‹ Sept générations d'exécuteurs 16881847 Mémoires des Sanson mis en ordreChapitre 2 sur 24 · M'ITI · texte numérisé non relu

M'ITI

16 germinal. Suivant Tordre du citoyen Fouquier, je demeurai hier jusqu'au soir à la maison de justice. N'ayant pu, comme les jours précédents, entrer dans la salle de la Liberté, où se jugeait le procès des citoyens députés, car l'affluence était encore plus considérable qu'elle ne l'avait été jusqucs ici, je retournai

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vers neuf heures. Je suis revenu ce matin au jour à la Conciergerie. Comme j'entrais, un gendarme m'a frappé sur l'épaule et m'a dit : « Tu as du gros gibier, aujourd'hui : » Et Rivière : a Ils sont tous condamnés. » Il se trompait, car le citoyen Luillier avait été acquitté. Celui-là compte si peu qu'on est bien pardonnable de l'oublier 1 D y avait déjà du monde chez Richard, probablement pour voir sortir les condamnés; ce devaient être des personnages, car les portes de la prison n'étaient pas encore ouvertes et probablement ces gens-là y avaient passé la nuit. Comme j'entrais dans la cour du palais pour me rendre au tribunal, j'ai rencontré le commis greffier, Robert Wolf ; il m'a dit de monter avec lui. Dans la chambre du greffier, le citoyen Ducray, deuxième greffier, écrivait ainsi qu'un autre commis ; Fabricius Paris se promenait de long en large. Celui-ci avait les yeux très- rouges ; il était défait, pâle jusqu'aux lèvres, qu'on voyait trembler comme s'il eût été pris de fièvre. Lorsqu'il m'a vu entrer, il a pris son chapeau et a dit : « Je m'en vais. » Ducray

s'est retourné vers lui en lui disant : « Signestu? — Non, non, encore une fois non, a répondu le citoyen Fabricius, plutôt me couper le poing. » Il est parti, et je lui ai vu des larmes plein les yeux. Cela ne m'a point étonné, car il était grand ami du citoyen Danton, et son courage m'a réjoui le cœur. Fouquier, cousin de Desmoulins, qui, jadis, l'a fort protégé, n'a point eu de ces scrupules. Bientôt les citoyens Lescot-Fleuriot, substitut de l'accusateur, et deux administrateurs du département sont venus. Lescot m'a demandé si mes charrettes étaient là ; je lui ai répondu qu'elles venaient ; alors i] m'a ordonné de descendre et d'attendre, ce que j'ai fait.

Il y avait une bonne heure que j'espérais, lorsqu'un gendarme est venu me chercher de la part de l'accusateur. J'ai trouvé dans son cabinet un assez grand nombre de citoyens, parmi lesquels j'ai reconnu le vieux Vadier, représentant, et son collègue Araar; Coffinhal, Arthur, Herman, et d'autres dont j'ignorais les noms. Bien que Fouquier fût présent , ce fut Lescot-Fleuriot qui me donna l'ordre. 11 me dit

que les condamnés s'étant rebellés contre le tribunal, on devait supposer qu'ils résisteraient à l'exécution du jugement; que je ne devais pas oublier que force devait rester à la justice du peuple ; que, pour prévenir les conséquences d'une lutte avec la troupe entière , de ces forcenés, on me les livrerait un à un ; que j'aurais à les saisir à leur sortie au greffe et à les garrotter immédiatement, bon gré, mal gré ; qu'une escouade de gendarmes déterminés serait là qui, au besoin, me prêterait mainforte. Le citoyen Amar ayant demandé si les chevaux étaient solides? Liendon, l'autre substitut, répondit affirmativement, et Lescot- Fleuriot ajouta que, dans le cas où les rebelles seraient parvenus à soulever l'émotion populaire, mes voitures devaient prendre le trot ou le galop avec l'escorte ; qu'au besoin les gendarmes piqueraient nos timonniers de la pointe de leurs sabres pour les enlever. Il dit encore que, sur la place, tout devait être fait proniptcmcnt ; que la République ne serait sauvée que lorsque la tête des scélérats serait tombée sous le fer vengeur. Il y eut alors une discus-

sion à propos du nombre des voitures à employer. J'en avais commandé trois. Leseot me déclara que deux suffisaient. Coflmhal prétendit qu'il n'en fallait prendre qu'une seule ; que dans le cas où des scélérats tenteraient d'enlever les condamnés, l'escorte protégerait plus aisément une charrette que plusieurs. Ce n'était pas le moment de représenter les tortures qui résulteraient pour les condamnés de cet entassement dans une seule voiture, mais je fis observer que si les prévisions du citoyen Lescot-Fleuriot se réalisaient , si l'on était forcé de presser le train des chevaux, les aides, qui auraient marché à. pied, pourraient ne pas se trouver à leur poste à la guillotine ; il resta convenu que j'emploierais deux charrettes, et on me congédia après que Liendon m'eut renouvelé toutes les recommandations de son collègue.

J'ai trouvé l'avant- greffe plein de gendarmes et avec eux quelques canonniers de Tannée révolutionnaire. Ils ont formé une haie trèsépaisse le long du grillage qui sépare le greffe de ravant-greffe. Après une demi-heure, un

homme a passé entre leurs rangs, c'était le citoyen Chabot ; il était très-abattu et marchait avec peine ; cela tenait sans doute autant à son état de souffrance qu'à la frayeur, car il s'était empoisonné au Luxembourg. Il a semblé surpris et inquiet de se voir seul au milieu de nous et il a murmuré à plusieurs reprises : « Et les autres. » On l'a lié, et on lui a coupé les cheveux ; on n'avait pas achevé que Bazire est sorti du greffe à son tour. Chabot s'est levé, a couru vers lui, en apprpchant son visage pour l'embrasser. Il pleurait et il disait d'une voix dans laquelle il y avait plus de larmes encore que dans ses yeux : a Mon pauvre Bazire, c'est à cause de moi que tu vas mourir. » Le citoyen Bazire l'a serré sur son cœur sans lui adresser un mot de reproche.

Les deux Frey, Delaunay, représentant du peuple, le ci-devant abbéd'Espagnac, Disderiksen ont été amenés ensuite. On les appelait au greffe sans leur dire de quoi il s'agissait, on leur faisait la lecture de leur jugement, ensuite on les faisait passer dans la salle où nous les attendions; les cinq condamnés ci-dessus se

sont présentés à la fois. Après eux sont venus successivement, Philippeaux, Lacroix, Westermann et Fabre d'Eglantine; deux guichetiers soutenaient ce dernier qui paraissait malade. Pendant la toilette, il' a déclaré qu'il avait encore une communication à faire, soit au citoyen Fouquier, soit à un de ses substituts; un des aides a prévenu l'huissier qui a répondu que c'était impossible. Le citoyen Fabre a frappé du pied avec colère, et il s'est écrié : « Ce ne serait pas assez de m'assassiner, il faut dépouiller celui qu'on égorge. » Puis élevant la voix il a ajouté : « Je proteste publiquement contre l'infamie des scélérats du comité qui m'ont volé une comédie étrangère à mon procès, et qui la retiennent. » Lacroix regardait le monde d'un œil morne. Philippeaux était très-calme.

Fabre parlait encore, lorsque nous avons entendu un grand bruit dans le greffe. On a reconnu la voix du citoyen Danton, et tout le monde s'est tu pour mieux entendre. La vivacité avec laquelle il s'exprimait empêchait de distinguer toutes ses paroles; souvent elles res-

semblaient à des hurlements. A un moment il dit clairement : « Ton jugement, je m'en f...., je ne veux pas l'écouter ; nous autres révolutionnaires, c'est la postérité qui nous juge, ello mettra mon nom au Panthéon et les vôtres aux gémonies. » Comme Ducray reprenait sa lecture, il l'interrompit encore, toujours plus terrible, se répandant en invectives contre la tyrannie, contre le tribunal qu'il appelait un lieu de prostitution, contre le peuple qu'il accusait d imbécilité. On ne put le faire taire et Ducray dut achever sa lecture sans qu'il l'entendit; enfin poussé par les guichetiers, traîné par les gendarmes, il a été amené dans l'avantgreife. Aussitôt qu'il a aperçu les condamnés déjà liés et nous autres, sa figure a si subitement changé d'aspect qu'on n'eût pas cru que c'était le môme homme, s'il n'eût pas été essoufflé de l'assaut qu'il venait de livrer. Il avait pris un air indifférent, presque froid ; il marcha d'un pas délibéré vers moi, se laissa tomber sur une chaise, arracha le col de sa chemise, en me disant : « Fais ta besogne, citoyen Sanson. » Je l'apprêtai moi-même. Il avait les

cheveux durs et rudes comme du crin. Pendant ce temps-là il parlait toujours, s'adressant à ses amis, il leur dit : « C'est le commencement de la fin ; ils vont guillotiner maintenant les représentants par fournées, mais l'isolement n'est pas la force. Des comités conduits par un Couthon sans jambes et par un Robespierre.... encore si je pouvais leur laisser les miennes

cela pourrait durer quelque temps mais

non et la France s'éveillera dans un gâchis

de sang et de » Un peu plus tard il s'écria

encore : « Nous avons accompli notre tache, allons dormir. »

Les citoyens Hérault de Séchelles et Camille Desmoulins ont été amenés ensemble. Le premier paraissait indifférent; le second pleurait et parlait de sa femme et de son enfant avec des mots qui tiraient les larmes des yeux ; mais sitôt qu'il nous vit, il se fit chez lui une révolution aussi immédiate que celle qui s'était opérée chez Danton, mais bien différente : il se rua sur les aides, comme si eux eussent été les condamnés et lui l'exécuteur; il les repoussa et les frappa; ses vêtements furent déchirés

dans la lutte, qui ne finit que parce que les gendarmes s'en mêlèrent. Il n'était pas grand, un peu replet, cependant il résista aussi longtemps que l'eût fait un homme très-vigoureux. Il était, il est vrai, dans un de ces moments où l'àme passe dans les muscles. En un instant, son habit a été en lambeaux. Pour lui couper les cheveux, il fallut le maintenir à quatre sur sa chaise ; tantôt il se lançait en avant, tantôt il se renversait en arrière, culbutant ceux qui l'entouraient et dont il renversa deux ou trois. En se débattant, il nous invectivait; ses amis ont essayé de le calmer, Fabre avec des paroles très-douces, Danton avec l'accent de l'autorité ; ce dernier lui dit : a Laisse ces hommes; pourquoi t'en prendre à ces valets de la guillotine? Ils font leur métier, fais, ton devoir. » Alors les larmes sortaient comme une pluie des yeux de Desmoulins, il criait : a Lucile, à moi Lucile 1 » Comme si la pauvre femme eût pu l'entendre. Aussitôt ne la voyant pas venir à lui, il voulait sans doute aller à elle et ses efforts pour échapper recommençaient. Enfin tous furent prêts. Ducray qui était '

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resté là, donna le signal du départ. On plaça un condamné entre deux gendarmes, les autres gendarmes formant une seconde baie autour d'eux. Nous sommes sortis ainsi.

Les représentants etWestermann, sont montés dans la première voiture. Je me suis mis sur le devant; Henry et un aide par derrière; dans la deuxième voiture, quatre aides avec les autres condamnés. L'escorte était aussi forte que celle de la reine et des citoyens Girondins. Danton était debout au premier rang, derrière moi ; auprès de lui, Hérault de Sécbelles; après eux Fabre, Camille et Pbilippeaux ; Chabot est le seul qui se soit assis, il paraissait souffrir beaucoup, il eut des vomissements dans le trajet. Bazire s'agenouilla près de lui, aidant autant qu'il pouvait Henry à le soutenir et l'encourageant.

Au moment où le charretier touchait son

cheval, Danton s'est écrié : «Les f bêtes, ils

vont crier : vive la République! en nous voyant passer! Dans deux heures, la République, elle n'aura plus de tête. »

Fabre se lamentait encore sur la perte de sa

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comédie, ce qu'entendant, le môme Danton lui dit en riant : « Des vers, avant huit jours tu en feras plus que tu ne voudras , et nous aussi. »

Au moment où nous débouchions sur le quai, Camille Desmouiins s'est abandonné ù, de nouveaux transports : « Ne me reconnaissez-vous pas? s 'écriait-il, penché en dehors de la charrette, c'est à ma voix que la Bastille est tombée ! Ne me reconnaissez-vous pas? je suis le premier apôtre de la liberté! Sa statue va être arrosée par le sang d'un de ses enfants. A moi, peuple du 14 juillet, ne me laisse pas assassiner. »

On lui répondit par des huées. Sa fureur redoubla; je craignis qu'il ne se précipitât sous la roue de la voiture; l'aide dut passer auprès de lui pour le contenir ; on le menaçait de le garrotter aux ridelles, c'était en vain. Danton qui voyait clairement que le peuple dont ils étaient entourés ne remuerait pas, se pencha par-dessus Philippeaux et lui dit d'une voix forte : « Tais-toi, tais-toi, n'espères-tu pas attendrir cette vile canaille ?» — Et Lacroix :

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a Calme-toi, songe à leur commander le respect plutôt qu'à exciter leur pitié. »

Danton avait raison, il eût plutôt attendri, des pierres. En sortant de la Conciergerie, l'escorte avait été entourée de la foule des hommes et femmes de guillotine qui nous attendaient ; elle se tenait serrée et compacte, marchant avec nous et poussant de telles clameurs qu'il était impossible que les citoyens qui étaient aux fenêtres ou le long des maisons, distinguassent les paroles des condamnés.

En passant devant un café, nous avons vu un citoyen assis sur le bord d'une fenêtre et dessinant les condamnés sur un carton. Ceuxci ont tous levé la tête et murmuré : « David, David ! » Je l'ai effectivement reconnu à sa bouche de travers. Danton a élevé la voix et lui a crié : «Te voilà, valet; vas apprendre à ton maître, comment meurent les soldats de la h> berté! » Lacroix l'a apostrophé à son tour et l'a traité de scélérat; David a continué de dessiner.

Portes, fenêtres, volets, tout était clos dans la maison de Duplay. Les condamnés la cher-

chaient des yeux bien avant de l'apercevoir. Lorsqu'ils ont été devant elle, ils ont envoyé mille sarcasmes à ces murailles muettes et mornes. «Vil tartuffe,» disait Fabre; Lacroix criait : « Le lâche, il se cache comme il s'est caché au dix août I » Camille : « Monstre, auras-tu soif après t'être gorgé de mon sang ; pour te saouler, faudra-t-il celui de ma femme?» La voix de Danton dominait toutes les voix, sa figure qui avait toujours été rouge, devenait violette, sa bouche écumait et ses yeux étincelaient comme les charbons d'un brasier. «Robespierre, vociférait-il; c'est en vain que tu te caches, tu y viendras, et l'ombre de Danton rugira de joie dans son tombeau quand tu seras à cette place l » Il ajoutait de grosses injures

dont celle de j... f était la moindre.

Jusque devant la guillotine, Danton a été le même. Passant sans transition de l'emportement le plus violent à la sérénité la plus calme, tantôt brutal, tantôt goguenard, toujours si ferme que celui qui n'eût regardé que lui, eût pu prendre la triste voiture dans laquelle je le conduisais pour le char d'un triomphateur.

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Au moment où nous débouchions sur la place, il aperçut l'échafaud; les couleurs de son visage s'effacèrent, et je vis ses yeux devenir humides. L'attention avec laquelle je le regardais a paru lui déplaire, il m'a rudement poussé de son coude en me disant avec une sorte de rage : « N'as-tu pas une femelle, des petits ? » J'ai répondu oui ; alors il a repris avec le môme accent : a Moi aussi; eh bien I pensant à eux, je redeviens un homme. » 11 a baissé la tête, et . nous l'avons entendu murmurer : « Ma femme bien-aimée, je ne te reverrai plus; mon enfant, je ne te verrai donc pas (1). » La charrette en 8'arrôtant l'a rappelé à lui ; il a secoué convulsivement la tête comme s'il espérait se débarrasser ainsi d'une idée importune, et il est descendu en disant : a Danton, point de faiblesse. »

Delaunay, Chabot, Bazire, les deux Frey, Gusman, Disdericksen, d'Espagnac, sont morts les premiers.

(1) Madame Danton était enceinte à l'époque de la mort de son mari.

Lorsque Camille arriva sur la plate-forme, il s'est arrêté devant moi, en me demandant si je voulais lui rendre un dernier service ; je n'ai pas eu le temps de lui répondre, il a compris à ma physionomie qu'il pouvait y compter ; il m'a dit de prendre dans sa main une mèche de cheveux et de la porter à la mère de sa femme, madame Duplessis. Il a pleuré en prononçant ces derniers mots, et je me sentais prêt à faire comme lui. En ce moment on relevait le couteau qui venait d'abattre Chabot; il a regardé le fer tout marbré de sang, ei dit à, demi-voix: « Ma récompense, ma récompense. » Il a regardé le ciel et s'est laissé conduire sur la bascule, il a répété à plusieurs reprises le nom de Lucile. J'ai fait le signe et le couteau est tombé.

Fabre, Lacroix, Westermann, Philippeaux, ont été exécutés après Camille. Westermann a crié plusieurs fois : « Vive la République! » Fabre disait se parlant à lui-même : « Sachons mourir. » Mais son émotion était grande, et il avait beaucoup de peine à la dompter. Lacroix a voulu parler au peuple; mais nous avions

ordre de nous y opposer, les aides l'ont entraîné.

Hérault de Séchelles est monté ensuite, et Danton avec lui, sans attendre qu'on le lui commandât, et sans que personne osât s'y opposer. Les aides avaient déjà saisi Hérault quand il s'est approché pour l'embrasser. Hérault, poussé vers la bascule, ne put lui rendre ce dernier adieu k et Danton s'écria : « Les imbéciles! Empôcherez-vous nos têtes de se baiser au fond du panier. »

Il a regardé mourir son ami avec un sangfroid qui n'appartient pas à notre espèce ; pas un muscle de son visage n'a remué. Il semblait défier, non-seulement la peur de la mort, mais la mort elle-même. La bascule n'était pas encoro débarrassée, le collet nettoyé, qu'il s'avançait; je l'ai retenu, je l'ai engagé à se retourner pendant qu'on enlevait le cadavre, il a haussé les épaules avec une expression dédaigneuse : a Un peu plus, un peu moins de sang a ta machine, qu'importe? m'a-t-il dit; n'oublie pas surtout de montrer ma tête au peuple, il n'en voit pas tous les jours de pareilles! »

Lorsque, selon son dernier vœu, on a pro- , mené la tête de Danton autour de l'échafaud, ? ' on a crié : Vive la République I mais les cris étaient circonscrits dans les alentours de la guillotine.

