections originales.
Dieu, en sa miséricorde infinie, mesura nos espaulesà la croix qu'il nous baille à porter ; il n'a point fait de malheur si poignant qu'on ne s'accoustume à son idée, et ce qui, du premier abord, nous avait semblé aussy impossible qu'il le seroit à un homme d'avaller l'eau de la mer en son entier, se réalise par la toute puis-
:n,; manuscrit
sance de riiabitucle. Après estre entré en révolte contre le sort qui estait mien, j'ai finy par souffrir patiemment le mal que je ne méritois pas avec celuy que mes imprudences m'ont attiré, en priant Dieu qu'il me procurast meilleure fin que n'aurait esté ma vie. Mais bien que l'enfant ne subsiste que par la volonté de ses parents, qu'il vienne d'eux, qu'il leur doibve tout, et qu'ils n'aient rien qui leur soit si propre, j'appréhende que les miens vis-à-vis de l'estrange différence qu'ils trouveront entre leur existence actuelle et celle qu'ils étaient en droit d'attendre de moy, ne murmurent en dedans d'eux-mêmes contre celuy dont ils ont reçu l' estre et la vie ; aussy avant de crier mercy à Dieu, ay-je voulu confesser mes fautes et les raisons qui m'ont donné ce misérable estât de bourreau, afin qu'ils me pardonnent s'il y a lieu de me pardonner, qu'ils me plaignent, s'il y a lieu de me plaindre, et le jeudy onziesme jour de décembre de l'an du Seigneur, mil six cents quatre vingt et treize, ay-je commencé cet escrit.
Mon plus cuisant malheur feut tousjours do
donner à mes passions un pouvoir despotique sur ma volonté et de me rendre ainsy par mon endurcissement indigne des bontés de Dieu, qui, nonobstant et plus d'une ïois, tenta de me tirer du gouffre où elles me précipitoient.
Une grande affliction contritionna mon jeune aage, mais loin d'entrer en lutte contre elle et de la resduire par raisonnement, par mortification et par prière, je me compleus si bien à l'entretenir qu'on m'eust fait quitte de la vie, plustôt que de mon fol amour, et que cet asservissement prépara mon esprit à subir toutes les violentes résolutions qu'il plaisrait à mon cœur de lui imposer.
En l'an 1662 j'étois lors lieutenant dans le régiment de monsieur le marquis de Laboissière qui, après avoir fait en l'an 1658, sous monsieur le vicomte de Turenne, la campagne où l'on prit Bergues, Furnes et Gravelines, était venu tenir garnison en la ville de Dieppe.
En cette année 1662 mon frère l'ancien conseiller moureut en la ville d'Abbeville qu'il habit oit, et ce feut pour moy grand deuil et grand ennuy, d'autant plus que Colombo
:m8 manuscrit
Brossier de Liineux, sa veuve, s'en alla bien
(cruellement de ce inonde quelques jours après
luy.
Dans le mois de juillet, cette aide de Dieu, dont je fais mention , s'estoit manifestée avec un grand éclat en ma faveur ; mais en mesme temps que mon Seigneur me mettoit, bien amèrement hors d'un péril qui eut peu damner mon ame , l'éternel ennemi de nostre salut , m'incitoit à tomber dans un autre.
En suite d'une cliente de mon cheval qui mist grandement ma vie en péril, je feus porté à la demeure d'un pauvre homme qui habitoit cette maison qu'on desnomme le Clos- ^lauduit, qui se trouve hors des murs de la ville de Dieppe, par de là le cimetière, sur le chemin de Neufchastel , en cet endroit où il n'en est point d'autres.
Cet homme fist pour moi ce qu'avoit fait le ]oon Samaritain : il lava mes playes, il pansa mes blessures, il ne me bailla congé que lorsque je fus guéry. Mais j'emportois de sa maison un autre mal plus fascheux que celuy qu'il avoit soulagé : j'en sortois énamouré d'une fille
que l'on nommoit Marguerite et qui estoit son enfant unique.
Dans l'abord je n'y vouleus pas songer. Bien que j'ignorasse Testât vray du père de Marguerite^ il m'avoit pareu de piètre condition, et ne voulant prestendre à l'espouser, je ne pouvois mettre à mal la fille de-celuy qui m'avoit fait du bien.
La cruelle perte que je venois d'esprom'er en la personne de mon bien-aimé frère et de ma très-bien-aimée sœur, chargeoit mon ame de deuil, et je résolvois de consacrer toute ma vie à la pleurer.
Mais les résolutions de l'homme ne sont que chimères, et malgré moi pendant le jour, pendant la nuict, je voyois l'image de celle dont je me resprochois comme crime d'entretenir mes pensées.
Dans ces temps-là, un mien cousin que l'on nommoit Paul Bertauld, estoit veneu à Dieppe pour ses affaires de commerce, estant de ceux qui tenoient la Nouvelle-France des Indes , avant que le Roy nostrë sire ne l'eust rachetée de leurs mains.
Bien que déjà sourdement je liaïssois mes semblables en raison des traverses et misères à moy suscitées, et que je préférasse la solitude à leur société, j'aimois fort Paul Bertauld, que j'avois cogneu, garsonnet en la ville de Québec, lorsque j'y feus sur les vaisseaux du Roy.
Bien que Paul ignorast comme tous l;i cause vraye de mon humeur et mélancbolye, il s'efforçoit de me distraire et de me procurer disveiiissement autant en sa seule compagnie qu'en celle du sieur Yalvins de Blignac qui, comme moy, a voit ime lieutenance dans le régiment de monsieur le marquis de la Boissière, et estoit une bonne lame et un trèsjoieux compaignon.
Un jour d'austonmCj que nous mangions tous trois au bord de la mer, en la maison d'isaac Crocheteu , mon cousin Paul déclara , en manière de liasblerie , qu'avant que tout le mois nefeut éscoulé, il auroit pour belle amie la plus jolie fille qui feut en la ville de Dieppe et dans ses fausbourgs.
Le sieur de Blignac, qui de son naturel estoit aussy un grand flatteur et qui abondoit
DE CHARLES SANSON aôl
dans les dires de celuy qui se laissoit volontiers piper et paioit ses goinfreries, conlirma cette assurance comme s'il cognoissoit la donzelle.
Incontinent, je me sentis tout remué en moi-mesme, et mon cœur se prist à battre, car j'avois desjà remarqué que depuis quelques jours, mon cousin portoit à son costé cette fleur des champs sauvages qui se nomme comme se nommoit celle à laquelle je pensois toujours, et je m'estois desjà figuré que c'estoit en son honneur.
C'estoit à moi triple folie, puisque, après l'affliction que m'avoit causé mon amitié première, en raison du souvenir que j'en voulois guarder, j'avois fait serment de ne plus rien aimer que Dieu ; puisque je n'avois pas reveu Marguerite, c'estoit le nom de la fille, depuis l'heure où j'estois sorti de sa maison, puisqu'enfin, en supposant que le propos ne feut pas Vanterie, il y avoit bien dans la ville de Dieppe et dans ses fausbourgs cent filles à qui pouvoit s'appliquer le compliment.
