SES ÉTATS DE SERVICE DANS L'ARTILLERIE 2T
beaucoup plus de peine à arranger que l'autre ; mais j'eus encore la satisfaction de m'en tirer à mon honneur. Le petit bossu, furieux d'avoir été ainsi maltraité , voulait absolument faire arrêter mes deux sapeurs et les livrer à toute la rigueur des lois. Je parvins enfin à lui faire comprendre qu'il n'avait aucun droit sur eux, parce qu'ils n'étaient justiciables que de l'autorité militaire; qu'il y aurait quelque inconvénient à ébruiter une aventure dans laquelle la malignité pourrait rire à ses dépens ; mais l'argument qui lui parut surtout sans réplique, ce fut que leur arrêté ne pouvait être obligatoire qu'après avoir été préalablement publié et affiché; qu'on n'était tenu d'obéir à une loi que lorsqu'elle avait été promulguée ; enfin, que mes deux sapeurs n'ayant pas eu connaissance de leur décision , avaient donc pu trèsinnocemment l'enfreindre, et que, quant aux sévices exercés sur leurs personnes , à eux, membres du comité, comme au moment où cela avait eu lieu ils n'étaient revêtus d'aucun insigne qui annonçât leurs fonctions, l'affaire se réduirait à la proportion d'une simple rixe
MANUSCRIT DE MON PÈRE
entre particuliers , pour laquelle ils seraient loin d'obtenir une satisfaction qui puisse compenser l'effet fâcheux de la publicité donnée à cette affaire.
» Ces représentations l'emportèrent enfin sur le ressentiment et l'irritation du bossu, qui se décida à dévorer son affront, mais s'empressa de communiquer son arrêté à la municipalité et de le faire publier de la manière accoutumée.
» Mon séjour à Coulommiers, qui dura environ six mois, ne fut marqué par aucun autre incident. Je reçus ensuite l'ordre de partir pour Rozay-en-Brie en qualité de commandant temporaire avec vingt-cinq hommes d'artillerie, et trente hommes d'infanterie commandés par un lieutenant sous mes ordres. Je ne restai là que trois semaines, jusqu'au moment où la compagnie du Contrat-Social vint me remplacer. Je retournai alors à Paris, où je devais J me trouver mêlé à un événement qui me ferait amèrement regretter le grade que j'avais été si heureux d'accepter. J'en dois le récit à mon fils, pour lui montrer qu'on ne peut jamais fuir sa destinée. »
Je donnerai à son heure le récit annoncé par mon père, et pour lequel il a tenu parole; mais auparavant je dois reprendre l'histoire de ces temps lamentables à partir de l'époque où s'est arrêté le journal de Charles-Henry Sanson.
La Saint- Barthélémy juridique était à son apogée
Cet effroyable moyen de salut appelé la Terreur avait reçu les perfectionnements dont il était susceptible. Son personnel de délateurs , pourvoyeurs, juges, jurés, accusateurs, exécuteurs, concourait à l'œuvre avec la régularité immuable de rouages de métal, et le tout marchait avec l'impassibilité de la machine.
Ceux qui lui avaient imprimé son mouvement subissaient à leur tour le vertige qu'ils avaient entendu communiquer à la France. Ki gardes ni courtisans n'empêchaient les nouveaux tyrans de communiquer directement avec le peuple. Les sentiments, les sensations de la multitude ne pouvaient leur échapper ; ils devaient, par conséquent, avoir appris que l'horreur ne tarderait pas davantage à succéder à la pitié. Leurs consciences n'ont sans doute pas été muettes ; peut-être leur parlaient-elles plus clairement que ne le faisaient les espions; mais le sang a son ivresse comme le vin, ivresse autrement horrible. Les hommes de 93 ne pouvaient échapper à ce délire qui pousse celui qui tue à frapper le corps dont son poignard a depuis longtemps fait un cadavre ;
uiïe secrète intuition leur disait que, le jour où ils avaient permis que tombassent les têtes de Danton et de Desmoulins, ils avaient laissé passer l'heure de retourner en arrière. Lancés sur la pente fatale, ils allaient, aveuglés, assourdis, devinant la chute, pressentant le gouffre, mais toujours dominés par une rage de destruction qui ne laissait de place qu'à un seul sentiment : l'épouvante.
Pour ces farouches conventionnels devant lesquels l'Europe avait déjà fléchi un genou, il était une menace bien autrement terrible
que le cri de leurs consciences, que l'indignation de l'opinion publique, cette menace c'était l'absence de Robespierre.
L'homme à l'habit bleu, l'hôte de la maison Duplay, ce personnage si redoutable sous des apparences si humbles, avait déserté les salons du Comité; il ne paraissait plus à la Convention, il ne se montrait de loin en loin qu'à ses fidèles jacobins. Il était si bien le maître, qu'il suffisait qu'il détournât sa face pour que ceux qu'évitaient ses regards tremblassent, pour qu'ils vissent apparaître dans leurs songes les
ombres de Danton, de Camille, de Fabre, d'Hébert, de Chaumette, de tant d'autres qui étaient morts parce que Robespierre avait voulu qu'ils mourussent.
Que voulait-il? Que demandait-il? Vers quel but entendait-il que l'on marchât? Devait-on lui offrir une fois encore la tête des soixantetreize Girondins qui avaient survécu au 31 octobre et que déjà il avait magnanimement refusées? Fallait- il que ceux qui avaient servi sa politique sur la Montagne, mais qui avaient aussi prétendu l'égaler dans son patriotisme et le dépasser dans ses rigueurs, allassent, victimes dociles et résignées, se précipiter volontairement sous les roues du char de ce Jaggernaut? Où prendrait-il le nouveau tribut de têtes qui lui était dù? Serait-ce à droite, seraitce à gauche dans la Convention?
Telle était l'énigme posée par l'abstention de Robespierre. On en cherchait le mot dans les séances qui réunissaient les membres de l'Assemblée ; chacun d'eux travaillait encore à l'élucider dans le demi-sommeil de toutes les nuits, sans qu'aucun soit parvenu à la résoudre.
Ce doute était elïrayant, plus difficile à supporter que ne l'eût été une proscription immédiate.
Les résolutions et la conduite des comités ont dû se ressentir du trouble que ce doute jetait dans les esprits; c'est à ce trouble, aussi bien qu'aux principes de l'ordre moral que j'indiquais plus haut, qu'il faut attribuer la recrudescence et la multiplicité des exécutions pendant les mois de messidor et de thermidor.
Loin d'avoir pénétré les mystères de la politique de Robespierre, ils croient trouver le salut dans cette loi de prairial , arme à deux • tranchants que les triumvirs n'ont placée entre leurs mains qu'avec l'espoir qu'ils s'y couperaient les doigts : ils en exagèrent les rigueurs. Peut-être quelques-uns, comme Amar, comme Vadier, dans l'affaire des Chemises rouges, supposent-ils que le sang versé rejaillira toujours sur les véritables auteurs du code du massacre; mais les autres, mais Billaud-Varennes, Voulland, Collot, etc., restent convaincus qu'ils n'ont pas de plus sûr auxiliaire que la mort, que la victoire appar -
tiendra à ceux qui, en plantant le plus avant possible le drapeau sanglant de la terreur, auront donne le plus de gages à la révolution, et ils s'acharnent à grossir les listes que leur expédie ce comité du Louvre chargé de choisir chaque jour l'hécatombe du lendemain.
De son côté, le parti de Robespierre, auquel celui-ci n'a sans doute pas communiqué sa pensée, ne peut consentir à se laisser dépasser. Les uns et les autres se livrent à un effroyable assaut de patriotiques exterminations, et ce sont les malheureux suspects qui en font les frais ; c'est avec les tètes de ces derniers que se marqueront les points de celui qui gagnera ou perdra la partie. A l'affaire de Bicêtre, organisée par le comité de sûreté générale, les Robespierristes ripostent par l'affaire du Luxembourg ; au chiffre de soixantequatorze, ils pourront opposer celui de cent cinquante- quatre ; à. des hommes flétris par des condamnations antérieures, de vénérables magistrats, des nobles, des prêtres, des grands seigneurs, de véritables aristocrates enfin.
Ce fut le doucereux Herman qui se chargea
LES CONSPIRATIONS DES PRISONS îll
de mener à bien la conspiration , de lui faire suer tout le sang qu'elle pouvait rendre. Un des administrateurs du Luxembourg, Wiltcherich, qui n'était pas à son coup d'essai, qui déjà avait fabriqué le grand complot de Dillon et de la femme Desmoulins, l'aida puissamment dans sa tâche; Wiltcherich s'adjoignit des collaborateurs subalternes : un capitaine Boyenval, quo l'armée révolutionnaire avait trouvé indigne d'elle; un Beausire, pamphlétaire qui n'était célèbre que de la triste célébrité de sa femme, la d'Oliva du procès du collier ; un guichetier nommé Verney ; un ancien aide-de-camp de Cartaux, nommé Amans, homme de sac et de corde. Réunis en concile, les quatre brigands font leur choix : ils se consultent, ils trient, ils épurent. Ce ne sont pas seulement les ci-devant noms et les ex-qualités qui désignent les coupables à la dénonciation vengeresse de ces honnêtes citoyens , ce sont des rancunes , des caprices ou j d'amoureuses fantaisies. Tel a conspiré parce qu'il avait refusé de laisser le rufian puiser dans sa tabatière, tel autre parce qu'il n'était pas généreux avec le guichetier, un troisième
2 si
parce qu'il était le mari d'une femme que le galant Boyenval daignait trouver agréable [1), tous parce qu'ils nourrissaient secrètement le désir par trop coupable de ne pas pourrir en prison et de ne pas mourir sur la guillotine.
C'est là de l'histoire, et, en l'écrivant, on croit rêver.
Lorsque le nombre des conspirateurs eut atteint le chiffre de cent cinquante-quatre, on s'arrêta : le total paraissait suffisant pour une première épreuve , et la bonne volonté de Boyenval et de ses amis fut réservée pour l'avenir. La liste ainsi dressée fut expédiée directement, et au nom du comité de salut public, du bureau de police générale que présidait Herman , à Fouquier-Tinville , sans avoir été soumise ni à la commission du Louvre, ni au comité de sûreté générale.
(1) Ce délateur infâme avait inscrit sur la liste homicide un nommé Gant, dont la femme était aussi enfermée au Luxembourg. Il déposa contre l'infortuné, et le soir il était aux pieds de la femme épouvantée ; deux jours après on le voyait avec une amoureuse insolence donner le bras à celle dont il venait d'envoyer le mari à la mort.
(Louis Blanc. Histoire de la Révolution, t. II, p. 110.)
A cette époque , le solide Fouqirier avait des défaillances, purement nerveuses il est vrai: quelques jours auparavant , il racontait à un membre du comité, qu'en venant aux Tuileries, il avait cru voir la Seine rouler des flots de sang ; et tandis qu'il parlait, son interlocuteur remarquait qu'il était plus pale qu'un spectre, et que ses cheveux étaient droits sur sa tête. Céda-t-il à un mouvement de démence? voulut-il faire à ses maîtres une malice renouvelée des fameux motivés du jugement des détenus de Bicêtre , lorsque , pour la conspiration du Luxembourg, il conçut la pensée déjuger d'un seul coup les cent cinquante-quatre et de faire construire à cet effet, dans la salle de la Liberté une immense estrade de gradins qui devait s'élever jusqu'au plafond? Le comité de salut public dans lequel, en l'absence de Robespierre, Couthon faisait dominer l'ascendant du triumvirat, appela Fouquier-Tinville et lui ordonna de renoncer à son estrade.
Les conspirateurs du Luxembourg furent partagés par Herman en trois catégories, qui durent être jugées en trois séances.