Le cimetière de la Madeleine où sont le roi, la reine et les Girondins ayant été fermé par décision du département, les quinze cadavres des Dantonistes ont été portés cette nuit dans le petit cimetière que l'on vient d'ouvrir pour les suppliciés auprès de la barrière de Monceaux, dans le vieux jardin.

Je suis rentré à six heures à la maison de justice, afin de chercher l'ordre pour demain. J'ai donné les nouvelles à Rivière. En traversant le pont pour m'en retourner, j'ai rencontré Desboisseaux et Vilate, jurés, qui marchaient avec Vaucannu et Langlois, membres de la Commune ; ils ont voulu savoir de moi comment Danton était mort; j'ai raconté ce que j'avais vu; Langlois m'a interrompu en disant : « Je crois bien, il était saoul comme un Prussien. » J'ai assuré qu'il n'était pas plus saoul que je ne l'étais moi-même; alors ils

m'ont traité de scélérat, et je les avais quittés que j'entendais encore leurs injures.

17 germinal. J'ai rempli la mission dont le pauvre citoyen Desmoulii^s m'avait chargé. A son domicile, rue du Théâtre -Français, le concierge m'a donné l'adresse du citoyen et de la citoyenne Duplessis, rue des Arcs. Je me suis gardé de monter. J'ai envoyé demander la servante; sans lui apprendre qui j'étais, je lui ai dit, qu'ayant assisté à la mort de Desmoulins, il m'avait prié de rendre ce médaillon à la mère de sa femme. Je le lui ai mis dans les mains et suis parti. Je n'avais pas fait cent pas, que j'ai entendu courir derrière moi et appeler; c'était la servante ; elle m'a dit que le citoyen- Duplessis me demandait et voulait me voir; je répondis que j'étais pressé, que je reviendrais un autre jour; mais, en ce moment, le citoyen Duplessis est arrivé lui-même; c'était un homme âgé, d'aspect très-vénérable. Je lui ai répété ce que j'avais conté à la fille; il m'a répondu que je devais avoir autre chose à lui apprendre, que lui, il avait à me remercier. Je me défendais toujours en alléguant mes occu-

pations, mais il insistait avec beaucoup de vivacité, les passants s'arrêtaient et quelques-uns faisaient mine d'écouter. Ils pouvaient me connaître; j'ai pensé que ce qui était le mieux, était de le suivre, et j'ai marché avec lui. Il a voulu me prendre le bras, j'ai retiré le mien, et, comme si dans la rue étroite nous ne pouvions cheminer côte à côte, je me suis tenu en arrière. Il demeurait au second étage : il m'a fait entrer dans une grande pièce richement meublée, il m'a montré une chaise, et se laissant tomber dans un fauteuil placé devant une table chargée de papier, il a caché son visage dans ses mains. Ayant entendu le cri d'un enfant, j'ai aperçu, dans le renfoncement d'une bibliothèque, un berceau dont les rideaux c1 aient fermés. Le citoyen Duplessis a couru au berceau et en a retiré un petit garçon qui paraissait malade et continuait de gémir. Me le montrant, il m'a dit : « C'est leur fils. » Sa voix pleurait, mais ses yeux, rouges comme le 1er au feu de forge étaient secs. Il m'a répété : « C'est leur fils. » Il l'a embrassé avec une sorte de rage; le remettant dans son lit,

et après un effort : « Vous étiez là, vous l'avez vu?... » J'ai fait signe que oui. — En « homme de cœur, en républicain, n'est-ce pas? » a-t-il ajouté sans prononcer le mot de mort. J'ai répondu que ses dernières paroles avaient été pour ceux qu'il aimait. Après un silence assez long, tout à coup se tordant les bras et devenant pale, il s'est écrié : « Et elle ? Et ma fille ? Ma pauvre Lucile ! seront-ils impitoyables pour elle comme ils l'ont été pour luil En pleurer deux, n'estce pas trop, pour de misérables vieillards! On se croit philosophe, monsieur, on se croit fortifié par la raison contre cette idée de la destruction... Est-ce qu'il y a de la philosophie, est-ce qu'il y a de la raison lorsque c'est notre enfant qu'on menace ! Lorsqu'on se trouve impuissant à le défendre, à combattre, à verser son sang pour le sauver?... Mon Dieu! penser qu'il ne nous sera pas permis de recueillir son dernier souffle; qu'elle se débattra, qu'elle agonisera deux heures, tandis que nous, nous serons ici, en sûreté, dans cette maison où elle est née, au milieu de ces meubles sur lesquels elle a joué, devant ce foyer qui la réchauffait !

se dire que, peut-être, moins heureuse que Camille, elle n'aura pas, pour nous apporter son dernier adieu, un autre messager que le misérable bourreau qui l'aura tuée!

Je sentais un frisson courir sur mon corps et mes cheveux qui devenaient froids. U allait et venait dans la chambre; secouant ses cheveux blancs qui s'étaient dénoués, les poings crispés, l'œil hagard, l'air farouche. En passant devant un buste de la Liberté placé sur la cheminée, il le renversa avec fureur, le brisa sur le marbre et avec son pied il en écrasa les débris. J'étais à la fois épouvanté et consterné, je ne trouvais pas une consolation à lui adresser, pas une parole d'espérance à lui dire, regrettant bien amèrement d'avoir cédé aux instances du pauvre homme. On sonna en ce moment; une citoyenne d'une cinquantaine d'années, belle encore, mais le visage décomposé par le désespoir, entra et se laissa tomber dans les bras du citoyen Duplessis en criant : «Perdue, elle est perdue; elle paraît au tribunal dans trois jours. » C'était la mère de la femme de Desmoulins. J'eus terreur à l'idée

d'être connu de cette femme que j'avais fait veuve du bonheur de sa fille, que probablement je dois encore faire veuve de sa fille elle-même, et je me suis enfui, comme si j'avais commis un crime. Jamais je n'ai tant souffert qu'en présence de ces infortunés (1).

18 germinal. Un généreux citoyen s'est présenté hier à la barre de la Convention nationale et a offert de pourvoir à ses frais à l'entretien de la guillotine ! Ont été exécutés ce jour : Antoine-Louis-Claude de £aint~Germain-Dapchon, maréchal de camp, et Elisabeth Lacorêe, veuve de Pericard, sa belle-mère, tous deux coupables de conspiration contre la liberté; Bernard Perruchot et Etienne Mouzin% tous deux notaires à Dijon, convaincus d'avoir entretenu des intelligences avec les ennemis de la République; Charles-Léonard Lavillette1 administrateur du district de Montargis, con-

(1) Exécutions du 17 germinal : Philippe Barron de Chalnoir, ex-noble, convaincu d'avoir conspiré contre la nation ; Louit Hannapier des Ormes, ci-devant maître des eaux et forêts à Beaugency, convaincu d'avoir dit que la France aurait un roi avant le Ier de mai.

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vaincu d'avoir été le complice des manœuvres liberticides du ci-devant roi dans les journées du 20 juin et du 10 août; François- Pierre de Lamotte de Scnones, ex-noble, et Suzanne DrouiUard, sa femme, conspirateurs; Jean- François Julien, chirurgien et officier municipal de la eoinmune de Montargis; François- Marie Bizol, ingénieur et maire de Montargis, et Marie-Jcan-ZlippoJyte Pelé-Varennes, trésorier des finances du district de Montargis, tous les trois convaincus d'avoir pris part à la conspiration des fédéralistes.

19 germinal. Jean-Pierre Dauquechin d' Orval, ex-noble et ci-devant officier municipal ; Pierre-Saturnin Lardin, cultivateur; Louise- Marie Dauquechin, femme de Lardin ; convaincus d'avoir tenu des propos tendant à provoquer la dissolution de la représentation nationale et le rétablissement de la royauté : Jeanne Agron, veuve de Hénique de Chevilly dit Marsillyt ex-avocat au ci-devant Parlement de Paris, convaincu d'avoir entretenu des intelligences avec les ennemis extérieurs et intérieurs de l'Etat ; Jean-Louis Gaudron, ex-curé

constitutionnel de Négron, convaincu d'avoir tenu des discours tendant à empêcher le recrutement; Guillaume Gemptel, cuisinier, convaincu d'avoir tenté de discréditer les assignats en achetant du numéraire pour le faire passer aux ennemis de ]a République, et Anne-Cathcriiie Boisy, femme Bonfaur, domestique, coupable d'avoir entretenu une correspondance avec les ennemis extérieurs de la république, tous condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire ont été exécutés aujourd'hui.

20 germinal. La femme de Desmoulins est à la Conciergerie avec ses soi-disant complices de la soi-disant conspiration du Luxembourg, ils comparaissent demain devant le tribunal avec le citoyen Anaxagoras Chaumette, Gobel, cidevant évêque, le représentant Simon et beaucoup d'autres (1).

23 germinal. Nous avons conduit et exécuté

(1) Le 20 germinal : Marit-Charlolte Je Bonnaire, femme «le Le Pelletier, ex-noble, condamnée à mort comme conspiratrice, s'est déclarée enceinte ; il a été sursis & l'exécution.

ce jour Claude Bouchon dit Chausson, exgénéral de brigade à l'armée des Pyrénées- Orientales; il était condamné pour avoir, après sa destitution, cherché à s'emparer d'un corps de 4,000 hommes et du parc d'artillerie, pour marcher avec eux sur Bordeaux et se joindre aux fédéralistes. C'était un homme très-brave, il est mort avec un grand courage et en criant : « Vive la République. »

24 germinal. Le procès de la femme du citoyen Desmoulins a été clos aujourd'hui à dix heures du matin ; a cinq heures du soir, closes étaient sa vie et sa douleur. Lorsqu'elle était arrivée à la Conciergerie, elle avait touché tout le monde par le spectacle de son désespoir. Un instant on l'avait crue folle, et, quoique ce fût

beaucoup espérer, on croyait que l'égarement de sa raison pourrait la préserver de l'échafaud. Mais la pensée de retrouver son Camille subsistait au milieu de ce cerveau troublé, et cette pensée a si bien pris le dessus qu'au tribunal elle avait recouvré toute la lucidité de ses idées ; elle a répondu avec beaucoup d'énergie et de vivacité à Dumas, qui présidait. Elle eût été expédiée bien plus prompt ement, car l'affaire n'a pas tenu moins de trois séances, mais on avait jugé à propos de réunir aux inculpés de la chimérique conspiration du Luxembourg, les complices d'Hébert, de Vincent et llonsin, c'est-à-dire des gens qui s'exécraient les uns les autres ; ils étaient vingtcinq sur les bancs„ dix-neuf ont été condamnés et exécutés : Pierre- G asjmrd-Anaxaf/oras Chaumetlc , homme de lettres et agent national près la Commune de Paris ; Jcan- Maptisle Gobel, ci-devant évèque do Lyda et évêque démissionnaire de Paris ; Paul Simon, vicaire de l'évêque constitutionnel de Strasbourg et député à la Convention ; Jeaiv-Micliel Beysscr, ex-chirurgien-major des armées fran-

eaiséë dans l'Inde , depuis colonel de gendarmerie et général de brigade à l'armée de l'Ouest ; Arthur Dillon , ex-comte, général de division à l'armée des Ardennes; Anne- Philippe-Louise Dwplessis-Laridon, veuve de Camille Desmoulins; Marie-Marguerite-Françoise Goupil , ex-religieuse du couvent de la Conception de la rue Saint -Honoré et veuve d'Hébert (1); Joseph- Isidore Nourry-Grammont-Roselly, artiste du Théâtre-Français, adjudant-général de l'armée révolutionnaire; Alcxa7idre Nourry-Grammont fils, sous-lieutenant à l'état-major de l'armée révolutionnaire; Jean-Jacques Lacombe, vivant de ses revenus; Jacques- François Lambert, porteclefs à la prison du Luxembourg; Antoine Duretj adjudant à l'armée des Alpes; Jean- Marie Lapalu, commissaire du Comité de sûreté générale; Jean- Maurice- François Zébrasse y lieutenant de la gendarmerie des tri-

(1) La veuve d'Hébert se déclara enceinte, mais sur le rapport de Théry et Naury, officiers de santé, il fut décidé qu'il n'y avait pas lieu à surseoir.

bunaux (1); Marie- Marc - Antoine Barras, avocat ; Guillaume-Nicolas Lasalle, capitaine de la marine marchande ; Jean-B altiste-Ernest Buscher} ci-devant porte-arquebuse du comte d'Artois et ingénieur à Saint-Domingue. Ont été également exécutés avec ceux-ci: Etienne Ragondet, marchand de chevaux et ci-devant commandant du bataillon de la section du Roule, et Zouis-JosepJi- Antoine Brossard, secrétaire du Comité de surveillance de Périgueux, tous deux condamnés par la deuxième section du tribunal comme ayant été convaincus de propos tendant à ébranler la fidélité des citoyens envers la République. Le citoyen Chaumette n'a pas démenti son titre de philosophe; il a supporté sa triste destinée avec une grande fermeté de cœur, une inaltérable sérénité de visage ; de temps en temps, il s'adressait au public et lui parlait avec sa

(1) Lebrasse était un des officiers de gendarmerie qui accompagnèrent le roi à Téchafaud et montèrent dans sa voiture. On a prétendu qu'ils avaient ordre de poignarder l'infortuné monarque à la moindre tentative qui serait faite pour le sauver.

faconde habituelle. Mais ce peuple est aussi mobile et oublieux sous la République qu'il l'a été sous l'ancien régime. Il y a quatre ou cinq mois , le citoyen Chaumette remplaçait pour les Parisiens le défunt carillon de la Samaritaine. Le premier souci de l'étranger était d'aller écouter ses homélies ; on s'étouffait aux portes de la maison commune; aujourd'hui ces mêmes enthousiastes répondaient par des huées à ses paroles, dont quelques-unes étaient cepen dant touchantes (1). L'attitude de Gobel était

(1) Dans sa défense, Chaumette a tracé brièvement sa biographie : « J'ai déclaré, dit-il, que j'étais le fils d'un honnête artisan; & l'âge de treize ans, j'allai en mer; j'ai commencé par être mousse, je suis devenu pilotin ; la guerre d'Amérique ûnie, j'espérais voir la liberté s'établir dans mon pays. Persécuté par les nobles et par les prêtres, et surtout par un évêque, je me jetai dans la carrière des lettres; je me transportai à Avignon, où je travaillai au journal de cette ville ; je courus ensuite tantôt à Brest, tantôt à Calais, tantôt à Marseille. J'ai fourni partout des articles marqués au coin de la philosophie.

» De retour dans mon département (la Nièvre), à l'époque de la révolution, j'ai tenu le parti sans-culotte. J'ai fait la guerre à des généraux de la garde nationale, qui ont fini par émigrer. Je fus chargé par mes concitoyens de faire l'cioge funèbre des patriotes morts à Nancy; je peignis et

bien différente ; les remords lui étaient venus avec l'infortune, et il n'a cessé d'implorer le Dieu qu'il avait renié. Il s'était confessé au citoyen Lothringer, son ex -vicaire qui, lui, avait énergiquement refusé d'abjurer. Dans l'avant-greffe , le ci-devant évêque s'est agenouillé et a demandé pardon à voix haute du scandale qu'il avait causé ; il a voulu catéchiser Chaumette ; celui-ci l'a interrompu dès les premiers mots, en lui disant sans emportement : « Meurs dans ta croyance, je mourrai dans la mienne ; s'il y a un Dieu, il pourra me pardonner des fautes qui ont été commises de bonne foi , il ne me pardonnerait pas un mensonge

je démasquai alors Bouillé; j'osai lancer des pamphlets contre Lafnyctte. Je vins à Paris, Loustalot vivait encore. Trudliomme m'accueillit, et je travaillai aux Révolutions de Pari» jusqu'au 10 août. On sait quelle fut ma conduite a cotte époque mémorable. Depuis, j'ai été appelé par le peuple à la Commune, et la manière dont j'y ai soutenu ses droils est connue. Le tribunal peut prononcer maintenant sur mon sort. Je suis tranquille sur la destinée qui m'uttend. »

(Cami'akdon. Histoire du Tribunal révolutionnaire, t. I".)

engendré par la peur. » Beysser a montré beaucoup d'insouciance jusqu'au dernier moment. La citoyenne Desmoulins avait employé le peu d'instants qu'elle avait àelle, après le jugement, à se parer, comme si cette journée eût dû être une autre journée d'épousailles. Elle avait été déposée , ainsi que la veuve Hébert, dans le poste des guichetiers pour y rester jusqu'au moment du départ ; c'est là que nous les avons apprêtées. La veuve Hébert pleurait beaucoup; la citoyenne Desmoulins , au contraire , était souriante; elle a plusieurs fois embrassé la femme de l'ennemi le plus acharné qu'avait eu son mari; elle a fait tous ses efforts pour la consoler. Au moment de monter dans la charrette, Dillon s'est approché d'elle; elle lui a dit qu'elle regrettait amèrement d'être la causo de sa mort; Dillon a répondu qu'elle n'en aurait été tout au plus que le prétexte, et il s'est attendri sur le sort qui était fait à une aussi jeune et aussi charmante créature. La citoyenne Desmoulins l'a interrompu : « Regardez donc , s'est-elle écriée , si mon visage est celui d'une femme qui a besoin d'être con-

solée ? Depuis huit jours, je ne forme plus qu'un vœu, celui d'aller retrouver Camille : ce vœu, il va s'accomplir. Si je ne haïssais pas ceux qui m'ont condamnée, parce qu'ils ont assassiné le plus honnête et le meilleur des hommes, je les bénirais pour le service qu'ils me rendent aujourd'hui. » Ensuite elle a dit adieu à Dillon , sans émotion et avec l'enjouement d'une femme qui se sépare d'un ami qu'elle sait bientôt revoir. Dillon était dans la première charrette, la citoyenne Desmoulins dans la seconde, avec les Grammont-Nourry, Lacroix, Lapalu, Lassalle et la veuve Hébert. Pendant le trajet, elle a causé avec ces deux citoyens, qm étaient trèsjeunes : Lapalu ayant vingt-six ans, et Lassalle vingt-quatre . Elle plaisantait avec tant de gaieté, que plusieurs fois elle les a forcés de sourire. Leur entretien était troublé par les larmes de la veuve Hébert et par les deux Grammont, qui se disputaient bien lâchement : le fils reprochait au père d'avoir été, par ses conseils et par ses exemples, la cause de sa mort. Dans la terreur à laquelle il était en proie, le jeune homme s'emporta jusqu'à traiter son père de scélérat.