Mais, comme si j'eusse cédé h une volonté
plus omnipotente que n'estoit la mienne , je quittay la table et, prétendant le besoin d'aller au cliasteau, je délaiss aymes compagnons, je gasgnai au pied par un destour, traversay le Follet, et, par le sentier de Braacquemont, j'arrivay au Clos-Mauduit de la route de Neufchastel, où je n'ostois retourné depuis qu'elle m'avoit été si funeste.
Lorsque je vis entre les pommiers du closeau la maisonnette de Marguerite, l'isdée me vinst de rentrer au logis, mais j'avois beau me prèscher, je cheminois toujours de ce costé.
J'avois veu deux fois son vieux père. En dernier lieu, et, après m'aveoir rendeu sauf, il m'aveoit desfendu sa maison davantage avec toutes sortes de menasses farousches, que j'astribuois à son appréhension que je ne fisse les yeux doux à la fillette.
Je n'affrontay donc pas la porte, dans' la crainte que, de la complexion dont je le connoissois, il ne chastiast l'innocente, je fis le tour du courtil, qu'entouroit seulement une haie d'églantine , et l'ayant aperçeue qui se promenoit, et profitant de ce qu'elle se trouvoit en un
endroit escarté dudit courtil, je sautay la closture et coureus à elle.
Les mensonges ne font point faute à qui aime peu ou prou, et on peut dire d'eux qu'ils sont l'apanaige de l'amour. Je contay à la fillette que ne pouvant dire mercy à son bourru de père, j'avois vouleu luy dire à elle pour ses bons soins et cbaritables offices; puis, sans davantage de préambule et comme si je n'eusse sceu trop me presser , tant la crainte d'estre presvenu par un autre me talonnoit , je luy fis tout doucettement l'aveu de mon amour.
La fille rousgit mais ne se fascha pas ; ce pendant, je vis bien que ses yeux s'emplissoient de larmes , et comme je lui demandois ce qui la faisoit pleurer, elle me respondit que je ne debvois l'aimer, qu'une telle amitié apelleroit de grandes calamités sur ma tête, elle m'enjoignit et me supplia de gasgner au large au plus vite, vu que d'instant en instant son père pouvoit descendre en le courtil.
Je ne laissai point que de demeurer quelque temps avec elle, lui respétant ce que desjà lui avois dit et je rentray tout troublé en la ville.
;ï>4 MANUSCRIT
Mais le jour d'après je restoumai au Clos- Mauduit, et j'y revins encore les jours suivants.
Quelques fois je ne la voiois pas, d'autres fois je voiois son père se promenant avec elle dans le courtil; d'autres fois, c'étoit le valet qui labouroitj ou la servante fesoit cueillette de légumes; j'estois contraint de me tenir coi et de me contenter de regarder de loin celle que jamais je ne me feusse lassé d'entretenir. Mais de temps en temps, aussy, elle estoit seule, et si bref que feut nostre déduict, il suffisoit pour me renvoyer plus enfiévré.
Et, en vérité, cette seconde folie succédant à la première la despassoit en véhémence. Vainement je me gourmandois moi-mesme; vainement je cîiercliois des forces dans les souvenirs de celle que j'avois tant pleurée, dans les prières que je fesois sur son tombeau je me prenois à penser à Marguerite.
Nonobstant, il s'en falloit qu'elle encourageast mon amitié pour elle. Plus cette amitié se manif estoit chaude et pressante, plus elle apportoit d'ardeur à implorer le renoncement que tout d'abord elle m'avoit demandé, et plus
DE CHARLES SANSON :i%
aussi elle m'apparoissoit elle-même, mélancholique.
Comme elle estoit sage, comme mi jour que j'avois voulu lui ravir un simple baiser elle estoit entrée en grand courroux et que j'avois eu peine à en obtenir pardon, je ne songeois plus à mon cousin Paul et à sa mirifique conqueste.
Un soir néantmoins que j'étois attablé avec le sieur Valvins deBlignac, es escliauffé par la boisson, et qu'il estoit j.à tout joli garson, comme je me mocquois de luy et qu'en goguenardant je luy parlois de la belle amie de Paul et du vilain mestier que, si cela estoit vray, il auroit, luy, fait en cette occasion, il me respondit en clignant de l'œil que rien n'estoit plus véridique et que grâces à ses bons offices, à l'heure qu'il estoit , mon cousin debvoit avoir les bonnes grâces de la plus belle fille que oncques on eust rencontrée.
Comme nulle ne me paroissoit en ce monde plus charmante que Marguerite, derechef je de- Aâns inquiet. Je le tourmentay de mes questions ; il fist un peu la figue, mais comme à toutes les
mauvoises qualités du susdit sieur de Blignac , on peut ajouter celle d'estre le plus grand bavard qui feu st jamais, sa langue se deslia. Lors il me raconta que la fillette se monstrant intraictable et ne voulant ni pour or, ni pour amour rien accorder, d'après son conseil M. Paul Bertauld avait asclieté chez Tapotliiquaire de la ville de la drogue qui fait dormir et que l'aiant remise au valet qu'il avoit guaigné, ce valet devoit le soir même la partager entre la maistresse et la servante ; il ajouta encore que comme le père et le dit valet deb voient s'absenter cette nuict, comme la maison estoit isolée, la donselle seroit très-bien à l'absolue discrétion de mon cousin.
Je croi que si la grosse tour de l'église Saint- Jacques se fut escroulée sur ma teste, je n'eusse été aussi plein de terreur et d'espouvante que je ne le feus quant le sieur de Blignac eust dit.
Je perdis la parole et je ne voiois plus, je me levai ensuite si impestueusement qu'avec mon escabelle je jettay bas la tabble et les pots ; mon espée et mon couvre-cbef estaient sur un banc, je ne ramassay que l'espée et la tenant nue hors
DE CHARLES SANSON tSI
du fourreau, je me pris à courir comme un insensé à travers la cité.
Je ne sçay s quel instinct me guidoit , mais dans la nuict noire j'allay aussi droit mon chemin que s'il eut esté plein midi , et je n'avois pas couru la moitié d'une heure que je vis comme une estoile à travers les pommiers du petit clos.
A l'idée que cette clarté pouvoit esclairer le déshonneur de la pauvre fille, je sentois mon cœur gonflé de tant de haisne et de rage que j'eusse tiré l'espée contre vingt au besoin.
Au moment ou j'approchois de la maison, j'apperçeus l'ombre d'un homme se glissant le long de la muraille. Je criay : Hola ! L'homme prit la fuite, mais non si prestement que je ne l'eusse bientôt rejoint et recogneu que le sieur deBlignacne m'avoit point menti et que celluy qui avoit prosjeté d'assaillir si laschement la fille endormie estoit bien mon cousin.
