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Sept générations d'exécuteurs 16881847 Mémoires des Sanson mis en ordre

5 germinal. Hier, c'était fôte sur tous les visages : ils sont bien allongés aujourd'hui. Le bruit s'était répandu que les citoyens Robespierre et Danton avaient fait la paix , que l'un avait exigé le supplice d'Hébert et des siens pour gage de cette réconciliation , que l'autre

avait demandé las têtes des grands conspirav i

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teurs royalistes, des députés accusés de malversation, et de Chaumette et de Simon, arrêtés le 28 ventôse ; mais qu'après ces exécutions le tribunal recevrait enfin l'ordre d'être juste. Ce fut là une des raisons qui provoquèrent l'incroyable affluence que l'on remarquait sur la place à l'exécution d'hier. Ce matin, on s'alarmait aussi aisément qu'on s'était rassuré la. veille, et les rumeurs sont devenues si-

On disait que, loin de songer à se rapprocher de Danton, Robespierre n'avait frappé les ennemis de ce dernier que pour l'atteindre plus sûrement lui-même, et paraître conserver une sorte d'impartialité dans les coups qu'il veut porter. Le fait est que notre démocratie ressemble assez à un despotisme, pour que ceux qui exercent le pouvoir ne se résignent point à le partager. Un des jurés, Naudin, disait aujourd'hui à Sellier : « Pour marcher derrière Robespierre T Danton a la tête de trop, il faut qu'on le rogne. » On raconte aussi que Danton est averti qu'il est en danger. Il a répondu : « Ils n'oseraient , je suis l'arche sainte ; et si je supposais que Robespierre en eût la pensée , je

lui mangerais les entrailles. » Je crois qu'il se trompe : il n'y a maintenant qu'une arche sainte : la guillotine. H est décidément aussi difficile à un tribun qu'à un roi de connaître les véritables sentiments du peuple. Le peuple admire les grands démolisseurs, mais son admiration pour eux ressemble à de l'épouvante ; ceux qu'il aime, ce sont ceux qui bâtissent ou pour ses yeux ou pour son cœur et c'est à j&ux*

qu'il se donne. Danton parle, agit comi, homme , Robespierre comme un prophète :

l'empire sera toujours aux prophètes. Il a fallu qu'un poignard ait percé le cœur de Marat pour qu'on adorât ce morceau de charogne ; l'homme à l'habit bleu est vivant et déjà il a ses dévots et ses dévotes : la femme de Desmorets, mon premier aide, récite soir et matin ses prières devant un portrait de Robespierre qui a remplacé le bon Dieu au chevet du lit; beaucoup ici font comme elle. — Quelque ardent que soit le tribunal dans ses fonctions, les prisons n'en sont pas moins pleines. Le vide que fait l'échafaud est tôt comblé par les suspects arrêtés à Paris et par les

conspirateurs des départements que les représentants en mission nous expédient. Nous avens exécuté ce jour trois particuliers du département de l'Allier, coupables d'avoir tenu des propos contre-révolutionnaires. Deux étaient frères, le troisième était le fils d'un des deux premiers (1).

6 germinal. Nous avons conduit au supplice Jean-Louis Goutte, ci-devant évôque constitutionnel d'Autun et membre de l'Assemblée constituante; les deux frères Balleroy, Charles- Augtcste et François- Auguste , le premier cidevant marquis et lieutenant-général , le second , maréchal-de-camp et commandeur de Tordre de Saint-Louis, convaincus d'avoir pratiqué des intelligences tendant à favoriser les projets des ennemis contre la République ; Denis Joisel, ci-devant valet de Monsieur, frère du roi, convaincu d'avoir provoqué au rétablissement de la royauté , et Etienne Thiry, maréchal-

(1) Jacquet Rougane, de Vichy, inspecteur & l'entrée tes marchandises; Jean Rougane Desbarodines, ci-devnnt chevalier de Saint-Louis, et Pierre Rougane de Bcl- Icbart, sans profession.

des-logis au 8e régiment de hussards, coupable d'avoir usurpé la qualité et le titre de représentant du peuple et de commissaire du Comité de salut public, et d'avoir exercé, à l'aide de ces fausses qualifications , des actes vexatoires et arbitraires. L'évèque Goutte a exhorté ses compagnons ; il leur a offert de leur donner l'absolution ; l'alné des Balleroy, qui avait soixantequatorze ans , lui a répondu en souriant et en l'appelant monseigneur, qu'en acceptant cette absolution , il craindrait de faire du tort aux pauvres gens de son diocèse ; voulant dire sans doute, qu'en raison de son apostasie , l'évôque en avait besoin pour lui-môme. Thiry était un étourdi qui s'était fait passer pour représentant afin de se donner de l'importance et pour escroquer un bon diner dans une hôtellerie ' où il logeait. Il a été à la guillotine en chantant.

7 germinal. On dit partout que les comités discutent l'arrestation de Danton. Dans mon , petit jugement, je crois probable que les gros chiens se disposent à mordre, car les roquets jappent trop hardiment. L'effronté Vilate a dit en

pleine buvette : « Avant huit jours, nous aurons Danton, Camille et Philippeaux. » S'ils sont pris, ce sera bien leur faute, car le bruit est public. Mais on ne fuit pas quand on se nomme Danton. Nous avons exécuté ce jour, un homme et une femme : Claude-Marie Larnbertye, femme Vilïemain, convaincue d'avoir, de complicité avec les Polignac, pratiqué des manœuvres contre-révolutionnaires, et Henri Moreau, coupable d'avoir participé à un complot tendant à soustraire le ci-devant roi au supplice.

8 germinal. Jean-Baptiste Peusselet, cidevant capucin, condamné à la peine de mort pour avoir tenté d'ébranler la fidélité des vo- « lontaires et les avoir engagés à se ranger dans le parti des ennemis de la nation ; Jacques Pernet, ex-capitaine de dragons et général au service de Bavière, convaincu d'avoir dit qu'un député de la Convention avait acheté pour neuf cent mille livres de biens dans les environs de Bescenil, qu'il les avait volées depuis cinq à six mois qu'il était à la Convention, où il n'y avait pas un honnête homme, ont été exécutés aujourd'hui.

DE CHARLES— HBlfRY SANSON 7

9 germinal. Les Hébertistes avaient été vendus et livrés par un nommé Laboureau qui, avec quarante-cinq ans d'âge, se qualifie d'étudiant en médecine. Il a dénoncé leur complot, il a traité ses ci-devant amis de scélérats, et naturellement le tribunal Ta acquitté. Avants hier, ce Laboureau s'en fut triompher aux Jacobins. Legendre qui présidait lui donna l'accolade et saisit l'occasion pour féliciter le tribunal de son équité. Pauvre citoyen Legendre, peut-être ètes-voùs bien près d'en faire l'expérience de cette équité. Exécutés ce jour : Jean- Baptiste Collignon, imprimeur, convaincu d'avoir fabriqué et distribué des livres tendant à ébranler la fidélité des citoyens envers la nation; Jean-Baptiste Courtin, exsupérieur de l'ordre de Cluny ; Ni colas -Jean Adam , ex-religieux bénédictin, et Jacques- Antoine Mejpre, aussi ex-religieux bénédictin, tous trois convaincus d'avoir cherché à entretenir la guerre civile et le fanatisme par leurs manœuvres; Louis-François Poiré, ex-domestique de Talleyrand, pour avoir servi d'intermédiaire à des correspondances avec les

Anglais en état de guerre contre la République ; Jacques-Valentin-Marie ITarelle, marchand, convaincu de manœuvres contre-révolutionnaires.

11 germinal. Aujourd'hui primidi, les citoyens Danton, Camille Desmoulins, Lacroix et Philippeaux ont été pris chez eux et conduits au Luxembourg. Hier et ce jour, sept condamnés ont été exécutés (1).

(1) Le 10 germinal. Angélique Doiry, femme Bonfault, convaincue d'avoir tenu des propos contre-révolutionnaires.