La première comparut le 19 messidor ; soil que Fouquier voulût racheter le grief qu'il venait de donner aux Robespierristes, soit que l'exemple d'Herman eût électrisé son zèle, jamais, môme devant le tribunal révolutionnaire, procédure n'avait été conduite avec un tel mépris de la plus vulgaire équité. C'est un accusé nommé Maurin, dont les prénoms diffèrent de ceux que vient de lire le greffier; il réclame; Fouquier lit l'acte d'accusation, le corrige et requiert que le Maurin, présent à l'audience, soit mis en jugement; c'est un porte-clefs nommé Lesenne, qu'il fait incarcérer pour faux témoignage parce qu'il a courageusement déclaré que la conspiration n'avait existé que dans l'imagination des dénonciateurs. Ces dénonciateurs furent appelés ; leurs témoignages se trouvèrent d'autant plus précis, qu'étant faux, ils avaient été concertés à l'avance. Cinquante-neuf accusés étaient sur les bancs, cinquante-neuf furent envoyés à la guillotine, et parmi eux un vieillard de quatre-vingts ans, M. de Salignac-Fvnélon , Papillon de La Ferté , Diqnleix de Baqucncour , ex -intendant de Bourgogne;
Randon de Latour, ex-administrateur du Trésor public; Pottier de Geswes, ex-duc et pair; le prince à!IIenin d'Alsace, Nicolaï , premier président de la chambre des comptes, etc., partagèrent son sort. (Voir aux notes les exécutions du 19 messidor.)
La seconde fournée fut expédiée le 21 messidor. Celle-là se composait de cinquante accusés. La séance eut ceci de remarquable que deux des prévenus furent acquittés; l'un d'eux, il est vrai, était un enfant de quatorze ans. Parmi les condamnés se trouvait la famille do Malessy, composée du père, de la mère et de la fille. Cette fille, la marqiûse de Bois-Bt 'venger, dont le mari avait émigré en 1791, avait divorcé pour conserver les biens qui lui appartenaient ; cette concession à la législation de l'époque ne la préserva pas de la proscription ; arrêtée comme suspecte, elle avait été réunie à sa famille dans la prison du Luxembourg. Ils furent tous compris dans les dénonciations de Boyenval ; mais, par suite de la négligence de l'huissier, madame de Bois-Bérenger ne reçut point son acte d'accusation ; loin de so
réjouir de cette espérance de vivre encore, elle se désespérait de ne point partager le sort de ceux qu'elle aimait . Lorsque le papier fatal lui fut remis elle se jeta dans les bras de sa mère en s'écriant: « Remerciez Dieu, ma mère, nous allons mourir ensemble. » Ce courageux enthousiasme ne l'abandonna pas sur l'échafaud. (Voir aux notes).
La troisième catégorie des conspirateurs du Luxembourg fut jugée le lendemain 22 messidor. Dans celle-là avait été compris Leclerc dcBvjJon, fils du célèbre naturaliste; lorsqu'il monta sur Féchafaud, il s'arrêta sur la plateforme, et s'adressant au peuple il s'écria avec l'accent du reproche : « Je suis le fils de Buffon. » Un autre, Caradeuc de la Chalotais, était dans un état de démence reconnu. « Mais, comme dit Dumas, on sait à quoi s'en tenir sur la moralité d'un ex-procureur du Parlement de Rennes, » et l'insanité de son esprit ne pouvait prévaloir sur ses fonctions passées.
A dater du 15 messidor, le chiffre des victimes quotidiennes ne descend jamais au-dessous de trente, quelquefois il atteint celui de soixante.
Tous les noms illustres de l'ancienne monarchie viennent s'ajouter au martyrologe ; mais on ne remarque pas sans surprise, et ceci caractérise le furieux délire qui présidait à ces égorgements, que les noms do plébéiens obscurs, de misérables journaliers, de soldats, de laboureurs sont presque constamment en majorité sur la liste funèbre. Ces pauvres gens donnèrent-ils de légitimes prétextes à ces rigueurs de la révolution envers ceux qu'elle avait entendu émanciper? je ne le pense pas. Si l'élément des prolétaires et des indigents a atteint ces considérables proportions dans la nécrologie de la Terreur, cela me paraît indiquer que les vengeances, les haines personnelles servies par la délation, devaient alimenter l'échafaud autant que la frénésie du patriotisme; la Révolution donnait le pouvoir aux classes inférieures de la société ; mais, en bas comme en haut, ce pouvoir était exploité par les mômes passions. La délation était un moyen sûr et commode de se débarrasser d'un rival, d'un concurrent, quelquefois d'un ami; entre le soupçon et la guillotine il n'y avait qu'une
parole de Fouquier-Tinville. Plus d'un des nouveaux puissants ne résista certainement pas à la tentation de satisfaire sans danger ses inimitiés et son envie, et ce fut ainsi qu'à cette époque néfaste on ne pouvait plus même compter sur l'obscurité de sa vie, sur l'humilité de sa condition pour se soustraire à la hache. Je donnerai à la fin du volume le tableau des professions des exécutés pendant la période dite révolutionnaire.
L'expédient à l'aide duquel on avait purgé (1) la prison du Luxembourg avait assez bien réussi pour qu'on n'hésitât plus à l'appliquer aux autres maisons de détention qui regorgeaient ; le chiffre de huit mille détenus était dépassé. Ce fut encore le bureau d'Herman qui reçut ou plutôt qui provoqua les dénonciations, et deux autres représentations de la comédie, ou plutôt de la tragédie du Luxembourg amenèrent sur les bancs du tribunal cinquante et un prisonniers des Carmes et soixante-dix-sept de la maison Saint-Lazare.
(V Le mot figure dans le rapport adressé par Herraan nu comité de salut public, le 3 messidor.
Les premiers furent jugés le 5 thermidor ; quarante-six furent condamnés à mort. On remarquait parmi eux: Boucher d'Argis, ex-lieutenant particulier du Châtelet; d Autichamjp , frère du général vendéen et chanoine de Notre- Dame; de Gouy d'Arcy, ex-constituant; le général Beauharnais; le comte de Soyecourt; M. de Rolian-Montbazon ; Gilles de Santerre, banquier, et Chamfcenel: , le spirituel et courageux collaborateur des Actes des Apôtres. Le brasseur Santerre , celui-là que la population parisienne appelait le Général Mousseux en raison de son ancienne industrie, était détenu aux Carmes. Tout ce qui portait un sabre était odieux à Herman ; il fut question de comprendre Santerre dans la fournée. Mais, pour aller à la guillotine, il fallait traverser le faubourg Saint- Antoine, dans lequel la popularité de l'ex-commandant de la garde nationale avait survécu à sa réputation de bon patriote. On n'osa. Le déplacement de l'échafaud préserva Santerre de la mort. Les détenus des Carmes furent accusés d'avoir formé le projet de s'évader ; de misérâbles commérages complétaient la série
des griefs que le ministère public qualifiait de grande conspiration! Champcenetz conserva jusqu'à la dernière heure sa verve railleuse. Il dit à Coffinlial, qui venait de lire la sentence : « Monsieur, je suis dans l'habitude de me faire remplacer pour ma garde ; ne puis-je en faire autant aujourd'hui. » Sur l'échafaud, au moment où l'aide le liait sur la bascule, par une terrible allusion au sang qui allait être répandu : « Dépêchez -vous, s'écria-t-il, vous aurez pourboire. »
Le lendemain, 6 thermidor, les détenus de Saint-Lazare comparaissaient à leur tour. Un mouleur en plâtre nommé Manini, et Coquery, serrurier, furent les agents provocateurs de ce dernier complot. Ceux-ci n'étaient pas de la force de Boyenval et de Beausire. Ils affirmaient que des sommes énormes leur avaient été offertes pour qu'ils consentissent à scier les barreaux d'une fenêtre du premier étage; et la fable était absurde au premier chef, car cette fenêtre était la seule qui fût garnie de tels barreaux, et la prédilection des détenus pour cette voie de fuite eût été au moins maladroite.
Elle était située, il est vrai, vis-à-vis d'une terrasse de laquelle on pouvait aisément descendre dans la campagne, mais un vide de vingt-cinq pieds l'en séparait, et en outre une sentinelle stationnait jour et nuit précisément au-dessous de la fenêtre grillée. Ils pallièrent les vices de construction de leur fable en certifiant que ce n'était pas uniquement dans le but de reconquérir leur liberté que les souris voulaient ronger les parois de la ratière, mais qu'elles aspiraient à faire un grand carnage de tous les chats, à massacrer les Comités, la Convention, la garde nationale, et peut-être tous les Français. Cette allégation les dispensait nécessairement de toute vraisemblance. Par une autre maladresse, ils avaient désigné comme chefs du complot des détenus sans importance, ce qui ne devait guère justifier le tribunal du reproche de ménager les grands coupables et de s'acharner sur d'obscurs suspects, reproche qui venait de lui être adressé à la Convention. Herman y remédia en adjoignant aux inventeurs de la conspiration deux moutons que l'administration entretenait à Saint-Lazare ; ce fut de la
sorte que l'on obtint une liste présentable. Les deux de Vergennes, père et fils, l'ancienne abbesse de Montmartre , Marie-Louise de Laval- Montmorency , le duc de Beauvilliers et sa femme; Joly de Fleury, ex-avocat-général au Parlement de Paris; la princesse de Monaco, le baron de Bléset , Albert de Beruïïe, premier président du Parlement de Grenoble, y figuraient. Ce fut à cette séance que Fouquier-Tin ville fit un affreux jeu de mots resté tristement célèbre. Madame de Laval- Montmorency était sourde. Coffinhal qui présidait, l'ayant interrogée elle garda le silence, et comme Fouquier lui adressait la parole à son tour, un des accusés lui fit observer que la prévenue n'entendait pas. « C'est bon, c'est bon, murmura Fouquier; nous mettrons sur la sentence qu'elle a conspiré sourdement. » Cinq des femmes condamnées se déclarèrent enceintes. Les officiers de santé du tribunal déclarèrent que pour trois d'entre elles: la baronne d'Hinisdal, la femme Meursin et madame de Joly de Fleury, il n'y avait pas d'apparence de grossesse. Madame de
Monaco rétracta noblement son affirmation dans une lettre adressée à Fouquier ; elle fut guillotinée le 8 thermidor. La duchesse de Beauvilliers fut la seule qui échappa à la mort (1).
Le 7 thermidor, c'est encore le complot de la prison de Saint-Lazare qui fournit le principal contingent de l'échafaud. Ce ne sont plus seulement des grands seigneurs qui sont assis sur les bancs des prévenus : l'aristocratie du talent y est représentée par André Chénier et par Roucher. Le premier n'avait que trente et un
(1) Voici la lettre de la princesse de Monaco, envoyée le (5 thermidor au soir :
« Je vous préviens, citoyen, que je ne suis pas grosse. Je voulais vous le dire; n'espérant plus que vous veniez, jo vous le mande. Je n'ai point sali ma bouche de ce mensonge dans la crainte de la mort ni pour l'éviter, mais pour me donner un jour de plus, afin de couper moi-même mes cheveux et de ne pas les donner coupés de la main du bourreau. C'est le seul legs que je puisse laisser à mes enfants, au moins faut-il qu'il soit pur.
» Choisbul-Stainville, Joseph Grimaldi Monaco,
»Prince»se étrangère et mourant de l'injustice des juges français. »
( Campardon. Histoire du Tribunal révolutionnaire, t. II.)
an ! Ce ne fut pas sur l'échafaud, ce fut en montant au tribunal qu'André Chénier s'écria en se frappant le front : « Et pourtant j'avais quelque chose là ! » Il avait fait ses adieux ù, la vie bien avant que sa sentence ait été prononcée. Il connaissait trop bien ceux qu'il avait appelés des bourreaux barbouilleurs de lots pour les croire susceptibles de magnanimité, et espérer qu'ils pardonneraient au poëte dont les vers les clouaient à jamais au pilori. Avec Chénier et Roucher, le baron de Trenck vint terminer sur l'échafaud les soixante et dix années de son aventureuse et romanesque existence. Une célébrité d'un autre genre , le conseiller Goezman, le héros grotesque des Mémoires-pamphlets de Beaumarchais, était compris dans cette fournée. Parmi les vingt- quatre condamnés, on remarque encore les marquis de Montalembert et de Roquelaure, le duc de Créqui, le comte de BourdeiUes, un ex-frère de la doctrine nommé Raoul. (Voir aux notes.)