Je l'entraisnay à distance, et tout eschauffé de courroux et de douleur, je lui reproschay asmèrement sa conduite malhoneste et desloyale, lui représentant combien c' estoit crime de conduire à perdition une fille d'autant plus respec-
\i:^ MANUSCRIT
t<il)le qu'elle estoit pausvreet de petite condition, et qu'en lui ostant sa vertu on lui ostoit tout son bien.
Mon cousin baissoit la teste et tout penauld ne disoitmot. Toutesfois, s'il feut demeuré seul, je l'eusse sans aucun double amené à recipiscence, car ses vices estoient vices de jeunesse et de mauvoises cognoissances, mais l'arrivée du sieur Valvins de Blignac vint tout gaster.
Le dit sieur de Blignac, en me voïant m'écliapper tout évaporé d'avec luy, avoit eu doutance de ce qui s'alloit passer, et comme les meschans ne sçauroient, sans deuil, voir desrouter leurs fascheuses entreprises, il estoit accouru en grande baste derrière moy.
Lors, changeant de gamme, je m'en pris à luy et luy esprimay avec une asme indignée ce que je pensois du rosle qu'il avoit rempli en la circonstance, luy disant encore que depuis six mois que monsieur Bertauld estoit en la cité, il s'estoit, lui, donné tascbe de le mettre à mal, l'incitant enjeu, boisson, desbaucbes et toutes sortes de villenies.
Le sieur de Blignac respondit en gourman-
dant mon cousin d'avoir enduré telles remontrances, goguenardant suivant son habitude, et jurant que si j' est ois fasché, c'est oit que j'avois moy-mesme des vues sur la belle ; que je lui baillerois raison des propos que j 'avois tenu sur son compte ou qu'il me les feroit rentrer en gorge; et sur ce, aiant mis l'espée à la main, il me chargea en criant à mon cousin de me charger de son costé, et que la fille seroit à qui feroit mieux.
Soit que l'amour lui eust tourné la cervelle, soit qu'il feut piqué des railleries et turlupinades du sieur de Blignac, monsieur Paul Bertauld n'eust pas de honte de tisrer le fer contre son parent et son amy, et de m'assaillir en mesme temps que le sieur de Blignac m'assailloit.
Je me desfendis de mon mieux, rompant pour guagner les arbres et couvert, mais, sur les entrefaites, le sieur de Blignac m'aiant porté une botte, d'une bonne estocade je le blessay si griefvement au poignet, que son espée tomba sur la terre, où, la couvrant de ma semelle, je peus m'en saisir, et m'en estant saisy, je la jetay au loin de là.
Monsieur Paul Bertauld, de son costé, avoit atrapé une estafilade et moyun coup de pointe dans l'espaule.
Lors, les deux compaignons me laissèrent et s'en furent en maugréant et en me disant que le demain il feroit jour et qu'on pourroit férail- 1er sans risque de s'esborgner comme malandrins.
Les aiant veus partir je décidai nonobstant que resterois là toute la imict tant j'avois crainte de ce sieur de Blignac, homme assez traistre et pervers pour adviser M. Paul Bertauld de mètre à profict ma retraicte pour se revancher.
Sur le minuit, n'entendant toujours rien bouger en la maison et ce malgré le bruist qu'avions fait je commençay d'appréhender que ce maudit breuvaige n'eust tué et la fillette et la servante, et ce feut ce qui me perdit. Le larron valet avoit , suivant ses convenances avec M. Paul Bertauld, laissé la porte entrebayée, j'entray dans le logis et je gravis l'échelle qui menoit à la chambrette de la pauvre enfant.
Ici je le confesse avec grande honte et contrition, je perdis tout proiict des sages advis, conseils et lésons dont j'avoispresché M. Panl Bertanld. Quant je vis la fille dont j'estois énamouré, si belle et toute endormie sur son lict, ma vertu s'en alla comme fumée que le moindre vent balaye, je ne me monstrai ni plus retenu ni plus saige que luy n'eust esté et je ne craignis pas de commettre le crisme que j'avois si vertement tancé.
Que Dieu me pardonne en l'austre monde, puisque j'expie mon pesché en celui cy.
Le lendemain comme j'estois en mon logis le laquais de M. Paul Bertauld me vint trouver et me dist que son maistre m'attendoit sur la place du Puits-Salé.
Croiant qu'il me vouloit appeler je pris mon espée et suivis le laquais.
Il y avait grande affluence de peuple sur la dite place du Puits-Salé, et je fus très-estonné que M. Paul Bertauld eust choisy cet endroit pour nous entretenir ou nous entretuer, comme je Pavois desjà esté de cette fasçon de m'envoyer son cartel.
Mais M. Paul Bertauld quant je le rencontray ne me marqua ni fiel ni rancune de ce qui s'estoit passé la veille. Loin de là, il me tendit la main que je ne pris pas, me souvenant tousjours moy, qu'il s'estoit joinct au sieur de Blignao pour m'accabler.
Lors, me monstrant uneschafaud tout dressé au beau mitan de la place du Puits-Salé, il m'invista à regarder de ce costé ; ce qu'ayant fait je recogneus dans un liomme qui atacliait quelques garsons au pilori, mon hoste de la maisonnette du Clos-Mauduit , et père de ma maîtresse; ce mesme temps me disoit M. Paul Bertauld, qu'ayant sceu que sa, belle estoit la fille de maistre Pierre Jouanne, maistre des hautes œuvres de la ville de Rouen et vicomte de Dieppe il me rendoit grâces de l'avoir prise pour moy, ne voulant aucune accointance de cœur ou de cbair avec race de bourreau.
Pour le coup ce feut mon tour de le charger.
Mais il V avait austour de nous telle multitude
que presque aussitôt nous fusmes séparés et je rentray bien contri et cruellement affligé en mon logis.
Bien que maistre Pierre Jouaniie m'eust pareil d'estrange humeur, aussy bien le jour qu'il avoit faict si singulières pronostications au sieur Valvins de Blignac et à moy, que cet autre jour, qu'après avoir pansé mes playes, il m'avoit chassé plus tost que. renvoyé de sa demeure , je n'avois point imaginé qull pust exercer cet employ pour lequel je me sentois exécration et mespris.
Et ce pendant et en dépit de mon aversion pour le père, jemedisois tacitement que c'estoit injuste de cliastier la fille de cequin'estoit la conséquence que de ces hazards qui nous font naistre ou d'unroy ou d'un bergier ; que la beauté, que la vertu de la Marguerite , la fesoient bien plus digne de naistre sur les degrés d'un trosne qu'aux costés d'un eschafaud ; que ce seroit sottise de respudier une fillette si accoi*te et si aimée à cause de l'indignité de la profession de son austeur ; et puis, en mesme temps je me représentais mon crisme et pesclié de la nuict et tout plain de honste et de remords, je pleurais comme un garsonnet.