Le 11 germinal. Claire-Joseph Carris , ex-comte de Barbotan et député à l'Assemblée constituante, convaincu d'intelligences avec les émigrés et d'avoir fait passer une somme de trente-neuf mille neuf cents livres à Juliac, l'un d'eux; Joseph Nègre, fermier, complice dudit Barbotan, ajant prêté les mains & ses manœuvres; Jacques- François Holler% bijoutier, condamné pour avoir tenu des propos tendant à la dissolution de la représentation nationale et au rétablissement de la royauté; Pierre-Félicien-Baptislin Gaillard, papetier, convaincu d'avoir, lors du recrutement dans le département de l'Eure, tenté d'ébranler la fidélité des citoyens envers la République ; Louis-François Délaver gne Champlaurier, ci-devant commandant militaire de la place de Longwy, convaincu d'avoir pratiqué des intelligences avec les ennemis et d'avoir favorisé l'invasion du territoire en leur livrant la place confiée à son patriotisme. Le procès de Lavergnc Champiaurier fut un des plus dou-

12 germinal. Le citoyen Legendre, membre de la Convention et président actuel des Jacobins, n'a point été arrêté avec Danton, comme le bruit en avait couru hier. Richard a reçu des ordres. Il a délogé Beysser qui occupait la chambre qu'Hébert a quittée le 4; il tient vides sept autres cellules. Ces préparatifs indiquent que Danton et ses amis seront transférés ce soir, demainau plus tard, et que le procès commencera

loureux épisodes de cette lamentable parodie de la justice. Le malheureux commandant de place était malade, presque mourant, on le porta sur un matelas à l'audience. Il subit un semblant d'interrogatoire; dévoré de fièvre, écrasé par ses douleurs, il ne répondait que par des gémissements aux questions d'Herman. Mais les juges impitoyables n'étaient pas gens à lui laisser les bénéfices de la mort naturelle que promettait, bien prochainement, le mal qui lo consumait, ils le condamnèrent. Au moment où le président prononçait la sentence, des cris de : Vive le roi ! retentirent dans la salle ; ces cris, c'était la jeune femme du moribond qui les avait poussés. Arrêtée, elle fut jugée séance tenante, elle obtint la seule grâce qu'elle souhaitait, celle d'accompagner à l'échafaud le vieillard auquel elle avait dévoué sa vie et de mourir avec lui. Dans sa remarquable Histoire du Tribunal révolutionnaire, M. Campardon raconte cette scène affreuse avec les détails les plus circonstanciés. Son récit, très-dramatique, a encore le mérite d'être parfciiement conforme à la vérité.

immédiatement. De tels prisonniers ne sont pas commodes à tenir. Nous avons guillotiné aujourd'hui Euloge Schneider } ancien prêtre, qui avait fait du tribunal révolutionnaire de Strasbourg, où il était accusateur public, une vraie caverne de brigands. Celui-là exploitait carrément la Terreur à son profit, c'est-à-dire au profit de ses vices; il promenait dans la ci-devant Alsace, son tribunal, la guillotine et mon collègue de Strasbourg, avec une escorte de hussards, qui portaient des têtes de mort peintes sur leurs sabretaches; forçant d'illuminer à l'entrée de cette troupe, levant des contributions comme un général d'armée, prononçant des arrêts de mort qu'on ne se donnait pas la peine d'enregistrer, mettant l'ivrognerie, le pillage et le viol à l'ordre du jour partout où il s'arrêtait. Avoir une jolie fille était un crime que les parents ne rachetaient qu'en la livrant à cette bête féroce. Un de ses amis nommé Tunck désirant se marier, il mit en réquisition toutes les jeunes filles de Barr et lui donna à choisir; voulant ensuite compléter cette bonne œuvre, il ordonna à l'exé-

cuteur de faire la quête autour de la guillotine, au profit des nouveaux époux. L'envie lui étant venue de s'établir à son tour, il envoya à une heure du matin, à un des citoyens de cette môme ville de Barr, une sommation péremptoire d'avoir à lui amener sa fille que l'on savait jeune et belle. Telle était l'épouvante que ce malheureux n'osa refuser. Le lendemain, il retournait à Strasbourg et y rentrait triomphalement avec la pauvre enfant, dans une voiture traînée par six chevaux, comme un roi. Mais pendant son absence , le représentant Saint- Just était arrivé, et le croque -mitaine de l'Alsace n'était pas de taille à épouvanter celui-là. Euloge Schneider fut arrêté le jour même, exposé trois heures sur sa propre guillotine (1) et expédié le lendemain à Paris où

(1) Voici quelques détails sur l'arrestation de Schneider, racontés par lui-même dans une lettre qu'il écrivit le 5 nivôse à Fouquier-Tinville :

« Tu connais peut-être par les feuilles publiques, le malheur qui m'a frappé; sur des délations perfides que je ne connais pas encore, les représentants du peuple SainUTust et Lebas, envoyés extraordinai rement à l'armée du Rhin, m'ont fait arrêter une heure après leur arrivée et conduire en prison.

le Tribunal révolutionnaire a fait cette fois bonne justice. Ce Schneider si terrible a été bien petit et bien humble à son heure. C'était

» A midi, je fus conduit à la place publique de Strasbourg; là, on m'attacha à la guillotine pendant trois heures.

» Ah ! quel triomphe pour les aristocrates dont j'étais toujours la terreur !

> Aussitôt que je fus détaché du poteau fatal, je fus traîné dans une voiture et conduit à Paris devant le Comité de salut public; celui-ci me renvoya au Comité de sûreté générale et celui-ci à l' Abbaye où je suis détenu depuis six jours.

> Toute la catastrophe s'est passée sans que personne m'ait interrogé ou même entendu un instant; je n'y conçois rien.

» 11 faut bien attendre jusqu'à ce que les cinquante-deux chefs d'accusation, dont parle un nommé Gency, détenu à Nancy, dans sa lettre d'hier, me soient communiqués.

» Ce sont, sans doute, cinquante-deux jugements rendus par la commission révolutionnaire près laquelle je faisais les fonctions d'accusateur. Ces jugements, sans doute, ne pouvaient plaire aux aristocrates et aux intrigants qui s'immiscent jusques ici dans la sphère des patriotes, et cherchent À détruire les appuis les plus fermes de la révolution pour s'en attribuer les places et le mérite.

» Le temps éclaicira tout ; je soupire après le temps où je seroi jugé.

» Dans le cas où mon affaire serait renvoyée au tribunal révolutionnaire, tu voudras bien l'accélérer, car il me tarde d'être jugé.

» Euloob Schneider. »

( Campaiidon. Histoire du Tribunal révolutionnaire,

cepenciant un iiomiiic îun et ruuusie comme un taureau, non par l'élévation de sa stature, mais par la carrure de sa taille ; sa figure était trèstrouée de petite vérole, ses yeux gris et se dérobant quand on le regardait; il avait le poil roux des méchantes bêtes ; en tout, une face très-ignoble et très-repoussante. Quand il est venu à l'avant-greffe. par un reste de jactance vaniteuse, il a essayé de badiner, il a commencé une lugubre plaisanterie sur l'épaisseur de son col, mais il n'a pas su achever; les larmes lui ont paru dans les yeux et la peur a étranglé la drôlerie dans sa gorge. Il ne s'est pas relevé. — Sur la place, il m'appelait : a Monsieur, monsieur, monsieur, » san* savoir ce qu'il disait; les yeux étaient déjà voilés. Avant lui sont morts : Louis-Simon CoUivety commis d'épicier, convaincu d'avoir été un des complices du roi dans les journées du 20 juin et du 10 août; Cluirles Brochet de Saint-Priest, ci-devant noble, aussi complice des conspirations formées pour l'anéantissement de la liberté; Charles-Victor-François deSallabenjy ci-devant noble, ex-président de la

Chambre des Comptes, convaincu d'avoir entretenu des intelligences avec les rebelles de la Vendée, et, d'avoir formé le projet de leur livrer la ville de Blois, où il exerçait les fonctions d'officier municipal.

13 germinal. Le citoyen Danton et ses complices ont été transférés dans la nuit; leur procès commencera ce matin, devant la section de la salle de la Liberté. On a compris dans le môme acte d'accusation les députés accusés de malversations; ils seront. quinze devant le tribunal.

Le 14 germinal ont été exécuté» : Jean Masquetj marchand de bœufs, convaincu de s'être rendu complice d'une conspiration, tendant à entretenir la disette, en vendant à un prix excessif les bestiaux destinés à l'approvisionnement de la ville de Paris, en retardant, ou en empêchant l'arrivée des subsistances ; É tienne- Jacques-Armand de Mougemont, ci-devant noble, directeur de comptabilité, convaincu

PROCÈS DE DANTON, CAMILLE DESMOULINS HÉRAULT DB sfrCHBI I KS, PHIUPPBAUX, BASIRE, CHABOT, ETC.