La séance du 8 épuise la liste des conspirateurs de la prison de Saint-Lazare : le marquis-
d'lfsso?i, âgé de soixante -quatorze ans ; le comte de Beausset, Desjossé, ex-constituant; Nicaut, ex-conseiller au Parlement de Dijon; Boucher, secrétaire de Bailly; madame de Cambon, ferc-no d'un ex-président du Parlement de Toulouse; les deux frères Trudai.ic, etc., etc., et dix-sept accusés furent condamnés. Ce fut dans cette séance que se produisit un incident qui depuis a eu un grand retentissement , celui de Avet de Loizerolles père, qui, a-ton assuré, fut condamné à la place de son fils, comme le jeune de Saint- Pern avait été condamné à la place de son père. Tous deux étaient détenus à Saint -Lazare , mais le nom du fils seul figurait sur la liste de proscription. L'huissier du tribunal se présenta pour chercher les prévenus : a On appelle Loizerolles , dit Réal dans sa déposition au procès de Fouquier-Tinville; c'était Loizerolles fils que la mort demandait. Loizerolles père n'hésite point à se présenter; il compare ses soixante et un ans aux vingt-deux de son fils ; il lui donne une seconde fois la vie. Il descend ; il est conduit à la Conciergerie.
» A la lecture de l'acte d'acusation, cette méprise volontaire est reconnue. Le père se nommait Jean-Simon, le fils François-Simon ; Coffinhal, qui présidait, substitue le nom de Jean à celui de François, efface le mot fils, le remplace par celui de père , et des chiffres de 22 qui désigne l'âge du prévenu il fait les chiffres de 61 ; Loizerolles père se garde d'élever la moindre réclamation , et il est envoyé à la mort. »
Fouquier-Tinville a , il est vrai , contredit cette assertion. Voici comment il expliqua ce qu'il qualifie de prétendue erreur : « On m'impute d'avoir fait mettre en jugement et envoyé au supplice, le 8 thermidor, Jean-Simon Loizerolles père , tandis que c'était François-Simon Loizerolles fils qui était accusé ; cette assertion est aussi controuvée que les précédentes : c'est Loizerolles père qui a été dénoncé comme ayant trempé dans la conspiration de Lazare ; ce fait est prouvé par la dénonciation. Mais comme depuis l'odieuse loi du 22 prairial, il n'y avait plus d'interrogatoire secret pour se procurer les prénoms et qualités des prévenus
traduits au tribunal, il fallait envoyer dans les différentes maisons d'arrêt où ils étaient, et celui qui a été à Lazare pour prendre les prénoms , l'âge et les qualités de Loizerolles père n'a pas eu l'attention de demander s'il y avait plusieurs Loizerolles à Lazare , il a pris les prénoms, âge et qualités du fils, qui s'est présenté au lieu du père, quoique sa note porte bien Loizerolles père. Ces prénoms , âge et qualités ont été remplis par le secrétaire du parquet tels qu'ils ont été rapportés. Voilà l'erreur qui n'aurait pu avoir lieu dans tout autre cas que celui d'une conspiration de prisons qui embrassait plusieurs individus ; mais il n'y a pas eu d'erreur quant aux individus. L'huissier était chargé d'extraire Loizerolles père; aussi l'a-t-il écroué le 7 à la Conciergerie en lui notifiant l'acte d'accusation. C'est Loizerolles père qui a été dénoncé, aussi est-ce Loizerolles père qui a été mis en jugement et jugé et condamné. L'identité de sa personne a été reconnue dans l'audience; on s'est aperçu que l'âge, les prénoms, les qualités énoncés dans l'acte d'accusation n'étaient pas les siens ; on a inscrit son âge,
m LES CONSPIRATIONS DES PRISONS
ses prénoms et qualités. Mais par l'insouciance coupable du président Cofûnhal, qui tenait l'audience, et la négligence réprékensible du commis greffier, il paraît qu'il y a eu des surcharges sur la minute du jugement et sur les questions , et que le renvoi n'a pas été paraphé. Cette omission et ce délit, s'ils existent véritablement, sont un fait personnel au président Coffînhal et au commis greffier chargé de l'audience, et non au substitut de l'accusateur public , qui , non plus que ces derniers , ne signe jamais les minutes des jugements, et n'en peut être responsable à aucun titre.
» Il résulte de ces éclaircissements précis et positifs, qu'il n'y a jamais eu aucun dévouement de la part de Loizerolles père pour son fils, qui n'a jamais été dénoncé, à ma connaissance, et qu'il n'y a eu aucune erreur ni subs- titution du père Loizerolles pour le fils. »
M. Gimpardon, auquel j'emprunte ce document et dont les savantes recherches ont complètement élucidé cette ténébreuse affaire, conclut à la vérité des explications de Fouquier et à l'exactitude de ses assertions. Il s'appuie non-
seulement sur la défense dont je viens de citer un extrait, mais sur les notes autographes des dénonciateurs, notes qu'il a découvertes aux archives et dans lesquelles c'est effectivement Loizerolles père qui figure. Il faut donc effacer cette iniquité de toutes celles qui restent à la charge du tribunal de la Terreur.
D'autres condamnés par la seconde section du tribunal, réunis aux vingt-deux de la conspiration de Saint-Lazare, portent le nombre total des exécutés du 8 thermidor à cinquantetrois. On voit figurer sur la liste de mort : la veuve du maréchal d'Ànnentières ; la princesse de Chimay; le duc de Clermont- Tonnerre; le marquis de Criissol d'Amboise; la comtesse d'Ossun, née de Grammont ; l'évêque d'Agde, de Saint-Simon; le comte de Thiars; la comtesse de Narbonne-Pelet ; et enfin la princesse de Monaco, qui avait la veille réclamé si héroïquement son droit de mourir.
; Le 9 thermidor, les deux sections entrèrent j en séance ; vingt-cinq accusés étaient sur les bancs de la première, vingt-deux devant les jurés de la seconde. Dans l'une comme dans
l'autre l'affluence était moins nombreuse que d'ordinaire. L'instinct du peuple lui avait dit qu'aux Tuileries un drame allait se jouer autrement poignant que celui-là ; il se pressait sur la place de Grève, où la Commune était en séance, et dans le jardin national, dans les rues voisines de la salle delà Convention. Les juges, les jurés étaient sombres et inquiets; de temps en temps on leur faisait passer des papiers qu'ils se communiquaient, et ils devenaient plus soucieux. Malgré l'inattention générale, les débats marchaient sans encombre. Les jurés entrèrent dans la salle de leurs délibérations. Ceux de la première section venaient d'en sortir ; Devèze, leur organe, avait lu le verdict qui déclarait que tous les accusés, à l'exception de Louis-Joseph Aviat-Turot, cultivateur, étaient coupables. Le président préparait l'arrêt de mort, lorsque la porte de la chambre du conseil s'ouvrit ; un agent de la Convention s'avança, suivi de gendarmes, et lut à Dumas un décret qui le mettait lui-même en arrestation.
En même temps, les condamnés entendaient circuler dans le public de vagues ru-
meurs ; on disait que Robespierre, Saint-Just et CouOion étaient arrêtés, et, malgré leur trouble, ils remarquaient que juges et jurés étaient pales, comme si, eux aussi, ils eussent entendu la sentence qui les retranchait de ce monde. Une lueur d'espoir traversa leurs an-
Seul, entre tous ceux qui étaient là,Fouquier demeurait impassible ; que lui importait le maître, pourvu que la moisson quotidienne fût large et copieuse? Il fit un signe ; les trois juges dominèrent leur trouble et prononcèrent , les gendarmes emmenèrent les condamnés. Dans les noirs corridors qui descendaient à la Conciergerie, ils rejoignirent une niasse compacte et confuse de laquelle on entendait venir des sanglots étouffés. C'étaient les vingt-deux de la seconde section, condamnés à un près, comme les vingt-cinq de la première. La cohue se confondit et continua sa descente. Ils se racontaient bas ce qu'ils avaient appris, et ils attendaient, palpitants, que leurs compagnons prononçassent le peut-être auquel leurs vies étaient suspendues.
Une porte s'ouvrit devant eux, on les poussa dans une salle où ils aperçurent quelques hommes qui semblaient les attendre : la salle, c'était l'avant-greffe ; les hommes, c'étaient l'exécuteur et ses aides.
J ai dit, dans le chapitre précédent, que le doute dans lequel on était sur les véritables intentions de Robespierre devenait, pour les membres de la Convention, plus effrayant que ne l'eût été une proscription immédiate.
L'habile dissimulation du triumvir allait tourner contre lui.
Il avait eu d'abord pour adversaires les amis de Danton et de Camille, quelques députés de la plaine, auxquels sa clémence envers les soixante -treize n'avait pas fait oublier le 31 mai, et les représentants qu'il avait directement attaqués, en raison de leur conduite dans leurs missions. Ses prétentions à l'incorruptibilité, ses formes dogmatiques et absolues; l'autorité qu'il avait conquise, les qualités très -sérieuses d'homme d'Etat, qui le désignaient au premier rôle, aussi bien que son ambition et ses dédains pour les préjugés de la justice et de l'humanité, lui avaient donné beaucoup d'envieux; lorsque chacun put se croire menacé, lorsque beaucoup eurent le droit de supposer que la liberté était en danger aussi bien que leurs têtes, les uns et les autres se trouvèrent réunis dans une inimitié implacable.
Pendant sa retraite, ils gagnèrent en audace et en nombre. Soufflé par Barrère, Vadier lui avait porté ce cruel coup de Jarnac de la Mère de Dieu. Robespierre était venu au Comité exhaler ses plaintes ; il s'était emparé des
LE 9 HT LB 10 THRRMIDOtt 3CR
pièces et les avait emportées, et un des membres répondait à Fouquier, qui réclamait ces papiers pour commencer la procédure: — Nous ne pouvons faire le procès; il nê veut pas.
Mais ce mot royal, mais ces façons airf ocratiques n'en démontraient que plus clairement l'imminence du péril; ils témoignaient que ce n'était pas seulement ceux qui l'avaient attaqué, en plusieurs circonstances, qui étaient menacés, mais les membres des comités incriminés par son absence; tous ceux qui, directement ou indirec terne nt, avaient concouru aux machines de guerre dirigées contre lui. Les premiers: Fouché, de Nantes, les deux Boufdon, Javogues, Gufïroy-, Panis, Fréron, Tallicn, Legendre, l'avaient déjà compris; ils agirent vigoureusement auprès de leurs collègues ; ils leur démontrèrent qu'ils auraient beau abandonner les plus compromis, cet abandon ne les sauverait pas.
Tallien était le plus acharné ; il avait deu* vies à défendre : la sienne et celle d'une femme qu'il aimait : madame de Fontenay , fille du
LE 9 ET LE iO THKUMIDOU
banquier Cabarrus, arrêt éa sur Tordre direct de Robespierre, et qui, du fond de sa prison, écrivait à Tallien : « Je mourrai avec la honte d'avoir aimé un lâche tel que vous ! »
Bientôt la Montagne presque entière fut unie dans une pensée commune, que la chute des triumvirs, car, lorsqu'on parlait de Robespierre, Saint-Just et Couthon étaient toujours sous-entendus, devenait nécessaire au salut de tous. Cependant, appuyé sur la Plaine, réunie aux quelques montagnards isolés qui lui demeuraient fidèles, Robespierre dominait encore l'Assemblée par le nombre; c'était donc le concours de ces députés qu il s'agissait de s'assurer. A ceux avec lesquels voteraient les représentants qu'on avait lié! ris de l'épithète de Crapauds du Marais, appartiendrait la victoire ; ceux qu'ils abandonneraient auraient la guillotine.
Docile troupeau, la Plaine se contentait de gémir le plus bas possibledes horreurs auxquelles on la forçait de présider ; mais l'épouvante ne faisait pas moins d'elle le plus commode de& complices. Jamais sen indignation n'avait pris
les proportions de la protestation la plus humble ; ces muets terrifiés n'étaient point les moins empressés à donner leurs votes à Robespierre, ils étaient, à coup sûr, les plus enthousiastes à l'applaudir. Joug pour joug, terroristes pour terroristes, ils préféraient sans douto «elui dont l'impénétrabilité laissait une porte ouverte à l'espérance, aux Billaud-Varennes, aux Voulland, aux Amar, qui proclamaient la perpétuité de ce siècle de fer.
Fouché, Tallien, qui s'étaient chargés de gagner la Plaine, la prirent d'abord par son faible, la lâcheté. La virilité de la fraction modérée de la Convention avait été anéantie avec les Girondins ; ce ne furent ni les regrets, ni les remords, ni la honle, ni la colère qui triomphèrent de ses vagues sympathies, ce fut le plus plat de tous les sentiments humains, la peur. On lui fit lire des listes de mort sur lesquelles les noms de ses membres les plus influents étaient inscrits; on lui certifia que Robespierre méditait contre elle une seconde édition du 31 mai. Elle hésita long* temps à appuyer ceux qui allaient prendïfe
corps à corps les triumvirs ; mais il ne parait pas que celle pensée, que le premier résullat du triomphe serait de renverser l'échafaud, ait eu quelque influence sur ses résolutions. En songeant à la guillotine, dans la Plaine comme sur la Montagne, on se préoccupait surtout de ne pas être appelé à l'honneur d'y figurer.