. Comme c'estoit l'iieure d'aller au chasteau,
je sortis sans avoir pris aucun parti, ny pour ny contre.
Tout le long du Cours je me creu certain que mes cognoissances se destournoient de moy, et dedans le cliasteau je vis très-bien que ces messieurs du régiment de M. de la Boissière me fesoient ce jour-là plus mince accueil qu'ils, n'avoient coustume.
Comme oncques je n'avois lié de grande amitié avec personne, je ne m'en souciay que mesdiocrement, et les exercices estant accomplis, je m'en allai tout songeux.
Or il se trouva que n'aiant pas clioisi ma rouste, ce pendant par la toute puissance 'de l'habitude j'avois prins celle que je prenois tous les jours, et sans m'en doubter je me trouvay de reclief vis-à-vis du Clos-Mauduit.
Marguerite estoit sur l'huis, elle m'avoit yqu. ' et quant et mesme, j'eusse eu tentation de m'en restourner, que je n'avois pas, par civilité je ne le pouvois. Je vins donc à elle et la vis si fort paslie et dévisagée, que les remords qui desjà m'estreignoient, se changèrent en cruelles angoisses. Comme maistre Jouanne son père
n'estant point quitte de sa besoigne, demeuroit encore en la cité, je me promenay avec elle dans le courtil sans oser quasi lui parler, mais si joieux d'estre près d'elle qu'aiant pris congé, je me dis qu'il seroit bien fol possédant si avenante amie, de m'en fairre quite par vain scrupule, et que si maistre Jouanne son père rompoit et escorchoit, il n'y avoit point goutelette de sang aux mains qu'elle m'avoit permis de baiser.
Et de fait y retournay le jour du lendemain et les suivants, et tous ces jours, et bien que point davantage que dans le passé, elle ne me permist de privautés, et que moy je n'osasse me targuer de ce que j'avois desrobé comme un larron, mon amitié pour elle grandit si fort que toute fille de bourreau qu'elle estoit, je l'aimois ne plus ne moins que si elle eust esté fille de royne et m'engardois de penser à la profession et mestier de son père.
Il advint sur les entrefaites que le sieur Valvins de Blignac estant restabli et guéry de son estocade se mist à gouspiller sur moy par toustes sortes de vilenies et de menteries, si bien
fm MANUSCRIT
qu'un jour que j'estois allé aux exercices, ces messieurs faisant mine de ne me point voir, ne me tirèrent pas seulement leur chappeau.
Je rentrai fort courroucé au mien logis, ou mon laquais m'aprit la part que le sieur Valvins de Blignac avait à ma desconvenue, (*ar il n'est oit bruit que de ce dans le régiment et moy , seul estoit à l'ignorer par conséquence de la vie de solitude et de retraite que jemenois. Voulant sur l'heure appeler le sieur Valvins de Blignac, je me mis en recherche et queste d'un second.
Mais tous ceux à qui je m'adressay me respondoient : non, tout à tracq, sans vouloir me hailler aucunes raisons bonnes ou mauvaises de leurs refus et jusqu'aux simples cornettes qui ne prissent tant seulement la peine de déguizer l'ennuy que leur causoit semblable proposition.
Je pensois bien que ce seroit en allant à celuy mesme qui estoit l'auteur de cette émotion (pie j'aurois satisfaction des bruits mensongers par lui respandus et je me mettois en route pour requérir l'aide de quelque gentil-
DE CHARLES SANSOîf dm
homme citadin, lors que mon laquais vint me quérir de la part de monsieur le marquis de la Boissière qui sur l'heure m'appeloit près de luy.
Je me rendis à son logis où je trouvai le dist monsieur le marquis de la Boissière en véhément courroux et grande colère, lequel me cria avec force imprécations, que, non content d'avoir desjà transgressé et de vouloir transgresser encore les ordonnances et prohibitions du Roy notre sire, touchant le duel, je déshonorois le régiment par mes sales amours avec la propre fille du bourreau ; et de suite , sans me bailler le temps de respartir seulement une parosle, il accola de très-odieuses épithètes le nom de la pauvre fille, la qualifiant de tels mots que je n'ose encore les respéter par piété pour sa mémoire.
Ce qu'entendant, mon très-irascible tempérament s'eschaulfa et me fist riposter si aigrement à celui à qui devais grandement respect pour l'aage et la qualité, que monsieur le marquis de la Boissière m'enjoignit de vider sa chambre et guarder les arrêts au chasteau jusqu'à
ce qu'il eust escrit au Roy ma conduiste.
Moy, ne me possédant plus, je sortis mon espée, et la ploiant sur mon genou, je la rompis en luy disant qu'il pouvait s'empescherd'escrire au Roy pour me descharger de ma commission de lieutenant, car en rentrant chez moi je deschirerais cette commission de mes mains, comme de mes mains j'avois rompu mon espée.
Je partis lors, mais ne sejournay point en mon logis de crainte d'y estre appréhendé par les gens de monsieur le marquis de la Boissiêre. Je ramassay quelque argent que j'avois, je mis le harnois à mon cheval, et sautant en selle je sortis de la ville en grande haste.
J'avois desjà résolu de guagner du pays du costé du nord et de m'embarquer dans quelque port ou havre pour les Indes d'Occident, ou je m'employerais à mon ancien estât de marin. Ce pendant, je ne voulois partir si loin sans avoir dit asdieu à mon amie. Je conservois l'espoir de la décider à partager mon sort en un pays ou nul ne cognoitroit le vilain mestier de son père. Afin de la résoudre à s'en venir
pour moy, j'estois desterminé à lui confesser comment, sans qu'elle s'en doubtast, et par une criminelle action, je m'estois rendu maistre d'elle.
Si tost hors des murailles, je picquay droit à la mestairie du Clos-Mauduit. Je fus tout surpris de ce que les fenestres de la salle fussent noires, car il estoit loin d'estre tard. Ce ne feust qu'en estant tout proche que je vis des traits de lumière qui passoient à travers les disjoinctures de la porte d'une sorte de hangar joignant la maison, et en mesme temps je creus ouïr comme un gémissement qui venoit de ce hangar.
Bien que pas très-facile à l'espouvante, il me souvient que mes chairs trembloient et frissonnoient comme feuilles au vent. J'avois attaché mon cheval à un tronc d'arbre ; je m'accotay contre la dite porte ; je mis mon œil sur la fente la plus disjoincte, et, à ce que je vis, mes cheveux se guindèrent tous droits sur ma teste.
Marguerite, mon aimée Marguerite estoit ployée sur le lict de cuir qui sert à bailler la question; son bourreau de père, plus semblable
à un tigre qu'à un homme, luy avoit chaussé le brodequin du tourment ; de sa propre main de père, il heurtait d'une mailloche le coin tout rousgi d'un sang qui estoit celui de son enfant ; et, à chaque heurt, il lui disoit avec une enragée colère : Confesse, confesse ; et la pauvrette, se rejetant en arrière avec force larmes et crys d'angoisse, prenoit tous les saints du paradis et Dieu à témoin de son innocence.