« Monsieur, lui dit la citoyenne Desmoulins, on prétend que vous avez insulté Antoinette dans la charrette : je n'en suis pas étonnée; mais vous auriez bien fait de conserver un peu de votre audace pour braver une autre reine, la mort, à laquelle nous allons. » Le fils Grammont lui répondit des injures ; elle se détourna de lui avec dégoût. Elle est bravement montée à son tour, à peine pâlie. Comme Adam Lux, elle s'en allait avec la conviction que l'âme de celui qu'elle aimait l'attendait sur l'autre rive. Dillon a crié: « Vive le roi ! » Au moment de mourir, Grammont père, attendri , a voulu embrasser son fils : celui-ci l'a repoussé.

25 germinal. Ce matin, j'ai envoyé les cheveux de la citoyenne Desmoulins à son père et à sa mère. J'ai donné le paquet à un Savoyard que j'avais été chercher à la barrière Saint-Jacques, et avec lequel j'avais assez longtemps causé pour être certain qu'il ne me connaissait pas, qu'il ne pourrait leur apprendre le nom de celui qui leur faisait passer ces reliques. Probablement l'idée de me devoir quelque re-

connaissance leur eût causé de l'horreur. La vaine satisfaction de prouver au citoyen Duples sis que celui qu'il appelle le bourreau peut conserver quelques sentiments qui le font ressembler aux autres hommes ne m'a pas semblé valoir la peine de m'exposer à troubler la douleur de ce père et de cette mère infortunés. Ils devaient avoir, du reste , une partie de la chevelure de leur fille, car j'ai remarqué qu'elle l'avait coupée sur le devant et sur les faces de sa tête. Exécutés ce jour : Henry Morisset, domicilié à Montargis, pour infidélité dans ses fournitures de chaussures aux défenseurs de la patrie ; et Pierre Bossu , procureur de la commune de Montargis, son complice ; Jacques- Antoine de la Barbery de Rejluet , ex-noble et capitaine au régiment des gardes-françaises , convaincu de conspiration contre la liberté et la souveraineté du peuple français, et François-Charles Galley, libraire au Palais-Egalité, convaincu d'avoir mis en vente des écrits contre-révolutionnaires tendant au rétablissement de la royauté.

26 germinal. Charles-Mathias Dalençon de Neuville, ex-comte; Marie- Jeanne de Lescale

et Victoire de LescaU, femme Royer, ex-nobles; Gaspard Roycr, salpétrier et brasseur, tous convaincus d'avoir, à l'époque où les Prussiens occupaient le camp de la Lune , pratiqué des intelligences avec les émigrés; Marie-Constance Galley, ex-religieuse au couvent de Saint- Lazare, coupable d'avoir, à l'audience du tribunal , poussé des cris et tenu des propos tendant au rétablissement de la royauté (1) ; Aimé-Couradin de Lanoue , ex-noble et conseiller au présidial d'Angers; Louis- Etienne Brevet de Beaujour, avocat au môme présidial; Jean- Baptiste Lareveillère , président du tribunal criminel du département de Maine-et-Loire; Louis- Dieusie de Mèzangè, ex-comte; Jean- François- Antoine Tissier-Ducloseau, membre du conseil général de Maine-et-Loire, convaincus de conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la République , tous condamnés par

(1) Marie-Constance Galle y était sœur du libraire condamné la veille. En entendant la sentence qui envoyait celui-ci à l'échafaud, elle avait crié à plusieurs reprises : Vive le roi ! Elle fut arrêtée séance tenante et jugée le lendemain.

le Tribunal révolutionnaire , ont été exécutés aujourd'hui.

27 germinal. Hugues-Louis- Jean Pelletier de Cha?nbure% directeur des postes et des subsistances à. Arras, convaincu d'avoir tenu des propos tendant au rétablissement de la royauté ; Nicolas Sulreau, charpentier, convaincu d'avoir servi dans l'armée des brigands de la Vendée; François-Constant Casscgrain, ex-curé de Pithiviers, convaincu de manœuvres anti-révolutionnaires; Jacques Huet, perruquier; Pierre Zaville, cordonnier et membre du Comité révolutionnaire de la section des Tuileries ; Paul Lapeyre , chirurgien , tous trois convaincus d'avoir, à prix d'argent, tenté de favoriser l'élargissement d'un détenu prévenu de conspiration, ont été exécutés.

28 germinal. On parle beaucoup aujourd'hui d'un nouveau décret qui serait rendu sur la proposition de Saint-Just, lequel décret mettrait hors la loi les étrangers et les ex- nobles qui, après un délai de dix jours, ne seraient pas sortis de Paris, des places fortes et des villes maritimes. Le 17 germinal, il n'était personne

qui pût s'empêcher de sourire en parlant du complot de Danton, d'Hérault-Séchelles et de Camille ; aujourd'hui, le susdit complot est devenu article de foi auquel il faut croire ou bien mourir. Dans une conversation particulière qu'il . avait avec Vadier, Dufourny a voulu faire le saint Thomas; la bête du Gévaudan (1) ne l'a point prié de mettre ses doigts dans les plaies, mais il l'a bel et bien dénoncé aux Jacobins. Sur le réquisitoire de Robespierre, qui s'est fâché tout rouge, en homme que ce doute incrimine, Dufourny a été chassé de la société. Dieu veuille pour lui que le châtiment n'aille pas plus loin ; hier, j'ai vu arrêter un malheureux porteur de pain, qui avait dit dans un café que Danton était

un bon b qui valait mieux que ce buveur

d'eau de Saint-Just. Nous avons aujourd'hui conduit sept condamnés à la place de la Révolution: Jérémie Baudot, ex-religieux bénédictin; Jacques-Pierre Chalot, ex-curé deMarsal, tous deux convaincus de manœuvres tendant à exci-

(1) (Tétait le sobriquet de Vadier, représentant du département de l'Ariége, où. était situé l'ancien Gévaudan.

ter la guerre civile et à entretenir le fanatisme; Julien Decous, ex-curé de Neuvic (Corrèze), coupable d'intelligences avec les ennemis de la République ; CJiarles Tibaut Acor, marchand de vins; Hippolyte Mermin, frotteur; Pierre- Louis Henry, marchand de toile, et Hector Similie, garçon pâtissier, qui, tous les quatre de connivence, avaient acheté quatre cents pièces d'or à trente-neuf livres la pièce, dans le but de déprécier les assignats.

30 germinal. Depuis que Dumas a succédé à Herman dans la présidence du tribunal, les jugements s'accélèrent encore, ce que tout le monde regardait comme impossible. Hier, dixsept ont été condamnés, lesquels ce matin furent conduits à la place de la Révolution. Cette exécution est une de3 plus lamentables dont je me souvienne ; les femmes étaient en majorité; parmi les condamnées, plusieurs avaient leurs enfants ou leursmarisdans les charrettes. Jacques-Joseph Laborde, ex-banquier delà Cour; Arthur-Guslave Geneste, banquier; Pierre Haringue de Guibeville, ex-noble et président au ci-devant parlement de Paris;

Marie- Claude- Emilie Haringue, veuve de Bonnaire, ex-noble ; Marie- Charlotte de Bonnaire, femme divorcée de Lepelletier, exnoble et officier au régiment du roi, et fille de M.-C.-E. Haringue ci-dessus; Marie-Louise de Charras d'Angoulème, ex-noble; Didier François Mesnard de Clwuzy, ex-noble et ministre plénipotentiaire en Franconie; Jean-Didier Mesnard de Chouzy, ex-contrôleur de la bouche du ci-devant roi, fils du précédent; Sébastien Rollat, ex-noble et officier du ci-devant régiment Dauphin; Réné Rollat, ci-devant officier du régiment de dragons, colonel général, fils du précédent; Louis-Georges Gougenot, cidevant syndic de la Compagnie des Indes ; Anne-Marie de Mesle, femme divorcée de Du~ chilleau, maréchal de camp; Ange-Michel d' Estât de Bellecourt, ancien officier au service de Russie ; Jeanne-Marie Nogués, veuve de Rollin d'Ivry, et actuellement femme de d'Estat de Bellecourt ci-dessus; Marguerite- Anne Gouvelt veuve de Vierville, rentière; Jean Robin, valet de chambre de Guibeville, et François-Mathieu Payma, domestique de la veuve Bonnaire;

10f JOURNAL

tous convaincus d'avoir été les complices des conspirations qui ont existé contre la liberté et la sûreté du peuple français en tendant à détruire le gouvernement républicain et à rétablir la tyrannie, ont subi ensemble le dernier supplice. C'était navrant. La douleur de la plupart de ces victimes pleurant non sur leur propre sort, mais sur celui des objets de leur affection, qu'elles entraînaient dans leur perte, m'a terriblement remué. L'attitude des deux domestiques était sublime d'abnégation et de fidélité ; ils semblaient fiers et honorés de mourir avec leurs jnaîtres, et ne voulaient rien entendre aux paroles par lesquelles ceuxci cherchaient à s'excuser noblement d'être cause de leur mort.

1er floréal. Le tribunal a jugé au nom de la Révolution ceux qui jugeaient au nom de la justice, et moi j'ai conduit aujourd'hui à l'échafaud les mômes magistrats dont pendant si longtemps j'avais exécuté les arrêts. J'avais été hien remué en les voyant passer pour revenir du tribunal au nombre de vingt-cinq du Parlement de Paris et des Parlements de pro-

vince, marchant à leurs rangs, les présidents en tête, graves et recueillis comme s'ils allaient à quelque cérémonie. Ce mot de justice emporte avec lui un caractère auguste qui se communique à ceux qui l'ont servie ; ce caractère, ce n'était pas une sentence comme celle-là qui pouvait l'effacer; aussi, lorsqu'ils furent amenés dans la salle des Morts, je suis demeuré interdit devant le président Bochart de Sarron, qui me présentait ses mains pour que je les lui liasse ; il a vu mon trouble et il m'a dit :

— Fais ce que la loi commande, la loi même injuste est encore la loi.

Dans la charrette, devant la guillotine, ils ont conservé la même attitude; ni larmes, ni cris, ni plaintes, ni reproches, ni bravades. Ils sont morts avec la fierté sereine de ces vieux Romains qui attendaient les Gaulois, assis sur leurs chaises curules. Parmi eux, il en était cependant dont on avait médit et qui n'avaient pas certainement été modelés à l'antique, mais les événements façonnent les hommes à leur taille. Nous avions dans les charrettes trente et un condamnés : JeaiirjBajh

lOà JOURNAL

tis te- Guillaume Bochart de Sarron, premier président du Parlement de Paris ; Antoine - Jean-François de Gourgues, président à mortier; Louis Lepelletier de Rosambo, président à mortier; Etienne-Mathieu Molè de Cliamplatreux, président à mortier; Antoine- Louis- François de Paul Lefèvre d'Ormesson, président à mortier ; Barthelemy-Gabrtel Rolland, président à mortier ; Michel-Etienne Lenoir, conseiller delà première chambre des enquêtes ; François-Michel Duport, conseiller de grand'chambre; Louis-Népomucène Camus de la Guibourgère, conseiller de grand'chambre ; Henry- Félicien Fredy, conseiller de grand'chambre ; Lucien Faguier de Mardeuil, conseiller à la deuxième chambre des enquêtes; Etienne Pasquier, conseiller de grand'chambre ; Jean-Baptiste Coursin de Bure, conseiller aux enquêtes ; Jacques-François Rhouette, conseiller aux requêtes du ci-devant Parlement de Paris; Jacques- François de Montaigu, conseiller de grand'chambre; Jacques-Joseph Balzac de Firmy, conseiller de grand'chambre ; Urbain-Elisabeth Ségla, conseiller de grand'chambre ; Antoine-

Jacques Lafond, conseiller de grand 'chambre ; Pierre- Jacques Guerchinot , conseiller de la première chambre des enquêtes; Paul-Marie de Cussac , conseiller de grand'chambre ; Julien-Hip'polyte Rigaut, conseiller aux enquêtes du ci-devant Parlement de Toulouse ; André Hocquart, premier président de la cidevant cour des aides; Henry-Guy Sollier, président de la cour des aides ; Auguste-Joachim Espiard d'Alleray, conseiller au ci-devant Parlement de Dijon ; Nicolas-Agnès-Fran^-ois de Nort, ci-devant comte et colonel d'infanterie; Charles-Jean Julien, ex-curé d'Ant ricourt ; Baptiste Berlier, ci-devant gardemarteau des eaux et forêts; Michel Weber, libraire; Pierre Guillemin, clerc de notaire, et avec eux une femme, la nommée Elisabeth Delalande, mercière, condamnée par le tribunal criminel comme distributrice £e faux assignats.

2 floréal. Les Jacobins se sont occupés d'une grosse affaire. Le percepteur de leur section, fonctionnaire méticuleux et tracassier, s'est avisé que le patriotisme ne devait pas dispen-

ser de payer son terme, surtout lorsque ce terme devait entrer dans les caisses de l'Etat ; en conséquence, il a écrit à la société pour réclamer plusieurs quartiers de loyer échus qui se trou- 1 vent dus à la nation, propriétaire du local des Jacobins. L'indignation a été grande et elle n'a rien perdu de sa violence en passant par la bouche de Collot-d'Herbois qui, après avoir exprimé les sentiments de l'assemblée, a nettement demandé que le coupable fût envoyé au tribunal révolutionnaire, qui se chargera d'apurer ses comptes. Nous voilà donc revenus au temps où les grands seigneurs jetaient leurs créanciers par la fenêtre , à cette différence près que la fenêtre d'aujourd'hui est une lucarne et s'appelle la guillotine. Six condamnés exécutés aujourd'hui : Jean-Frédéric Descamps, imprimeur à Douai, convaincu d'avoir fabriqué et colporté des écrits séditieux ; François-Philippe Decaux , ex-prètre fédéraliste; André Beaugrand, ex-curé d'Orbaux (Loiret), auteur d'écrits tendant à, provoquer la dissolution de l'Assemblée nationale ; Marie-Marguerile Lemesle, femme Boulland, convaincue

d'avoir entretenu des intelligences avec les ennemis de l'Etat; Antoine- Gustave Bellepomme, marchand mercier, pour avoir colporté des écrits contre-révolutionnaires, et Paul Lafargue, brocanteur, coupable d'avoir entretenu une correspondance dans laquelle il calomniait le mouvement du peuple au 31 mai.

3 floréal. Les grands citoyens, les hommes de bien se succèdent sans interruption à la guillotine. Combien en dévorera-t-elle encore? Ceux qui nous gouvernent devraient cependant s'apercevoir que cette boucherie quotidienne est devenue bien odieuse. Les goujats de la guillotine ont perdu eux-mêmes de leur chaleur et de leur rage, et quant aux véritable citoyens , c'est bien autre chose qu'en pluviôse. Lorsque les charrettes arrivent, c'est comme si la peste allait passer : portes, fenêtres, boutiques, tout est clos, la rue est déserte ; quand nous la traversons avec notre suite d'aboyeurs et de furies, on dirait que nous entrons dans la ville de la Belle aie Bois dormant. Aujourd'hui nous avons conduit le citoyen Lamoignon de Malesherbes, celui qui

lors du procès du roi avait si courageusement écrit à la Convention : « J'ai été appelé deux fois au conseil de celui que vous allez juger, dans le temps où cette fonction était ambitionnée de tout le monde, je lui dois le même service lorsque bien des gens trouvent cette fonction dangereuse. » Il avait été arrêté à sa campagne de Malesherbes, avec toute sa famille; le président de Rosambo, exécuté avanthier, était son gendre. Sa fille et sa petite-fille ont été guillotinées aujourd'hui avec lui. Apres son arrestation, on l'avait incarcéré dans la maison de Port-Libre; en y arrivant, il rencontra un ancien commis de son ministère qui, tout étonné, s'écria : «Vous ici, monsieur? » Il hû répondit en souriant : « Oui, mon ami, dans mes vieux jours je deviens mauvais sujet, et je me fais mettre en prison. » D'Espremenil (1)