Les notes de Charles-Henry Sanson ne me fournissent aucun renseignement sur le procès des Dantonistes. Ce procès avait cependantj une immense importance pour mon grandpère. A quelques phrases de son diurnal, on voit clairement qu'il avait compris que la lutte engagée dans le sein de la Convention,

aurait pour conséquence de précipiter ou de ralentir le jeu de l'instrument de mort auquel il était si tristement identifié; il ne devait donc pas être le moins avide à suivre les débats où se décidait la destinée de ceux qui auraient voulu que l'exécuteur, cessant d'être l'exterminateur des vaincus, redevînt le justicier. En effet, j'ai su par mon père que Charles-Henry assistait à toutes les séances du tribunal, que chaque soir il en racontait les détails à la table de la famille avec une émotion profonde. C'est peut-être à cette émotion même qu'il faut attribuer cette lacune dans son journal ; mais quoi qu'il en soit, il me semble impossible de ne pas donner à cette affaire, dont l'influence fut si considérable, les développements que des causes secondaires ont eues dans ces récits. Si rigoureusement que l'on condamne la conduite politique de Danton, si peu sympathique que Ton soit au célèbre tribun, on ne saurait s'empêcher de reconnaître que son procès est le grand procès de la période révolutionnaire. Jusqu'alors la Révolution n'avait frappé que ceux qui lui avaient donné le droit de les

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traiter en ennemis ; elle commence à s'attaquer à ses propres entrailles, elle les déchire. Le puissant faisceau de volontés, de talents et de génie qui s'était formé pour abattre, entra en dissolution par le fait même de la victoire; les plus solides colonnes de l'édifice que les novateurs ont prétendu élever sur les ruines de l'ancienne société, vont tomber à leur tour ; cet édifice chancellera désormais sur ses assises, le jour n'est pas loin où il suffira du souffle d'un Barrère ou d'un Tallien pour le renverser ; œuvre de républicains, la mort de Danton n'en est pas moins le premier symptôme de la réaction qui doit si promptement emporter la République. Je vais donc raconter les principaux incidents de ces débats, puis, je rendrai la parole à Charles-Henry Sanson, qui nous dira les derniers moments de ces conventionnels célèbres.

Comme il a été dit plus haut, Danton, Camille Desmoulins, Philippeaux et Lacroix furent arrêtés chez eux dans la nuit du 10 au 11 germinal. Cette mesure avait été l'objet do débats animés dans le sein des comités. Quel-

ques historiens affirment que loin d'avoir provoqué la proscription de ses anciens amis, Robespierre ne s'y était décidé qu'après de violents combats contre ses collègues et contre lui-môme, et lorsqu'il lui eut été démontré que leur existence mettait la République en danger.

S'il en fut ainsi, ce ne fut, de la part de Robespierre, qu'une habileté de plus. Que les Amar, les Voulland, les Vadier, les Billaud, les terroristes purs qui, ayant tous voix dans les comités, aient pris l'initiative de l'arrestation de Danton, cela est présumable; mais, soit que Robespierre ait été guidé par son ambition personnelle, soit qu'il ait été l'apotre désintéressé d'un système politique, la haine des ennemis de Danton était trop bien d'accord avec les nécessités de sa situation personnelle pour qu'il soit possiuie d'admettre qu'il fut sincère dans ses hésitations. Il se charge, du reste, lui-même de nous fournir la mesure de s£s se ntiments pour les accusés. Dans la séance du 11, lorsqu'au nom de la justice et du droit, Legendre réclame pour ses amis la grâce d'être

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entendus par leurs collègues, qui s'y oppose? Robespierre, et son discours, dont je citerai plus tard des extraits, sert d'avant-garde au formidable réquisitoire de Seint-Just.

Danton, et c'est sa gloire, cela effacera peutêtre dans l'avenir la tache sanglante que les massacres de septembre ont laissée sur sa mémoire; Danton à ce moment représentait l'idée de générosité et de clémence. S'il avait les vices de sa puissante organisation, il en avait aussi les qualités ; s'il avait pu regarder d'un œil indifférent le sang qui coulait dans l'ardeur de la lutte, les massacres juridiques lui inspiraient cependant une répugnance qui ressemblait à du dégoût; il était d'ailleurs trop indolent pour haïr môme ses ennemis ; aussi l'opinion publique l'avait-elle justement associé aux pages sublimes dans lesquelles Camille Desmoulins épanchait ses patriotiques indignations. Tuer ces deux hommes qui prétendaient mettre un terme au sanglant régime que les fanatiques du système de la terreur croyaient destiné à devenir l'état normal de la France; telle avait dû être la pensée des comités. Lssvues

de Robespierre furent, ii ine semble, plus profondes. La cruauté n'était pas chez lui la conséquence de ses instincts : elle était un besoin de sa politique ; il était trop sagace pour ne pas avoir compris que la véritable popularité appartiendrait à ceux qui délivreraient le pays do l'effroyable cauchemar qui pesait sur le sommeil des innocents comme sur celui des coupables, il s'était réservé ce rôle et il attendait l'heure. Danton voulut être le libérateur avant lui, ce fut son crime.

Ce dernier suivit sans résistance les agents de Héron qui l'arrêtèrent et le conduisirent au Luxembourg. Camille Desmoulins, au contraire, avait ouvert ses fenêtres et appelé au secours contre la tyrannie. Voyant que personne ne se présentait pour le défendre, ii demanda la permission de prendre quelques livres, choisit dans sa bibliothèque les Nuits d'Young, et les Méditations d'Hercey, embrassa sa femme et son fils au berceau et se laissa emmener. L'arrestation de Philippeaux et de Lacroix no souffrit pas plus de difficultés. Au jour, les constatations d'usage furent faites et il leur fut

permisde descendre au préau. L'attitude des quatre proscrits était bien différente : Camille était sombre, triste, abattu; Lacroix partageait son découragement; Philippeaux se montrait calmo et résigné; Danton, peut-être pour relever le courage de ses amis, affectait une gaieté stoïque. La nouvelle de la présence de ces hommes, si puissants naguère, s'était répandue dans la prison et y excitait une vive émotion ; tous accouraient pour les voir. Hérault de Séchelles, qui jouait au bouchon lorsqu'ils entrèrent dans la cour, reconnut Danton, quitta sa partie et se jeta dans ses bras. Quelques prisonniers, oubliant que ces adversaires étaient là pour avoir, au nom de l'humanité, défendu la cause des vaincus, ne craignirent pas d'insulter à leur infortune. L'un d'eux dit en montrant Lacroix, qui était grand et large d'épaules : « Voilà de quoi faire un beau cocher. » Danton accueillit ce sarcasme par un sourire dédaigneux, et, se tournant vers le groupe, il répondit : a Quand on a fait une sottise il faut en prendre son parti, et le mieux est d'en rire. Je vous plains tous, si la raison ne revient pas, vous n'avez

encore vu que des roses. » Quelqu'un lui demandant comment lui, Danton, il avait pu être la dupe de Robespierre, il répondit encore : «Je ne pouvais croire que ce b -là

m'escamotât aussi aisément, mais après tout, j 'aime mieux être guillotiné que guillotineur. » L'Américain Thomas Payne était incarcéré au Luxembourg; Danton l'ayant rencontré, lui serra la main en lui disant : « God dayl ce que tu as fait pour le bonheur et la liberté de ton pays, j'ai en vain essayé de le faire pour le mien. J'ai été moins heureux, mais non pas plus coupable. On m'envoie à l'échafaud; eh bien! mes amis, j'irai gaiement (1). »

Cependant à la Convention, un des amis de Danton, Legendre, osait plaider la cause des proscrits. Il monte à la tribune, et, d'une voix dont il ne cherche pas à déguiser l'émotion : c Citoyens, dit-il, quatre membres de cette Assemblée ont été arrêtés de cette nuit. Je sais que Danton en est un, j'ignore le nom des

(1) Louis Blanc Kittolrt de la Révolution français*, tenez.

autres. Qu'importent leurs noms s'ils sont coupables? Mais, citoyens, je viens demander que les membres arrêtés soient traduits à la barre où vous les entendrez, où ils seront condamnés ou absous par vous... J'avoue que je ne puis croire Danton coupable, je le répète, il est aussi pur que moi. Il est dans les fers depuis cette nuit; on a craint sans doute que ses réponses ne détruisissent les accusations dirigées contre lui. »

Un représentant de la Montagne, Fayau, répond à Legendre, et s'oppose à la motion ; mais l'Assemblée était agitée, il fallait une parole plus puissante que celle-là pour maîtriser une émotion qui pouvait devenir favorable aux accusés. Robespierre monte à la tribune. U commence par s'étonner du trouble qu'il remarque dans la Convention ; il demande s'il doit en conclure que quelques hommes, qu'il qualifie d'intrigants , l'emporteront sur la patrie ; enfin s'adressant à Legendre, il lui dit :

« Legendre paraît ignorer les noms de ceux qui sont arrêtés ; ces noms, toute la Convention les connaît. Son ami Lacroix est du nombre de

ces détenus. Pourquoi feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut, sans impudeur, défendre Lacroix. Il a parlé de Danton, parce qu'il croit sans doute qu'à ce nom est attaché un privilège; non, nous ne voulons point de privilège, non, nous ne voulons point d'idoles! Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole pourrie depuis longtemps, ou, si dans sa chute elle écrasera la Convention et le peuple français.