Je ne vis cette cruausté que pendant la moitié d'une minute, car j'avois desjà ramassé une poustrelle qui se trouvoit là , et Dieu me prèstant une force que je ne m'esiois jamais cogneue, d'un seul coup j'avois fait vosler la porte en esclats , comme eût fait un pestard d'artillerie .
En me recognoissant, maistre Jouanne jeta loin de lui sa mailloche, et empoignant la grande espée qui lui servoit à décapiter les gentilshommes , il ne me menassa point , mais Li brandissant autour de la teste de sa fille, il fist im affreux serment que si seulement je bousgeois pour la secourir , il jeteroit incontinent cette teste en bas des espaules qui lu port oient. Je tombai à genoux criant et gémis-
;de CHARLES SAN90?î 8^1
sant comme tout à l'heure crioit et gemissoit . la pauvre Marguerite. Lors, maistre Jouanne, m'aiant demandé ce qui m'amenoit cliez lui, si je lui apportois le nom du séducteur que vainement il imploroit de sa fille par le tourment , je lui confessay ma faulte , lui démonstrant que moyseul estois le coupable et non point son enfant très sainte et très vertueuse.
Ce qu'aiant entendu ce maistre Jouanne si féroce et si cruel, se prosterna devant le lit du tourment, fondant en larmes ; il esta le brodequin es jambes de sa fille et prenant douille tement la dite jambe toute bleuie et meurtrie entre ses mains, il en baisoit les playes, il en rajustoit les descbirûres en implorant d'elle mercyet pardon avec tant de douloureux émoy que son désespoir eût tiré pleurs d'une roche . Puis en mesme temps se lamentoit sur .la fascheuse condition des misérables en ce monde, et disant que Dieu debvoit faire filles pauvres, laisdes et espouvantables, puisque vertu et chasteté ne les garantissoient point de la concupiscence des nobles et puissans.
M'avançant, je lui fis part de mon project de
quitter ma patrie et lui desclarai que m'esloignant, je prendrois volontiers Marguerite comme femme et comme espouse.
Maistre Jouanne se monstra plus remué que n'avoit esté jusques là , mais il feut ferme et se détournant vers sa fille, il lui dist que c'estoit à elle à respondre. Tout de suite la fillette prist ces mains qui l'avoient si durement violentée et mise à sang, elle les baisa en disant que son père n'aiant qu'elle toute seule pour consolation et pour soutien en sa vie très solitaire elle ne le quiteroit point, quant bien mesme je lui offrirois le trosne de ces Indes où je la voulois conduire.
Maistre Jouanne embrassa sa fille bien onctueusement et memonstrala porte en s'escriant qu'il estoit boureau, mais non pas assassin, qu'en ce jour il ne me tueroit pas , mais que je me guardasse de reparoistre en la ville ou la constrée si tenois à la vie.
Et ainsi m'en allois la tête basse et le cœur bien deschiré; quant mon pied touscha le seuil de la porte j'entendis desrière moy un grand sanglot et m' estant restourné, je vis
Marguerite pasmée en les bras de son père. Je courens à elle. Maistre Jouanne me respoussa encore très-rudement. Volant lors, au désarroi de la fille que son âme estoit aussi marrie que la mienne de cette séparation et recognoissant qu'elle m'aimoit austant que je pouvois l'aimer, rien plus ne sçavoit me descider à partir. Je dis donc au père de me donner Marguerite pour espouse et que nous nous en irions tous trois en quelque constrée lointaine où nous pourrions vivre ignorés.
Mais ma proposition ne l'agréa pas plus que ses devancières. Il me respondit que ce tardif et inneficace changement de mestier n'empesclieroit point son gendre de le mespriser et de faire partager ce mespris à son enfant; que que celle cy ayant fait abandon de volonté à son profict elle ne deviendroit mienne que si mon amitié estoit assez puissante pour affronter le partage de la haine et de l'opprobre qui est oient leur apanaige à tous les deux. Que sans vergogne j'avais pollué la fille du boureau, et que je ne sçaurois resparer ma faulte qu'en devenant boureau comme luy.
;n4 MANUSCRIT
Ici se termine le maimscrit de mon aïeul.
11 ne donne pas plus la conclusion de son aventure qu'il n'avait donné le récit des incidents qui l'avaient précédée.
Colombe et Marguerite avaient probablement laissé dans son cœur deux plaies, toujours saignantes, auxquelles il ne touchait qu'avec douleur et répugnance.
Les dénoiiments de ces deux passions, poussées jusqu'au délire, furent inégalement, mais tous les deux funestes.
11 épousa Marguerite Jouanne.
Je trouve dans le procès-verbal d'une exécution faite à Rouen, la preuve que le farouche maître Jouanne exigea de son gendre qu'il accomplît rigoureusement les conditions de leur marché.
Ce procès verbal relate : « Qu'aiant à rompre le nommé Martin Eslau, maistre Pierre Jouanne, exécuteur des hautes œuvres, aiant forcé son gendre, nouvellement marié, à porter un coup de barre au patient, le dict gendre tomba en pâmoison et fust couvert de huées par la foiile. »
Ce bonheur, que Charles Sanson avait acheté
si clier, devait passer comme un songe. Marguerite le quitta bientôt pour un monde meilleur, après lui avoir donné un fils ; elle mourut de cette maladie qu'on appelle la consomption, et dont le siège est bien plus dans l'âme que dans le corps.
En poursuivant chronologiquement notre récit, nous retrouverons le chevalier de Blignac et Paul Bertaut ; ils devaient rencontrer une fois encore Charles Sanson en ce monde, et cette rencontre nous fournira le complément de l'histoire personnelle de mon aïeul.
C'est à la fin de l'année 1685 qu.e mon ancêtre Charles Sanson de Longval quitta la Normandie, où il laissait les cendres de cette Marguerite Jouanne qu'il avait épousée avec une si funeste dot.
Tous les événements dont je viens de faire le tragique récit, avaient presque ébranlé sa rai-
son; il était sans cesse en proie à une humeur sombre, inquiète, qui ajoutait à l'aspect sinistre que lui donnait la profession à laquelle il s'était résigné.
A Rouen, on s'écaiiiait avec terreur sur son passage ; on se montrait de loin cet liomme vieilli avant l'âge, qui portait sur toute sa personne les traces d'une existence ravagée. La plupart ignoraient pourtant les orages qui avaient si profondément bouleversé cette existence ; mais il suffisait d'en connaître le résultat, de pouvoir dire à la vue de Charles Sanson : c'est le bourreau! pour que tous, hommes, femmes et enfants reculassent épouvantés.