Les comités portèrent les premiers coups; ils proposèrent ù. la loi de prairial une modification un peu vague, mais qui n'en établissait pas moin* l'origine Robespierriste de cette loi; ils supprimèrent le bureau de la police générale, sur lequel Hrrman avait la main; ils le réunirent a la police du comité de sûreté générale ; et ils éloignèrent de Paris une partie des canonnière attachés aux sections dont Henriot était le chef, et dont les opinions étaient prononcées dans le sens de Robespierre.
Celui-ci, de son côté, se préparait à la lutte; il avait rappelé Saint-Just de l'armée, et, confiant dans son ascendant oratoire sur la Convention, il préparait le discours qui devait démasquer ses ennemis et les foudroyer. Le
LE 9 ET L8 10 THERMIDOR 3tf>
5 thermidor, une tentative de concilialion qui se passa dans le sein des comités ne servit qu'à accuser plus profondément les discordes de ceux qui les composaient ; le G et le 7, les Jacobins s'agitèrent et s'élevèrent contre lestendances des ad /ors lire* de Roupie m, et le 8 eut lieu le premier choc enlre les deux partis.
Les manœuvres des adversaires de Robespierre étaient nécessairement secrètes : - Il fallait dissimuler avec le tyran empourpré c?e popularisme, » avait dit Barrère; les conférences de la coalition restaient mystérieuses, et cependant la multitude avait pressenti les événements; le sentiment de la lutte qui allait s'engager était dans l'air. Le 8 Ihermidor, une immense aflluence s'était portée ù. la Convention : elle en inondait les tribunes, elle débordait dans les corridors, elle couvrait toutes les avenues extérieures du palais. Pour le public de ce champ clos, c'était bien autre chose qu'un tournoi : c'était un de ces combats qui décident des destinées d'un grand peuple; un duel à mort, non-seulement pour les champions, mais pour les spectateurs.
On doit comprendre si l'anxiété était profonde.
Après les rapports sur les pétitions, Robespierre parut à la tribune et commença son discours. Œuvre laborieuse et à laquelle plusieurs semaines avaient été consacrées , ce discours n'en est pas moins fort obscur : il semble n'avoir été si longlemps médité que pour mieux réussir à envelopper la pensée de celui qui devait le prononcer. 11 contient un paragraphe sur chacune des fractions de l'Assemblée ; il flatte, il caresse leurs espérances tour à tour; il dit aux modérés : « Je ne connais que deux partis : celui des bons et celui des mauvais citoyens. Le patriotisme n'est point une affaire de parti, mais une affaire de cœur; il ne consiste pas dans une fougue passagère qui ne respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la morale; encore moins dans le dévouement aux intérêts d'une faction. Le cœur flétri par l'expérience de tant de trahisons, je crois à la nécessité d'appeler la probité et tous les sentiments généreux au secours de la République. Je sens que partout où l'on rencontre un homme de bien, en quelque
lieu qu'il soit assis, il faut lui tendre la main et le serrer sur son cœur. » Aussitôt , et craignant d'avoir alarmé les partisans des rigueur* révolutionnaires, il se retourne de leur côté, et il leur dit : « Laissez flotter un moment le* rênes de la révolution , vous verrez le despotisme s'en emparer, et les chefs des faction* renverser la représentation avilie. » Tout cela encadré de cette éternelle apologie de lui-mcm« que l'on retrouve dans tous les discours de Robespierre. Un peu plus loin , il repousse avec véhémence l'accusation d'aspirer à la dictature qui a été portée contre lui; mais, passant rapidement de la défense à l'attaque, il évoqua l'énernel fantôme de conspiration qui déjà l'a délivré de ses plus redoutables adversaires; et, sans désigner personne , après de vagues insinuations contre les représentants revenus do mission, contre les comités, après un coup de griffe à Cambon, il demande à la Convention d'écraser la faction et de punir les traîtres.
Dans la pensée de Robespierre , ce discoure devait sans doute servir d'exorde à un autre
311 LB 9 ET LE 10 THERMIDOtt
discours de S dnt-Just, auquel il laissait le soin de designer les têtes à abatlre.
t.ecointro, un des menacés, dans le but do pns^ionner la lutte, demanda l'impression du discours de Robespierre : c'était lui donner la sanction de l'Assemblée. Bourdon, de l'Oise, s'opposa à l'impression et réclama le renvoi aux. comités ce qui soumettait l'examen des attaques à, ceux qui avaient été attaqués. Lo débat s'engagea ; un discours de Couthon enleva lo vole de l'Assemblée, qui décida nonseulement l'impression, mais l'envoi à- toutes les communes de la République.
Cette mobilité épouvanta les représentants, dont l'existence pouvait dépendre d'un autre vote, qu'un autre discours pouvait arracher à la Convention ; ils se souvinrent du mot de Danton; ils comprirent qu'ils ne pouvaient se sauver que par l'audace, et, pour la première fois, Robespierre rencontra non-seulement des résistances, mais des accusations directes et précises. C'est Cumbon qui termine ain^i sa îéponse : « Il est temps de dire la vériiô tout entière : un seul homme paralysait la volonté
Lis V E l lits lu THERMIDOR 813
de la Convention nationale; cet homme est celui qui vient de faire le discours ; c'est Robespierre, aiusi jugez. » C'est Billaud- Varennes qui s'écrie : a II faut arracher le masque sur quelque visage qu'il se trouve, j'i.ime mieux que mon cadavre serve de trône à un ambitieux que de devenir, par mon silence, le complice de ses forfaits. » C'est Charger qui lui jette cette apostrophe : « Quand on se vante d'avoir le courage de la vertu, il faut avoir celui de la vérité. » C'est Thirion qui déclare ne pas comprendre comment Robespierre seul pourrait avoir raison contre tous ses collègues, qui affirme que les présomptions sont en faveur des Comités, et c'est la Convention tout entière qui applaudît et prononce le rapport du renvoi.
Les rumeurs, ou menaçantes ou railleuses, qui avaient couru sur les bancs de la Convention pendant cette première escarmouche pouvaient apparaître à Robespierre comme le prélude de la tempête du lendemain ; il parut ne l'avoir considéré que comme un de ces caprices passagers qui afûrinent la docilité d'uno as-
314 LE 9 ET LE lu UiEKMIDOll
semblée. « De retour dans sa demeure , dit M. Louis Blanc, il montra beaucoup de sérénité. Il parla tranquillement de la séance, de son résultat? et dit : « Je n'attends plus rien de » la Monlagne. Ils veulent se défaire de moi » comme d'un tyran , mais la masse de l'As- » semblée m'entendra. » Il alla ensuite se promener aux Champs-Elysées avec sa fiancée. Ils marchèrent quelque temps en silence, suivi* du fidèle Brount. Elconore était triste et rêveuse. Robespierre lui faisait remarquer que le soleil qui se couchait en ce moment à l'horizon était très -rouge: « C'est du beau temps pour » demain, dit-elle (1). »
Après cette promenade, il alla triompher aux Jacobins. Il y lut son discours, qu'accueillirent des acclamations elf renées. L'enthousiasme fit éclore les résolutions les plus menaçantes; la proposition de (L'Itérer h' Convention, comme on avait fait au 2 juin, fut émise. De son côté, la commune de Payan, de Coffinhal, plus Robespierriste que Robes-
(1) Uislot. e de la Révolution, l, X, p. 207.
pierre, devançait les résolutions du maître et précipilait le mouvement. Avec son autorisation , Henriot envoyait à un choix do gardes nationaux l'ordre de prendre les armes à sept heures du matin.
Deux membres des comités, Collot-d'Herbois et Billaud-Va rennes , avaient assisté à la séance des Jacobins ; ils en sortirent éperdus. De retour dans la salle des comités, ils y trouvèrent Saint-Just, qui, avec son impassible audace, s'était établi au milieu du camp ennemi pour mieux l'observer. Voici comment M. do Toulongeon raconte la scène qui se passa entre eux: « Pendant le temps qui avait précédé le retour de •Collot-dllerbois et de son collègue, Saint-Just était resté écrivant sur lu table où les autres membres du comité étaient, en séance. avec lui. Dans la vivacité de l'altercation qui s'établit entre eux et Saint-Just. celui-ci se hâta de retirer les écrits qu'il avait, commencés. Ce mouvement donna des soupçons. Ses collègues saisirent ses papiers, ils y trouvèrent leur dénonciation ; alors ils s'assurèrent de sa personne, fermèrent les portes ci
résolurent de le garder à vue en prolongeant la séance pendant toute la nuit. Lui-même s'engagea ii ne point faire usage de son écrit ; mais le matin, à. l'heure où la Convention s'assemblait, ii se déroba à la vigilance de ses gardiens. »
Le peu d'initiative et de décision dont les comités, avertis des menées de la Commune et d'Henriot venaient de faire preuve, redoubla la résolution des Montagnards. Ils voyaient clairement que ces comités leur viendraient peutêtre en aide s'ils attaquaient, mais qu'ils ne leur tendraient pas la main s'ils étaient altaqués par les triumvirs. Ils firent de nouvelles instances à la Plaine et la décidèrent enfin à les seconder. L'appel à. ces sentiments d'humanité l'avait trouvé incertaine : l'espoir de dominer à son tour dans Convention triompha de ses incertitudes.
La séance de la Convention commença à midi. Les comités délibéraient encore lorsqu'on vint les avertir, qu'infidèle à sa parole donnée, Saint-Just lisait son rapport à la Convention ; il en avait lu quelques lignes, que déjà Tallien l'avait interrompu.
Je laisserai parler le Moniteur autant qu'il sera possible, bien mieux que mon récit il donne l'idée de cette scène, une des plus palpitantes de l'histoire moderne.
«tallien. — Je demande la parole pour une motion d'ordre. L'orateur a commencé par dire qu'il n'était d'aucune faction. Je dis la même chose : je n'appartiens qu'à moi-même, qu'à la
liberté Hier, un membre du gouvernement
s'en est isolé , a prononcé un discours en son nom particulier; aujourd'hui, im autre fait la
même chose Je demande que le rideau soit
entièrement déchiré. » (On applaudit trèsvivement à trois reprises différentes.)
« bill AU D- v arenn es . — Je demande la parole pour une motion d'ordre. Hier, la société de* Jacobins était remplie d'hommes apostés, puisqu'aucun n'avait de carte. Hier on a développé dans cette société l'intention d égorger l'Assemblée nationale. Hier, j'y ai vu des hommes qui vomissaient ouvertement les infamies les plus atroces contre ceux qui n'ont jamais dévié de la révolution. — Je vois sur la Montagne un de ces hommes qui menaçaient les représen-
lants du peuple. Le voilà I ( De toutes parts : Arrêtez! arrêtez] L'individu est saisi et entraîné hors de la salle au milieu des plus vifs applaudissements.)
» Vous frémirez d'horreur quand vous saurez que la force armée est confiée à des mains parmeides ; quand vous saurez que le chef de la #arde nationale a été dénoncé au comité de salut public, par le tribunal révolutionnaire, comme complice d'Hébert et un conspirateur infâme.
» Quand Robespierre vous dit qu'il s'est éloigné du comité parce qu'il y était opprimé, il a soin de ne pas vous faire tout connaître. Il ne vous dit pas que c'est parce qu'ayant fait dans le comité sa volonté pendant six mois , il y a trouvé de la résistance au moment où, <eul, il a voulu faire rendre ce décret du 22 prairial, ce décret qui, dans les mains impures qu'il avait choisies, devait être si funeste aux patriotes
» On voudrait détruire , mutiler la Convention , et cette intention était si réelle, qu'on avait organisé un espionnage des roprésen-
tanfs du peuple qu'on voulait égorger. Il est infâme de parler de justice et de vertu quand on les brave , quand on ne s'exhale que lorsqu'on est arrêté ou contrarié.
» Robespierre s'élança à la tribune.
» Un grand nombre de voix: A bas! à bas le tyran !