» . . . . Quel privilège auraitr-il donc ? En quoi Danton est-il supérieur à ses collègues? En quoi est-il supérieur à ses concitoyens? Est-ce parce que quelques individus qu'il a trompés, et d'autres, qui ne l'étaient pas, se sont groupés autour de lui pour marcher à sa suite à la fortune et au pouvoir? »

Un peu plus loin, il déclare qu'il n'a pas hésité à sacrifier Danton. « On m'a écrit ; les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de leurs discours. Us ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison, qu'une foi antique dans de fausses vertus me détermineraient à ralentir mon zèle et ma passion pour la li-

berté. Eh bien! je déclare qu'aucun de ces motifs n'a influencé mon âme de la plus légère impression. »

Il conclut en demandant la question préalable sur la motion de Legendre.

L'effet de ce discours machiavélique fut considérable. Robespierre avait très-habilement associé la Convention aux résolutions des comités : il avait stimulé les ardents, rassuré les timides , en leur déclarant que le nombre des conpables était peu nombreux, en leur donnant à supposer qu'après cewx-là, le minotaure repu ne demanderait plus d'autres têtes. Saint-Just vint achever l'œuvre qu'avait ébauchée Robespierre.

Il y a , entre le discours de Robespierre et le rapport de Saint-Just, toute la distance qui sépare l'ambition froide et calculatrice, du fanatisme. L'âpre conventionnel qui avait dit : « Que la République, ce n'est pas un sénat, dest la vertu , » était sincère dans sa haine contre Danton, qui ne se donnait pas la peine de voiler ses vices et de déguiser ses faiblesses. C'était avec une sorte d'ivresse sauvage qu'il

s'était jeté sur la proie qu'on loi abandonnait; cette ivresse paraît à chaque ligne de ce travail, où le vrai et le faux, l'absurde et le vraisemblable se heurtent, se croisent, se confondent : mélange monstrueux de convictions farouches, de formes altières, d'intolérances furieuses, de basses flatteries et d'accusations insensées, dans lequel, pour être plus certain que nul n'essayerait de relever la victime , il la renversait dans la fange, en prononçant ce mot qui arrête toutes les sympathies : le vol. Ce rapport , Saint-Just le lut avec cette éloquence qui, selon un historien, avait le froid de l'acier et tranchait comme un glaive. Les représentants écoutaient tête basse, comme des écoliers sous la férule du pédagogue. La consternation était générale ; cette nouvelle invasion de la terreur dans la Convention glaçait tous les courages ; pas une voix ne s'éleva pour défendre les proscrits; Legendre renia plus de trois fois celui dont il était le disciple, et le décret fut voté avec l'enthousiasme de l'épouvante, i.

Le lendemain, 12 germinal, l'acte d'accu-

sation de Fouquier-Tinville, verbeux pastiche du foudroyant réquisitoire de Saint-Just, fut remis aux accusés. Le tome deuxième des Mémoires sur les prisons raconte ainsi l'impression que produisit la lecture de cette pièce :

« Quand les détenus reçurent leur acte d'accusation, Camille remonta en écumant de rage et se promena à grands pas dans sa chambre; Philippeaux, ému, joignait les mains, regardait le ciel; Danton revint en riant et plaisanta beaucoup Camille Desmoulins. Puis il rentra dans la chambre qu'il occupait avec Lacroix : « Eh bien 1 Lacroix, qu'en dis-tu ? — Que je vais » me couper les cheveux pour que Sanson n'y » touche pas. — Ce sera bien une autre affaire » quand Sanson nous démantibulera les ver- » tèbres du cou. — Je pense que nous ne deo vons rien répondre qu'en présence des co- » mités. —Tu as raison; il faut tacher d'énioud voir le peuple. »

L'émotion sur laquelle comptait Danton existait déià. Le bruit de son arrestation de l'emprisonnement de Camille, que ses derniers numéros du Vieux Cordelier avaient rendu*

plus populaire que jamais, produisait une sensation profonde. Pendant les journées du 11 et du 12, beaucoup de personnes furent se promener dans les jardins du Luxembourg, et mon père m'a dit qu'on en voyait d'immobiles devant ces murailles de granit, les considérant avec stupeur, comme si elles se fussent attendues qu'à la voix de Danton les murs de cette nouvelle Jéricho allaient s'effondrer et tomber en poudre.

Camille, âme plus tendre, était tout entier à ceux qu'il avait laissés derrière lui; à sa Lucile qu'il adorait, à son petit Horace dont le souvenir brisait son courage. Sa femme, désespérée, errait dans les allées du Luxembourg, portant son enfant dans ses Jbras, et lui, le visage collé aux barreaux de sa fenêtre , il passait ses journées à les chercher dans la foule. Il retrouva un instant ses inspirations éloquentes; dans la nuit du 11 au 12, il commença son numéro du Vieux Cordclier, dernier cri de patriotisme et d'indignation jeté aux tyrans ; il l'interrompit pour dormir ; en s'éveillant, il ne reprit pas son travail; il écri-

vit à sa femme. L'histoire a conservé celte lettre. « Jamais, dit M. Louis Blanc, cris plus déchirants ne s'échappèrent des profondeurs d'une âme que la mort dispute à l'amour (1). »

Décadi, 12 germinal, 5 heures du matin.

« Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux; on est libre quand on dort; on n'a point le sentiment de sa captivité. Le ciel a eu pitié de moi. Il n'y a qu'un moment, je te voyais en songe ; je vous embrassais tour à tour, toi, Horace et Daronne qui était à la maison; mais notre petit avait perdu un œil, par une humeur qui venait de se jeter dessus, et la douleur de cet accident m'a réveillé. Je me suis retrouvé dans mon cachot. Il faisait un peu de jour; ne pouvant plus te voir et entendre tes réponses (car toi et ta mère vous me parliez) , je me suis levé pour te parler et pour t'écrire. Mais, ouvrant mes fenêtres, la pensée de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de toi, ont vaincu toute ma fermeté

(1) Correspondance inédite de Camille Desvioulins, publiée par 11. Matton aîné.

d'âme; j'ai fondu en larmes, ou plutôt, j'ai sangloté en criant dans mon tombeau : a Lucile J Lucilel oh! ma chère Lucile! où es-tu?» [Ici on voit les traces d'une larme.) Hier, au soir, j 'ai eu un pareil moment, et mon cœur s'est également fendu, quand j'ai aperçu dans le jardin ta mère ; un mouvement machinal m'a jeté à genoux contre les barreaux; j'ai joint les mains, comme implorant sa pitié, elle qui gémit, non moins que nous, j'en suis sûr. J'ai vu hier sa douleur [ici encore une trace de larmes), à son mouchoir et à son voile qu'elle a baissé , ne pouvant tenir à ce spectacle. Quant vous viendrez, qu'elle s'asseye un peu plus près avec toi, afin que je vous voie mieux ; il n'y a pas de danger, à ce qu'il me semble. Ma chère Lucile ! me voilà revenu au temps de nos premiers amours, où quelqu'un m'intéressait, par cela seul qu'il sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t'a porté ma lettre fut revenu : Eh bienl vous l'avez vue? lui dis-je, comme je le disais autrefois à cet abbé de Landreville, et je me surprenais à le regarder comme s'il fût resté sur ses habits, sur

toute sa personne, quelque chose de ta présence,

quelque chose de toi J'ai découvert une

fente dans mon appartement, j'ai appliqué mon oreille, j'ai entendu gémir, j'ai hasardé quelques paroles, j'ai entendu la voix d'un malade qui souffrait. 11 m'a demandé mon nom, je le lui ai dit. « 0 mon Dieu ! » s'est-il écrié à ce nom, en retombant sur son lit d'où il s'était levé, et j'ai

reconnu distinctement la voix de Fabre d'Eglantine : « Oui, je suis Fabre, m'a-t-il dit, mais toi ici! La contre-révolution est donc faite? » Nous n'osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous envie cette faible consolation, et que, si on venait à nous entendre, nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement... Si c'était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si durement, mais mes collègues, mais Robespierre qui a signé l'ordre de mon cachot ; mais la République après tout ce que

j'ai fait pour elle! Je vois le sort qui

m'attend. Adieu, ma Lucile, ma chère Lolotte, mon bon loup, dis adieu à mon père! Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de l'ingratitude des hommes; mes derniers moments

32 , PROCÈS DE DANTOK

ne te déshonoreront pas. Tu vois que ma crainte était fondée, que mes pressentiments furent toujours vrais!... 0 ma chère Lucile, j'étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer avec ta mère et mon père, et quelques personnes selon notre cœur, un Otaïti! J'avais rêvé une République que tout le monde eût adorée ! Je n'ai pu croire que les hommes fussent si féroces et si injustes ! Comment penser que quelques plaisanteries dans mes récits, contre des collègues qui m'avaient provoqué, effaceraient le souvenir de mes services? Je ne me dissimule pas que je meurs victime de ces plaisanteries et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux ; et, puisque nos collègues sont assez lâches pour nous abandonner, je vois que nous mourrons victimes de notre courage à dénoncer des traîtres et de notre amour pour la vérité... Pardon, chère amie, ma véritable vie, que j'ai perdue du moment où l'on nous a séparés, je m'ocupe de ma mémoire, je devrais bien plutôt m'occuper de to la faire oublier.