Mon ancêtre fut donc fort aise d'échapper à cette triste notoriété, en même temps qu'il abandonnait des lieux remplis de souvenirs si cruels et si déchirants pour lui. Il accepta avec empressement la proposition qui lui fut faite de venir à Paris et d'échanger sa juridiction provinciale contre celle de la capitale du royaume. Le moment était solennel. Le chancelier Letellier venait de mourir en laissant les sceaux au président Boucherat. qui passait pour un homme
doux et d'une intégrité irréprochable. Le marquis de Bullion, un parfait gentilhomme, était depuis peu installé dans la charge de prévôt de la ville. La magistrature se renouvelait aux deux extrémités de l'échelle sociale : après le chancelier de France et le prévôt de Paris, c'était le bourreau.
Le long retentissement des morts subites qui avaient décimé, sur les marches du trône, la famille royale; les procédures mystérieuses de la Chambre Ardente, cette cour prévôtale du grand règne, à l'occasion du poison subtil ressuscité des Borgia qu'on avait appelé la poudre de succession^ tout cela venait de s'éteindre, et rien n'eût troublé le calme de l'horizon si un acte des plus impolitiques n'eût préparé à notre pays, malheureusement trop habitué aux querelles religieuses, une nouvelle ère de calamités. Je veux parler de la révocation de l'Edit de Nantes.
Il ne m'appartient point de porter un jugement sur ce retour à une intolérance qui avait déjà allumé et entretenu si longtemps chez nous le fléau de la guerre civile. Des plumes plus
•m ARRIVÉE A PARIS
autorisées que la mienne ont traité et résolu cette grave question. Je constaterai seulement le contre-coup que cet événement devait avoir dans la sphère exceptionnelle où Sanson de Longval se trouvait relégué : je laisserai donc de côté les faits trop connus sous le nom de Dragonnades, de Massacres des Ce venues, etc., pour arriver de suite aux rigueurs qui devaient être exercées par le ministère de l'exécuteur. En effet, une déclaration du Roi portait les peines les plus sévères contre les malades qui refuseraient de recevoir les sacrements, en alléguant qu'ils appartenaient à la religion réformée. Il y était dit qu'en cas de guérison, ces hérétiques seraient condamnés à l'amende honorable, aux galères perpétuelles et à la confiscation de leurs biens, et qu'en cas de mort, le procès serait fait à leurs mémoires pour que leurs cadavres fussent traînés sur la claie et jetés à la voirie.
Une autre déclaration édictait les mêmes peines contre les réformés qui tenteraient de quitter la France et ceux qui leur en faciliteraient les moyens. Enfin on enjoignait sous
menace de confiscation de leurs Mens , à tous les protestants émigrés ou réputés tels, de rentrer en France dans le plus bref délai, et on accordait une récompense de mille livres à quiconque dénoncerait ou ferait avorter un projet d'émigration.
J'ai hâte d'ajouter que ces excès du fanatisme suivirent mais ne précédèrent point la résolution de mon ancêtre d'accepter l'office d'exécuteur à Paris ; sans cela il fût resté à Rouen. Il est bon de dire aussi que ces fulminations terribles, ces pénalités posthumes, restèrent à l'état de fictions légales ; on les avait employées plutôt comme moyen d'intimidation, qu'avec le dessein bien arrêté d'y donner suite. Je ne trouve dans les papiers laissés par Sanson de Longval aucune trace de sentences pareilles qu'il ait eu à exécuter.
Si de véritables persécutions furent exercées à cette époque contre les Protestants, ce fut plutôt dans quelques provinces qu'à Paris, et quant à la prime d'encouragement offerte à la délation il paraît que, comme toujours, elle trouva chez nous peu d'amateurs, car, malgré
l'étroite surveillance de la police, l'émigration eut lieu sur tous les points du royaume, en nous enlevant une bonne partie de notre noblesse, et toute la fleur de cette riche bourgeoisie, qui sous l'impulsion de Colbert, avait commencé à fonder l'industrie et le commerce du pays.
D'autres circonstances attristèrent aussi, indépendamment de ces préoccupations , les premiers moments du séjour de Sanson de Longval à Paris. A son arrivée, il avait dû habiter au Pilori des Halles, que le peuple désignait sous le nom de l'hôtel du bourreau. Rien n'était moins propre qu'une telle demeure à dissiper la mélancolie qui le rongeait. C'était, en effets une sombre construction octogone, surmontée d'une lanterne en bois, tournant sur un pivot, et terminée en clocheton aigu. J'ai raconté déjà^ en faisant l'historique des différents supplices^ comment les criminels condamnés à la peine du Pilori , étaient attachés dans cette lanterne , où on leur tournait successivement la face vers les quatre points cardinaux. On se souvient que ces sortes d'expositions avaient habituellement
lieu les jours de marché, pour qu'un plus grand concours de populaire y assistât et pût ajouter par ses huées et ses sarcasmes à l'humiliation éprouvée par le patient.
Devant ce singulier édifice s'élevait une croix, aux pieds de laquelle les banqueroutiers devaient venir déclarer qu'ils faisaient cession de leurs biens; après quoi ils recevaient le bonnet vert des mains de l'exécuteur de justice. Tout autour, étaient des boutiques que ce dernier louait à son profit. Enfin les communs se composaient d'une écurie et d'un appentis . en forme de hangar, où l'on gardait la nuit les corps des suppliciés , en attendant leur inhumation.
C'est sous ce singulier appentis, qu'à l'aspect des victimes de sa farouche mission, de ces cadavres livides auxquels il donnait une dernière et funeste hospitalité, le chef de ma famille se sentit mordre au cœur d'une étrange ambition. Si, à force de donner la mort, il pouvait surprendre les secrets de la vie; si, avant de faire jeter à la voirie, comme on le lui commandait , toute cette dépouille humaine , il
l'interrogeait, substituant au glaive qui tue, le scalpel qui fouille , qui sonde les mystères de l'organisme , pour en tirer des inductions utiles au soulagement des souffrances humaines, et à cette grande lutte de la vie contre la mort , qui est le vœu irrésistible de la nature.
Cette pensée s'empara profondément de son esprit, et certes, la nuit où il commença à la mettre à exécution , il ne dut pas se sentir moins ému qu'André Vésale surmontant les scrupules religieux de son époque et osant le premier violer le respect de la mort, pour allumer le flambeau de l'anatomie.
Mon ancêtre entra aussi courageusement dans cette voie. En vain la sueur perlait à son front ; en vain le grincement de la girouette qui se balançait au faite du clocheton le faisait tressaillir, lorsqu'il portait la main sur ces cadavres muets et glacés : il s'affermissait par la réflexion et, croyant trouver, au contraire, dans de patientes , de pénibles études , une sorte d'absolution à sa mission homicide , seul , à la pâle lueur d'un flambeau fiché dans la muraille du han-
gar, il poursuivait le cours de ses laborieuses investigations.
Ses recherches ne demeurèrent point stériles; nous avons conservé de lui de curieuses observations sur le jeu des muscles et des articulations, et plusieurs recettes contre les affections de cette partie de T organisme.