» Je demandais tout à l'heure qu'on déchirât le voile; je viens d'apercevoir avec plaisir qu'il l'est entièrement, que les conspirateurs sont démasqués, qu'ils seront bientôt anéantis, que la liberté triomphera. ( Vifs applaudissements. ) [/ennemi de la représentation nationale va tomber sous ses coups. Je n'ai gardé le silence que parce que je savais d'un homme qui approchait du tyran de la France qu'il avait formé une liste de proscription. Je n'ai pas voulu récriminer ; mais je vis hier la séance des Jacobins; je vis se former l'armée du nouveau Cromwel, et je me suis armé d'un poignard pour lui percer le sein, si la Convention n'avait pas le courage rie le décréter d'arrestation. (Bruyants applaudissements.). . . . i % Accusons-le avec la loyauté du courage en
présence du peuple français J'appelle tous
les vieux amis de la liberté , tous les anciens Jacobins, tous les palriotes, qu'ils concourent avec nous à sauver la liberté. »
Tallien conclut à l'arrestation d'IIenriot et de son état-major, à la permanence de l'Assemblée. Ses deux propositions sont adoptées au milieu de* plus vifs applaudiss unants et des cris de : Vive la République ! Billaud-V'arennes réclame a son tour l'arrestation de Dumas, de Boulanger, de Dufraisse; elle est décrétée. Robesj.i' rre, qui voit que le courant de proscription vient à lui, insiste pour avoir la parole, mais en vain ; sa voix est étouffée par do nouveaux cris : A bas le dictateur 1 à bas le tyran!
Deux membres des comités, Barrere et Vadier, parlèrent longuement et mollement. Ils voulaient humilier Robespierre; mais, pas plus que dans la séance de la nuit, iis n'étaient décidés à l'abattre. Vainqueurs par l'aide de la droite, le pouvoir leur échappait bien plus sûrement encore que s'ils étaient vaincus.
Talîien comprit les mortelles conséquences • de cette tactique ; il s'écria :
— Je demande la parole pour ramener la discussion à son vrai point.
Robespierre. — Je saurai bien l'y ramener. (Murmures.)
tallien. — Citoyens, ce n'est pas en ce moment sur des faits particuliers que je dois porter l'attention de la Convention , c'est sur le discours prononcé hier dans cette enceinte et répété aux Jacobins que j'appelle toute votre attention. C'est là que je rencontre le tyran ; c'est là que je trouve toute la conspiration ; c'est dans ce discours qu'avec la vérité, la justice et la Convention, je veux trouver des armes pour le terrasser, cet homme dont la vertu, le patriotisme étaient tant vantés, mais qu'on avait vu , à l'époque mémorable du 10 août, ne paraître que trois jours après la révolution; cet homme qui, devant êlre dans le Comité de salut public le défenseur des opprimés, qui, devant être à son poste, l'a abandonné, depuis quatre décades, pour venir calomnier les Comités qui sauvaient la patrie.
m LU 9 ET LE 10 THKUMMW*
Assailli par cet adversaire qu'il sait implacable, Robespierre perd tout sang-froid; il interrompt Tallien par ses cris, par ses inslances pour obtenir la parole ; l'Assemblée lui répond par de violents murmures, et un membre de la Montagne, Louchct, dominant le tumulte, jette cette phrase, que nul encore n'avait osé prononcer :
— Je demande le décret d'arrestation contre Robespierre.
LOSEAU. — 11 est constant que Robespierre a été dominateur. Je demande par cela seul le décret d'accusation.
LOUCHET. — Ma motion est appuyée ; aux voix l'arrestation.
Robespierre jeune. — Je suis aussi coupable que mon frère, je partage ses vertus: je demande aussi le décret d'accusation contre moi.
Robespierre aîné. — Président de brigands, accorde-moi la parole, ou décrite que tu veux în'assassiner (1).
(1) Cette phrase manque dons la relation du Moniteur, niais elle est rapportée par la plupart des historiens.
LE 9 ET LE A THERMipOR Z&
Collot, qui préside, agite la sonnette; Charles Duval s'adresse a lui :
— Président, est-ce qu'un homme sera Ifmaître de la Convention?
Robespierre, pale, livide, veut interrompre Billaud-Varennes, qui a succédé à Tallien à la tribune; se, efforts pour dominer le tumulte sont impuissants; soit épuisement, soit émotion, il n'articule que des cris rauques, inintelligibles.
— Le sang de Danton t'étouffe!... lui crie Garnier de Saintes.
Un silence succède à cette terrible apostrophe ; Robespierre en profite :
— Vous êtes des lâches ! dit-il à la Montagne. Et se tournant vers la Plaine : — C'est à vous, hommes purs, c'est à la vertu que je m'adresse, non aux brigands
Thuriot, un autre Dantoniste, qui a succède iiColiot-d'Herboisau fauteuil, agite sa sonnette: il l'empêche de continuer, et de tous côtés on s'écrie :
— L'arrestation 1 1 'arrestation !
Elle est mise aux voix et votée à l'unanimité.
324 LB IBTLBW THERMIDOR
louciiet. — Nous avons entendu voter l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just et de Couthon.
lebas. — Je ne veux pas partager l'opprobre de ce décret : je demande aussi l'arrestation.
preron. — Citoyens collègues, la patrie, en ce jour, et la liberté vont sortir de leurs ruines.
Robespierre. — Oui, car les brigands triomphent.
Ce fut son dernier mot à la Convention.
Le sentiment de sa domination sur T Assemblée était chez lui si profond qu'il ne semblait pas pouvoir croire que ce qui venait de se passer fût la réalité. Malgré 1rs décrets qui venaient d'être rendus, malgré les injonctions de Thuriot, les deux Robespierre , Saint-Just, Couthon et Lebas restaient à leur banc ; les cris d'indignation de l'Assemblée les firent descendre à la barre, les huissiers les firent sortir de la salle, et des applaudissements fré netiques saluèrent leur départ.
J'ai raconlé comment une vague rumeur avait apporté quelque espérance aux quarante-
cinq malheureux que le tribunal condamnait au moment même où Robespierre et les siens étaient décrétés d'accusation; j'ai dit les angoisses de ces pauvres gens, que la fatalité allait tuer à cette heure dans laquelle les préventions de tous saluaient l'heure de la résurrection.
Ces angoisses, mon grand-père et mon père les partageaient. Le bruit de l'arrestation do Robespierre avait été répandu prématurément dans la matinée ; démenti, il avait repris consistance vers quatre heures de l'après-midi, et à cinq heures, au moment où les condamnés étaient amenés dans l'avant-greUe, un aide venait avertir que le faubourg Saint- Antoine était en fermentation, et en môme temps un aide-dc-camp de Henriot se présentait à la Conciergerie, et, en vertu d'un ordre de son général, il emmenait la plus grande partie des gendarmes destinés à escorter les charrettes et les conduisait à l'Hôtel-de-Ville.
Jusque-là Charles -Henry Sanson cherchait instinctivement à gagner du temps. Il supposait que la première pensée de la Conven-
tion serait pour les malheureux que la loi do prairial allait tuer après la juste chute de relui qui l'avait fait rendre, et il allenJait un contre-ordre. Ne le voyant pas venir, il ne laissa pas échapper le prétexte de retarder de vingt -quatre heures l'exécution. Il monta au Palais; Fouquier-Tinville venait de le quitter, mais on lui indiqua la maison où il était allé dîner. Mon grand-père y courut ; il rencontra l'accusateur public sur les quais et lui exposa la situation; exagérant relier vescence des faubourgs, il lui proposa de remettre au lendemain le supplice des condamnés. Fouquier, •nec un geste d'impatience, lui répondit; « Cela ne nous regarde pas. Le jugement est prononcé ; rien ne saurait arrêter le cours de la justice. » Et il poursuivit son chemin.
Charles-Henry Sanson revint la tête basse a la Conciergerie. Les funèbres apprêts de la toilette élaient terminés; les quarante-cinq étaient parés pour la mort. Ils attendaient, les uiis pleurant, les autres priant ou rêvant, tous dans une anxiété bien plus facile à comprendre qu'à, décrire, car l'emolion de leurs exécuteurs
ne leur avait pas plus échappé que le trouble do leurs juges.
Mon grand-père donna le signai du départ ; on sortant il dit à Lariviore: « Nous n'irons pas plus loin que la Hastille; le peuple est .si las de tout cela qu'il nous les prendra. Bien sûr je ne courrai point après eux, ni toi non plus. »
L'aiile-de-canip de Hcnriot avait laissé six gendarmes pour accompagner les chariots.
Dans la rue Saint- Antoine , le convoi fut croisé, non par Henriot, mais par une troupe d'officiers et d'hommes de la gendarmerie, qui couraient au galop et le sabre au poing. Chefs et soldats appelèrent leurs camarades, qui n'hésitèrent pas un instant à se joindre à eux.
Rien ne pouvait donc plus s'opposer au généreux mouvement qui, selon mon grand-père, devait porter la multitude à délivrer les prisonniers.
Sur le quai, dans la rue Saint- Antoine, on avait entendu quelques cris de : « Grâce ! Plug de guillotine ! » mais cela avait été tout. Sur la
3» LR 9 KT LE 10 THERMIDOîl
place de la Bastille, la foule était si compacte que les voilures, n'ayant pas d'escorte pour leur ouvrir un passage, n'avançaient que difficilement. Kn même temps, les cris devenaient plus nombreux, plus véhéments. Mon grand -pore, qui était dans la première charrette, se pencha vers un jeune homme nommé Coûter de Boulot, qui se trouvait auprès de lui et lui dit à demi- voix :
— Il me semble que nos rôles pourraient bien s'interveriirtout à l'heure, et que nous sommes menaces de changer de place.
L'intelligence du malheureux était tellement bouleversée par les affres de la mort qu'il ne sembla pas avoir compris.
— Oui, lui répéta Charles-Henry, si j'étais à votre place et vous à la mienne, je ne saÎ3 pas si je résisterais à une si belle occasion de devenir de guillotiné guillotincur.
Coûter de Boulot regarda mon grand-père avec des yeux lichêtés, éleinls; mais une femme avait parfaitement saisi l'intention qui avait dicté ces paroles, et aussitôt, s'adressant à la foule , elle s'ecria :
« Grâce, citoyens, nous ne sommes pas des ennemis du peuple; délivrez-nous, délivreznous ! »
A cette in vocal ion, les prières, les supplications éclatèrent dans toutes les charrettes; les uns parlaient d'une voix entrecoupe de sanglols; d'autres avec la communicative énergie qu'inspire un danger suprême. Celui-ci représentait sa jeunesse, celui-là montrait ses cheveux blancs; tous conjuraient le peuple de les rendre à des enfants qui allaient être orphelins, à la mère dont ils étaient l'appui, à la pairie, cette mère commune, qu'ils juraient do servir et de défendre; d'autres, Irouvant de l'éloquence dans leur accent, demandaient à la foule si elle permettrait qu'on les immolât au Moloch dont la Convention avait fait justice. L'attitude , non pas seulement des exécuteurs, mais des aides, n'indiqua pas un seul moment qu'ils eussent l'intention de résister à une facile violence ; au contraire, elle semblait la provoquer, l'appeler.
Le peuple n'avait qu'à vouloir , il ne voulut pas : de vains témoignages de compassion ,
LE » ET LE 10 THlSKMIDOtt
d'inutiles cris de grâce, répondirent seuls aux lamentables appels des malheureux. Il y eut un moment où , sous la pression des masses, les spectateurs les plus rapprochés enveloppaient si complètement les charrettes qu'il était impossible ou d'avancer ou de reculer. Presque ausshCt et subissant l'effet d'une incroyable panique, comme si les roues, les barreaux de ces voitures eussent été de fer rougi au feu, tous ceux dont les mains, dont les vêtements les touchaient, se ruèrent en arrière, le premier rang trouant, bousculant le second, tous s'écartant éperdus. Le vide se fit autour des équipages, qui n'eurent plus une raison, un prétexte pour suspendre leur marche jusqu'à l'échafaud.
Telle fut cette exécution du 9 thermidor, defiguréo par les historiens, poétisée par les artistes de la plume et du pinceau. C'est inexactement qu'il a été prétendu que les citoyens étaient intervenus pour arrêter les dernières charrettes, qu'IIenriot et son état-major avaient chargé pour les dégager, que leur sabre avait été nécessaire pour leur ouvrir le
chemin de lu guillotine. Le trnjet de lu Conciergerie à lu place du Trône s'effectua comme je viens de le raconter. Le récit est moins pittoresque que les narrations dont je parle; il laisse une plus triste impression, mais au moins il est vrai.