(1) Jacques Duval d'Espremenil, né à Pondichéry, en 174G ; il était petit-fils de Dupleix, gouverneur des possessions françaises dans l'Indoustan. Conseiller au Parlement de Paris, il lit une violente opposition aux ministres Bricnne et Lamoignon. Le roi le fit enlever et conduire aux îles Suinte-Marguerite. Le major d'Agoull, chargé de son

qui fit tant de bruit dans l'ancien Parlement, était aussi l'un des condamnés. Un des premiers il était revenu de son engouement pour la Révolution, et à la Constituante il avait défendu la royauté aussi chaudement qu'il l'avait attaquée jadis. Aussi, après le 10 août, il fut roué de coups et blessé avec des sabres et des piques, sur la terrasse des Feuillants, par des furieux qui l'avaient reconnu. Péthion étant arrivé à son secours, d'Espremenil lui montra ses blessures en lui disant : « Et moi aussi, . monsieur Péthion, j'ai été comme vous l'idole du peuple I » Lorsque les hommes et les chiens lui donnaient la chasse dans les blés de Saint- Emilion, le pauvre Péthion a dû bien des fois se rappeler ce moMà. Les magistrats du Parlement m'avaient fait songer aux vieux Romains, Lamoignon-Malesherbes m'a rappelé Socrate et Caton; il est mort avec la fermeté souriante d'un sage et le calme que donne une

arrestation, hésitant et demandant au premier président de lui montrer le conseiller qu'il avait ordre de prendre, le Parlement tout entier se leva en s'écriant : « Nous sommes tous d'Espremenil. »

conscience tranquille; au moment où je me suis approché de lui pour l'inviter à s'asseoir, il montait sa montre, il a continué en me disant: a Je suis à vous à l'instant , mon ami , » et iJ m'a suivi en la remettant dans son gousset. Lorsque ses cheveux ont été arrangés et ses mains liées, il m'a prié de replacer sa perruque ; non pas, m'a-t-il dit, qu'un rhume eût pour lui de grands inconvénients , mais parce que le froid lui était désagréable, qu'il voyait bien qu'il mourraitcomme il avait vécu, très-douillet. Ensuite il est allé à Chateaubriand, le mari de sa petite-fille ; celui-ci s'est agenouillé , ainsi que sa femme et la veuve Rosambo , fille de de Malesherbes , et le vieillard les a bénis tous les trois. De tous ceux qui assistaient à cette scène, il était le moins ému. — En descendant les degrés pour sortir de la Conciergerie, il trébucha, et il serait tombé si nous ne l'eussions soutenu ; s'adressant à ses enfants : a Voilà ce qui s'appelle un mauvais présage , à ma place un Romain serait rentré. » Ses filles se placèrent près de lui dans la charrette; leur entretien était bien touchant : elles lui assuraient qu'elles

étaient heureuses de mourir avec lui ; Maiesherbes leur parlait avec une tranquillité qui ne se démentit pas un instant. D'Espremenil se trouvait à côté de Le Chappelier, également condamné, et qui, à la Constituante, avait été son adversaire le plus acharné. Au moment où nous allions partir, celui-ci a dit au premier : « Monsieur, nous allons avoir tout à Theure un terrible problème à résoudre. — Et quel problème, monsieur? — Celui de savoir auquel de nous deux s'adresseront les huées du peuple. — A tous deux, » a répondu d'Espremenil. Avec eux sont morts : Jacques-Georges Tltouret, exdéputé à la Constituante et président du tribunal de cassation ; Frédéric Hell , ci-devant bailli de Landser, administrateur du département du Haut-Rhin; Delphine- Ântonine de Rochecliouart , veuve du ci -devant duc du Châtelet ; Bèatrix de Choiseul , femme de l'exduc de Orammont; Marie-Victor Boucher de Rochecliouart , veuve de Tex-vicomte de Pontmile; Pierre Par menticr , receveur de rentes; Louis-Philippe Mousset, ex-charpentier et procureur de la commune de Donnery ( Loiret ) ;

Catherine- Rosalie Chodkiewicz , femme de Alexandre Lubomirski, également condamnée à mort, s'étant déclarée enceinte, il a été sursis à son exécution.

4 floréal. Alexandre Barthélémy, ex-commissaire près le tribunal de Gannat (Allier), convaincu d'avoir persécuté un patriote qui avait arraché une affiche contre -révolutionnaire ; Frédéric-Antoine Reclesne, cultivateur, convaincu d'avoir tenu des propos tendant à l'anéantissement de la République; Zucicn- Bœptisle Calmer, courtier de change; Jacques Chemin, ancien marchand ; François Galay, tabletier; Marguerite Horion, femme Farisol, lingère; Marie-Louise CouteUt, veuve de Newce-Eglise, chef de l'atelier de la maison des Jacobins, tous convaincus d'avoir été les auteurs ou complices d'une conspiration tendant à rétablir la royauté en calomniant la République, condamnés par le tribunal révolutionnaire, ont été exécutés aujourd'hui.

5 floréal. Lorsque le roi de Prusse est entré à Verdun l'an dernier, des habitants lui ont offert les clefs de la ville, des femmes et des

DE CHARLBS-HENRT SÀNSON 117

filles des bourgeois lui ont présenté des corbeilles de fleurs; ces dernières ont assisté à un bal que la municipalité royaliste donnait aux ennemis, elles ont dansé avec les officiers prussiens. Traduits pour ce fait au tribunal révolutionnaire, trente-quatre bourgeois et bourgeoises de Verdun ont été condamnés à la peine de mort. La jeunesse de trois de ces citoyennes, Marguerite- Angélique Lagirosière , et des trois sœurs Anne, Henriette et Hélène Vatrin, eût bien pu leur servir d'excuse, mais on n'a admis cette atténuation du crime qu'en faveur de Claire Tabouillot et de Barbe Henry, qui n'avaient que dix-sept ans. Encore les a-t-on condamnées à six heures d'exposition sur la guillotine, et à vingt ans de détention. Les autres condamnés étaient : Henry-Barthélemy de Grimoard, ex-noble et colonel du régiment d'artillerie à Metz; André-Joseph Néyon, lieutenant-colonel au régiment de la Meuse; Jean-Baptiste-Philibert Périn, droguiste à Verdun; Hippolyte-François Croyer, ci-devant capitaine de pontonniers ; Jacques Gossin, ci-devant chanoine de

la Madeleine de Verdun; Jean-Michel Collot, ex-bénédictin à Verdun; Alexandre-Etienne Lacordïère, doyen de la cathédrale de Verdun; Charles Uerbillon, curé de Saint^Médard de Verdun; Norbert Zamesle, avoué à Verdun; Jacques-Nicolas d'Aubermesnil, ci-devant noble et major de la citadelle de Verdun; Jean- Baptiste Barthe, juge de paix à. Verdun; Jean-Baptiste Pèlegrin, capitaine de gendarmerie; Mathieu Joulin, Pierre Thuilleux, Georges Desprez, Norbert Milly, gendarmes à Verdun ; Pierre Thuillier, vigneron à Barsur-Ornain; François Fortin, marchand cirier à Verdun; Frédéric Cliotin, perruquier; Jacques Petit, vigneron à Verdun; Anne Grand/èvre, femme de Tàbouillot, ex-procureur au bailliage de Verdun; Tliérèse Pierson, femme de Bestel, cordonnier à Verdun ; Françoise Herbillon, veuve de Masson, ci-devant procureur en la maîtrise des eaux et forêts; Suzanne Henry, Gabrielle Henry , filles de l'ex-président du bailliage; Georgette-Émilie Dauphin, veuve de Brigaud, capitaine des grenadiers de France; Marguerite Croûte,

horlogère. Pendant la route, les deux sœurs Henry et les Vatrin, toutes quatre habillées en blanc et placées sur le devant de la première charrette, ont chanté des cantiques. Notre monde ne goûtait que médiocrement le spectacle; les harpies criaient bien, car plus les condamnées sont belles, plus elles s'acharnent contre elles; mais les hommes ne paraissaient point être de leur avis, et leurs faces de potence restaient soucieuses. En pareil cas, soit qu'il reçoive des ordres en dehors de moi, soit par zèle, mon scélérat de saltimbanque fait ses plus belles singeries pour égayer la marche mortuaire. Il n'a pas eu grand succès dans la foule aujourd'hui ; en revanche, une des Vatrin, celle que l'on appelait Hélène, riait à chacun de ses tours d'équilibre, elle poussait sa sœur Henriette et elle lui disait : « Mais, regarde donc, sœur, comme il est drôle. » Je crois que si ses mains eussent été libres, elle eût applaudi le baladin.

6 floréal. Ce matin à dix heures, Claire Tabouillot et Barbe Henry ont été exposées sur la guillotine, où, hier, leur mère et leurs sœurs étaient mortes. Elles devaient y demeu-

rer six heures durant; mais après une heure, Barbe Henry s'est évanouie, il a fallu la délier pour la faire revenir à elle. Claire Tabouillot était si pale que tout le monde s'apercevait qu'elle allait aussi tomber en défaillance. On a crié : Assez, dans la foule, faiblement; mais, vu l'état des esprits, ce cri est un symptôme qui réchauffe un cœur honnête. Henry a été à la maison de justice avertir Fouquier- Tinville de ce qui se passait; Naudin, substitut, lui a donné l'ordre de détacher les jeunes filles et de les remettre aux gendarmes pour les réintégrer en prison, ce qui a été fait à midi et demi. A quatre heures ont été exécutés : Mathieu Schwerycr, cordonnier, convaincu d'avoir affiché des placards tendant a l'anéantissement de la constitution républicaine; Jacques Pommerayc, perruquier, coupable d'avoir chanté à l'Abbaye, où il était détenu, des chansons anti-républicaines ; François Bonin, imprimeur, pour avoir qualifié Robespierre de conspirateur dans un lieu public; Jean-François Noël, potier d'étain, coupable d'avoir insulté les citoyens de la garde

DE CHARLES-HENRY 8ANS0N )tl

nationale de Meaux dans leur poste en disant qu'il se moquait de la nation ; Jeanne-Èlisabelh Bertault, convaincue d'avoir colporté une lettre supposée de Robespierre à Fouquier-Tinville, laquelle contenait un plan de conspiration pour rétablir la royauté en France, tous condamnés par la première section du tribunal révolutionnaire dans la séance d'hier; et avec eux : Nicolas-Emmanuel Lescoffier, cultivateur, complioe de la conspiration de Ris ; Jean- Baptiste Lebault, gérant des propriétés d'Anisson - Duperron , contre - révolutionnaire et complice de la même conspiration; Jean- Nicolas Zallemand, ex-curé d'Hondelmont (Meurthe), convaincu d'avoir tenu des propos contre-révolutionnaires ; Jean-Claude Jacquet, homme de loi, contre-révolutionnaire; François Gourou, fabricant de papiers peints, coupable d'avoir entretenu une correspondance séditieuse; Jacques Hérauà% cultivateur et administrateur du district de La Rochefoucauld, convaincu d'intelligences avec les rebelles de

la Vendée, condamnés dans les séances d'au- ■ 3 1\ •

7 floréal. Joseph-Philibert Curtin, cultivateur et maire de Taningue ; Jeanr Jacques Duc, notaire; Jean-Baptiste Bazonet, marchand de chevaux dans la môme commune (Mont-Blanc), convaincus d'avoir entretenu des intelligences avec l'armée du roi de Sardaigne; François- Antoine Mangin, cocher, coupable de manœuvres tendant & ébranler la fidélité des citoyens envers la République; Gaspard de Trinquelague, capitaine au 31e régiment d'infanterie, convaincu de manœuvres tendant à livrer la ville de Longwy à l'ennemi , et Armande-Victoire Bayard deTroussebois1 femme de Bellisle, ex-noble, convaincue d'émigration, ont été condamnés et exécutés aujourd'hui, à l'exception de la femme de Bellisle, laquelle, s'étant déclarée enceinte, a obtenu le sursis.

8 floréal. Charles-Théodore Zeclerc, cultivateur à Bonnecourt (Seine-et-Oise); Félix- Germain Savoy e, charretier de l'artillerie; Jean-Pierre Lambert, garçon boucher, à Senlis ; Paul Guénott vigneron, à Yon-la-Montagne (Seine-et-Oise), convaincus de conspiration contre la souveraineté nationale, ont été

exécutés aujourd'hui avec Pierre Zebeau , marchand forain; Henri Naudet, menuisier, et Jean-Baptiste Oustal, porteur d'eau, condamnés à la peine de mort par le tribunal criminel pour falsification d'assignats.

9 floréal. Aujourd'hui , le citoyen Fouquier s'est montré homme : le fait est assez rare pour que je le consigne dans mes notes. Lorsque ses désordres le forcèrent de vendre sa charge de procureur au Châtelet , le lieutenant civil An grand d'Alleray lui rendit quelques services; Fouquier s'en est souvenu. Angrand d'Alleray avait été incarcéré à Port-Libre; c'était un vieillard inoffensif et respecté de tous, il était à présumer qu'on l'oublierait. Malheureusement il suffit, non pas seulement d'avoir un ennemi parmi les commis du Comité de sûreté générale, mais que le nom du détenu déplaise à un de ces citoyens pour que celui qui le porte prenne tout de suite le chemin

; de la Conciergerie, c'est-à-dire de l'échafaud.

' En pareil cas, le commis place le dossier en évidence; et, lorsque ces paperasses ont trois ou quatre fois importuné le regard de nos

maîtres, ils s'en débarrassent au profit de l'accusateur public. C'est probablement ainsi que notre vénérable lieutenant civil a été mis en jugement; car Fouquier a prouvé qu'il ne voulait pas sa mort , en osant le recommander à Sellier, un des jurés les moins pris de rage. Dumas interrogeant M. Angrand, qui était accusé d'avoir fait passer des secours à ses fils émigrés, Sellier a pris la parole et a fait observer que peut-être le bonhomme ne connaissait pas la loi qui interdit toute communication avec ceux qui ont pris les armes contre leur patrie. M. Angrand a repoussé cette main qui se tendait pour le sauver, et il a répondu avec beaucoup de fermeté que ce qui lui restait d'existence ne valait pas la peine d'être acheté par un mensonge, qu'il connaissait la loi, mais que les lois de la nature passaient avant celles de la République. Avec lui a été exécuté Aymond-Charles-Fra?içois de Nicolaï, ex-premier président au. grand conseil. Rivière m'a raconté que , lorsque celui-ci est arrivé à la Conciergerie, il souffrait d'un rhumatisme dans l'épaule, et que Bayard, officier de santé à la

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Conciergerie, l'ayant engagé à se soigner, il lui avait répondu : « Ce n'est pas la peine, le mal est près de la tête, l'une emportera l'autre.» Nous avions, avec MM. Angrand et Nicolaï, trente-trois condamnés, presque tous magistrats ou ci-devant grands seigneurs : Louis- Gabriel de Neufville-Villeroy (1), ci-devant duc et pair et capitaine de la garde française ; Charles-Henry d'Estaing (2), ci-devant comte amiral, Jean-Frédéric de la Tour du Pin, lieutenant général, ex-ministre de la guerre ; Louis-François de Bèthune Charost, ex-duc ; Philippe-Antoine-GabrielrVictor de de la Tour

(1) Fils du maréchal duc de Villeroy, maréchal de Franc* et gouverneur du roi Louis XV.

(2) D'une famille illustre, dont un des membres, avant sauvé la vie à Philippe-Auguste, avait reçu de lui le droit de porter dans son écu les armes de France, Charles- Henry d'Estaing avait servi dans l'Inde sous les ordres do Lally ; Tait prisonnier, il fut conduit à Porsthmouth. Il servit avec distinction dans la guerre d'Amérique et remporta la victoire navale de Grenade. Depuis membre de l'Assemblée constituante et commandant de la garde nationale de Versailles, il avait applaudi à l'essor do la Révolution. On disait de lui qu'il était patriote par prudonce et qu'il restait courtisan par tempérament.

du Pin Gouvernet, ex-marquis et lieutenant général; Louis Thiroux de Crosne, ci-devant lieutenant de police et conseiller d'Etat; Constant Grangier de Zaferrière, général de brigade; César-Prosper Mergot de Montrigon, ex-garde du roi; Nicolas-François Despallières, ex-chanoine de Montpellier; M artlie-Marguerite-Louise de Bragelonne, veuve de Montbrun, ex-comte ; Marie-Nicole de Bragelonne, ex-religieuse ; Jean- Baptiste Bravard Duprat, ex-comte; Madeleine Thouret, ex-noble; Théodore Gouffer, ex-avocat; Cliarles- Constant Hunibert, ex-sous-lieutenant au 41e régiment d'infanterie; François-Joseph Feydeau, excapitaine au ci-devant régiment Dauphin ; Jean- Félix Pichard Dupage, procureur syndic du département de ia Vendée ; Charles Lemettelier, chirurgien à Trévoux; Jean-Mathieu Gallet, membre du tribunal de Trévoux^ Joseph Chopin, maréchal des logis au 7e régiment de hussards ; Pierre Laurent de Veyle, ex-noble et cultivateur à Chàtillon (Ain) ; Îfarc-Afitoine Jardin, ex-greffier en chef au Châtelet; Antoine-Baptiste Robinet, marchand de toiles ; Jean-Jacques

Jocaille, fabricant de toiles; Paul Martin, cuisinier; Catherine-Louise de Lamoignon, veuve àeDestournelles, ex-noble; Marguerite- Louise-Victoire de tSourclies, veuve de Val- Hères, ex-noble; Julien-François Ginot, exavocat; Louise-Antonine Fargeon, veuve de Bussy, ex-comte; Antoine-Jérôme Terray, exintendant de commune affranchie, et Marguerite-Nathalie Pernet, femme du dernier; tous déclarés coupables de complots ou de conspiration contre la sûreté et la souveraineté du peuple. Ils sont morts avec courage, mais le plus insouciant a, cette fois encore, été le plus .jeune, Joseph Chopin, hussard, qui n'avait que ving-trois ans. Il a fumé son tabac pendant le trajet, demandant à un aide de lui remplir sa pipe chaque fois qu'elle était éteinte. Au moment où nous descendions il m'a dit: a Citoyen, je vous fais mon compliment; si, comme on le dit, la défroque de ceux que vous envoyez dans l'autre monde vous appartient, vous devez avoir une bien belle garde-robe. » Je n'avais pas le temps de le détromper et je ne lui ai rien répondu. Les habits, le linge des condamnés sont

envoyés aux hospices, les bijoux au trésor. Ce Joseph Chopin a été exécuté le deuxième; il a continué de fumer sur la bascule, la tête et la pipe sont tombées ensemble dans le panier.

10 floréal. Gamain, qui montrait au ci-devant roi à faire de la serrurerie, et qui a dénoncé l'armoire de fer et les papiers intéressants qu'elle renfermait, n'avait point encore touché le prix de sa trahison, ce qui cependant était bien juste. Il a adressé à la Convention une pétition dans laquelle, pour rendre ses droits plus certains, il ajoutait une calomnie à sa vilaine action, accusant Louis XVI d'avoir voulu l'empoisonner. Sur le rapport de Musset, l'Assemblée a accueilli la pétition de Gamain; il y gagnera quelques centaines de livres de revenu et l'honneur d'être proclamé Judas par un décret.