L'étude de Fanatomie et la manipulation de certains remèdes se sont, du reste, perpétuées dans ma famille. Aucun de nous ne s'en est abstenu ; et nous avions entr'autres un baume dont l'efficacité était souveraine contre les douleurs les plus invétérées.
On ne sera pas médiocrement surpris lorsque dans un des volumes suivants, je citerai les cures de malades qui nous avaient été adressés, en désespoir de cause, par des princes de In, chirurgie. J'ai les preuves à l'appui.
Nous vendions ces remèdes très-cher, je le confesse, à l'aristocratie et aux personnes riches ; mais nous les donnions gratuitement aux pauvres. Cela faisait compensation.
Je reviens àSansondeLongval. L'habitation du Pilori, située au milieu d'un marché bruyant,
populeux, et entourée de "boutiques qui en faisaient partie intégrante, ne lui parut ni assez discrète pour ses travaux, ni assez recueillie pour sa situation d'esprit. Elle offrait d'ailleurs un autre inconvénient non moins grand ; c'était de là que les jours de marché, dès le malin, à l'heure de l'ouverture, les préposés à la perception du droit de havage, partaient et circulaient pour prélever ce droit sur toutes les denrées qui y étaient soumises; c'était là qu'ils en rapportaient les produits. Cette double opération ne s'accomplissait pas sans soulever des difficultés continuelles. Beaucoup de marchands n'acquittaient qu'avec peine un impôt qui leur répugnait , plutôt par sa destination que par son importance. Au milieu du tumulte et de l'agitation du marché, les préposés rie pouvaient employer d'autres moyens pour reconnaître ceux qui avaient satisfait à leur réclamation, que de les m.arquer d'un signe sur leurs vêtements avec de la craie blanche. Cette marque devenait un sujet de raillerie, presque d'injure, de la part des marchands qui étaient exempts de l'impôt, ou même des simples consomma-
ARRIVÉE A PARIS 38r7
teurs qui venaient s'approvisionner aux halles. C'était aussi, on en conviendra, un mode de comptabilité un peu élémentaire, et qui devait laisser le champ libre à bien des contestations. Aussi en éclatait-il à chaque instant entre les cultivateurs et les préposés. Ces derniers, sûrs de l'appui de l'autorité, n apportaient peut-être pas dans l'exercice de leurs fonctions toute la modération nécessaire, car j'ai souvent entendu dire dans ma famille que le proverbe, insolent comme un valet de toiirreau, n'avait d'autre origine que leurs fréquentes altercations avec les marchands.
Au siècle précédent , les choses étaient allées si loin que l'exécuteur , Laurent Bazard , devint la victime des colères amassées contre les agents. Un jour qu'il était monté dans le Pilori pour y fiiire les apprêts d'une exposition, la foule se rua en un clin d'œil, avec des fascines allumées, autour de l'édifice qui fut bientôt la proie des flammes. Lorsqu'on vint un peu tardivement pour éteindre l'incendie et délivrer Laurent Bazard, on trouva ce dernier brûlé vif. Une information eut lieu, mais elle ne fit dé-
couvrir qu'un seul coupable ; c'était un boulanger, nommé Lostière, celui, sans doute, qui avnit fourni les fascines. Il fut pendu par le vSuccesseur de Bazard.
Toutes ces considérations déterminèrent Sanson de Longval à quitter sa maison du Pilori, puisque sa charge ne l'obligeait pas à y résider. Il y avait alors à Paris un quartier presque désert, qu'on appelait la Nouvelle- France; c'est l'emplacement qu'occupe aujourd'hui une partie. du faubourg Poissonnière. Si nous n'avions assisté depuis quelques années à de si étonnantes transformations dans le sein de la Ccipitale, nous aurions peine à croire que le quartier où nous voyons actuellement de superbes hôtels, de belles églises, un hospice monumental, les gares de deux de nos plus grandes lignes ferrées, fut, il y a moins de deux siècles, une grande suite de terrains vagues où l'on n'apercevait que quelques habitations clair-semées, fort éloignées les unes des autres. La pieuse maison des continuateurs de l'œuvre de saint Vincent -de-Paul, et une modeste église dédiée à sainte Anne, s'élevaient seules au milieu de
cette solitude. Aujourd'hui l'église est une brasserie, et l'asile des missionnaires, une prison.
C'est à la Nouvelle-France, à côté de l'église Sainte- Anne, que Charles Sanson vint fixer sa demeure après avoir loué la maison du Pilori 600 livres, ce qui était une forte somme pour l'époque. Nous verrons plus tard comment ma famille s'établit définitivement dans ce quartier et ne le quitta plus. Il n'y a que moi qui l'ai abandonné , lorsqu' après ma révocation je voulus rompre avec tous les souvenirs du passé.
Les premières années de l'arrivée de Charles Sanson de Longval à Paris, n'offrent rien de bien remarquable jusqu'au procès et à l'exécution de madame Tiquet, qui seront l'objet du chapitre suivant. Ce n'est pas que je ne trouve auparavant plus d'une page ensanglantée dans nos annales domestiques, mais hélas ! il faut en convenir, le crime même a son aristocratie, et j 'intéresserais infiniment moins mes lecteurs au récit du supplice de quelques malfaiteurs inconnus et obscurs, qu'aux détails authentiques que je puis donner Kur celui de cette
890 ARRIVÉE A PAUIS
jeune femme, dont tout Paris s'occupa vers la fin du dix-seplième siècle. Son procès dont le dénouement fut encore bien plus tragique, n'eut pas moins de retentissement à l'époque, que celui de madame Lafarge, de nos jours.
Pour arriver plus tôt à cet épisode dramatique, je passerai donc rapidement sur les victimes des premières exécutions. Aussi bien toutes ces scènes sanglantes étaient identiques, et en retracer le tableau, ce serait multiplier des horreurs inutiles.
Presque tous les arrêts de mort étaient rendus par une chambre du Parlement appelée chambre de la Tournelle. C'était elle qui statuait sur la requête des condamnés qui faisaient appel des sentences du Châtelet et autres jmidicticns du ressoit du Parlement. Les formes judiciaires étaient brèves et scmjm.aires. Lorsqu'un accusé persistait à nier le crime qu'on lui imputait, le plus souvent la cour ordonnait la question préparatoire, et on tâchait de lui arracher par d'horribles souffrances l'aveu qu'il refusait. Dans d'autres circonstances, la culpabilité ayant paru démontrée par des preuves
suffisantes, la chambre de la Tournelle, en rendant l'arrêt de mort, ajoutait que le condamné, avant d'être conduit au supplice, subirait la question ordinaire et extraordinaire pour faire connaître ses complices, s'il en avait.
Cette besogne de tourmenteur ne rentrait heureusement pas dans les attributions de l'exécuteur, elle était déléguée à des officiers spéciaux qualifiés de questionnaires. Un de mes grands-oncles en fut investi, car il semble que dans ma famille on ait été réduit à cumuler toutes ces infamies. Il en a laissé des récits qui font dresser les cheveux sur la tête. Je vais en donner, une fois pour toutes, lasubslance.