Sans doute le cœur du peuple était encore ouvert a. lu pitié : il n'avait pas attendu jusqu'au 9 thermidor pour le prouver, mais tous les jours entte pitié perdait sa vertu, qui est le courage qu'elle inspire. Le sanglant despotisme sous lequel la nation était courhée engendrait un peureux égoïsme qui peu à peu atrophiait les sentiments les plus nobles, les plus généreux. Cette déroute des vainqueurs de la Bastille devant la fantasmagorie d'un échafaud, cet incident perdu au milieu des dramatiques incidenls de cette journée mémorable, démontrent peut-être que la Terreur, si elle avait contribué à sauver la France, commençait aussi à, avilir les Français.
En rentrant chez eux à huit heures du soir, îuon grand-père et mon père trouvèrent un ordre de Fouquier qui les mandait au Palais-do-
Justice. Ils s'y rendirent, et il leur ordonna de rester, eux et leurs aides, en permanence pendant toute la nuit.
Le flidr de Fouquier-Tinville était sûr : il sentait une ample curée pour le lendemain ; que ses amis on ses ennemis en fissent les frais, c'est là ce dont se souciait le moins cet étrange personnage.
Il s'en fallait de beaucoup que celte question fût décidée à l'heure où l'accusateur du tribunal révolutionnaire apprêtait si complaisamment sa hache.
Les représentants arrêtés avaient été quelque temps renfermés dans un des cabinets du Comité de sûreté générale; de là on les avait conduits, Robespierre aîné au Luxembourg, Saint-Just aux Ecossais, Couthon à la Bourbe, Lebas à la maison do justice du département, et Robespierre jeune à la Force.
Au moment où ils sortaient des Tuileries, Ilenriot <*t ses aides-de-camp y entraient, lies et garrottés. Tous ivres ou à jjcu près, ils avaient essayé de soulever le peuple. Rencontrant Merlin de Thionville, ils l'avaient fait
arrêter ; mais au moment où il suivait la rue Snint-Honoré , deux représentants , Robin do l'Aude et Courtois, avaient ordonné, au nom do la Convention, aux gendarmes de l'escorte de saisir leur chef; ceux-ci, cédant à, la magique toute-puissance de ce nom, avaient obéi, et l'épée des Robespierristes était prisonnière.
De son cOté, la Commune ne reslait pas inaciive. Elle avait proclamé l'insurrection, fermé les barrières, envoyé des émissaires dans toutes les sections pour les réunir autour d'elle et les lancer sur la Convenlion. Le rappel était battu par ses ordres et le tocsin de l'Hôtel-de- Ville sonnait à toute volée. En môme temps les Jacobins, de leur côté, se mettaient en correspondance avec la Commune. Une partie de la garde nationale, les canonniers s'étaient déclarés en faveur de Robespierre et avaient déjà tourné leurs canons contre les Tuileries. Avec leur aide, Coffinhal, qui cherchait Robespierre, pénètre dans les bureaux du Comité, y trouve Henriot et le délivre. Celui-ci monte à cheval et reprend le commandement de l'armée de l'insurreclion ; mais, au lieu de marcher immédiatement sur
l'Assemblée, il court à l'Hôtel de- Ville afin de se concerter avec Robespierre, que ses partisans avaient enlevé, non pas du Luxembourg, où le concierge avait refusé de le recevoir, mais de l'administration de la police, où ses gardiens l'avaient conduit.
Le peu d'initiative d'Henriot en cette circonstance sauva la Convention. En face de l'imminence du danger, ces représentants naguère si indécis, si timides, déployèrent un grand courage et une vigoureuse énergie.
Collot-d'Herbois occupait le fauteuil ; il annonce à la Convention que des scélérats armés se sont emparés du Comité de sûreté générale, que le moment de mourir à son poste est venu.
Le public qui remplissait les tribunes comprit que la salle de la Convention allait devenir le théâtre d'un combat : il s'enfuit avec tant de précipitation que plusieurs personnes furent blessées. Les représentants restent seuls. Goupilleau, Eiie Lacoste annoncent l'insurrection de la Commune, la délivrance de Robespierre et d'Henriot ; ils demandent que les représen-
tantsqui se sont soustraits au décret, le général et les municipaux rebelles, soient mis hors la loi. Dans ce péril, abandonnée de tous, la Convention, si pusillanime quelques jours auparavant, retrouva un calme et une fermeté héroïques. Pas un des représentants ne quitta le poste où ils s'étaient déclarés en permanence ; la proposition d'Elie Lacoste fut votée à l'unanimité et au bruit des applaudissements. Barras fut nommé au commandement de la force armée ; on lui adjoignit six commissaires, qui devaient se rendre dans les sections pour les appeler au secours de la Convention; car, en nommant son général, la Convention ignorait encore si elle aurait un soldat à lui donner.
L'esprit des sections, qui allaient décider à qui appartiendrait la France, n'était heureuse ment plus avec Robespierre. Les émissaires de la Commune avaient précédé les commissaires de la Convention dans chacune d'elles; mais, si révolutionnaires qu'elles fussent, la plupart avaient apprécié la gravité de l'acte qu'on leur demandait, elles avaient refusé énergiquement leur concours aux magistrats de la munici-
XAi LE 9 ET LE 10 THERMIDOR
palité. Les faubourgs Saint -Marceau , Saint- Antoine et Saint-Martin envoyèrent seuls des hommes et du canon sur la place et aux environs de l'ilôt el-de-Villc; et encore va-t- on voir plus loin , par un manuscrit de mon père, que beaucoup étaient là p;ir surprise et ignorant qu'ils appuyaient une insurrection. Les sections des Arcis, des Gravilliers, des Lombards se levèrent au contraire à la voix de Léonard Bourdon, et déclarèrent qu'elles étaient prêtes à. mourir pour la Convention. Celui-ci se mit à leur tète, et, précédé des huissiers de l'Assemblée, il se mit en marche pour la Maison commune, afin d'éteindre l'insurrection dans son foyer. Partout, sur le passage de la colonne, les huissiers lisaient le décret, et la toute-puissance de ces mots : hors LA. loi, produisait une profonde impression sur les masses : elles s'ouvraient sans essayer, sans tenter la moindre résistance. Les ' Hobcspierristes déclarés subissaient eux-mêmes l'iniluence de cette arme terrible. Lescanonnirrs de Popincourt, qui «avaient leurs pièces en batterie sur la place de l'Hôtel-de- Ville, n'y
résistèrent pas plus que les autres; ils attelèrent leurs canons et laissèrent Léonard Bourdon installer son monde sur l'Hôtel-de-Ville et investir la citadelle où la rébellion délibérait.
Délibérer : depuis neuf heures du soir Robespierre et les siens ne faisaient pas autre chose. Le triumvir possédait la dissimulation, l'habileté, la ténacité qui ébauchent l'homme d'Etat; il n'avait ni la promptitude dans la décision, ni la vigueur dans l'exécution qui le complètent. De là ses prédilections pour le système de bascule, qui exige plus d'observation que de spontanéité, plus de calcul que de génie ; il s'en était si heureusement servi jusqu'au 8 thermidor, qu'il le considérait comme le dernier mot de la politique. Transporté dans une sphère d'action, il se montra chef de parti vulgaire, sans autorité, sans initiative, sans audace. Les apologistes de Robespierre font les honneurs des irrésolutions de leur héros à l'exagération de son respect pour la légalité. Une semblable allégation pourrait être vraisemblable, si on rayait le 31 mai de l'histoire
de la Révolution, si on effaçait les discours qu'il prononça à cette occasion; jusqu'à ce qu'on y soit parvenu , peut-être serait-il plus raisonnable d'accepter son attitude dans la nuit du 9 thermidor comme ayant été la conséquence toute logique de son caractère ?
Léonard Bourdon, le sabre aux dents , un pistolet dans chaque main , force l'entrée de l'Hôtel-de- Ville, et ses éclaireurs pénètrent dans la salle des séances. Les deux Robespierre, Saint- Just, Couthon, Lebas, Henriot, Payan, Coffinhal, Dumas étaient dans cette salle avec les membres de la Commune; trois de ces derniers s'étaient retirés. Une grande obscurité a longtemps régné sur la scène qui se passa à l'entrée de la force armée ; voici comment Barrère la raconte dans son rapport du 10 thermidor : « Dès que les sections de Paris se sont présentées à la Maison commune, la terreur a saisi les coupables. Lebas s'est tué d'un coup de pistolet, Couthon s'est blessé en tombant, Robespierre jeune s'est jeté par la fenêtre, Robespierre aîné s'est blessé, Saint-Just a été saisi , Dumas, plus ami de la vie, s'est caché
dans un réduit, Henriot a pris la fuite par les petites rues qui avoisinent la Maison commune ; il s'est caché quelque temps et s'est fait justice en se jetant par la fenêtre. »
L'histoire s'est montrée légitimement méfiante en n'acceptant la relation officielle de Barrère que sous bénéfice d'inventaire, car elle est en contradiction flagrante avec le récit que, le matin même, Léonard Bourdon faisait à la Convention. Il présenta un gendarme nommé Charles- André Médal, en annonçant que ce gendarme avait tué de sa main deux conspirateurs, et ces conspirateurs un peu plus loin il les désigne :
« Nous avons trouvé Robespierre aîné armé d'un couteau, que ce brave gendarme lui a arraché ; il a aussi frappé Couthon , qui était aussi armé d'un couteau. »
Toulongeon, ex -constituant, qui écrivait en 1812, affirme que Robespierre reçut un coup de pistolet qui lui fracassa la mâchoire (1).
Il y a donc lieu de croire que la tentative
(1) Histoire de la Révolution, tome IV, p. 390.
rV4<) LE 0 ET LE 10 THERMIDOR
de suicide de Robespierre fut supposée ; M. Louis Blanc le démontre très-clairement dans les notes qui suivent le septième chapitre du dixième volume de son Histoire de la Révolution. D'après M. Louis Blanc, Médal aurait pénétré bien avant Léonard Bourdon dans la salle des délibérations de la Commune ; reconnaissant Robespierre, il l'aurait blessé d'un coup de pistolet; tous les assistants auraient pris la fuite, et, d'un second coup de pistolet, il aurait atteint à l'épaule un homme qui emportait Couthon par un escalier obscur.
À la concluante démonstration de M. Louis Blanc je joindrai une affirmation qui, si modeste qu'elle soit, a sa valeur. Médal appartenait ù, cette gendarmerie des tribunaux que son service mettait quotidiennement en contact avec mon père ; promu au grade d'officier, il quitta le corps, mais les raisons de sa promotion n'y étaient un mystère pour personne, et à une époque où la tentative de suicide de Robespierre était acceptée par les historiens les plus graves, mon père me racontait le coup de pistolet de Médal, les conséquences qu'il avait
LE 9 ET LE 10 THEKM1DOK SU
eues pour l'avancement de celui-ci, les colères que cet avancement soulevait chez ses anciens camarades, dont plusieurs avaient été d'enragés Robespierristes.
Quoi qu'il en soit, un quart d'heure après l'entrée de Léonard Bourdon à la Maison commune, la situation était à peu près celle dont Barrère a tracé le tableau. — Maximilien Robespierre gisait à terre grièvement blessé et couvert de sang ; Robespierre jeune , après avoir ôté ses souliers et marché quelque temp3 sur la large corniche du premier étage de l'Hôtel-de- Ville, s'était élancé sur la pointe des baïonnettes ; Couthon , légèrement contusionné, avait été transporté par ses amis sur le quai, où ils l'avaient abandonné ; Henriot n'était pas en meilleur état que ses complices. Il ne s'était pas fait volontairement justice, comme avait dit Barrère : révolté de sa lâcheté, Coftinhal l'avait précipité par une fenêtre qui donnait sur une des cours intérieures, et il était tombé sur un tas de verre cassé ; tout pantelant de sa chute, il s'était traîné dans un égout, où on ne le découvrit que quelques
heures après. Saint-Just, Dumas, Payan, Lescot, Fleuriot étaient arrêtés.
Robespierre aîné fut placé sur un brancard et porté à la Convention. Charlier, qui occupait le fauteuil, l'annonça en ces termes à l'Assemblée :
— Le lâche Robespierre est là, vous ne voulez pas qu'il entre?