11 floréal. Stanislas de Langaneric, ci-devant chevalier de Saint-Louis, convaincu d'avoir été l'un des chevaliers du Poignard, a été exécuté aujourd'hui. Il y a bien longtemps qu'il ne nous était arrivé de n'avoir qu'un seul condamné; aussi ceux qui nous suivent d'habW

tude nous ont-ils quittés en route, comme s'ils ne voulaient pas se déranger pour si peu. Nous les entendions dire les uns aux autres : « C'est le petit panier aujourd'hui , allons-nous-en. » Le tribunal a acquitté quinze personnes, ce qui est également rare. Plusieurs de ces individus, qui sont des patriotes de la ville du Mans, avaient, selon la mode de la province, ajouté le nom de Marat à leurs noms. Avant de les renvoyer, Dumas, qui présidait, leur a adrassé une petite carmagnole sur les devoirs que leur impose le patronage du grand citoyen.

12 floréal. Louis-Jean- Jacques Chamelton, ex-avocat ; Charles- Antoine Bernard, marchand de bois à Besançon; Joachim Poulet, régisseur de Beauflremont; Guillaume Nogaret, épicier à Besançon; Frédéric- Julien Mouthon, exgarde du corps du roi sarde ; Jean Rdbaut, négociant, tous envoyés à Paris par Lejeune , représentant en mission dans le Doubs, ont été exécutés aujourd'hui (1), et avec eux Albert-

(1) On lit dans le Moniteur du 18 prairial an m : « Lejeune, pour repaître son imagination sanguinaire, v 9

Henri-Langlois de Pommeuse, conseiller de grand'chanibre au ci-devant Parlement de Paris, et Antoinette-Sophie Chupin, sa femme ; Eiienne Viguer , chapelain; Charles-Léon de Ligny, cultivateur; Adolphe-Langlois deRessy, et Gustave, domestique de Pommeuse, convaincus de correspondance avec les ennemis de l'État; Joseph Glutton, aubergiste à Évreux, et Paul Landais, huissier, agent de Glutton, coupables de malversations dans l'entreprise des charrois.

13 floréal. — Denys CarbiUet, menuisier et lieutenant au bataillon de Saint-Lazare, et

Pierre Diacon , inspecteur des armes à feu à l'Arsenal , coupables de conspiration contre la liberté et la sûreté du peuple français ; Léonce Pitrat, ex-curé de Levemont (Oise), convaincu de manœuvres tendant à fanatiser les citoyens, ont été guillotinés aujourd'hui.

avait fait construire une petite guillotine avec laquelle il coupait le cou de toutes les volailles destinées à sa table; souvent, au milieu du repos, il luisait apporter cet instrument de mort et en faisait admirer le jeu à ses convives. »

14 floréal. — Nous avons conduit à la place de la Révolution les officiers et grenadiers du bataillon des Filles-Sain t-Thomas, qui seuls, au 10 août, avaient défendu le roi. Us étaient douze : Thomas-Simon Bérard, ancien négociant, premier commandant; Gabriel Tassin de V Étang, ex-agent de change et commandant ; Louis-Daniel Tassin, son frère, ancien banquier, ex-député suppléant à l'Assemblée constituante ; Joseph- Philippe Van-Maring, agent de change au comité des subsistances, capitaine; Simon Piquet, brocanteur, lieutenant ; François- Eippolyte Laurent, vitrier, souslieutenant ; Jacques Afaulguet, architecte, capitaine; Etienne- Jacques- Antoine Rougemont, directeur de la comptabilité des loteries, sergent ; Prosper - Emile Àngibauld , traiteur; Frédéric Parisot , commissaire de la comptabilité ; Casimir Deschamps, Tré fontaine, Louis- Gabriel Dangut , fabricant de papier , ex-chevalier de Saint-Louis, grenadiers ; Paul-Joseph Perrer, ci-devant agent de change, commandant au bataillon des 'Petits-Pères ; a été exécuté avec eux : Dcnys Repoux de Chevagny,

ex-noble, auditeur à la chambre des comptes de Dole , convaincu d'intelligence avec l'ennemi.

15 floréal. — Jacques-Louis Lébègue d'Oinville, ex-noble ; Julien-François Lébègue Bois, ex-avocat au ci-devant Parlement; Pierre- Théodore Mauvielle, ex-noble; Georges Lebieusais de Pierval, ex-noble et lieutenant-colonel de cavalerie ; Marie-Antoine de Lévis , excomte et député à l'Assemblée constiuante; Antoine- Cleriat de Choiseul-Labaume, lieutenant général, ex-marquis ; André Dùtaillis, homme de loi , agent d'affaires de Choiseul ; Éléonore-Prosper Mouniotte, juge au tribunal de Besançon; Jacques Boissard, ex-avocat à Pontarlier; Casimir-Joseph Martin, ex-notaire à Paris ; François Lacroix , commissaire à la loterie nationale; Albert-Joseph Saintenoy ', ouvrier confiseur ; Jean-Joseph Durand, convaincus de complots contre la liberté et la sûreté du peuple français, et de propos tendant à la dis-

exécutés conformément au jugement du tribunal.

17 floréal. La Convention a rendu aujourd'hui un décret qui renvoie les fermiers généraux devant le tribunal révolutionnaire pour y être jugés conformément aux lois. Le citoyen Dupin, représentant, a rédigé le rapport qui conclut à neuf chefs d'accusation. Les vingtdeux millions qu'ils ont abandonnés à la Nation ne les sauveront pas. On parlait à la maison de justice du procès d'Elisabeth, sœur du défunt roi, lequel serait entamé prochainement. Elle sera transférée à la Conciergerie; les enfants resteront enfermés au Temple. Hier neuf exécutés (1) ; aujourd'hui vingt-trois dont douze avaient été expédiés à Paris par Bernard de Saintes (2), représentant en mission dans la

(1) Fille M.-J. Duverne, ex-noble; /. Dreux, femme de Lichy, ex-noble; 3/. Valory, veuve de Matin, ex-noble; J.-J. de Labuftère, capitaine au régiment d'Auvergne, habitants de Cosne, accusés d'avoir tenté de faire évader les détenus de la prison de cette ville ; fille C.-F. Loiselier ; fille F.-M. Enouf; fille M.-M. Virolle, ouvrières en modes, la dernière coiffeuse ; /. Duchesne, facteur à la poste; J.-J. Sauvage, armurier, convaincus d'avoir composé et colporté des écrits contre-révolutionnaires.

Ç2) Bernard de Saintes avait été reçu à Dijon par H. Mi-

Côte-d'Or. Ce sont ces irrécusables preuves du patriotisme des représentants en mission qui remplissent les prisons de Paris, dans lesquelles

se trouvent, en ce moment , près de huit mille détenus. Les Dijonnais étaient au nombre de treize : Denys de Lamvginère, greffier de la maîtrise des eaux, à Dijon; Charles-Joseph Lejolivet, ingénieur des ponts et chaussées, à Dijon; Etienne Gélot, avoué à Dijon; Charles Damoiseau, prévôt de la maréchaussée; Albérie de Saucourt, ex-marquis et porte-guidon de la gendarmerie; Constant i/i Chaitssier, marchand de bois; Jean-Baptiste Guenot, commerçant en vins ; Jean Galelon, François Bill, Charles Soudrier, Joachim-Charles Thiéry, tous quatre perruquiers à Dijon ; Jean- Baptiste Saltez , limonadier à Dijon ; Joseph Tes tard, procureur au ci-devant parlement de

cault de Courbeton, qui lui avait offert un logement dans sa maison. Il trouva chez lui quelques titres féodaux qui lui suivirent pour envoyer son hôte à l'échafaud, et, dans une lettre a la Convention, il s'applaudit de cette action qui, dit-il, fera tomber 400,000 livres de rente dans les coffres de l'Etat.

Bourgogne. Les autres étaient les administrateurs du département de la Moselle, décrétés d'accusation par Lozeau, également représentant en mission, pour avoir suspendu la vente des biens d'établissements religieux : François Collin, président du tribunal criminel ; Jean- Lucas Géant; Mathurin Boler, aubergiste; Jean-Casimir Thibault, cultivateur; Mathieu Sèquerre ,• Antoine-Norbevt Courtois Jean-Jacques Plos jeune, maître des postes, à Boulay ; Joseph-Louis Bricent, agent national près le district de Morhanges; Michel Wagner, cultivateur; Jacques Poulet, ci-devant conseiller au Parlement de Metz.

18 floréal. Le procès des ci-devant fermiers généraux a commencé aujourd'hui; ils sont trente-deux devant le tribunal. Liendon et Naudin soutiennent l'accusation ; Coffinhal préside. — Pendant ce temps-là Fouquier apure les comptes des départements devant la deuxième section ; aujourd'hui nous avons encore conduit deux charrettes dans lesquelles se trouvaient : René-François Chevandiïre , lieutenant de gendarmerie à Valdrôme ;

Victor Ferrier, chirurgien à Buis (Haute- Garonne ) ; Jacques Sulpice , domestique ; Jean-Henri Guintrand, matelassier; Julien- Joseph Tity, menuisier à Buis (Drôme), convaincus d'avoir été les complices d une conspiration tendant à troubler l'Etat par la guerre civile; Joseph- Félicité Rameau et Jacques-Louis Rameau, son frère, le premier ci-devant député à l'Assemblée législative, le second assesseur au juge de paix; Jérôme-Frédéric Guillaume, juge de paix, à Cosne, complices de la conspiration qui a existé dans le département de la Nièvre; Emile Petit- Jean, ex-avocat, complice de la conspiration de Dumouriez, et convaincu d'avoir dilapidé les deniers publics.

19 floréal. Le jugement des fermiers généraux a été prononcé ce matin. Quatre ont été acquittés : Sanlot, Delaage fils, Bellefait et Delahante. Tous les autres, au nombre de vingt-huit, condamnés à mort et exécutés à deux heures de l'après-midi; il en reste six à juger. L'un d'eux, Lavoisier, était un savant chimiste. Il a demandé à Coffinhal, président,

un sursis de quinze jours afin de terminer une découverte qui intéressait la Nation, et l'Auvergnat lui a répondu : « Le peuple n'a pas besoin de chimie et ne se soucie point de tes découvertes. » Comme les motivés du jugement les accusaient d'avoir falsifié le tabac par des additions qui en altéraient la qualité, ceci a provoqué chez les assistants des rapprochements et des quolibets trop insipides pour que je les note. La plupart d'entre eux paraissaient mourir sans regret; quelques-uns se désolaient :'on n'est pas riche impunément. Papillon d'Hauteroche disait en regardant la foule : « Ce qui me chagrine, c'est d'avoir de si déplaisants héritiers (1). »

(1) Voici les noms des fermiers généraux exécutés : Nicolas-Jacques Papillon d'Hauteroche, Jean-Germain Maubert de Neully, Jean-Joseph de Bracq de la Perrière, Claude-François Rougeot, François- Jean de Vente, Dominique-Henri F abus de Vemant, Nicolas Deville, Charles Gugnaux de l'Epinay, Louis-Auguste Prévost d'Arlincourt, Jéràme-François-Hector Saleur de Grizieu , Etienne-Marie de La Haye, Emmanuel-François-Marie Mesnagede Pressigny, Guillaume Couturier, Louis-Philippe Duvaucel, Alexandre-Philippe de Perceval, Charles-René de Perceval de Frileuse, Jean-

20 floréal. Madame Elisabeth a été amenée ce soir à la Conciergerie. Pendant qu'on appropriait une cellule dans le côté des femmes, on l'a déposée au greffe, où mon fils l'a vue ; elle est bien maigrie et bien pâle. Elle était assise et lisait dans un livre de prières , sans paraître s'apercevoir du mouvement qui se faisait autour d'elle. Elle doit être interrogée cette nuit par Fouquier-Tinville. Le procès commencera demain.

21 floréal. J'ai assisté à une partie de l'audience dans laquelle la sœur du feu roi a été condamnée. Dumas présidait ; il y avait quinze jurés sur les bancs; Liendon soutenait l'accusation ; on avait accordé le fauteuil à l' ex-princesse, ce qui, de la part de Dumas, m'a surpris. Mille bruits circulent à propos de ce procès. Il y a des gens qui prétendent que

François Didelot, Louis- Mathieu Lebas de Courmont, Jean- Baptiste de Boulogne, Adrien-François Parcelle de Saint-Christau , Œlbert-Oeorges de Montcloux , Adrien-Victor de Saint-Amand, François Puissant, Antoine-Laurent de Lavoisier, Jacques Paulze, Louis- Benjamin Dangê de Bagneux, Charles Delaage père, et Joseph-Léopold Loiseau Béranger.

Robespierre aurait été visiter madame Elisabeth au Temple, et lui aurait donné à. entendre qu'il ne tenait qu'à elle de remonter sur le trône de ses aïeux en acceptant sa main, qu'elle l'a ohassé, que son indignation bien légitime aura causé sa mort ; il faut être bien simple pour admettre qu'un homme dont personne ne conteste l'intelligence ait hasardé une semblable démarche. D'autres, au contraire, assurent qu'il s'est constamment opposé dans les comités à ce procès, au moins inutile. D'après les égards de Dumas pour la pauvre femme, je serais assez de l'avis de ceux-là. La contenance de la princesse devant le tribunal ne ressemblait pas à l'attitude de Marie-Antoinette. L'une, avec son œil fixe et fier, le pli hautain de sa lèvre inférieure, n'avait jamais mieux représenté la reine. Avec son regard voilé, qui semblait toujours chercher le ciel , son sourire toujours doux, môme lorsque Fouquier l'accusait de s'être associée à tous les complots de sa famille et lui prodiguait les épithètes les plus outrageantes, la ci-devant princesse ressemblait à une sainte descendue du paradis. Elle a

répondu avec beaucoup de calme et de présence d'esprit à toutes les questions. Lorsqu'on lui a demandé pourquoi elle avait accompagné Louis dans sa fuite à. Varennes, elle a dit: « Tout m'ordonnait de suivre mon frère; je me suis fait un devoir, dans cette occasion comme dans toute autre, de ne point le quitter. » Dumas lui ayant fait observer qu'elle avait figuré dans l'orgie des gardes du corps et du régiment de Flandres :

— J'ignore absolument, a-t-elle répondu, si l'orgie dont il s'agit a eu lieu ; mais je déclare n'en avoir été nullement instruite et n'y avoir pris aucune part.

Dumas a prétendu que les réponses de Marie- Antoinette dans son procès avaient suffisamment démontré la culpabilité d'Elisabeth :

— Vous ne pouvez nier, a-t-il ajouté, que, dans votre ardeur à servir les ennemis du peuple, vous n'ayez pris la peine de mâcher les balles destinées aux patriotes, afin qu'elles portassent plus sûrement la mort dans leur sein.

Cette absurde accusation n'est pas parvenue

à altérer le calme de l'accusée ; elle a répondu sans colère, sans impatience :

— Tous les faits qui me sont imputés sont autant d'indignités dont je suis bien loin de m'ètre souillée.

En dernier lieu, comme on l'accusait d'avoir pansé les blessures des gardes nationaux qui, aux Champs-Elysées, avant le 10 août, avaient attaqué les Marseillais, elle a dit :

— Je n'ai jamais su que mon frère ait ordonné d'assassiner qui que ce fût ; s'il m'est arrivé de donner des secours à quelques blessés, l'humanité seule a pu me conduire dans le pansement de leurs blessures. Je n'avais point à m'informer de la cause de leurs maux pour m'occuper de leur soulagement. Je ne m'en fais point un mérite; mais je ne m'imagine pas que l'on puisse m'en faire un crime.

