LES SUITES DE TUERMIDOU
ne connaissait plus d'autre manière de punir ses ennemis et de se débarrasser de ses adversaires. On tua les sectaires, comme on avait tué leurs maîtres, et la Terreur finit par ceuxlà même qui en avaient été les partisans les plus fanatiques.
Pendant la journée du 10 les arrestations avaient continué.
Tous les individus que le décret de la Convention mettait hors la loi étaient successivement arrêtés et amenés dans les prisons. La loi barbare qui punissait de mort quiconque donnait asile à un proscrit n'avait point été rapportée; les Robespierristes qui l'avaient fait rendre virent toutes les portes se fermer devant eux et ne trouvèrent pas une main amie qui se tendit vers la leur; peu échappèrent.
Le 11, soixante-dix rebelles étaient réunis à la Conciergerie ; c'était le corps d'armée de la faction. Tous, à l'exception de Sijas, président des Jacobins, membre de la commission du mouvement des armées, et de Boulanger, ouvrier joaillier dont la révolution avait fait un général de brigade, appartenaient à la Com-
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mune. Quelques-uns avaient cumulé les fonctions municipales avec celles de juges ou de jurés au Tribunal révolutionnaire, comme Desboisseaux, Bernard, Lumière; d'autres avaient occupé divers postes dans l'administration , comme Legcndre, agent national des postes, Mercier, directeur de la fabrication des assignats, Souard, directeur des postes, etc., etc.; quatre avaient été administrateurs de police, c'étaient Saubert, Louvet, Bergot et Wiltchericb, à qui le rôle qu'il avait joué dans les conspirations des prisons avait donné mie triste célébrité. Ils furent conduits sur la place de la Révolution dans huit charrettes et exécutés à quatre heures et demie du soir. — L'exécution dura deux heures et dix minutes (1).
Le 13 on arrêtait Coffinhal.
L'ancien président du Tribunal révolutionnaire était un homme d'une énergie peu ordinaire. Après avoir, dans un accès d'indignation, jeté le lâche Henriot par une fenêtre, il était parvenu à s'évader de l'HOtcl-de- Ville.
(1) Vok aux notes les noms «les supplicié*.
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Sur le quai, il rencontra un ouvrier des ports <uii lui vendit ses habits; il traversa la Seine sur une planche et se réfugia dans l'ile des Cygnes, alors déserte. Mais, comme les hommes, le ciel poussait les Robespierristes à la tombe. Pendant deux jours et deux nuits l'eau ne cessa de tomber, et en plein mois d'août les nuits devinrent glaciales. Mourant de froid, l'Auvergnat Coffinhal n'eut pas moins a souffrir de la faim; il ne trouvait pour l'assouvir que d'infects débris que les flots avaient laissés sur les rives. Une seconde fois il passa le fleuve; il vint à minuit demander asile a. une femme qu'il avait aimée; celle-ci le reçut assez froidement pour l'inquiéter; il prit un prétexte et sortit. Dans la rue Franeois- Miron il fut reconnu par un homme qu'il croyait s'être attaché par les liens de la reconnaissance. Cet homme lui offrit l'hospitalité et l'emmena chez lui en lui prodiguant les assurances d'un dévouement sans bornes. Coffinhal se croyait sauvé, lorsque, sur les dix heures du matin, il entendit un cliquetis d'ar mes sur le palier de l'escalier; c'était In garde,
que son misérable hôte avait été chercher. Au moment où il entrait à la Conciergerie, deux charrettes en franchissaient les voûtes ; dans ces charrettes étaient douze condamnés dont le Tribunal avait la veille constaté l'identité et qui allaient a la mort. Ils reconnurent Coffinhal et lui crièrent : « Adieu. » Il leur Tépondit d'une voix railleuse : « A bientôt. »
Sa fermeté avait survécu a sa fortune.
Parmi les exécutés du 13 se trouvaient Pierre Scietty, peintre ornemaniste distingué : Nicolas, l'imprimeur du Tribunal, le portebâton de Robespierre, celui contre lequel Camille Desmoulins avait dirigé les traits les plus acérés de son immortel Cordeîicr; Lechenard, juré au Tribunal ; Lahure, commandant le bataillon de la section de Popincourt; Arthur • Leleu, Quegniard. etc., membres de la Commune (1).
La constatation de l'identité de ces condamnés fut le dernier acte du Tribunal révolutionnaire .
(1) Voir aux notos.
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Le 10 au matin, les membres de ce Tribunal avaient été féliciter la Convention ; Fouquier accompagnait la députation. La foi de celui-ci dans r efficacité de ce moyen de gouvernement était si profonde, que, chemin faisant, il disait à Soly, un des huissiers :
— Le peuple doit être content; la guillotine marche , elle marchera , et cela ira encore mieux.