CAMILLE DESMOULINS, IIÉKAT'I.T, KTC. rO

Ma Lucile. mon bon loulou, ma poule à Ca- «han (1), je t'en conjure, ne reste point sur la branche, ne m'appelle point par tes cris; ils me déchireraient au fond du tombeau. Va gratter pour ton petit, vis pour Horace, parlelui de moi î Tu lui diras ce qu'il ne peut entendre, que je l'aurais bien aimé! Malgré mon supplice, je crois qu'il y a un Dieu ! Mon sang -effacera mes fautes, les faiblesses de l'humanité; et ce que j'eus de bon : mes vertus, mon •amour de l'humanité, Dieu les récompensera! Je te reverrai un jour, ô Lucile ! ô Annette ! Sensible comme je l'étais, la mort qui me délivre de la vue de tant de crimes est-elle un si grand malheur? Adieu, ma Lucile, ma chère Lucile! Adieu, Horace, Annette; Adieu, mon père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie; je vois encore Lucile! je la vois! mes bras entrelacés te serrent, mes mains liées t'embras-

(1) Kn allant voir madame Duplcssis, au village «Je Radian, où elle avait une maison de campagne, Camille et Lucile avaient remarqué une poule qui, inconsolable «ravoir perdu son coq, restait nuit et jour sur la mCmc branche «)t poussait des cris déchirants.

(Soie t/«? 3/. Matioti.) y a

sent! et ma tète séparée repose sur toi. Je vais mourir. »

Dans la nuit du 12 au 13, les accusés furent transférés du Luxembourg à la Conciergerie . L\n passant sous la voûte qu'il ne devait plu* franchir que pour aller à la mort, Danton dit à ceux qui l'entouraient :

— C'est à pareille époque que j'ai fait inslit uer le Tribunal révolutionnaire, j'en demande pardon à Dieu et aux hommes. J'irai à. l'éehafaud pour avoir verse quelques larmes sur Je sort, des malheureux. Mon seul regret, en mourant, sera de n'avoir pu les servir.

Le 13 germinal, ils comparaissaient devant le tribunal.

La composition de ce tribunal avait été l'objet de tous les soins des comités. Les jurê> étaient triés; on avait choisi ceux qui se qualifiaient eux-mêmes de solides; ceux qui avaient donné des preuves de leur ardeur à exécuter le /en de Jilc sur les malheureux qu'on amenail devant eux. C'étaient Trinehard, Itenaudin îe luthier, le bras droit de Robespierre à ers assises de la mort, Vilate, Lumière, Dcsbois-

CAMILLE DESMOl'UXS. HÉRAULT. CTC. A

seaux , Souberbielle , Ganney , lequel , dit M. Michclet, étant idiot et ne comprenant pas plus les demandes que les réponses, à 1out hasard tuait toujours, et le solide des solides : l'ex-marquis Leroy de Montflabert, le citoyen Dix-Août. Herman, présidait ; Masson. Denisot, Foucault et Bravet siégeaient à ses côtés.

Pour justifier les accusations de Saint-Just, on avait englobé dans le procès de Danton, les représentants accusés de malversation : Chabot, Delaunay, Bazire. à peu près convaincus d'avoir, les deux premiers par avidité, le troisième par faiblesse, trafiqué de leur influence dans l'affaire des actions de la compagnie des Indes; Fabre d'Kglantine dont la complicité dans le faux, auquel cette aifaire avait donné lieu, ne fut jamais prouvée, mais dont la plume était aussi redoutée de Robespierre que l'était celle de Desinoulins. En se fondant sur les concassions reprochées à. Lacroix, à Danton, pendant leurs missions en Belgique, on avait pu établir mie apparence de connexité entre eux et les faussaires présumés ou tels ; pour Hérault de ^échelles, arrêté parce qu'il avait donné asile ù un pros-

crit et sur de vagues inculpations du comité <!e sûreté générale; pourPhilippeaux, coupable de ce que Robespierre appelait des philippotiqnes, d'écrits violents dans lesquels il stigmatisait la conduite des agents de la République dans la Vendée, la chose avait été plus difficile; mais on s'était décidé à se passer de vraisemblance, et, en ajoutant à la fournée un Danois, un Espagnol et deux Allemands, on avait formé un tout qui justifiait vaille que vaille le titre sonore qu'on lui avait donné : conspiration de l'étranger.

Ils étaient treize sur les bancs.

Georges-Jacques Danton, âgé de trentequatre ans ; Camille Desmonlins, âgé de trentetrois ans, avocat et homme de lettres ; Pleine Philippeaux. âgé de trente-cinq ans; Philippe- François-Nazaire Fdbre d'Eglaniine, âgé de trente-neuf ans, homme de lettres; Claude Bazire , âgé de vingt-neuf ans ; François Chabot, âgé de trente-trois ans, ex-capucin; Marie-Jean Hérault de Séchelles, âgé de trentequatre ans, ex-avocat général au ci-devant parlement de Paris et membre du tribunal

cassation ; Jacques Delaunay, ci-devant homme de loi, tous députés A la Convention nationale; Jean Didcrickscn, âgé de quarante et un ans, ex-fermier; Marc-René Sahv.guet d'fispagnac, ci-devant abbé, fournisseur des armées; Si gismoud Junius Frey, Agé de trente-six ans, fournisseur des armées ; Emmanuel Frey, Agé de trente-quatre ans, vivant de son revenu ; André-Marie Gnsman, Agé de quarante et un ans, Espagnol naturalisé, ci-devant officier, vivant de son revenu.

Après les interrogatoires, Fouquier s'aperçut que deux des prévenus avaient été oubliés : Jacques LuiUicr} procureur général au département de Paris, et François-Joseph Westermann, Agé de quarante ans, général de brigade ; on les envoya prendre à la Conciergerie et le nombre des accusés se trouva porté à quinze.

Camille avait eu aux Jacobins une querelle suivie do rixe avec Renaudin ; lorsqu'il le reconnut sur les bancs des jurés, il déclara qu'il le récusait. Mais Renaudin était nécessaire à ses collègues, et malgré la justice de cette ré-

» 1H0CÈS DR DANTON

clamation, le tribunal décida qu elle serait écartée et qu'on passerait outre aux débats.

Aux questions d'usage sur son nom et sa demeure, Danton répondit : « Je suis Danton, assez connu dans la Révolution ; ma demeure sera bientôt le néant, mon nom vivra dans le Panthéon de l'histoire. »

Camille dit à son tour : « J'ai trente-trois ans, âge critique pour les révolutionnaires, Age du sans-culotte Jésus quand il mourut ; » et Hérault de Séclielles : « Je m'appelle Jean- Marie, noms peu fameux parmi les saints, je siégeais dans cette salle où j'étais détesté dos parlementaires. »

Fouquier-Tinvillc commença la lecture de ses commentaires sur le rapport de Saint- Just. Les accusés demandèrent communication du rapport lui-môme, et leur demande leur fut accordée ; quelques citations donneront l'idée de l'ensemble de cette pièce étrange :

« Danton, tu te déclarais pour des principes modérés, et tes formes robustes semblaient déguiser la faiblesse de tes conseils. Tu disais que des maximes sévères feraient trop d'en-

nemis à la République. Conciliateur banal, tous tes exordes à la tribune commençaient comme le tonnerre, et tu finissais par l'aire pactiser la vérité et le mensonge... Tu t'accommodais à tout ; Brissot et ses complices sortaient toujours contents de toi. A la tribune, tu leur donnais des avis salutaires pour qu'ils dissimulassent davantage. Tu les menaçais sans indignation, mais avec une bonté paternelle et tu leur donnais plutôt des conseils pour corrompre la liberté, pour se sauver, pour mieux nous tromper, que tu n'en donnais au parti républicain pour les perdre. « La haine, disais- tu, est insupportable à mon cœur. » Et tu nous avais dit : a Je n'aime pas Marat. » Mais n'es-tu pas criminel de n'avoir pas haï les les ennemis de la patrie ? Est-ce par ses penchants privés qu'un homme public détermine son indifférence ou sa haine ou par l'amour de la patrie que ira jamais senti ton cœur? Tu \fo le conciliateur comme Sixte-Quint fit le simple pour arriver au but où il tendait. Eclate maintenant devant la justice du peuple, toi qui n'éclatas jamais devant les ennemis de la patrie.