Comme une conspiration ne va jamais sans complices, vingt-trois accusés avaient été réunis à la princesse; c'étaient : Louis- Bernardin Lcneuf de Sourdeval, ex- comte; Caroline- Zouise-Amrlie de Bessin, femme du ci-devant marquis de Crussol d'Amboùe ; Anne-Nicole

de Lamoignon, veuve de l'ex-marquis de Senozan ; Alexis-François de Lomènie, ex-comte et colonel des chasseurs de Champagne ; Louis- Marie- Athanase de Lomènie, ex-ministre ; Charles de Lomènie, ex-chevalier de Saint- Louis ; Martial de Lomènie, ci-devant coadjuteur de l'archevêque de Sens ; Anne-Marie- Charlotte de Lomènie, femme divorcée du ci-devant comte de Canisy, émigré ; Charles Gressy de Chamillon, ex-noble et sous-lieutenant au régiment de vieille-marine ; Antoine- Hugues-Calixte deMontmorin, sous-lieutenant au 5e régiment de chasseurs à cheval; Anne Duvaês, veuve du ci- devant comte de Laigle; Antoine- Jean- François Megret de Serilly, ex-trésorier général de la guerre ; Antoine-Jean- Marie Megret d'Etignyy aide-major au régiment des gardes françaises; fille Dorotlièe Buard, rentière ; Georges Folloppe, ex-pharmacien, ex- officier de la commune de Paris ; Théodore Rail, manufacturier ; Jean-Baptiste Lhote, domestique ; Françoise-Grégoire Tancffe, veuve de Montmorin, ancien ministre des affaires étrangères ; Marie- Amélie-

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Charlotte de Rosset , femme de Rossei de Cercy, officier de marine; Etienne-Jean de VHermiUe, ci-devant comte et lieutenantcolonel de carabiniers ; Charles - Louis de l'Hermitte de Chambertrand, ex-chanoine de la métropole de Sens; Marie-Louise Thomas, femme de Serilly, ex-noble; Jeanne- Rosalie Dubois, domestique ; Léon-Pierre Lelellier de Bullier, ci-devant noble. J'ai quitté l'audience comme on procédait à l'interrogatoire des susdits ; il était une heure de l'après-midi. Vers trois heures, Desmorets, qui était demeuré en haut, est venu et m'a dit qu'ils étaient tous condamnés, après vingt-cinq minutes seulement de délibération. Il m'apportait l'ordre de pourvoir immédiatement à l'exécution du jugement. J'allais entrer dans la chambre de Richard, lorsque je vis une femme assise qui tenait un mouchoir sur sa figure ; à sa robe noire, je l'ai reconnue pour la ci-devant princesse, et je me suis retiré, craignant que quelqu'un en me nommant ne lui donnât l'angoisse de me voir avant l'heure. Richard m'a conté que le matin de l'audience, et en descendant du tribu-

nal , elle avait longuement causé avec sa femme ; elle interrogeait la Richard sur la vie de la reine pendant sa captivité à la Conciergerie ; elle 'voulait connaître tous les détails de sa mort. La Richard m'a raconté que le récit avait si fort attendri l'ex-princesse qu'elle s'était complètement oubliée elle-même, et qu'elle ne paraissait plus songer que semblable sort l'attendait. Pendant qu'Henry et les aides apprêtaient les condamnés dans l'avant-greffe (1), Richard a été la prévenir qu'il était l'heure; elle a dit adieu à la femme Richard avec bonté, mais elle n'a pas eu cet élan qui, au dernier moment, avait poussé Marie-Antoinette, bien plus fière en apparence, à embrasser la fille de Bault, qui l'avait soignée. Richard a conduit madame Elisabeth au dépôt des femmes. J'y suis entré peu après. Elle était déjà sur la chaise, les cheveux dénoués et pendants sur son dos ; elle avait repris son livre, elle priait et se frappait la poitrine, quoique, vraisemblablement, après une aussi

(1) Vingt-deux condamnés furent exécutés, Marie-Louise Thomas, femme Serilly, s'étant déclarée enceinte.

sainte vie, en face d'une mort si peu méritée, elle n'eût pas lieu de douter de la miséricorde de Dieu. Ses cheveux étaient châtains, très-longs et très-fournis. Au moment où j'allais lui prendre les mains pour les attacher, elle a fait le signe de croix. Je ne l'ai point trouvée aussi amaigriequ'Henry me l'avait dit, et qu'il me l'avait semblé à moi-même à l'audience. Sa taille était un peu massive, comme celle du roi, son frère ; son visage trèsplein. La trace la plus visible que la captivité ait laissée sur ses traits était sa pâleur extrême. Son teint, ayant perdu tout coloris, était devenu d'un blanc mat qui faisait ressortir la limpidité de ses yeux bleus. A ma prière, elle est entrée dans l'avant-greffe. En la reconnaissant, tous les condamnés se sont inclinés, les femmes qui pleuraient se sont tues ; elle leur a rendu leur salut, elle a appelé à elle un des frères Loménie, elle lui a parlé, mais nous n'avons pas entendu ce qu'elle lui disait. Après quelques minutes de conversation, elle a oourbé la tête, et nous avons vu aux lèvres de

Loménie qu'il murmurait une prière, sans v 10

doute une absolution, car il est évêque. Ceci aura été une grande consolation pour la pauvre femme. Les condamnés sont sortis de la Conciergerie à quatre heures ; Madame Elisabeth était dans la première charrette avec deux des Loménie, l'éveque et le ci-devant ministre, la veuve Senozan, le fils Montmorin, Sourdeval et Gressy de Chamillon. — Tous sont restés debout, elle seule s'est assise ; mais, à la hauteur de la rue du Coq, comme l'heure nous pressait, il a fallu pousser les chevaux : alors elle s'est levée, les cahots de la voiture la fatiguant sans doute.

L'éveque Loménie lui parlait de Dieu, qui allait récompenser son martyre, elle lui dit en souriant :

— C'est assez vous occuper de mon salut ; la charité ne doit pas vous faire oublier le soin de votre àme, Monseigneur.

Comme chef du complot, puisque les jurés avaient trouvé un complot, elle devait être exécutée la dernière; Ducray m'avait donné à ce sujet des instructions très^évères. Elleest restée sur la place, au milieu des gendarmes, pendant ».. —

que ses compagnons subissaient le supplice. Je l'ai regardée plusieurs fois, toujours elle priait, la face tournée du côté de l'échafaud, mais sans qu'aucun bruit lui fit lever les yeux. Le jeune fils Montmorinet Lhote, domestique, ont crié: « Vive le Roi ! » ce qui a excité une grande fureur dans le public. A chaque chute du couteau, ils commencèrent à applaudir et à crier : « Vive la nation ! » La princesse, absorbée par des préoccupations d'un ordre plus élevé, entendait ces cris et ces applaudissements avec indifférence ; elle restait immobile comme ces statues de la Foi qu'on voyait autrefois sous le porche des églises, et dont le visage de pierre ne saurait avoir d'autre expression que celle de l'amour de Dieu. Lorsque son tour fut venu , elle a monté les degrés d'un pas très-lent; elle frissonnait légèrement ; sa tête était inclinée sur sa poitrine; au moment où elle se présenta devant la bascule, un des aides dégagea le fichu qui couvrait ses épaules. Elle fit un mouvement et s'écria avec un sublime accent de pudeur :

— Oh ! monsieur, par pitié ! ! . . .

Presque aussitôt elle fut bouclée sur la plan-

che qui s'abattit et sa tête tomba. Elle a été enterrée à Mousseaux avec les autres condamnés, à onze heures du soir; on a répandu beaucoup de chaux sur son corps, comme on l'avait fait pour le roi et pour la reine. Quelques précautions que l'on prenne pour porter les cadavres au nouveau cimetière désigné pour les suppliciés, le public a découvert qu'on ne les mettait pas au cimetière Saint-Roch, ainsi qu'on en avait fait courir le bruit, et les habitants du' village des Batignolles commencent à se plaindre du voisinage qu'on leur donne, comme se plaignaient ceux de la Madeleine.

Il semble se faire une éclaircie dans le ciel tout noir sous lequel nous vivons. Le 18, Robespierre a prononcé un discours dans lequel il a vraiment été éloquent, parce que peut-être il était sincère. A la suite de ce discours, les mômes représentants qui avaient applaudi à l'abjuration de Gobel et aux mascarades qui

en furent la suite, ont déclaré par décret que le peuple français reconnaissait l'existence de l'Être-Suprême et l'immortalité de l'âme. Beau- ' coup de gens plaisantent sur ce bon Dieu dont nous voici pourvus de par la loi; mais tous ceux qui souffrent , et je voudrais oser dire que je suis un de ceux-là, se sentent un peu consolés par cette simple phrase. Proclamer l'existence d'un Être supérieur, c'est prendre l'engagement de revenir à la justice, qui est sa loi. Que ce soit bientôt, ce sera ma première prière au Dieu de la Convention. Ce jour huit exécutés (1).

23 floréal. — La prière que je faisais hier

(1) Joseph Saint-Germain de Villeplat, fermier-général, môme motif que les condamnés du 19 ; Marie-Louise Pt'ricard de Noinville, veuve de Langlois de Ressy, conseiller au ci-devant Parlement, convaincue d'intelligence et de correspondance avec les émigrés; L.-P.-F. Lecointre, ex-chanoine de la .collégiale du Mans; A.-L. Desmousseaux, ex-vicaire de la paroisse Saint-Paul ; A . Desmarets et A.-C. Aubert, ex-religieuse au couvent des Filles de Saint-Thomas d'Aquin ; G.-B. Goyon, couturière, déclarés coupables de complots tendant à fanatiser le peuple, à exciter la guerre civile, à anéantir le gouvernement et à provoquer le rétablissement de la royauté.

n'a pas été entendue, car nous avons été avertis par le citoyen Fouquier de nous pourvoir de nouveaux aides. — On dit que les prisonniers s'agitent dans les prisons, qu'il faut les déblayer, qu'ils y forment des complots tendant à renverser la République. Cela n'a rien qui m'étonne; par ce que je vois à la Conciergerie, je devine ce qui se doit passer dans les autres maisons de force. Partout on a mis des agents qui n'ont pas d'autre mission que de faire jaser les prisonniers : ils les échauffent par l'espoir de recouvrer leur liberté ; ce qui est aisé, puisqu'aujourd'hui la liberté et la vie, c'est la môme chose; alors, sur un mot, sur une espérance, sur une imprécation , le faux-frère gagne son argent en dénonçant le malheureux, et métamorphose le vœu bien légitime d'être de-

hors et d'échapper à la guillotine, en une grosse conspiration. J'ai réuni seize hommes. Ce qui devient plus affligeant , c'est que l'on organise ce qui nous concerne absolument comme si cela devait toujours durer ainsi. La moitié du personnel doit être consignée en ^permanence jusqu'à la fin des audiences ; la

ISS JOURNAL

toilette des femmes se fera invariablement dans le poste des guichetiers ; les huissiers iront à la place de la Révolution à tour de rôle, et non plus d'après le caprice des commis du greffier, ce qui a provoqué des discussions assez scandaleuses ; enfin , l'accusateur public nous a ordonné de procéder avec soin au recollement des condamnés après l'appel. Ont été exécutés ce jour : Joseph-Didier Voilleraut, ex-curé de Montargis , et Jean- Baptiste- Benjamin Lam~ ber, surnuméraire à l'enregistrement, convaincus d'avoir provoqué au rétablissement de la royauté; Henry de Lastic, ex-comte; Pierre Raclet, directeurde lacorrespondance de la régie générale de Paris; Norbert- François Bocquenet, homme de loi à Chaumont; Alphonse Thomas* sinf cultivateur; Anne-Caroline-Félicité Mandat, femme Thomassin ; Jacques Fougeret , ex-receveur général des finances , convaincus de manœuvres et intelligences avec l'ennemi, d'avoir cherché à exciter la guerre civile et provoqué l'avilissement de la représentation nationale.

24 floréal. Exécutés en ce jour : Etienne

Mauger, bénédictin à la ci-devant abbaye de Caen; Félix Gardé et François Peton, postillons à la poste de Villeneuve-Saint-Georges, convaincus d'avoir tenu des propos contre-révolutionnaires; Georges Souen, ex -maréchal des logis de dragons, coupable de conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la République; Antoine-Jacques lanloup, médecin à Saint-Loup (COtes-du-Nord) ; Jacques Rollel d'Avaux, ex-noble et président de la sénéchaussée de Riom; Advienne de Villaine, femme de d'Avaux ; Adrien ZouJieu , officier municipal à Suyredant ; Jean-Baptiste UbelesM, visiteur des rôles, à Dieppe. Rollet d'Avaux était très -âgé, sa vue était si faible qu'il avait peine à se conduire, et sa condam-

- nation avait produit sur lui tant d'effet, qu'il était dans un état voisin de l'imbécilité. Sa femme avait obtenu de rester avec lui; elle l'a amené dans l'avant-greffe en le tenant par la main; en entrant il lui a dit : « Où me conduisez-vous ?» Elle lui a répondu : « En paradis!»

' 25 floréal. Nous avons conduit aujourd'hui Charles-Auguste Prévost d'Arlincouri fermier

général et père de celui qui a été exécuté le 19. C'était un vieillard, de soixante-seize ans. Les sans-culottes sont plus acharnés contre ceux qu'on leur a dit avoir falsifié leur tabac, que j

s'ils avaient changé en pierre le nain qui nous nourrit tous. Ils n'ont eu nulle pitié du vieux homme. Au reste, il ne serait pas bon d'en montrer* le nombre des observateurs oui nous escortent est au moins doublé depuis que les habitants de la rue Honoré se calfeutrent dans leurs maisons. Avec d'Arlincour père sont morts : Jérôme-Charles de Douai et Louis Mercier, autres fermiers généraux; la femme de Mercier, Mo rie-Claire Bataille; Joachim Yel, procureur au ci-devant Parlement de Paris; François- Dominique-Méry d'Echange; Pi erre- Augustin Sagny, hussard au 6e régiment, et Baptiste - Pi?itauxBournat, soldat au bataillon de l'Aisne, convaincus d'intelligences avec les ennemis de l'État.

26 floréal. Pierre-Alexandre-Joseph Chiavary, capitaine d'infanterie; Antoine-Baptiste Tassin, homme de loi; Ernest Meynier, ex-députéà l'Assemblée constituante; André Fissard,

notaire à Bitche; Henri Henry, greffier du tribunal de Newarden; Marc Blass, épicier , administrateur du district de Bitche, convaincus de conspiration contre la souveraineté du' peuple; Frédéric Bernard, drapier à Sens (Côte-d'Or), convaincu de fourniture infidèle, ont été exécutés aujourd'hui.

A27 floréal. Paul Luna Rousselet, ex-bénédictin et curé constitutionnel de Dammarie; Just Bejard, administrateur de la Caisse d'escompte; Jean-Baptiste Aubisse, commissaire à Terrier; Théodore Moreau, adjoint aux adjudants généraux de l'armée du Nord ; Antoine- Zouis Lartigue, ex-curé de Fontenay-aux- Roses; Jean-Pierre Gravier, secrétaire à la maison du ci-devant roi, convaincus de conspiration contre la sûreté et l'indivisibilité de la République; François Toulon et Jean-Baptiste Toulon, tous deux gardes de bois, et Jacques- Bernard Buret, huissier à Issoudun, convaincus de propos tendant à provoquer au rétablissement de la royauté.

28 floréal. Bertrand Dera, tailleur d'habits, et François Leroi, fournisseur, convaincus

d'avoir dilapidé les fonds de l'Etat et commis des malversations dans leurs fournitures; Théodore Deligny, colleur de papiers peints , pour avoir tenu des propos tendant au rétablissement de la royauté; Antoine Zabathe, cordonnier, et Félicien Zeder, aussi cordonnier, convaincus d'avoir fait des fournitures infidèles pour le compte de la République; Constant Rougane, prêtre; Gabriel-Jacques Komé, ex-noble; Isidore-François-Sulpice Isnard, cultivateur; Raoul-Gilbert Dusaulnier, ex-noble; Louis Millange, quartier-maitre aux hussards de la liberté; François Pirillat , journalier à Annecy, convaincus d'intelligences avec les ennemis, de distribution d'écrits contre-révolutionnaires, de dilapidation des deniers de la République.

29 floréal. Le fils de Bourrée-Corberon, exprésident, exécuté le 1er du mois, a été guillotiné aujourd'hui ; avec lui dix condamnés du tribunal révolutionnaire et deux du tribunal criminel (1). 11 est venu, ce matin, un fou en-

(1) A. Sabatery, maire de Valréas ; C. Cexeron, commis

DE CHARLBS-HBNRY 8ANS0N 157

ragé de mécanique et de patriotisme pour me prier d'examiner le modèle d'une guillotine à trois couperets qu'il a fabriquée; si je savais encore rire, ses propos m'eussent considérablement diverti. L'orgueil de sa découverte, la haine des aristocrates, le faisaient extravaguer. Il ne voyait rien moins que le Panthéon pour récompenser sa découverte, qui, disait-il, consommant l'extermination des aristocrates, devait consolider à jamais la République. Il m'a quitté pour se rendre au Comité de sûreté générale. Le triste mot qui a été dit à la tribune de la Convention : « Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas, » a fait son chemin.

1er prairial. Condamnés et exécutés dudit

à Paris; A. Mathieu, emballeur des effets de campement è Paris ; /. Porta, canonnier, manœuvres et propos contrerévolutionnaires; L. Raco, ex-dominicain ; P.-A. Teixsicr, teneur de livres; D.-S. Clerc, fileur de laine; C. Collier, maître-d'hôtel etagentdeCorberon; S.-ff. Dipse, ex-noblc et capitaine au régiment de Béarn ; J.-D. Blanquet, épicier, officier municipal "a Dieppe ; convaincus de conspiration, de secours fournis aux révoltés, de provocations au fanatisme, de manœuvres tendant a rétablir le despotisme.

jour : Ajidré Bresillon, brigadier à l'armée révolutionnaire; Joseph Houssayc, dit Laviolette, adjudant général à l'armée révolutionnaire; Martial Barbey, bonnetier; Gabriel-Charles Doyen, ex-cuisinier de Marie- Antoinette, oon vaincus de propos tendant à ébranler la fidélité des citoyens envers la République ; François-Alexandre de Surmain, ex-maire; Marie-Pierrette Hennevaux, libraire; Marie-Catherine-Lucas Deblair, sans profession, coupables de distribution d'écrits contre-révolutionnaires ; Jacques-Marie Boyer- Brun, ex-substitut au procureur de la commune de Nîmes; Jacques-François Descombiers, ex-lieutenant au régiment de Royal-Vaisseau ; Jean-Antoine Teyssier de Marguerittes, exbaron et membre de l'Assemblée constituante, convaincus de provocation à la guerre civile; Joseph FilsaCj secrétaire général du département du Lot; Jacques-Pierre-Constant Labarthe, négociant en vins, à Cahors; Jean- Néyomucène Burgère} ex-notaire, à Cahors (1);

(1) Les condamnés avaient été envoyés à Paris par Bd,

Charlotte-Gabrielle de Saissev al, veuve du cidevant marquis Dutillet, colonel ; Marguerite-

Thêrrse Clerje, sa femme de chambre, et avec eux Joséphine Flamme, institutrice, et Aimée Baslien, .journalière, condamnées par le tribunal criminel comme distributrices de faux assignats.

2 prairial. Frédéric de Tournacos, exbaron; Dominique Lafil-ard, ex-trésorier du comte d'Artois; Pierre-François Nicolas, domestique; Luc Capré-Brimel, valet de chambre; Jacques Delignon, instituteur, convaincus d'intelligences avec les ennemis extérieurs de la République; Charles Simard, ex-curé de Saint-Georges (Cher); Lucien-Félicité Vassal,

représentant en mission dans le département du Lot. Bô avait succédé à Taillefer, qui signala sa présence à Cahor» par les plus odieuses saturnales. Il contraignit les suspects, incarcérés dans les prisons de la ville, à représenter sur une des places publiques, une espèce de mystère ou de pantomime, intitulé : la Parodie de la royauté. M. Laborie- Desganasès faisait le roi ; l'abbé de Becave , le grandaumônier ; M. Labié fils, le Dauphin, et pour théâtre de ce singulier spectacle, Taillefer avait choisi Téchafaud.