Le jour où l'arrêt devait recevoir son exécution, le principal commis du greffe criminel, accompagné d'un huissier de la place du Chàtelet, se rendait dans la chambre de la question: c'était unevaste pièce, sombre, pour qu'on n'y vît pas distinctement les physionomies et hermétiquement close pour empêcher les cris de retentir au dehors. Le condamné y était ensuite amené ; on le faisait mettre à genoux et on lui lisait à haute voix sa sentence. Ensuite il était
saisi, lié et étendu par le tourmenteur sur un chevalet. A ce moment entraient deux conseillers au Parlement, commissaires délégués poui* l'interroger.
Aussitôt l'interrogatoire commençait. Entre chaque demande, c'était une torture nouvelle infligée au patient ; on lui serrait les memhres dans unétau; on lui déchirait les chairs, on lui broyait les os. A quoi bon ménager ce corps qui le soir allait être un cadavre?
Aux sommations réitérées qu'on lui faisait d'avoir à déclarer ses complices, le malheureux ne répondait le plus souvent que par des cris de douleur et des sanglots. Plusieurs périssaient dans ces affreux tourments ; on calculait ce qu'il leur restait de forces pour [souffrir, et maintes fois on se trompait dans cet odieux calcul.
Les plus robustes ne pouvaient résister à cette barbare épreuve au delà d'une certaine limite. Lorsqu'une mousse sanglante montait à leurs lèvres, que la sueur de l'agonie coulait sur leurs tempes livides, on se hâtait de les desserrer et de les étendre sur un matelas. Cela
ARRIVÉE A PARIS ^y;!
arrivait presque toujours au huitième brodequin.
Voilà ce qu'était encore, à la tin du xvir siècle, le dernier jour d'un condamné. Le soir on livrait à l'exécuteur ce qui restait encore de cette créature humaine. Le greffier et l'huissier accompagnaient ce débris jusqu'au lieu du supplice , le sommaient une dernière fois de nommer ses complices, puis- se retiraient après l'avoir salué solennellement. Je trouve qu'il y avait quelque chose de sinistre dans ce salut, de plus sinistre encore que Vave^ Ccesar, morituri te salîdant. des martyrs.
Alors c'était le tour de l'exécuteur. Il lui fallait achever une œuvre de destruction si bien commencée : rompre avec une barre de fer les articulations de ces membres mutilés, et attacher à une roue ce cadavre anticipé, la face tournée vers le ciel, jusqu'à ce qu'il expirât. Pourquoi donc la face tournée vers le ciel? Etait-ce pour qu'il put élever jusque-là un cri de vengeance contre la cruauté humaine?
: J'ai hâte de le dire : un bien petit nombre de monuments nous sont restés de ces procédures
monstrueuses qu'on a peine à croire si peu éloignées de nous ; mais tous portent la trace de la contrainte que s'imposaient les hommes chargés d'exécuter de pareilles barbaries . Si, au bas des quelques procès- verbaux de questions que nous avons encore, la main défaillante du torturé ne peut plus tracer que des caractères illisibles qui semblent autant de taches de sang, celle du juge, celle du greffier ne sont ni plus fermes, ni plus assurées. On voit qu'à un moment donné, une espèce de fièvre s'est emparée de tous les acteurs de cette scène horrible, que celui qui interroge n'entend plus, que celui qui écrit, laisse courir convulsivement la plume sur le. papier, sans pouvoir former des lettres. L'émotion produit chez eux le même effet que la souffrance chez la victime. Disons-le donc bien haut pour la consolation de l'humanité, n'accusons que les institutions et jamais les hommes. Parmi les esclaves de la loi, j'ai toujours senti que j'avais trop besoin d'indulgence et de pitié, moi-même, pour mesurer parcimonieusement ces sentiments aux autres. Les annales judiciaires n'ont point conservé
ARRIVÉE A PARIS im
les noms des huissiers qui n'étaient, du reste, que les obscurs comparses de ces drames sanglants, mais pour les vingt dernières années du xvn^ siècle, elles nous présentent presque sans interruption un nommé Claude Amyot comme y assistant journellement, en qualité de greffier. Il faut convenir que l'existence de ce malheureux offrait bien quelque ressemblance avec celle d'un exécuteur.
Les conseillers, plus nombreux, pouvaient alterner dans l'accomplissement de leur douloureuse mission de commissaires interrogateurs, et ils la remplissaient à tour de rôle. On voit le plus souvent figurer parmi eux M. Tiquet, dont je vais avoir à parler dans le chapitre suivant, MM. Lambert d'Herbigny, Barberie , etc. Ce dernier est le seul qui paraisse conserver au milieu de ces scènes déchirantes, le calme et la liberté d'esprit du magistrat ; sa signature, d'une grande écriture allongée est toujours nette et parfaitement tracée.
Je n'en dirai point autant; des notes que Sanson de Longval a laissées sur ses premières exécutions. On reconnaît aisément que toutes
'ftXJ ARRIVÉE A PARIS
ont été écrites dans un désordre d-'esprit et de cœur quifiiisait trembler sa main. Elles offrent, Je le répète, peu de particularités intéressantes et ne varient point dans les délails; c'est donc uniquement dans un but de fidélité à l'ordre chronologique, qu'avant d'arriver à Madame Tiquet, je mentionnerai rapidement avec la date de leur exécution , quelques victimes tombées avant elle sur le champ du supplice. Ce sont: en 1 685 , Claude Yaultier , rompu vif pour assassinat suivi de vol. — Le 11 février 1688, Jean Nouis fils, pour crime semblable. — Le 18 mai 1689, François Manniquin, pour faux témoignage; ce malheureux avait à peine vingt et un ans , et pendant le procès il avait prétendu n'en avoir que dix-sept, espérant par sa jeunesse attendrir se§ juges. — Le 21 janvier 1690, Gabrielle Henry, femme de Jacques Piedeseigle, aide major du comte de Chamilly , convaincue du crime d'assassinat. — Le 26 septembre 1691, Urbaine Attibard, femme de Pierre Barrois, âgée de trente-cinq ans, qui ayant empoisonné son mari, fut condamnée à faire amende honorable, avoir le poing coupé, être
pendue et étranglée jusqu'à ce que mort s'en suive; son corps brûlé et les cendres jetées au vent. — Et enfin le 16 décembre 1693, Claire Lermenet, femme de Michel Cloqueteur, servante de cuisine chez M. de Breteuil, mise à mort, après des tortures inouïes, pour vol domestique.
Je termine ici cette triste nomenclature de victimes obscures. 11 est temps d'en venir à une dé ces femmes séduisantes, que le ciel n'avait point formées pour le crime et qui y arrivent par ime pente si fatale, que lorsqu'il s'agit de les juger, on reste suspendu entre l'horreur et la pitié qu'elles inspirent.