<ï VKOCl'îS DF. DANTON

» Tu vis avec horreur la révolution d» ÎU mai. Hérault, Lacroix: et toi demandâtes la ' ((Mo de llcnriot, qui avait servi la liberté, et vous lui fîtes un crime du mouvement qu'il avait fait pour échapper à un acte d'oppression de votre part... Vas-tu pas envoyé depuis un ambassadeur à Pétion, à Wimpfen dans le Calvados? Ne t'es-tu pas opposé à là punition des députés de la Gironde? N'as-tu pas défendir .Steinpel, qui avait fait égorger les patriotes aux avant-postes de l'armée, à Aix-la-Chapelle. Défenseur de tous les criminels, tun'en as jamais fait autant pour un patriote.. Tu as accusé Roland, mais plutôt comme un imbécile acrimonieux que comme un traître; tu ne trouvais à sa femme que des prétentions au bel esprit. Tu as jeté ton manteau sur tous tes attentats pour mieux les déguiser.

» Mauvais citoyen , tu as conspiré ; faux ami, tu disais, il y a deux jours, du mal de- Desmoulins, instrument que tu as perdu ; niéchant homme, tu as comparé l'opinion publique a. une prostituée, tu as dit que l'honneur

CAMILLE DESMOULINS. IIÉUAl'I.T, ETC. 41

était ridicule, que la postérité et la gloire étaient une sottise. »

Et plus loin, s'attaquant à Camille et à Fabre : « Camille Desmoulins, qui fut d'abord dupe et qui finit par être complice, fut, comme Philippeaux, un instrument de Fabre et de Danton. Celui-ci raconta, comme une preuve de la bonhomie de Fabre, que se trouvant chez Desmoulins au moment où il lisait l'écrit dans lequel il demandait un comité de clémence pour l'aristocratie et appelait la Convention la cour de Tibère , Fabre se mit à pleurer : Le crocodile pleure aussi! Comme Camille manquait de caractère, on se servit de son orgueil. 11 attaqua en rhéteur le gouvernement révolutionnaire dans toutes ses conséquences. Il parla effrontément en faveur des ennemis de la révolution, proposa pour eux un comité de clémence et se montra très inclcment pour le parti populaire.

» Les jours du crime sont passés; malheur à qui soutiendrait sa cause ! Sa politique est démasquée. Que tout ce qui fut criminel périsse! On ne fait point de République avec des

ménagements, mais avec la rigueur farouche, avec la rigueur inflexible envers tous ceux qui

ont trahi On peut arracher la vie à des

hommes qui, comme nous, ont tout osé pour la vérité; on ne peut leur arracher les cœurs, ni lo tombeau hospitalier sous lequel ils se dérobent à l'esclavage et à la honte de voir triompher les méchants {1). »

Comme je lai dit plus haut, en réunissant dans une seule cause trois catégories d'accusés dont les délits présumés étaient différents, Fouquier avait suivi une tactique traditionnelle au tribunal révolutionnaire . qui consistait à étouffer chez le public tout sentiment de commisération par le contact des prévenus dont on redoutait la popularité avec des gens envers lesquels cette commisération n'était plus possible. Lorsqu'ils s étaient vus accolés à des fripons, Camille , Philippeaux et Lacroix avaient énergiquement protesté ; Danton se taisait, un sourire de mépris crispait ses grosses lèvres. Camille i liai Mi,.,HfHt\ ir 1U2 (mardi. 1" avril), séance de la CûiiviMjlion du 11 germinnl.

sistant, il l'engagea à se rasseoir en lui disant :

— Laisse-les faire leur métier ; tout ce qu'ils peuvent c'est de nous tuer ; quant à nous déshonorer, je les en délie.

Los interrogatoires commencèrent.

labre d'Eglantine expliqua la falsification du décret qu'on lui reprochait : il dit que la pièce dont on voulait parler, car on ne la produisait pas , n'était qu'un projet libellé à la fuite de la discussion du comité , et portant toutes les variantes qui devaient être le résultat de cette discussion. Chabot prétendit qu'il n'était entré dans cette affaire que pour en saillies tils et la dénoncer ; Delaunay et Baziiv nièrent qu'ils en eussent eu connaissance.

Le procès, en ce qui regardait Lacroix, Philippeaux et Hérault, de ^échelles, était un véritable procès de tendance, ce qu'on incriminait c'étaient leurs opinions et jusqu'à leurs votes de représentants du peuple. Ils étaient non-seulement les plus dévoués, mais les plus éminents des amis de Danton; ils pouvaient non pas le remplacer, mais devenir les chefs de cette fraction de la Convention ;\ laquelle répugnaient les

méfiances, les formes rudes, les mœurs austères des robespicrristeset la politique sanguinaire de la terreur ; qui pensait que si la France devait • <Hre république, cette république devait prendre Athènes plutôt que Sparte pour modèle. Comme tous les hommes secondaires d'un parti, ils avaient été les plus ardents dans l'attaque ; Philippcaux avait poursuivi dans ses écrits, dans ses discours à la Convention et aux Jacobins, la conduite des représentants en mission ; un des premiers, il les avait flétris du titre do proconsuls ; Fouquier le lui reprocha.

« Si c'est un crime de dénoncer au gouvernement, répondit Philippeaux , les forfaits qui se commettent en son nom, je suis coupable en eûet. Mais la morale est-elle donc pervertie au point de changer en crimes des actions vertueuses. J'ai donné au gouvernement dos avis salutaires sur les excès révoltants qui se commettaient dans la Vendée, et je m'en applaudis. Mes démarches auprès du Comité ayant été inutiles, voulant remplir mon mandat, j'écrivis la vérité à la Convention. Je dénonçai le Comité de salut public. Je dévoilai les trames des in-

Irigants ; le Comité n'est que le mandataire de la Convention. J'ai fait mon devoir. Je n'ai point avili la représentation nationale , et je m'honore de mes écrits. »

Il fallait bien arriver à Danton.

llerman redoutait avec raison le moment où il parlerait. En clïet , le titan révolutionnaire n'eut pas plutôt ouvert la bouche , que la salle de la Liberté se transformait : qu'aux éclats de cette voix formidable, les juges devenaient des accusés, l'accusé devenait le juge, que le jury d'Herman courbait la tète devant le masque léonin qu'il n'osait plus regarder en face.

— Ma voix, que tant de fois j'ai fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine à repousser la calomnie. Les lâches qui me calomnient, s'écriait Danton, oseraient-ils nrattaquer en face? Qu'ils se montrent, et bientôt je les aurai couverts de l'ignominie et de l'opprobre qui doivent être leur partage. . . Ma tète est là qui répond de tout ; la vie m'est à. charge, il me tarde d'en être délivré.

Herman, plein d'épouvante, se hâte de l'interrompre, en lui disant « que l'audace était le

l'ROCÙS DE DANTON

propre du crime , que le calme était le propre de l'innocence. »

— Sans doute, répliqua Danton à la sentencieuse apostrophe du président, sans doute, l'audace individuelle est réprimable, et elle ne peut jamais m'ètre reprochée; mais l'audace nationale, dont j'ai tant de fois donné l'exemple, dont j'ai tant de fois servi la chose publique, cette audace est permise, elle est nécessaire, et c'est de celle-là que je m'honore ! Lorsque je me vois si grièvement et si injustement accusé, suis-je le maître de commander au sentiment d'indignation qui me soulève ? Est-ce d'un révolutionnaire comme moi qu'on doit attendre une défense froide. En révolution, les hommes de ma trempe sont impayables ; c'est sur leur front qu'est imprimé en caractères ineffaçables le génie républicain, le sceau de la liberté... Et toi, Saint- Just, tu répondras à la postérité de la diffamation lancée contre le meilleur ami du peuple. En parcourant cette liste d'horreur, je sens toute mon existence frémir...

IWman l'arrêta une seconde fois; il re-

doutait peut-être qu'après Saint-Just, Danton ne s'attaquât à Robespierre, et que le chef du parti fût pulvérisé dans l'étreinte . Il engagea l'accusé à se modérer dans son intérêt , lui proposant, comme modèle, la conduite de Marat en semblable circonstance, voulant sans doute insinuer que comme Marat il pouvait sortir absous et peut-être triomphant de l'épreuve.