Guillon. Tableau des Missions révolutionnaires.

ex-noble; Antoinette-Louise Roger, ex- religieuse, ont été suppliciés ce jour. Benoît, concierge au Luxembourg, arrêté comme complice de la conspiration de Dillon, avait été arrêté et il a été mis en liberté.

3 prairial. Zejlot, capitaine général des douanes, à Tréguier, a été exécuté aujourd'hui. En nivôse dernier, une femme des brigands errait dans les environs de la ville avec un petit enfant, souffrant le froid, souffrant la faim, se mourant de voir mourir son fils, car la fatigue et la faim avaient tué son lait. Personne ne se souciait de leur donner non-seulement un asile, mais une bouchée de pain. Un brave soldat des douanes osa ce que n'osait personne : il les cacha dans le creux d'une roche, leur procura quelques vêtements, leur fit un lit de paille, et chaque jour il se privait de la moitié de sa ration pour la leur apporter. Les bons sentiments sont heureusement aussi contagieux que les mauvais. Les autres soldats des douanes avaient remarqué les allées et venues de leur camarade; ils ne tardèrent pas à surprendre son secret. Us ne se promirent d'abord que de

se taire, mais bientôt, l'épidémie de la bienfaisance les gagnant , ils résolurent de faire mieux, en dépit des décrets et des lois qui leur ordonnaient d'être impitoyables. La brigando fut embarquée avec son enfant sur la péniche qui fait le service de la côte, et pendant la nuit ils a mirent en sûreté à bord d'un bateau anglais qu'ils accostèrent. Malheureusement, la satisfaction du tour qu'ils avaient joué aux guillotineurs ne resta pas muette; ils jasèrent et l'histoire transpira. Le commandant, averti, voulut connaître les coupables; mais, bien qu'ils fussent plus de soixante qui savaient leurs noms, il ne s'en trouva pas un qui consentit à les livrer; il menaça de les décimer, ils répondirent en riant qu'il était trop brave homme pour le faire. Le capitaine Leflot était, en effet, un brave homme; il ne voulut pas qu'il fût dit qu'il aurait été moins courageux et moins généreux que les soldats auxquels il commandait ; il ne les dénonça pas à l'autorité; il comptait sur les grands événements dont chaque jour était l'occasion pour étouffer les rumeurs qui couraient dans Tréguier a propos de ce petit

événement. Il se trompait, et il a payé sa confiance de sa tète. Avec Lui sont morts : Pierre Bourgeois, perruquier, et Pierre Royer, chasseur dans la légion des Alpes, tous deux convaincus de provocations tendant à soustraire le tyran au supplice; Jacques Coursin, brocanteur; Louis Carré, épicier; Mathieu Question, fruitier; Joseph Querry, brocanteur, convaincus de manœuvres tendant à déprécier les assignats; Charles Vasseur, domestique; Bertrand Kintichen, tailleur d'habits; Jean Jarouflet, notaire à Moulins ; Prosper Paul, fabricant de portefeuilles, coupables de correspondance avec les émigrés; Pierre-Gervais Aramys de Saint- Aubin, ci-devant capitaine de la compagnie des Petits-Pères, convaincu d'avoir pris part aux complots de juin et d'août 1792.

4 prairial. Noms des exécutés dudit jour : Anatole Dorly, (jommissaire des guerres; Alexandre ProvencMre , administrateur des habillements ; Jean-François Leniarcant, fournisseur; George- Joseph Fortin, ci-devant employé à l'habillement, convaincus d'avoir prévariqué dans leurs fonctions et d'avoir fait des

fournitures défectueuses; Avoie Zaville, femme de Costard, bijoutier, et Jean CanoUe père, convaincus de conspiration contre la liberté du peuple; Jean-Baptiste Zanoue, peintre ; Paul- Léon Didier, cordonnier, et Anne Ferry, gardemalade, convaincus de propos tendant à dissoudre la représentation nationale et à, rétablir la royauté; avec eux trois frères : Joseph- Henri, Joseph-Auguste et Joseph- Antoine de Barrème, tous les trois hussards au 1er régiment. Ils avaient un proche parent dans l'armée des émigrés. Un jour l'un des trois, Joseph-Henri, s'était trouvé aux avant-postes à peu de distance de ce parent, placé en vedette comme lui. — Ils oublièrent l'un et l'autre la différence de leurs cocardes pour se rapprocher et s'embrasser une fois encore avant de se combattre. Ce fut le crime des trois frères : leur qualité de nobles a fait le reste. Ils sont morts bravement, et ils ont dit que de l'ancien régime ils ne regrettaient que la fusillade, à laquelle leur qualité de soldat leur aurait donné droit.

5 prairial. Le despotisme des comités vient

d'être consacré par l'assassinat ; ils ont réalisé la tyrannie que Marat n'avait fait que rêver; il n'y a donc pas à s'étonner , lorsque tous les jours on répète que les oppresseurs sont hors la loi de l'humanité, si l'exemple de Charlotte Corday a trouvé des imitateurs et la religion du poignard des disciples. Dans la nuit d' avanthier, un homme a tenté d'assassiner Collotd'Herbois ; hier, une jeune fille a voulu poignarder Robespierre. L'assassin de Collot est un Auvergnat nommé Ladmiral ; il demeurait dans la même maison que ce représentant, rue Favart, n° 42. On dit qu'il avait formé le projet de tuer ou Robespierre ou Collot, peut-être tous les deux. Pendant la journée, il avait rôde autour de la Convention, il y était entré pour frapper ces représentants sur leurs bancs ; ils étaient absents; un discours deBarrère l'avait ennuyé, il était sorti, avait vainement essayé de pénétrer chez Duplay, et, renonçant à le joindre, il était revenu chez lui où il avait attendu Collot. Celui-ci est rentré à une heure du matin ; Ladmiral , qui demeurait au cinquième, s'était mis en faction sur l'escalier; il

vit la servante qui descendait avec une lumière pour éclairer son maître, franchit rapidement les trois étages, et, au moment où le représentant arrivait sur son palier, il lui tira un premier, puis un second coup de pistolet ; tous deux firent long feu, et Collot ne fut pas atteint. Il poursuivit son assassin, qui se réfugia dans sa mansarde; Collot, qui est brave, essayait de forcer la porte; mais une patrouille, attirée par les cris de la servante et des gens de la maison, était arrivée. Le citoyen Geffroy , serrurier, contraignit le représentant à laisser les hommes de garde entrer les premiers, car Ladmiral, qui était encore armé d'un fusil, les menaçait de mort. Le citoyen Geffroy, qui saisit l'assassin, a été blessé, en effet, les uns disent d'un coup de baïonnette, les autres d'une balle de fusil. Ladmiral a été écroué hier matin à la Conciergerie. L'attentat contre Robespierre est moins sérieux. On a arrêté hier une jeune fille que son insistance à voir le représentant rendait suspecte; en la fouillant, on a trouvé sur elle des pistolets et un poignard. Ces deux crimes, si rapprochés l'un de l'autre, paraissent justifier ce bruit

qu'il y a un grand complot pour assassiner les membres principaux de la Convention ; depuis lors, beaucoup d'entre eux ne sortent pas sans être armés. Nous avons exécuté ce jour : Jean- Baptiste Durand , employé à l'habillement ; François Paulin, professeur de grammaire ; Jean-Antoine Pascal, lieutenant à la gendarmerie nationale, convaincus de propos contre-révolutionnaires ; Jean-Baptiste-Théodore d'Àumongeville, ex-lieutenant au 5e régiment de cavalerie; Simon Tisserand, postillon du cidevant duc du Châtelet ; Jean-Baptiste Gautier, concierge de la maison d'arrêt de la mairie, convaincus de manœuvres tendant à avilir la représentation nationale et d'arrestations arbitraires; et Mathwrin Slieverger, cordonnier, coupable d'avoir affiché, aux Tuileries, un placard injurieux contre Robespierre et la Convention.

6 prairial. On dit le nom de la jeune fille qui voulait assassiner Robespierre; elle s'appelle Cécile Renault, elle est âgée de vingt ans, et fille d'un marchand de papier de la rue de la Lanterne ; elle a été interrogée par le Comité de

DE CHARLES-HENRY SANS0N Iffï

sûreté générale. La Convention a décidé que, chaque jour, il serait donné un bulletin de la santé du citoyen Geffroy, blessé par Ladmiral, comme on faisait autrefois lorsque les rois ou princes étaient en danger de mort. Il ne parait pas cependant que la blessure offre de la gravité. Le martyre, frisé de si près par les citoyens Collot et Robespierre, leur donne beaucoup d'envieux; leurs collègues des comités voient des poignards dans tous les regards de travers qu'ils rencontrent. Voulland prétend à son tour à ce rôle de quasi-victime ; une femme aurait aussi voulu l'assassiner ; cette femme est à la Conciergerie, et paraît aujourd'hui ou demain au Tribunal. Mais, d'après les on-dit, il faudrait rabattre de la prétention de Voulland. Son assassin est une malheureuse dont la mort d'un mari ou d'un amant aurait égaré la raison; elle aurait adressé tout simplement à Voulland une lettre dans laquelle, à côté de quelques reproches, elle suppliait ce représentant de la réunir à celui qu'elle aimait. Ceux qui tuent ne menacent guère; mais, quoi qu'il en soit, sonvceu sera exaucé. — Exécutés dudit jour:

Charles Birague de Uilleden, ex -noble et mousquetaire; Jacques-Jean Carier, architecte et membre du Comité révolutionnaire deVanves; Pierre Prudhomme, marchand de poisson, et Françoise Lambert, safemme; Camille Pierard, blanchisseuse ; Marguerite- Augustine Dcmaux, femme de Hébert, corroyeur, convaincus de complot tendant à rétablir la royauté ; Louis- Charles-Jean de Lancry-P rouler oy , ex-comte et officier au régiment des gardes françaises; Frédéric Joly, inspecteur des rôles du département de la Côte-d'Or, convaincus d'intelligences avec les ennemis de la République, et Pierre Mav clair, brocanteur, sur lequel on avait saisi des lettres qui provoquaient la contre-révolution.

7 prairial. Charles-Maurice-Louis Milccnt, rédacteur du journal le Créole patriote et capitaine des milices de Saint-Domingue, convaincu d'avoir conspiré contre la République ; Jacques- Marcellin Hamonet, receveur au district de Noyon, coupable d'avoir cherché à ébranler la fidélité des cultivateurs envers la nation, ont été exécutés aujourd'hui. Les patriotes attri-

buent aux Anglais la tentative de Ladniiral et de Cécile Renault : ils les accusent de mettre l'assassinat des représentants à l'ordre du jour ; ils veulent qu'on leur renvoie la terreur dans leur île. La Convention s'est associée à ces colères : elle vient de rendre un décret qui défend de faire aucun prisonnier anglais ou du pays de Hanovre ; il reste à savoir si elle sera obéie des soldats.

8 prairial. Les motions des Jacobins et de la Convention, qui toutes ne respirent que sang et massacres , devaient avoir leur écho au tribunal. Aujourd'hui, sur vingt-six accusés, deux seulement ont été acquittés, et nous avons conduit les autres à la guillotine. Parmi eux était un homme qui acquittait un dette bien légitime : Jour dan, que les Avignonnais appelaient Coupe-tête (l),le brigand qui, le 17 octobre 1791 , avait dirigé les massacres de la Casama et comblé la glacière avec les corps de ceux qu'il

(1) Marc-Jouve Jourdan, né à Saint-Just (Haute-Loire). Il avait été successivement boucher, maréchal-ferrant, soldat, palefrenier, marchand de garance, et enfin général do l'armée révolutionnaire.

avait assassinés. Ces crimes étaient restés impunis : il avait acquis le droit de vivre, ayant été amnistié. Mais la justice de Dieu est moins accommodante que celle des hommes , et, par des voies détournées, elle a su atteindre celui qu'elle avait condamné. La terreur qu'inspirait Jourdan avait fait de lui un personnage ; il avait trouvé le rôle agréable et l'a continué : non-seulement il abusait d'une autorité ainsi conquise, mais il en trafiquait, vendant à beaux deniers la tranquillité, la liberté, la vie aux habitants d'Avignon , qu'en sa qualité de général de l'armée révolutionnaire, il lui plaisait d'incarcérer ; prélevant une dime sur les biens qu'il leur laissait, et quelquefois se contentant de déshonorer leurs filles. Si la République est dure aux innocents, heureusement elle ne Test pas moins aux coupables ; elle a étendu la main et, à l'heure qu'il est, Jourdan Coupe-Tête ne peut faire peur, môme à un enfant. C'était un homme de quarante-cinq ans environ, court et trapu; il semblait coulé dans le moule qui avait servi à bâtir Schneider, cet autre tyranneau des bords du Rhin ; seulement

ses cheveux étaient noirs et noirs ses yeux, dont la prunelle étincelait comme si elle eût été une flamme , et s'agitait comme si elle eût été de vif-argent. Il a montré plus de courage que Schneider; il est vrai qu'il avait bu: son teint très-couperosé, était couleur de brique. Beaucoup de gens du Midi étaient venus le voir mourir ; ils l'apostrophaient dans leur patois : l'un d'eux lui a crié» : « Tu vas mourir d'une bien belle mort, Jourdan, tu vas mourir de la main de la patrie! » paroles qu'il avait adressées luimême à une de ses victimes ; d'autres disaient: « Va coucher avec ta maîtresse , Jourdan , » parce que c'était ainsi qu'il donnait le signal de la mort de ceux qu'il condamnait dans la journée du 16 octobre. Vingt-trois condamnés ont été guillotinés avec lui (1).

(1) Antoine Binet, coupeur de velours ; Jean-Baptiste Avenet, dentiste ; Etienne Hourry, terrassier, cris contrerévolutionnaires ; Paul-Charles Prysle, chef d'escadron ; Jacques-François Bugnotet, chirurgien-major; Jean- Joseph-Lucien Furet de Prébaron y ex-noble, et Etienne Lecandre, capitaine; André-Joseph-Xavier Hery, lieutenant; Pierre-Frédéric Pruneau, Norbert-Jules Beauregard, Jacques Motler, Constant Juy, Emmanuel-Paul

9 prairial. Les grands poignards de la citoyenne Cécile Renault se réduisent, paraît-il, ii deux petits couteaux fermants, à manche d'écaillé et à manche de nacre, semblables à ceux dont les enfants se servent pour manger, et ne pouvaient blesser que la main qui les eût employés à frapper. Cependant, comme elle a répondu très-fièrement à Vadier qu'en allant chez Robespierre elle n'avait d'autre but que de voir comment était fait un tyran; comme il est évident qu'elle s'attendait à être arrêtée, puisqu'elle avait emporté ses hardes du logis et les avait déposées au café Payen, on com-

VcriUot, Eugène Jourdeuil , Jacques Arnaud, Jean Anxand, Frédéric Poisson, sous-lieutenants; Charles Bonnot, adjudant, tous au n* régiment de cavalerie, complices de Dumouriez. Ces officiers appartenaient au régiment qui avait tenté de seconder les projets du général et dont un détuchement l'accompagna dans sa fuite. Antoine- Li'on Sude, conseiller au ci-devant Chatelet, complot tendant à rétablir la royauté ; Joseph Donnadieu , général de brigade, manœuvres et intelligences avec l'ennemi; Charles- PJtilibcrt-Maurice Gaston de Lévis de Mirepoix, ex-comte et colonel de dragons et député à l' Assemblée constituante ; Elisabeth Mathieu, femme de Vigneron, ex-président du parlement de Nancy, et Suzanne Vigneron, sa fille, intelligences avec les ennemis.

prend difficilement comment elle était aussi pauvrement armée, en nourrissant un projet si difficile à exécuter. On pourrait croire que son cerveau est dérangé, c'est là l'explication la plus simple et peut-être la plus vraie ; mais Robespierre ne laissera pas à Collot tout seul la gloire d'être mort pour la patrie; il en connaît trop bien les avantages, surtout quand à cette gloire on ajoute la chance de rester vivant , et le procès ira son train. De grandes arrestations ont été faites. « On trouve, me disait Rivière, des complices jusque dans les prisons. » La Conciergerie a reçu hier et aujourd'hui plus de cinquante nouveaux détenus. — Ont été exécutés ce jour quatorze condamnés, tous pauvres gens ou paysans des campagnes (1).

(1) François Simon, domestique ; Constant-Jean Villemain, journalier ; Firmin Baillât, rôpcur de tabac; Joseph Dumazet, ouvrier verrier ; Filicitc Chevalier, ouvrière en linge, conspirateurs. Nicolas Letcllicr, charron; Mathurin Obvier, vigneron; Etienne Duhamel, tailleur; Antoine Rageot, tailleur ; Marie- A Miaule Filron, femme Rageot; Charles FSron, journalier; Constant L*'tjert meunier; Prosper Fenaux , charretier; Jacques Petit, tonnelier, pour avoir outragé et insulté les autorités du département de Scine-ct-Oisc, et avoir refusé de se soumettre aux réquisitions.

HJ JOURNAL

11 prairial. Le tribunal ne tient point séance le décadi; cependant il arrivait quelquefois d'aller à la place de la Révolution dans la matinée de ce jour-là; l'ordre est donné de s'en abstenir désormais. Bien que la loi ait décidé que les condamnés du tribunal révolutionnaire seraient suppliciés dans les vingt-quatre heures, ceux dont l'arrêt aura été rendu le nonidi au soir vivront jusqu'au primidi. On raconte que ces jours derniers Dumas, Fouquier, Brochet, Renaudin et d'autres, dînant chez Méot, très-échaunes de la lippée, ont trouvé plaisant de faire monter celui-ci dans la chambre où ils mangaient et de lui annoncer, non pas qu'ils étaient satisfaits de sa cuisine , mais qu'il avait été compris sur une liste de suspects, et qu'il allait comparaître devant le tribunal. Le pauvre Méot est descendu à moitié fou de peur; sans sa femme, il s'allait jeter en Seine. Barrère , qui souvent prend ses repas chez lui, est heureusement arrivé en ce moment. Méot s'est précipité à ses genoux en pleurant, et tellement ému, qu'il a eu grandpeine à raconter ses misères. Comme il y avait

des témoins à la scène, Barrère s'est borné à dire a Méot qu'on s'était moqué de lui ; mais Dumas et Fouquier ont été mandés au comité, où on leur a lavé la tète de façon à leur ôter l'envie de recommencer ce joli badinage. Aujourd'hui nous avons conduit et supplicié douze condamnés (1).