— Non; non ! s'écrie-t-on de toutes parts.
thi riot. — Apporter dans le sein de la Convention le corps d'un homme couvert de tous les crimes, ce serait enlever à cette belle journée tout l'éclat qui lui convient. Le cadavre d'un tyran ne peut que porter la peste ; la place qui est marquée pour lui et ses complices, c'est la place de la Révolution. Il faut que les deux Comités prennent des mesures pour que le glaive de la loi les frappe sans délai.
La Convention décrète à l'unanimité la proposition de Thuriot.
Robespierre fut monté dans une des salles du Comité, déposé sur une table. On lui donna pour oreiller une caisse qui renfermait des échantillons de pain de munition; il resta là
de trois heures à huit heures du matin, exposé aux sarcasmes de ceux qui deux jours auparavant tremblaient devant lui (1). Enfin on pansa
(1) Une brochure intitulée : Derniers instants de Robespierre et de sa faction, donne d'intéressants détails sur cette scène : « Il resta pendant près d'une heure dans un état d'immobilité qui laissait croire qu'il allait cesser d'être. Enfin, au bout d'une heure, il commença à ouvrir les yeux. Le sang coulait avec abondance do la blessure qu'il avait à la mâchoire inférieure gauche; cette mâchoire était brisée et la joue percée d'un coup de feu. Sa chemise était ensanglantée. Il était sans chapeau cl sans cravate. Il avait un habit bleu de ciel, une culotte de nankin, des bas de coton blanc rabattus jusque sur ses talons. Vers quatre heures du matin on s'aperçut qu'il tenait dans ses mains un petit sac de peau blanche sur lequel était écrit : Au grand Monarque, Lecourt, fournisseur du roi et de ses troupes, rue Saint- Honoré, près de celle des Poulies , à Paris, et sur le revers du sac : A M. Archier. 11 se servait do ce sac pour retirer le sang caillé qui sortait de sa bouche. Les citoyens qui l'entouraient observaient tous ses mouvements. Quelques-uns d'entre eux lui donnèrent même du papier blanc, faute de linge, qu'il employait au môme usage, en se servant de la main droite seulement et en s'appuyant sur le coude gauche. Robespierre à deux ou trois reprises différentes fut vivement maltraité de paroles par quelques citoyens, mais particulièrement par un canonnier de son pays, qui lui reprocha militairement sa perfidie et sa scélératesse. Vers dix heures du malin, un chirurgien qui se trouva dans la cour du Palais-National fut appelé pour le
sa blessure et on le transporta à la Conciergerie, ainsi que Saint- Just, Dumas et Payan ; Couthon et plusieurs de la Commune y furent écroués à neuf heures.
panser; il lui mit par précaution une clef dans la bouche. Il trouva qu'il avait la mâchoire fracassée ; il lui tira deux ou trois dents; lui banda sa blessure et fît placer à coté de lui une cuveUe remplie d'eau. Robespierre s'en servait de temps en temps, et retirait le sang qui remplissait sa bouche avec des morceaux de papier qu'il ployait à cet effet en plusieurs doubles de sa seule main droite. Au moment où Ton y pensait le moins, il se mit sur son séant, releva les bras, se glissa subitement en bas de la table et courut se placer dans un fauteuil. A peine assis, il demanda de l'eau et du linge blanc. Lorsqu'il eut repris connaissance, il regarda fixement tous ceux qui l'environnaient et particulièrement les employés du Comité de salut public qu'il reconnaissait. Il levait souvent les yeux au plafond ; mais, i quelques mouvements convulsifs près , on remarqua constamment en lui une grande impassibilité, môme dans les instants du pansement de sa blessure, qui dut lui occasionner des douleurs très-aiguës. Son teint, habituellement bilieux, avait la lividité de la mort.
— ItITt —
Vers dix heures du soir, Fouquier s'était rendu au Comité ; il y retourna une seconde fois à trois heures du matin. A cinq heures, le substitut Liendon faisait appeler mon grandpère et lui commandait de transporter et de dresser la guillotine sur la place de Grève. Charles-Henry Sanson n'était pas encore dans
la cour du Palais qu'on le rappelait en lui ordonnant de ne point partir encore. Une dépêche fut, devant lui, expédiée au Comité de sûreté générale, et la réponse ne se fit pas attendre. Cette réponse modifiait les instructions que Fouquier avait été chercher : la Grève , qu'on avait primitivement choisie pour théâtre de l'exécution , en raison de la haine que les sections voisines portaient à Robespierre, du concours qu'elles avaient prêté à la Convention , était abandonnée : il était décidé que Robespierre subirait le supplice sur la place de la Révolution. Comme on n'était point encore rassuré sur les dispositions des habitants du faubourg Saint- Antoine, on recommanda à Charles-Henry de faire passer les voitures qui porteraient l'échafaud par le chemin de ronde jusqu'à Monceaux.
Vers six heures du matin, il partit avec ses aides ; ni lui ni son frère n'assistèrent , par conséquent, à l'arrivée de Robespierre et des députés hors la loi à la Conciergerie; ce furent les guichetiers qui leur en apprirent quelques détails.
Dans la ville, l'agitation était immense. Malgré l'heure matinale, la population tout entière était descendue dans les rues, sur les
places publiques. On racontait, on commentait les événements de la nuit.
La haine de ce sanglant régime était si générale, si profonde, que , dans ces assises populaires, personne n'osait prendre la défense des tyrans. Par un revirement subit, il semblait que l'on n'eût jamais redouté que celuilà même dans lequel, naguère, on était réduit à espérer. La colère de tous s'augmentait en raison des reproches que chacun adressait à sa pusillanimité. La terreur se trouvait tout à coup identifiée dans son apôtre le plus célèbre ; on oubliait les terribles déceptions qui avaient suivi le supplice des Hébertistes et la fête de l'Ètre-Suprôme; on oubliait de se souvenir que des terroristes plus cruels que ne l'avait été Robespierre demeuraient à la tête du gouvernement , tant il paraissait impossible que le tribunal révolutionnaire et les lois d'exception qui alimentaient si furieusement Féchafaud survécussent aux
triumvirs. — On ne rencontrait que des gens qui se félicitaient, qui se serraient les mains, qui s'embrassaient : la joie, l'espoir étaient sur tous les visages. Les ordonnances , les gendarmes qui passaient étaient salués des cris enthousiastes de : « Vive la République ! » Et ces cris, roulant comme un tonnerre qui s'é-< loigne, accompagnaient le galop de leurs chevaux : c'était une ivresse, non pas celle d'une victoire, l'ivresse d'une résurrection.
La Convention thermidorienne s'est attribuée l'honneur de ce premier pas hors des abimes ; peut-être eût-il été juste d'en féliciter l'opinion publique, qui, dès la première heure, se prononça avec assez d'énergie pour rendre difficile le retour à ce triste passé.
L'échafaud fut démonté et chargé sur les charrettes. Pendant cette opération, une foule immense se rassembla sur la place du Trône- Renversé ; malgré les tendances robespierristes du faubourg, cette foule ne manifesta aucune intention hostile contre les travailleurs. Au moment où les voitures s'ébranlaient, on entendit quelques voix qui crièrent : « Bon voyage, et ne
revenez plus. » Une masse compacte, dans laquelle les jeunes gens et les femmes étaient en majorité, les accompagna pendant ce long trajet sur les boulevards extérieurs , se recrutant de tous les curieux que Ton rencontrait, et auxquels les premiers communiquaient leurs suppositions sur ce déménagement de l'instrument des supplices. Lorsqu'on arriva sur la place de la Révolution, cette escorte était devenue une armée ; en moins de cinq minutes l'immense espace était si bien envahi, que l'intervention de la force armée fut nécessaire pour dégager l'emplacement où l'on devait installer l'échafaud. Il était deux heures du soir lorsque ce travail fut terminé.
Mon grand-père et mon père étaient retournés à la Conciergerie avec leurs aides vers midi. L'émotion n'était pas moins grande dans la prison qu'au dehors; mais elle ressemblait plutôt à de la stupeur qu'à de la joie. Tous ceux qui se trouvaient là étaient si près de la mort que, d'apprendre que celui au nom duquel on devait les immoler se trouvait sous les mômes voûtes et plus menacé qu'eux-mêmes,
c'était un rêve auquel ils se refusaient à croire.
Comme je l'ai dit plus haut , Robespierre avait été écroué entre huit et neuf heures du matin; on le plaça dans un cachot, on le déposa sur un lit où Danton avait dormi pendant une nuit. Il ne fit pas entendre une plainte, un, gémissement ; son attitude restait celle qui a été dépeinte par l'auteur des Derniers instants de Robespierre et de sa /action; il ne parla que deux ou trois fois, et, en raison de sa blessure, sa parole était à peu près inintelligible. On lui offrit de l'eau et du linge; il demanda un chirurgien. Il fut alors transporté à l'Hôtel-Dieu et pansé une seconde fois. A son retour à la Conciergerie, il essaya de dormir , ses douleurs l'empêchèrent de trouver le sommeil ; il se redressa sur son séant et dit au guichetier de lui apporter de quoi écrire; des ordres formels étaient donnés, on lui répondit par un refus ; ce refus, le guichetier l'exprima avec la grossièreté qui était dans les habitudes de sa profession. Robespierre laissa échapper un geste de colère et de me-
nace, mais presque aussitôt il rentra dans son impassibilité, ferma les yeux et s'absorba dans ses pensées.
Robespierre jeune était dans un cachot à côté de celui de son frère ; plus heureux que lui, il parvint à s'assoupir quelques instants. Couthon avait été déposé dans le cabinet des guichetiers de garde; Saint-Just était dans cette cellule qu'en souvenir des massacres de septembre on appelait le cachot de la Bûche nationale.
Le tribunal avait été convoqué pour dix heures; mais une difficulté inattendue s'était présentée. Un décret exigeait que l'identité des coupables mis hors la loi fût constatée en présence de deux officiers municipaux ; tous les membres de la Commune étant eux-mêmes enveloppés dans cette mise hors la loi, il était impossible de satisfaire à cette formalité. Fouquier se rendit une troisième fois ù, la Convention et y exposa les difficultés de la situation; l'Assemblée proposa d'appeler des membres du département aux lieu et place des officiers municipaux, et envoya la décision à prendre aux
Comités, qui désignèrent plusieurs individus pour reconnaître les condamnés.
A midi et demi, le tribunal entra en séance; Scellier le présidait; Fouquier-Tinville était à son banc, assisté du substitut Liendon. Robespierre aîné fut apporté sur un brancard. Robespierre jeune était soutenu sur deux gendarmes ; deux autres gendarmes portaient Couthon dans un fauteuil ; l'identité reconnue, on les réintégra dans la Conciergerie, et le tribunal continua de procéder contre ceux qu'on lui amenait , à mesure qu'on les arrêtait ou qu'on les extrayait des prisons dans lesquelles ils avaient été enfermés le matin.
Liendon avait donné ordre d'apprêter les condamnés à mesure qu'ils descendraient du tribunal, et de façon à pouvoir les conduire au supplice à la première réquisition.
Vers deux heures, Charles-Henry Sanson, son frère, et deux aides entrèrent dans le cachot de Robespierre. Il était couché , les yeux fixés sur la fenêtre placée en face de son lit, et à travers laquelle glissait un pâle rayon de soleil. Il ne fît pas un mouvement en les en-
tendant venir, il ne détourna pas la tète. Mon père l'engagea à se lever ; son regard resté vif et parlant demanda : pourquoi? Avant qu'on lui eût répondu, il avait compris, s'était placé sur son séant et soutenant sa tête sur sa main droite, il avait tendu la nuque, manifestant ainsi le désir de ne pas quitter le lit . On lui fit observer que, dans cette situation, il serait difficile de ne pas déranger l'appareil de sa blessure; les deux aides le soulevèrent dans leurs bras et le placèrent sur une chaise. On enleva la large bande qui assujettissait une mentonnière qui soutenait sa mâchoire brisée, et pendant que mon grand-oncle faisait tomber les cheveux, Charles-Henry Sanson, placé devant Robespierre, maintenait les linges à la hauteur des tempes. Lorsque ce fut terminé, mon grandpère replaça la bandelette, et Robespierre, avant de se diriger vers son lit. lui fit un signe de tète qui signifiait sans doute : bien ; ou peutêtre : merci.