Cependant, dans la séance du 1 1 , Élie Lacoste avait demandé l'épuration du Tribunal révolutionnaire et la création d'une commission provisoire qui put en exercer les fonctions. Sa proposition, appuyée par Thuriot et par Turreau, avait été mise aux voix. L'assemblée avait voté la suspension ; mais, vers la fin de la séance, sur les observations de Billaud- Varennes, elle était revenue sur son décret en décidant l'ajournement ; enfin, avant la clôture du débat, Barrère présentait une liste de membres proposés pour composer un nouveau Tribunal, ce qui déclarait implicitement la suspension de l'ancien. Le 14, la fraction modérée de la Convention portait de nou-
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veaux coups à la meurtrière organisation de la Terreur, en demandant que la loi du 22 prairial fût rapportée, et que les lois abrogées par elle fussent remises en vigueur. La proposition, appuyée par la Montagne elle-même, fut adoptée au milieu des plus vifs applaudissements. Fréron monta à la tribune :
« J'ai vu, dit-il, avec un ctonnement mêlé d'horreur, sur la liste des nouveaux membres présentés pour former le Tribunal révolutionnaire, des hommes que l'estime publique réprouve. Tout Paris vous demande le supplice justement mérité de Fouquier-Tinville. ( On applaudit.)
» Vous avez envoyé au Tribunal révolutionnaire l'infâme Dumas et les jurés qui, avec lui, partageaient les crimes du scélérat Robespierre. Je vais vous prouver que Fouquier- Tinville est aussi coupable qu'eux; car si lo président, les jurés étaient influencés par Robespierre, l'accusateur public l'était également, puisqu'il rédigeait les actes d'accusation dans les mêmes vues. Je demande que Fou-
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quier-Tinville aille cuver dans les enfers le sang qu'il a versé. Je demande contre lui le décret d'accusation.
» Plusieurs membres. — - Aux voix, le décret d'accusation.
n Turreau. — Je in'oppose au décret d'accusation. Ce serait faire trop d'honneur à ce scélérat. Je demande qu'il soit mis simplement en état d'arrestation , en jugement et traduit au Tribunal révolutionnaire (1). »
Cette proposition est décrétée et applaudie à plusieurs reprises.
Ce décret avait été rendu vers midi ; à quatre heures du soir Fouquier se constituait volontairement prisonnier à la Conciergerie, où il retrouvait son ancien collègue du Tribunal, Coffinhal.
La suspension du Tribunal révolutionnaire avait prolongé la vie de celui-ci de quelques jours; il fallut un décret de la Convention pour autoriser le Tribunal criminel à constater l'identité du condamné et à l'envoyer à la mort.
(1) Moniteur du 15 thermidor (séance du 14).
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Ce décret fut rendu le 17, et le 18 Coffinbal était conduit à. la guillotine. Il était seul dans une charrette. Naguère le bon peuple de Paris ne si* dérangeait pas pour si peu. On entendait dire sur la place :
— C'est le petit panier, allons-nous-en !
Mais la barbare légèreté de Coffinbal visà-vis des accusés, les sarcasmes par lesquels il insultait à leur malheur, lui avaient acquis une notoriété considérable , et puis il y avait cinq jours que la guillotine était en vacances, et ce chômage inusité dérangeait les habitudes de bien dos gens; aussi la foule fut-elle grande par les rues et se montra-t-elle très-bruyante, très-agressive. Coffinbal fut injurié, couvert de huées. Un jour qu'il prononçait l'arrêt d'un •malheureux maître d'armes, il avait jugé à. propos d'égayer la lugubre séance ; il lui avait dit de sa voix de basse-taille :
— Tu es prévôt, mon vieux; eh bien, paiemoi cette botte-là.
Pendant le trajet on lui appliqua plus de vingt fois cette funèbre plaisanterie. Des enfants, des hommes aussi passaient une canne.
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un parapluie à travers les barreaux de la voiture, et, menaçant la poitrine du condamné, ils lui criaient :
— La pareras-tu celle-là, Coffinhal.
D'autres, par une môme allusion, lui disnient :
— Coffinhal , tu serais bien étonné si on te disait que tu vas en paradis.
Kt tous, imitant l'accent de l'cx-prcsident, répétaient cette phrase par laquelle il avait interrompu la défense de tant de malheureux:
— Coffinhal, tu n'as pas la parole!
Il mourut avec courage.
Après son exécution, la guillotine fut démontée et rentrée pour n'être plus remise en place que le jour des exécutions.
La loi définitive sur l'organisation du Tribunal révolutionnaire fut adoptée dans la séance du 23 thermidor. Les partisans que le système do la Terreur conservait dans l'Assemblée s'épouvantèrent de la modération relative de cette loi. Par l'organe de Duhem, ils demandèrent qu'elle fût rapportée et que la discussion se reportât sur L'ancienne organisation du Tribunal,