12 prairial. Ce jour treize condamnés (2).

(1) Claude Lacroix, cultivateur, manœuvres contrerévolutionnaires ; Pierre-Joseph Lecocq et Louis- Jean Morel, io\xs deux ex-curés, excitations à la guerre civile; Lucien-Constant Bégu, ex-huissier, complicité dans lu trahison de Dumouriez; Auguste-François-César Dauphin-Leval, ex-noble et capitaine au régiment des gardes françaises; Jean Joussineau de Latour-Donnet, ex-comte et capitaine des carabiniers; Joseph- André Guibora , soldat au 11* régiment de hussards ; Louis-Jules Ferruyau, ex-trésorier de France; Prosper Morillon-Dubellay, marchand de draps à Poitiers ; Marcel Lacadre de Montpentin, ex-subdélégué de l'élection de Gannat; Julien Put, marchand forain, et Claire Nantiat, fille de l'exbaron de ce nom, convaincus de conspiration contre la sûreté et la liberté du peuple.

(2) Jean-Hyacinthe Caron, ex-curé de Molans (Meuse); Jacques Pont, ex-curé do Tourteneau ( Saône-et-Loire) ; Sébastien Hugault, ex-curé d'Issoudun ; Prosper-CasimirHéry, officier au 25« régiment; Thomas- François de Lamore, ex-noble; Pierre Iluguet, fabricant de bas;

13 prairial. Ce jour même nombre que la veille (1).

Pierre de Saint-Saidicu, ex-receveur à la ci-devant abbaye de Cornaille, convaincus de conspiration contre la sûreté et la liberté du peuple français ; Constant-Frédéric Simonnet, fermier général adjoint» complice des attentats des fermiers généraux ; Edouard-Marie de Margueric, ex-noble et major au 42* régiment d'infanterie, complice de la journée du 10 août; André Chantcmerie, ex-prêtre; Julien Pierson , domestique; Jean-Baptiste Bcaitfrc, secrétaire de Malesberbes, intelligences et propos contrerévolutionnaires; Louis Duvivier, ancien commis au bureau de la guerre, complicité dans le vol du Garde-Meuble.

(1) Auguste Brillon de Saint-Cyr, ex-maître des comptes; Louis-Joseph Germain, marchand de soieries ; Théophile-André Bellet, ex-auditeur à la chambre des comptes; Auguste-Charles L'Hcrbette, ex-clerc de notaire; François-Maurice Chauvereau, commis-marchand; Léopold Bois- Marie, instituteur; Joachim Augcr, brigadier au b' régiment de hussards ; Joseph-Robert Millin Duperrcux, ex-noble, administrateur des loteries nationales : agiotage, recel de numéraire, propos contre-révolutionnaires; Jacques Séxigny, ex-curé de Quéminy (Côted'Or); F tienne Bcrthicr , fondeur de métaux; Jean Lcvasseur , ex-curé de Saumont-la-Patrie ( Seine-Inférieure); Mathieu Brille, marchand de journaux; Gilbert Dubreuil, valet de chambre de Gilbert des Voisins, conspiration, écrits séditieux, etc. L'arrêt de Sévigny se motivait sur le conseil qu'il avait donné à ses paysans de semer do la luzerne et du sainfoin, et y découvrait l'intention perfide d'affamer le peuple.

I>E CHARLBS-HENRY SANSON 177

14 prairial. Des agents du Comité, ce que nous appelions autrefois tout crûment des mouches, sont mêlés à ceux qui nous suivent à la place de la Révolution. Chaque jour ils rédigent un rapport de ce qui s'est passé autour de l'échafaud. Si le compte qu'ils rendent de ce qu'ils ont vu est véridique, ceux qui les envoient n'ont pas lieu d'être satisfaits. Le peuple se dégoûte de plus en plus de cette boucherie. Ce ne sont plus seulement les maisons qui se closent, on murmure. Hier on a crié : « Assez ! » aujourd'hui à la seconde exécution, un grand coup de sifflet est parti de la foule. Il est vrai que des applaudissements et des cris de : « Vive la République ! » ont aussitôt protesté, mais, il y a un mois, on n'eût certainement pas été aussi audacieux. On fait de grands préparatifs pour la fête du 20 de ce mois; la cérémonie aura lieu dans le Jardin national et au Champ de la Réunion , mais comme le cortège traversera la place de la Révolution, j 'ai déjà reçu ordre d'enlever la guillotine le nonidi au soir (1).

(1) Ont été exécutés le 14 prairial: Antoine Bourdct et Benjamin Cassaignes, le premier, Yicaire de Notre-IXimo-

16 prairial. L'aspect de la Conciergerie s'est bien modifié depuis quelque temps. Dans leB commencements du tribunal révolutionnaire, elle avait un peu de cette physionomie qui doit

des-Charaps; le second, vicaire de la paroisse Saint- Andrédes-Arts, coupables d'avoir tenu des propos fanatiques et contre-révolutionnaires ; Jean-Baptiste Dupin, marchand de bois, complicité dans la conspiration du 10 août ; Bernard Ferrey, ex-curé constitutionnel de Saint-Denis-sur- Sarton ( Orne ) ; Marie-Louise-Caroline Guéniot, femme de Màrey directeur de la poste aux lettres de Tonnerre ; Louis- Auguste-François de Bongars d'Apremont, exmorquis; Louis Armand, garde-chasse du ci-devant duc de Mortemart ; Pierre Perrin , cultivateur à Cognac ; Joseph-Charles Lecoq, boulanger à Lille; André Sabn Daniau, sous-lieutenant au bataillon des agriculteurs; Jean Baptiste Barré, avoué ; Virginie Marentin, femme de Pasquet de Saint-Projet, ex-garde du corps, convaincus de conspiration et d'intelligences avec l'ennemi, et Jean-Paul Maindouse, ancien orfèvre, commis aux relations étrangères, complicité avec Lafayette et les Girondins.

Exécutés du 15 prairial : Louis-Gabriel Desrousseaux et Jean-Baptiste Legardeur, fabricants de draps ; Frédéric-Pierre Legardeur, président du tribunal ; Robert Hussin père, fabricant de draps ; Jean-Georges-Jacques Saint-Pierre, vivant de ses revenus; Pierre-Charles Foumier, épicier; Jean-Baptiste Petit, médecin ; Louis- Frédéric Gigoux de Saint-Simon, ex-aide-major des places; Jacques-Luc Lenoir, teinturier; Nicolas Varoquier, ex-notable; Antoine Grosselin , épicier; Joseph-

être celle d'un camp la veille de la bataille ; les visages des prisonniers étaient animés, ils se promenaient, calmes ou fiers, 'en causant avec

Charles-Nicolas Lechanteur, brasseur ; Henri Mesmer, brasseur; Jean Hennuy, libraire; Louis Edet-Jemme, charpentier; Etienne-Nicolas- Joseph Chayaux-Cailloux, brasseur; Pierre Gigouw-Vermon, brasseur; Sosthéne- J acquêt Delâtre, tailleur; Jean-Baptiste Ludet, armurier; Louis Edet, menuisier; Auguste-Charles Rousseau, fabricant de draps; Prosper Dalchè, orfèvre; Henri Servais, fabricant de poêles; Marc-Noel Laurent, confiseur; Lucien-Jules et Philippe-Etienne Bêcher, fabricants de draps ; Charles Faussois, traiteur, tous membre du directoire du département des Ardennes et officiers municipaux de la ville de Sedan. Ce fut la plus considérable des fournées d'administrateurs provinciaux ; ces trente-deux infortunés appartenaient à la bourgeoisie manufacturière de Sedan, laquelle avait assez largement bénéficié de la révolution pour ne point lui être hostile. Néanmoins ils avaient été incarcérés le 24 octobre 1T93, en vertu d'un arrêt des représentants Hentz, Bô et Coupé, en mission dans les Ardennes, qui leur reprochaient dans leurs considérants : d'avoir persécuté les hommes forts de caractère, qui sont les amis chauds de la révolution. (Moniteur du 11 brumaire an ii. ) Cinq autres condamnés furent guillotinés avec les habitants de Sedan : Charles Lefranc, chirurgien au 1' hussards; Pierre Martin, cordonnier; Antoine Cordelois, chirurgien ; Jean-Jacques Deslandes, brigadier de gendarmerie; Auguste Guidet, soldat invalide, convaincus d'intelligences avec les émigrés ou d'avoir tenu des propos contre-révolutionnaires.

vivacité, quelques-uns riaient, chantaient, buvaient ; la plupart semblaient narguer la mort qui siégeait au-dessus de leurs têtes , et dont ils n'étaient séparés que par les planchers. Lorsque, revenu, j'avais raconté à un des guichetiers ce qui s'était passé là-bas, et que celui-ci courait le leur dire , je les entendais applaudir à ceux qui étaient bien morts avec non moins d'enthousiasme qu'on avait applaudi sur la place , et j'en voyais qui , élevant leurs verres, trinquaient en l'honneur de leurs compagnons délivrés. Depuis le supplice de Danton, la Conciergerie a perdu ce caractère ; elle est redevenue ce qu'elle était autrefois, la plus sombre de toutes les prisons. Les détenus sont tristes, mornes, ils se promènent solitaires ; ils s'évitent, un peu par méfiance, beaucoup en raison de ce besoin que l'homme éprouvede se recueillir lorsque sa dernière heure est venue. Aux cris qu'on entendait dans les cours a succédé un silence qui n'est troublé que par le bruit des pas des guichetiers et des sentinelles ; ils ne cherchent plus à se procurer des nouvelles du dehors ; on dirait qu'ils n'osent plus souhaiter cette contre-

révolution qui seule peut-être les sauverait. Depuis qu'ils ont perdu la fièvre de vaillance qui les soutenait, la maladie s'est mise parmi eux ; c'est une sorte de scorbut qui les décime, il a fallu agrandir l'infirmerie. Rivière m'a montré aujourd'hui un nommé Rougane, que l'on ramenait du ci-devant évêché, où il était en convalescence. Ses quatre frères sont morts guillotinés , et lui, il n'a échappé à la maladie que pour mourir plus sûrement ; il passe demain ou après-demain au tribunal. Ont été conduits et exécutés ce jour : Etienne- Maurice Leduc, ci-devant marquis de Biéville , conseiller au parlement de Rouen , avec son fils Auguste- Louis de Biéville, lieutenant aux chasseurs des Vosges; Jacques- Joseph Meijnard, commis à la comptabilité ; Jules-Frédéric Du fouleitr , notaire ù, Paris ; Antoine Marcuil, employé à la commune ; Nicolas-Toussaint Letanneur, capitaine de la gendarmerie à Versailles, ex-noble; Bernard de Saint-Michel, lieutenant au quatrième bataillon de la Meurthe ; Jules-François Thirial, ex-curé et député à la Constituante ; Givgoire-PhilippeLaurenzo, homme de lettres,

convaincus de conspiration et d'intelligences avec les ennemis de l'Etat , en faisant passer des sommes d'argent aux émigrés ; François- Dauphin de Goursac, ex-lieutenant-colonel de cavalerie; Thérèse-Thomas, veuve de Goursac, mère de François de Goursac; Jeanne- Dauphin de Goursac et Jean-Dauphin de Lapeyre, frère et sœur dudit Goursac ; Mathieu Jacquet-Gonin, femme divorcée de Pasquier Larevenchère, exgarde du corps ; Joseph Clément , ex-curé ; Marie-Louise Dufour, femme de compagnie, convaincus d'avoir conspiré contre le peuple , entretenant des intelligences avec les ennemis de la nation, en tenant des propos contre-révolutionnaires. La mère de François Goursac avait quatre-vingts ans et elle était à peu près aveugle ; il a demandé qu'on ne lui liât pas les mains afin de pouvoir la soutenir dans le trajet; Legris, commis greffier, m'a fait observer que je devais en référer aux substituts, et la vieille femme a dit à son fils, avec une gaieté qui contrastait avec l'attitude de ses enfants pleurant autour d'elle :

— Laissez donc ces messieurs en repos,

Goursac , si je trébuche , il y aura bien parmi eux une âme charitable pour me crier : Cassecou!

17 prairial. Le citoyen Robespierre a été, pour la seconde fois et à l'unanimité, réélu président de la Convention. Malgré cette unanimité , il paraît que les comités sont désunis comme ils l'étaient avant la mort de Danton. Billaud-Varennes, Collot, Vadier, Amar, Voulland , sont révoltés de l'ascendant que Robespierre a pris dans la Convention , et ils l'accusent tout bas d'être réellement ce que Cécile Renault a prétendu voir en sa personne. Barrère, qui flotte entre les deux partis, prêt à se ranger du côté du plus fort, dans son rapport sur les attentats du gouvernement anglais, a donné quelque consistance à ces rumeurs, en prétendant que l'étranger ne parle de nous et de nos soldats qu'en disant : les soldats de Robespierre, le gouvernement de Robespierre. Celui-ci est très-indigné de ce qu'il appelle une perfidie ; il l'a déclaré à quelques-uns de ses familiers. Ceux qui veulent espérer, alors môme qu'il n'y a plus d'es-

poir, affirment qu'il va profiter de cette manœuvre hostile pour rompre avec les terroristes et s'emparer du rôle qu'il n'a pas voulu laisser prendre à Danton ; ils disent que, dans le discours qu'en qualité de président de la Convention il adressera au peuple le jour de la fête de l'Être-Suprêine, il laissera enfin tomber le mot clémence. Ce mot serait un arrêt dans sa bouche. Aujourd'hui tout vient de lui et tout va à lui : les soixante-treize députés incarcérés à la suite du 31 mai vivent par sa grâce ; sa modération envers eux, en lui conciliant ce qu'on appelle la plaine à la Convention, lui assure une majorité compacte. Par ses hommes, qu'il a mis partout, il est le maître à la commune, au tribunal révolutionnaire aussi bien qu'aux Jacobins ; avec Lebas , commandant l'école de Mars, décrétée le 11 de ce mois; avec Henriot, il a toute la force armée sous sa main ; nul doute qu'il ne puisse imposer sa volonté nonseulement aux comités, mais à la France. Le voudra-t-il ?

18 prairial. Les jours se suivent et se ressemblent. Encore vingt et un condamnés aujour-

d'hui. 11 y en a qui prétendent qu'on se familiarise avec le sang ; lorsque ce sang est celui de nos semblables , cela n'est pas vrai. Je ne parle pas de moi, mais de mes aides, que j'observe depuis qu'on nous fait guillotiner de pleines charrettes d'hommes et de femmes. Deux sont avec moi depuis douze ans , quatre sont d'anciens bouchers, il en est au moins deux autres qui ne valent pas la corde qui servirait à les pendre, et de tous ceux-là il n'en est pas un seul dont le visage, lorsque la besogne est finie , ressemble au visage qu'il avait avant qu'elle ne commençât. Le public n'y voit rien; moi, je m'aperçois que leur cœur vacille et quelquefois leurs jambes. Quand tout est terminé, lorsque sur l'échafaud ils ne voient plus que des cadavres, ils se regardent les uns les autres comme étonnés, comme inquiets. Ils ne se rendent certainement pas compte de ce qu'ils éprouvent, mais les plus bavards sont devenus muets ; ce n'est que lorsqu'ils ont bu leur eau-de-vie qu'ils recouvrent leur aplomb. Si telle est l'impression de nous autres, quelle doit être celle du peuple? Parmi

les guillotinés d'aujourd'hui était Zavalette, ci-devant vicomte et officier aux gardes, sur lequel on raconte une lugubre histoire. Il était détenu à la Bourbe avec sa femme. Un jour qu'il jouait au ballon dans la cour, un guichetier s'approche de la femme Lavalette et lui ordonne d'appeler son mari ; elle demande pourquoi ? Ce lâche imbécile lui répond : « Pour aller au tribunal et de là à la guillotine ! » Le coup a été si terrible que la pauvre femme est devenue folle. Avec Lavalette ont été exécutés: Joseph Aboulin, lieutenant au 18e dragons ; Joseph Tournier, ex-curé constitutionnel ; Théodore Delainy, Irlandais, et Patrick Roden, aussi Irlandais, déserteurs ; Pierre- Jean Soudry, laboureur; Auguste Callevaert, charpentier ; Jean Foiret , écrivain public ; Jérôme Mordock . valet de chambre de l'excomte de Martignac; Gabriel-Jules Cousin, secrétaire du procureur général au ci-devant Parlement de Rouen ; Etienne-Félix de Forceville, ex-noble; William Newton, colenel de cavalerie dans les armées de la République, convaincus de conspiration contre le peuple, de

provocation à l'avilissement de la représentation nationale, d'infidélité dans les fournitures; Casimir-François Mercier d'Aubeville, ex-noble et juge à Pithiviers ; Théodore Roussat, gardechasse; Joseph Rolland, terrassier; Jacques Vandier-Rendon, serrurier ; Dauphin de Chadevaud, ex-noble; Nicolas Vial, marchand à Charenton; Victorine Leclerc, veuve de Lebatty; fille Antoinette Jacquemot, lingère; Delphine-Elisabeth Marchais , femme de Nicolas Vial, convaincus de conspiration, d'intelligences avec les ennemis de l'Etat et de propos contre- révolutionnaires ; Emma -Marguerite Guillier, femme de Guillier, ex - noble ; Jacques-Antoine Méraud, curé constitutionnel de Meillerayo (Sarthe) ; Louis-Horace de Villeneuve-Trans, ex-marquis et colonel au régiment de Royal-Roussillon ; Joseph Daigne, domestique ; Pierre Mézeray, employé aux domaines nationaux ; Marie-Micheline Perrier, veuve de Fontenay, ex-noble , convaincus de manœuvres pour opérer une famine, de trames et de complots dans les maisons d'arrêt (1).

(1) Condamnés et exécutés le 19 prairial : Pierre Le-

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