On peut supposer que Danton fut un instant pris au piège qu'on lui tendait, car il commença à discuter une à une les charges que le rapport de Saint-Just faisait peser sur sa conduite, mais bientôt l'impétuosité de sa nature reprit le dessus : « Lorsque je provoque mes accusateurs, s'écria-t-ii une seconde fois, j'ai toute la plénitude de ma raison. Qu'on me les produise, et je les plonge dans le néant, dont ils n'auraient jamais dû sortir. Vils imposteurs, paraissez, et jo vais vous arracher le masque qui vous dérobe à la vindicte publique î »

Lacroix avait recommandé à Danton d'émouvoir le peuple, le peuple était plùs qu'ému, il était frémissant ; tous les cœurs palpitaient, et

dans la salle et au dehors, car les rugissements du tribun, à travers les fenêtres ouvertes, retentissaient au delà de la Seine. Les juges étaient foudrovés. Herman agitait vainement la sonnette : « Ne m'entends-tu pas, dit-il à Danton? »

— La voix d'un homme qui défend son honneur et sa vie doit couvrir le bruit de ta sonnette.

Sous prétexte qu'il devait être fatigué, on lui ùta la parole ; Ilerman interrogea Hérault de Séchellcs sur ses correspondances avec Duniouriez ; sur la part qu'il avait eue à la retraite des Prussiens. Il reprit la vieille affaire du vol du garde-meuble, arme bien émoussée par les dédains des Girondins contre lesquels elle avait déjà servi.

Passant à Desmoulins, il l'accusa d'avoir tenté d'avilir la représentation nationale par ses écrits. « Je vais, dit-il, donner un échantillon du cruel persifrlage avec lequel vous attaquiez les décrets les plus salutaires. » Et il commença la lecture de l'éloquent pamphlet que la loi des suspects avait inspiré à l'indignation de Camille.

CAMILLE DESMOILIN*. IIEUAILT. ETC. iJ

« Bientôt ce fut un crime de lèse-majesté ou de contre-révolution à la ville de Nursia d'avoir ' élevé un monument à ses habitants morts au siège de Modène, en combattant cependant sous Auguste lui-môme, mais parce qu'Auguste combattait alors avec Bnrîus, et Nursia eut alors le sort de Pérouse.

» Crime de contre-révolution à Libon Drusus d'avoir demandé aux diseurs de bonne aventure s'il ne posséderait pas un jour de grandes richesses. Crime de contre-révolution au journaliste Cremutius Cordus d'avoir appelé Brutu* et Cassius les derniers des Romains. Crime de contre-révolution à un descendant de Cassiu* d'avoir chez lui un portrait de son bisaïeul. Crime de contre-révolut ion à Marnercus Scaurus, d'avoir fait une tragédie où il y avait tel vers auquel on pouvait donner deux sens. Crime de contre-révolution à Torquatus Silanus de faire de la dépense. Crime de contre-révolution à Perreïus d'avoir eu un songe sur Claude. Crime de contre- révolution à Appius Silanus de ce que la femme de Claude avait eu un songe sur lui. Crime de contre-révolution à

rO PROCÈS DE DANTON

Pomponius, parce qu'un ami de* Sejan éfait venu chercher un asile dans une de ses maisons de campagne. Crime de contre-révolution d'être allé à la garde-robe sans avoir vidé ses poches, et en conservant dans son gilet un jeton à la face royale, ce qui était un manque de respect à la figure sacrée des tyrans. Crime de cont re-révolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'était faire le procès du gouvernement. Crime de contre-révolution de ne pas invoquer le génie divin de Caligula... Crime de contre-révolution à la mére du consul Fusius Germinus, d'avoir pleuré la mort funeste de son fils.

» 11 fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si l'on ne voulait s'exposer à périr soi-même. Sous Néron, plusieurs dont il avait fait mourir les proches allaient en rendre grâces aux dieux et illuminaient. Il fallait, au moins, avoir un air ouvert et calme ; on avait peur que la peur môme ne rendit coupable.

» Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularité? c'était un ri-

CAMILLE DKSMOVLINS. HÉRAULT. ETC. ôl

val du prince, qui pouvait susciter une guerre civile. Studiœ ckii'M in se veslerct et si m tdli idem audeant bellu.ui esse. Suspect.

» Fuyait-on, au contraire, cette popularité, en se tenant au coin de son feu : cette vie retirée vous avait fait remarquer, vous avait donné de la considération. Qi'anlômetv occuUior tanlô plusfamœ adcpfi'.s. Suspect.

» Étiez-vous riche ? il y avait un péril imminent que le peuple ne fût corrompu par vos largesses. Aurivim atquc opes Plavti principi in/ensas. Suspect.

» Étiez-vous pauvre? comment donc? invincible empereur, il faut surveiller de plus près cet homme. 11 n'y a rien d'entreprenant comme celui qui n'a rien. Syllam in ope m , undeprœcipHam andaeiam. Suspect.

» Etiez-vous d'un caractère sombre et mélancolique? ce qui vous affligeait c'est que les affaires publiques allaient bien. Jlominem bonis publicismœsfith). Suspect.

» Si, au contraire, un citoyen se donnait du bon temps et des indigestions, il ne se divertissait que parce que l'empereur avait eu cette

52 rROCÙS DE DANTON

attaque de goutte, qui heureusement ne serait rien; il fallait lui l'aire sentir que Sa Majesté était encore dans la force de l'âge. Rcddendam fro intempeslicà UccnUà mœstam et funèbre,» noctem qnà sentiat ciccrc VitclUma et impcrar<\ Suspect.

)>.... L'un était frappé à cause de son nom ou de celui de ses ancêtres ; un autre à cause de sa belle maison d'Albe; Valérius Asiaticus à cause que ses jardins avaient plu à l'impératrice; Statitiusà cause que son visage lut avait déplu, et une multitude d'autres sans qu'on en pût deviner la cause.

» . . . . Tels accusateurs, tels juges. Les tribunaux protecteurs do la vie et des propriélés étaient devenus des boucheries, où ce qui portait le nom de supplice et de confiscation, n'était que vol et assassinai . »

Celui qui avait tenu ce courageux langage, n'eut ni l'audace de Danton, ni la fermeté de Philippeaux et de Lacroix ; il ne désavoua pas ces pages immortelles, mais il ne revendiqua pas, comme son plus beau titre à la gloire, lo généreux sentiment qui les avait dictées.

Ilerman reprocha à Lacroix, coiuiiie à Hérault de Séchelles, sa liaison avec Dumouricz ; il reproduisit les déclarations que l'espoir de prolonger sa vie de quelques jours avait arrachées à Miaczinski.

Lacroix lui demanda de faire paraître des témoins, déclarant que ceux qu'il ferait entendre ne pouvaient être suspects, puisqu'il irait les prendre dans le sein même de la Convention.

Fouquier lui fit une réponse remarquable, par l'impudeur du sophisme qui la motive :

— Puisque vous exigez, dit-il, une déclaration formelle de ma part-, je déclare permettre ' <]ue vos témoins soient appelés, autres toutefois ■que ceux que vous désignez dans la Convention; et, à cet égard, j'observe que l'accusation portée contre vous, émanant de toute la Convention en masse, aucun de ses membres ne peut vous servir de témoin justificatif; car rien ne serait plus ridicule que de prétendre avoir le droit de faire concourir à votre justification, vos propres accusateurs, et surtout des corps constitués, dépositaires du pouvoir suprême, qui ont droit de l'exercer pour le plus

grand avantage du peuple et n'en doivent compte qu'à lui.

Fouquier promit cependant d'en référer ù la Convention, et les interrogatoires continuèrent. Westennann, inculpé comme Lacroix, d'après les dépositions de Miaczinski. répondit avec beaucoup de justesse, qu'il eût fallu lo confronter avec son accusateur du vivant de celui-ci.

Le procès prenait une tournure inquiétante pour ceux qui avaient accepté la mission do tuer Danton et ses amis. Dans la séance du 14 leur perplexité fut très-vive. Danton avait re pris la parole avec une énergie qui grandissait à mesure que les débats se prolongeaient ; sa renommée, l'attitude si nouvelle d'un accusé devant, le tribunal qui faisait trembler tout le monde, avaient attiré une afiluence énorme dans l'enceinte, et à chacun des éclats de cette voix puissante comme un souffle de tempête, on entendait courir dans ces masses compactes, ces frémissements indices certains de l'émotion populaire et avant-coureurs des tonnerres de bravos qui, d'instant en instant, pouvaient

étouffer le procès et rendre la condamnation impossible. Les jurés, les solides eux-mêmes, étaient ébranlés ; Naudin, un d'eux, avait dit:

— Il est cependant impossible de leur refuser des témoins.

La séance fut levée avec précipitation.

Fouquier courut aux comités , Herman se rendit chez Robespierre; celui-ci, toujours prudent, avait fermé sa porte; les violents, qui étaient soûls aux Tuileries, menacèrent Fouquier qui osait proposer de condescendre a la réclamation des accusés.