Saint-Just se promenait de long en large dans sa cellule lorsque les exécuteurs y entrèrent. Il était un peu pale, quoique son œil n'eût
rien perdu de son assurance et de sa fierté. Il s'assit et se laissa couper les cheveux sans mot dire ; quand ce fut terminé, il tendit de luimême ses mains à Charles-Henry ; celui-ci lui ayant dit : Pas encore , Saint-Just murmura : Tant pis ! Ce fut la seule parole qu'il prononça, et cela sans que l'expression de superbe indifférence de sa physionomie fût modifiée, sans que l'impatience que faisait supposer ce mot se manifestât sur son visage.
Couthon était le seul des trois triumvirs qui fût abattu; son abattement était plutôt de la tristesse que de la peur. Ducray étant entré dans le cabinet pendant la toilette, il lui parla avec amertume de ce qui s'était passé. C'était contre Collot-d'Herbois qu'il paraissait le plus animé.
A quatre heures, le tribunal avait reconnu un assez grand nombre des individus hors la loi. Il y eut un nouvel échange de messages » entre le parquet et le comité de sûreté générale
à propos des condamnés qui devaient être exécutés le jour môme. Ils furent au nombre de vingt et un.
C'étaient : Henriot, ex-commandant général de la force armée; Lavalette, ex-général de brigade à l'armée du Nord ; Dumas, ex-président du tribunal révolutionnaire ; Payan, agent national à la Commune; Vivier, juge au tribunal et président des Jacobins ; le maire de Paris, Lescot-Fleuriot; le cordonnier Simon, l'infâme instituteur du fils de Louis XVI, membre de la Commune, et dix autres officiers municipaux. Dans l'égout où il avait été découvert, Henriot avait reçu un coup de baïonnette qui lui avait arraché un œil de son orbite. Sanglant, défiguré, couvert de fange, il était hideux à voir. Rien de plus lugubre que la descente de l'escalier de la Conciergerie ; deux mourants et un infirme marchaient en tète , et le sinistre convoi finissait par un mort. Justes, mais effroyables représailles du destin; le cadavre de Lebas suivait Robespierre, comme le cadavre de Valazé avait suivi les Girondins.
A quatre heures et demie, les charrettes sortirent et débouchèrent sur le quai. Ce que j'ai raconté des multitudes qui venaient saluer ou
injurier les grands morts ne peut donner une idée de l'affluence qui, le 10 thermidor, se pressait dans les rues que devaient traverser les condamnés. Tout Paris était là, non plus curieux, mais avide; le cœur gonflé par ses deuils inavoués, par ses larmes dévorées en silence ; palpitant de colère, de haine, de vengeance, de remords , des mille sentiments si longtemps, si impitoyablement contenus, qui débordaient tout à, coup comme un fleuve dont la tempête a rompu les digues. Ce n'étaient plus les huées d'un fanatisme qui se bat les flancs pour paraître sincère, c'était l'explosion des âmes arrachées à des angoisses auprès desquelles la mort était douce, le cri des désespérés rendus à l'espoir, la malédiction muette qui retrouvait une voix , c'était l'humanité qui s'affirmait.
Tous les historiens ont raconté les épisodes de cette marche funèbre. J'ai peu de renseignements à ajouter à ceux qu'ils donnent. Le drame était autour des exécuteurs bien plus qu'avec eux, dans les rues plutôt que dans les charrettes. Maximilien Robespierre, assis dans
le fond de la voiture (1), sur un peu de paille qu'un aide avait placée sous lui, avait le dos appuyé contre les ridelles ; son visage, plus tuméfié que le matin, était aussi plus livide. Les cris, les 'apostrophes les plus véhémentes le trouvaient insensible ; il tint presque constamment ses veux fermés. Son frère était à peu près privé de sentiment. Couthon paraissait étonné du débordement de cette rage ; il regardait autour de lui avec une sorte de stupeur ; lorsque les gendarmes le désignaient à la foule avec la pointe de leurs sabres et que les imprécations devenaient directes, il baissait la tète, et dans ses grands yeux fort doux, fort intelligents, on remarquait une . humidité qui annonçait des larmes. Dumas ayant répondu à quelque apostrophe : « Je n'ai qu'un regret, celui de ne point avoir fait guillotiner tous les scélérats qui nous injurient, » Couthon hocha la tète en signe de doute. Seul, Saint-Just dédaignait de se dérober à cette
(1) Et non pas debout cl maintenu par des cordes, comme l'affirme M. Michelet dans son Histoire de la Révolution, t. VIT, page 518.
terrible manifestation du sentiment public; seul, il y assistait sans colère, sans regret , sans faiblesse. La fermeté de ses convictions le maintenait peut-être au-dessus de ces orages ; peut-être l'implacable fanatique employait-il sa dernière heure à sonder les mystérieuses profondeurs de l'avenir, à y chercher les destinées des théories humanitaires qui avaient été son idéal. Une seule fois il descendit de ces hauteurs pour se mêler à ce qui se passait autour de lui. Une femme s'était avancée, qui reprochait à Robespierre la condamnation ào sa fille. A cette voix sanglotante, Saint- Just avait abaissé ses regards; il la contemplai! avec une expression qu'on eût pu prendre pour de la pitié ; mais lorsque la charrette eut passé, un amer sourire crispa son masque de bronze, et on l'entendit qui murmurait : « Sa fille ! peut-être l'cût-elle vendue pour vingt livres I » Lorsqu'on fut arrivé à la hauteur de l'Assomption, vis-à-vis de la maison de cette famille Duplay dont Robespierre avait été l'hôte et l'ami , les voitures furent arrêtées ; des rondes se formèrent et furent dansées autour
des charrettes ; un enfant apporta un seau de sang de chez un boucher du voisinage, et, avec un balai, on en barbouilla la façade de la maison. En vain Charles-Henry ordonnaitil aux gendarmes de lui ouvrir un passage ; en vain invoquait-il le devoir et le respect dû à l'infortune, les gendarmes retournaient leurs chevaux ; ils mêlaient leurs huées à celles des furies, ils les excitaient. Ce fut là certainement un déplorable spectacle, dont tout cœur honnête s'indignera, à quelque opinion qu'il appartienne ; mais à qui en faut-il attribuer la responsabilité, si ce n'est à ceux qui les premiers avaient provoqué ces insultes sacrilèges et à ceux qui avaient voulu que les applaudissements stipendiés d'une infâme cohorte poursuivissent leurs ennemis par delà la tombe? Un Jacques Roux avait pu dire à Louis XVI :
— Je suis ici pour te conduire à la guillotine, et non pas pour faire tes commissions!
Il avait été permis à un Grammont de jeter une lâche insulte à celle qu'il était
chargé de protéger pendant l'heure qui lui restait à vivre, à une femme, à une reine, à une mère ! Les guichetiers qui préludèrent au martyre de l'infortuné Bailly n'avaient pas été réprimandés ! Chaque fois qu'un misérable crachait à la face d'une majesté, quelle qu'elle fût, il se trouvait aux Jacobins, à la Convention, dans les comités, un orateur pour sourire, pour crier bravo! congratuler le patriotisme de l'insulteur, pour le donner en exemple à la France ! On avait pris à tâche de façonner le cœur du peuple à la façon du cœur de cet empereur romain qui voulait que ses victimes se sentissent mourir; on lui souhaitait, à ce peuple, les entrailles de cet autre empereur qui désirait que la nation romaine n'eût qu'une tète, afin de l'abattre d'un seul coup. Et il se trouve aujourd'hui de grands historiens pour s'étonner que de semblables semences aient porté leurs fruits, que ces hommes, que ces femmes auxquels on avait désappris l'humanité, la clémence, la grandeur d'âme, ne se soient pas monlrés pitoyables, par cela seul que le patient du jour se nommait Robespierre?
Cette affreuse station dura plus de cinq minutes. En se retrouvant en face de cette demeure où s'étaient passés les jours de sa grandeur, déjà bien loin, où peut-être il avait vécu quelques heures de bonheur, dont le souvenir, dernière épave du naufrage, surnageait seul dans sa pensée, Robespierre ferma convulsivement ses yeux qu'il avait ouverts lorsque les voitures s'étaient arrêtées, et pendant quelques secondes on vit trembler ses paupières pour retenir ou pour précipiter une larme. Au moment où les charrettes s'ébranlaient, une seconde femme, qui par son costume appartenait à la classe bourgeoise, se cramponna à la voiture , au risque de se faire écraser, on criant :
— Va , descends aux enfers , scélérat, avec les malédictions de toutes les épouses et de toutes les mères.
Robespierre ne parut pas l'entendre. On la détacha de force, car elle ne voulait pas lâcher prise, et le convoi se remit en marche.
D était six heures un quart lorsqu'il arriva sur la place de la Révolution. Les patients fu-
rent descendus. Gobeau, ex-substitut de l'accusateur public au tribunal criminel et membre de la Commune, fut exécuté le premier. Maximilien Robespierre était resté debout, appuyé contre la charrette, tournant le dos à léchafaud. Son frère était soutenu par des gendarmes ; ses blessures le rendaient incapable de se tenir sur ses jambes. Une chaise avait été disposée pour porter Couthon ; il était déjà assis sur cette chaise. Quand ce fut au tour de Saint-Just de monter, il embrassa le paralytique, et en passant devant Robespierre il lui dit ce seul mot : Adieu. Sa voix n'indiquait point d'émotion. Celui-ci lui réponojit par un signe de tête, se détourna et le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût été placé sur la bascula. Robespierre fut exécuté le dixième; il monta seul et sans être aidé. Sa démarche n'indiquait ni jactance, ni pusillanimité ; son regard, la seule partie de sa face qui vécût, était froid mais calme. Charles-Henry avait averti un de ses aides d'avoir à enlever les linges qui entouraient la tête du patient ; cet homme fit ce qui lui avait été commandé et
débarrassa la blessure de ses ligatures. La douleur fut horrible, le patient poussa un cri effroyable. La mâchoire désarticulée pendait, la bouche s'ouvrait affreusement béante et le sang en coulait . On se hâta de le pousser sur la bascule et moins d'une minute après le couteau tombait. La tète de Robespierre fut montrée au peuple, comme l'avaient été celle du roi et celle de Danton ; la foule la salua de plusieurs salves d'applaudissements.
Un sentiment de convenance que chacun appréciera, me décide â placer ici une observation que je me crois le droit d'adresser à un érainent historien. M. Louis Blanc écrit, à la page 265 du tome X de son Histoire de la Révolution : « Quand Robespierre fut sur la plateforme de la guillotine, le bourreau, royaliste exalté, lui ayant arraché, d unmouvemet brusque et barbare, l'appareil qui couvrait ses blesi sures, l'excès imprévu de la douleur lui fit I pousser un cri perçant, etc. » Je n'ai point à justifier mon grand-père de l'accusation de royalisme que M. Louis Blanc fait peser sur sa mémoire; il avait tristement perdu le droit de
revendiquer les sentiments politiques qui avaient été les siens ; je ne prétends qu'à le justifier du reproche d'inutile barbarie et de lâche cruauté. L'énergie avec laquelle il s'était opposé à la hideuse saturnale de la rue Saint-Honoré, et cette énergie, je ne suis pas seul à la constater, donne la véritable mesure des appétits sanguinaires de ce royaliste exalté. En la circonstance que je rappelle, comme dans celle ù, laquelle M. Louis Blanc fait allusion, Charles-Henry Sanson oubliait ses antipathies pour songer seulement à rendre moins cruelle l'agonie de ceux dont la loi lui avait commandé la mort. La blessure de Robespierre était maintenue par une large compresse, qu'assujettissait une serviette croisée sur la tête. Une double bande de toile enveloppait le front et la nuque et fixait l'appareil. Tenter d'exécuter le patient dans de telles conditions, c'était s'exposer à renouveler de tristes scènes qu'il n'est pas besoin de rappeler ; c'était préparer un autre thème à l'indignation de M. Louis Blanc, et je me crois fondé à soutenir que, si aiguë qu'ait été la douleur du malheu-
reux, elle était nécessaire pour lui épargner des douleurs bien autrement atroces; que l'on n'a fait enfin que ce que l'humanité commandait de faire.
Le système des impitoyables rigueurs avait pénétré si avant dans les esprits, que la pensée de clémence ne vint point à ceux-là même qui prétendaient qu'elle devait être la conséquence de la révolution nouvelle. L'obscurité de la plupart des membres de la Commune ne pouvait pas les préserver de la hache. Tuer, on