Ce fut à l'issue de cette démarche qu'Hernian et Fouquier rédigèrent une lettre qui, au moindre murmure de Danton ou des siens, devait réclamer l'intervention de la Convention ; ce fut pendant cette nuit que Ton conçut l'idée de transformer en conspiration l'agitation sourde qui, de la ville, s'était communiquée îhix: prisons.

Do leur côté les acculés voyaient clairement quo le sentiment public leur devenait favorable, que le terrain se raffermissait sous leurs pieds ; le courage revenait aux faibles, l'audace

r.) riion s ni: damon

des indomptes s'exaltait dans la perspective du triomphe. Au commencement de l'audience du 15, leurs instances pour obtenir la comparution de leurs témoins devinrent impérieuses, presque violentes.

Leurs cris , leurs imprécations, le tumulte qui s'ensuivit , c'était là ce qu'attendait Fouijuier-Tinville. Il tira de ses dossiers la lettre préparée, la lut à haute voix et l'expédia surle-champ aux comités.

Elle était ainsi conçue :

« Un orage horrible gronde depuis que la séance est commencée. Les accusés , en forcenés, réclament l'audition des témoins à décharge, des citoyens députés : Simon, Courtois, Laignelot, Panis, Friron, Lindet. Calon. Merlin [de Douai), Gossuin, Legendre, Kobin, Goupilleau de Montaigu, Robert Lindet, Lecointre (de Versailles), Brival et Merlin (de Thionville); ils en appellent au peuple du refus qu'ils prétendent éprouver ; malgré la fermeté du président et du tribunal entier, leurs réclamations multipliées troublent la séance, et ils annoncent hautement qu'ils ne se tairont pas, que leurs

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témoins soient entendus, et sans un décret; nous vous invitons à nous tracer définitivement notre conduite sur cette réclamation, l'ordre judiciaire ne nous fournissant aucun moyen de motiver ce refus. »

En même temps que cette lettre, le comité recevait des nouvelles des prisons.

Il y a ix ce sujet deux versions : les uns prétendent que la conspiration du Luxembourg fut entièrement l'œuvre des agents provocateurs que la police entretenait, dans les prisons. D'autres affirment que la pensée d'un soulèvement a réellement existé ; que la généreuse Lucile eu avait été l'inspiratrice. Kepoussée par Robespierre qui n'avait pas voulu la recevoir, la pauvre femme, folle de douleur, avait formé le projet de s'élancer au milieu du peuple, et de réclamer de lui le salut des premiers apôtres de la liberté. Dans ses angoisses, dans ses ardeurs à chercher des défenseurs à son Camille, elle communiqua son dessein à Dillon , l'ami de son mari, détenu au Luxembourg; elle lo conjura de la seconder ; elle lui lit craindre un nouveau septembre ; elle stimula son courage,

en lui demandant s'il montrerait moins d'énergie qu'une femme? Dillon aurait pris pour son confident un misérable nommé Laflotte, qui le lendemain le dénonça.

La dénonciation, transmise par le concierge du Luxembourg aux administrateurs de la police , avait été envoyée par Withchericli au Comité de sûreté générale.

Ces deux pièces à la main, Saint-Just monta à la tribune ; et , pour obtenir plus sûrement les tètes qu'il veut voir tomber, il surenchérit par un odieux mensonge sur la lettre de Fouquier, il commence ainsi: «L'accusateur public du tribunal révolutionnaire a mandé que la révolte des condamnés a fait suspendre les débats de la justice jusqu'il ce que la Convention ait pris des mesures.» Devançant le verdict souverain du jury, il continue : « Quel innocent s'est jamais révolté contre la loi? Il ne faut pas d'autres preuves da leurs attentats que leur

audace Les malheureux, ils avouent leurs

crimes en résistant aux lois. » Il trace un tableau fantastique des dangers de la patrie : il évoque l'ombre complaisante de Catilina : il

CAMILLE DESMOl'LINS. HKBAl'LT. ETC. 59

désigne les accusés comme étant les chefs de de la conspiration des prisons qu'il signale ; la lettre de Witheherich est lue par un des secrétaires, et la Convention vote le décret suivant:

« La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de ses comités de salut public et de sûreté générale , décrète que le tribunal révolutionnaire continuera l'instruction relative à la conjuration de Lacroix. Danton. Chabot et autres ; que le président emploiera tous les moyens que la loi lui donne pour faire respecter son autorité et celle du tribunal révolutionnaire, et pour réprimer toute tentative de la part des accusés pour troubler la tranquillité publique et entraver la marche de la justice ;

» Décide que tout prévenu de conspiration qui résistera ou insultera à la justice nationale sera mis hors des débats sur-le-champ. »

Trois membres des comités, Amar, Vouland et David, dans la fièvre de leur haine contre Danton, voulurent se charger de porter au tribunal le décret homicide. M. Louis Blanc

60 rmx ï:s du danton

raconte que Youland s écria en remettant le papier à Fouquier-Tinville : « Nous les tenons, les scélérats ; voici de quoi vous mettre à l'aise; » et que celui-ci, parent de Camille Desmoulins qui l'avait fait placer au tribunal révolutionnaire, répondit le sourire sur les lèvres : « Ma foi, nous en avions besoin! »

M. Michclet affirme que les trois conventionnels ne purent résister à la tentation de jouir du désespoir de leurs ennemis; tandis que Fouquier donnait lecture du décret, ils montrèrent leurs visages à la lucarne de l'imprimeur Nicolas, dont le cabinet était situé derrière les bancs du jury. Danton les reconnut ci il s'écria en les montrant à Desmoulins : « Regarde ces lâches assassins, ils nous poursuivront jusque dans la mort, »

La lecture de la dénonciation de Laflotte qui ( -1 ait jointe au décret, avait ajouté un désespoir au désespoir de l'infortuné Camille. Le traître déclarait que la femme de Desmoulins avait offert à Dillon mille écus pour gagner le public au tribunal révolutionnaire ; le malheureux comprenait que c'était l'arrêt de mort

CAMILLE DESMOULINS. HÉKAILT. ETC. Gl

de sa Lucile, et à l'idée de l'entraîner avec lui dans la tombe, il s'écriait en se tordant les bras : « Les monstres, non contents de m'assassiner, ils veulent assassiner ma femme. »

Danton bondit sur son banc ; avec les phrases violentes, heurtées, qui étaient son éloquence, tantôt il s'adresse à la conscience des juges et des jurés, tantôt son indignation éclate, il maudit les tyrans, et; déchirant le voile de l'avenir, il s'écrie : « Infâme Robespierre, lechafaud te réclame, tune jouiras pas de l'impunité, tu me suis. >» Enfin, il s'adresse au peuple, il lui demande s'il laissera se consommer l'iniquité, il lui conjure de déclarer s'il a réclamé autre chose que ce droit imprescriptible de l'accusé défaire comparaître les témoins qui proclament son innocence. Lacroix dit : « Qu'on nous conduise à. l'échafaud, nous avons assez vécu pour nous endormir dans la gloire. » Le peuple frémit et murmure. Herman menace, Camille lui adresse de violentes injures, et, déchirant le papier sur lequel il avait préparé sa défense , il en lance les morceaux devant le tribunal. Alors. Fouquier-Tinville se levant,

requiert l'application du décret de la Convention ; les juges décident que les accusés seront mis hors des débais, et sur l'ordre d'Ferman, les gendarmes se présentent pour les emmener à la Conciergerie.

Ce ne fut pas sans peine.

Danton, debout sur son banc, la face empourprée, rugissait les apostrophes les plus véhémentes ; Lacroix accablait Fouquier de ses sarcasmes ; Wcstcrmann se répandait en imprécations ; Camille Desmoulins s'était accroché au dossier du siège des prévenus, il s y cramponnait, il se défendait contre ceux qui essayaient de l'entraîner; trois gendarmes eurent peine à vaincre sa résistance. F abre d'Eglantine, qui depuis l'ouverture du procès était malade, s'était levé de son fauteuil et criait : « Mort aux tyrans ! » On parvint enfin à les faire sortir, et ils s'engouffrèrent dans le sombre corridor. L'émotion avait été si poignante, qu'après leur enlèvement, un lugubre silence que personne n'osait rompre le premier, régna pendant quelques instants dans la salle de la Liberté ; juges, président, jurés, se regardaient

CAMILLE DESMOULINS. HÉRAULT. ETC. fié

otlarés, plus pales que des spectres. Enfin, sur la réquisition de Fouquier, les jurés se déclarèrent suffisamment éclairés, Iîcrman résuma les débats, et le jury entra dans sa cliambrc de délibérations. 11 en sortit à trois heures du du matin, et rendant un verdict qui déclarait tous les accusés coupables, ù. l'exception de Luillier ; le tribunal les condamna à la peine de mort, et Fouquier requit que, vu les violences dont ils s'étaient rendus coupables, l'arrêt leur fût signifié dans la prison.

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